« C’est par la Joie que l’on résiste »

Ce texte est attribué à WHITE EAGLE, indigène Hopi. Il l’aurait posté le 16 mars 2020. Je ne sais si c’est exact, et peu importe. Il résonne comme une autre petite pépite à garder au chaud pour accompagner notre méditation en ce début de 2ème weekend de confinement. Original ici.

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«Ce moment que l’humanité traverse peut maintenant être considéré comme un portail et un trou. La décision de tomber dans le trou ou de passer par le portail dépend de vous.

Si les gens se repentent du problème et consomment les informations 24 heures sur 24, avec peu d’énergie, nerveux tout le temps, avec pessimisme, ils tomberont dans le trou.

Mais si vous saisissez cette occasion pour vous regarder, repenser la vie et la mort, prendre soin de vous et des autres, vous traverserez le portail.

90718274_2888146437937990_3846931773858512896_nPrenez soin de votre maison, prenez soin de votre corps. Connectez-vous avec le corps central de votre maison spirituelle. Connectez-vous à l’égrégor de votre foyer spirituel. Corps, maison, maison spirituelle, tout cela est synonyme, c’est-à-dire la même chose. Lorsque vous en prenez soin, vous vous occupez de tout le reste.

Ne perdez pas la dimension spirituelle de cette crise, ayez l’aspect de l’aigle, qui d’en haut, voit le tout, voit plus largement.

Il y a une demande sociale dans cette crise, mais il y a aussi une demande spirituelle. Les deux vont de pair. Sans la dimension sociale, nous tombons dans le fanatisme. Mais sans la dimension spirituelle, nous tombons dans le pessimisme et le manque de sens. Vous étiez prêt à traverser cette crise.

Prenez votre boîte à outils et utilisez tous les outils à votre disposition.

Apprenez-en davantage sur la résistance des peuples autochtones et africains: nous avons toujours été et continuons d’être exterminés. Mais nous n’avons toujours pas cessé de chanter, de danser, d’allumer un feu et de nous amuser.

Ne vous sentez pas coupable d’être heureux pendant cette période difficile. Vous n’aidez pas du tout en étant triste et sans énergie.

Cela aide si de bonnes choses émanent de l’Univers maintenant.

C’est par la joie que l’on résiste.

De plus, lorsque la tempête passera, vous serez très important dans la reconstruction de ce nouveau monde. Vous devez être bien et fort.

Et, pour cela, il n’y a pas d’autre moyen que de maintenir une vibration belle, heureuse et lumineuse.

Cela n’a rien à voir avec l’aliénation. Il s’agit d’une stratégie de résistance.

Dans le chamanisme, il existe un rite de passage appelé la quête de la vision. Vous passez quelques jours seul dans la forêt, sans eau, sans nourriture, sans protection. Lorsque vous passez par ce portail, vous obtenez une nouvelle vision du monde, car vous avez affronté vos peurs, vos difficultés …

C’est ce qu’on vous demande. Laissez-les profiter de ce temps pour effectuer leurs rituels de recherche de vision. Quel monde voulez-vous vous construire?

Pour l’instant, voici ce que vous pouvez faire: la sérénité dans la tempête. Calmez-vous et priez. Tous les jours.

Établissez une routine pour rencontrer le sacré tous les jours. De bonnes choses émanent, ce que vous émanez maintenant est la chose la plus importante.

Et chanter, danser, résister par l’art, la joie, la foi et l’amour. «

 » Comment (ne pas) réussir son confinement « 

 Petites pépites pour méditer… cette fois-ci, sur le rien. Magnifique.

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« Comment (ne pas) réussir son confinement »

sur France Culture, Radiographies du coronavirus diffusé le 27/03/2020.

Ecouter le podcast ici.

Avec le confinement, soudain, certain.e.s d’entre nous ont du temps… beaucoup de temps… l’occasion de redécouvrir le goût du café le matin, apprendre à faire son pain, finir ce livre abandonné sur la table de chevet et autres petits riens. Géraldine Mosna-Savoye se demande : pourquoi faudrait-il absolument faire quelque chose pour réussir son confinement ?

838_gettyimages-743699777Mercredi, je vous parlais de la place prépondérante que les autres, amis, collègues ou famille, prenaient dans nos vies pourtant confinées et censées être solitaires.
De fait, cette période inédite se prête aux paradoxes… et parmi ceux-là, il y a l’idée que notre situation extraordinaire serait toutefois le bon moment pour redécouvrir les petits riens de la vie.

On se souvient de la Première gorgée de bière de Philippe Delerm… enfin, l’occasion nous serait donnée de la savourer… À situation exceptionnelle, plaisir minuscule.
Mais l’équation est-elle si pertinente que ça ? Faut-il vraiment s’attacher aux riens quand tout se reconfigure ?

« Rien, c’est déjà beaucoup »

Serge Gainsbourg le dit très bien : « rien, c’est déjà beaucoup ».
Rien, c’est plus que le néant, c’est plus que le vide. Période de confinement oblige, à la fois libérés des interactions physiques, du travail au bureau et des sorties amicales, mais néanmoins terrifiés face à tout ce vide, tout ce néant, nous voici donc, tout naturellement, portés à le combler… et grâce à tous ces petits riens !

J’en veux pour preuve cette affiche d’un graphiste parisien, apparue dès les premières heures de confinement sur les réseaux sociaux. Son mot d’ordre : « restez à la maison » était ainsi accompagné de toute une liste de petites choses à faire pour s’occuper : lire, dessiner, jouer aux jeux vidéos, avec ses enfants, ou encore arroser ses plantes vertes.

Le tout pour, je cite : « sauver des vies ». Sauver des vies en restant chez soi, être des héros d’intérieur… cette idée m’a tout de suite parlé : j’adore rester chez moi, qui plus est sur mon canapé, qui plus est à ne rien faire. Mais bizarrement, ne rien faire, ce n’est pas forcément pour la plupart des humains : ne faire rien !

Avant ça, une foule de petits riens semblent à accomplir, comme le dit très bien cette affiche : lire, dessiner ou jouer… Et c’est là que m’est apparu le terrible paradoxe de cet héroïsme d’intérieur, la terrible ambivalence de son code d’honneur : rester chez vous, oui, mais surtout pas à ne bêtement rien faire, au contraire : faites plein de petits riens…
D’où cette question : des petits riens d’accord, mais pour quoi faire ?

Petits plaisirs, petites choses, petits riens

Regarder grandir sa plante verte, redécouvrir le goût du café le matin, ce café d’habitude si vite avalé, ouvrir, enfin, ce livre abandonné sur son étagère, se plonger dans les chefs-d’oeuvre du cinéma, ou encore apprendre à faire son pain… les conseils ne manquent pas pour faire face au vide du confinement.

L’idée revient sans cesse : enfin du temps, de l’espace, pour redécouvrir ces petits plaisirs que l’urgence nous vole d’habitude, pour s’attacher à toutes ces petites choses qui font le sel de la vie, pour reprendre goût à ces petits riens oubliés sous des couches de tâches quotidiennes.

Petits plaisirs, petites choses, petits riens. Quand on y pense, le sous-entendu est assez paradoxal : il s’agirait de remplacer notre vie quotidienne déjà faite d’une somme de choses à effectuer, par d’autres petites choses encore à accomplir. Mais d’où vient cette idée ?

Pourquoi faudrait-il toujours faire quelque chose ? Le philosophe Pascal avait bien vu que le divertissement était le meilleur remède pour éviter de penser à soi et à la mort… Mais pourquoi aujourd’hui, ce divertissement, ce quelque chose, serait-il petit, minuscule ? Serait-il de fait plus vrai, plus authentique, meilleur ? Plus mignon peut-être ?

Un manque d’ambition

Là est le problème : non seulement, nous avons peur du vide, mais quand nous voulons le combler, nous manquons cruellement d’ambition. Ce n’est pas de faire son pain ou de jouer avec ses enfants qui manque d’ambition, mais de penser que c’est là, dans ce qui serait ces petits riens, que réside une bonne vie, une vraie vie.

Aurait-on une vie sans intérêt quand elle est vide ? Quand on se fiche de faire son pain ? Quand ça nous ennuie de faire des grimaces à son enfant ? Quand on ne sait pas dessiner ? Ou, tout simplement, quand on allait au travail et qu’on buvait notre café sans y faire attention ?

Quelque chose d’ambitieux, de grand, de fou serait d’affronter le néant, mais c’est trop difficile… Mais enfin, assumer qu’on aime ne faire rien sur son canapé et qu’on aura peut-être rien tiré de ce temps confiné, c’est déjà pas mal.

« Lire, rêver et vivre », entretien avec Boris Cyrulnik

Une interview paru ce mois-ci dans Sciences Humaines.

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Lire, rêver et vivre,
Entretien avec Boris Cyrulnik

Propos recueillis par Héloïse Lhérété, janvier 2020

La lecture active la rêverie et l’exploration mentale.

Elle aide à se raconter des histoires, processus vital aussi bien pour les individus que pour les sociétés.

 

b_cyrulnik_SH321.jpgÀ quand remontent vos premiers souvenirs de lecture ?

J’ai un souvenir précis. Mes parents avaient disparu pendant la guerre. Ils n’étaient pas morts, ils avaient disparu… J’ai été recueilli à Bordeaux par une famille de Justes, la famille Farges. Un jour, après la Libération, alors que je jouais sous une table, j’ai entendu Mme Farges se fâcher contre sa fille, Margot : « Mais tu ne comprends donc pas que ses parents ne reviendront jamais ? Jamais ! » J’avais 7 ans. J’ai compris que mes parents étaient morts. Morts-disparus ; je n’aurai jamais de certificat de décès. Cela va peut-être vous paraître étrange, mais ma première réaction a été de me dire : « Il faut que j’apprenne à lire car on doit parler d’eux dans un journal ; ainsi je saurai qui ils sont. »

Derrière ce désir, il y avait aussi la volonté de comprendre ce qui pouvait bien se passer dans la tête des autres. J’ai eu très tôt l’intuition que seuls les livres permettaient ça : visiter d’autres mondes mentaux. Je voulais aussi pouvoir écrire l’histoire de mes parents, pour donner un peu de dignité à leur disparition, comme George Perec. En même temps, j’espérais devenir médecin, car on m’avait dit que c’était le rêve de ma mère. Voici donc le point de départ fantasmatique de ma trajectoire de vie. Je me disais que rien ne pouvait rendre plus heureux que d’être médecin et écrivain.

Dans votre dernier livre, La nuit, j’écrirai des soleils, vous écrivez que les livres vous ont « sauvé ». De quelle manière ?

J’ai vécu un risque mortel pendant la guerre, mais j’ai reçu de l’affection. Les Justes qui m’ont recueilli me sécurisaient. À la Libération en revanche, j’ai connu un désert affectif. Je suis passé d’institution en institution. Beaucoup étaient maltraitantes, avec des moniteurs hostiles et brutaux. La seule beauté à laquelle j’avais accès était dans la rêverie. Les livres avaient ce mérite immense de m’offrir des prétextes à rêverie, ils m’aidaient à me fabriquer des histoires. Je ne lisais pas comme aujourd’hui, pour trouver des idées ou passer du bon temps. C’était tout autre chose. La rêverie permet de se façonner un univers qui nous convient. J’ai retrouvé ça chez les enfants qui ont grandi dans les orphelinats roumains. Ils se créaient des univers de beauté avec des papiers de bonbons et des ficelles dorées, dont ils imaginaient qu’une maman les avait donnés à son enfant. Ils en tiraient des rêveries merveilleuses, souvent avec des animaux. Ces jeux leur permettaient de déclencher une sensation affective. Je me souviens pour ma part d’une rêverie où je trouvais un tronc d’arbre creux ; je descendais sous la terre ; j’y trouvais de la lumière et des animaux auprès desquels je trouvais un refuge face à la brutalité du monde. Je vivais dans un monde clivé. D’un côté, il y a le réel sordide, méchant, mortifère, hostile, méprisant. De l’autre, il existait un monde de beauté, de chaleur, d’affectivité, intensément ressenti. Le fait de lire et de rêver m’ouvrait la porte de cet univers-là.

Dès que vous savez lire, écrivez-vous, vous devenez lecteur, vous n’êtes plus le même, vous venez de changer votre manière d’être humain. Qu’est-ce qui change à ce moment-là ?

C’est une idée que j’emprunte à l’éthologue Vinciane Despret. Avant d’avoir accès à l’écrit, le jeune enfant évolue dans une première planète. Il suffit qu’il soit entouré d’humains pour apprendre à parler. La planète des mots parlés est une planète interactive : elle passe par une imprégnation qui commence dès le stade fœtal. Lorsqu’une femme enceinte parle, les basses fréquences de sa voix font vibrer la bouche et la main du fœtus. À la naissance, le petit humain a donc déjà un nœud de familiarité avec ce géant sensoriel qu’il appellera « maman ». La planète des mots lus ou écrits est très différente. L’enfant n’y accède que par un effort intellectuel. Il doit aller chercher la signification de ces graphèmes, de ces bâtons, de ces BA-BA, s’entraîner pour les décoder et les écrire. Alors que le langage parlé s’acquiert dans la continuité, il existe un Rubicon du langage écrit. Ce ne sont d’ailleurs pas les mêmes zones du cerveau qui sont façonnées lorsqu’on apprend à parler et à lire. Le développement du langage oral sculpte une partie antérieure du lobe temporal gauche, alors que l’apprentissage de l’écrit modèle la partie postérieure du lobe temporal gauche. On change donc neurologiquement !

Superhéros ou princesses, les enfants se passionnent souvent pour des héros stéréotypés. Pourquoi ?

Le besoin de héros est une preuve de vulnérabilité. Si l’on a confiance en soi, on n’a pas besoin de héros, on a juste besoin de jouer avec quelqu’un que l’on estime. Une petite fille qui joue à être une princesse cherche une image compensatoire. Elle ne se sent pas princesse, et s’en inquiète. Quand un garçon se rêve en Superman, c’est le signe qu’il se sent petit : il a besoin de rêver qu’un jour il sera grand et fort. On retrouve ce mécanisme chez les adultes. Ce ne sont pas les riches qui se passionnent pour les familles royales, mais les gens du peuple. Et j’ai souvent croisé des gens très pauvres qui dépensaient un fric fou dans les jeux d’argent : ils se donnaient le rêve, à travers ces dépenses, de gagner un jour cet argent dont ils avaient besoin. Il s’agit d’un mécanisme compensatoire, respectable, mais qui témoigne d’un sentiment de malaise. Il s’observe aussi à l’échelle collective. En période de guerre, la littérature grouille de généraux courageux, de beaux soldats qui se sacrifient, des pioupious, des bidasses, avec parfois l’humour pétomane qui va avec ; alors qu’en temps de paix, ces personnages nous ennuient, et cet humour nous échappe. Nous n’en avons plus besoin.

Se projette-t-on de la même manière dans la fiction selon qu’on lit un livre ou qu’on regarde un film ou un dessin animé ?

Non, car on ne pense pas de la même manière. Quand je lis ou écris, j’utilise des abstractions : des bâtons et des ronds, des lettres. Ce sont ces signes abstraits qui déclenchent une émotion, un intérêt, une réflexion… Lorsque je vois passer une princesse dans son carrosse à la télévision, ma réaction est suscitée par une image. L’émotion peut être délicieuse dans les deux cas, mais l’outil déclencheur est différent : l’arbitraire du signe d’un côté, l’image de l’autre. L’écrit favorise une pensée abstraite, tandis que l’image enclenche une pensée analogique. La pensée par image est plus archaïque ; c’est celle qui domine chez le paysan, qui est le premier à voir que la terre manque d’eau, ou chez le maquignon, seul à voir que le cheval boîte… Je fais cette distinction sans aucune condescendance. Mais à l’heure où l’image se développe à une vitesse folle, il faut avoir conscience qu’il y a là deux manières de savoir, de comprendre le monde, peut-être même deux styles existentiels. Le langage écrit ouvre davantage sur l’exploration, le rêve et l’utopie.

Certains philosophes affirment que la lecture, en nous proposant toute une palette de caractères humains, exercerait notre capacité d’empathie. Qu’en pensez-vous ?

Les livres sont des porte-parole. Ils permettent de pénétrer d’autres mondes mentaux et servent donc une pédagogie de l’empathie. Prenons l’exemple d’un parent blessé, marqué par un traumatisme, dont le flot d’émotions entrave la capacité à se raconter. On peut dire à son enfant : « Lis ce livre, tu comprendras ce que ton père n’ose pas te dire. »Cependant, l’empathie a aussi des versants pathologiques, elle ne rend pas nécessairement plus humaniste. Quand j’étais petit, j’étais enchanté par le Journal des voyages, qui glorifiait la colonisation. Cette lecture me mettait des paillettes dans la tête. Je m’enthousiasmais devant les exploits de glorieux explorateurs. Mon empathie n’allait pas jusqu’à m’éclairer sur le fait que nous massacrions d’autres civilisations en imposant la nôtre. Nous savons aujourd’hui que l’empathie est un processus de développement continu, qui peut s’arrêter en cours de route. En vieillissant, j’ai fini par me demander s’il était légitime d’imposer notre conception de la vie en société, en méprisant les mœurs des autres et en pillant leurs biens.

Le Journal des voyages est le type même de lecture qui suscite une empathie partielle : il ne s’y communique qu’une vision du monde, souvent édulcorée. Les auteurs, s’adressant à l’ami idéal, cherchent à créer une collectivité de gens qui penseront tous comme eux. On retrouve ce type de récits héroïques, favorisant l’identification et l’admiration, dans les régimes totalitaires.

La bibliothérapie a tendance à se développer. Que pensez-vous cet usage de la littérature comme soin psychique  ?

Les livres peuvent avoir une fonction thérapeuthique, notamment auprès d’enfants retardés mentaux. Mais ils n’agissent pas seuls ; il faut qu’un adulte accompagne l’enfant, qu’il lui demande par exemple : “Veux-tu lire cette bande desinée, cette histoire… ? Nous allons en parler ensemble…”. On ne peut parler de bibliothérapie que si le livre sert de prétexte à la relation et la favorise. Il arrive à l’inverse que certains, enfants ou adultes, se réfugient dans les livres pour éviter la relation avec les autres. Ce fut le cas de Jean Genet, l’exemple même du garçon haineux et craintif, qui se cachait derrière les livres pendant les récréations pour éviter les autres. Il aimait mépriser les autres, et d’une certaine façon, la lecture lui en offrait l’occasion. Dans ce cas, bien sûr, on ne peut parler de soin ou de bibliothérapie. La lecture, au contraire, entrave un apprentissage fondamental pour tout jeune : apprendre à vivre avec les autres.

Vous avez beaucoup travaillé sur la notion de résilience. Le livre en est-il un instrument possible ?

Clairement, oui. Un livre saura dire avec élégance, de manière convaincante, ce que je ne sais ou n’ose pas dire. Il est un représentant de soi, un délégué narcissique. Il est mon soutien, mais représente aussi un lien avec autrui. Quand j’étais enfant, je pensais qu’être juif, c’était être condamné à mort. Ce n’était pas une idée absurde : autour de moi, tout le monde avait disparu et j’avais bien compris qu’on voulait me tuer. J’entendais dire qu’il relevait de l’hygiène raciale d’éliminer la « vermine » juive qui semait la peste dans le monde entier. Que si on arrivait à éradiquer les Juifs, le monde connaîtrait mille ans de bonheur. C’était le seul discours que je connaissais ; il me semblait donc légitime. Quand sont parus Le Dernier des Justes (1959) d’André Schwarz-Bart, Les Guichets du Louvre(1960) de Roger Boussinot ou Un sac de billes (1973) de Joseph Joffo, j’ai ressenti un réconfort énorme. Grâce à ces livres, les Juifs devenaient des gens émouvants, affectifs, rigolos ou pas. Ils étaient des familles, composaient un monde humain que j’ignorais jusque-là. Ces livres m’ont donc véritablement fait du bien. J’étais très sensible à la formulation. Ce qui soigne, ce n’est pas de lire ou dire des mots, c’est l’élaboration d’une forme verbale, l’artisanat de l’écriture, l’agencement des prosodies. Quand la parole est élaborée, elle donne une autre forme à l’expérience vécue.

L’écriture remplit-elle la même fonction ?

Oui. D’ailleurs, je lisais aussi pour apprendre à mieux écrire. Je voulais m’exprimer de manière précise, sans bafouiller. Qu’il s’agisse de fiction ou d’essai, de lecture ou d’écriture, le monde sur le papier est un univers d’inventions, une création verbale. Nos blessures s’y métamorphosent grâce au travail des mots et l’intention de faire une phrase à partager. C’est ça qui fait du bien. Face à un beau texte, j’éprouve un plaisir physique. Je me dis : « Qu’est-ce que c’est bien dit ! Que j’aime ce monde de beauté, de courage, de précision, de générosité ! Ce monde inventé sur le papier, c’est ça le vrai monde, c’est celui-là qui vaut la peine d’être vécu. » Au sens propre : ça vaut la « peine » de lire ou d’écrire, parce qu’ensuite on se sent bien.

Nous avons tous en nous une bibliothèque intérieure, avec quelques trésors qui, plus que les autres, nous parlent et parlent de nous. Quels sont les livres qui ont compté dans votre vie ?

Il y a eu Un sac de billes qui m’a soigné de mon malheur d’être né juif. Oliver Twist (1837), orphelin comme moi, grand résilient. Sans famille (1878) a été très important. Rémi était à la fois mon porte-parole et mon porte-rêves. Malgré l’abandon, la solitude et la série de catastrophes qu’il connaissait, il trouvait toujours un moyen de transformer son malheur en poésie, en inventant des pièces de théâtre avec des chiens, des chats et des singes… Je lisais ses aventures avec éblouissement. Il y a aussi eu Jules Vallès – L’Enfant (1879) et L’Insurgé (1886) – qui me disait qu’il fallait s’engager socialement pour participer à l’aventure humaine. J’ai eu une période où j’aimais beaucoup Maupassant : il racontait bien le monde glauque dans lequel je vivais, tout en montrant qu’il était possible de le faire évoluer. Il y avait dans ses nouvelles une dimension quasi médicale à laquelle j’étais déjà sensible. Maupassant, poursuivant une sémiologie sociale, me disait qu’en observant les symptômes, on pouvait s’attaquer à les faire disparaître. Il y en aurait encore beaucoup à citer, qui tiennent chacun leur rôle dans mon monde mental. Mais ceux-là, à coup sûr, trônent en bonne place dans ma bibliothèque intérieure.

 

Boris Cyrulnik : Neuropsychiatre et directeur d’enseignement du diplôme universitaire « Clinique de l’attachement et des systèmes familiaux », il est connu pour avoir vulgarisé la notion de « résilience ». Dernier ouvrage publié : La nuit, j’écrirai des soleils (Odile Jacob, 2019).

« Huis Clos » de Jean-Paul Sartre

Lire ou relire cette pièce de Sartre où, célèbre phrase, « l’enfer, c’est les autres ».

Original paru ici.

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Présentation

Huis Clos est l’une des plus belles pièces de Sartre. Elle est aussi la plus jouée de son oeuvre de théatre. Sartre y traite de la question du rapport à autrui (ou intersubjectivité), traduisant ses essais philosophiques (L’Etre et le Néant notamment) sur la question.

L’action se déroule en enfer, un enfer très ressemblant du monde réel. Trois personnages se retrouvent dans ce microcosme. De prime abord sans lien entre eux, il s’avère que leurs histoires sont intimement liées, les uns aliénant les autres, amenant à la fameuse conclusion de l’un des personnages (Garcin) : l’enfer, c’est les autres.

Personnages

Garcin est journaliste. Il a été fusillé pour son pacifisme. Il se croit héros, la pièce le révélera plutôt perfide et nuisible.

Inès est lesbienne. Elle s’est suicidée par le gaz.

Estelle est une mondaine, épouse d’un vieil homme riche. Elle a été la maîtresse d’un jeune homme et a commis un infanticide, avant de décéder d’une pneumonie. Elle est aussi une menteuse pathologique.

Résumé

La pièce s’ouvre avec Garcin et un valet dans un salon de style Second Empire. Mais ce n’est pas un salon ordinaire: il représente l’enfer, juste après sa mort. Garcin découvre rapidement que cet enfer n’a que l’apparence de la vie normale : il n’a pas ses objets du quotidien et n’aura pas besoin de dormir. En fait, il n’y a qu’une seule activité possible : vivre, sans interruption. On voit dès l’entée de la pièce les thèmes sartriens : le besoin d’autrui pour se définir (Garcin dépend des réponses du valet), la critique de la religion (qui fait d’en bas l’enfer, dans Huis Clos c’est la vie qui est “en bas”).

Puis arrive Inès, le second personnage introduit en enfer. Celle-ci est la torture de Garin, sa pénitence ; leur relation est d’emblée fondée sur la méfiance et la distance, chacun pensant que l’autre est la cause de sa présence en enfer. Arrive enfin Estelle. Tous trois, en évoquant les circonstances de leur décès, comprennent peu à peu pourquoi ils ont été réunis : le rôle de chacun est d’être le bourreau des deux autres. Ils échaffaudent des plans infructueux, comme essayer de s’ignorer, mais leur simple présence suffit à se rendre insupportables. Là aussi, on retrouve le thème sartrien de la chosification : autrui, par son regard, me donne un dehors, m’emprisonne dans une essence (l’étiquette de “lâche”, de “lesbienne” ou de “mondaine”) bref m’objective. Estelle tente même de poignarder Inès, sans succès : ils sont éternels, éternellement ensemble, pour le pire. L’enfer, ce sont les autres.

Conclusion

Autrui peut tenter de m’objectiver, mais ne peut me voler ma liberté : Huis Clos est au centre de l’existentialisme sartrien. L’angoisse que nous ressentons lorsque nous sommes confrontés à l’univers immense et sans signification est quelque chose que Sartre appelle «nausée». Pour combattre cette «nausée», l’homme peut utiliser sa liberté – liberté de pensée, de choix et d’action. Mais une fois que l’homme a choisi, retour en arrière possible : chaque choix laisse une empreinte. Dans Huis Clos, Sartre pousse cette idée à son extrême : contempler sa vie est une forme de torture. Pour autant, lire Huis Clos comme un pièce pessimiste serait une erreur : l’homme doit choisir, et faire des choix qu’il peut assumer pour l’éternité (ce qui n’est pas sans lien avec la thème de l’éternel retour chez Nietzsche). Huis Clos invite ainsi plus à faire quelque chose de sa vie qu’à la subir.

« Le lien, au temps du confinement… » par Gilles Delisle

J’ai plaisir à vous partager ce texte de Gilles Delisle, reçu ce jour.

 

« Le lien, au temps du confinement… »

« Si nous sommes incapables d’affronter notre propre solitude, nous ne faisons qu’utiliser les autres comme des boucliers. »

Et Nietsche a pleuré, Irvin Yalom

La crise que nous traversons est de nature à mettre à l’épreuve les plus résilients d’entre nous. Plus que jamais, le psychothérapeute et son client ont une base commune d’incertitude. Et… chacun sait que l’autre sait.

Ce qui était tenu comme allant de soi il y a quelques semaines encore, nous semble désormais à la fois lointain, précieux et incertain. C’est en ces temps de stress intense que la relative fragilité de certains acquis développementaux se rappelle à nous. Comment maintenir sa sécurité dans l’attachement, quand autant de personnes qui nous sont chères, sont désormais inaccessibles ? Comment maintenir son estime de soi, quand on perd ses miroirs sociaux ?  Comment garder Éros, quand Thanathos rôde…? Autant de questions qui, plus ou moins consciemment, se promènent dans le mode interne.

Rarement dans l’histoire de notre profession aura-t-on vécu de manière aussi essentielle, le caractère inaliénable du lien humain. Quoi que nous estimions thérapeutique dans nos interventions, que ce soit la justesse de l’interprétation, la résonance empathique, ou le travail de l’ici et maintenant, l’essentiel en ce temps de crise est que le thérapeute soit là ! Encore et toujours. Malgré et avec sa propre inquiétude, sa propre peine. Relié plus que jamais.

Au sortir de cette longue traversée, nous nous souviendrons de ces temps où l’essentiel est apparu, sans fard.

Gilles Delisle

 

Gilles Delisle, Ph.D. est directeur du Centre de formation le CIG depuis 1981.  Il est aussi professeur associé à l’Université de Sherbrooke. Il est membre de la Société Gilles_Delisle.jpginternationale de neuropsychanalyse. L’Ordre des psychologues lui a remis le Prix Noël-Mailloux en 2010. Il est formateur invité de plusieurs instituts étrangers et il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur la psychopathologie et sur la psychothérapie. Il a dirigé la traduction des ouvrages de neurosciences appliquées à la psychothérapie : La régulation affective et la réparation du Soi (Schore, 2008) et La neuroscience de la psychothérapie, guérir le cerveau social (Cozolino, 2012).  Co éditeur du livre: Une psychothérapie du lien : Genèse et continuité (2012) Co auteur de Les troubles de la personnalité, perspective gestaltiste (2018) 4e édition

Cynthia Fleury : « Après la crise du coronavirus, il faudra combattre ceux qui vous diront qu’il faudra continuer comme avant »

Et après…. 

par Guillaume Keppenne, paru jeudi 26 mars 2020, original ici.

Qu’est-ce que cette crise sanitaire nous dit du monde dans lequel nous vivons ? Quel sera son impact sur nos modes de vie ? La période que nous traversons serait propice à une réinvention de nos sociétés. C’est en tout cas ce que nous disent les philosophes Isabelle Stengers et Cynthia Fleury.

 » Faire monter au pouvoir une force d’action citoyenne et durable « 

La grande crainte d’aujourd’hui c’est l’enseignement que l’on va tirer de cette crise, le retour d’expérience, selon Cynthia Fleury.  » Comment va-t-on utiliser les leviers nationaux et internationaux pour gérer les prochaines crises. ?  » Le seul pari viable pour réinventer le monde de demain, nous dit-elle, c’est de créer du nouveau plus juste pour

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Cynthia Fleury

que demain soit simplement plus vivable. Cela implique de mettre en place de nouvelles manières de travailler, d’enseigner, de protéger la santé et la recherche.  » En ce moment, il y a un levier pour enfin créer et aimer cette identité européenne forte, un levier pour aimer à nouveau la démocratie. On est en train de redécouvrir que les comportements collectifs nous protègent des vulnérabilités individuelles.  »

Nous sommes donc à un moment philosophique charnière pour l’avenir du monde tel qu’on le connait.  » Il s’agit véritablement de redéfinir le sens que l’on veut donner à notre manière de vivre ensemble sur cette terre. Il va falloir faire monter au pouvoir une force d’action citoyenne et durable. Mais nos dirigeants ont une matrice intellectuelle qui n’est pas celle-ci. Et on va aussi devoir combattre ceux qui vont nous raconter demain qu’il va falloir continuer à faire comme avant.  »

Face à une crise bien plus forte que celle de 2008

Cynthia Fleury déplore le manque de prise de responsabilités à la suite de la crise de 2008. Selon elle, nous avons refusé consciemment ou inconsciemment de penser un autre ordre de régulation de la mondialisation. Nous avons simplement validé la toute-puissance techniciste et économique en continuant le  » business as usual « .  » On fait tout à coup face à une faille dans le système qui peut provoquer une récession bien plus forte que celle de 2008 et encore plus importante que celle du crack de 1929  »

On a souvent dit après la crise de 2008 que les choses ne seraient plus jamais comme avant et on a aussi vu que tout est redevenu la même chose

Pour Isabelle Stengers, nous sommes tous vulnérables, nous le savions. Mais on comptait sur toute une infrastructure pour nous protéger. Or, on se rend compte que tout ce sur quoi nous avions compté est également fort vulnérable, comme c’était déjà le cas en

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Isabelle Stengers

2008.  » Il va falloir prendre des responsabilités et se réapproprier le pouvoir de penser l’avenir. Mais on a souvent dit après la crise de 2008 que les choses ne seraient plus jamais comme avant et on a aussi vu que tout est redevenu la même chose.  »

Faire sens en commun

Isabelle Stengers nous situe dans un moment où on se sent à la fois formidablement connecté aux autres (car les virus profitent de toutes les connexions) et un moment où on se sent terriblement isolé. Isolé au sens où nous ne savons pas si nous pouvons nous fier aux autorités et à ce qu’elles disent. Pour elle,  » Quand on a dit confinement on parlait d’une quinzaine de jours mais on ne savait pas combien de temps ça allait durer. On nous traite comme des gens qu’il faut doucement habituer à la dureté de la situation.  » En cela, la philosophe belge craint de revoir surgir les vieux démons qui ont suivi la crise de 2008.

Si elle reconnait l’apparition d’un sens en commun en restant chez nous et en applaudissant tous les soirs à 20h, ce sens en commun reste partiel et insuffisant pour générer de nouvelles dynamiques. Gare aussi à la déception si l’on faisait passer tous nos espoirs de faire sens en commun à travers cette nouvelle crise car :  » Après 2008 ça a été l’austérité pour tout le monde. Toutes les vieilles logiques, les gens qui ont raisonné et donné le marché des masques de protection à la Chine car c’était bien moins cher, tous ces gens sont restés et resteront probablement au pouvoir. Tout a été fait pour que nous soyons dans une liberté qui s’appelle en fin de compte dépendance. Seuls les activistes se sont donnés les moyens collectifs de ne pas oublier ce qu’il s’était passé.  »

Pour la philosophe belge c’est une question de lutte, il s’agit de refuser de trouver normal ce qu’on nous présente comme normal.  » Je suis devenue politique car je ne peux pas accepter que ceux qui nous gouvernent mentent aussi effrontément et impunément. Il faut faire cesser cette situation d’impunité. Il faut que cela devienne une culture de  » pas d’impunité pour ceux qui font passer des situations cruelles et anormales pour ce qu’il faut bien accepter. Plus de il faut bien. C’est quelque chose qui ne peut se faire que collectivement.  »

Isabelle Stengers est une philosophe belge, auteure de plusieurs livres, comme par exemple :  » Au temps des catastrophes. Résister à la barbarie qui vient.  » Et plus récemment  » Réactiver les sens commun. Lecture de Whitehead en temps de débâcle  » (La Découverte)

Cynthia Fleury, philosophe et psychanalyste, professeure titulaire de la chaire  » Humanités et santé  » au conservatoire national des arts et métiers à Paris et titulaire de la  » chaire de philosophie à l’hôpital  » au Groupe hospitalier universitaire Paris Psychiatrie et neurosciences.  » Le soin est un humanisme  » : c’est le titre de son dernier essai (Gallimard)

 

« Milan Kundera, Éloge de la défection » par Michel Terestchenko

UnknownUn moment de méditation avec Michel Terestchenko. Original paru ici.

Milan Kundera, Éloge de la défection

 » Lorsque les héros kundériens, ces grands incroyants, renoncent à la séduction des illusions lyriques, qu’elles soient totalitaires ou progressistes, collectives ou individuelles, aux aveuglements de l’innocence et à toutes les expressions funestes de l’angélisme, aux clowneries des « danseurs » politiques qui font les cabotins devant les caméras pour se faire mousser – mais à ce jeu les intellectuels ne sont pas mauvais non plus – , à « l’imagologie », le culte de l’image et des opinions en politique, ou encore lorsqu’ils refusent de se plier aux contraintes du « judo moral » que pratiquent les imprécateurs du prêchi-prêcha et donneurs de leçons de tous bords qui vous saisissent à la gorge et vous prennent au piège des bons sentiments et des « justes causes », seraient-elles humanitaires, ne vous laissant d’autre choix que de paraître aux yeux de tous comme un salaud, ou aux siens comme un imbécile qui s’est fait avoir, autrement dit lorsqu’ils refusent de se soumettre aux multiples et quasi infinies manifestations du « kitsch » – « l’accord catégorique avec l’être », une certaine manière de prendre le monde au sérieux et de lui accorder sa bénédiction -, que font-ils sinon nous délivrer des faux-semblants, des pieux mensonges et des impostures qui se drapent dans les voiles de la morale, de la vérité, de la justice universelle ou de la générosité ?
Ce Kundera-là est, à n’en pas douter, un moraliste, à l’instar du lucide pourfendeur des fausses vertus et autres mystifications que fut, en son temps, La Rochefoucauld. Et pas plus que ce-dernier ne nous invite (à la différence de Pascal) à quelque rédemption spirituelle, l’ironie mélancolique et comique de Kundera n’ouvre à aucune conversion vers une existence qui serait plus authentique, la vie dans la vérité, par exemple, faite de responsabilité et de fidélité à soi, telle que Vaclav Havel, l’autre grand figure de la culture tchèque contemporaine, l’oppose à la vie dans le mensonge. Face au grand jeu de dupes, à la fois social et métaphysique, les héros kundériens – mais il serait plus exact de parler à leur propos d’anti-héros – revendiquent le droit de faire défection, de suivre une voie latérale, d’opérer ce que François Ricard appelle « un pas de côté », une conversion, s’il faut conserver le terme, qui est une « conversion athée », une sorte de dégrisement qui conduit à la déchéance sociale et à l’exil. Tomas refuse de signer la rétraction qu’on lui demande et de chirurgien réputé se retrouve laveur de carreau ; le savant tchèque dans La lenteur, c’est un travail d’ouvrier dans le bâtiment que lui vaut sa trop grande liberté. Mais cette existence est en réalité, et contre attente, plus simple et plus heureuse : « Il se souvient des temps où, avec ses copains du bâtiment, il allait après le boulot se baigner dans un petit étang derrière le chantier. A vrai dire, il était alors cent fois plus heureux qu’il ne l’est aujourd’hui dans ce château. Les ouvriers l’appelaient Einstein et l’aimaient » [La lenteur, p. 113].
Enfin à l’écart d’un monde enchanté, tous rencontrent le chemin paisible d’un certain accord avec eux-mêmes, retrouvant les bonheurs simples de la vie d’avant la modernité, où l’homme ne se prétendait pas « maître et possesseur de la nature », et avait lien avec les autres, avec la nature, avec les animaux aussi. Rien ne justifie plus ces dénonciations « sataniques », qu’évoque François Ricard*, d’une société où les hommes sont gouvernés par l’illusion et le mensonge, la fausse innocence et la haine. Là, au contraire, se rencontre la possibilité de la compassion, la bonté sur laquelle se clôt, dans des pages d’une beauté bouleversante et poignante, L’insoutenable légèreté de l’être, lorsque le narrateur évoque la tendresse avec laquelle Tomas et Tereza accompagnent la mort de leur chien, Karénine : « La vraie bonté de l’homme ne peut se manifester en toute pureté et en toute liberté qu’à l’égard de ceux qui ne représentent aucune force. Le véritable test moral de l’humanité (le plus radical, qui se situe à un niveau si profond qu’il échappe à notre regard), ce sont ses relations avec ceux qui sont à sa merci : les animaux. Et c’est ici que s’est produite la faillite fondamentale de l’homme, si fondamentale que toutes les autres en découlent » [L’insoutenable légèreté de l’être, p. 420]  »

 

Communiqué : Les psychologues partie prenante de l’accompagnement psychologique au sein de la crise sanitaire du COVID 19

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« Appréhender le confinement » par Serge Sommer

Un article simple et clair.

 

« Appréhender le confinement » par Serge Sommer

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sommerEn cette situation compliquée, comment surmonter les peurs, l’absence de contacts, la mise en quarantaine et la vie entre quatre murs ? Serge Sommer, psychanalyste, nous offre son point de vue et nous donne les clés pour appréhender la période.

Le confinement est une situation nouvelle pour tous. Il est maintenant compris et s’installe dans les actes et dans les esprits. Le Covid-19 est une pandémie mondiale qui nous concerne tous de près ou de loin. Potentiellement, cette expérience est traumatisante. Pourtant dans l’histoire certaine personnes ont déjà vécu des moments d’isolement intenses et sont ressorties plus armées. Les mots sonnent forts, ils sont anxiogènes et résonnent : on parle de guerre, de cellule de crise, de taux de mortalité dont on nous montre les graphes tous les jours… Comment surmonter les peurs ? L’absence de contacts, la mise en quarantaine et la vie entre quatre murs passent par des phases psychologiques.

Le confinement est vécu différemment selon les personnes et leur situation. Comment peut-on l’expliquer ?

Nous sommes tous différents et l’approche de ce confinement est inhérent à chacun. D’abord, il ne faut pas comparer ceux qui ont la chance d’être à la campagne ou dans un grand appartement avec ceux qui vivent à plusieurs dans peu de mètres carrés ! Ceux qui ont la chance d’avoir beaucoup de lumière à l’intérieur et ceux qui n’en ont pas ! Ceux qui s’entendent bien entre eux et ceux qui vivent déjà une situation conflictuelle !
Ensuite, il y a notre approche personnelle avec l’ennui et la solitude. Pour certains, c’est une opportunité d’introspection, de bilan, c’est positif ; pour d’autres, c’est anxiogène. Si nous avons l’habitude d’être toujours occupés, sollicités, speedés, il sera plus difficile de vivre ce confinement. A l’inverse, si l’on a pour coutume de laisser de l’espace dans nos journées, de les ponctuer, de les rythmer en présence à soi et non en dépendance aux autres ou à l’environnement, le confinement sera plus acceptable. N’oublions pas que de toutes les espèces, l’humain est celle qui a la plus grande capacité à s’adapter depuis la préhistoire ! Confucius disait : « Ce qui est douloureux, ce n’est pas le changement, mais la résistance au changement… ».

Quelles sont les différentes phases que nous risquons de connaitre ?

On peut s’attendre, pour une majorité d’entre nous, à ressentir les différentes étapes du deuil.

  • Le deuil par rapport à de ce que nous avons connu comme schéma sociétal, d’une forme de liberté.
  • Le déni, c’est le refus de la réalité. C’est le cas des personnes qui sortent encore en bravant le confinement imposé.
  • La colère, avec un sentiment de révolte qui monte en essayant de trouver des boucs émissaires. La dépression, l’ennui et l’anxiété qui vont avec, qui peuvent se manifester par une compensation dans le grignotage, les addictions, l’alcool, la cigarette…
  • L’acceptation qui mène à l’adaptation, et par conséquent la créativité.

Un évènement dont on ne connait pas l’issue est-il forcément anxiogène ?

Oui bien souvent, car nous avons peur de l’inconnu. Nous avons peur de perdre le contrôle. Et pourtant, notre intelligence, notre créativité, notre sens de l’improvisation nous permettent de redessiner le présent, de nous réinventer, nous rencontrer et mieux nous connaître…

Comment une personne déjà concernée par des soucis (financiers, de maladie, d’emploi…) peut-elle se projeter dans un avenir meilleur alors que sa situation est rendue encore plus incertaine avec le Coronavirus ?

C’est pour eux une situation encore plus difficile, à l’instar des femmes battues ou des enfants violés. En ce qui concerne les soucis d’emploi, financiers, c’est l’occasion de redéfinir nos priorités, nos aspirations, nos rêves et nos désirs. Savoir que nous sommes beaucoup dans le même bateau rend les choses un peu plus supportables, car nous pouvons ressentir la solidarité et la fédération humaine. Notre société sera sans doute transformée culturellement et sociétalement, en tout cas cela reste peut-être à espérer. Nous allons réévaluer nos besoins et sans doute que les valeurs du couple, de la famille, celles qui faisaient le bonheur de nos anciens, vont reprendre de l’importance.

Quels conseils donneriez-vous ?

Gardez confiance, entretenez votre corps avec quelques exercices afin de vous sentir ancrés, incarnés. Prenez un temps pour méditer, réfléchir à vous, à vos rêves, à vos valeurs profondes, à ce que vous espérez, à ce que vous voulez transformer dans votre vie et dans vos relations une fois que nous serons sortis de cette épidémie.
C’est un temps d’introspection qui sera fécond. Communiquez, parlez de vos difficultés, de vos angoisses, de vos peurs, verbalisez votre amour pour vos proches, pour vos amis.

Prenez soin de vous et de votre cœur, l’immunité commence par là ! Nous savons aujourd’hui qu’entretenir l’anxiété, la colère, la peur, la rancune, ne fait qu’affaiblir notre système immunitaire. Nous ressortirons plus forts de cette épreuve.

 

Serge Sommer est psychanalyste à Livron sur Drôme et Membre de la Fédération de Psychanalyse Contemporaine. Il anime tous les matins sur France Bleu Drôme-Ardèche une chronique « Mon psy et moi » avec Valérie Rollmann. Tous les sujets sont abordés et chacun s’y retrouve. C’est une bonnes occasion pour réfléchir sur soi et de partager des sujets inspirants.

Petit guide de gestion de l’incertitude en période de confinement

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