Absence pour congés

Le cabinet est en pause pour congés jusqu’au 16 août.

A bientôt !

La fin du sublime ? par Anne Dufourmantelle

Un bel article par une belle personne qui invite à ralentir et savourer…

par Anne Dufourmantelle, philosophe et psychanalyste, publié dans Libération le 9 juin 2016, original ici.

Dans nos sociétés agitées par les pulsions, la sublimation semble en voie de disparition, au profit du déni et du passage à l’acte.

La sublimation a vécu. La pulsion a trouvé un regain de toute-puissance dans un monde qui ne supporte aucune limite pour la satisfaire. Immédiateté, vitesse, fluidité appellent une société sans frustration ni délai. Que ce soit dans l’espace public (les actualités, les faits divers, la pornographie normative, les attitudes «décomplexées») ou sur le divan (patient déprimé, désaxé, agité par les pulsions qui ne trouvent pas une voie féconde en lui, déversées dans ses «humeurs» ou refoulées dans le meilleur des cas jusqu’au retour plus ou moins violent de ce refoulé), la société post-industrielle et post-traumatique de l’après-guerre admet mal qu’on «sublime». Tout ce qui attente à l’envie immédiate est perçu comme un obstacle. Il faut au sujet narcissique un champ opératoire simple et direct à ses pulsions, sinon, il se déprime. La frustration n’est plus supportable, trouvons-lui donc sans cesse de nouveaux objets à ses appétits. L’abstraction, le style, la précision sont passés à l’ennemi, toutes ces choses nous «ralentissent». On ne possède pas un livre, ce n’est ni un investissement ni un instrument ; la lecture prend du temps, et ne produit rien d’autre qu’une capacité accrue à rêver et à penser. On lui préférera des bribes de textes glanés sur le Net qui livreront au plus vite possible l’information ad hoc. L’absence de style dans les productions culturelles est aussi préoccupante que le sont les vies sous pression, moroses et fonctionnelles – tellement plus nombreuses que des vies habitées, voulues.

Freud définit la sublimation pour la première fois en 1905 pour rendre compte de ce qui nous porte à créer spirituellement et artistiquement, sans que cette activité n’ait de rapport apparent avec la sexualité. Il fait l’hypothèse que la pulsion se déplace vers un but non sexuel. Autrement dit, il s’agit d’un processus inconscient de conversion de l’énergie – la libido. «La sublimation comprend un jugement de valeur. […] Le but de la pulsion est dévié : à la différence du symptôme, loin d’impliquer angoisse et culpabilité, elle est associée à une satisfaction esthétique, intellectuelle et sociale.» A la fonction cathartique de l’acte de création s’ajoute un bénéfice narcissique. Attendre, imaginer, espérer, c’est faire face au chaos de nos envies et de nos tourments en leur donnant un ordre symbolique. Longtemps, le sexe, la mort et leurs diverses conjugaisons, mais aussi l’extase, l’abandon mystique, l’effroi ont été des portes que l’on savait ouvertes sur des abîmes sans quoi l’humain serait réduit à une animalité de confort. Pour mettre au secret ce que dans des temps anciens on appelait l’hubris, c’est-à-dire «l’excès», la vie pulsionnelle non refrénée, meurtre compris, il y avait ce couple : refoulement et sublimation. Qui se passait de notre consentement comme de notre volonté.

Ce que Freud a posé, c’est que la sublimation n’était pas l’envers de la répression, mais un agir, presque un instinct de beauté. Oui, Freud, en explorant cette capacité de l’être humain, a fait une trouvaille géniale quand il désigne dans la sublimation non une propension au fantasme, ni bovarysme de l’esprit, mais un des destins de la pulsion. La pulsion a un autre talent : elle invente, elle propose, elle trace des arabesques là tout est muré. C’est l’anamorphose qui révèle dans l’ombre portée du crâne, des paysages. C’est le délire du fou qui révèle une vérité enfouie, inaudible. La question du délire est intéressante, d’ailleurs, pour qui s’intéresse à la psychiatrie. Car le délire aussi est une forme de sublimation. En ce sens, les délires pauvres ou empêchés par les médicaments disent bien notre forme de puritanisme. Car la pulsion de sublimation est aussi épocale. Tel l’art zen du tir à l’arc ou l’art du désordre dans le jardin anglais, elle appelle chez le sujet un consentement à se passer de l’immédiat pour la beauté du geste. Citons quelques exemples de ses conquêtes : l’art baroque, le trait d’esprit, l’équation mathématique, le pas de danse, la corrida. La sublimation, pour Freud, était la clé du processus de symbolisation. Elle articulait pulsion et langage, affects et valeur. La sublimation ne nie pas la réalité, elle en reconnaît la contrainte mais elle passe outre, et au passage elle invente un langage. Freud aimait citer ce mot de Pierre-François Lacenaire, qui, appelé à être guillotiné à l’aube, s’était écrié en trébuchant sur un pavé de la cour : «Voilà une semaine qui commence mal.» Et Freud de conclure avec humour : voilà le parfait dépassement de la névrose ! Sublimer n’est pas éviter la mort mais faire un dernier tableau avant la mort dans le dos. Le réel n’est pas nié, ni même évité, il est surmonté. Qu’a donc la sublimation de si dangereux pour être dans une si mauvaise passe ? Le couple refoulement-sublimation, qui caractérisait le XXe siècle, est-il en train d’être remplacé par le déni et le passage à l’acte ? Un monde qui parvient à sublimer est un monde qui prend une forme, qui n’est pas informe comme l’actuelle confusion générale destine le nôtre à l’être.

Cette chronique est assurée en alternance par Sandra Laugier, Michaël Fœssel, Anne Dufourmantelle et Frédéric Worms.

« Burn out, épuisement, surmenage : à distinguer » par C. Dejours

Un article intéressant qui permet d’y voir plus clair sur les différents termes, et notamment celui de « burn-out ». Original consultable ici. La liste de ses nombreux ouvrages, parmi lesquels ceux qui restent repères encore et toujours, est ajoutée à la fin de ce post.

Le Pr. Christophe Dejours est professeur titulaire de la chaire de psychanalyse santé-travail au conservatoire national des arts et métiers (CNAM) et directeur du laboratoire de psychologie du travail et de l’action. Plusieurs de ses publications amènent à considérer qu’il « a créé une nouvelle discipline » : la « psychodynamique du travail »

Retranscription de son intervention à la commission d’information sur l’épuisement professionnel à l’assemblée nationale française, le 11 octobre 2016.

1. Burn out, épuisement, surmenage : à distinguer

Le mot « burn out » est un syndrome qui est apparu au milieu des années 1970 dans la pratique langagière du secteur médical comme désignation des personnes pour qui le personnel s’était longuement engagé avant de faire un constat d’échec. Typiquement un toxicomane dont on finissait par considérer, après de longues années d’essais infructueux, que sa situation n’était plus récupérable. En langage d’aujourd’hui on aurait dit « c’est râpé», «c’est foutu», «c’est grillé», à l’époque en anglais on disait «it’s burned out».

Cette terminologie fut peu à peu retournée par le personnel médical pour désigner une situation d’épuisement qu’ils pouvaient eux-mêmes rencontrer: l’épuisement de l’engagement d’un soignant dans sa vocation à porter de l’aide à des personnes en situation difficile, voire désespérée. Chez un certain nombre d’entre eux, après une période d’enthousiasme dans l’engagement survenait en effet un grand épuisement, sans doute en relation avec la rencontre de l’échec: l’échec devant les pathologies chroniques, devant la pauvreté, la rechute des toxicomanes, … Ils vivaient alors une crise dans leur rapport subjectif au travail, crise qui épuisait leur capacité à mobiliser leur attention, leur vigilance, leur intelligence, leur imagination, … rendant le travail impossible.

Le champ d’application du burn out s’est peu à peu étendu à toutes les activités impliquant une relation de service: le service commercial, le service aux justiciables (magistrats), le service après-vente, … et de là, le burn out en est venu à désigner toutes les formes d’épuisement professionnel, si bien qu’on ne sait plus aujourd’hui ce qu’il veut dire exactement.

Le concept d’ »épuisement », quant à lui, est un phénomène plus ancien. Il est repérable historiquement dès le capitalisme du 19ème siècle où hommes, femmes et enfants pouvaient avoir dans les grandes manufactures des journées de 12, 14 et parfois même 16 heures de travail. L’épuisement fut d’ailleurs un des points de départ des grandes luttes ouvrières sur la longueur des journées de travail, la réduisant à ce que nous connaissons aujourd’hui. Il y a donc un certain paradoxe à voir resurgir aujourd’hui un phénomène d’épuisement lié au travail, alors que les journées sont de moitié moins longues.

L’épuisement tel que vécu au 19ème siècle était d’abord physique. Aujourd’hui, il s’accompagne d’épuisement psychique, et le terme de surmenage est sans doute plus approprié pour décrire cette nouvelle réalité : un épuisement physique et psychique combinés.

Le surmenage se traduit notamment par une invasion des pensées liées au travail dans l’esprit d’une personne, non seulement pendant le temps de travail mais également en dehors. Bien sûr, il est normal et même bon que ces deux temps ne soient pas totalement étanches : une fois rentrés du travail et alors que nous nous occupons à nos affaires privées, il arrive que notre cerveau garde certaines questions actives en arrière-plan, qui peuvent se résoudre grâce à la distance prise, et parfois grâce à des stimuli inattendus. Il n’y a à cela rien de pathologique.

Ce qui devient pathologique, c’est quand cette présence du travail dans nos pensées pendant les heures de repos devient omniprésence, provoquant insomnies, cauchemars, absences dans les relations familiales, dégradation générale de la vie psychique. La personne ne peut plus s’arrêter de penser au travail, perdant ainsi la valeur structurante de cette prise de distance et la capacité à développer des stratégies de défense adéquates.

Le surmenage apparaît quand il y a association entre surcharge de travail, sentiment d’échec et sentiment d’inutilité de l’effort. Il n’est plus rare d’être confrontés à une situation où quoi que nous fassions, il en arrive toujours plus : prenons le simple exemple de la boîte e-mail. En dépit de notre mobilisation toute entière, en dépit de l’effort, en dépit de la surcharge… arrive un moment où nous avons le sentiment que nous n’y arriverons pas.

Cette association de trois facteurs provoque alors la perte de sens. C’est une crise de la mobilisation psychique : tant que vous avez la conviction que les efforts que vous faites ont du sens, qu’ils s’inscrivent dans un projet collectif pour le bien commun, le bien de la cité, le bien des malades, … tant que vous avez le sentiment que cet effort est vectorisé vers un résultat qui a une signification sociale et qui garde sa dimension enthousiasmante, la résistance à la surcharge, au surmenage, à l’épuisement physique et psychique est incroyable. Mais si vous perdez ce rapport au sens, alors d’un seul coup la situation se retourne contre vous. Comme vous étiez un bosseur on vous confiait beaucoup de travail, et cette charge de travail vous paraît soudain insurmontable. Pour certains ce sera le suicide, pour d’autres l’infarctus, l’hypertension, … et tout au moins l’apparition d’une grande asthénie. La sténie est cet élan, ce « ressort » qui vous pousse vers un objectif. L’asthénie est la perte de ce ressort : une perte totale d’énergie.

Burn out n’est donc pas épuisement et épuisement n’est pas surmenage. Le surmenage, qui est aujourd’hui communément appelé « burn out », est ce phénomène d’asthénie psychique et physique qui survient lorsque se combinent surcharge de travail, sentiment d’échec et d’inutilité de l’effort.

2. Pourquoi cette soudaine attention sur le surmenage?

L’épuisement et le surmenage sont des choses connues depuis un certain temps. Ce qui est nouveau, ce sont les conséquences graves auxquelles il peut mener : suicides, états anxio-dépressifs majeurs, troubles physiques, … et ce phénomène semble s’amplifier avec le temps.

Le problème n’est donc pas l’épuisement en tant que tel, mais les conséquences auquel il peut mener.

À partir d’une certaine durée, d’une certaine intensité ou des deux combinés, ce sont les défenses contre les effets du surmenage qui s’effondrent : l’effondrement de la capacité à se défendre contre les effets délétères de l’épuisement. Entre surcharge d’un côté et objectifs inatteignables de l’autre, la capacité à développer des stratégies de défense pour supporter la situation ou la contourner s’effondrent à cause de l’épuisement, et la personne ne trouve parfois pas d’autre issue à cette situation que le suicide.

3. Qu’est-ce qui explique l’amplification du phénomène?

Plusieurs facteurs expliquent que l’épuisement et le surmenage conduisent aujourd’hui soudain à des conséquences aussi graves. L’emprise des NTIC (nouvelles technologies d’information et de communication) n’est certainement pas absente des causes de ce phénomène. Nous avons vu précédemment combien les pensées liées au travail peuvent envahir notre sphère de repos. Or avec l’émergence des NTIC, la porosité entre le travail et le repos n’est plus seulement psychique, elle est devenue physique : le travail s’introduit physiquement dans l’espace privé ! Cependant, si le phénomène « burn out » peut être en partie imputé aux NTIC, ce n’est probablement pas le facteur décisif.

Nous savons que la santé physique est liée aux conditions de travail (exposition au bruit, aux chimiques, température, ergonomie …). La santé mentale est, elle, liée à l’organisation du travail et le facteur qui explique l’éclosion du phénomène « burn out » tel que nous le connaissons, c’est le tournant gestionnaire que nous avons vu se produire à la fin des année 1990 et au début des années 2000.

Autrefois, l’organisation du travail était l’apanage des ingénieurs : ingénieurs des méthodes, ingénieur en organisation, ingénieur de conception, … Ford, Taylor, Ono étaient des ingénieurs. Or les ingénieurs avaient un vrai intérêt pour la question de l’organisation du travail. La matérialité du travail les passionnait. Quand il y avait des difficultés dans le travail, il était possible de négocier avec les ingénieurs : ils connaissaient le moindre rouage de l’organisation et savaient ce qui était possible pour retrouver un compromis vivable.

Lors du tournant gestionnaire, les ingénieurs ont perdu le pouvoir et ont été remplacés par les gestionnaires, qui ne connaissent rien de la matérialité du travail, et ne veulent rien en savoir. Il suffit de se rappeler l’apparition, dans le courant des années 1990, des ouvrages comme « La fin du travail », de Rifkin (préfacé par Michel Rocard, 1996), les travaux de Dominique Meda en 1995, … le travail est devenu une valeur en voie de disparition. Les gens qui aujourd’hui dirigent les entreprises et les ateliers ne connaissent pas le travail. Les écoles de commerce, et même aujourd’hui les écoles d’ingénieur, forment des gestionnaires qui ne connaissent pas le travail. Les majors de polytechnique terminent chez Goldmann Sachs, ils ne deviennent pas ingénieurs nucléaires.

Quand arrive une situation critique, comme par exemple une vague de suicides, les gestionnaires sont démunis car ils maîtrisent mal les termes de la négociation. Ils connaissent « objectif » et « performance », en termes quantitatifs. Ce qui importe n’est plus la réalité du travail et sa qualité, mais le résultat du travail, provoquant une tension verticale : on passe de plus en plus de temps à justifier son temps. D’un modèle de gouvernance par des lois, on est passé à « La gouvernance par les nombres » (Alain Supiot), qui se traduit concrètement par l’évaluation individuelle des performances, la qualité totale, la précarisation / la flexibilité de l’emploi, et la normalisation / standardisation, … dont l’ordinateur est le vecteur idéal.

Regardons en détail ce que produit par exemple l’apparition de l’évaluation individuelle. Un premier effet de cette apparition est la perte de la coopération verticale. Là où le supérieur hiérarchique était auparavant un soutien, un recours, il est devenu un agent de contrôle, de surveillance qui ne veut plus voir que des tableaux de chiffres. Le chef, lui-même soumis à une hiérarchie dont il ne peut attendre que des reproches, devient le danger.

Un second effet est que les salariés sont mis en concurrence entre eux (en plus de la concurrence déjà présente entre départements, équipes, entreprise, …). Autrefois quand une personne recevait un prix, c’était toute l’équipe qui était reconnue, il y avait un vrai esprit d’appartenance et de fidélité. Aujourd’hui avec l’individualisation des performances, on voit apparaître des pièges tendus entre collègues, de la rétention d’information… En effet si mon collègue a des meilleurs performances que moi, il devient une menace pour moi et mon avenir. Face à la surcharge de travail, face aux cadences, face aux réprimandes, personne ne bouge, chacun est seul. Il n’y a plus d’espace permettant de réfléchir collectivement à la répartition de la charge de travail.

Ces quelques éléments suffisent à démontrer voir combien le tournant gestionnaire des années 1990-2000 a pu impacter l’organisation du travail de façon négative, et combien cet impact a un lien direct avec le phénomène « burn out » que nous rencontrons aujourd’hui. Pour plus de détails sur ces analyses, se reporter aux ouvrages de Christophe Dejours : « Travail, usure mentale » (2015), « Psychopathologie du travail » (2016), « Le choix, souffrir au travail n’est pas une fatalité » (2015).

4. Est-il possible de faire de la prévention, éventuellement en légiférant?

La seule prévention, c’est la coopération.

Ce n’est pas en mettant des médecins, des cours de yoga, des numéros verts que vous allez résoudre les problèmes. Ce qu’il faut, c’est rétablir les condition de la coopération au sein de l’entreprise. La coopération ne vise pas que la performance collective, mais implique un certain vivre ensemble : pour pouvoir coopérer il faut prendre du temps pour se parler, au jour le jour, et trouver ensemble les solutions aux problèmes rencontrés collectivement et individuellement.

Le rétablissement de la coopération est la seule solution pour contrer les effets du tournant gestionnaire d’il y a 20 ans : ré-humaniser l’organisation du travail et rétablir des relations de confiance au sein du collectif d’individus qui est au service de l’appareil économique qu’est l’entreprise.

De nombreuses études démontrent combien la coopération est un facteur majeur de productivité en entreprise.

La prévention par la loi est une chimère. Si on ne s’attelle pas à rétablir les conditions de la coopération, on ne réglera pas les problèmes de santé mentale au travail, dont l’épuisement professionnel est un des symptômes les plus bruyants.

Bibliographie de Christophe Dejours

  • Souffrance en France – La banalisation de l’injustice sociale5, éditions du Seuil, 1998, 183 p.
  • Travail, usure mentale – De la psychopathologie à la psychodynamique du travail, Paris, Bayard, 1980 (rééd. 2000), 281 p.
  • Le Facteur humain, coll. Que sais-je ? Paris, PUF, 1994 (rééd. 2018), 127 p.
  • L’évaluation du travail à l’épreuve du réel – Critique des fondements de l’évaluation Versailles, INRA éditions, 2003, 84 p.
  • Le corps, d’abord – Corps biologique, corps érotique et sens moral, Paris, Payot, 2001 et coll. « Petite Bibliothèque Payot » no 476, 2003 (ISBN 9782228897488).
  • Conjurer la violence – Travail, violence et santé, Payot, 2007, et coll. « Petite Bibliothèque Payot » no 785, 2011 (ISBN 9782228906104).
  • Suicide et travail : que faire ?, en collaboration avec Florence Bègue, PUF, 2009, 130 p.
  • Les Dissidences du corps, Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot » no 01, 2009 (ISBN 9782228904094)
  • Travail vivant, Tome 1 : Sexualité et travail, Payot, 2009, et coll. « Petite Bibliothèque Payot » no 895, 2013 (ISBN 9782228908399)
  • Travail vivant, Tome 2 : Travail et émancipation, Payot, 2009, et coll. « Petite Bibliothèque Payot » no 896, 2013 (ISBN 9782228908405)
  • Observations cliniques en psychopathologie du travail, PUF, coll. « Souffrance et théorie », 2010, 160 p.
  • La Panne, Bayard éditions, 2012
  • Le Choix – Souffrir au travail n’est pas une fatalité, Bayard éditions, 2015
  • Situations du travail, PUF, 2016

Un peu de légèreté … « Zen-out », de Karim Duval

Karim Duval est un humoriste et comédien franco-sino-marocain.

« L’excès d’offre en développement personnel est dangereux pour la santé. A consommer avec modération. »

Karim Duval découvre le théâtre et écrit ses premiers sketchs en 2008, alors qu’il est encore ingénieur à Sophia-Antipolis (il est diplômé de l’Ecole Centrale Paris). Rapidement il remporte de nombreux prix dans des festivals d’humour de renom, puis décide en 2012 de se consacrer pleinement à sa passion : la scène. Avec son spectacle « Melting Pot », il rencontre un franc succès en donnant plus de 1000 représentations (dont 200 au Point Virgule à Paris) aux quatre coins de la France et au-delà : entre autres, Nouméa, Montréal, le « Marrakech du Rire »… Métissé et polyglotte, il se produit régulièrement au Maroc (dont il est originaire… enfin, c’est compliqué!) dans de grandes salles comme le Mégarama ou le Studio des Arts Vivants à Casablanca, sur la chaîne 2M et sur les scènes de stand-up anglophones à Paris et à Londres.

« Contre la résilience » par Thierry Ribault

La résilience est un concept proposé en psychologie en 2001 par Manciaux, Vanistendael, Lecomte et Cyrulnik comme suit : « Capacité d’une personne ou d’un groupe à se développer bien, à continuer à se projeter dans l’avenir en dépit d’« événements déstabilisants, de conditions de vie difficiles, de traumatismes sévères ». Aujourd’hui proposée à tout va dans tous contextes, elle fait l’objet de critiques.

Dans « La couleur des idées » du 24 juin dernier : La résilience est-elle une mode dangereuse ?

Les scénarios du pire, la question de la souffrance, de la perte et des catastrophes s’invitent dans La Couleur des idées, qui vous propose de partir de l’hypothèse suivante : et si, ce qui ne nous détruit pas ne nous rendais pas plus fort ? 

Et si le malheur n’enseignait rien et si rebondir après l’épreuve n’était pas une valeur ? Et si les politiques de résilience étaient une imposture en même temps qu’une réponse à la mode, très largement médiatisée et surévaluée ? C’est ce que questionne un essai de Thierry Ribault publié à L’échappé sous le titre de « Contre la résilience. A Fukushima et ailleurs ». 

Funeste chimère promue au rang de technique thérapeutique face aux désastres en cours et à venir, la résilience érige leurs victimes en co-gestionnaires de la dévastation. Tel est le constat du chercheur en sciences sociales Thierry Ribault. Tout concourt, selon lui, à transformer l’humain en une matière malléable, capable de « rebondir » à chaque embûche, de faire de sa destruction une source de reconstruction et de son malheur l’origine de son bonheur, l’assujettissant ainsi à sa condition de survivant.

Il explique à Pascale Seys pourquoi la résilience constitue l’une des nombreuses impostures solutionnistes de notre époque

Regarder la vidéo ici : https://www.rtbf.be/auvio/detail_la-couleur-des-idees?id=2774182

Formation à l’Ethnopsychiatrie 2021-2022

Intervenir dans un monde multiple

Introduction à l’Ethnopsychiatrie

Une formation assurée par

Tobie Nathan

et l’équipe du Centre Georges Devereux

D’octobre 2021 à Juin 2022

PRÉSENTATION GÉNÉRALE

L’accueil et la prise en charge de personnes migrantes et de leurs enfants, ainsi que de sujets revendiquant de nouvelles appartenances (« entendeurs de voix », extrémistes religieux, « nomades ») sont l’occasion pour les professionnels des champs médico-psychologique, social, éducatif ou juridique de questionner leurs outils théoriques et techniques habituels. Les difficultés rencontrées auprès de ces publics sont souvent le fruit de malentendus qui entravent le bon déroulement des mesures d’aide proposées du fait d’une méconnaissance des univers culturels dont sont issues les personnes concernées ainsi que des valeurs qu’elles revendiquent, notamment:

  • les systèmes d’alliances, de parenté, d’affiliation au lignage
  • les théories culturelles explicitant les négativités de l’existence : maladie chronique et incurable, mort brutale et violente, troubles mentaux, récurrence d’évènements malheureux ou d’échecs, etc.
  • les logiques des violences et des conflits, et de leurs résolutions
  • les dispositifs traditionnels de soins
  • les références religieuses et socio-politiques
  • les cultes et les dieux auxquels ils sont attachés
  • des conséquences de la migration, tant individuelles que familiales

A partir de sa longue expérience de travail clinique et de recherche, en France et à l’étranger, auprès de familles migrantes et de patients revendiquant de nouvelles affiliations, l’équipe d’enseignants et de cliniciens du Centre Georges Devereux met à la disposition des professionnels concernés des outils, à la fois théoriques et pratiques, permettant la production de lectures alternatives et opérationnelles de ces situations d’interface culturelle et d’envisager de nouvelles modalités de d’intervention.

OBJECTIF

L’objectif de cette formation est d’introduire le stagiaire à la méthodologie de l’ethnopsychiatrie clinique développée depuis plus de vingt-cinq ans au Centre Georges Devereux et d’acquérir les bases de cette approche afin de questionner et d’enrichir sa propre pratique professionnelle.

À l’issue de la formation, les participants seront capables :

  • d’accueillir avec plus d’efficacité les personnes migrantes et leurs enfants ainsi que des sujets revendiquant de nouvelles identités ;
  • de déceler les logiques à l’œuvre dans les dysfonctionnements individuels et familiaux de migrants et de leurs enfants ou de sujets revendiquant de nouvelles appartenances ;
  • d’orienter ces familles d’origine étrangère en souffrance psychique vers des consultations spécifiques en psychologie ou en psychiatrie ;
  • de travailler avec des médiateurs ethnocliniciens ;
  • d’adapter leurs dispositifs techniques afin de tenir compte de la spécificité des familles migrantes ou  de sujets présentant des nouveaux désordres.

Demandez le programme !

Congrès »Petites ou grandes épreuves … Comment ne pas gâcher la crise ? », Paris 13 & 14 décembre 2021

Le congrès 2021 de l’association Paroles d’enfants, comme toujours à Paris à la Maison de l’Unesco.

Depuis le début de la pandémie de Covid 19, nous avons pu entendre le philosophe Bruno Latour dire et redire : « Si on ne profite pas de cette situation incroyable pour changer, c’est gâcher une crise ! » Cette expression remplie de malice nous a beaucoup impressionné·e·s. Ainsi, après de longs mois d’embûches où nous avons été privé·e·s de nos repères, confronté·e·s à la peur, à l’inconnu, à l’incertitude, nous avons décidé de consacrer notre congrès annuel à réfléchir ensemble à la notion de crise et aux opportunités qu’elle peut représenter. Comme la « crise COVID » a révélé différentes failles du monde dans lequel nous vivons, nous considérons que toute crise vécue par un être humain ou par un système humain (couple, famille, équipe, institution) peut constituer, par l’impossibilité absolue de continuer comme avant, une occasion inédite d’apprendre, de grandir, de changer.

Il ne s’agit pas ici de minimiser la rudesse de l’épreuve : mais plutôt, de chercher comment y survivre et surtout comment en sortir.

À la suite du psychiatre Guy Ausloos, nous pourrions dire : « rien ne sera plus jamais comme avant : ce sera comme après ». Mais à quelles conditions cet après pourra-t-il être mieux qu’avant ?

Au cours de ces deux journées, nous avons choisi d’aborder la notion de crise telle que nous pouvons la rencontrer dans l’exercice de notre profession d’accompagnement, d’aide ou de soin :

  • Lorsque des épreuves inattendues font voler en éclats la vie telle qu’elle était vécue ;
  • Lorsque des conjoints se séparent, que des familles explosent, que des parents sont signalés, que des enfants sont placés ;
  • Lorsque des ados font leur travail d’ados ; lorsque des jeunes ou moins jeunes, en souffrance, « pètent les plombs »;
  • Lorsque des équipes se déchirent, lorsque des soignants craquent, lorsque des institutions s’effondrent …

Ce congrès s’adresse donc aux professionnels de l’éducation, de l’aide, du soin, à qui sont confiées différentes missions:

  • Intervention au bénéfice d’adolescents en rupture, en révolte, en détresse ;
  • Aide éducative en milieu ouvert ;
  • Soutien à la parentalité ;
  • Travail psychothérapeutique avec des enfants, des adultes, des couples ou des familles
  • Interventions auprès de publics violents ;
  • Prise en charge de personnes marginalisées ;
  • Accompagnement éducatif d’enfants ou d’adolescents en foyer ou en famille d’accueil,…

Il permettra aux participants d’enrichir leur pratique dans les domaines suivants :

  • Accueillir les demandes d’aide qui peuvent émerger à ce moment-là alors qu’elles n’ont pas pu émerger avant ;
  • Prendre soin de ce moment clé où la douleur est criante et où un changement s’impose ;
  • Distinguer différents temps d’intervention et chercher le bon rythme, entre sidération et précipitation ;
  • Faire la différence entre la crise, l’urgence, le danger ;
  • Comprendre, grâce à la crise, ce qui manque autant que ce qui compte ;
  • Mobiliser les ressources internes et externes pour créer un nouvel équilibre ;
  • Distinguer différents niveaux d’action : individuel, familial, institutionnel, sociétal …

Lieu et dates

• Lundi 13 décembre 2021 de 10h00 à 18h00

• Mardi 14 décembre 2021 de 9h00 à 17h45

MAISON DE L’UNESCO

125, avenue de Suffren – 75007 Paris

Métro : Ségur ou Cambronne

Toutes les informations sur le site Parole.be ici.

« Les auteurs de nos 25 ans. 1978. Jankélévitch » par R.Maggiori

Un petit rien, un quelque chose d’inattendu et discret qui fait du bien à l’âme. Partage de cet article de Robert Maggiori publié dans Libération le 19 mars 1998… Ca fait quelques années, et a perdu ni de son intérêt ni de la douceur.

Le vagabond de l’entre-deux. Quand tant d’autres empruntent de larges autoroutes à bord de leurs Systèmes et leurs Théories, Vladimir Jankélévitch invoque l’ineffable et l’étincelle. Lisez «Quelque Part dans l’inachevé», vous y apprendrez presque- rien.

Comment qualifier l’écrivain qui, dès cette vie, ferait son courrier en pensant déjà à sa correspondance générale et à ses futures oeuvres complètes ? Et que dirions-nous d’un homme de lettres qui parlerait de ses propres oeuvres comme nous parlons des dialogues de Platon ? Nous dirions que cet homme de lettres est un singe de lettres »» Sur la scène des lettres et de la philosophie, fût-elle nouvelle, les singes sont légion aujourd’hui. Il faut être bien étranger à ce monde [« ] pour ne point apercevoir que dans nos cénacles la seule religion est celle des hésychiastes, ces moines qui s’élevaient à la connaissance en fixant leur nombril. [« ] Ce ne sont qu’autoréférences, parfois impudiques et directes, parfois médiatisées par des faire-valoir ou des auteurs amis. Ce ne sont que renvois d’ascenseur et congratulations réciproques. Alors, lorsqu’un philosophe refuse [« ] cette mise en représentation d’un moi ventripotent et narcissique, [« ] il est irrémédiablement, sinon jeté aux oubliettes, du moins encastré dans [« ] la référence révérencieuse et distante : Vladimir Jankélévitch est de ceux-là. Ni maître-penseur qui se pense surtout lui-même, ni même philosophe marginal qui se glorifierait de son marginalisme [« ]. Non. Seulement un penseur solitaire qui, loin [« ] des amphigouris des vendeurs d’idéologies et des faux-monnayages, a bâti une oeuvre considérable se détruisant elle-même à chaque instant pour se remettre en route à l’infini.

En septembre 1977, le Magazine littéraire consacrait un numéro spécial à «vingt ans de philosophie en France». Sur la couverture, une trentaine de «grands noms» dont on peut penser qu’ils ont laissé une trace indélébile sur la pensée de ce dernier quart de siècle : Merleau-Ponty, Sartre, Foucault, Deleuze, Lacan, Lévi-Strauss, etc. Le nom de Jankélévitch ne figure bien sûr pas au panthéon. [« ] Vladimir Jankélévitch serait extrêmement gêné de figurer dans une quelconque distribution des prix. Et cependant il y a dans l’ignorance systématique, sinon de son nom, du moins de son oeuvre, [« ] comme la manifestation d’une imposture. Il est vrai que Jankélévitch fuit comme la peste les salons parisiens et les théâtres de marionnettes, qu’il est homme à travailler pendant quinze ans sur un monumental Traité des vertus, qu’il cite Gracian et saint François de Sales, qu’il cisèle au scalpel ce que d’autres dégrossissent au marteau-piqueur, qu’il modèle ses écrits comme de véritables symphonies de mots quand d’autres se contentent de laisser caqueter leur machine à écrire, qu’il parle de l’ineffable, du presque-rien et de l’étincelle, alors que d’autres empruntent de larges autoroutes à bord de leurs Systèmes et leurs Théories, de leurs Concepts Opératoires et leurs Mots à majuscules. [« ] A l’époque où la perception du monde passait par la lecture de Pékin Information, la musique de la philosophie de Jankélévitch apparaissait comme un foli capriccio, un interlude. Comment [« ] pouvait-il parler de la justice et de l’amour, de l’individu et de son bonheur, du temps et de la mort, alors qu’il nous fallait être à l’écoute des «besoins des masses» et repérer les «contradictions principales et secondaires»? Mais les lendemains chantaient des airs sinistres. Les idéologies en perdirent le nord. Fallait-il que nos visions du monde soient myopes ! C’est pourquoi la philosophie de Jankélévitch, si lointaine ­ si loin devant nous ­, m’apparut alors comme un antidote, comme un moyen de récupérer ce singulier qui échappait à la mise en grille conceptuelle, de récupérer tout ce qui avait été «mis en marge», refoulé par la pensée totalitaire, de récupérer ces presque-rien qui, sans que l’on s’en aperçoive, font tourner la sauce, transforment la révolution en inversion de signes, les droits de l’homme en pitreries et la liberté en promesse.

Ni rêveur de paradis perdu [« ] ou à venir, Jankélévitch est peut-être l’un des seuls philosophes actuels qui ait fait de sa vie une véritable «recherche» ­ non pas la recherche d’un «objet» qui serait tapi dans une cachette, car alors ladite recherche ne «serait qu’une feinte, un simple stratagème destiné à nous conduire au port», mais la recherche, l’intuition de ce qui n’est «presque» pas, de ce qui n’est pas encore quand on ne l’«a» pas et qui n’est déjà plus quand on croit l’«avoir» [« ]. On comprend alors que le seul sujet de «méditation» soit, pour Jankélévitch, le temps, et que l’exercice philosophique, pour reprendre l’expression de Béatrice Berlowitz, soit un jeu avec l’insaisissable, nous privant du délai qui assure la sécurité de la pensée et du discours. C’est cette tâche à poursuivre sans répit ce qui apparaît-disparaît dans la pointe de l’instant qui caractérise la philosophie de Jankélévitch. Mais si Jankélévitch est malade du temps, il n’en chante cependant pas la fuite mélancolique. Le temps est l’irréversibilité elle-même, une succession de never more, d’instants uniques qui ne se renouvelleront pas, de premières-dernières fois qu’il m’appartient de passionner : «Chaque FOIS est une pointe aiguë, unique dans toute l’éternité, et par conséquent incomparable, inimitable, inestimable ; plus que rarissime : précieuse infiniment ; la valeur de l’unique est à proprement parler inévaluable ; tel est le fait d’avoir été, d’avoir vécu, d’avoir aimé.» On pourrait bâtir là-dessus une philosophie du regret et de la déception qui aurait les accents que Baudelaire adresse à sa «passante» : Un éclair » puis la nuit ! ­ fugitive beauté / Dont le regard m’a fait soudainement renaître / Ne te verrais-je plus que dans l’éternité ?»

Mais entre la durée et le rien, dans lesquels l’homme peut s’installer ou se perdre, il y a le «presque-rien», qui l’appelle sans cesse à une création impromptue, à une improvisation : «Devant ces constellations instables et toujours modifiées et qui, comme l’actualité elle-même, se font et se défont sans cesse, l’homme serait désarmé s’il n’avait le pouvoir de répondre à l’improviste.» Saisir l’instant ­ ou plutôt l’occasion, en tant qu’«instant qui est pour nous une chance, une chance de réalisation, de connaissance ou d’amour» ­ exclut toute programmation, [« ] tout commentaire composé à l’avance ou après coup, et exige une vélocité peu commune, la tension aiguë et l’attention lucide : «L’instant occasionnel étant plutôt une chance qu’un message, l’instant par lequel nous l’interceptons est plutôt un rapt qu’une intuition gnostique. Attendre ne suffit plus : il faut maintenant se tenir prêt, faire le guet et bondir »» C’est la condition pour passionner la vie. Le «grand métazoaire pensant» fait pour la continuation végétative de l’intervalle, l’homme dont les sens sont émoussés et qui s’est habitué aux pensées crasses, lourdes et lentes, accepterait mal cette philosophie [« ] aérienne que propose Jankélévitch, soit parce qu’il y verrait une source d’inconfort [« ] dont s’accommode mal la bonne digestion, soit parce qu’il craindrait d’y déceler la mise à l’écart de la «méditation» âpre, longue et douloureuse. Mais si Jankélévitch insiste tant sur l’agilité, la précision et l’esprit de finesse qu’il faut pour saisir l’instant occasionnel, pour «ajuster le clin d’oeil au clignotement», c’est qu’en fait l’homme se perd et perd sa liberté créatrice en perdant l’occasion. «Si l’occasion est une grâce, la grâce a besoin, pour être reçue, d’une conscience en état de grâce. Si enfin l’occasion est une ferveur dont on profite, encore faut-il qu’une espèce d’inspiration gracieuse nous donne l’idée d’en profiter. C’est ainsi que tout peut devenir occasion pour une conscience en verve capable de féconder le hasard et de le rendre opérant. [« ] Il y a donc dans l’occasionnalité une sorte de casualité réciproque : c’est l’occasion qui active le génie créateur, mais c’est pour le génie créateur que la rencontre, au lieu d’être une occurrence morte, devient une occasion féconde et riche de sens.»

L’occasion est une «chance»inouïe, inespérée ­ que ma liberté se donne d’aller au-delà du donné, en faisant «se toucher» des facteurs [« ] qui en général demeurent disjoints. Il y a dans cette «brève rencontre» comme l’image d’un bonheur instantané, très loin de la béatitude et qui, de fait, se réduit à une joie. Pour Jankélévitch, il n’y a pas plus de «grâce continuelle» que de «fête perpétuelle», lesquelles sentent toutes deux l’imposture. Mais, à l’inverse, «peut-on asseoir une sagesse sur cette pointe délicate de l’occurrence» ? Certes non, si la sagesse consiste [« ] à s’installer bourgeoisement dans le confort douillet des idées reçues [« ]. Oui, si la «sagesse» est voyage, vagabonde, quête perpétuelle qui jamais ne se repaît, capture infinie de ces instants uniques capables de passionner une vie presque sans importance. Tout Jankélévitch tient dans cette quête qui, parce qu’elle «ne nous permet ni quiétude ni domicile», est le contraire même du progrès, de l’accumulation du capital : une aventure infinie et nomade. «Ce presque-rien qui invisiblement nous transforme et qui pourtant demeure irréductible à toute description, comment le décrire sinon à l’aide de mots vagabonds ? [« ] Mais la philosophie ne s’accommode pas volontiers de cette fragilité extrême, de cet état d’insécurité permanent ; elle tient trop aux concepts sécurisants qui proposent des déterminations stables et univoques, aptes à fixer les nuances passagères et capricieuses du signifié.» On comprend pourquoi Jankélévitch est condamné à rester hors des panthéons : il propose des miettes, des étincelles, des clignotements «qui constituent notre savoir le plus précieux, précisément parce que ce n’est pas un « savoir : la tangence de l’intuition avec l’intangible à elle-même des suites intangibles ; c’est une introduction qui n’introduit à rien, une rencontre sans lendemain ni conséquences visibles ; et le seul message qu’elle nous laisse et non pas un enrichissement mais je ne sais quoi d’informulable, un impondérable effleurement ; et cet effleurement sans stigmates visibles aura après coup transformé notre vie». C’est pourquoi suivre Jankélévitch [« ] c’est un peu suivre un pèlerin qui aurait pour seule richesse la liberté d’«aller» [« ]. Tout ce que Jankélévitch a écrit en morale, morale conçue non pas comme table des lois ni livret de recettes mais comme cet élan imperceptible qui me pousse à gueuler devant l’injustice et me fait passer du constat à l’insurrection ­ rejoint la critique de la thésaurisation des B.A. et, comme le dit Béatrice Berlowitz, constitue une dénonciation de l’installation dans la constance, et une apologie de l’homme sans provision ­ qui pourrait être cet Amour clochard et va-nu-pieds dont parle Diotime dans le Banquet de Platon, ou tout simplement Charlot. Mais encore une fois il faut travailler au scalpel, car il ne suffit pas de placer définitivement le Bien d’un côté et le Mal de l’autre, de diviser en «camps», d’autant plus que tout le monde dit faire le bien et se situe du côté des opprimés et des innocents. C’est en cela que la philosophie microscopique de Jankélévitch me paraît vraiment inaugurer une nouvelle ère philosophique, succédant au règne des idéologies. Parce qu’elle est exactement aux antipodes [« ] de ces philosophies du Tout qui, en trois lignes ou trois livres, expliquent l’homme et le monde, en annihilant toute différence. [« ] Jankélévitch a choisi de travailler dans la dentelle, dans l’entre-deux, la crête, le confin, la frontière, et ce avec des outils de cristal capables de respecter, de saisir la nuance, si minime, si infime soit-elle.

Sollicité par Béatrice Berlowitz ­ qui ne l’a pas «interviewé» ni «enregistré» mais s’est très intelligemment proposée d’accompagner sa pensée, d’en suivre le rythme et le souffle ­, Vladimir Jankélévitch vient de publier chez Gallimard Quelque Part dans l’inachevé. Ce livre ­ dont le seul titre, emprunté à Rilke, «situe» Jankélévitch ­ est une sorte de condensé de la pensée de ce vagabond de la philosophie. Tous ses thèmes de prédilection s’y retrouvent : l’amour, l’humour, la mort, le temps, la nostalgie, la musique et le silence, l’irréversible et l’innocence. Ce livre, lisez-le, même si vous êtes gêné par les références gréco-latines, [« ] même si, pour vous, philosophie n’a jamais rimé avec poésie. [« ] Ce livre, lisez-le, ne serait-ce que pour le simple «plaisir du texte» : il vous entraînera comme par enchantement à découvrir l’oeuvre entière de Jankélévitch. Vous n’en sortirez pas de sitôt. Vous n’y apprendrez rien, presque rien, mais vous y ferez peut-être la connaissance de la Fiancée du vent, et vous aurez l’impression d’avoir appris à respirer.

Mercredi 29 mars 1978

Philo piano Jankélévitch, qui jouait du piano tous les jours, s’est consacré autant à la philosophie qu’à la musique. Il a écrit plus d’une dizaine d’ouvrages sur la musique, notamment française (Fauré, Debussy, Ravel et Satie).

Vladimir Jankélévitch. 1903-1985. Philosophe français. «Le Traité des vertus» (Bordas). Les trois tomes de «le Je-ne-sais-quoi et le presque-rien» («la Manière et l’occasion», «la Méconnaissance, le malentendu», «la Volonté de vouloir»). Editions du Seuil.

A propos de

Quelque part dans l’inachevé

Première parution en 1978 Collection Folio essais (n° 60), Gallimard Parution : 14-05-1987
Quelque part dans l’inachevé… Comment mieux saisir que par cette phrase de Rilke, l’insaisissable Jankélévitch. Un philosophe qui ressemble à un poète. Un écrivain qui est un musicien. Stimulé par les questions de Béatrice Berlowitz, il entrouvre enfin son domaine ; celui de l’impalpable, de l’étincelle fugace, du vague à l’âme, de la nostalgie ; il laisse s’épancher le monde secret qui habite au cœur de son oeuvre.
On parle d’amour et d’humour, de musique et de silence, de morale et de politique, de réminiscences et d’innocence.
Le lecteur s’apercevra vite que ces entretiens, ce dialogue, sont tout le contraire de ce que produit de nos jours le magnétophone, instrument trop précis, trop fidèle et pour tout dire vulgaire. Il s’agit d’un livre écrit, ce qui garantit une plus haute fidélité, et peut-être bien une œuvre d’art.

Visio-conf « De quels parents les adolescents ont-ils besoin? » avec Daniel Coum

vient de paraître : « Le psychologue, Pour une clinique du Sujet en institution »

Argument : « Les psychologues cliniciens qui exercent en institution voient leurs pratiques et leurs références théoriques mises en question par les exigences de l’époque : la gestion, l’évaluation et la marchandisation des prestations, qu’elles soient sociales, sanitaires, éducatives, thérapeutiques ou psychologiques. Cette confrontation au discours contemporain vient interroger, sur le plan déontologique, l’aptitude du clinicien à ne pas s’y soumettre totalement. »

Paru aux Editions PUR Presse Universitaire de Rennes

Nombre de pages : 158 p.
Prix : 23,00 €

%d blogueurs aiment cette page :