La langue du diagnostic, la parole du sujet

Je publie ci-dessous un texte de Jonathan Boismard, non parce que j’en partagerais toutes les analyses ni toutes les conclusions, mais parce qu’il met en débat une question qui me paraît aujourd’hui fondamentale pour tout clinicien : dans quelle langue notre époque autorise-t-elle les sujets à parler de leur souffrance psychique ?

Publier un texte ne signifie pas y adhérer dans son intégralité. C’est parfois reconnaître qu’il ouvre un débat suffisamment important pour mériter d’être partagé. Celui-ci en fait partie.

Les récits contemporains de la santé mentale suivent souvent une trame désormais familière : souffrance, diagnostic, traitement, stabilisation, puis témoignage destiné à déstigmatiser. Ces récits ont leur utilité et leur légitimité. Ils permettent à de nombreuses personnes de se reconnaître, de demander de l’aide et de sortir de la honte ou de l’isolement. Je ne remets nullement cela en question.

Mais, dans ma pratique de psychologue psychothérapeute, je rencontre rarement des histoires aussi linéaires. Les existences sont faites de ruptures, d’ambivalences, de retours en arrière, de tâtonnements, de contradictions, de répétitions, parfois de longues périodes où rien ne semble bouger. Elles portent les marques d’une histoire singulière, irréductible à un diagnostic. Un sujet ne se résume jamais à la catégorie clinique qui le désigne, pas davantage qu’à un parcours de soins, aussi précieux soit-il.

Ce qui m’interroge aujourd’hui n’est donc pas le diagnostic en lui-même. Il est souvent nécessaire, parfois profondément soulageant, et constitue un repère important pour de nombreuses personnes. Ce qui m’interroge davantage est la place qu’il tend progressivement à occuper dans notre manière même de raconter les existences. À force de devenir la langue commune de la souffrance psychique, ne risque-t-il pas de recouvrir peu à peu la langue propre du sujet ? Celle qui cherche, hésite, invente, se contredit, se tait parfois, tente de donner sens à ce qui lui arrive plutôt que de seulement le nommer.

Car nommer n’est pas comprendre.

Notre époque entretient volontiers l’illusion qu’une souffrance devient intelligible dès lors qu’elle reçoit un nom. Pourtant, toute nomination éclaire autant qu’elle sélectionne. Toute catégorie permet de voir certains aspects d’une expérience, mais en laisse inévitablement d’autres dans l’ombre. La clinique nous rappelle chaque jour que le mystère d’un sujet excède toujours les mots qui cherchent à le décrire.

Je suis également sensible à une autre évolution de notre temps : la tendance à produire des récits cohérents, exemplaires, presque pédagogiques. Comme si toute expérience devait désormais pouvoir être racontée selon une chronologie lisible, orientée vers une résolution. Or la souffrance psychique résiste précisément à cette logique. Elle ne suit pas toujours une progression. Elle déborde les récits que nous construisons après coup pour lui donner une forme. Elle conserve des zones d’opacité, des paradoxes, des impasses, des événements qui demeurent énigmatiques.

J’aime parfois parler de « l’imparfait de la vie ». Ce temps qui n’est ni clos ni parfaitement maîtrisé. Celui des reprises, des hésitations, des retours, des transformations lentes, des questions qui restent ouvertes. Cet imparfait-là me paraît constitutif de l’expérience humaine. Je crains qu’à vouloir rendre les parcours toujours plus lisibles, nous finissions par perdre quelque chose de leur vérité.

Une autre question me semble tout aussi importante : qu’est devenue, dans l’espace public, la recherche de sens ? Au-delà du diagnostic, au-delà même de l’efficacité des traitements, qu’exprime cette souffrance dans l’histoire de cette personne ? Que dit-elle de ses liens, de son rapport au monde, de sa manière singulière d’exister ? Il ne s’agit évidemment ni de psychologiser à outrance, ni de prétendre expliquer toute maladie par une histoire de vie. Il s’agit simplement de ne pas abandonner cette interrogation fondamentale qui est au cœur de toute clinique : celle du sens vécu.

Cette interrogation me paraît d’autant plus essentielle que la santé mentale est devenue un objet majeur de communication publique. Nous avons incontestablement gagné en visibilité et en déstigmatisation. Mais ne risquons-nous pas, simultanément, de perdre quelque chose de la singularité des sujets ? À vouloir rendre les expériences plus accessibles, plus compréhensibles, plus partageables, ne finissons-nous pas parfois par les rendre aussi plus prévisibles, plus lisses, plus conformes aux récits que notre époque attend de nous ?

J’ajouterais enfin une distinction qui me paraît essentielle. Un témoignage n’est pas nécessairement une parole. Le témoignage transmet une expérience ; il est souvent déjà organisé, adressé, construit. La parole, elle, demeure parfois inachevée. Elle cherche encore sa forme. Elle découvre en parlant ce qu’elle ne savait pas encore d’elle-même. C’est cette parole-là que la clinique accueille : une parole qui n’est pas seulement informative, mais transformatrice, parce qu’elle permet peu à peu au sujet d’advenir dans sa singularité.

Au fond, ce texte de Jonathan Boismard m’intéresse moins pour la critique qu’il adresse que pour la question qu’il soulève, et qui me semble nous concerner tous, cliniciens comme citoyens.

À l’heure où la santé mentale occupe une place inédite dans le débat public, cherchons-nous seulement à rendre les souffrances psychiques plus visibles ? Ou leur laissons-nous encore la possibilité de demeurer singulières, irréductibles, parfois dérangeantes, parfois énigmatiques ?

Car ce qui fait la richesse d’une rencontre thérapeutique n’est pas seulement qu’une personne puisse dire : « je suis bipolaire », « je suis dépressif » ou « je souffre d’un trouble ». C’est qu’elle puisse progressivement trouver une parole qui ne soit pas entièrement empruntée aux catégories disponibles de son époque, mais qui devienne véritablement la sienne.

C’est précisément cette réflexion que le texte de Jonathan Boismard ouvre, à mes yeux, avec le plus de force. Au-delà de la controverse qu’il suscite, il nous rappelle une exigence qui me paraît constitutive de toute démarche clinique : préserver, envers et contre tout, la singularité irréductible du sujet. Non pour récuser les apports du diagnostic ou des traitements, mais pour ne jamais oublier qu’ils ne disent jamais tout d’une existence.

NICOLAS DEMORAND OU LA SAGESSE BIPOLAIRE

Faire de Si besoin vertu

par Jonathan Boismard, paru dans lundimatin#525, le 23 juin 2026, original : ici

Le podcast de Nicolas Demorand Si besoin marquant son retour, a été salué comme un geste « touchant » de « courage » et de « déstigmatisation », un geste de patient, d’aidant. Mais derrière le récit d’une trajectoire individuelle se dessine peut-être autre chose : une expérience singulière transformée en langage psychiatrique dominant, confirmé. Plus encore, la fabrique d’une figure familière : celle du patient modèle, du malade exemplaire, du porte-parole idéal de la souffrance psychique universalisée et des « malades mentaux » unifiés. Jonathan Boismard est l’auteur de Une vie de fêlé, heurs et malheurs d’un patient ordinaire (ed. lundimatin).

IL EST DES NÔTRES, IL A PRIS SON XANAX COMME LES AUTRES ?

Minuit environ, et comme tous les soirs à cette heure-là, je m’apprête à avaler ce petit comprimé qui me permet toutes les nuits de ne pas trop gueuler, de ne pas trop chialer et surtout de ne pas seulement somnoler. Le verre est le même, la cuisine est la même, la plaquette est la même mais cette soirée est différente, j’ai enfin écouté Si besoin et l’énième volonté de son auteur de faire des bipolaires une entité unique, unifiée et distincte. Ce Xanax que je vais m’enfiler est un Si besoin, parmi la panoplie d’antidépresseurs et somnifères existants. Quiconque est passé un tant soit peu, bon gré mal gré par la psychiatrie connaît la chanson, Xanax, Valium, Zopiclone et j’en passe. Ce titre du podcast sonne comme un signe de ralliement, de reconnaissance d’une communauté des malades mentaux unis, mains dans la main, coeur contre coeur. Et pourtant.

Ce qu’omet ce podcast, c’est la ligne de démarcation qu’il trace : entre ceux qui contrôlent leur consommation, s’évaluent, se gèrent, savent en prendre quand il le faut et ceux qui se laissent avaler par la pilule blanche, faisant d’un Si besoin, un Jamais sans. C’est mon cas. J’en suis dépendant. Fortement addictif, Si besoin sait se révéler nécessaire, non plus à la carte, mais vital. Toujours avec, dans mes poches, dans mes sacs, dans mes placards, Xanax à la mer, Xanax à la montagne, Xanax fait ses courses, Xanax prend le bus, je sais où ils sont, j’en ai besoin, partout, tout le temps et toujours plus. Essayer de se sevrer est l’une des expériences les plus difficiles, et je sais de quoi je parle, je suis un très gros fumeur. Tout cela est nié dans le podcast, seule est évoquée sa puissance positive, celle qui confère une certaine « marge de liberté  » et le signe qu’à un moment on n’en a plus besoin. En plus de l’HP, mon Si besoin est un nouvel enfermement. Alors, face au verre que je m’apprête à prendre, je m’approche de mon Si besoin, qui m’éloigne progressivement, n’en déplaise aux médias, de Nicolas Demorand. Nous avons bel et bien eu le même Si besoin, mais nous ne serons pourtant jamais les mêmes patients.

SOCIÉTÉ VALIDE, PAROLE VALIDÉE

Les sociétés modernes ont leur sagesse automatique. Elles circulent sans auteur et n’ont pas besoin d’être vraies, juste du bon sens. Il suffit qu’elles soient répétées, pourvu que le canal soit important.

« Il faut libérer la parole. », « La santé mentale est l’affaire de tous. », « Faire confiance au soin est essentiel. ». Autant de phrases qui font écho au témoignage de ce journaliste quand elles ne sortent pas, tout simplement, presque littéralement de son micro qui l’attend depuis des mois. Ces formules ne décrivent pas seulement le monde. Elles l’organisent. Si besoins’inscrit dans cette organisation, non comme exception, mais comme modèle. Une crise, maniaque cette fois-ci, une hospitalisation, à Sainte Anne, quelques semaines, un diagnostic, bipolaire, toujours, puis un retour à l’antenne, France Inter toujours. Le schéma est immédiatement lisible, balisé, simplifié, unifié. Il devient exemplaire.

Le Nouvel Obs parle du « podcast courageux et nécessaire » de Nicolas Demorand, tandis que Télérama salue « un témoignage singulier » et Le Monde met en avant un retour qui vise à « aider, si besoin, ceux qui souffrent de maladie mentale ». On appelle cela témoignage. On appelle cela courage. On appelle cela déstigmatisation. Mais ce sont aussi des opérations de tri. Le récit est autorisé parce qu’il revient dans les cadres. La bipolarité est nommée, le traitement est évoqué, de longues minutes sur la kétamine et ses effets intrigants, risibles, presque glamours, l’hospitalisation est racontée sans véritable interrogation de l’institution qui l’a rendue possible. Le seul moment où Nicolas Demorand a pensé que son hospitalisation sous contrainte était de l’enfermement violent, fut lors de sa phase maniaque, il comprit après, une fois la raison retrouvée que c’était pour son bien. Sa folie est passagère, sa sagesse éternelle. Rien ne déborde durablement, tout est contenu, continue. Dire est encouragé quand il est un miroir dans lequel la psychiatrie peut se complaire admirablement, dedans.

Dans Si besoin, la parole passe par les catégories disponibles, prêtes à penser : trouble bipolaire, crise, soin, stabilisation. Même l’intime devient intelligible à travers le lexique du diagnostic. En ce sens, la parole ne guérit pas, ne se libère pas, elle ne s’arrache pas non plus, mais elle est filtrée, validée. C’est bon, rien à signaler, vous pouvez circuler.

NICOLAS REVIENT PARMI LES SIENS. L’ÉTERNEL RETOUR COMME PREUVE.

Sur France Inter, Nicolas Demorand déclare :« Si vous me posiez la question, je dirais que ça va plutôt pas mal. Les tourments sont derrière moi.  » « Après six mois de silence, Nicolas Demorand revient apaisé  », titrent plusieurs médias dont Télérama. « Nicolas Demorand de retour au micro de France Inter », annonce Gala. « Nicolas Demorand reprend le micro pour revenir sur sa bipolarité  », écrit Le Monde. Un homme s’effondre, est pris en charge puis revient à l’antenne. Donc le système fonctionne. Le raisonnement paraît naturel. Il est pourtant circulaire.

Tout ce qui ne revient pas disparaît du champ de vision : les hospitalisations qui s’enchaînent, les patients durablement précarisés par leurs passages en psychiatrie, les trajectoires qui ne retrouvent ni emploi, ni reconnaissance, ni micro de radio. Ce qui ne revient pas ne compte pas. La figure du retour ou bien de la réhabilitation produit alors un effet particulier : elle transforme une expérience individuelle en preuve implicite de l’efficacité du dispositif qui l’a prise en charge. Le podcast de Nicolas Demorand est la preuve que la psychiatrie fonctionne.

La crise devient démonstration. Le retour devient argument. Et ce qui échoue à revenir cesse progressivement d’être racontable, le retour possible est louable, alors l’échec, coupable.

QUAND LA CONFIANCE DEVIENT UNE VERTU, LA DÉFIANCE UN SYMPTÔME

Nicolas Demorand affirme sur France Inter que « Le danger supérieur, c’est d’être malade et dans une relation de défiance avec le soin, les soignants, les médicaments. ». La formule est moralisatrice, révélatrice, c’est elle qui a été la plus retenue. La défiance y apparaît comme un risque supplémentaire, presque comme une erreur. Mais la défiance a une histoire, elle ne flotte pas dans les airs, elle s’enracine, pousse, mûrit.

Elle peut naître d’effets secondaires lourds. J’ai moi même l’impression qu’il s’agit de l’inverse, que certains psychotropes m’ont défié et continuent de me défier encore, moi, mes intestins, mon estomac et en définitive mes toilettes. Elle peut naître d’hospitalisations sous contrainte et ses multiples traumatismes. Et si depuis ma première hospitalisation, je ne peux quasiment plus rester les fenêtres fermées, je préfère malgré tout y être, même sous 2 degrés, qu’être dans une piaule d’HP surchauffée, quand elles le sont. Elle peut naître d’un sentiment de dépossession, de diagnostics vécus comme des identités imposées, de promesses thérapeutiques vaines et de situations sociales complexes. La confiance n’est pas une évidence. Elle est un résultat, située socialement, elle est surtout position.

Faire de la confiance une vertu universelle revient à rendre plus difficile la critique de l’institution qui la réclame. L’expérience de ceux qui se méfient du soin devient alors suspecte avant même d’être entendue. Allez dire à quelqu’un à qui on a sondé son pénis pour cause de rétention d’urine du à un antipsychotique qu’il n’a pas raison de défier les médicaments.

LE LANGAGE DU SOIN EST LE RÉEL

Revenons au podcast. Si besoinest une expression clinique. Une formule d’ordonnance. Une catégorie du soin. Une formule qui appartient déjà au monde psychiatrique avant même que le récit ne commence. Et pourtant c’est sous ce signe que l’expérience va être racontée. Ce podcast est un rendez-vous chez le psychiatre. C’est peut-être là la victoire la plus complète d’une institution : lorsqu’elle n’a plus besoin d’imposer ses catégories parce qu’elles sont devenues spontanées. La crise devient symptôme. La rupture, un trouble. L’effondrement, un épisode. La vie, un parcours de soin. Le sujet parle encore, mais dans une langue qui le précède. Il croit raconter son expérience. Il raconte déjà son dossier. Il est lui même un dossier sur pattes, qu’on ressort, si besoin.

La force du titre est là. Ce n’est pas seulement une référence aux médicaments pris en cas de crise. C’est une manière de dire que la crise elle-même est déjà comprise depuis le point de vue du traitement. L’événement est pensé depuis sa gestion. La rupture depuis sa correction. Le désordre depuis sa normalisation. Tout se passe comme si l’expérience n’avait plus à être interprétée, mais seulement régulée. Comme si la question n’était plus : « Que nous arrive-t-il ? » Mais : « Quel protocole appliquer ? », évidemment, au cas par cas car tout le monde est différent, ultime mantra que la psychiatrie aime répéter pour montrer sa grande humanité.

À partir de là, la psychiatrie cesse d’être simplement une institution parmi d’autres. Elle devient une manière d’organiser le réel. Une manière de décider à l’avance ce qu’est une crise, ce qu’est un sujet, ce qu’est une guérison. Une manière de rendre certaines expériences immédiatement intelligibles et d’autres pratiquement impensables. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai mis dix ans à pouvoir me raconter dans la psychiatrie, le podcast lui a été créé en quelques mois.

La véritable puissance du langage psychiatrique n’est pas de convaincre. C’est d’apparaître comme le simple langage des faits. Je suis malade mentale. Ha bon ? Oui. Ha d’accord. Fin de la discussion.

« LE BON PATIENT, IL SE SOIGNE, MAIS C’EST UN BON PATIENT QUOI »

Chaque époque fabrique ses figures exemplaires. La nôtre a produit le patient transparent. Celui qui reconnaît sa maladie. Celui qui accepte son diagnostic. Celui qui raconte sa crise dans les mots du soin. Celui qui remercie. Celui qui revient. On lui demande d’être sincère. Mais pas seulement. On lui demande aussi d’être rassurant et de prouver que les institutions fonctionnent encore, enfin qu’il est possible de tomber sans sortir du monde.

Nicolas Demorand occupe aujourd’hui cette place. Non pas parce qu’il l’aurait choisie. Mais parce que tout concourt à l’y installer. Le journaliste devient patient. Le patient devient témoin. Le témoin devient porte-parole. Et bientôt le porte-parole devient la maladie elle-même. À travers lui, ce n’est plus seulement un homme qui parle mais une certaine manière de raconter la folie qui obtient soudain le monopole de la respectabilité. La bonne folie. La folie diagnostiquée. La folie traitée. La folie réconciliée, adoucie. La folie devenue maladie mentale.

Pendant ce temps, d’autres paroles attendent à la porte. Celles qui parlent de violence psychiatrique. Celles qui refusent les catégories diagnostiques. Celles qui ne remercient personne. Celles qui ne reviennent pas et qui souffrent aussi.

La question n’est donc pas : pourquoi écoute-t-on Nicolas Demorand ? La question est : pourquoi est-ce toujours ce type de patients qui finit par représenter tous les autres ? Dans toute institution, le témoin idéal vient confirmer le fonctionnement de l’institution. La psychiatrie n’échappe pas à cette règle. Si la psychiatrie, symphonie impeccable a trouvé sa majeure, elle créera aussi sa mineure, son ou sa critique attitré(e) qui la renforcera, par ses mots, ses gestes. Ne nous y trompons pas, le patient défiant exemplaire existe aussi. Pour le dire symboliquement, c’est peut-être celui qui a flirté avec la limite du Si besoin, mais pas trop.

LES RÉCITS DE L’ÉTERNEL CONTOUR

Il existe d’autres histoires. Des hospitalisations vécues comme des violences, comme celles que racontent Treize, dans son livre Charge. Des traitements interrompus en raison de leurs effets, comme ces nombreuses histoires que l’on peut entendre dans des groupes de paroles. Des refus de diagnostic. Des expériences, des entendeurs de voix hors cadre médical, comme le Réseau REV. Des expériences de « délire » comme celle d’H.K dans son livre Barge. Des critiques de la psychiatrie biologique contemporaine, même si ce sont des spécialistes ou psychiatres, comme Joanna Moncrieff ou bien Peter C. Gotzsche. Des personnes qui ne se reconnaissent pas dans le récit du rétablissement et les parcours de soin, comme la Mad Pride. Des critiques plus théoriques mais toujours de l’intérieur comme celles de Léna Dormeau. Et tout ceux encore plus à la marge, qui se murmurent ou s’étouffent entre quatre murs dans un HP.

Mais ces récits demeurent périphériques, ne structurent ni ne forment consensus. Ils ne deviennent pas éditoriaux, documentaires, podcasts événementiels ou grandes séquences médiatiques sur la santé mentale. Ils restent confinés aux marges, là où les institutions aiment rarement regarder ou alors s’en servir comme caution, comme gage d’ouverture, une fois essorés mais c’est tout, il ne faut pas exagérer. La psychiatrie n’a pas besoin que tout le monde soit d’accord, seulement besoin de quelques figures exemplaires, quelques patients capables de transformer leur expérience en preuve, des souffrants capables de devenir ambassadeurs, de voix suffisamment audibles pour parler à la place des autres, des ventriloques de la souffrance généralisée. En définitive, Si besoinraconte une seule histoire, celle des psychiatres, celle de la psychiatrie.

Le succès de Si besoinrévèle peut-être quelque chose de plus important encore : le type de malade que notre époque choisit d’écouter. Et, plus discrètement, ceux qu’elle préfère ne pas entendre, dont la parole, la nuit est bien trop étouffée par les Si besoin. Alors face à ce dispositif de libération de la parole totalitaire, à nous de ne pas produire des récits saisissants mais des mots sous forme de gestes, insaisissables. Puisque leurs histoires sont autant de cordons sanitaires, contournons-les éternellement. Et si, Si besoin, entend unir les souffrants, continuons de nous éclater follement.

Jonathan Boismard

La psychothérapie à l’épreuve du numérique : enjeux et limites par Cyrille Bertrand

Un article écrit par Cyrille Bertrand, fondateur, directeur et membre du conseil pédagogique de NGI NeuroGestaltInstitut, intéressant et qui nourrit des pistes de réflexion sur cette question du « to meet or to zoom », présentiel ou visio. A lire.

Article publié le 4 mai 2026, original ici.

La psychothérapie à l’épreuve du numérique : enjeux et limites

La psychothérapie à distance (ou visiothérapie) : quels sont les enjeux et les limites de ce nouvel outil numérique ? Quelles sont les conséquences sur la relation thérapeutique, le suivi des psychothérapies en cours, et celles initiées exclusivement en ligne ?

La « visiothérapie », une solution d’urgence devenue pratique courante

La visioconférence a permis aux professionnels de la santé mentale de traverser la crise sanitaire liée à la COVID-19 en maintenant un lien avec leurs patients. Pourtant, cette modalité, initialement conçue comme une solution temporaire, soulève aujourd’hui des questions fondamentales : peut-on offrir un accompagnement psychothérapeutique optimal à distance ? La pratique clinique se trouve à la croisée d’enjeux moraux, éthiques et déontologiques, tandis que les limites de la « visiothérapie » deviennent de plus en plus évidentes.

Cette nouvelle forme d’interaction a permis de préserver le contact et, dans certains cas, d’entretenir des relations thérapeutiques existantes. Cependant, elle n’a ni favorisé le développement du lien ni permis d’en créer de nouveaux. 

Les limites de la « visiothérapie » : une régulation émotionnelle en question

L’attachement et la présence incarnée

L’un des défis majeurs de la « visiothérapie » réside dans la difficulté à restaurer l’enjeu d’attachement, particulièrement crucial pour les patients présentant des fonctionnements limites. Les recherches en neurosciences affectives, notamment celles d’Allan Schore, soulignent l’importance de la présence physique du thérapeute pour permettre une régulation émotionnelle efficace. Schore (2019) explique que la communication non verbale et les échanges implicites entre les cerveaux droits du patient et du thérapeute jouent un rôle central dans la création d’un espace thérapeutique sécurisant. Ces interactions subtiles, difficiles à reproduire à distance, permettent de « goûter » le monde interne du patient et d’offrir une contenance psychique essentielle.

L’estime de soi et la honte

La « visiothérapie » complique également la régulation de la honte, un enjeu central dans l’estime de soi. Le cadre virtuel peut accentuer le sentiment de vulnérabilité chez certains patients, tout en limitant la capacité du thérapeute à offrir un soutien incarné. Une étude publiée dans Frontiers in Psychology (2021) met en lumière les difficultés rencontrées par les thérapeutes pour aborder des thèmes sensibles, tels que la honte ou la culpabilité, dans un contexte où la communication non verbale est réduite.

La différenciation, la séparation et les enjeux d’amour et de sexualité

Travailler sur la différenciation et la séparation suppose une présence physique qui permet d’expérimenter concrètement la relation à l’autre. À distance, ces processus risquent d’être appauvris, laissant les patients dans une forme d’illusion relationnelle. Les enjeux d’amour et de sexualité, souvent liés à des dynamiques de frustration et de désir, nécessitent un cadre thérapeutique où le corps et les émotions peuvent s’exprimer pleinement. Une méta-analyse publiée dans Journal of Affective Disorders (2020) souligne que les thérapies en ligne peuvent limiter l’exploration de ces thèmes, en raison de l’absence de contact visuel et physique direct.

La « visiothérapie » : une régulation rationnelle, mais rarement émotionnelle

La visioconférence permet une régulation rationnelle des difficultés psychologiques, mais elle ne saurait remplacer la dimension émotionnelle et incarnée de la thérapie. Comme le rappelle Schore, la présence régulée du thérapeute permet d’endiguer psychiquement les angoisses du patient. À distance, cette contenance est partiellement perdue, et le risque est de reproduire avec nos patients ce que certains parents font avec leurs enfants : les placer devant un écran pour éviter l’interaction humaine.

Une étude menée par l’Université de Zurich (2022) montre que les patients en « visiothérapie » rapportent un sentiment de vide relationnel plus marqué que ceux suivis en présentiel. Ce vide est particulièrement préjudiciable pour les personnes souffrant de troubles de la personnalité, pour qui la relation thérapeutique doit être une expérience réparatrice et non une reproduction de leurs schémas relationnels dysfonctionnels.

La science au service de l’humain, et non l’inverse

Je ne m’oppose pas au progrès technologique ni aux avancées scientifiques. NGI, en tant qu’institut, reste attentif aux recherches les plus pointues sur le cerveau et les neurosciences affectives. Cependant, la relation et le lien doivent conserver leur primauté. Nous sommes des mammifères, et notre équilibre psychique dépend en grande partie de nos interactions humaines.

La science doit servir l’humain, et non se substituer à ce qui constitue l’essence même de notre humanité : la rencontre, l’écoute et la présence. La relation et l’action sont les deux remèdes à l’anxiété. Il est temps que les patients retrouvent le chemin des cabinets pour y rencontrer un professionnel qui les écoute sans l’intermédiaire d’un « masque numérique ».

Retrouver le chemin de la présence

La visioconférence offre des avantages pratiques indéniables : gain de temps, absence de déplacements, confort. Pourtant, être en relation exige un effort : celui de rencontrer l’autre, de s’engager dans une dynamique où le corps et les émotions ont leur place. Le « clic & collect » ne saurait s’appliquer aux dynamiques relationnelles.

Aller en psychothérapie implique de s’accorder le temps de la remise en question, de la réflexion et du ressenti. C’est un engagement qui demande de la discipline : se rendre à son rendez-vous, s’y poser, partager avec son thérapeute ce qui est sensible, puis laisser décanter jusqu’à la séance suivante.

Chez NGI, nous poursuivrons nos formations en Psychothérapie du Lien et en neurosciences affectives en présentiel, dans le respect des règles sanitaires en vigueur. Comme tout bon gestaltiste, apprenons à vivre en harmonie avec notre environnement, tout en préservant ce qui fait notre humanité : la relation.

Au plaisir de vous rencontrer lors de l’une de nos prochaines formations… Prenez soin de vous !

Cyrille Bertrand

« Derrière les arbres » par Frédéric Pommier

Un témoignage important et fort, à lire.

Sur France Inter le 16 avril 20256, à re-écouter en podcast ici : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-invite-de-7h50/l-invite-de-7h50-du-jeudi-16-avril-2026-3658779

Frédéric Pommier, journaliste à France Inter, publie « Derrière les arbres » (Flammarion). Dans ce livre, il raconte les viols qu’il a subis, entre ses 4 ans et ses 7 ans, par quatre hommes différents.

« Sur le papier, les faits sont prescrits, mais les faits ne seront jamais prescrits dans mon livre », affirme Frédéric Pommier, sur France Inter, jeudi 16 avril, alors qu’il publie Derrière les arbres (Flammarion). Dans cet ouvrage, le journaliste de France Inter raconte avoir été victime de viols, de ses 4 ans à ses 7 ans, par quatre hommes différents. Il explique avoir voulu « écrire pour finalement avoir une parole plus forte », mais aussi « pour redonner vie au petit garçon qu’on a tué ». « Ce livre, c’est pour rendre justice au petit garçon que j’étais et au petit garçon qu’on a bousillé à quatre ans, à cinq ans, à six ans, à sept ans et qui lui, pour survivre, a oublié pendant très longtemps », souligne-t-il.

« Pour survivre d’abord au viol, moi, mon cerveau à ce moment là, a totalement déconnecté », confie Frédéric Pommier. « C’était de la neige ou c’était comme de la buée sur la vitre d’une voiture. Alors on met la main dessus pour essayer de dégager davantage d’espace. Et puis on voit des silhouettes, on voit des formes, on entend éventuellement des mots, des phrases. Il y a des odeurs qui surgissent parfois », détaille l’écrivain.

« Comme un puzzle »

Pendant toute son enfance, il se réveille avec des images en tête qui « ne trouvent pas de cohérence ». « C’était comme un puzzle, mais des images qui me rendaient très triste chaque matin pendant très longtemps », explique-t-il, ajoutant qu’il a par la suite eu des voix dans la tête au début de son adolescence. « Je ne comprenais pas pourquoi ces voix qui là encore me rendaient très malheureux, qui m’empêchaient beaucoup d’avancer, qui m’empêchaient de vivre, qui des fois me disait des choses affreuses, qui me disaient de me tuer par exemple. »

À 34 ans, Frédéric Pommier subit une agression dans le hall de son immeuble, un homme lui plante un couteau dans le cou. « Ce jour là, je me défends parce que je suis adulte (…) et je crois que le fait de m’être défendu a provoqué comme un déclic dans mon corps, c’est-à-dire qu’à ce moment là, je n’ai pas été une victime, en tout cas j’ai refusé de l’être », raconte le journaliste. C’est là que les souvenirs des viols vécus dans son enfance lui reviennent, « ils sont revenus par les visages à ce moment-là ».

Une confrontation de 3 heures

Dans son livre, il évoque notamment un agresseur qui était un ami de ses parents, qui a été maire et député. « Je ne donne pas son nom parce que ce n’est pas mon sujet », « parce que mon histoire est plus grande que lui » et « parce que pendant plus de 40 ans, j’ai tenté de lutter contre son emprise et que j’en suis sorti de cette emprise-là », précise Frédéric Pommier. « Voir son nom écrit m’est assez peu supportable, de l’entendre m’est assez peu supportable », confie-t-il. Et d’ajouter : « C’est un violeur parmi d’autres dans mon histoire. »

L’écrivain a porté plainte contre cet agresseur. Malgré la prescription des faits. Il y a eu une confrontation entre les deux, « un moment d’émotion forte et puis en même temps un massacre, parce que pendant plus de 3 heures, j’ai entendu l’un des hommes qui a bousillé mon enfance et une partie de ma vie dire ‘non, ce n’est pas vrai' ». Cette confrontation lui a tout de même servi à dire sa « colère » et son « dégoût » à cet homme, à lui dire « je suis toujours vivant et il ne m’a pas eu, et ils ne m’ont pas eu et j’ai gagné avec ce livre ».

Maltraitances et haine parentale, soigner l’enfant dans le parent

A l’occasion de la sortie du prochain livre Temps d’arrêt « Maltraitances et haine parentale, soigner l’enfant dans le parent« , une conférence avec Jean Luc Viaux, docteur en Psychologie, professeur de psychopathologie, s’est tenue le jeudi 19 février 2026.

Les relations parents-enfants placées sous le signe de l’amour parental nous laissent souvent entendre une réalité psychique plus complexe. Parfois les violences intrafamiliales sont le produit de la haine. L’enfant est alors maltraité non pour qui il est mais pour ce qu’il représente : la haine du parent pour lui-même, pour l’enfant qu’il a été. Si les mauvais traitements commis par un parent sont souvent imputés à ce que fût sa propre enfance, il est essentiel de comprendre que c’est « l’enfant en lui » qui est souvent la raison de sa haine. A l’occasion de ce webinaire, Jean Luc Viaux a analysé en quoi les violences intrafamiliales sont alors une manifestation de l’échec de l’humanisation des relations parent-enfant.

Comment comprendre que l’amour parental comporte une dose d’ambivalence ? Comment devenir parent quand on n’a pas été soi-même sujet/objet de soin ? Comment comprendre que répondre aux besoins fondamentaux de l’enfant exige d’avoir fait l’expérience personnelle d’une préoccupation de la part de son parent ? Comment prendre soin d’un enfant quand on a été soi-même maltraité ? Comment comprendre que la haine imprime parfois les premières relations entre le bébé et ses parents ?

Comment dès lors repérer la haine en présence et son empreinte dans les violences au sein des relations parents-enfants ? Comment se décline-t-elle dans les différentes formes de maltraitances : physique, psychique, sexuelle ou de négligence ?  

Afin de faire évoluer les liens familiaux maltraitants, comment intégrer cette dimension pour d’une part modifier les stratégies de protection des enfants et d’autre part soutenir les parents?

Lors de ce webinaire, Jean Luc Viaux a étayé ces questions d’autant plus difficiles à penser dans un contexte ambiant qui résiste à convoquer la haine dans les relations éducatives.

Ce que les hommes ne disent pas

« Ce que les homme ne disent pas » vient de paraître en février 2026 chez Albin Michel. Son auteur, Kevin Hiridjee psychologue clinicien, spécialiste de la périnatalité, psychanalyste, diplômé de Sciences Po Paris, est également le rédacteur en chef de la revue professionnelle de psychologie clinique, Le Carnet Psy, n’en est pas à ses débuts. Son excellentissime « Qu’est-ce qu’un père » (Fayard, 2024) est déjà une ouverture à un monde discret et qui a suscité peu d’intérêt jusqu’alors.

« Tantôt fuyants, tantôt réfractaires à l’engagement, parfois violents, souvent têtus et presque toujours silencieux : force est de constater que les hommes sont aujourd’hui indéchiffrables. On les taxe d’emmerdeurs, on mesure les « coûts » que leur virilité fait peser sur la société, on en est presque à se demander si le monde ne serait pas meilleur sans eux, on les critique, on les exclut.

Et pourtant, il semble qu’on s’arrête rarement pour les écouter. Qu’éprouvent-ils qu’ils ne disent pas, peut-être parce qu’ils l’ignorent eux-mêmes ? Que cherchent-ils à nous dire d’eux, en deçà des mots, dans les zones immergées de leurs angoisses ?

Dans l’espoir de contribuer à apaiser les relations après la révolution #MeToo, Kevin Hiridjee reçoit la parole tant des hommes que des femmes. Il conjugue analyse clinique, réflexion psychologique et regard socioculturel pour présenter un autre versant du masculin, ni idéaliste, ni critique. Une réflexion stimulante. »

Colloque international : « Vieillir au féminin : Intimes vulnérabilités et création »

ARGUMENT DU COLLOQUE

     La vieillesse est une période de crise identitaire et psychique, qui implique une mise à l’épreuve du narcissisme du sujet, mettant en lumière la vulnérabilité de l’individu. Mais cette période peut aussi être source d’un remaniement créatif : chacun peut être capable d’investir une nouvelle image de soi-même et de se ré-inventer sous l’impulsion d’un nouvel élan et d’un sens inédit accordé à son existence. 

     Mais, l’expérience de la vieillesse est propre à chaque individu dans la singularité de son histoire et de ses expériences vécues, jusqu’aux plus précoces. L’inconscient ne vieillit pas, seule la psychodynamique qui l’anime peut être remaniée au fil des pertes et des transformations qu’imposent ces périodes de maturité et d’âge avancé.

3 grands axes de réflexion sont envisagés : 

  • La santé mentale et émotionnelle des femmes en période de transitions de la cinquantaine et de la soixantaine (dont la ménopause, les séparations et changements de responsabilités familiales et la retraite professionnelle), dans la mesure où elles peuvent être sources d’une grande anxiété, mais aussi participer au contraire d’une libération psychologique favorisant la créativité. 
  • La vulnérabilité des femmes qui subissent lors de cette période aussi des formes de violences souvent invisibilisées, telle que la violence transgénérationnelle exercée par leurs propres enfants, ou le fait de rester prisonnières de relations abusives liées à des dimensions sociales, économiques et culturelles qui rendent les mécanismes de sortie complexes.
  • La capacité de création et de sublimation au féminin, car malgré tous les facteurs de vulnérabilité et de risques potentiels, de plus en plus de femmes en âge avancé deviennent des références culturelles et artistiques, prouvant qu’il n’y a pas d’âge pour créer et innover. Le vieillissement n’entrave pas la créativité, il peut même la renforcer, que ce soit dans les domaines artistiques, intellectuels, ou professionnels : de nouvelles ressources peuvent être mobilisées pour favoriser l’innovation par la valorisation de l’expérience (création d’entreprise, transmission de connaissances, mentorat…).     

Nous nous demanderons également comment encourager l’épanouissement et les réalisations créatives des personnes à ces âges nouveaux que représentent les décennies à vivre en période de vieillesse au-delà de 50 ans.      

De nombreuses femmes prennent plaisir à transmettre leurs connaissances et compétences aux générations suivantes, notamment par le biais de l’enseignement ou de l’écriture. Elles s’engagent dans des causes sociales et artistiques, s’impliquent dans des projets collectifs, solidaires ou artistiques dans un mouvement où trouvent à s’entremêler créativité et contribution à la société. Au-delà de l’épanouissement personnel qui s’y trouve engagé, ce sont aussi les ressources cognitives, mentales et psychiques de ces femmes vieillissantes qui, sous l’effet de ces stimulations gratifiantes, pourraient s’y voir quelque peu préservées.      

Nous soutenons que le propre du féminin se tient précisément dans cette force créative et innovante, favorisé par la sublimation du champ émotionnel au travers des expériences de vie. Nous espérons que ce colloque participera à le faire reconnaître et croître davantage.

Programme & inscriptions  : ici

Contact

Virginie Jacob Alby – Enseignante chercheure habilitée à l’UCO Bretagne Nord

Virginie Jacob Alby
vjacobal@uco.fr
0296444646

Robustesse versus performance

Olivier Hamant est chercheur en biologie et biophysique et directeur de l’institut Michel-Serres. Il se fait connaître depuis quelques années du grand public avec le concept de « robustesse », qu’il pose comme valeur centrale d’un modèle du mouvement doux. À partir de ses travaux, il a étendu ses réflexions à d’autres champs, et propose ainsi notamment un modèle de société qui s’inspire du vivant. Dans l’émission « La terre au carré » du 5 janvier 2026 (texte et accès au podcast ci-dessous), il rend ses idées principales accessibles. A écouter pour continuer à penser – et à la suite, si plus d’affinité, plonger dans la lecture (biblio tout en bas) !

Plutôt que de chercher la performance, l’efficience et l’efficacité, le biologiste Olivier Hamant propose que l’on s’inspire du vivant pour suivre le principe de robustesse. Ne pas fonctionner de façon optimale, mais de façon robuste, c’est être prêt à s’adapter au monde qui change.

Avec

  • Olivier Hamant, directeur de recherche à l’INRAE, au laboratoire de reproduction et développement des plantes à l’ENS Lyon.

Olivier Hamant est biologiste, et a travaillé sur la biologie cellulaire des fleurs. En 2010, il étudie un paradoxe : pourquoi les fleurs d’un arbre se ressemblent-elles sans être identiques, et parviennent tout de même à être reproductibles ? La ressemblance des fleurs ne repose pas que sur un programme génétique, mais sur le processus de création des fleurs. C’est leur hétérogénéité initale qui les amènes a pousser à des moments différents, avec des tailles différentes. Ces différences créent des « rencontres » entre fleurs qui finissent par se ressembler. Hamant découvre alors un des ingrédients du principe de robustesse :l’hétérogénéité, la friction, permettent la vie. Il assimile alors d’autres règles du vivant comme la lenteur, l’incohérence, la redondance, dans le principe de robustesse.

Le principe de robustesse est l’inverse de la performance. Quand on observe le vivant, on voit que tous les systèmes fonctionnent en sous-optimalité, ils ne sont pas tout à fait efficaces ni efficients. C’est ce qui leur permet d’être durables, de continuer à vivre avec les fluctuations de leur environnement. Olivier Hamant nous invite à appliquer ce principe de robustesse à nos vies et nos organisations.

Dans un monde de plus en plus fluctuant, nous devons tourner le dos à la recherche de performance qui fragilise nos organisations. Nous ne pourrons jamais prévoir l’avenir, mais devons rester adaptables à toute situation. C’est pour cela que nous devons fonctionner en sous-optimalité : nos organisations ont besoin de jeu, de marge de manoeuvre pour s’adapter continuellement. Pour façonner un système robuste, il faut écouter et intégrer tous les points de vue, s’enrichir des diversités, des incohérences.

Quand les plantes nous enseignent l’art de la « sous-optimalité »

Pourquoi les plantes sont-elles vertes et non noires comme des panneaux solaires ? Cette question, en apparence anodine, révèle l’un des secrets fondamentaux du vivant. Comme l’explique Olivier Hamant, si les végétaux arboraient une couleur noire, ils absorberaient l’intégralité de la lumière solaire, maximisant ainsi leur rendement énergétique. Mais leur teinte verte signifie qu’elles ne captent que le rouge et le bleu de l’arc-en-ciel, reflétant le vert : un « gaspillage » énorme de ressources.

Ce prétendu gaspillage est en réalité une stratégie de survie magistrale. La photosynthèse, processus fondamental de la vie sur Terre, incarne parfaitement cette logique de la robustesse : « Il y a beaucoup de redondances, il y a une enzyme qui est incohérente, la Rubisco qui va fixer du carbone, mais aussi de l’oxygène, enfin c’est quand même le bazar complet », s’amuse le chercheur. Cette apparente inefficacité permet aux plantes de vivre avec les fluctuations, de résister aux pics de luminosité et aux grandes variations quotidiennes et saisonnières.

L’observation des fleurs a constitué le point de départ de cette réflexion. Comment une fleur parvient-elle à maintenir une forme reconnaissable dans un environnement constamment changeant ? Contrairement à une « armoire Ikea » assemblée selon une notice précise, chaque fleur est unique à l’échelle cellulaire, « comme un flocon de neige ». Les cellules en croissance mobilisent leurs hétérogénéités pour générer des conflits mécaniques riches en informations, permettant à l’organe de savoir où il en est et d’ajuster sa forme. La diversité devient alors la clé de la stabilité.

Le piège mortel de la suroptimisation

Le culte de la performance ne se contente pas d’être inefficace à long terme : il devient carrément destructeur. Le biologiste rappelle la définition moderne de la performance, dévoyée par les contrôleurs de gestion : « la somme de l’efficacité et de l’efficience », soit atteindre son objectif avec le moins de moyens possibles. Ce qui était initialement « l’art de bien faire » s’est transformé en logique mécanique où « le bien est devenu le bien réglé ».

Dans le sport de compétition, cette dérive atteint des sommets dramatiques. Le dopage en est l’illustration la plus criante : « Quand on fait du sport de compétition, on ne voit plus qu’un seul objectif à atteindre, quitte à détruire tout le reste, y compris son corps », observe le biologiste. Il cite la loi de Goodhart : « Quand une mesure devient une cible, elle cesse d’être fiable. » La focalisation exclusive sur la performance transforme le sport en machine à broyer les individus.

Mais c’est peut-être en géopolitique que les leçons de robustesse sont les plus urgentes. Olivier Hamant s’appuie sur le témoignage du diplomate britannique Rory Stewart, relatant l’occupation de l’Irak en 2003. Là où les Anglo-Américains tentaient de tout contrôler, générant insécurité et chaos, les Italiens « restent dans leur caserne », adoptant une approche de sous-optimalité qui s’est révélée bien plus pacificatrice. Face aux Trump, Poutine, Netanyahou et autres « aficionados de la performance« , le chercheur est catégorique : « Ça ne marche que dans un monde stable et abondant en ressources. Un parasite dans un monde qui devient fluctuant avec des pénuries chroniques de ressources tombe. » Une prédiction qui prend des allures prophétiques au regard de l’actualité vénézuélienne et des soubresauts autoritaires mondiaux.

La robustesse comme projet politique

Loin d’être un concept purement descriptif, la robustesse peut devenir un véritable programme politique. Pour Olivier Hamant, cela passe d’abord par une réhabilitation de l’incohérence : « Le dialogue, c’est faire chanter les incohérences, ce sont les désaccords féconds », affirme-t-il en référence à Patrick Viveret. Les conventions citoyennes sur le climat en ont fourni la preuve : 150 personnes tirées au sort, incluant même des négationnistes, ont produit des propositions plus ambitieuses que les experts. La diversité des points de vue, loin de paralyser l’action, la renforce.

Le chercheur prône également une relecture urgente de Darwin, trop longtemps réduit à la « sélection du plus fort ». Or, dans L’Affiliation de l’homme (1871), Darwin emploie 70 fois le mot « sympathie » et décrit de nombreux cas de coopération, d’escargots qui s’entraident aux comportements solidaires. « On l’a un peu raté là Darwin, on a juste prélevé ce qui nous convenait dans la révolution industrielle », regrette le biologiste. Réhabiliter cette lecture plus nuancée, c’est redonner à l’évolution sa véritable complexité, faite autant de coopération que de compétition.

Au niveau territorial, des signes encourageants émergent. Contrairement aux gouvernements nationaux et supranationaux, « les politiques plus territoriaux vivent dans le territoire avec l’effectuation, et en fait ça ne marche pas, la performance ». Les collectivités locales, confrontées quotidiennement à la complexité du réel, redécouvrent empiriquement les vertus de la robustesse. Les conventions territoriales pour le climat essaiment, portant la preuve que d’autres voies sont possibles.

Face à la polarisation extrême de ce début 2026, Olivier Hamant ne cède ni au pessimisme ni à l’optimisme béat. Il observe simplement que les systèmes suroptimisés, « ça casse », relevant une forme de « justice cosmique ». Et surtout, il nous rappelle cette phrase essentielle : « Un arbre qui tombe fait plus de bruit qu’une forêt qui pousse. Il ne faut pas oublier la forêt qui pousse. » Une invitation à porter notre attention sur les alternatives qui germent discrètement, loin du fracas médiatique, et qui dessinent peut-être déjà le monde de demain.

Pour en savoir plus, écoutez l’émission…

À lire :

  • L’Entreprise robuste : Pour une alternative à la performance, Olivier Hamant, Olivier Charbonnier et Sandra Enlart. Odile Jacob, février 2025
  • De l’incohérence : Philosophie politique de la robustesse, Olivier Hamant. Éditions Odile Jacob, mars 2024
  • Antidote au culte de la performance : La robustesse du vivant, Olivier Hamant. Éditions Gallimard, août 2023
  • Manifeste pour une santé commune : Trois santés en interdépendance : naturelle, sociale, humaine, Olivier Hamant, François Collart Dutilleul, Ioan Negrutiu, Fabrice Riem, Emmanuel Druon et Patrick Degeorges, Paris, Les Éditions Utopia, mai 2023
  • La Troisième voie du vivant, Olivier Hamant. Éditions Odile Jacob, février 2022

« Viol et consentement : ce que le législateur ne dit pas », par V.Zagury et « La Déprise » par Clotilde Leguil.

En France, une loi historique intégrant explicitement la notion de consentement dans la définition pénale du viol et des agressions sexuelles a été adoptée à l’automne 2025. L’analyse (reproduite dans son intégralité ci-dessous) par l’avocat Victor Zagury nous intéresse car elle ouvre des pistes de réflexion pertinentes à la suite de sa promulgation. Les situations qui seront portées devant la justice permettront probablement d’affiner et préciser les contours du concept de « consentement ».

Il reste et restera toutefois une question de fond : jusqu’où voulons-nous aller dans la volonté de codifier et contracter nos relations humaines ? Est-ce une protection nécessaire ou le signe d’un appauvrissement de notre manière de vivre ensemble ?

Le remarquable livre de Clotilde Leguil dont je partage les coordonnées aussi, ci-dessous, nous donne des éléments pour penser ces questions. Il éclaire de façon fine et sensible la façon dont quelqu’un peut perdre prise sur lui-même dans une relation inappropriée, et comment il peut retrouver sa pensée et son désir. Le texte de Clotilde Leguil est à la fois conceptuel et humain, utile autant pour les professionnels que pour toute personne ayant vécu une relation d’emprise.

 » L’événement amoureux, lorsqu’il nous arrive, produit un bouleversement qui est déprise de soi. Mais se déprendre conduit parfois à ne plus savoir jusqu’où consentir à l’autre. Quels sont les ressorts intimes de l’obéissance qui s’instaure alors ?

Interrogeant le rêve de fusion dans l’amour, cet essai déchiffre l’énigme de la servitude volontaire dans le champ de l’intime. Refuser le bouleversement de la rencontre est pourtant une autre servitude. Les grandes figures de libertins révoltés, de Dom Juan à Valmont, n’incarnent-elles pas des désobéissances illusoires, où la pulsion écrase le désir ?
Instaurant un dialogue inédit entre Lacan et Camus autour des figures d’Antigone et de Sade, Clotilde Leguil dégage un nouvel art de la désobéissance, qui a pour finalité de ne pas céder sur son désir. Elle redonne ainsi au consentement son étoffe temporelle, pensant son devenir comme toujours marqué par l’histoire de chacun. Loin de se réduire à un contrat, le consentement est appelé à se métamorphoser afin que la puissance d’agir du sujet vienne à se réaliser. »

Agrégée et docteure en philosophie, Clotilde Leguil est professeure au Département de psychanalyse de Paris-8 et
psychanalyste, membre de l’École de la Cause freudienne. Depuis
Les Amoureuses (Seuil, 2009) jusqu’à L’Ère du toxique
(PUF, 2023), en passant par Céder n’est pas consentir (PUF, 2021), elle explore les silences et les zones d’ombre de l’intime.

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Viol et consentement : ce que le législateur ne dit pas

paru le 4 décembre 2025, Victor Zagury , Avocat / Maître de conférences, original ici .

Depuis le 6 novembre 2025, le mot consentement fait officiellement son entrée dans le Code pénal dans la section consacrée au viol et aux autres agressions sexuelles. « Au sens de la présente section, le consentement est libre et éclairé, spécifique, préalable et révocable » (Article 222-22 du Code pénal). Le consentement n’est plus uniquement dans l’ombre de son double négatif, le non-consentement. Il n’est plus simplement déduit en creux des hypothèses de « violence, contrainte, menace ou surprise ». Il s’affirme positivement et de manière autonome dans le premier texte consacré aux infractions sexuelles.

Les esprits rigoureux feront remarquer que :

  1. La notion n’a toujours pas de définition claire. Qu’est-ce que le consentement ? L’expression d’une volonté positive ? Un accord ? une autorisation ? une acceptation ?
  2. Son apparition se fait au sein d’un texte introductif (l’article 222-22 du Code pénal) et non dans le texte même qui définit le viol (l’article 222-23 du Code pénal).
  3. La réforme est principalement à droit constant venant simplement consolider les acquis jurisprudentiels.

Pour autant, le législateur pose pour la première fois dans notre Code pénal quatre caractéristiques essentielles destinées à tracer les contours de ce qu’est le consentement. L’avancée est indéniable. Le mot consentement était jusque-là le grand absent de cette qualification criminelle.

Assiste-t-on à un véritable changement de paradigme inspiré de certains modèles étrangers (la Suède et l’Espagne notamment) ? La réforme permet-elle réellement de déplacer le curseur et de recentrer le débat sur le consentement et non plus uniquement sur le viol en tant qu’acte de violence ? Le législateur s’est-il confronté aux problématiques majeures qui concentrent l’essentiel des difficultés :

  • la définition du mode d’expression du consentement : tacite ou explicite ?
  • la définition de la contrainte et de ses héritiers : l’emprise et le contrôle coercitif.

À l’étude, ce que dit le législateur est intéressant.

Ce que dit le législateur

  • « UN CONSENTEMENT LIBRE ET ECLAIRÉ ». Un consentement est d’abord l’expression d’une volonté émise par une personne apte à exprimer sa volonté, en capacité de s’engager. Pour cette raison, le législateur commence par préciser que le consentement doit être libre et éclairé. L’on consent en pleine connaissance de cause. Pas dans un état d’épuisement ou d’alcoolisation avancée. Pas sous l’effet d’une substance de nature à anéantir son libre arbitre. Pas sous la menace ou dans la confusion. Celui qui consent est lucide, clairvoyant dans la compréhension de ce qui se joue.
  • « UN CONSENTEMENT SPECIFIQUE ». Un consentement est ensuite l’expression d’une volonté ciblée et précise. Juridiquement le consentement porte ici sur un périmètre déterminé. À ce titre, le législateur nous indique que le consentement doit être spécifique en ce sens que l’on consent à un partenaire pour une relation identifiée et pas aux hypothétiques relations ultérieures. L’on consent à un acte et pas à tous les actes. Ainsi, dans un contexte de relation consentie, une pratique peut parfaitement être refusée et le fait de passer outre le refus caractérise l’élément matériel du viol.
  • « UN CONSENTEMENT PREALABLE ». Un consentementest nécessairement antérieur à l’acte puisqu’il incarne justement cet élément clef qui permet de le valider. C’est donc en toute logique que la loi pénale indique que la volonté doit s’exprimer avant et non postérieurement à l’acte.
  • « UN CONSENTEMENT REVOCABLE ». Le consentement n’est pas un abandon du pouvoir de choisir, une volonté irrécupérable exprimée une fois pour toute par une personne qui capitulerait jusqu’à la fin. Le consentement est révocable. Celui qui consent peut, à tout moment, reprendre sa volonté et demander que l’acte initialement consenti cesse. Cette révocabilité n’aura pas pour effet d’invalider les échanges consentis antérieurement mais simplement de signifier un point d’arrêt à un acte que l’un des partenaires ne souhaite plus voir perdurer. Le consentement à l’acte sexuel n’est pas un consentement au sens civil du terme qui obligerait jusqu’au terme d’un engagement. C’est une volonté qui peut faire et se défaire en cas de mouvement contraire.

Les caractéristiques ainsi précisées sont importantes en ce qu’elles posent un cadre clair autour d’une notion clef. On sait qui consent (l’individu éclairé) quand (préalablement à l’acte) à quoi (un consentement spécifique) et jusqu’à quand (jusqu’à que la personne en décide autrement puisque le consentement est révocable). On sait donc désormais beaucoup de choses. Il manque peut-être l’essentiel pour changer réellement de paradigme : comment s’exprime le consentement (expressément ou tacitement) et comment se contrôle sa validité. Si ce que dit le législateur est intéressant, ce qu’il ne dit pas l’est encore d’avantage.

Ce que ne dit pas le législateur

Associé à l’exigence d’un consentement spécifique, le consentement explicite aurait signifié clairement que le consentement ne se déduit pas et ne se devine pas. Il ne s’interprète pas. Il doit s’énoncer clairement. Il ne peut simplement découler de l’appréciation, par essence subjective, d’une scène. Il doit constituer l’expression claire et indiscutable d’une volonté qui s’exprime sans le moindre doute possible. Concrètement, la personne exprime son consentement à l’acte sexuel à l’écrit ou à l’oral. Elle indique, elle verbalise, elle se positionne. A défaut, point de consentement. Seul un oui est un oui.

Certes le législateur a débusqué le silence et en a férocement réduit la portée en indiquant que le consentement « ne peut être déduit du seul silence ou de la seule absence de réaction de la victime ». Pour autant il n’a pas éradiqué le silence. Et il n’a pas voulu ou osé aller au bout de la démarche en consacrant l’exigence d’un consentement explicite. L’implicite demeure une circonstance susceptible de s’agréger au silence et de valider l’hypothèse d’un consentement. Lorsque la loi prend la peine de préciser que « le seul silence » ne peut suffire, c’est une manière indirecte de nous indiquer que ce silence peut être complété. Par un geste, par un regard, par une attitude. Le législateur ne le dit pas directement mais il le sous-entend : « il (le consentement) est apprécié au regard des circonstances ». Se maintient donc, entre les lignes, un espace propice à la non verbalisation et donc à la divergence d’interprétation. Une zone grise dans laquelle peut se glisser une incompréhension.

Le tacite peut s’inviter dans une tournure de phrase comme dans un geste. Les « on va chez moi », « tu montes prendre un dernier verre », « je te raccompagne », sont susceptibles de faire l’objet d’interprétations diverses et variées. En fonction du genre, de l’âge, du lieu d’habitation, de l’expérience, de l’éducation, l’absence de message de l’un demeurera mal décodé et indéchiffrable pour l’autre. Une main frôlant le dos, une tête posée sur une épaule, une caresse constituera un indice de consentement à l’acte sexuel pour l’un et rien d’autre qu’un accident, un moment de tendresse ou d’amitié pour l’autre. Et de la rencontre du tacite et du silence pourra naître l’incompréhension.

Sortir du dilemme de l’interprétation pourrait inciter à poser l’exigence d’un consentement explicite. Ce modèle présenterait le mérite indéniable de limiter les zones de tensions : le consentement doit s’exprimer de manière expresse à l’oral (par un mot, une formule, une parole) ou à l’écrit. Il doit nommer l’enjeu et le sens du consentement. À défaut, ceci n’est pas un consentement.

L’inconvénient d’une telle exigence serait d’aboutir à une contractualisation excessive de la relation sexuelle. S’il peut apparaître complexe et peu naturel de devoir systématiquement nommer les choses, rien n’interdit de reprogrammer nos logiciels et de penser autrement la balance des intérêts en conflit. Doit-on continuer à sacrifier l’intégrité physique des uns pour préserver le désir des autres ? Les contraintes du formalisme couplées à la crainte d’une américanisation du droit font-elles le poids face aux destins qui s’échouent en justice ? Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement. Et les mots pour le dire arrivent aisément.

À peine cette première difficulté esquissée, apparaît déjà un second point de crispation : l’appréciation de l’intégrité du consentement exprimé et la question de son intégration dans une relation qui peut être asymétrique.

Contrainte morale, emprise et contrôle coercitif : tous les oui ne sont pas des oui. L’expression d’un consentement n’est pas suffisante en soi. Elle ne constitue pas un examen de l’intégrité du consentement exprimé. Or, il apparaît essentiel de vérifier si ce dernier émane d’une personne qui n’est pas sous contrainte, sous emprise (analyse centrée sur le comportement de la victime) ou sous « contrôle coercitif » (analyse centrée sur les stratégies déployées par l’auteur de l’infraction). Aucun de ces outils n’est aujourd’hui clairement défini par le droit pénal. Or, la simple référence à un consentement « libre et éclairé » apparaîtra probablement insuffisante à rendre compte des logiques de domination et de pouvoir qui peuvent être présentes dans le cadre de violences sexuelles.

  • Si la contrainte figure dans la loi, le législateur s’est bien gardé d’en préciser les contours. “Il n’y a pas de consentement si l’acte à caractère sexuel est commis avec (…) contrainte(…)” (Article 222-22 alinéa 3 du Code pénal). “Tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, ou tout acte bucco-génital ou bucco-anal commis (…) par (…) contrainte (…) est un viol” (Article 222-23 du Code pénal).Le législateur aurait-il dû se servir de la réforme pour y inscrire les concepts d’emprise et de contrôle coercitif ? Est-ce un refus d’obstacle ou un déni ? Car la notion d’emprise, cet état de sujétion psychologique rendant impossible l’expression d’un consentement valide, vient souvent en renfort appuyer la contrainte : dans des expertises (psychologiques ou psychiatriques), dans des réquisitoires, dans des ordonnances de mise en accusation, dans des plaidoiries, dans des arrêts de Cours criminelles, dans la presse. Mais toujours pas dans le texte définissant le viol. Libre alors à chacun d’y aller de sa petite définition personnelle.
  • Le “contrôle coercitif” commence lui aussi à taper à la porte du droit pénal. Il a pu être mentionné dans un rapport de l’Assemblée nationale mais également dans certaines jurisprudences. À ce titre, la Chambre des appels correctionnels de Poitiers, le 31 janvier 2024 a posé une première définition de ce concept psycho-social : la somme des agissements qui « pris isolément peuvent être relativisés. Identifiés, listés et mis en cohérence, ils forment un ensemble : les outils du contrôle coercitif ». En un mot, l’assemblage de la contrainte, de l’humiliation, de la surveillance et de l’isolement destiné à créer une situation de dépendance et de subordination.

En définitive, la réforme se veut sage. Elle pose un système hybride à la croisée du consentement positif (de l’article 222-22 du Code pénal) et du consentement négatif (de l’article 222-23 du Code pénal). Certains déplorerons que le consentement positif n’ait pas pris plus de place voire toute la place. Ils regretteront probablement la double esquive de l’explicite et de la définition de la contrainte sous toutes ses formes. D’autres, conscients de l’extrême difficulté de la tâche, préféreront féliciter l’avancée symbolique majeure. « Cette consolidation (…) a l’avantage de centrer le débat judiciaire, et donc l’écho qu’il peut avoir dans la société, sur cette réalité que le viol, comme les autres agressions sexuelles, est avant tout, un viol du consentement. Alors que les représentations du viol comme un acte de violence commis dans la rue par des inconnus sont prédominantes (…) » (Avis du Conseil d’État en date du 11 mars 2025). Un premier pas donc. Essentiel. Mais pas encore un pas de géant.

Le billet de Mosimann

Si les billets de Mosimann les mercredis matin sur France Inter sont d’une douceur et d’une puissance incroyables, celui de ce matin a encore plus retenu mon attention. Combien de mes patients consultent pour « changer » ou vouloir que le monde et l’autre changent… De cette difficulté de laisser aller… Je vous offre ce billet à mon tour.

Sur France Inter du 10 décembre 2025, Le « Je t’aime » de Lara Fabian mixé avec les rythmes électro tech de DJ Mehdi, original ici .

 » Il y a des histoires où l’on croit encore que l’amour peut tout.

Qu’il soulève, qu’il répare, qu’il redonne souffle.

Qu’une présence peut suffire à renverser le destin.

On s’invente des trucs complètement dingues, genre croire qu’on peut réparer quelqu’un alors qu’on n’a jamais eu les outils pour soi-même.

Allez venez, on se le dit une bonne fois pour toutes.

On ne peut pas sauver quelqu’un qui se noie si lui-même refuse d’apprendre à respirer.

On s’use, on s’abîme.

On confond patience et sacrifice, loyauté et renoncement.

On dit « je t’aime » en espérant qu’il entende « je t’aide ».

On dit « je suis là » quand, au fond, on voudrait juste dire « j’y arrive pas ».

Et puis un jour, la vérité tombe, simple, brutale :

On ne peut pas sauver l’autre.

Pas d’une addiction, pas d’une emprise,

pas d’un homme qui manipule ni d’une femme qui dévore,

pas de ces violences invisibles qui rampent derrière un

« t’es la seule qui me comprenne ».

On ne sauve pas quelqu’un qui confond l’amour et le pouvoir.

On ne sauve pas quelqu’un qui, pour tenir debout, a besoin qu’on tombe.

Alors il faut apprendre le courage le plus ingrat :

dire « je t’aime » une dernière fois.

Un « je t’aime » comme un cri,

un « je t’aime » qui s’ouvre comme une porte,

un « je t’aime, mais je te libère ».

C’est peut-être ça, en fait, le plus grand geste d’amour qu’on puisse faire : partir !

Partir pour se sauver soi-même,

Sauver la personne qu’on a été, la personne qu’on avait presque effacée sous les excuses, sous les nuits blanches

Je voudrais dire, ce matin, à ceux qui vivent sous emprise, sous l’ombre d’un regard qui juge, d’une main qui contrôle, d’une voix qui casse :

Vous n’êtes pas fous.

Vous n’êtes pas fragiles.

Et vous n’êtes pas seuls.

Alors on ne peut pas vous sauver, non.

Mais on peut marcher près de vous, vous prêter nos mots, vous confier notre souffle, jusqu’au moment où vous déciderez de partir.

Je voudrais dire aussi à ceux qui aiment quelqu’un qui se détruit :

Vous n’avez pas échoué.

Vous avez aimé du mieux possible.

Mais l’amour ne guérit pas à la place de l’autre

Ce matin, j’ai rêvé de Lara Fabian,

parce qu’aucune autre n’a su dire cet impossible-là,

ce « je t’aime » qui tremble, qui serre, qui libère.

Cette chanson a tout compris avant nous.

Et quelque part, entre deux battements, j’ai rêvé que DJ Mehdi ajoutait sa lumière à ce vertige-là. » « 

https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-billet-de-mosimann/le-billet-de-mosimann-du-mercredi-10-decembre-2025-7298240

Réseaux sociaux : vers une politique de la résistance cognitive, par Asma Mhalla

« Résistance cognitive ». Si cette expression s’est diffusée dans plusieurs domaines (neurosciences, TCC, thérapies comportementales et cognitives, théories de la dissonance cognitive de Festinger, …) pour décrire la difficulté à modifier croyances, schémas ou interprétations, Asma Mhalla, politologue et essayiste, l’utilise dans un autre sens, celui de s’opposer et refuser une influence. Article passionnant publié par l’Institut Montaigne, think tank français. A lire.

Publié le 5 novembre 2025, original ici.

Le 28 octobre 2025 à l’Élysée, Emmanuel Macron lançait un grand débat autour des réseaux sociaux et de leurs impacts sur la démocratie. Comment refaire nation dans une ère politique de la dislocation du lien ? Dans cette tribune inspirée de son essai Cyberpunk, Asma Mhalla, présente lors des échanges, offre une approche géopolitique appelant à l’émergence d’une doctrine française de la « liberté cognitive ». Cette ambition peut s’incarner de manière simple et immédiatement intelligible à travers une campagne de santé publique structurante : « Cinq secondes avant de cliquer » pour réapprendre à suspendre, à vérifier, à penser. En bref, faire de la souveraineté un réflexe de défense citoyen.

Le 28 octobre 2025, Emmanuel Macron annonçait le lancement d’un grand débat national sur les réseaux sociaux, soulignant la nécessité d’un dialogue collectif autour de leurs effets sur la démocratie, la santé mentale et la cohésion sociale. Aucune démocratie européenne n’avait, jusqu’ici, politisé aussi frontalement la question de la souveraineté technologique comme fait social total. Cela marque une prise de conscience : les réseaux sociaux relèvent du champ de notre souveraineté nationale mais aussi individuelle c’est-à-dire notre souveraineté attentionnelle et cognitive. En somme, notre capacité à être libres. Libres de penser, de s’émanciper, de dire, de décider la nature et la couleur de notre avenir.

Les réseaux sociaux relèvent du champ de notre souveraineté nationale mais aussi individuelle c’est-à-dire notre souveraineté attentionnelle et cognitive.

À l’aune de leur changement d’échelle fulgurant, au gré de leurs modèles économiques d’engagement – contraire à l’essence même de ce que doit être une information juste -, de l’évolution des agendas idéologiques de leurs propriétaires, ils se sont mués en infrastructures civilisationnelles privées, lieux où s’organisent la perception, le jugement, la mémoire collective et la colère.

Ils recomposent ainsi la manière dont une nation se perçoit, se pense, s’émeut et se gouverne. Ce n’est donc pas d’un problème technique qu’il s’agit mais d’une mutation idéologique et géopolitique du nouveau siècle politique dont il nous faut prendre acte. Il n’y aura pas de solution simple, rapide ou magique. Le problème ainsi posé est à appréhender selon une approche systémique, multifactorielle et profondément transfrontalière.

« Fluxcratie » ou la dictature du flux

L’expression « réseaux sociaux » ne dit rien en soi. Elle rassemble des dispositifs hétérogènes – espaces d’expression, plateformes de communication, infrastructures d’influence – dont les logiques économiques, techniques et politiques diffèrent. LinkedIn n’est pas X ; Reddit n’est pas TikTok. Leur impact ne tient pas à la nature du réseau mais à l’architecture algorithmique qui régule la vitesse et la visibilité des flux. Les plateformes dominantes reposent sur un modèle d’engagement maximal : plus un contenu divise, plus il circule, plus il rapporte. C’est cette économie de la polarisation, et non la sociabilité numérique elle-même, qui produit les effets délétères observés : colère, panique morale, désinformation, complotisme, sentiment d’impuissance. À l’inverse, des réseaux coopératifs ou non indexés à l’économie de l’attention montrent qu’un usage démocratique du numérique est possible : forums, plateformes fédérées, espaces contributifs. Mais ces modèles restent marginaux, écrasés par la puissance des géants technologiques dont l’expérience intégrée du divertissement verrouille l’usage. Le problème n’est donc pas le réseau mais la gouvernance du flux : qui décide de ce qui circule, à quelle vitesse, et selon quelle logique de mise en visibilité ou d’invisibilisation.

Rappelons également s’il était nécessaire que les réseaux sociaux ne sont pas des espaces publics mais des environnements privés, d’expression collective. L’espace public repose sur l’égalité d’accès, la délibération et la responsabilité commune. Les plateformes, elles, obéissent à une souveraineté d’entreprise : leurs propriétaires fixent les formats, les seuils de tolérance, les priorités de diffusion, les degrés de censure. Le citoyen y parle comme « utilisateur » sous contrat, non comme sujet politique. La liberté d’expression y est tolérée tant qu’elle alimente le flux ou ne contredit pas la ligne implicite du propriétaire de l’espace, rejouant la dialectique marxienne entre infrastructure et superstructure [manière dont la production de la vie matérielle conditionne le processus de vie social, politique et intellectuel, qui justifie et informe en retour la production de vie matérielle]. Confier la délibération démocratique à ces plateformes revient à déléguer une fonction régalienne, la démocratie s’exerce alors dans un espace qui n’est plus le sien.

Enfin, rappelons que les réseaux sociaux n’ont pas créé la crise démocratique. Ils l’ont amplifiée et révélée puis instrumentalisée. Bien avant Facebook ou TikTok, la démocratie s’était épuisée dans deux directions : celle du politique et celle du collectif. L’épuisement du politique vient de la substitution progressive de la représentation par la gestion. L’épuisement du collectif vient de l’individualisme érigé en valeur morale et de la marchandisation du lien social. Les plateformes ont prolongé ces tendances jusqu’à leur point de rupture. Elles n’ont pas détruit le politique, elles en ont produit le simulacre.

La fluxcratie, que je définis dans Cyberpunk – Le nouveau système totalitaire, décrit ce nouveau régime de pouvoir, la dictature du flux, fondé sur la circulation ininterrompue des signes. La souveraineté ne s’exerce plus tout à fait par la loi mais par la maîtrise des flux de données, d’images, d’émotions. C’est une domination par la vitesse. Tout s’y dissout avant de pouvoir être compris, pensé. La tyrannie du bruit permanent dicte le tempo du pouvoir : gouverner devient commenter. Ceux qui occupent l’espace public – responsables politiques, journalistes, influenceurs – ne peuvent plus ignorer leur responsabilité dans ce vacarme permanent. L’exemplarité de la parole devient une condition de la survie démocratique.

Bien avant Facebook ou TikTok, la démocratie s’était épuisée dans deux directions : celle du politique et celle du collectif. L’épuisement du politique vient de la substitution progressive de la représentation par la gestion. L’épuisement du collectif vient de l’individualisme érigé en valeur morale et de la marchandisation du lien social.

D’autant que ces plateformes sont aussi devenues les vecteurs d’un projet idéologique. Côté chinois, TikTok incarne une stratégie d’influence soupçonnée d’être au service d’un projet d’État tandis qu’aux États-Unis, la galaxie techno-libertarienne, portée par Elon Musk, Peter Thiel, J.D. Vance ou Curtis Yarvin, promeut un imaginaire autoritaire et néoréactionnaire. Leur récit, hérité du « Dark Enlightenment« , conjugue culte du génie individuel, mépris des institutions, darwinisme cognitif et accélérationnisme technologique.

La démocratie libérale est perçue comme une anomalie à corriger. Sous le masque de la liberté d’expression absolue, ces plateformes diffusent une idéologie qui remplace la médiation démocratique par la viralité brute. Ainsi gouvernés, c’est-à-dire mal, les réseaux sociaux fonctionnent comme des technologies de masse au sens d’ingénierie sociale. Ils coordonnent, synchronisent, mobilisent. Ils permettent la propagande, le recrutement, la radicalisation, sans structures ni hiérarchie, par affinité algorithmique. Un signe devient émotion, une émotion devient adhésion. L’idéologie circule comme réflexe. De l’autre côté du spectre, la censure n’y opère plus par la répression ou par silenciation directe mais par opérations d’intimidation (les milices numériques se coordonnent puis attaquent leurs cibles sous forme de raids numériques), saturation attentionnelle et détérioration cognitive (brain rot). Dans le bruit permanent, les signes prolifèrent et saturent : trop de messages, trop de contenus, trop d’alertes, trop d’émotions contradictoires pour qu’une pensée puisse se fixer. Contrôler les masses passe désormais par la saturation des esprits. Et c’est peut-être la forme la plus redoutable de censure, celle qui, sous le masque de la liberté absolue, neutralise la possibilité même de penser. Bien que la doxa dominante aime parler de « chaos », je préfère parler d’un nouvel ordre technopolitique à l’agenda très clair, lisible, parfaitement autoritaire qui prendrait les allures du désordre alors qu’au fond, nous ne faisons que rejouer indéfiniment la dialectique du dominant et du dominé.

Ce régime attentionnel produit une forme de totalisation nouvelle. Les réseaux sociaux, augmentés des intelligences artificielles et demain des métavers ou des implants neuronaux, cherchent à occuper l’ensemble du champ mental. Leur puissance ne réside pas dans chaque technologie isolée mais dans le continuum qu’elles forment. Les réseaux capturent l’attention, les IA modélisent la pensée : ensemble, elles ferment la boucle. Le réseau nourrit l’IA ; l’IA restructure le réseau. Cette interdépendance fabrique un écosystème sans extérieur où perception, production et cognition se confondent. L’utilisateur devient un nœud de données. Le smartphone est son interface vitale ; la super-app son environnement clos. La boucle attentionnelle et cognitive devient une forme de pouvoir total : une architecture qui façonne artificiellement le réel avant même qu’il ne soit perçu.

Partant, la puissance et la souveraineté d’un État se mesurera à l’avenir à la maîtrise des architectures mentales. Les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle forment le cœur d’une nouvelle forme politique totale, celle des « empires cognitifs« .

Un nouvel ordre géopolitique : les Empires cognitifs

De ce point de vue, les plateformes sont les vecteurs d’un nouvel impérialisme cognitif : elles exportent des modèles de société autant que des produits. La bataille n’est donc pas seulement économique ou technologique mais anthropologique.

La dimension idéologique et technique se voit donc triplée d’une dimension géopolitique puisque ces infrastructures structurent les rapports de force entre puissances. Les États-Unis et la Chine ne s’affrontent pas seulement pour les routes maritimes ou les micro-puces mais aussi pour le contrôle des architectures cognitives : TikTok, X, Meta, OpenAI ou WeChat sont autant d’outils d’influence civilisationnelle. À travers la maîtrise des flux d’attention, chaque bloc cherche à imposer ses valeurs, ses récits, ses émotions.

Une nouvelle figure politique dominante, l’hegemon du XXIe siècle, prend l’apparence d’un Léviathan à deux têtes : BigTech et BigState coopérant autour d’une alliance fonctionnelle, parfois chaotique et mutagène entre les méga-corps technologiques et leurs États référents, où la frontière entre souveraineté publique et souveraineté privée s’efface au service d’un agenda supérieur : la puissance. Le Big State, la tête étatique, revendique le pouvoir, la légitimité démocratique et la souveraineté territoriale ; Les BigTech, la tête technologique, détiennent la puissance d’ingénierie à l’échelle, la maîtrise des flux et la capacité d’anticipation. Les BigStates américains et chinois, flanqués de leur BigTech, fabriquent la next frontier du concept même d’empire : l’ »empire cognitif« , étirant les contours mêmes du concept de puissance qui tient désormais à son triple ancrage :

  • Économique et industriel par la concentration du capital technologique ;
  • Symbolique par la structuration du sens et du langage ;
  • Cognitif par le contrôle des conditions mêmes de la pensée.


Les États capables d’articuler cette triple maîtrise – capital technologique, récit symbolique, pouvoir cognitif – définiront la carte de la puissance au XXIᵉ siècle. Les autres se verront relégués dans un statut de dépendance (ou de vassalisation) intégrée.

Les États capables d’articuler cette triple maîtrise – capital technologique, récit symbolique, pouvoir cognitif – définiront la carte de la puissance au XXIᵉ siècle.

L’empire cognitif américain repose sur ce modèle bicéphale : les grandes plateformes forment les pôles de projection de la puissance américaine dans l’espace mondial. Elles incarnent la continuité du projet impérial américain, à savoir la conquête du monde par les réseaux, la diffusion d’un imaginaire individualiste et la centralité du dollar comme unité d’échange, prolongée ici par la monnaie attentionnelle. Ce modèle repose sur la dérégulation comme instrument d’influence.

En laissant proliférer l’écosystème privé, les États-Unis ont produit un standard global d’infrastructures, de protocoles et de langages. Les architectures techniques, les normes du cloud, les frameworks de l’IA sont américains avant d’être occidentaux puis éventuellement universels. Cette hégémonie se fonde certes sur le rapport de force mais aussi sur l’adoption spontanée de standards : la dépendance se confond avec l’usage. Le réseau est l’empire, et l’empire s’étend à mesure que la connexion se généralise.

Cette hégémonie par la norme technique constitue l’une des expressions les plus efficaces du pouvoir cognitif : elle naturalise la domination en la présentant comme interopérabilité. La dérégulation fonctionne ici comme un levier géopolitique à double effet. Elle permet, à l’intérieur, la concentration du capital technologique pour accélérer la restauration de l’Empire américain. Elle sert, à l’extérieur, de monnaie d’échange diplomatique par laquelle Washington impose ses cadres de référence aux autres puissances – notamment à l’Europe – en échange de l’accès au marché, aux données ou aux technologies critiques. C’est une forme d’impérialisme normatif inversé : ce n’est pas la loi américaine qui s’impose mais l’absence de loi convertie en standard mondial d’agilité et d’efficacité.

Cette logique se traduit dans le discours politique américain. En février 2025, J. D. Vance, figure de la droite techno-nationaliste, présentait explicitement l’Europe régulatrice comme « faible » et en faisait une menace à l’innovation américaine. Selon l’administration américaine, les initiatives européennes de réglementation constitueraient des entraves idéologiques à la liberté d’expression posée comme concept absolu. Ce discours traduit une évolution : les attaques contre les régulations européennes ne sont plus seulement économiques ni même géopolitiques mais idéologiques. Ce que ces attaques visent, ce n’est pas la bureaucratie bruxelloise, mais la tentative européenne de préserver une souveraineté propre, c’est-à-dire la capacité de définir elle-même ses règles du jeu. Autrement dit, contester le modèle régulatoire européen, c’est contester la possibilité d’une autonomie de jugement face à l’hégémonie cognitive américaine. C’est un affrontement structurant entre deux visions du monde :

  • celle d’un capitalisme cognitif, selon l’expression du chercheur Yann Moulié Boutang, dérégulé où la « liberté » est manipulée pour se confondre avec la domination des acteurs privés ;
  • et celle d’une souveraineté démocratique régulée où la liberté suppose des médiations collectives et des limites à la captation.


L’empire cognitif chinois repose quant à lui sur une matrice autoritaire et planificatrice. Il articule le contrôle étatique et la performance technologique dans un modèle intégré. L’État y conserve la primauté : il pilote les plateformes (Tencent, Alibaba, ByteDance, Baidu, …) et oriente leur développement en fonction des objectifs politiques de stabilité, de sécurité et d’expansion régionale. Le projet chinois ne vise pas la dérégulation mais la cohérence systémique : la donnée est un instrument de gouvernement, l’IA un outil de planification, et la plateforme un prolongement du Parti. L’architecture technologique produit une machine de socialisation contrôlée : chaque service – paiement, mobilité, communication – renvoie à des bases de données centralisées, où la frontière entre citoyen et utilisateur n’existe plus.

Les deux modèles divergent par leur régime politique, mais convergent dans leur objectif : produire le prochain ordre mondial (ou sa fragmentation) via l’expansion impérialiste de leurs infrastructures cognitives. Les États-Unis l’obtiennent par le rapport de force transactionnaliste, antilibéral et la dérégulation ; la Chine, par le plan et la surveillance. Les premiers externalisent une partie de leur souveraineté aux BigTech ; la seconde les met au pas par l’instrument de la loi. Mais dans les deux cas, l’impérialisme s’exerce par la maîtrise des environnements mentaux : ce que les sociétés voient, croient, désirent, et comment elles se représentent elles-mêmes. Les empires cognitifs américain et chinois dessinent ainsi deux formes en miroir du Big State. 

Cette hégémonie par la norme technique constitue l’une des expressions les plus efficaces du pouvoir cognitif : elle naturalise la domination en la présentant comme interopérabilité.

Entre ces deux pôles se recompose la géopolitique contemporaine où la souveraineté des États tiers (ou du tiers monde technologique ?) se joue dans la capacité à maintenir une autonomie d’interprétation et de sens. Ainsi, parler de géopolitique des réseaux, c’est reconnaître que nous sommes entrés dans une ère où les méga-corporations technologiques sont devenues des puissances idéologiques mondiales, des goulots d’étranglements géostratégiques où les réseaux sociaux ne sont plus qu’une infime partie de leurs empires cognitifs, propriétaires d’infrastructures cognitives quasiment totales. La souveraineté renvoie à la capacité d’une nation à protéger ses imaginaires, son langage et son rapport au vrai.

La limite des solutionnismes sur étagère

La tentation, face au gigantisme du phénomène, est de chercher des solutions sur étagère – un filtre de plus, une loi supplémentaire, une innovation de plus – autrement dit, de répondre au désordre systémique par une logique de solutionnisme, par nature parcellaire, qu’il soit technologique ou réglementaire. Mais agir n’est pas s’agiter. La frénésie de la réaction apparente risque de retarder la résolution, forcément plus lente et fastidieuse, du problème : celui d’un monde où les technologies ne sont plus des instruments extérieurs à la politique, mais les milieux de pouvoir et de subjectivation eux-mêmes.

L’enjeu n’est donc pas seulement de « réguler » ou de « modérer », mais de réapprendre à faire société dans un environnement informationnel fracturé et disons-le, asservi : un espace où le langage se délite et où le réel lui-même se déstructure sous la pression des flux. Comment refaire nation dans une ère politique de la dislocation du lien ? Autrement dit, la question est celle du sens et du commun, capable de résister à la totalisation algorithmique du monde.

Dès lors, le véritable enjeu pour la France consistera dans les années à venir à retrouver sa capacité à choisir les cadres de son attention et à protéger la liberté intérieure des citoyens. Et il sera impossible de faire « sans » eux, ou « contre » eux. Nous accusons un retard doctrinal important : là où les superpuissances technologiques alignent le récit de la puissance impériale, nous avons légiféré sur la modération, la transparence ou les données, nous avançons sur les réponses punitives (interdiction des écrans, majorité numérique, etc…) mais sans penser la partie plus « positive » de ces espaces ni penser politiquement la forme du réseau lui-même. Ce grand débat ne devrait donc pas chercher à résoudre un dossier aux multiples ramifications mais à fixer une doctrine : comment, à l’ère des empires cognitifs, une démocratie peut-elle redevenir souveraine sur ses flux, ses affects, ses imaginaires propres ?

Vers une doctrine française du « quatrième capital » et de la liberté cognitive

Nous avons à disposition de nombreuses solutions punitives (réglementations, interdiction des smartphones à l’école, l’âge d’accès aux réseaux…) Il nous manque pourtant encore une promesse et un récit. À défaut d’être en mesure de tenir jusqu’au bout notre rapport de force face à l’allié américain, nous pourrions faire de la résistance cognitive une fierté française, au même titre que la gastronomie ou la laïcité. Ce serait un acte symbolique fort : prolonger la tradition des Lumières dans l’ère numérique par une pédagogie de la fraternité et de la nuance.

Car la crise démocratique est aussi une crise du sens. Elle prolonge la crise sociale par une fracture cognitive qui sépare désormais ceux qui conservent une autonomie de jugement de ceux dont les affects sont capturés par les architectures attentionnelles, doublant souvent la fracture sociale. Le pays se fragmente à la fois par ses territoires et par ses flux d’attention. La souveraineté cognitive, concept émergent dans la littérature scientifique et juridique anglosaxonne, consiste alors à garantir la possibilité pour une nation de penser et de débattre par elle-même, hors des médiations d’interfaces étrangères et des logiques marchandes de captation.

Après les capitaux social, économique et culturel, un quatrième capital émerge : le capital cognitif. Il désigne la somme des capacités attentionnelles, réflexives et émotionnelles disponibles dans une société pour produire du sens commun, de la cohérence et du jugement. L’approche française doit reposer sur la reconnaissance de ce capital et l’amendement des droits humains dont la traduction contemporaine serait la liberté cognitive : le droit de ne pas voir sa pensée manipulée, ni ses affects instrumentalisés par des architectures techniques. Ce droit à l’intégrité mentale doit être reconnu comme un droit humain inaliénable.

À partir de ce socle, une doctrine française de la résistance (ou de la liberté) cognitive peut être fondée sur un modèle hybride, militaro-civil, à l’image du cyber :

  • Coopérer entre État, société civile, chercheurs, influenceurs et médias dans une logique de task force permanente de « protection cognitive » pour mobiliser les citoyens
  • Mobiliser des influenceurs crédibles comme ambassadeurs cognitifs pour faire de la pédagogie positive 
  • Soutenir les standards européens existants, tels que le label Journalism Trust Initiative (JTI), pour bâtir une base normative de qualité et de confiance dans l’information
  • Responsabiliser la parole publique, celle des responsables politiques et des leaders d’opinion
  • Protéger les trois organes vitaux du monde commun pour reprendre l’idée de Hannah Arendt : la justice (responsabilité), les universités (pensée), et la presse (réalité partagée).

L’idée d’un programme « 5 secondes avant de cliquer » serait simple, peu coûteuse, mais symboliquement décisive.

À court terme, une campagne nationale, sur le modèle des campagnes de santé publique, pourrait revaloriser la parole lente et la vérification. L’idée d’un programme « 5 secondes avant de cliquer » serait simple, peu coûteuse, mais symboliquement décisive. Le rôle de l’État n’est pas de dire la vérité, mais de créer les conditions du vivre-ensemble et ce n’est pas la même chose.

Cette approche rompt avec la verticalité classique. La défense du débat démocratique devient une coproduction nationale. Un véritable service civique de cette nouvelle littératie pour celles et ceux qui croient encore en la singularité de leur pays, de leur mémoire, de leur histoire et de leur futur.

Au fond, la bataille des réseaux sociaux est celle des consciences, celle de la réaffirmation de la souveraineté d’un pays sur sa capacité de discernement. Si elle veut éviter sa colonisation cognitive, la France doit se doter d’une doctrine articulant droit, technologie et culture. Elle a tout pour redevenir un laboratoire démocratique dans la tempête attentionnelle mondiale, à condition de transformer l’attaque des flux hostiles des nouveaux Empires en un projet collectif de résistance pour la liberté.