Tobie Nathan aux Jeudis de l’EPG

Jeudi 15 décembre à partir de 19h30 en visio
j’aurai plaisir à recevoir Tobie Nathan
dans le cadre des #jeudisdelepg
organisés une fois par mois par l’EPG.

Nous parlerons secrets de thérapeute, ethnopsychiatrie, filiations et affiliations… – la focale sera mise sur le thérapeute, et c’est tant mieux !

Dans toute vie, un jour vient le besoin de confier ses secrets.

Depuis cinquante ans, Tobie Nathan pratique l’ethnopsychiatrie :

une discipline qui va chercher dans les mondes éloignés les théories, les pensées, les pratiques, des psychiatries autres, des psychiatries des autres.

C’est en se référant à ces pensées, ces pratiques, ces théories, qu’il accueille et prend soin des patients migrants en tentant de les penser dans leurs langues, dans leurs propres théories.

Il reviendra ici sur les jalons obligés de tout thérapeute, son enfance et les traces à partir desquelles il alimente son désir de guérir, ses formations et sa relation, toujours ambigüe aux maîtres, son initiation, souvent différente et parfois opposée à son apprentissage théorique, ses manques, ses échecs, ses étonnements…

Il revient surtout sur ses moments de grâce où tout a un jour basculé…

Voici en quelques mots sa philosophie :

« La multitude des langues et des cultures est la véritable richesse du monde. »

« Secrets de thérapeute » par Tobie Nathan

jeudi 15 décembre 2022, à 19h30 en visio.

Facilitation des échanges Astrid Dusendschön

Infos et inscription : https://lnkd.in/eCCy_B2U

« Les incestes, clinique d’un crime contre l’humanisation » par Jean-Luc Viaux

Dans cet ouvrage de 2022 JL Viaux, docteur en psychologie, professeur des Universités, expert honoraire et enseignant en psychologie légale propose un regard sur la clinique des incestes et ses conséquences dévastateurs sur la communauté des humains. Il expose notamment en quoi l’interdit de l’inceste, avec l’interdit du meurtre, est fondateur de ce qui fait société et humanisation. Il explicite également comment les « liens innommables », selon ses termes, se fabriquent, et comment les incestes peuvent être pensés en lien avec l’originaire du crime et l’ordre social. Sa contribution est plus que pertinente dans la mesure où la déconstruction et l’atteinte de la logique de la filiation dans les incestes est peu pensée. S’il y a trauma sexuel, il n’y pas que cela : il y a aussi désordre et chaos générationnels et dans les filiations qui déshumanisent. L’auteur pose également qu’il serait erroné de penser l’inceste père/fille comme paradigmatique – cf. l’article ci-dessous. Si le sujet vous intéresse, lecture recommandée.

ARGUMENT de l’éditeur.

 » Cet ouvrage entend renouveler le regard sur l’inceste : L’inceste est un crime contre la famille et l’humanisation autant qu’un crime sexuel. À partir de nombreux exemples cliniques recueillis en quarante ans de pratique, l’auteur décrit les différentes configurations familiales menant à l’inceste et son effet de déshumanisation.

À partir de nombreux exemples cliniques recueillis en quarante ans de pratique, Jean Luc Viaux entend renouveler le regard sur l’inceste ou plus exactement les incestes, car il n’est pas une seule façon de fabriquer une famille incestueuse. L’inceste n’est pas qu’un crime sexuel. C’est un crime généalogique qui attaque la filiation en créant des liens innommables. 

Revenant sur l’inceste père-fille dit « paradigmatique », l’auteur apporte une analyse des multiples configurations familiales construisant les incestes des pères, des mères, des fratries, etc.,  et leurs effets de déshumanisation. Le traumatisme de l’inceste ne se réduit pas aux seuls symptômes cliniques, c’est aussi un meurtre psychique par destruction des repères.

Les mouvements sociétaux récents, qui permettent que l’on entende la parole des victimes, ont engendré une frénésie législative pénale (quatre lois en cinq ans !). Or on ne peut combattre par la seule force répressive une problématique plurimillénaire et surtout solidement ancrée dans nos inconscients individuels et collectifs. Avant d’énoncer des réponses pour entendre/traiter/punir, il est important de s’interroger sur ce qu’il y a de plus troublant : pourquoi ce crime universellement réprimé continue de se perpétrer sur des millions d’êtres humains ? « 

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L’article suivant dont je copie quelques paragraphes apporte sa part d’éclairage dans la suite de l’ouvrage de JL Viaux.

Article publié en octobre 2022 par « Face à l’inceste« . Original et article en entier ici.

ENQUETE : Les femmes incestueuses, le grand tabou

Si dans l’écrasante majorité des cas, ce sont les hommes qui commettent un inceste, quelques femmes le font aussi.

Ces violences sexuelles perpétrées par des mères, des sœurs ou autres femmes de la famille restent un tabou, dans l’ordre de l’impensable. Ce non-dit se reflète sur les survivants et jusque dans les instances juridiques ou policières, lorsque les survivants prennent la parole. Face à l’inceste a mené une enquête auprès de ses adhérents et des professionnels des violences intrafamiliales relatant ces cas. Nous avons retenu les témoignages de neuf victimes, sur la quarantaine qui nous ont sollicités pour répondre.

Concevoir la violence sexuelle chez les femmes

Dans plus de neuf cas sur dix en France, les violences sexuelles sont masculines. En effet, les hommes représenteraient 92,6 % des agresseurs dans l’espace de la famille et des proches, selon l’enquête Virage conduite en 2015 par l’Institut national d’études démographiques (Ined), dont les derniers résultats ont été rendus le 23 novembre 2019. La violence sexuelle perpétrée par des femmes relève de l’exceptionnel. Dans le débat public et dans les sciences humaines et sociales, la question reste ainsi peu explorée. Ces femmes sont rares et leurs actes sont tellement noyés dans le flot de violences masculines qu’elles ne sont pas assez représentatives des violences incestueuses. Une première étude d’envergure sur ce sujet provient de la criminologue Franca Cortoni de l’université de Montréal (Female sexual offenders : theory, assessment and treatment, Franca Cortoni et Theresa Gannon, éd. Wiley-Blackwell), où elle a cherché à comprendre et déterminer l’ampleur du phénomène.

Les agressions sexuelles et incestueuses provenant des femmes sont difficiles à concevoir. Ces violences étant essentiellement masculines, elles sont d’abord associées à la virilité. Les femmes, -et surtout les mères- sont généralement écartées de l’idée même de la violence, étant idéalisées, elles sont perçues comme « naturellement » innocentes. Aujourd’hui encore dans la croyance collective, rien ne pourrait entraver l’« instinct maternel », cette idée reçue d’une alchimie bienveillante, naturelle et incontestable entre la mère et son enfant. Dans son témoignage, Karine*, survivante d’inceste à la fois par son père et par sa mère, nous explique qu’il lui a été plus compliqué de distinguer une agression sexuelle à un rapport « normal » avec sa mère qu’avec son père. Pour Véronique Wyck, psychothérapeute et professionnelle de la maltraitance intrafamiliale, il est aussi difficile de s’accepter en tant que victime d’inceste maternel : on a « du mal à se considérer comme victime car l’inceste maternel est impensable. C’est comme accepter un matricide. On tue la mère. Comme dans tout inceste, on s’expose à éclater le système familial. Mais encore plus avec la mère, car il y a eu l’attachement précoce. L’attachement maternel est le tout premier attachement » explique-t-elle. Pourtant, cette violence sexuelle des femmes et des mères existe, au même titre que celle des hommes et des pères.

Les violences sexuelles féminines et masculines

Les violences sexuelles intra-familiales et féminines sont-elles différentes des masculines ? Les femmes incestueuses feraient la même chose que les hommes incestueux. A l’instar des hommes, elles peuvent exercer un viol sur autrui, et cela au sens de la définition pénale. Depuis 1980 dans la loi, la relation sexuelle imposée par une femme sur un homme par pénétration digitale ou avec un objet est considérée comme un viol. Les femmes commettant l’inceste peuvent également exercer d’autres violences sexuelles, telles que l’exhibitionnisme ou les les confessions sur leur sexualité, par exemple. La plupart des patients de Mme Wyck ayant été violés par une femme membre de leur famille ont d’abord dû écouter des confessions de l’agresseuse sur sa sexualité.

(…)

Recevoir les plaintes des survivants d’inceste de femmes

De nos jours, parler en tant que survivant d’inceste féminin à son entourage reste une tâche difficile. Notamment à cause des stéréotypes de genre, représentant les femmes comme des coupables impossibles. Notre témoin Emmanuel déplore aussi l’approche viriliste de l’éducation des hommes, qui consiste grossièrement à garder pour soi ce que l’on subit. Il témoigne aujourd’hui auprès des associations pour faciliter la libération de la parole des hommes survivants de violences sexuelles.

(…).

Psychothérapie et activité physique

L’article ci-dessous présente l’intérêt de la pratique du yoga. Cette modalité m’est chère, la pratiquant pour moi-même régulièrement depuis près de 20 ans. La vidéo qui suit, datant de février 2022, est un petit clin d’oeil. Au-delà de ses « bienfaits » que l’article ci-dessous énumère, le yoga favorise par son attention permanente à notre respiration une reconnexion fine à notre conscience corporelle. En tant que professionnelle psychologue psychothérapeute, cette particularité m’intéresse en complément au travail que je fais avec mes patients. J’explore souvent leur pratique d’une activité qui soutient une mise en mouvement de leur corps. Non pas dans une optique « hygiéniste / c’est bon pour votre santé », qui ne relève pas de mon champ de compétences. Dans ma pratique professionnelle, mon attention à la dimension corporelle et le développement de l’attention de mes patients à la leur est un élément important. Notre corps est ce avec quoi nous avons été d’abord et durant plusieurs années en contact et échange avec notre environnement ; medium alors premier et essentiel : toucher / être touché, sentir, goûter, entendre, voir, et le déploiement de notre capacité motrice et tonique pour nous mouvoir dans l’espace. S’y intéresser, observer, ressentir, décrire les expériences perçues, … : pour beaucoup de mes patients, c’est accéder de nouveau à une étendue qui a fondée leurs premières années de vie en contact avec l’autre et dont ils n’ont souvent pas conscience ; s’y (re)connecter dans une attention fine, avec curiosité et accueil en et avec ma présence attentive et soutenante favorise les mises en lien, l’advenue de mots et la mise en sens – et soutient ainsi le travail psychothérapeutique.

Article par Marc TOUTAIN et Anne-Lise MARAIS, Université de Caen Normandie. Publié le 23 novembre 2022. Original : ici.

Le yoga modifie le cerveau et améliore la santé mentale

Au cours de la dernière décennie, le yoga est devenu tendance, comme en témoigne la multiplication de ses déclinaisons, plus ou moins fantaisistes, ou encore la création, en 2015, d’une « Journée internationale du yoga ».

On prête à cette discipline de nombreux bienfaits, et des travaux scientifiques ont cherché à évaluer ses effets sur la santé, ainsi que sa capacité à améliorer la situation de patients souffrant de diverses pathologies, tels que lombalgie, cancer ou problèmes cardiaques par exemple. Les conséquences de la pratique du yoga ont été étudiées non seulement dans la population générale, mais aussi auprès de populations spécifiques : adolescents, personnes souffrant de troubles mentaux, etc.

Les résultats semblent indiquer que faire du yoga se traduit effectivement par différents effets positifs sur la santé physique. Cette pratique permet notamment d’améliorer l’équilibre, la souplesse, ainsi que de renforcer les muscles et le cœur. Le yoga pourrait également avoir un effet bénéfique sur le système immunitaire, et présenter un intérêt dans la gestion de la douleur.

Qu’en est-il de la santé mentale ? On sait aujourd’hui que pour cette dernière, pratiquer une activité physique est bénéfique. Le yoga ne fait pas exception. Il a même un effet direct sur le cerveau. Explications.

Le yoga améliore l’activité du cerveau

Le yoga présente la particularité, par rapport à d’autres types d’activité physique, de conjuguer des séquences de mouvements avec des exercices de contrôle de la respiration et de régulation de l’attention. Dans une méta-analyse récente, autrement dit une analyse statistique de données publiées dans la littérature scientifique (une « analyse d’analyses »), des chercheurs chinois ont décortiqué les résultats de 15 publications scientifiques ayant étudié les effets du yoga ainsi que de pratiques appartenant au même type d’activité physique « corps-esprit » (tai-chi-chuan ou taiji, qi gong, baduanjin, wuqinxi…). Dans ces divers travaux, les chercheurs avaient notamment utilisé l’imagerie par résonance magnétique (IRM) pour observer les effets du yoga sur le cerveau.

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L’analyse de l’ensemble des résultats de ces différentes études montre plusieurs améliorations chez les pratiquants de ces activités corps-esprit, parmi lesquelles une augmentation de la taille de certaines régions du cerveau ainsi que de leur activité. Ces changements s’opèrent principalement au niveau du cortex préfrontal, de l’hippocampe, du lobe temporal, de l’insula et du cortex cingulaire, des structures essentiellement impliquées dans la régulation émotionnelle, la mémoire et le contrôle de soi. Les chercheurs ont également observé une meilleure connectivité fonctionnelle dans les réseaux cérébraux de haut niveau, comme celui du contrôle cognitif (régulant l’attention, l’inhibition, la mémoire de travail, etc.) et celui du mode par défaut (réseau des pensées et des émotions de soi et d’autrui).

Une autre méta-analyse a mis en évidence que les modifications cérébrales observées en IRM pouvaient être liées à des modifications comportementales (observées lors d’évaluations psychologiques de pratiquants du yoga par des questionnaires, des observations, ou des entretiens). Comment ces modifications cérébrales se répercutent-elles sur leur quotidien ?

Le yoga diminue le stress

Une méta-analyse portant sur 42 études s’est intéressée à l’effet de la pratique du yoga sur le stress. Le stress est une réponse biopsychologique se traduisant notamment par des symptômes physiologiques, des pensées négatives et un ralentissement cognitif.

Le yoga semble contribuer à la réduction de stress en diminuant la quantité de cortisol, principale hormone du stress. Ces résultats restent à nuancer et nécessitent des études plus approfondies avec notamment plus de participants et des interventions de plus longues durées pour juger d’un effet à long terme du yoga sur le stress.

En plus de cette modification hormonale, d’autres travaux indiquent que le yoga aurait un effet sur l’activité du cortex frontal et du cortex pariétal du cerveau. Le cortex frontal est associé au contrôle de soi et des émotions, tandis que le cortex pariétal est à l’origine du traitement et de l’intégration des informations sensorielles.

Cela s’expliquerait par le fait qu’une séance de yoga est ponctuée d’instants méditatifs où les pratiquants doivent fréquemment se concentrer sur leur respiration, sur une partie spécifique de leur corps ou encore sur ce qu’ils ressentent à l’instant présent. Ces moments de méditation aideraient à mieux réguler l’activité de ces régions cérébrales, tandis que l’activité associée à la charge mentale ou au stress serait diminuée.

Le yoga améliore les symptômes anxiodépressifs

L’anxiété est un débordement des capacités de régulation émotionnelle se manifestant par les symptômes retrouvés dans le stress. Elle ressemble à une inquiétude diffuse, associée notamment à des difficultés de concentration et d’endormissement. La dépression est quant à elle un trouble psychiatrique caractérisé par un dérèglement des émotions associé à un sentiment de tristesse ou de désespoir persistant, ainsi qu’à une perte d’intérêt et un repli sur soi. Anxiété et dépression sont associées à une modification de l’activité de l’amygdale, structure du cerveau notamment impliquée dans les émotions négatives.

Une méta-analyse portant sur 27 études menées sur des enfants et adolescents a étudié les effets du yoga sur les symptômes anxiodépressifs. Les participants sont soit des personnes typiques, soit des personnes avec des pathologies variées (pathologie ovarienne, pathologie cardiaque, troubles digestifs, etc.). Cette analyse a révélé que 70 % de ces travaux montraient une amélioration de la santé mentale des jeunes suite à la pratique du yoga, et plus particulièrement de l’anxiété et ces résultats sont à mettre en lien direct avec la diminution de l’activité de l’amygdale retrouvée chez les adultes pratiquants. Ces effets bénéfiques sur les symptômes anxiodépressifs ont également été mis en évidence chez les adultes, ainsi que chez des personnes souffrant d’un trouble anxiodépressif.

Les études dans ce champ de recherche étant encore récentes, elles sont encore peu nombreuses et hétérogènes dans leurs protocoles. Il est donc nécessaire de rester prudent sur l’interprétation des résultats. De plus, en cas de trouble anxiodépressif, la pratique du yoga ne se substitue pas à une prise en charge médicale et psychologique. Ces résultats suggèrent néanmoins que le yoga pourrait non seulement être utilisé en tant qu’activité physique, mais aussi pour améliorer la santé mentale.

Le yoga améliore aussi les performances cognitives

La pratique du yoga semble aussi avoir un impact sur les performances cognitives. Une méta-analyse publiée en 2020 et portant sur 13 articles montre qu’à la suite de séances de yoga, des adultes avec ou sans trouble cognitif présentaient des améliorations de leurs performances attentionnelles, mnésiques et d’inhibition.

Ces améliorations pourraient être en lien avec les modifications cérébrales observées par imagerie cérébrale, notamment l’augmentation de la quantité de matière grise dans l’hippocampe, le lobe temporal médial, le cortex préfrontal, l’insula et le cortex cingulaire, régions intimement liées aux performances cognitives. En outre, l’augmentation de l’activité des régions frontales du cerveau est durable. Les auteurs de ces travaux recommandent cependant de mener des études plus approfondies, sur des échantillons de plus grande taille et selon des protocoles standardisés (essais randomisés contrôlés), afin d’améliorer la quantité et la qualité des données disponibles.

Il est important de noter que les améliorations observées semblent particulièrement dues aux exercices de pleine conscience et de méditation qui ponctuent les séances de yoga. Durant les séances, l’utilisation de ces exercices pourrait avoir un effet synergétique essentiel. Cela pourrait signifier que, pour observer les effets du yoga sur les symptômes anxiodépressifs et la cognition, il est nécessaire d’apprendre à diriger son attention sur l’instant présent et ses émotions. Par ailleurs, d’autres facteurs tels que le fait d’être en groupe durant les séances et d’avoir des interactions positives pourraient aussi contribuer à la diminution des symptômes anxiodépressifs.

Si vous souhaitez pratiquer le yoga et constater par vous-même ses effets, il vous reste à répondre à une question : lequel choisir ? Parmi les nombreux types de yoga existant, trois reviennent régulièrement dans les études que nous avons compulsées : le Hatha yoga, le Kundalini yoga ou le Kripalu yoga. Si vous deviez en choisir un pour commencer, c’est probablement l’un d’eux… Plus qu’à trouver un cours près de chez vous !

Marc Toutain

Doctorant en Sciences et Techniques des Activités Physiques et Sportives – Laboratoire COMETE U1075 INSERM/Unicaen, Université de Caen Normandie

Anne-Lise Marais

Université de Caen Normandie

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 » À presque 100 ans, Charlotte Chopin est toujours professeure de YOGA dans le Cher. Une souplesse que même les plus jeunes lui envient. Décidément, nos aînés dans la région ont de l’énergie à revendre. Reportage CELINE DURCHON et CORALIE PIERRE « 

SFAP : cycle « Partage d’expériences palliatives »

Via la SFAP Société Française d’Accompagnement et de Soins Palliatifs.

Le cycle « Partage d’expériences palliatives » animé par le Dr Jean-Marie Gomas vous propose une session autour de
« La mort programmée : euthanasie, suicide assisté »
le 21 novembre à 17h30 en webinaire.


Objectifs pédagogiques :
– Repréciser clairement les définitions et les balises pour réfléchir sur ce sujet
– Corriger des faits erronés, souvent répandus
– Nous préparer au débat de la convention citoyenne

Publics concernés :
Médical, soignant et autres acteurs impliqués dans la démarche palliative

Inscription en ligne : www.sfap.org

INTERVENANT : Jean-Marie Gomas, médecin douleur et soins palliatifs.
Ancien médecin généraliste, praticien hospitalier, formateur, enseignant universitaire.
Compétences médicales validées en médecine générale, gériatrie, algologie, soins palliatifs.
A été secrétaire général fondateur du mouvement des soins palliatifs en France (SFAP) en 1989, puis expert relecteur et/ou co-auteur de quasiment tous les textes officiels et recommandations sur ce sujet pendant 15 ans de 1990 à 2005, et de nouveau en 2018-
2020 . A ces titres, a été consulté par le comité consultatif national d’éthique, le Sénat, le Ministère, la Sécurité Sociale, l’HAS et le Conseil de l’Ordre pour la préparation de différents rapports et recommandations, et auditionné par l’Assemblée Nationale pour préparer la Loi de Juin 1999 puis par la commission parlementaire pour préparer la Loi Léonetti de 2005.

« Libérer ou soumettre ? » par Daniel Coum

Dans le dernier numéro de la revue « L’école des parents » , trimestrielle, sur le thème « Quelle école pour demain », Daniel Coum, psychologue psychanalyste à Brest et longtemps directeur des services de Parentel, nous partage son court mais percutant « billet d’humeur » au titre qui « claque » : libérer ou soumettre ? La tendance relativement récente est de vouloir parer l’enfant d’une parole qui aurait poids égal à celle de l’adulte – illusion d’une voie pavée de bonnes intentions au mieux, démission devant la responsabilité des adultes que nous sommes face à eux au pire. L’abandon du « petit d’homme » ainsi actée, la déshumanisation à cet endroit aussi fait son oeuvre. A lire.

Paru dans la revue L’Ecole des Parents  2022/5 (N° 645), original ici. Texte reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteur qui a souhaité le rendre accessible au public.

Libérer ou soumettre ?

“ Souvenez-vous qu’avant d’oser entreprendre de former un homme, il faut s’être fait homme soi-même ; il faut trouver en soi l’exemple qu’il se doit proposer. ”

JEAN-JACQUES ROUSSEAU, ÉMILE OU DE L’ÉDUCATION, 1762

Que l’éducation soit nécessaire à l’enfant tient à l’immaturité de ce dernier. Irresponsable, il est également impotent, indolent et infans. Ce n’est pas qu’il « ne parle », ne veuille ni ne fasse, mais que sa parole, tout comme son désir et son acte, reste, le temps de l’enfance, inscrite dans le désir et l’histoire de l’autre, celui ou celle – parent ou éducateur, parent, donc éducateur, éducateur, donc parent – à qui revient la charge de le « conduire hors  du giron familial. L’immaturité constitutionnelle de l’enfant confère à cet autre une responsabilité sans aucune commune mesure : un pouvoir immense, sans limite autre que celle qu’il ou elle s’impose à lui-même ! Car l’enfant ne fait pas objection à la manière dont il est traité, si ce n’est par quelque manifestation de mal-être qui requiert une certaine écoute pour être entendue comme telle. Aussi l’acte éducatif implique-t-il l’exercice d’une responsabilité qui relève davantage d’un art que d’un savoir-faire, dans le sens où la conformité des comportements éducatifs à une méthode ou à une idéologie ne suffit pas à garantir la compétence en la matière.

Tel est le paradoxe de l’éducation : sur la base d’une dépendance quasi totale – elle qui lie nécessairement et salutairement le petit d’homme à au moins un autre –, il s’agit de préparer l’enfant à l’indépendance – toujours relative, mais quand même –, de sorte qu’il s’émancipe de la tutelle dont il a eu un temps besoin pour qu’enfin, le temps venu, il parle, agisse et désire en son nom propre.

Comment la dépendance peut-elle initier à l’indépendance ? L’étymologie nous rappelle la fin – soit l’émancipation – de ce paradoxe, mais sans indication quant au mode opératoire à adopter. D’aucuns n’en ont cure, qui entendent que l’éducation soit l’occasion d’une reproduction à l’identique du modèle précédent et d’une conformité quasi totale de l’impétrant aux exigences auxquelles il est, par statut, soumis. Le formatage de la génération d’après, sous le couvert de l’éducation, vise la prolongation de la société d’avant. La procuration laisse place à la prorogation et les jeunes adultes sont sommés de mettre, quoi qu’il leur en coûte, leurs pas dans ceux de leurs pères. Par soumission ou consentement, il s’agit pour eux d’adhérer à ce qui s’impose à eux : la transmission implique alors une loyauté sans faille et une fidélité idoine au modèle inculqué. La modernité a opposé à cela l’impératif majeur du respect de l’enfant, donc de ses élans spontanés, de sa liberté d’expression et de désir, voire de son droit à l’autodétermination. Au point qu’il est des pratiques éducatives qui, au nom de son intérêt et par conformité à un idéal démocratique difficilement contestable, pensent bon de considérer le petit d’homme comme un interlocuteur à part entière, capable de choix, donc de décision, c’est-à-dire comme une personne comme une autre. Mais pensant ainsi avoir atteint l’objectif avant même d’avoir usé des moyens, les promoteurs de ces pratiques font l’économie de l’éducation pour se débarrasser du paradoxe qu’elle suppose pourtant. C’est, en un mot, mettre la charrue avant les bœufs. Et le résultat est le plus souvent catastrophique : attribuer à l’enfant une responsabilité qu’il ne peut assumer, c’est non seulement se démettre de la responsabilité d’éduquer mais aussi et surtout infliger au petit d’homme une charge démesurément lourde à porter eu égard à son âge, donc à ses facultés. Les troubles que l’on observe actuellement, à teneur principale d’agitation anxieuse, en sont le témoin, pour autant qu’on y entende la valeur symptomatique qu’ils véhiculent avant que de vouloir les réduire à tout prix : la sécurité psychique de l’enfant tient à son besoin fondamental d’être porté avant que de se porter lui-même. Les parents d’adolescents se heurtent aujourd’hui souvent à ce paradoxe lorsque, permissifs par souci de respect pour les supposés besoins de liberté de leurs jeunes prétendants à l’émancipation, ils constatent, en en faisant la douloureuse expérience, la vanité de leur stratégie pourtant généreuse : « Je lui en laisse, de la liberté, mais malgré ça il/elle a trahi ma confiance… »

C’est que liberté ne s’accorde pas, sauf, paradoxalement, à maintenir la tutelle, libérale certes mais tutelle quand même, donc la dépendance ! La liberté ne se donne pas, elle se prend. Elle s’obtient. Elle s’acquiert. L’acte d’émancipation permet à l’adolescent de rompre avec une ascendance parentale devenue encombrante, d’autant plus encombrante qu’elle est complaisante. Prendre son envol tout autant que la parole suppose une trahison : « Je ne suis pas celui/celle que tu voudrais que je sois ! » C’est pourquoi la liberté accordée aux adolescents par leurs parents a le goût sulfureux du message paradoxal du type « Sois autonome ! » : y souscrire revient à obéir, donc à désobéir, donc à se soumettre, etc. Face à l’impasse, pas d’autre issue que la rupture, parfois brutale ! Aussi l’éducation, ce métier impossible, disait Freud, est-elle davantage affaire de prévention que d’objectif à atteindre. Il s’agit d’éviter de tomber dans l’un ou l’autre excès, « le Scylla du laisser-faire et le Charybde de l’interdiction  ». À l’éducateur de trouver sa propre voie. À l’éduqué d’y conquérir la sienne !

Notes

  • [1]Est-il encore utile de rappeler que l’étymologie du mot éducation – ex duco, « conduire hors de » –  indique l’essentiel ?
  • [2]Sigmund Freud, « Éclaircissements, applications, orientations », 1915-1917, Nouvelles Conférences sur la psychanalyse(Gallimard, 1971).

Critique de l’éducation positive – bienveillante, par Caroline Goldman

Cet article de Caroline Goldman, psychologue clinicienne, pose avec clarté ce qui dans l’éducation positive est intéressant, et aussi ses écueils et égarements, sans toutefois jamais être polémique. Elle cite « Pour Daniel Coum, chef de service, « le fait de faire de l’enfant un « partenaire de sa propre éducation » est une violence invisible causée par l’éducation positive. Ne pas reconnaître l’immaturité et la dépendance de l’enfant, revient à lui faire violence (…). Ça n’est pas parce qu’il y a pouvoir de l’adulte sur l’enfant qu’il y a abus de pouvoir… » « . A lire.

Original sous forme de podcast, retranscrit par Le Carnet Psy, original ici.

Caroline Goldman est psychologue clinicienne, docteur en psychologie clinique et psychopathologie, auteure de plusieurs ouvrages de psychologie de l’enfant et réalisatrice de « Caroline Goldman, le podcast »

« Critique de l’éducation positive – bienveillante »

Parmi les courants de pensée voués à aiguiller les parents dans leurs questionnements éducatifs, est récemment apparue l’« éducation bienveillante ou positive ». Les messages délivrés par ce courant sont globalement très sains puisqu’ils encouragent, à raison, les démonstrations d’amour des parents envers leurs enfants ; ce que la psychanalyse depuis le début du XXème siècle, n’a cessé elle aussi d’encourager…

 Mais ce nouveau courant fait selon moi plusieurs erreurs, dont je vais ici vous parler.

1/ Mélanger le besoin d’amour et le besoin de limites éducatives(c’est-à-dire d’apprentissage de la frustration).

Ce courant considère que tout cri, toute tension, tout mouvement d’opposition ou de revendication d’un enfant sont les indicateurs d’un appel à réassurance quant à l’amour de ses parents.

Il est vrai qu’un enfant dépressif (dont les parents sont absents ou indisponibles, eux-mêmes en souffrance, par exemple) peut appeler, effectivement, l’attention et la tendresse des adultes, à travers ses cris et son agitation…

Mais l’enfant qui va bien, dont les parents sont présents et aimants, appelle toujours, à un moment donné de son développement, généralement à partir de l’âge d’un an, LES LIMITES ÉDUCATIVES. Autrement dit, il leur demande : « papa, maman, aidez-moi à me calmer, je ne sais pas comment faire, je suis trop petit, je n’arriverai jamais à m’arrêter tout seul »)!

Crier pour se faire aimer ou crier pour appeler les limites, ça n’est pas du tout la même chose. Un tout petit enfant qui pleure parce qu’il vient de tomber de son vélo a besoin d’être réconforté. Un enfant qui vient de perdre son papa à la guerre a besoin d’être réconforté. Un enfant qui vient d’être humilié par la remarque désobligeante d’un adulte a besoin d’être réconforté.

Mais un enfant verni par la vie (et hyper aimé par ses parents) qui lance des lasagnes sur la tête de sa sœur de 6 mois pour le plaisir de la faire pleurer… appelle les limites éducatives. Si ce même enfant fonce sur le four chaud ou sous les roues d’une voiture alors que ses parents lui ont répété 120 fois que c’était dangereux et interdit, il appelle également les limites éducatives.

Mais ce bon sens terrien a volé en éclat sous l’impulsion de l’éducation bienveillante / positive : tout à coup, la moindre insatisfaction infantile est devenue révélatrice d’un cruel manque d’amour…

Or, vous connaissez cette formule de Camus : « mal nommer les choses, c’est ajouter du malheur au monde »… quelle pression pour les parents qui, en toute logique, ne pouvaient plus qu’accueillir patiemment ces désobéissances et ces cris, les laisser enfler, et se sentir effroyablement coupables d’aspirer à les contenir !

Continuons à préciser cette affaire passionnante. Parlons d’amour, d’abord. Au départ de la vie d’un bébé, il n’y a que ça, de l’amour… cet amour parental s’exprime à travers des partages d’expériences sensorielles réussies (des bisous, des câlins, du bon lait nourrissant, des tétées, des bains tièdes, des petites chansons…), mais aussi à travers des expériences d’attachements, de rires, d’éveil de la pensée, d’explications, etc. Tout ça, le courant positif/bienveillant en parle très bien. Encore une fois, il dit exactement les mêmes choses que Françoise Dolto il y a 60 ans, mais on ne va pas se plaindre de la répétition de ces messages louant les vertus de la tendresse adressée aux jeunes enfants, parce que ça n’est pas rien dans la construction de leurs fondations.

Cet amour parental nourrit sur le plan affectif de façon merveilleuse et nécessaire, mais il « anime » aussi beaucoup l’enfant, il « l’excite ». Il sera la source de toutes ses ressources vitales… les parents aiment l’enfant, qui aimera à son tour la vie et le monde, avec cette même intensité pulsionnelle…

Puis la question des limites entre en piste peu à peu… à partir de l’âge d’un an, parce qu’avec sa nouvelle liberté motrice, qui lui donne plus de pouvoir d’action, les parents se rendent compte qu’il va falloir peu à peu donner un format « civilisé » à cette vitalité, pour ne pas qu’elle déborde et le mette en danger, lui ou les autres ! À partir de l’âge d’un an, l’éducation devra continuer à distiller beaucoup d’amour, mais aussi apprendre progressivement à l’enfant à se contenir et supporter les petites frustrations normales de la vie. Car tout ce qui concerne le monde intérieur (les pensées, les pulsions…) n’a pas à être diffusé à l’extérieur : savoir réprimer l’expression de son monde interne est tout aussi fondamental que ses caractéristiques propres. Des limites bien posées (c.-à-d. hermétiques, solides, immuables), sécuriseront l’enfant, constitueront sa vitrine sociale et une grande partie de son charme relationnel. Elles lui permettront aussi d’exploiter toutes les richesses de sa « personnalité », qui, elle, a été forgée par le chantier de l’amour ! Car on a beau avoir toutes les qualités, si l’on n’a pas accès aux codes de bienséance et de prise en compte des autres, ces qualités ne trouveront jamais aucun moyen d’exploiter leur potentiel… (je pense à ces gens qui expriment une bonne idée en hurlant et que, du coup, on n’a pas envie d’entendre… ou à ces élèves intelligents, mais insolents qui ne se font jamais aimer du prof, à ces amoureux potentiellement merveilleux, mais qui ne sauront jamais aller séduire, ou encore à ces artistes doués, mais qui ont la flemme de travailler et qui ne produiront jamais rien…) Les qualités des gens ne font pas tout, et en vieillissant, je trouve qu’on se rend encore plus compte de l’importance du sens de l’effort et des capacités diplomatiques pour arriver où on le souhaite.

Les enfants aspirent profondément aux limites. Ils nous le signifient en les appelant de façon répétitive, de plus en plus insistante, jusqu’à ce qu’ils les reçoivent. Cette quête peut parfois durer toute une vie. Les adultes qui ont une problématique de limites éducatives ont les mêmes désirs que tout le monde (ils rêvent d’amour, de valorisation, de possession de biens, de pouvoir, auxquels s’ajouteront plus tard la sexualité et l’argent)… seulement eux, ne se contentent pas d’en rêver… ils agissent ces désirs, sans filtres ni freins… ils ne restent pas à l’état de fantasme intérieur ou de projet à construire progressivement. Il n’y a pas de moyen ou de long terme : ces adultes veulent tout, tout de suite, ne peuvent pas « se retenir », « remettre à plus tard ». La poussée de désir, l’élan, la pulsion, semblent toujours « ouverts », prêts à faire jaillir leurs revendications, et appellent ainsi inlassablement une contrainte extérieure qui ne vient pas, car elle aurait dû être posée dans l’enfance, par l’éducation, et intégrée peu à peu le fonctionnement psychique. Ne pas recevoir de limites éducatives est une liberté qui se transforme en cauchemar !

Cette confusion entre quête d’amour et appel de limites éducatives, était donc la première confusion offerte selon moi par l’éducation bienveillante / positive. J’en viens maintenant à la seconde.

2/ Le déni de l’agressivité !

L’éducation positive considère que les limites s’intègreront toutes seules, à force d’amour. Par identification à la tendresse des parents.

Elle considère donc que la pulsionnalité des enfants resterait pour toujours celle d’un bébé entre 0 et 10 mois, n’aspirant qu’aux soins, aux câlins et aux vœux de partage.

… l’enfant est donc perçu comme un être dépulsionnalisé.

… Mais ses parents doivent également l’être !

Car ce courant refuse par ailleurs toute idée de « sanction » parentale, l’idée de punition étant systématiquement taxée de « violence éducative » ; sans aucune nuance entre des coups de bâton quotidiens qui seraient infligés de façon anarchique, cruelle, humiliante et injuste… et un simple regard parental désapprobateur après que l’enfant ait, par exemple, balancé son assiette par terre sans raison manifeste et en connaissant parfaitement les règles (… donc dans un contexte justifié, après une désobéissance sciemment commise, faisant sens pour l’enfant…) Même ici, la sanction est inenvisageable pour l’éducation positive.

Catherine Gueguen, figure de proue de ce courant en France, écrit ainsi en 2015 qu’« à (ses) yeux, la violence éducative ne consiste pas seulement dans l’usage de la punition (…), elle consiste à faire usage de la contrainte physique ou psychique pour obtenir (ou tenter d’obtenir) d’un enfant un résultat, soit quelque chose à faire (ou à ne pas faire), quelque chose à dire (ou à ne pas dire) ou une attitude à prendre (ou à ne pas prendre) ». Le parent-lecteur de cet extrait se voit par conséquent menotté face à la tentation pourtant difficilement contournable d’imposer à son enfant de dire bonjour à ses grands-parents, de crier moins fort à la piscine municipale, de faire ses devoirs ou de débarrasser la table : ces « contraintes » éducatives étant requalifiées par l’auteur comme des « violences » faites à l’enfant…

Isabelle Filliozat, autre figure de proue de ce courant, affirme dans une conférence de 2019, qu’« Il ne faut pas croire ceux qui disent qu’il faut mettre des limites aux enfants : ça éteint leur joie. Si l’on met une limite, notre propre système de stress est activé. En face, on enclenche le même système de stress. Immobilisme, fuite, figement. »

Pour l’éducation bienveillante / positive, donc, les instincts agressifs de l’enfant n’existent pas ET les parents ne doivent surtout pas y répondre de façon ne serait-ce qu’un peu agressive eux-mêmes. Et pour vendre cette conception aseptisée de la vie psychique au grand public, elle a créé un impressionnant tour de passe-passe qui consiste à nier purement et simplement l’existence de l’agressivité.

Ainsi, Isabelle Filliozat nous explique-t-elle que les crises de rage n’existent pas, non : il n’y a que des enfants nous faisant partager leurs « tempêtes émotionnelles » avec générosité ; preuve de vitalité qui devrait vraisemblablement nous réjouir ! Dans un programme télévisé, elle affirme que « la colère-décharge n’est pas de la colère, c’est juste de la décharge ».

Et confie qu’en giflant sa propre mère à l’âge de 13 ans, elle aurait agi par simple « réflexe » et aucunement par agressivité ; ou encore que si l’enfant hurle pour obtenir un paquet de bonbon dans un étal de supermarché, ça n’est pas parce qu’il le désire, mais parce qu’il s’accroche à un « repère » connu (apparemment, le parent qui l’accompagne ne constitue donc pas un repère suffisamment connu) …

Le Dr Patrick Ben Soussan, pédopsychiatre chevronné, écrira à propos de cet extrait : « je suis consterné. D’abord de ce salmigondis de bobards qui est proposé là. Mais comment peut-on énoncer autant de fausses informations ? Personne n’est tenté de vérifier ? ».

Ce qui me préoccupe, c’est que les représentants de ce courant ne sont jamais des psychologues ou des pédopsychiatres qui travaillent en pédopsychiatrie. Leurs formations peuvent se rapprocher du soin, mais ils ne savent pas de quoi ils parlent et manient les concepts de façon grossière. On sent bien qu’ils ne maîtrisent pas la psychopathologie et confondent tout. Isabelle Filliozat a un niveau Master 1 de psycho, elle n’a pas accédé au diplôme de psychologue sanctionné par l’obtention d’un M2 ; Catherine Gueguen est pédiatre, ce qui est très différent de la psychiatrie. Mr « papapositive » est juste… papa, et Isabelle Filiozat forme des « coachs en parentalité » depuis des années. Elle promet des compétences pour démarrer une activité professionnelle de coaching auprès des familles, dans la foulée d’une formation de 32 jours… avec les résultats qu’on imagine.

Toutes ces personnes sans qualification académique prônent des conseils auprès des médias et des foyers, ce qui a d’importantes conséquences en termes de santé publique…

Les troubles du comportement explosent en pédopsychiatrie depuis 6-7 ans, de nombreux chefs de service tentent de dénoncer ce phénomène exponentiel : les Prs Marcelli, Duverger et Rufo, Golse et Coum ont tous publié sur ce sujet depuis 2018.

Catherine Gueguen expose ainsi sa définition toute personnelle de l’enfance épanouie : « l’enfant exprime bruyamment ses émotions, il rit très fort, pleure dès qu’il est contrarié. Il n’est pas « raisonnable » (…).Toutes ces particularités inhérentes à l’enfant petit, perturbent de nombreux adultes. Il faut qu’il soit sage, qu’il ne bouge pas dans tous les sens, qu’il reste assis tranquillement, qu’il obéisse aux ordres, qu’il soit propre, ordonné, qu’il mange ce qu’on lui donne, aille se coucher à l’heure dite, sans broncher. Bref, ajoute-t-elle, qu’il ne soit plus un enfant » (!) ; « l’image de l’enfant tyran, ce danger brandi d’un enfant dominateur est un non-sens, car c’est bien l’adulte qui a tous les instruments du pouvoir et qui trop souvent en use facilement ou abusivement pour soumettre l’enfant, le rendre obéissant, l’obliger à faire comme l’adulte veut et quand il le veut ».

Tous les parents-lecteurs de ces invraisemblables passages devront par conséquent en déduire qu’un enfant sage est un enfant brisé, et que la tyrannie infantile n’existe pas… balayant ainsi d’un revers de manche à la fois leur potentielle réalité quotidienne (je reçois quotidiennement de tels enfants dans mon cabinet, je sais donc qu’ils existent), et toute une réalité décrite par la psychologie de l’enfant dans de nombreux ouvrages !

Vous voyez se dessiner de façon assez nette deux mondes parallèles : celui des véritables psys de terrain qui reconnaissent l’agressivité inhérente au fonctionnement psychique humain… à laquelle ils sont confrontés chaque jour de façon sérieuse dans leurs consultations… et de l’autre, le monde merveilleux présenté par des spécialistes autoproclamés, en réalité grands As du marketing, qui transforment des phénomènes psychiques en beaux tableaux, mais dont les nombreux dénis de réalité ne sont, encore une fois, pas anodins en termes de retombée sur les familles qui les écoutent !

Je vous conseille à ce sujet – plus que vivement – d’aller jeter un coup d’œil au témoignage bouleversant et très représentatif de la blogueuse « MADAMECAPTAIN », qui décrit très bien dans un billet intitulé « aliénation des mères 2.0 » sa descente aux enfers avec son fils aîné, à cause des principes écrasants de l’éducation bienveillante pratiquée de façon orthodoxe. Elle avait le sentiment que tout lui était reproché et que rien n’était assez bon pour son enfant… elle a glissé dans la honte, au point d’envisager le suicide.

« La parentalité positive fait semblant de croire que la haine et l’ambivalence n’existent pas », écrit le Pr Golse, chef du service de pédopsychiatre à Necker. Claude Halmos, psychologue extraordinaire que vous connaissez sans doute, rappelle que les émotions négatives, comme la colère, la frustration ou la peur ont leur rôle à jouer. « Il n’y a rien de malveillant dans le conflit (…) les parents doivent reprendre confiance en eux en ayant à l’esprit qu’un enfant qui est aimé le sait profondément. Il ne confond jamais un parent maltraitant avec un parent de mauvaise humeur ».

Et oui, je suis bien d’accord avec elle. Je l’ai évoqué plus tôt, l’amour et les limites sont deux chantiers structurels tout à fait différents, exactement comme « manger » et « dormir ». Personne ne songerait à mélanger les deux… pourtant, c’est bien par des « câlins » que ce « courant » encourage de répondre aux quêtes de limites éducatives des enfants. L’éducation bienveillante / positive considère que c’est au moment des crises d’opposition que les parents doivent apporter des preuves d’affection à leur enfant. Cette idée est vraiment farfelue. Encore une fois, c’est comme si on vous demandait si vous mangez assez de fruits pendant votre nuit de sommeil… Pourquoi à ce moment précis ? Pourquoi ne pourrait-on pas offrir des preuves d’amour à notre enfant tout le reste du temps, soit 23.30h/24, c.-à-d. quand il n’est pas en train de tirer les cheveux de son frère ; de jeter son assiette par terre ou de crier parce que sa sœur a un jus d’orange qui arrive 1 millimètre plus haut que le sien dans son verre ?

Je présente toujours la vie de famille aux parents de cette façon : la vie quotidienne avec des enfants, consiste à se promener au paradis avec eux…. Mais avec un extincteur sur l’épaule ! prêt à dégainer ! promenez-vous au paradis avec eux… Profitez de chaque moment pour être heureux ensemble, mangez du chocolat, faites-vous des guilis, moquez-vous du monde, dansez comme des zinzins, chantez comme des pioches, mangez des fondues au mois d’août, baignez-vous dans la mer au mois de décembre, câlinez-vous infiniment, bref, amusez-vous et profitez de la vie, autant que possible. Mais quand votre enfant déborde et nuit au confort des autres, sortez l’extincteur en toute décomplexion, et posez-lui les limites qu’il appelle. Comment, me direz-vous ? eh bien ça, vous le saurez en détail dans le prochain podcast, le numéro 3, qui s’appellera « établir les limites éducatives ».

La véritable psychologie de l’enfant n’a donc aucun mal à admettre cette réalité pulsionnelle moins reluisante de la vie psychique des enfants. Elle n’a pas pour projet de la nier. Elle souhaite amener l’enfant à se servir de cette énergie en la réorientant vers d’autres directions, pour enrichir sa personnalité. (… je parlerai de tout ça dans un autre podcast consacré aux vertus de l’humour et du « rire » dans l’éducation)

3/ La négation de la différence des générations

Il y a quelques années, une dessinatrice (Fanny Vella) a mis en scène des adultes en situation de vie d’enfants (des adultes se faisant gronder, se voyant imposés de sortir du bain, de prêter un jouet ou d’embrasser un visiteur pour lui dire au revoir). Ces dessins avaient pour objectif de mettre en perspective les exigences imposées aux enfants, qu’aucun adulte ne tolèrerait à leur place. Alors certains délivraient des messages justes (par exemple qu’il ne faut jamais laisser pleurer un nourrisson dans son lit sans venir le réconforter ; ou taper un enfant tout en exigeant de lui qu’il ne tape pas ; le forcer à finir son assiette ou le punir pour une mauvaise note…). Mais d’autres, absolument fantaisistes, donnaient à penser qu’enfant et adulte en seraient au même stade de maturité et qu’à ce titre, toute autorité parentale équivaudrait à un « abus d’autorité » :  

Par exemple un homme puni dans sa chambre par son épouse, car elle aurait reçu un appel de l’employeur de monsieur, insatisfait de ses résultats professionnels ; ou alors un autre forcé par son épouse de prêter sa voiture à un inconnu sous prétexte qu’il faut être gentil ; un autre sommé de sortir de son bain, contraint de se laisser embrasser et caresser la joue par deux femmes dans un magasin, etc.

Or, signifier cela, c’est dénier la réalité d’un enfant, qui par définition n’est pas encore construit : c’est d’ailleurs pour cela qu’on doit l’éduquer ! Pour Daniel Coum, chef de service, « le fait de faire de l’enfant un « partenaire de sa propre éducation » est une violence invisible causée par l’éducation positive. Ne pas reconnaître l’immaturité et la dépendance de l’enfant, revient à lui faire violence (…). Ça n’est pas parce qu’il y a pouvoir de l’adulte sur l’enfant qu’il y a abus de pouvoir… »

Le Dr Duc Marwood, médecin spécialiste de la maltraitance familiale, écrit qu’« il y a ici confusion entre reconnaître des droits et dire qu’un enfant a le savoir et les facultés de réflexion d’un adulte. L’enfant doit pouvoir se reposer sur l’adulte protecteur. La violence s’applique aussi quand on pense que l’enfant est un adulte comme les autres (…). Il faut parfois recourir à l’autorité, car l’enfant manque de certaines capacités de discernement ».

Tous les professionnels de terrain parlent du risque de violence associé à l’application idéologique de ce courant, censé la faire disparaître des liens parents/enfants ! Coum écrit que « la « libération des enfants » n’est rien d’autre qu’un fantasme d’adulte dont la réalisation conduit l’enfant au pire. Il ne s’agit pas de soumettre l’enfant à l’adulte, mais de l’initier à la loi, c’est une nécessité ». Et bien qu’elles s’en défendent, « ces thèses font le lit de l’enfant roi, rendu fou par le pouvoir qui lui est donné, et dont il ne sait que faire puisqu’il n’a pas, structurellement, l’aptitude pour en faire usage ».

Vous voyez l’ironie de faire revenir par la fenêtre une violence qu’on ne voulait surtout pas laisser entrer par la porte…

4/ Les limites de des applications concrètes de l’éducation bienveillante/positive

Car elle est avant tout une idéologie, une façon d’envisager la parentalité, pour combattre les violences éducatives du passé et celles du monde en général. Elle condamne par conséquent toute forme de répression parentale en énonçant tout ce qu’il ne faut pas faire (Par exemple Isabelle Filliozat explique que lorsqu’un enfant tape, il ne faut surtout pas lui dire de ne pas taper, car il entend alors une invitation à le faire. Idem face à l’encouragement de cesser de pleurer… On ne sait pas trop d’où viennent ces idées…)

Mais l’éducation bienveillante n’est pas très bavarde lorsqu’il s’agit de conseiller les parents sur les moyens de remplacer ces « mauvais réflexes ».

Face à une crise d’opposition, Filiozat conseille néanmoins aux parents de « prendre l’enfant dans les bras, de lui donner un verre d’eau, de courir ou de sauter avec lui ». Ce qui fonctionnera certainement pour calmer un enfant dépressif et polytraumatisé, mais certainement pas un enfant normal, en bonne santé psychique, sollicitant une occasion quotidienne d’apprendre les limites.

Ou alors il s’agira d’une accalmie ponctuelle absolument superficielle. Je rencontre parfois des enfants dont les parents ont suivi au mot la solution de « recherche d’apaisement par un câlin ». Ces enfants ont ensuite beaucoup de difficulté à se contenir face à la frustration, sans câlin ni tétine, même à un âge très avancé, ce qui pose bien évidemment des problèmes en collectivité. Je me souviens d’un enfant qui venait ainsi systématiquement réclamer un câlin, juste après avoir poussé un autre enfant dans les escaliers… vous imaginez la tête de la maîtresse. J’ai dû orchestrer, chez ces petits patients, un véritable sevrage de cette association tout à fait incongrue entre poussée de désobéissance et câlin régressif, pour les reconnecter aux « codes sociaux » du monde réel.

Plus lourd encore, l’éducation bienveillante invite fréquemment les parents à faire peser à l’enfant les conséquences émotionnelles de ses actes sur leur propre bien-être (par exemple : « tu rends maman très triste » ou « papa ne peut plus te supporter, il a envie de te taper »). Je trouve cette idée très préoccupante : car non seulement elle ne rendra pas l’enfant sage, mais elle risque en plus de le plonger dans une « tyrannie des sentiments » qui sera source de grande inquiétude pour lui (par exemple : « maman me rend triste parce qu’elle m’a interdit de tirer les cheveux de ma sœur, je rends maman triste par ma réaction violente à son interdit, etc. »). Elle risque aussi de le plonger dans une immense culpabilité, car un enfant n’a aucun moyen psychologique de se sortir de la honte d’avoir intenté au bien-être de ceux qu’il aime. C’est pour lui une véritable torture d’avoir eu le loisir de rendre ses parents tristes et de les avoir déçus. Car il les aime ! Le mieux est vraiment qu’il ne puisse pas accéder à un tel pouvoir de nuisance.

5/ L’éducation bienveillante, un marché, basé sur l’instrumentalisation culpabilisante et grossière de données neuroscientifiques

La culpabilisation est le moteur de ce business. Claude Halmos dit que l’éducation positive présente une version édulcorée de la vie à des fins marketing. Que « la culpabilité des parents est un marché. Qu’on joue sur un sentiment qui ne demande qu’à être réveillé pour vendre des livres et des stages de parentalité ».

Ce mouvement s’inscrit dans le marché plus large du développement personnel. La sociologue Eva Illouz, dans son livre Happycratie, avait très bien dénoncé ces « apôtres du bonheur » qui selon elle touchent de leurs activités des revenus absolument considérables. Je parlais tout à l’heure des formations de « coach en parentalité » d’Isabelle Filiozat : j’en ai vu passer une qui coûtait 13 475 euros (payables en 31 mensualités).

À propos des « preuves » par les neurosciences si souvent brandies comme crédit scientifique par ce courant, Léonard Vannetzel, neuropsychologue, explique que « L’idée que les neurosciences « valident » ou « invalident » une méthode ou une technique éducative est généralement une illusion, parfois un effet de mode, souvent un argument marketing. Elles doivent toujours être croisées avec d’autres disciplines. » (2019)

Le Dr Ben Soussan dénonce « l’attraction du public profane pour les éléments neuroscientifiques ». Il explique que « des personnes non expertes acceptent ainsi plus facilement les théories qui reposent parfois sur de mauvaises interprétations de résultats de recherche et contribuent à la propagation de fausses théories, appelées « neuro mythes » (…) ». Selon lui, « la communauté des parents positifs en est particulièrement adepte, notamment grâce aux réseaux sociaux qui en ont constitué un propagateur extraordinaire de données indifférenciées « entre mensonge et vérité ». On retrouve ainsi, dit-il, « tressées ensemble, des informations vérifiées, d’autres, totalement fabriquées, d’autres encore, farfelues ; certaines sont partagées sans être évaluées et favorisent la diffusion large d’erreurs ou de mensonges ».

Je ne peux que vous recommander à ce propos, le formidable livre de Marie Chetrit qui s’appelle « Éducation positive : une question d’équilibre ? ». Elle est universitaire, scientifique, et a décidé de plonger son nez dans les arguments « neuroscientifiques » de l’éducation bienveillante. Elle n’a pas été déçue et a découvert des couacs à tous les étages.

1/ Dans la définition absolument pas claire de ce que sont ou ne sont pas des violences éducatives (imposer à son enfant d’aller chez le dentiste n’étant pas équivalent à le jeter au fond d’un placard pendant des heures) 

2/ dans la confusion entre stress chronique, stress aigu, amygdales et Cortisol (tout ça est bien mélangé)

3/ autour des résultats de recherche sur des bébés souris généralisés un peu vite aux bébés humains…

4/ et au sujet de l’imprécision des âges des enfants plongés en situation de stress (avoir 2 jours et 10 ans, ça n’est pas exactement pareil).

Elle déconstruit point par point ces abus d’interprétations et l’on réalise vraiment à quel point tout cet édifice est idéologique et certainement pas scientifique.

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J’ai donné la parole à de nombreux auteurs sérieux pour étayer ma propre analyse de ce paysage médiatique. Si ce podcast vous a intéressé, je vous renvoie à celui, un peu moins académique, auquel j’ai participé lors de mon passage à la Maison des maternelles le 15 septembre 2021 avec Benjamin Muller sur le thème « mon enfant est insupportable ! ».

Dans mon prochain et troisième podcast, je vous donnerai ma « recette magique » pour mettre en place les limites éducatives aux enfants (de plus d’un an) de façon respectueuse, non violente, mais néanmoins efficace. Parce que nos enfants attendent de nous qu’on le soit !

Voici les livres auxquels j’ai fait allusion dans ce podcast :

Le Pr Marcelli dans ses 3 derniers livres dont le dernier : « Moi, je. De l’éducation à l’individualisme » ; les Prs Duverger et Rufo dans « Qui commande ici ? » ou encore les Prs Golse et Coum dans le dernier numéro de la revue Spirale (2019) intitulé « La parentalité positive ?! ».

Le livre du Dr Patrick Ben Soussan intitulé : « Comment survivre à ses enfants ? Ce que la parentalité positive ne vous a pas dit ». (pour les psy et les non psy)

On trouve aussi des livres de psychologues (celui de Joly & Sécheret intitulé « Non coupables : sortir des injonctions de la parentalité positive » ou le mien « File dans ta chambre, offrez des limites éducatives à vos enfants ») ; ou encore des enquêtes journalistiques scientifiques (comme celle de Béatrice Kammerer « L’éducation vraiment positive »).

De nombreux livres-témoignages de mamans ont également émergé ces dernières années, comme celui d’Agnès Labbé, sympa et drôle, qui s’appelle : « L’éducation approximative ».

Des livres sur la tyrannie infantile : Jean-Pierre Chartier, 2002 sur « les parents martyrs » (pour les psy) ; ou Nathalie Franck et Haïm Omer, 2017 « accompagner les parents d’enfants tyranniques » (pour les psy et les non-psy).

Le Haut Potentiel Intellectuel par Caroline Goldman

A lire si le thème vous intéresse. Caroline Goldman, psychologue clinicienne, trace dans cet article les écueils d’une « tendance », celle de vouloir expliquer nombre de difficultés chez l’enfant par le « haut potentiel » – et elle propose quelques clefs pour y voir plus clair : « Il ne faut pas tester les enfants pour aller chercher un HQI, car une haute intelligence ne cause aucune souffrance. Cette démarche constituera donc toujours une fausse piste. Lorsqu’il y a souffrance, elle est ailleurs, du côté de l’affectivité. » (C.Goldman). Si ici elle s’intéresse aux enfants, nous pouvons affirmer les mêmes précautions à prendre dans l’accompagnement d’adultes.

Original sous forme de podcast, retranscrit par Le Carnet Psy, original ici.

Caroline Goldman est psychologue clinicienne, docteur en psychologie clinique et psychopathologie, auteure de plusieurs ouvrages de psychologie de l’enfant et réalisatrice de « Caroline Goldman, le podcast »

« HPI (Haut Potentiel Intellectuel) »

Les enfants dont le QI est supérieur à 130 sont-ils en souffrance ?  

Non, en tout cas, rien ne le prouve. Notre époque aime beaucoup les étiquettes diagnostic, et parmi elles, se trouve en bonne place depuis une quinzaine d’années l’idée assez saugrenue qu’avoir un HQI (c.-à-d. un haut quotient intellectuel) serait une espèce de maladie associée à des traits typiques de personnalité et à des symptômes plus ou moins douloureux.

Or, nous savons aujourd’hui que cette vision a été tronquée par ce qu’on appelle un « biais de recrutement » : les psychologues reçoivent par définition des enfants en souffrance et ne croisent pas les enfants à HQI en bonne santé psychologique, « dans la nature ». Donc généraliser des observations issues de leurs consultations n’était pas valide pour définir un « profil » d’enfants à HQI.

D’où provient ce malentendu entre ces réalités scientifiques et ce qui est véhiculé dans les médias ?

Je pense que ce malentendu vient de la rencontre entre deux sources : d’un côté, des souffrances parentales (de voir leur enfant souffrir sans explication) et de l’autre, une certaine paresse opportuniste de psychologues un peu légers sur le plan des capacités de discernement psychopathologique et ravis de faire plaisir à leurs patients en leur apportant une bonne nouvelle… et aussi, disons-le, de bien gagner leur vie hein puisque faire passer des tests de QI est un exercice facile et très rémunérateur ; distribuer des scores chiffrés est également très facile, et imputer tous les traits problématiques d’un enfant à des compétences intellectuelles chiffrées l’est encore plus.

Alors c’est gonflé hein… de créer une maladie qui n’en est pas une et d’inventer tout un marché autour (avec, il y a encore 5 ans, une pression au dépistage systématique. Heureusement, on n’a pas eu le temps d’en arriver là…), donc il fallait oser, mais comme vous le savez, dans une foule, il y a toujours quelqu’un qui ose, et qui montre le chemin aux autres !

En 2008, Jeanne Siaud-Facchin, qui sortait d’une carrière de publicitaire, a sorti un livre-slogan intitulé « trop intelligent pour être heureux », et il a selon moi lancé cette idée, avec l’efficacité du marketing, puisque les parents préfèrent en toute logique considérer leur enfant comme supérieurement intelligent, plutôt que simplement douloureux et symptomatique. Il est plus facile de dire pour un psy (et d’entendre pour un patient) qu’un enfant est infernal en classe « parce qu’il est vraiment beaucoup plus intelligent que tout le monde, ce qui le décale et lui cause un l’ennui impossible à supporter »… que dire (pour le psy) et entendre (pour les parents) : « votre enfant est déprimé par votre absence au quotidien, il est en manque d’amour, c’est ce qui le fait exploser à l’école, car la distance creuse et réactive le manque. Il appelle davantage de tendresse, rentrez plus tôt chez vous le soir et résolvez les problèmes de famille et de couple qui vous font tous vraisemblablement fuir la scène familiale. Nous allons faire ça ensemble si vous en êtes d’accord ». Ou encore : « votre enfant bouillonne de la proximité avec vous, madame (ou monsieur), vous l’investissez avec trop d’intensité, vous comblez tous ses désirs, vous l’écoutez trop, vous lui parlez trop, il a besoin de distance pour pouvoir se calmer ; là, il transporte l’excitation de votre promiscuité relationnelle sur la scène sociale, avec sa maîtresse et ses camarades qui ne peuvent pas suivre… » Tout ça est moins consensuel, moins facile… mais c’est en principe notre travail de psy, et il demande du courage. Et aussi une longue formation.

Depuis ce premier livre en 2008, une petite poignée de psy autoproclamés « spécialistes » du HQI règnent médiatiquement en France sur ce vaste marché à fantasmes sans aucune justification scientifique (ils ont toujours manœuvré en marge complète du monde scientifique), mais ils recueillent le soutien d’associations militantes très actives de parents qui ont été pris dans ce piège marketing et entretiennent la flatterie (je pense notamment à Adda, de Kermadec, Revol, Nusbaum…).

Jérôme Pellissier, maître de conférences en psychosociologie, a publié à ce sujet, en 2021, chez Dunod un livre absolument remarquable, très facile à lire et très drôle (« La fabrique des surdoués : dangers et imposture du marché de l’intelligence »), je vous le conseille très vivement.

Des chercheurs en psychologie se sont enfin décidés à parler il y a environ 4-5 ans, autour de 2018 (je pense notamment à Nicolas Gauvrit, qui a eu le courage de pointer parmi les premiers cet égarement médiatique)… Cette prise de parole a obligé nos « spécialistes autoproclamés » à publier des ouvrages beaucoup plus souples dans leurs descriptions de ces enfants, dont ils ont peu à peu fini par reconnaître à quel point ils ne se ressemblaient pas, mais ils continuent néanmoins à les faire exister sous un groupe d’appellation lié à leur QI (surdoués, à haut potentiel intellectuel, précoces, zèbres, etc.), et aussi à leur imaginer un développement particulier.

Et ce mythe a malheureusement eu le temps d’infiltrer de très nombreux segments pédiatriques, institutionnels, et même politiques (je pense ici au rapport Delaubier de 2015 dont la conclusion était « bof, rien ne prouve que ce que disent ces gens est juste, mais dans le doute, compte tenu de la souffrance des familles, on va continuer à les écouter et poster un référent EIP dans chaque département, en attendant que la science valide cette intuition du public concerné…) Science qui n’a donc rien validé du tout depuis…

Les caractéristiques douloureuses qu’on leur impute généralement sont donc fausses ?

Oui. De nombreuses méta-analyses (c.-à-d. des croisements d’études de grande envergure) ont été répertoriées dans un numéro spécial de la revue ANAE [dont le titre était « Le haut potentiel en question », en 2018]. Elles ont démontré :

1/que la santé psychique de ces enfants, lorsqu’ils ne consultent pas, est la même que les autres enfants, donc qu’il n’y a pas de fragilité psychique particulière liée au HQI [et donc, encore moins « due » au QI].

2/ Elles ont affirmé l’absence de singularité parmi les caractéristiques de leur cerveau, absolument équivalentes aux autres

3/elles ont aussi démontré que l’idée d’une pensée en arborescence (formule de Jeanne Siaud-Facchin) ne correspondait à aucune réalité observable (numéro d’ANAE, 2012).

4/ que leur réussite scolaire et professionnelle était plutôt meilleure que dans la population générale.

5/ que ces sujets n’étaient pas plus anxieux que la population générale (L. Martin en 2010)

6/ et leur sensibilité et leur émotivité étaient exactement les mêmes que chez les autres.

En bref, il ne reste plus grand-chose à se mettre sous la dent pour justifier de maintenir cette entité de personnes “ HPI ” qui finalement se ressemblent aussi peu entre elles que les personnes blondes, brunes ou compétentes en art martiaux.

Ce qui est aussi passionnant que réconfortant, c’est que ces dernières avancées épidémiologiques, sociologiques et en neurosciences entrent en écho étroit avec les recherches sérieuses en psychologie clinique, mais aussi avec le positionnement plus particulier de la psychanalyse pour qui la sur-efficience intellectuelle, bien que largement étudiée, a toujours été un non-sujet pour orienter les prises en charge des patients. La psychanalyse parle de surinvestissement de la pensée, mais ce surinvestissement n’est absolument pas, en lui-même, perçu comme pathologique. Il peut être l’indicateur d’une défense lourde, comme chez “ les calculateurs prodiges ” étudiés par Serge Lebovici. Vous savez, ces patients à qui l’on donnait une date au hasard et qui retrouvaient immédiatement le jour de la semaine auquel elle correspondait. Par ex. : le 7 novembre 1932 ? C’ÉTAIT UN MARDI ! ». Il avait identifié que ces patients étaient au bord de la folie en fait, de la psychose autistique, et que ce surinvestissement de la sphère logique suppléait à leur vide identitaire, les maintenait dans un accrochage stérile au réel, constituait un ultime rempart avant de sombrer dans la désorganisation.

Mais ce surinvestissement de la pensée peut aussi signer un accès hyper sophistiqué à la sublimation intellectuelle sur fond de belle névrose… (donc ne peut en aucun cas être qualifié de symptôme). Pour la psychanalyse, finalement, le HQI ne témoigne de rien de plus que ce qu’il indique : un fort investissement de la pensée, pouvant être fondé par la pire des menaces psychiques, mais aussi par le meilleur des ressorts pulsionnels sublimés, entre plaisir de pensée et créativité. À ce titre, isoler le HQI et l’associer à un trait particulier n’aurait aucune pertinence.

Pourtant, de nombreux enseignants, parents, psychologues, éducateurs (etc.) reconnaissent à ces enfants des traits communs…

Alors en réalité ces enfants ont des profils très différents, je l’ai évoqué un peu plus tôt, qui finalement suivent essentiellement la logique de notre lieu de rencontre avec eux. Les enfants consultants de mon échantillon de thèse, par exemple, dont les QI étaient tous supérieurs à 140, provenaient de consultations psychiatriques et allaient mal (certains étaient au bord de la psychose, d’autres étaient très déprimés, etc.). Par contre, les enfants non consultants que j’avais recrutés dans un établissement scolaire lambda (et qui s’ignoraient) avaient révélé des profils très différents, dont certains étaient parfaitement sains [ce qu’on appelle « normalo-névrotiques »]. J’en ai moi aussi, de mon côté, déduit que souffrance et HQI pouvaient être dé-corrélés et que le HQI ne pouvait s’inscrire dans aucun « profil ». Je suis donc très heureuse de voir éclore toutes ces données épidémiologiques, neuroscientifiques et psychosociales qui entrent en écho étroit avec mes propres observations cliniques psychanalytiques.

Il y a par ailleurs quelque chose à comprendre du côté de la culture, qui me semble directement liée à tout ceci. Cette incongruité conceptuelle, d’ériger une qualité comme source d’exception inconfortable [« trop intelligent pour être heureux »] aurait-elle eu autant de succès il y a 50 ans ? Je ne crois pas. Elle arrive à une époque assez narcissique où les enfants sont devenus des faire-valoir de leurs parents et où la différenciation des générations est un peu gommée, notamment en termes d’autorité. Beaucoup de psy (sérieux ceux-là) ont abordé l’idée qu’aujourd’hui les parents étaient dans la séduction, plus que dans l’éducation… et tout cela a un retentissement sur l’évolution de la psychopathologie de l’enfant, c.-à-d. des symptômes des enfants. La majorité de ceux qui consultent dorénavant, qu’ils aient un HQI ou non, présente des problématiques de limites éducatives.

Ces enfants mal limités se distinguent tous par :

– une excitation psychique particulièrement vive (esprit critique, humour, avidité intellectuelle et/ou alimentaire, intolérance à l’ennui, irritation face aux répétitions d’informations, écriture bâclée, difficultés d’endormissement…),

– par un manque de distance avec les gens et les évènements (hyperréceptivité, sensibilité à l’injustice, hyperempathie),

– et par un intérêt précoce pour des thèmes renvoyant aux limites (tels que les dinosaures, les planètes et la mort)…

Lorsque ces enfants mal limités ont un HQI, la pensée est prise dans l’excitation psychique globale de ces enfants et se métabolise à travers une grande avidité ; sauf que cette soif d’apprendre et de maîtriser l’information apparaît aussi comme un moyen inconscient :

1/de nourrir une illusion de force et d’ascendant sur les interlocuteurs adultes (ces enfants supportant plus généralement très mal l’échec et de se confronter à leur impuissance),

2/, mais aussi de constituer le seul moyen de se canaliser (c.-à-d. de trouver un contenant à leur excitabilité — d’ailleurs, dès qu’ils quittent la tâche intellectuelle, le débordement pulsionnel reprend).

Pourquoi est-ce que je vous détaille ici les traits des enfants mal limités, qui constituent une bonne moitié des enfants consultant des psy contemporains en France ? Parce que cette description est exactement celle dressée par nos faux spécialistes du HPI dans les médias…

Vous m’aurez comprise, je pense donc que nos pseudo spécialistes ont attribué cette symptomatologie, cette excitation, au HQI de leurs petits patients, alors qu’elle découlait d’une problématique de limites éducatives. Et ont donc, sans le savoir, consacré l’ensemble de leur théorisation (livres, interviews, interventions dans les colloques…) à décrire une autre réalité que celle qu’ils pensaient définir [ils décrivaient simplement des « enfants mal limités consultant en cabinets libéraux », et non « les enfants à HQI »].

Comment expliquer que de nombreux psychologues se soient laissés séduire par cette vague médiatique ?

Je vous l’ai dit, ce fantasme de sujets « trop intelligent pour être heureux » ou « marginalisés par leur sentiment de différence » (autre formule cocasse, cette fois-ci de Monique de Kermadec, 2011)… ce fantasme est séduisant, car simple et positif.

Je pense aussi que le manque théorico-clinique en psychologie de l’enfant autour de ces problématiques de limites éducatives a sa responsabilité.

Dans l’enseignement en psychologie, l’enfant « débordant » continue à exister tel qu’il était décrit dans la littérature du début du XXème siècle : incompris, carencé et déprimé. Or, la psychopathologie de l’enfant a évolué et tous les acteurs de la pédopsychiatrie contemporaine s’accordent à dire que les consultations concernent dorénavant autant des problématiques de « trop » (donnant lieu à des troubles du comportement), que des problématiques de « pas assez » (donnant lieu à des dépressions). Je parle ici d’enfants choyés à la maison (par des parents présents, sains, hyper mobilisés et empathiques), mais présentant néanmoins une excitation permanente, une intolérance à la frustration et de la violence… Ces enfants sont « trop » curieux, trop exigeants, trop généreux, trop aimants, trop bruyants, trop sensibles, trop agités, etc.

Les psychologues n’ont pas été formés à cette problématique de « trop » d’amour, ils ne savent pas guider les parents pour rétablir les limites éducatives sur la scène familiale. Et l’enfant, qui est par ailleurs heureux, sensible, curieux, à l’aise dans la relation…, est ainsi fréquemment renvoyé chez lui au motif qu’« il va bien », mais sans solutions pour le rendre moins pénible avec son entourage.

On se trouve alors face à une impasse : que faire si les psychologues ne souhaitent pas plus que les parents incarner cette fonction limitante (donc frustrante) que l’enfant appelle à travers ses symptômes ?

Sans diagnostic ni prises en charge appropriées, ces parents tentent de trouver des solutions… et cet « espace diagnostic sans nom » se voit traité depuis des années par toutes sortes d’inspirations pseudoscientifiques dans lesquelles ont germé le « HPI », mais aussi les abus de « TDAH », les TOP ou « l’hypersensibilité »…

Quelles conséquences sur vos jeunes patients ?

S’entendre dire que tous nos symptômes sont dus à une intelligence supérieure, c’est très confortable. N’importe qui préfère recevoir un compliment plutôt qu’un diagnostic… Mais l’effet est de courte durée, car le vrai souci qui se trouve sous les symptômes, perdure.

Je vois arriver dans mon cabinet de consultation des enfants et des adolescents qui cohabitent depuis des années avec cette étiquette flottante qui a tenu lieu de diagnostic et a pris l’espace qui aurait dû être tenu par de véritables soins. Cela a généré chez certains des préoccupations anxieuses sur leur fonctionnement (ils disent se sentir « différents »), et chez d’autres un fantasme élitiste qui les a éloignés des autres (par ex., un discours méprisant sur la bêtise de leurs camarades, ou sur la lenteur des profs…). Il m’est même arrivé plusieurs fois d’entendre parler de drames en partie causés par ce faux diagnostic (suicide d’une adolescente).

Que conseillez-vous aux parents d’enfants diagnostiqués « haut potentiel intellectuel » et dont la souffrance ne s’est manifestement pas atténuée au fil des mois/années ?

Voici mes conseils.

À ceux qui envisagent de faire tester leur enfant pour savoir s’il est HPI ou non, vous l’aurez compris, je leur conseille d’y renoncer, car ça ne servira à rien. Il ne faut pas tester les enfants pour aller chercher un HQI, car une haute intelligence ne cause aucune souffrance. Cette démarche constituera donc toujours une fausse piste. Lorsqu’il y a souffrance, elle est ailleurs, du côté de l’affectivité.

En plus de ça, j’aimerais vous sensibiliser à un aspect déontologique que je trouve très important. Je pense, comme Weschler (qui est l’inventeur des tests d’intelligence qui sont utilisés partout dans le monde aujourd’hui) que ces évaluations du QI ne devraient être proposées qu’en cas de suspicion de DIFFICULTÉS intellectuelles, de difficultés autour des apprentissages. Je rappelle ici que le psychologue est censé être un soignant qui choisit ses outils d’investigation, et pas un vendeur de QI qui teste les enfants sur demande du public, pour assouvir la curiosité des parents… Le psychologue ne devrait jamais se laisser instrumentaliser dans l’exploration et la mise à nu d’un psychisme d’enfant. Ça n’est pas du tout anodin, c’est même potentiellement très effractant, et il faut qu’il y ait une grande souffrance chez l’enfant pour justifier de cette exhibition de son monde interne. Imaginez-vous entre vos deux parents à 8-10 ans, une dame leur décrivant en menu détail votre intelligence, donc également votre inintelligence (car on n’est généralement pas intelligents en tout)… alors ? Est-ce que la scène est confortable ? franchement…

Un autre problème provient du fait de prendre le risque que des scores moyens déçoivent des parents ou freinent l’enfant dans ses futures ambitions académiques ou professionnelles. Je m’explique. Je me souviens d’un centralien que j’avais reçu pour MENSA et qui avait majoré sa promotion en maths. Le bilan avait révélé un QIP (score de raisonnement logique) de 105 (soit dans la moyenne). J’avais recalculé 4 fois ce score… et je le lui avais annoncé un peu penaude. Or, lui n’avait pas été si surpris et il m’a tout de suite dit qu’il avait travaillé 200 fois plus que les autres pour prouver à son père qu’il en était capable. Sa performance a donc jailli d’ailleurs que de son équipement intellectuel évalué par le QI. Le désir, la revanche, l’ambition, le plaisir… sont autant d’ingrédients (de moteurs) impliqués de façon décisive dans la réalisation de soi… et pourtant ils ne non évalués par le QI Est-ce que j’aurais maintenu ces portes ouvertes à ce monsieur si je l’avais testé sur la demande de ses parents lorsqu’il avait 8 ans ? Avec un raisonnement logique de 105, je pense qu’il n’aurait jamais entrepris d’impressionner son père. Ce chiffre l’aurait découragé, comme un parchemin futuriste déterminant…

Mon conseil aux parents des enfants dont les symptômes ont déjà été imputés à ce chiffre de QI, c’est de ne pas tomber dans les solutions stéréotypées de sauts de classe, sur-stimulations ou hyper-tolérance à leurs excès. Lorsque certains psy peu scrupuleux vous expliquent qu’un enfant à HQI ne peut pas rester silencieux en classe, ne peut pas attendre et tolérer l’ennui 5 minutes : ils s’égarent. Produire un effort n’a jamais propulsé aucun enfant, même très intelligent, dans un malheur insurmontable. Si la mise en passivité lui est intolérable, c’est qu’il y a un problème d’un autre ordre (par exemple une dépression ou une problématique limite — peut-être autre chose) qui nécessitera, lui, d’être traité, et ce tout à fait indépendamment de son QI.

Voilà ce que je souhaitais vous dire d’essentiel aujourd’hui, en 2022, à propos du HQI. Je pense qu’il est vraiment temps que l’édifice de ce fantasme d’intelligence maudite se fissure, par respect pour la souffrance des enfants consultants qui en appellent à de véritables diagnostics et de véritables prises en charge, comme tous les autres enfants.

Mes conseils bibliographiques pour aller plus loin :

– Le premier livre absolument incontournable (au sujet de l’état des lieux de la recherche) : Le haut potentiel en question des Dr BRASSEUR et CUCHE, professeures de psychologie en Belgique (2017, éditions Mardaga).

– Le second, pour sa dénonciation du « marché » derrière l’entretien médiatique de ce fantasme : Dr Jérome PELLISSIER, maître de conférence en psychosociologie La fabrique des surdoués : dangers et imposture du marché de l’intelligence, Dunod, 2021.

– À propos de la prise en charge de ces patients à HQI :

– Approche neuropsychologique et TCC : le podcast « métadechoc » avec Stéphanie Aubertin, psychologue.

– Approche psychodynamique : mon article dans Le journal des psychologues paru en 2012 : Soigner l’enfant surdoué ?

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Kermadec (de) M., L’adulte surdoué, apprendre à faire simple quand on est compliqué », Éditions Albin Michel, 2011

Marcelli D., L’enfant, chef de la famille. L’autorité de l’infantile, Éditions. Albin Michel.

Golse B., « Les états-limites chez l’enfant et l’adolescent », revue Adolescence, 2015/4 (T.33, n° 3), p.771-778.

Siaud-Facchin J., L’enfant surdoué : l’aider à grandir, l’aider à réussir, éditions Odile Jacob, 2012

Besancon M. et Lubart T. (2012), A.N.A.E, 199, 425.

Goldman C., Établir les limites éducatives : Évaluation, diagnostic, action thérapeutique, Éditions Dunod, 2019

Goldman C., « Enfants surdoués : génie ou folie ? Articulations théoriques et projectives », Thèse de doctorat d’État en psychologie clinique et psychopathologie, université Paris V-Descartes.

Goldman C., « Le surinvestissement de la pensée chez l’enfant surdoué : trois études de cas », revue La psychiatrie de l’enfant, PUF, Paris, numéro 50, 2007/2, pp.527-570.

Goldman C., « Soigner l’enfant surdoué ? », Revue Le journal des psychologues, 2012.

Brasseur S. & Cuche C., Le haut potentiel en question, éditions Mardaga, 2018

Martin L. et al., Gifted Child Quarterly, 54, 31, 2010

Pellissier J. (2021), La fabrique des surdoués : dangers et imposture du marché de l’intelligence, Dunod, 2021.

Ramus F. & Gauvrit N., « La légende noire des surdoués », revue La recherche, mensuel 521, mars 2017.

Revol O., Poulin R., Perrodin D., 100 idées pour accompagner les enfants à haut potentiel, Éditions Tom Pousse, 2015.

Gauvrit N. & Guez A., « Réussite scolaire et professionnelle des personnes à haut potentiel intellectuel », revue A.N.A.E., 2018, Vol 30, N° 152 à 157.

Kermadec (DE) M., L’enfant précoce aujourd’hui, Éditions Albin Michel, 2015.

Guenole F., Baleyte J-M & Speranza M., «La santé mentale des enfants et adolescents surdoués : synthèse des données quantitatives », revue A.N.A.E, 2018, Vol 30, N° 152 à 157.

Ramus F., « Les surdoués ont-ils un cerveau qualitativement différent ? », revue A.N.A.E., 2018, Vol 30, N° 152 à 157.

Brasseur S. & Grégoire J., « Les jeunes à haut potentiel sont-ils hyperémotifs ? », revue A.N.A.E, 2018, Vol 30, N° 152 à 157.

Siaud-Facchin J. (2008), Trop intelligent pour être heureux ? L’adulte surdoué », Éditions Odile Jacob, 2008

Rufo M. & Duverger PH. (2018), Qui commande ici ? Conseils aux parents victimes d’enfants tyrans, Éditions Anne Carrière, 2018

Colloque Parentel & la revue L’Autre : « Les traversées, d’une rive à l’autre », juin 2023

Grand plaisir d’annoncer que l’association Parentel et la revue L’Autre organisent les 15 et 16 juin 2023 un colloque qui aura lieu sur l’île d’Ouessant, dans notre magnifique « bout du monde » finistérien.

Ce colloque aura lieu en présentiel (places limitées – si la proposition vous intéresse, prenez dès à présent contact par courriel à cette adresse :  colloqueouessant@parentel.org ). Il sera également accessible par visio.

Ci-dessous l’argument et l’appel à communications.

Au plaisir de nous y rencontrer, et déjà un grand merci et bravo aux équipes de Parentel et à notre partenaire, la revue L’Autre et sa directrice scientifique, Marie-Rose Moro, pour cette extra-ordinaire proposition.

« Pourquoi se dirige-t-on vers une légalisation de l’euthanasie en France ? » par Emmanuel Hirsch

Un article intéressant pour aider à comprendre les questions complexes que le débat citoyen devra soulever.

Article publié le 13 septembre 2022 dans theconversation.com, original ici.

L’auteur, Emmanuel Hirsch, est professeur d’éthique médicale, Université Paris-Saclay.

Le président de la République a lancé une concertation nationale sur la fin de vie, à l’occasion de la publication le 13 septembre 2022 de l’avis que le Comité consultatif national d’éthique consacre notamment à l’évolution possible de la loi du 2 février 2016 créant de nouveaux droits en faveur des malades et des personnes en fin de vie.

Dans cet avis n° 139, le CCNE revient sur sa position de 2013. Le Comité considère en effet « qu’il existe une voie pour une application éthique de l’aide active à mourir, mais qu’il ne serait pas éthique d’envisager une évolution de la législation si les mesures de santé publique recommandées dans le domaine des soins palliatifs ne sont pas prises en compte. »

Politisation de la fin de vie

Après s’être sécularisée, individualisée puis médicalisée, notre approche de la mort s’est politisée, suscitant des débats de société. À défaut de recours moraux ou religieux incontestés, des législations tentent de « l’encadrer ».

Depuis les années 1980 se discute un art de mourir qui suscite des tensions profondes et des positionnements idéologiques controversés. Ce parcours complexe, dans un domaine intime qui concerne les valeurs profondes des sociétés humaines, est jalonné d’événements et d’étapes, dont témoigne l’évolution de notre législation entre 1999 et 2016, que nous détaillerons plus loin.

Chacun aspire à vivre jusqu’au terme de son existence, chez soi, de manière digne, en société. La vision d’une mort instrumentalisée et anonyme dans le contexte technique d’un service hospitalier est une source d’effroi que l’on refuse, quitte à solliciter de la médecine le dénouement anticipé, faute d’autres solidarités espérées.

Est-il désormais l’heure d’envisager en France, de manière responsable, une conception de la fin de vie médicalisée qui autoriserait, avec un encadrement strict, une pratique de l’euthanasie ?

Évoquer les conditions de la mort lorsque l’on n’y est pas confronté, pour soi ou un proche, laisse la liberté d’y penser sans autre enjeu que de s’y préparer. Mais face à la réalité, les circonstances sont toujours inattendues, spécifiques, délicates, douloureuses, pour ne pas dire exceptionnelles.

Un événement « exceptionnel » face à la routine et l’idéalisation

Il n’y aurait rien de plus redoutable que de systématiser des procédures et des protocoles selon des critères inspirés par une idéalisation compassionnelle de la mort dans la dignité, voire dans la liberté.

L’histoire doit nous rendre vigilants à l’égard de représentations, de discours, de normes et d’un esprit de système donnant prétexte à justifier l’injustifiable, y compris en respectant les formes de la légalité.

L’expérience pervertie et criminelle d’une euthanasie politisée et institutionnalisée, au nom de considérations légitimant la transgression, nous force à un devoir de rigueur, de retenue et à une exigence éthique insoumise aux tentations des renoncements.

« La notion de mort dans la dignité me paraît respectable comme une existence qui l’aurait été. L’idée même d’euthanasie me révulse car je sais, d’expérience, qu’elle peut être appliquée de manière dogmatique, mécanique, inhumaine. » (Bernard Kouchner, « La mort douce », France-Soir, 18 janvier 1999)

L’euthanasie est un acte ayant pour intention d’interrompre volontairement et médicalement une vie. Elle se distingue du suicide, voire du suicide médicalement assisté, en ce que l’intervention directe du médecin provoque la mort. « Celle-ci consiste en l’acte d’un tiers qui met délibérément fin à la vie d’une personne dans l’intention de mettre un terme à une situation jugée insupportable ».

Une législation octroyant au médecin le droit de donner la mort est-elle la réponse civilisée aux défis d’une souffrance existentielle dans notre exposition à la finitude, aux détresses des maladies ou des handicaps, voire aux altérations du grand âge qui parfois entament la force et l’envie de les surmonter ?

Penser la fin de vie

Autrefois valorisée, la souffrance était spiritualisée et rédemptrice. Aujourd’hui, la personne malade veut qu’on lui épargne l’insupportable et n’admet plus les consolations de l’au-delà. Elle revendique comme un droit fondamental l’apaisement de souffrances indues. La loi n° 2002-303 du 4 mars 2002 relative aux droits des malades et à la qualité du système de santé indique dans l’article L. 1110-5 que :

« Toute personne a le droit de recevoir des soins visant à soulager sa douleur. Celle-ci doit être en toute circonstance prévenue, évaluée, prise en compte et traitée. »

La loi n° 2005-370 du 22 avril 2005 relative aux droits des malades et à la fin de vie reconnaît ce droit, au point même d’admettre que son « double effet » pourrait abréger l’existence de la personne (sans intention pour autant de provoquer directement sa mort) :

« Si le médecin constate qu’il ne peut soulager la souffrance d’une personne, en phase avancée ou terminale d’une affection grave et incurable, quelle qu’en soit la cause, qu’en lui appliquant un traitement qui peut avoir pour effet secondaire d’abréger sa vie, il doit en informer le malade […] »

« Le droit de ne pas souffrir » justifierait-il, en certaines circonstances, l’exercice d’une « aide active à mourir » ?

Assister la fin de vie

Au moment où le président de la République souhaite engager une concertation nationale sur la fin de vie, rappelons l’article 1 de la proposition de loi donnant et garantissant le droit à une fin de vie libre et choisie adoptée par la Commission des Affaires sociales de l’Assemblée nationale le 1er avril 2021, ayant fait l’objet d’un vote favorable en séance plénière le 8 avril 2021.

Il est assez évident que cet article constituera le point déterminant de la future législation relative à la fin de vie :

« Toute personne capable et majeure, en phase avancée ou terminale d’une affection grave et incurable, quelle qu’en soit la cause, provoquant une souffrance physique ou psychique qui ne peut être apaisée ou qu’elle juge insupportable, peut demander à disposer, dans les conditions prévues au présent titre, d’une assistance médicalisée active à mourir. »

« L’assistance médicalisée active à mourir est définie comme la prescription à une personne par un médecin, à la demande expresse de celle‑ci, d’un produit létal et l’assistance à l’administration de ce produit par un médecin […] »

Cette « assistance médicalisée active à mourir » vise donc à répondre par l’euthanasie à la sollicitation d’une personne malade ou en fin de vie éprouvant une « souffrance physique ou psychique qui ne peut être apaisée ou qu’elle juge insupportable ».

Témoigner par un acte d’euthanasie notre respect à la personne qui n’en peut plus de l’existence qu’elle subit, est-ce la réponse humaine que notre société doit lui apporter, est-ce celle qui est attendue de notre part ?

La question mérite d’être posée, car plus complexe que l’injection létale déléguée à un médecin, assumer nos devoirs de non-abandon à l’égard de celui qui va mourir est un engagement éthique et politique au fondement même de la responsabilité humaine. Et c’est à cette valeur inconditionnelle qu’il nous faut être attentifs, d’une tout autre portée qu’une position favorable ou non à l’euthanasie, favorable ou non aux soins palliatifs.

Le devoir d’humanité envers celui qui part

Oui, être présent à ce que vit la personne dans la maladie et à l’approche de sa mort, lui témoigner la persistance de ce qui nous est commun en humanité, c’est avoir le souci d’apaiser et de consoler ses souffrances mais sans postuler que cette tâche est impossible ou inutile au point d’y renoncer en déterminant les règles de son euthanasie.

Trop de personnes vivent leurs dernières heures dans l’exiguïté et l’inconfort d’un box aux urgences de l’hôpital, faute de bénéficier de l’hospitalité et de la bienveillance que nous leur devons. D’autres meurent dans des établissements sanitaires ou médico-sociaux encore peu préparés à leur prodiguer l’attention et le réconfort d’une assistance humaine digne.

Le « mal mourir » interroge les lieux de soin et d’accompagnement, y compris le domicile, là où, pour toutes sortes de raisons, la préoccupation du « bien vivre » a été reléguée au regard d’autres contingences, notamment d’ordre gestionnaire, organisationnel, voire économique.

Notre impréparation aux circonstances humaines de la maladie chronique, aux situations de handicap et de dépendance induit des maltraitances que certains ne supportent plus. Doit-on se résigner à admettre ce que le constat de carences institutionnalisées semble révéler de notre détachement social aux plus vulnérables ? Doit-on se résoudre aux normes et aux protocoles médicalisés d’une mort par compassion ?

Les techniques de la réanimation médicale, l’évolution sur un long temps de maladies dont le pronostic annonçait par le passé une échéance de mort rapprochée, ainsi que la longévité de l’existence, rendent parfois indistincte la frontière entre vie et « survie artificielle ». Solliciter de la part du médecin une « aide active à mourir » peut alors sembler préférable à la continuation d’une existence ramenée au sentiment d’une souffrance dont il faudrait se délivrer.

Les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad), les services hospitaliers de longs séjours au même titre que des établissements accueillant des personnes en situation de handicap sont apparus ces dernières années comme les symboles du « mal mourir ».

Si les scandales de fins de vie indignes doivent être dénoncés, il ne faudrait pas pour autant renoncer à évoquer ces morts intimes qui se vivent dans la sollicitude et la pudeur d’un accompagnement respectueux, au domicile ou en établissement. Nous y découvrons les valeurs d’une présence humaine jusqu’au bout, fort éloignées de toute « obstination déraisonnable », attentive à l’histoire d’une personne reconnue dans le droit de vivre sa vie jusqu’à son terme.

Nos visions péjoratives de la mort médicalisée, en réanimation ou dans l’isolement et l’anonymat d’une institution, ne sauraient nous inciter à conclure qu’une mort choisie et anticipée est la seule réponse adaptée.

N’a-t-on pas à repenser les conditions d’une fin de vie préservée dans son intégrité et son intimité, vécue dans un environnement humain et social à la hauteur d’attentes et de considérations vraies ?

Une difficile législation

Dès le 6 avril 1978, une législation favorable à l’euthanasie a été envisagée pour reconnaître le « droit de vivre sa mort » :

« Ce texte donne le moyen de s’épargner les douleurs, et d’épargner aux autres le tragique spectacle d’un corps convulsé ou celui triste, d’un corps étale et inerte. Il prétend non pas désarmer l’homme face à la mort, mais l’armer devant la douleur. Ne renversons pas la proposition. La vie reste le sursis. Le glissement vers la mort, le répit. Et non l’inverse. Les temps primitifs sont révolus. L’homme est avant tout un être doué d’intelligence et non un être de chair. Prétendre le contraire réduirait l’homme à peu de choses. » (Proposition de loi n° 301 relative au droit de vivre sa mort, Assemblée nationale, 6 avril 1978)

Pour autant, quatre textes législatifs successifs ne sont pas encore parvenus à instituer l’euthanasie dans notre pays :

La législation française actuelle est opposée à l’euthanasie, lui préférant la sédation profonde et continue maintenue jusqu’au décès. À la demande de la personne malade ou en fin de vie, une injection est pratiquée en vue de la plonger dans un coma jusqu’à sa mort.

Une controverse porte cependant sur l’assimilation de cette sédation profonde et continue à une forme d’euthanasie ou d’agonie lente, l’exécutif n’ayant pas estimé politiquement opportun de soutenir explicitement le droit à l’euthanasie.

La loi ne concerne d’ailleurs pas seulement « des personnes en fin de vie » mais également, indistinctement, « des malades […] atteints d’une affection grave et incurable », qui, décidant « d’arrêter un traitement [qui] engage [leur] pronostic vital à court terme et est susceptible d’entraîner une souffrance insupportable », peuvent solliciter « une sédation profonde et continue provoquant une altération de la conscience main – tenue jusqu’au décès, associée à une analgésie et à l’arrêt de l’ensemble des traitements de maintien en vie. »

Sommes-nous, en 2022, dans un contexte sociopolitique favorable à considérer que la réflexion développée depuis près de 40 ans aboutisse à l’ultime étape du parcours législatif : celle de la légalisation ou de la dépénalisation de l’euthanasie ?

Maîtriser ou subir ?

La prise en compte de l’autonomie d’une personne et de sa volonté de maîtriser son existence, en restant préoccupé jusque dans les conditions de la mort de sa dignité et de sa qualité de vie, est-elle l’argument justifiant de relativiser ou d’abolir des principes d’humanité qui ne se discutaient pas ?

Sénèque, dans un contexte culturel bien différent de notre modernité, affirmait déjà :

« Je choisis moi-même mon bateau quand je m’embarque et la maison où je veux habiter ; j’ai le même droit de choisir le genre de mort, par où je vais sortir de la vie. » (Sénèque, Lettres à Lucilius, 26.)

La société française s’est sécularisée et, dans un domaine aussi sensible que celui qui concerne la fin de vie, les convictions traditionnelles ont évolué. Être soucieux de la dignité de la vie en certaines circonstances extrêmes peut inciter à discuter les justifications d’une vie encore digne d’être vécue. Il ne s’agit donc pas tant d’affirmer le « droit de mourir dans la dignité » que de revendiquer celui de ne pas poursuivre une existence qui s’avérerait incompatible avec des valeurs personnelles.

Le 24 février 1987, le sénateur Henri Caillavet, président de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD), affirmait dans Le Monde :

« Il y a deux façons d’aborder la mort. La maîtriser ou la subir. En cela, le suicide conscient est l’acte authentique de la liberté de l’homme. Pour tous ceux qui considèrent que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue, que d’un bien elle est devenue une malédiction, nul pouvoir, serait-il religieux, médical, législatif, moral, ne saurait se dresser contre leur décision de mourir, parce qu’ils sont seuls juges de la qualité de leur vie. » (Henri Caillavet, « L’euthanasie : un mot qui ne doit pas faire peur », Le Monde, 24 février 1987.)

Le contexte social de la mort a changé

La médicalisation de la fin de vie est venue remplacer les rites du trépas. À l’exception d’événements exceptionnels, la perte d’un membre de notre communauté n’est plus inscrite dans le paysage social. Les endeuillés sollicitent des psychologues là où, auparavant, les solidarités et les accompagnements spirituels conféraient un sens aux moments du départ.

Les derniers témoins de notre vie seront plus souvent des professionnels de santé que les personnes auxquelles nous étions attachés. On meurt en anonyme dans un lieu qui n’est pas familier, avec comme ultime demande à faire reconnaître celle d’une « assistance médicalisée active à mourir ».

La société est sollicitée aujourd’hui non plus pour témoigner sa sollicitude à celui qui meurt mais pour lui reconnaître le droit d’abréger une existence qui semble ne plus être digne d’une considération sociale. Un tel constat est révélateur de nos conceptions du vivre ensemble et de notre souci du bien commun.

Il ne s’agirait donc pas tant d’instituer les conditions recevables d’une pratique de l’euthanasie que d’estimer, dans certaines circonstances exceptionnelles, que pouvoir solliciter l’aide active d’un médecin pour mettre un terme à l’évolution inexorable des souffrances d’une maladie relève d’une conception de nos obligations politiques.

Les évolutions des avis du Comité consultatif national d’Éthique

Le 27 janvier 2000, dans son avis n° 63 « Fin de vie, arrêt de vie, euthanasie », le CCNE proposait le concept « d’exception d’euthanasie » et en développait certaines justifications :

« Le Comité renonce à considérer comme un droit dont on pourrait se prévaloir la possibilité d’exiger d’un tiers qu’il mette fin à une vie. La valeur de l’interdit du meurtre demeure fondatrice, de même que l’appel à tout mettre en œuvre pour améliorer la qualité de la vie des individus. Par ailleurs, la perspective qui ne verrait dans la société qu’une addition de contrats individuels se révèle trop courte, notamment en matière de soins, là où le soignant ne serait plus considéré que comme un prestataire de services. Mais, ce qui ne saurait être accepté sur le plan des principes et de la raison discursive, la solidarité humaine et la compassion peuvent le faire leur. Face à certaines détresses, lorsque tout espoir thérapeutique est vain et que la souffrance se révèle insupportable, on peut se trouver conduit à prendre en considération le fait que l’être humain surpasse la règle et que la simple sollicitude se révèle parfois comme le dernier moyen de faire face ensemble à l’inéluctable. Cette position peut être alors qualifiée d’engagement solidaire. »

Dans son avis n° 121 du 13 juin 2013 « Fin de vie, autonomie de la personne, volonté de mourir », le CCNE revient sur cette option :

« Certains membres du CCNE considèrent que le suicide assisté et l’euthanasie doivent – au moins dans certaines circonstances – être légalisés. Ils estiment que le respect de la liberté des individus doit aller jusqu’à ce point et permettre d’autoriser des tiers qui accepteraient de leur prêter assistance à le faire, sans risque majeur pour les liens de solidarité au sein de la société. Le Comité estime cependant majoritairement que cette légalisation n’est pas souhaitable : outre que toute évolution en ce sens lui paraît, à la lumière notamment des expériences étrangères, très difficile à stabiliser, il souligne les risques qui en découlent au regard de l’exigence de solidarité et de fraternité qui est garante du vivre ensemble dans une société marquée par de nombreuses fragilités individuelles et collectives et des carences importantes dans le champ de la politique relative à la fin de vie. »

Dans son avis n° 139 du 13 septembre 2022 « Questions éthiques relatives aux situations de fin de vie : autonomie et solidarité » le CCNE revient sur sa position de 2013 pour retenir cette fois « l’hypothèse d’une dépénalisation de l’euthanasie » : « Certaines « situations limites » qui avaient déjà été évoquées par le CCNE dans son avis n° 129 conduisent à nous interroger à nouveau sur l’hypothèse d’une dépénalisation de l’euthanasie. Il s’agit de la situation des personnes atteintes d’une maladie grave et incurable, évolutive, mais conservant leurs capacités de discernement, et dont le pronostic vital n’est pas engagé à court terme mais à moyen terme, n’étant pas en capacité physique de se suicider, mais qui en expriment le désir de façon constante ; comment justifier que le soulagement des souffrances – s’il était permis à d’autres, physiquement valides, via l’assistance au suicide – leur soit refusé du fait de leur handicap ? La discrimination que générerait un tel refus pour les personnes non valides mais mentalement autonomes serait éthiquement critiquable. »

Il ne m’appartient pas ici de me prononcer sur ce qui est « éthiquement critiquable »

L’euthanasie est parfois assimilée à un meurtre :

« Plus qu’un meurtre, l’euthanasie est considérée comme un assassinat en raison de la préméditation qu’elle implique et de la faiblesse de la personne concernée, qui constituent des circonstances aggravantes. La volonté de la victime, même expressément démontrée, ne modifie en rien la qualification pénale du geste, et l’auteur d’une euthanasie ne peut s’en prévaloir. » (Robert Holcman, Inégaux devant la mort. « Droit à mourir, l’ultime injustice sociale », Paris, Dunod, 2015)

La question des limites

De ce fait, autoriser l’euthanasie, considérer cet acte comme l’ultime expression de nos solidarités suscite des controverses à la hauteur de ce qui apparaît comme une transgression. D’autant plus que dans les quelques pays européens qui ont dépénalisé l’euthanasie, les stricts critères encadrant au départ les pratiques ont évolué au point de donner droit à des demandes qui ne relèvent plus des principes édictés pour éviter les risques d’extensions incontrôlables des pratiques.

À terme, des limites tiendront-elles, dès lors que toutes sortes de bonnes raisons sont avancées pour les dépasser ? Défend-on les droits de la personne affectée de souffrances psychiques ou atteinte d’une maladie d’Alzheimer, voire seulement trop âgée pour avoir envie de poursuivre son existence, en convenant possible de lui permettre de bénéficier de cette libération d’une mort donnée par un médecin ?

Dans son avis n° 139, le CCNE pose encore quelques limitations « éthiques » au recours à l’euthanasie : « Si le législateur décide de légiférer sur l’aide active à mourir, la possibilité d’un accès légal à une assistance au suicide devrait être ouverte aux personnes majeures atteintes de maladies graves et incurables, provoquant des souffrances physiques ou psychiques réfractaires, dont le pronostic vital est engagé à moyen terme. La demande d’aide active à mourir devrait être exprimée par une personne disposant d’une autonomie de décision au moment de la demande, de façon libre, éclairée et réitérée, analysée dans le cadre d’une procédure collégiale. »

On a observé l’inconsistance de cette résolution formelle à l’usage extensif des législations qui ont précédé la France dans la dépénalisation ou la légalisation de l’euthanasie.

Il nous faudrait être plus attentifs à cette tentation de recourir à des instances éthiques pour cautionner, « au nom de l’éthique », des choix politiques qui justifiaient une intelligence du réel soucieuse de valeurs qui ne se bradent pas.

La concertation nationale débute en ce mois de septembre 2022, alors que la société française est confrontée à d’autres urgences qui auraient pu justifier, plus que l’euthanasie, un débat public.

Le président de la République estime le temps venu de cette conquête prioritaire du « droit de mourir dans la dignité » en bénéficiant « d’une assistance médicalisée active à mourir ». Anticiper les conditions de sa mort, les limites que l’on pose au temps de son mourir relève d’une démarche respectable et nécessaire à la fois philosophique et politique.

Les conditions sont-elles pour autant favorables à une délibération collective sur la fin de vie, dans un contexte sanitaire marqué par les tragédies de la pandémie, l’effondrement du système hospitalier, les difficultés d’exercice au quotidien auprès des personnes en situation de dépendance ou de handicap, et tant de précarité qui affectent le vivre ensemble ?


Emmanuel Hirsch est notamment auteur de : « Faut-il autoriser l’euthanasie ? » (First, 2019), « Vincent Lambert. Une mort exemplaire ? » (Le Cerf, 2020) et « Apprendre à mourir » (Grasset, 2008)

« La santé professionnelle » par Xavier Camby

Je dis régulièrement mon plaisir à partager les articles de Xavier Camby. En voilà un qui retient plus particulièrement mon attention parce qu’il me mobilise. Mon expérience – certes partielle et partiale – de manager durant 16 ans en entreprise m’a rendue sensible aux questions de la souffrance et du plaisir au travail, là où nous passons une grande partie de notre temps et vie. En partageant cet article avec une connaissance, sa réaction a été : « Vais-je oser partager cela à mon N+1, va-t-il seulement comprendre ? ». J’en ai été désolée, pour elle, mais aussi pour l’entreprise. Probablement, à certains endroits les mouvements de fond, qui sont perceptibles plus clairement ailleurs, sont encore pris pour des signaux faibles et interprétés à une grille de lecture passée. L’avenir notamment et aussi en RH se prépare aujourd’hui. Bonne lecture !

La santé professionnelle

Ou comment l’employeur peut être ou devenir un efficace partenaire de santé.

Article par Xavier Camby paru en mai 2022 dans HR Today.

La crise sanitaire finissante s’accompagne d’un profond renouvellement des perceptions de notre vie laborieuse (laquelle emporte environ 53% de notre existence).

Déjà perceptible avant l’intrusion du méchant microbe mais de plus en plus évidente au sein de nos économies occidentales, une pandémie de démission se répand. Le paradigme ancien, chimère née du taylorisme scientifique (seul ce qui se mesure est vrai) et d’un fantasme financier (seul l’actionnaire mérite d’être servi), semble sur le point de disparaitre, malgré son emprise encore sur certains empires… Tout récemment, un célèbre dirigeant confiait : « lorsqu’un salarié est heureux, c’est qu’il y a un problème de performance ». Un autre m’expliquait innocemment, que, nonobstant sa certification RSE, les formations imposées de santé/sécurité ou de leadership et ses engagements ESS comme ESG… si sa DRH était en burnout et sa secrétaire générale, à l’hôpital psychiatrique… c’était bien sûr imputable à leur vie privée ! Je brûlais de lui demander de me montrer leurs certificats médicaux d’arrêt de vie privée…

Une troisième pandémie, antérieure aussi et tout autant mise en exergue par celle du Covid, s’impose, perdure et croît, de plus en plus aiguë : celle des détresses psychiques – affectant premièrement les plus fragiles. Isolés et privés de contacts humains, matraqués d’incessants discours anxiogènes, privés de trop nombreuses libertés, celles et ceux, qui, au sein de nos communautés divisées ou disloquées développent de pénibles et durables souffrances psychiques, sont de plus en plus nombreux.

Dans les faits, cette forme de souffrance était déjà endémique en entreprise et dans beaucoup d’organisations, depuis plus de 3 décennies. Portée par nos croyances toxiques (et nos meilleures intentions) elles provoquent d’innombrables accidents psychiques professionnels, trop souvent maquillés. Le cloisonnement entre vie privée et travail, visant le respect intégral de nos vies personnelles semble légitime ; il se révèle pourtant irréaliste, dans la vraie vie. Et a peu à peu constitué – pour trop de dirigeants – un alibi ou un déni : le lieu du travail ne saurait en effet être, ni en aucun cas devenir, celui d’une détérioration de la santé psychique ! Cette santé au travail, la santé professionnelle, ne se limite pourtant pas à la seule prévention des accidents physiques, à la nutrition ni au sport, au babyfoot dans la cafeteria, à la mutuelle complémentaire ni aux éco-gourdes offertes à tous…

Définie en 1946 par l’OMS, la santé est « un état de complet bien-être physique, mental et social et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité. » L’arrêt du Tribunal fédéral suisse du 9 mai 2012 sur l’Ordonnance 3 du Travail (OLT 3) dispose que : « Tout employeur est tenu de prendre toutes les mesures nécessaires afin d’assurer et d’améliorer la protection de la santé et de garantir la santé physique et psychique des travailleurs. »

Le processus semble désormais inéluctable : le salarié talentueux choisira son employeur, non plus en fonction d’un salaire, mais en considérant d’abord le plaisir qu’il aura quotidiennement au travail et le respect intégral de sa personne. Et la garantie donnée de cette bonne santé physique, sociale et mentale deviendra déterminante pour l’attraction et/ou la rétention de nos collaborateurs.

Concrètement, cette santé professionnelle naît de comportements simples et de bon sens (donc très exigeants): des relations harmonieuses (non-conflictuelles, courtoises et respectueuses), la possibilité d’une authentique contribution individuelle et collective (et non pas seulement la soumission quotidienne à des carcans imposés de consignes péremptoires) et la prise en compte des besoins de développement personnel et professionnel (grandir et apprendre, non pas par sacrifice, au seul bénéfice de l’organisation, mais comme une authentique performance).

Notre monde change. Cette nécessaire santé professionnelle n’est pas une nième mode managériale. Chaque organisation aura à se réinventer, loin des paradigmes obsolètes et des croyances toxiques. En interrogeant premièrement toutes les personnes humaines qui la compose, pour ensuite ensemble co-décider d’une organisation collective solide et pérenne.

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