« La fabrique du crétin digital » par Michel Desmurget (vient de paraître)

 » La consommation du numérique sous toutes ses formes – smartphones, tablettes, télévision, etc. – par les nouvelles générations est astronomique. Dès 2 La-fabrique-du-cretin-digital-1.jpgans, les enfants des pays occidentaux cumulent chaque jour presque 3 heures d’écran. Entre 8 et 12 ans, ils passent à près de 4 h 45. Entre 13 et 18 ans, ils frôlent les 6 h 45. En cumuls annuels, ces usages représentent autour de 1 000 heures pour un élève de maternelle (soit davantage que le volume horaire d’une année scolaire), 1 700 heures pour un écolier de cours moyen (2 années scolaires) et 2 400 heures pour un lycéen du secondaire (2,5 années scolaires).
Contrairement à certaines idées reçues, cette profusion d’écrans est loin d’améliorer les aptitudes de nos enfants. Bien au contraire, elle a de lourdes conséquences : sur la santé (obésité, développement cardio-vasculaire, espérance de vie réduite…), sur le comportement (agressivité, dépression, conduites à risques…) et sur les capacités intellectuelles (langage, concentration, mémorisation…). Autant d’atteintes qui affectent fortement la réussite scolaire des jeunes.
 » Ce que nous faisons subir à nos enfants est inexcusable. Jamais sans doute, dans l’histoire de l’humanité, une telle expérience de décérébration n’avait été conduite à aussi grande échelle « , estime Michel Desmurget. Ce livre, première synthèse des études scientifiques internationales sur les effets réels des écrans, est celui d’un homme en colère. La conclusion est sans appel : attention écrans, poisons lents ! »

Michel Desmurget est docteur en neurosciences et directeur de recherche à l’Inserm. Il est l’auteur de TV Lobotomie (Max Milo, 2011) et de L’Antirégime (Belin, 2015), qui ont tous deux remporté un large succès public.

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« New Phenomenology: A Brief Introduction » par Hermann Schmitz

 » In this work, Hermann Schmitz introduces the main theses of New Phenomenology: atmo-schmitz-new-phenomenology.jpgsubjective facts and affective involvement, the felt body and the primitive present, and pre-personal selfconsciousness among others. He also offers a new solution to the problem of freedom and a critique of the current age of irony based on the critique of Western reductionism and introjectivism. »

Hermann Schmitz, born 1928 in Leipzig, was Professor of Philosophy in Kiel from 1971 to 1993. He is the founder of New Phenomonology and has published over 50 books concerning different topics of philosophy. Worth mentioning, at the very least, are System der Philosophie (10 voll., Bonn 1964-80). Among the latest books: Der Leib(Berlin/ Boston 2011), Atmosphären (Freiburg/München 2014) and Wozu philosophieren? (Freiburg/ München 2018)

« Éloge indocile de la psychanalyse » par Samuel Dock

livre_moyen_429.jpg« J’avais vingt ans. Un de mes amis venait de mourir. Dans les jours qui ont suivi son décès, sans qu’alors je comprenne ni comment ni pourquoi, des idées qui semblaient appartenir à un autre – absurdes mais non dépourvues de férocité, ce ne pouvait pas être les miennes – petit à petit ont germé dans mon esprit. Une, c’est ridicule, facile à chasser, il faut ne plus y songer. Deux, c’est hélas revenu mais ce n’est pas grave, il suffit de respirer, de marcher un peu. Trois, c’est devenu plus compliqué, voilà qu’elles s’attardent. Quatre. Cinq. Six. Pourquoi cela m’arrive-t-il à moi ? Sept. Huit. Neuf. Plus possible de compter. Que reste-t-il de moi ? Quelques fragments épars. Je n’arriverai jamais à les réunir. Ces fleurs étranges prolifèrent, elles tapissent chaque émotion, chaque organe, s’infiltrent dans mes poumons, se lovent dans mes yeux, elles m’aveuglent. La douleur grandit et mon existence se réduit. Il devient si difficile de me concentrer, de travailler, de rencontrer mes amis, de croire en un avenir de nouveau en paix. Tout cogne trop fort. Tout fait trop mal. Ma personnalité retrouvera-t-elle un jour sa forme, ma vie, sa place? Reviendrai-je indemne de cet exil en enfer ? Intact ? Toujours le même, celui d’avant cette catastrophe ordinaire? J’étais plongé dans cette solitude que seuls connaissent ceux dont le visage impassible ne trahit pas l’interne agonie, ceux qui s’abîment en eux-mêmes sans pouvoir le hurler ou le chuchoter, même pas l’écrire. J’étais étudiant en psychologie, parce que je voulais être écrivain et que je supposais que je trouverais dans cette science de quoi rendre plus tangibles les personnages fictifs dont je me hâtais de raconter les destins. La psychanalyse, jusqu’à présent, avait suscité chez moi surtout de la fascination et un intérêt intellectuel. Mais j’y concentrais maintenant tous mes espoirs de trouver une explication à ce qui m’arrivait, un sens puisque plus rien n’en avait, la guérison de ce mal, allez, au moins son nom, un souffle, la clé de mes chaînes. L’interruption de l’invasion, juste une pause pour reprendre mon souffle, me rappeler qui j’étais. Une consolation. Mais j’ai trouvé bien plus qu’un soulagement dans le cabinet de mon premier analyste, de l’homme qui comme aucun autre m’a sauvé. À ses côtés, je me suis familiarisé avec ces guerres qui me déchiraient, j’ai caressé les pulsions de vie, tendu la main à Thanatos. J’ai osé me pen- cher sur cette douleur qui forait un gouffre dans mon nombril, qui aspirait tout, le cœur, l’envie, l’espoir, la rage. J’ai su me la représenter pour ne plus m’en effrayer, m’en emparer à pleine main, me réjouir de tout ce qu’à ce manque fondamental doit mon désir. J’ai appris à me panser, à me raconter, à faire jaillir de la plus froide des nuits la plus intense des narrations, à façonner dans le matériau brut de la vie les contours d’une existence qui me ressemble. Déposer enfin ces blessures que pour soulager d’autres, mes parents, ma sœur, je m’entêtais à porter. Reconnaître dans la polymorphie de l’humanité la mienne aussi, tout n’est pas toujours joli et il n’y a pas de quoi s’alarmer. De la cendre extraire des instants précieux. Dans le mensonge, révéler l’authenticité. Sur son désir, ne jamais céder. Penser. Aimer. Inventer. Éprouver. Être. Écrire. Je croyais que l’angoisse m’avait tout pris, que plus rien ne serait jamais pareil. Plus rien ne l’a été, c’est vrai, maintenant que de ces verbes je découvrais la signification véritable. C’est à cette psychanalyse-là que j’ai souhaité dans ce livre rendre hommage. Celle qui m’a rendu à la vie quand je la croyais finie. Celle qui m’a fait naître ». Samuel Dock.

 » Dans cet ouvrage passionnant, Samuel Dock défend une pratique nouvelle de son métier, plus accessible et plus humaine. Récusant toute approche élitiste de la psychanalyse, il en présente les concepts fondamentaux : plus de cent vingt-cinq entrées, dont « amour », « désir », « obsession », « inconscient », « refoulement », « dépression », « narcissisme »… En puisant dans son propre vécu, dans celui de ses patients ainsi que dans la culture populaire pour illustrer son propos, l’auteur signe un texte profond et ludique.

Samuel Dock décrit le rôle de la psychanalyse dans la société et confronte la science de Freud au monde contemporain : développement personnel, médias, société de consommation, réseaux sociaux, genre, pornographie… Ces nombreux thèmes, exposés dans une langue précise et délicate, sauront à la fois initier le néophyte à la psychanalyse et questionner le psychanalyste chevronné.

Le lecteur est invité à découvrir l’envers d’une scène rarement dévoilé, mais surtout à partager la conviction que la cure analytique demeure un espace unique pour revivre son histoire intime et explorer les voies de sa transformation. » 

Editions Philippe Rey.

Date de parution : 05/09/2019
ISBN : 978-2-84876-761-1
Format : 14.5 x 22 cm
Pages : 432
Prix : 20.00 €

3 ème édition du Manuel de Psychopathologie par Michel Delbrouck

La troisième version du Manuel de Psychopathologie à l’usage du médecin et du psychothérapeute, revue et augmentée sera disponible au début de septembre 2019 aux éditions De Boeck.

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Michel Delbrouck est médecin, psychothérapeute et formateur, très actif dans le domaine de la formation et de l’aide aux professionnels de la santé en difficulté. Il est notamment past-président de la société Balint (Belgique) qui s’occupe de la relation « médecin-malade», « soignant-soigné » en proposant à de nombreux soignants une réflexion approfondie sur la qualité de leurs relations avec leurs patients par le biais de séminaires, de formations, de groupes de travail en Belgique et en France. Il collabore avec la Suisse et le Canada. Michel Delbrouck est aussi directeur de l’Institut de Formation et de Thérapie pour soignants. www.ifts.be

Préface de la troisième édition par le Docteur Michel Delbrouck

La troisième édition de ce Manuel de Psychopathologie à l’usage du médecin et dupsychothérapeute s’étoffe des nouvelles découvertes scientifiques en matièrenotamment de neurosciences.

Cependant, avant de parcourir les apports plus spécifiques de cette nouvelle édition, j’aimerais vous partager quelques réflexions à propos de la conception de la psychopathologie qui sous-tend cet ouvrage. Le lecteur en trouvera les détails au chapitre I.

Les patients que nous recevons sont en souffrance psychique et physique. Et il nous parait essentiel pour recentrer le propos, d’insister à nouveau sur le lien étroit etindissociable entre corps et esprit. Dès lors, nous devons tenir compte chez nos patients de leur réalité psychique, matérielle et biologique. Les conditions environnementales dans lesquelles vivent nos patients ont un impact important au niveau de leurpsychisme ainsi qu’au niveau de leur santé physique.

Nous avons de plus en plus à considérer et à tenir compte d’une pratique clinique respectueuse de l’être humain dans sa complexité et sa diversité, notamment en ce quiconcerne les constats et les découvertes scientifiques mais aussi des conditions socio- économiques dans lesquelles il vit.

Il devient clair que les individus les plus isolés deviennent les plus vulnérables au niveau de leur morbidité. La rupture des liens sociaux a des effets délétères sur la santé, de même que l’isolement et les facteurs de stress chronique. Les pathologiesinflammatoires, les syndromes d’épuisement professionnel et familial sont aggravéspar ces conditions de vie.

Tenir compte de la réalité psychique, matérielle et biologique du patient

Pour soigner nos patients, nous devons prendre en considération leur situation mentale, intellectuelle, matérielle et biologique.

Du point de vue mental, la société évolue dans le sens de l’individualisme et de l’hyper-narcissisme. La réalité psychique prend des formes d’organisation de la personnalité où les facteurs socioculturels sont prépondérants. L’isolement psychique, la dépressivité et le malheur entrainent des sur-consommations de substances illicites et d’alcool. Par ailleurs, les symptômes et toutes les manifestations de la « subjectivité » ont un sens caché, subjectif, spécifique qui cherche à « signifier » quelque chose, que le sujet ne connaît pas nécessairement consciemment. Cette réalité psychique inconsciente se manifeste par le langage verbal, le non-verbal, l’affect et la maladie. Au soignant de les faire progressivement découvrir au patient. Une place importante à l’écoute de l’intra-psychique et de l’inconscient personnel et collectif demeure donc indispensable pour aider nos patients, et ce au-delà des découvertes des neurosciences.

Les chercheurs mettent de plus en plus en évidence l’impact des événements survenant dans la petite enfance (A.C.E. Adverse Childhood Experience). Ils ont analysé l’impact d’expériences négatives durant l’enfance (émotionnelles, physiques, sexuelles, abus de substances, violences verbales) sur leur état de santé à l’âge adulte. Ils concluent que lesexpériences traumatisantes dans l’enfance influencent l’état de santé mentale à l’âge adulte. Mais pas uniquement, car il existe aussi une corrélation manifesteavec plusieurs maladies somatiques, dont l’obésité, l’hypersexualité et les troubles du sommeil. L’effet cumulatif de ces expériences semble par ailleurs plus important que l’effet qualitatif.

L’abord des neurosciences nous apporte, d’autre part, des réponses et/ou des explications au niveau d’un certain nombre de questions. L’hérédité, la génétique, les phénomènes de dégénérescence, les découvertes biologiques, les apports de l’épigénétique nous permettent de mieux comprendre ces pathologies. Nous voyons apparaître de plus en plus de maladies à facteurs multiples avec une prépondérance des facteurs neurobiologiques. La découverte des mécanismes épigénétiques a permis de nuancer le « fatalisme »supposé du « code génétique », dont l’expression est modulée par un ensemble de facteurs environnementaux. Les champs d’application de la psychiatrie génétique : (schizophrénie, autisme, troubles bipolaires…) se sont élargis. Les savants recherchent les variants génétiques associées aux troubles psychiatriques ou à une certaine dimension clinique. Il devient évident que des affections cliniquement très différentes partagent des origines génétiques communes. Un changement d’échelle par rapport aux travaux antérieurs s’est imposé. Les études qui portaient sur quelques centaines de personnes se sont élargies à d‘immenses populations. Les scientifiques se sont lancés dans l’identification de marqueurs de vulnérabilité génétique sur de vastes cohortes. Ils ont constaté des chevauchements génétiques entre des maladies très distinctes comme la schizophrénie, l’autisme ou encore les troubles bipolaires avec en particulier une suractivité des gènes liés aux astrocytes. Ce qui explique que ces différentes pathologies peuvent coexister au sein d’une même famille. Les recherches s’orientent aujourd’hui vers l’analyse des interactions entre les gènes de vulnérabilité et des facteurs non génétiques, comme la présence de traumatismes pendant l’enfance ou l’exposition maternelle à des agents infectieux pendant la grossesse. Le rôle des facteurs génétiques dans l’apparition d’affections psychiatriques, encore appelés facteurs génétiques de susceptibilité s’est révélé de plus en plus clair. Dans ce cadre, l’identification d’une mutation génétique à l’origine de la symptomatologie psychiatrique peut dans certains cas soulager et déculpabiliser les familles. De même, il peut également exister plusieurs gènes à l’origine d’un même tableau clinique et on parle alors d’hétérogénéité génétique.

L’impact environnemental occupe une place prépondérante au niveau de la santé physique et psychique des individus. La pollution des plastiques intoxique les mers, les poissons et les individus. La pollution atmosphérique par les pesticides, le plomb, le cadmium et les microparticules entraineraient certaines formes de démences. Les répercutions climatiques par les gaz à effet de serre provoquent et vont provoquer des phénomènes migratoires, des pertes d’emploi, des catastrophes naturelles qui vont impacter un grand nombre de personnes avec leurs cortèges de syndromes anxio-dépressifs, d’états de stress chronique et post-traumatiques, etc.

César Alfonso fait état de l’érosion de la charge allostatique, celle qui permet de maintenir la balance entre les multiples interactions de la vie quotidienne et d’adapter son comportement aux demandes environnementales externes. Cette érosion de la charge allostatique se traduit aussi par une perte d’adhérence thérapeutique accompagnée souvent d’une propension à subir les effets nocebos (un effet nocebo se produit lorsque les attentes négatives du patient à l’égard d’un traitement entraînent un effet plus négatif du traitement. (p.e. : l’anticipation d’un effet secondaire mineur d’une médication)) des thérapeutiques et par une morbidité importante marquée par une augmentation de l’immunosuppression (surtout au début), de l’athérosclérose, de l’hypertension et de l’activation des maladies à prédisposition génétique. Il va de soi, à lire ces conclusions, que la mortalité de ces patients est également augmentée.

page3image2957465744

page4image2958460336Figure 1 – Modèle intégratif, dynamique, complexe et multifactoriel de la pathogénie des troubles psychiatriques.

La troisième édition de ce manuel de psychopathologie

La troisième édition de ce manuel de psychopathologie s’est donc enrichie de nouveaux apports que nous allons rapidement survoler laissant au lecteur le soin des’informer plus avant.

Elle comporte :

▪  Une mise à jour des connaissances en matière de neurotransmetteurs et des bases neurobiologiques de la psychopathologie.

▪  Une mise à jour des psychotropes au chapitre 23.

▪  Les découvertes à propos du microbiote et système nerveux entérique et son influence

sur les affections mentales (définitions du « 2ème cerveau », mécanismes vasculaires, nerveux, inflammatoires et immunitaires, fonctions, thérapeutiques) au chapitre 2.

▪  Les constats récents à propos de l’impact du syndrome inflammatoire sur les étatsdépressifs et des Maladies Inflammatoires Chroniques de l’Intestin (MICI) sur la santé mentale seront approfondies.

▪  Une mise à jour de l’impact de la neurophysiologie du stress chronique sur le fonctionnement cérébral.

▪Un nouveau chapitre est consacré aux psychotraumatismes (théories, neurophysiologie, prises en charges, traitements) avec une réflexion sur les relations entre syndrome d’épuisement professionnel et psychotraumatismes

▪  Outre la neurophysiologie du phénomène d’addiction, sont développées lesNouvelles Substances Psychoactives (NSP), l’hyperémèse cannabique, lecannabidiol CBD, la cigarette électronique, le gaming disorder, le cibergambling.

▪  Les découvertes scientifiques font émerger de multiples nouvelles hypothèses étiopathogéniques des troubles schizophréniques et de l’autisme. Elles seront expliquées de même que le syndrome d’Asperger au féminin.

▪La psychopathologie phénoménologique de la schizophrénie et les comportements apparentés à la psychose.

▪  La psychopathie sociale ou en col blanc au chapitre 10.

▪  Un affinement du questionnement et du diagnostic des états dépressifs permettra au

thérapeute d’avancer dans son diagnostic différentiel.

▪  Quelles investigations et précautions la chirurgie bariatrique doit-elle envisager ? A

quelles évaluations psychologiques pré et post opératoires, risques, et complications

psychiques faut-il être attentif ?

▪  Un résumé sur les hauts potentiels répond aux demandes des lecteurs bien qu’il ne

s’agisse pas de psychopathologie au chapitre 21.

▪  L’hystérie, confirmation par imagerie médicale qu’il ne s’agit pas de mythomanie, de fabulation ou de simulation

▪  Révision de la bibliographie de chaque chapitre

Bibliographie

ALFONSO C., (2018), Innovations in psychodynamic psychotherapy education ? WPA Thematic Congress, Melbourne 25-28 février 2018

BOTBOL M., (2018), What today psychoanalysis can bring to person-centered medicine ?, WPA Thematic Congress, Melbourne 25-28 février 2018

MONTREUIL M. & DORON J., (2006), Psychologie clinique et psychopathologie, Paris, Puf, 2006 (ISBN 978-2-13-056586-4)

BERGERET J., (1996), La personnalité normale et pathologique, Paris, Dunod, 1996 (ISBN 978-2-10-060019-9)

BERGERET J., (2008), Psychologie pathologique : théorique et clinique, Paris, Elsevier Masson, (ISBN 978-2-29470-174-0

Vient de paraître « Les Cahiers de Gestalt-thérapie » 2019/1 (n° 41)

 » Prendre ou perdre consistance _ Présence / absence « 

Numéro à consulter ici.

Dans son EDITO, Jean-Marie Terpereau écrit :

 » Mais qu’est-ce que la présence ? » s’exclame Simone de Beauvoir. « Elle n’est pas ailleurs CGES_041_L204que dans l’acte qui présentifie, elle ne se réalise que dans la création de liens concrets. » Pyrrhus, Simone de Beauvoir, 1944

Présentifier serait rendre présent à la conscience, aussi bien l’absence que ce qui est présent, ce qui est. Ce qui est, est un donné, le donné de la situation. Lorsqu’à l’appel du matin en classe, les écoliers répondent « présent », ils signifient qu’ils sont là, peut-être pas encore tous présent à. Présentifier serait possiblement un acte d’éveil à, comme nous pourrions dire l’acte d’être au monde, au sein d’une relation. Présentifier suppose l’envers, absentifier. L’absence pourrait être le déplacement de l’attention et de l’intérêt ailleurs que dans la situation mais participant toujours de la situation, tout en sachant qu’elle nous agit davantage que nous l’agissons.

Margherita Spagnuolo-Lobb attire notre attention sur le fait qu’éveillé se traduit en anglais par awake, mot proche d’awareness, expérience immédiate avec.

Acte d’éveil à, une expérience tenant du principe d’awareness comme présentification immédiate et implicite du champ, portant une intentionnalité. Il est habituel de considérer awareness et consciousness avec une manière de clivage entre eux, comme si l’un excluait l’autre. Être présent à, pour revenir au sens que désigne l’étymologie, pourrait s’affranchir de ce clivage comme si cela pouvait suggérer la « présence d’awareness » en soubassement corporel de la conscience réflexive. Cette présentification serait faite d’attention, de curiosité, de disponibilité, d’accueil, d’ouverture, d’empathie… de tout cela incorporé, et son antonyme, de replis, d’échappées, ou de désensibilisation, de sidération… Présence ou absence au monde, à l’autre, à soi, à la relation, à la situation, qui coure dans la séance de thérapie, telles sont les variations que conjuguent et croisent les paroles qui se donnent à lire dans ce numéro.

Dialoguant avec les mots de Patrick Colin, Joseph Caccamo va à la pêche sémantique. « Être devant à » synthétiserait le sens originel, nous renvoyant à notre analyse du cours de la présence dans la temporalité de l’instant incluant l’instant qui suit, toujours d’un instant au suivant. Cela détermine aussi l’action simultanée à l’analyse. L’auteur souligne que quel que soit le temps grammatical, le présent reste le socle de tous les temps.

Être, et rester en présence, réclame la conscience d’y être. Présence-à et absence-à rejoignent la question de la vulnérabilité car être en présence-à expose du fait même, par la vérité de l’intention, comme un rideau que l’on aurait tiré de devant la fenêtre. C’est parfois de la perte même de la consistance que la possibilité de venir en présence peut émerger par un processus de conscience-de, ouvrant ainsi à un éveil, réveil à soi-monde qui ne fait pas l’économie de la douleur. Christine Feldman nous installe dans les processus de l’apparaître/disparaître et prendre consistance/dé-consistance au fil d’un parcours qui a commencé par elle-même pour se poursuivre avec ses patients.

Faire l’expérience de la frontière-contact dans toutes ses dimensions est une manière de définir la présence, quand l’absence serait la mise en œuvre de l’oubli qui fait rupture. L’expérience relationnelle de la présence donne au patient un fond sur lequel ancrer le travail qui vise à sensibiliser et mobiliser le corps. Marie Paré, à l’aide de deux expériences cliniques, nous fait vivre et sentir de manière sensible le travail avec les processus corporels permettant de sensibiliser à l’expérience. L’expérience relationnelle de la présence permise par la constance et la modulation de la présence du thérapeute, donne alors au patient un fond sur lequel ancrer le travail qui vise à re-sensibiliser et re-mobiliser le corps.

Laurence Gateau-Brochard nous convie dans l’univers psychotique abordé phénoménologiquement, où présence et absence constituent des formes d’apparaître, prenant appui sur la « phénoménalité du donner » de Jean-Luc Marion, où « ce qui se montre, d’abord se donne ». La présence comme l’absence serait alors une configuration de l’espace/temps dans laquelle la tentative du lien embrasserait le chaos comme forme expressive suggérant une dé-contenance qui ne serait pas une déconvenue. Dès lors, il y aurait à accueillir avec effroi et étonnement l’imprévisible et le discordant comme saisissement d’une esthétique faite de déferlements qui se donnent à lire dans les séquences cliniques.

Gianni Francesetti, traduit par Séverine Pluvinage, nous entraine dans l’examen des Troubles Obsessionnels Compulsifs a partir de la théorie de la Gestalt-therapie, de la psychologie gestaltiste et de la phenomenologie psychiatrique. Cela donne un texte riche et passionnant dans lequel l’auteur tisse son propos d’une esthetique pleine de sensibilite, de nombreuses ouvertures, de profondeur, questionnant les mots, rassemblant les idees, organisant la pensee sans le moins du monde la confisquer dans un sens ou dans l’autre. Gianni Francesetti maitrise son sujet, mais nous pourrions dire dans une maitrise qui conserve la possibilite du doute, lucide sur ce qui lui echappe et sur la posture de chercheur humaniste qu’il tient.

Dans Prae-ens, Patrick Colin, avec la précision d’un artisan accordeur, décortique la présence à, partant de la sémantique des mots. En ce sens, il fait écho aux propos étymologistes de Joseph Caccamo tout en prolongeant la réflexion dans une manière qui n’est pas sans rappeler la dimension philosophique, dimension partagée ailleurs d’un point de vue plus clinique par Jean-Marc Chavarot, et qui ouvre sur les questionnements existentiels.

Une possibilité de développer le concept de conscience du présent en Gestalt-thérapie, serait de l’appréhender comme conscience relationnelle, c’est-à-dire émergence d’un sentiment de soi dans un champ d’expérience partagée. Cette capacité à ressentir l’autre à partir de sa propre sensorialité, donne au thérapeute une compétence d’être avec l’autre. L’utilisation du ressenti pour comprendre la situation du patient est ce que Margharita Spagnuolo-Lobb, traduite par Joseph Caccamo, nomme la connaissance relationnelle esthétique, intelligence sensorielle du champ phénoménologique partagé permettant au patient, porté par son intentionnalité, de pouvoir « rejouer l’histoire » dans l’expérience de la séance.

Valérie Hanss nous invite, à partir du cadre d’un accompagnement à la petite enfance, dans la dynamique évolutive du lien : comment celui-ci peut se reconfigurer dans une interaction sociale, ouverture à l’autre, à partir d’une relation perturbée provoquant frustration et isolement. Avec un vocabulaire empruntant à la psychanalyse, l’expérience relatée montre la nécessité de la continuité de la présence à l’enfant, en l’occurrence comme accompagnement attentionné de l’auteure vis à vis de Désiré à travers les processus transitionnels, de séparation, de jeu et d’intériorisation.

Anne-Sophie Roquefère, jouant avec les mots et les figures de style, tente d’amener le lecteur à approcher sans cesse l’inapprochable dans une forme de langage baroque, testant les capacités d’équilibriste dans la foisonnance d’expressions qui font tournoyer absence et consistance, et peut-être un peu la tête du lecteur prise dans une désorientation inattendue.

Un texte qui constitue à lui seul une figure de style gageant d’apprivoiser un patient qui tend à disparaître, l’accrochant par le fil ténu de l’entre-deux, là où règne l’insaisissable présence.

Nous vous proposons quelques textes et entretiens sur le thème de ce Cahier avec des thérapeutes dont les approches sont parfois différentes de celle à laquelle nous nous référons habituellement. Ainsi, Jean-Marc Chavarot (psychiatrie phénoménologique), Alain Drimmer (clinique adlérienne), Véronique Duchâteau (gestalt et hypnose éricksonienne), Noémie Gachet-Bensimhon (psychanalyse freudienne et lacanienne), Pierre Soulier (thérapies brèves) livrent tantôt par écrit tantôt au micro de l’un ou l’autre membre du comité de rédaction, leurs réflexions sur les notions de présence/consistance et d’absence en situation de thérapie. De ces différents témoignages, le Comité de rédaction propose une lecture synthétique.

Dans un texte traduit par Sylvie Daudin, Sheila Maria da Rocha Antony aborde les enfants et parents en psychotherapie dans l’intention d’eveiller les parents aux drames non resolus de leur propre enfance, dont les symptômes font echo chez l’enfant. L’auteur explore les mecanismes introjectifs et projectifs a l’œuvre qui aboutissent a des desordres et des desequilibres au sein de la famille, creant des alterations du contact et construisant chez l’enfant des mythes negatifs. Le resultat en est une perception distordue, diminuee, fragmentee et confuse de la realite et de soi. Il revient alors au gestalt-therapeute d’identifier et permettre au patient de clarifier les introjections toxiques, de restaurer un dialogue sain entre l’enfant blessé d’alors et l’adulte d’aujourd’hui.

Une autre Aurélia, du sinologue Jean-François Billeter, nous fait entrer dans la traversée de la perte où l’absence exacerbe la présence sous forme de remémoration, de rêves et d’imagination. La présentification mémorielle et imaginaire de la disparue devient la condition pour que l’absence puisse être soutenue, non pas dans une forme délirante mais dans une forme consciente qui permet à l’amour de rester vivant et présent. Jean-Marie Terpereau vous en propose une note de lecture.

Les arts constituent un secours pour qui cherche son chemin dans l’obscurité. La peinture, la musique, la sculpture mais aussi bien sûr l’écriture, la fiction, la poésie ou la philosophie, comme encore le cinéma ou le théâtre. Pierre-André Beley propose de visiter quelques œuvres littéraires, plastique et cinématographique récentes susceptibles de ressources à proposer aux patients pour traverser la perte d’un être cher. L’objet de ces fictions est de proposer une autre parole pouvant faire résonnance et ouverture dans une affliction qui pourrait se refermer sur elle-même.

Sylvie Daudin qui nous donne régulièrement des nouvelles du British Gestalt Journal, a traduit pour nous le sommaire du numéro de mai 2018, ainsi qu’une partie de l’éditorial de Christine Stevens qui s’ouvre sous les auspices d’une question : « Quelle est l’essence de la gestalt-thérapie ? ».

Excellente lecture à tous. « 

 

paru dans Le Point – S.Agacinski : « Avec la PMA, on crée le rêve de l’enfant sur commande »

ENTRETIEN. À la veille d’un débat au Parlement, notamment sur la PMA, la philosophe s’inquiète que les questions bioéthiques perdent tout repère.

Propos recueillis par Valentine Arama_Publié le

Dans son dernier essai, publié sous le titre L’Homme désincarné, dans la collection Tracts de Gallimard, la philosophe Sylviane Agacinski s’attaque à la procréation médicalement assistée et à ses conséquences, tandis que le projet de loi de bioéthique doit être débattu en septembre à l’Assemblée nationale.

Le texte définitif, présenté en conseil des ministres mercredi, prévoit notamment l’ouverture de la PMA aux couples de femmes et aux femmes seules.

Si Agnès Buzyn, la ministre de la Santé, a déclaré à maintes reprises que l’extension de la PMA « ne mettait pas en tension nos valeurs éthiques », Sylviane safe_image.phpAgacinski, elle, voit les choses d’un autre œil. La féministe regrette notamment que tout soit désormais justifié au nom « des intérêts individuels et des demandes sociétales » que le droit est sommé de ne pas entraver.

L’auteur de Corps en miettes et du Tiers-corps déplore également l’argument massue qui consiste à invoquer le principe d’égalité pour clore toute forme de débat.

« La procréation, assistée ou non, n’a que faire des orientations sexuelles. Elle a revanche tout à voir avec l’asymétrie des deux sexes, qui ne sont, en la matière ni équivalents ni égaux », écrit Sylviane Agacinski, allant à rebours de sa famille politique.

Pour la philosophe de l’incarnation, l’homme moderne veut aujourd’hui dominer la nature, changer sa nature et s’affranchir de la chair, de la mort et de la génération sexuée. Entretien.

 » Le Point : Beaucoup des pro-PMA estiment que l’évolution du texte de loi va mettre fin à une discrimination. Qu’en pensez-vous  ?

Sylviane Agacinski : C’est une interprétation tendancieuse des choses. Aujourd’hui, la procréation médicalement assistée (PMA) est destinée à lutter contre l’infertilité d’origine pathologique, c’est-à-dire de couples normalement fertiles, et donc formés d’un homme et d’une femme en âge de procréer. Le diagnostic d’infertilité, défini selon l’OMS par « l’absence de grossesse après plus de douze mois de rapports sexuels réguliers sans contraception », s’applique forcément à des couples mixtes, souffrant par exemple d’une anomalie des cellules germinales (les gamètes), ou risquant de transmettre à ses enfants une maladie génétique invalidante. Ni le célibat ni l’homosexualité ne troublent les fonctions reproductives des individus et un couple de deux femmes (ou de deux hommes) ne sont pas, a priori, concernés par l’infertilité. En ce sens, ils ne sont pas non plus « discriminés ». C’est pourquoi, le recours à l’insémination artificielle ou la fécondation in vitro, avec le sperme d’un tiers-donneur, pour une femme seule ou un couple de femmes, ne représenterait pas l’extension d’un droit, mais un complet changement du régime de la procréation assistée.

Qu’implique concrètement l’ouverture de la PMA aux couples de femmes et aux femmes seules  ?

Pour répondre à une demande sociétale d’insémination artificielle ou de FIV avec don de sperme, il faut abandonner la logique médicale de lutte contre l’infertilité. Concrètement, cet abandon se traduit par l’instauration d’une sorte de « droit à l’enfant », ou du moins à la réalisation d’un embryon prise en charge par le système de santé. Certaines des demandes de PMA se fondent abusivement surle principe de l’égalité des couples « hétérosexuels et homosexuels ». D’autres s’appuient sur un « droit à l’autonomie reproductive pour toute personne, qu’elle soit seule ou non ». Mais l’autonomie est ici d’un pur fantasme : quelles que soient les méthodes de procréation (naturelles ou biotechnologiques), le recours à l’autre sexe est incontournable. Nul n’est « autonome » en ce domaine. C’est pourquoi le désir d’une procréation exclusivement maternelle (célibataire ou homo-sexuée) ne peut être réalisé que grâce au recours aux gamètes de l’autre sexe.

Ce recours ne relève pas seulement d’une technique, comme on le dit trop souvent : il nécessite une pratique sociale grâce à laquelle une tierce personne « fournit » les gamètes nécessaires à l’insémination ou la fécondation in vitro. Dans Corps en miettes, je soulignais combien le vocabulaire technologique avait modifié l’expérience de la procréation en général, au point de réduire les individus aux « ressources » et aux « matériaux » biologiques dont ils disposent pour procréer. Le schéma de la fabrication des enfants s’est substitué à celui de l’engendrement charnel. Inutile de préciser que, si le principe ridicule de « l’autonomie reproductive » était reconnu aux femmes, on ne tarderait pas à l’invoquer pour les hommes et donc à considérer qu’il faut bien des « mères porteuses » pour les hommes célibataires ou gays.

Se dirige-t-on vers une pratique sociale qui prend la forme d’un marché ?

Dans les États où la PMA n’est pas soumise à des conditions médicales, comme en Espagne, en Californie et ailleurs, elle s’inscrit le plus souvent dans cette logique de marché. Pourquoi ? Parce que, sans rémunération, les donneurs sont rares. En 2007, l’entreprise danoise Cryos était devenue « leader sur le marché du sperme », concurrencée par les « instituts de reproduction humaine » américains. Dans notre pays, le corps humain et ses éléments sont protégés par la loi. Tout prélèvement biologique, qu’il s’agisse du sang, des organes ou des gamètes, est soumis à des conditions d’intérêt médical et exclu de tout échange marchand, et seul le don solidaire, gratuit et anonyme est autorisé.

Le nombre de donneurs de sperme est pourtant déjà insuffisant, alors que 95 % des couples infertiles n’ont plus besoin de recourir à un tiers-donneur, grâce à la méthode d’injection directe du spermatozoïde dans l’ovocyte (ICSI). Les 4 % qui recourent à un don de sperme doivent attendre environ un an. Le délai passe à quatre ans pour les 1 % qui recourent à un don d’ovocytes. Si l’on sort de la logique médicale, la « pénurie de sperme » augmentera, et la pression, déjà forte, pour rémunérer les donneurs augmentera elle aussi. C’est pourquoi, si l’on renonçait à la logique médicale qui gouverne la PMA actuellement, les principes de gratuité et de solidarité du don risqueraient de ne pas pouvoir se maintenir. Il ne me semble pas douteux que la « demande sociétale » de recours aux biotechnologies pour produire des enfants soit largement inspirée et attisée par l’offre commerciale telle qu’elle existe ailleurs. Le modèle californien des « instituts de reproduction humaine », pour lesquels tout est possible parce que toutes les ressources biologiques peuvent être achetées (cellules, ventres, embryons) s’impose partout, on crée le rêve de l’enfant sur commande.

Les partisans de la PMA généralisée insistent sur le fait que « ce nouveau droit ne retire rien à personne »

Ce point de vue laisse de côté l’intérêt de l’enfant et le respect de ses droits fondamentaux. Lorsqu’une femme seule – ou un couple de femmes – recourt à un don de sperme, la filiation de l’enfant est exclusivement maternelle. Elle est a priori et irrémédiablement partielle, tronquée. Si le législateur instaurait cette pratique, l’amour d’une mère, ou de deux mères, serait sans aucun doute assuré à l’enfant. Mais non seulement il serait privé de père, une situation possible aussi lorsque l’auteur de l’enfant n’assume pas ses responsabilités, mais toute recherche en paternité lui serait aussi interdite par la loi elle-même. Si le projet de loi prévoit la fin de l’anonymat du don de sperme, l’enfant, une fois majeur, ne pourrait qu’obtenir des données « non identifiantes » sur le donneur. L’impossibilité, pour lui, de faire établir sa filiation paternelle, à la différence des autres enfants, est donc instituée par le législateur.Il pourra alors se sentir victime d’une injustice, due aux conditions artificielles de sa naissance. Ce risque grave doit avant tout, me semble-t-il, être envisagé par les femmes elles-mêmes, tentées par cette méthode de procréation. D’autant que si, en grandissant, leur enfant souffre, elles souffriront aussi.

Mais c’est aussi une question de justice et, en matière de procréation assistée, on ne peut pas se contenter de prendre en compte le désir ou la volonté des adultes et négliger l’intérêt des enfants à naître. C’est en considérant cet intérêt que le clonage reproductif a été interdit. Rappelons que selon la convention internationale des droits de l’enfant (Cide), « l’enfant a le droit, dans la mesure du possible, de connaître ses parents et d’être élevé par eux ». Ces parents, que l’enfant a le droit de connaître, ce sont d’abord ceux qui lui ont donné la vie et qu’on appelait jadis ses auteurs ou ses parents naturels. Il est vrai que cette parenté naturelle ne coïncide pas toujours avec la filiation socialement instituée par la coutume ou le droit, selon des règles variables d’une culture à l’autre. Mais si la filiation est conventionnelle, elle n’est pas arbitraire. Elle est en relation avec les conditions de la procréation en général.

On sait que, en italien, les parents se nomment les genitori (du verbe generare, engendrer). Plus significatif encore, les parents adoptifs sont dits les genitori adopttivi, autrement dit les « géniteurs adoptifs ». Cet exemple illustre le fait – comme le soulignait Claude Lévi-Strauss – que les liens biologiques sont « le modèle sur lequel sont établies les relations de parenté ».

Dans le rapport de la mission d’information sur la révision de la loi relative à la bioéthique, il est écrit qu’il faut « dépasser les limites de la procréation »…

Oui, mais qu’est-ce que cela veut dire ? Quelles sont ces limites ? Je les rappelais tout à l’heure : la procréation nécessite la participation des deux sexes, chacun jouant un rôle particulier, avec la semence mâle d’un côté, l’ovule et l’enfantement de l’autre. L’homme et la femme ne sont, à cet égard, ni équivalents ni interchangeables. Une nouvelle législation, selon ce rapport, devrait remplacer l’asymétrie père/mère par la volonté de devenir parents. Il s’agit, dit le texte, de donner toute sa portée à la volonté.

Ce discours s’inspire directement de la conception américaine des parents intentionnels (intended parents), notion forgée par la cour de justice californienne pour désigner les signataires d’une convention de « maternité de substitution » (avec une mère porteuse), à l’occasion des nombreux procès opposant les deux parties. Fonder la filiation sur l’intention ou la volonté des individus permettrait de contourner l’asymétrie des deux sexes dans la filiation, car la volonté n’a pas de sexe. Ce nouveau régime de filiation serait très différent du régime actuel. Lorsqu’un couple infertile bénéficie d’un don de gamètes, la filiation de l’enfant est exactement la même que celle des autres enfants. En effet, le conjoint qui s’engage, avec son épouse, dans un processus de PMA avec tiers-donneur devient automatiquement le père de l’enfant, bien qu’il ne soit pas son géniteur, tout comme, dans le mariage, l’époux bénéficie de la présomption de paternité. Cette présomption n’a évidemment pas d’équivalent féminin, du fait des conditions de la procréation en général.

Il faudrait aussi, j’essaie de le faire dans L’Homme désincarné, examiner comment la neutralisation de la différence sexuelle dans la filiation s’inspire de certaines « théories » qui prétendent déconstruire la différence sexuelle et les catégories homme/femme, pour leur substituer une multiplicité d’identités de genres. Le théoricien queer Tom Bourcier déclarait en 2007 : « Il serait sans doute intéressant » de réformer le Code civil de manière à supprimer la référence et l’incarnation obligée à un système de genre binaire et normatif (homme/femme ; père/mère). Mais c’est confondre la distinction de sexe avec les normes sociales et culturelles de genre, c’est-à-dire avec les stéréotypes de la masculinité et de la féminité. Il y a longtemps que ces stéréotypes sont remis en question, au moins depuis Stuart-Mill, Simone de Beauvoir, Margareth Mead et enfin par les gender studies. En revanche, l’asymétrie sexuelle est coriace, car elle repose principalement sur l’épreuve de la procréation.

Le gouvernement a tracé une ligne rouge en matière de GPA. Pourtant, certains députés de la majorité plaident déjà en faveur de la reconnaissance des enfants nés de GPA à l’étranger. Se dirige-t-on, de manière inéluctable, vers l’autorisation de la GPA en France  ?

On peut le craindre. D’abord parce qu’un certain militantisme gay, très influent, réclame comme un droit de pouvoir recourir à des « mères porteuses ». Ensuite parce que la maternité de substitution est un marché mondial en plein essor. Enfin parce que ceux qui ont utilisé sans scrupule cette pratique à l’étranger, et leurs avocats invoquent hypocritement « l’intérêt des enfants » nés ainsi pour exiger la transcription de leur état civil étranger à l’état civil français. Ce que l’on ne dit pas, c’est que ces enfants disposent en fait, fort heureusement, d’un état civil et de passeports établis à l’étranger, et qu’ils obtiennent la nationalité française si l’un des parents est français. Leur vie familiale est semblable à celles des autres enfants.

Le gouvernement a tracé une ligne rouge en matière de GPA. Pourtant, certains députés de la majorité plaident déjà en faveur de la reconnaissance des enfants nés de GPA à l’étranger. Se dirige-t-on, de manière inéluctable, vers l’autorisation de la GPA en France  ?

On peut le craindre. D’abord parce qu’un certain militantisme gay, très influent, réclame comme un droit de pouvoir recourir à des « mères porteuses ». Ensuite parce que la maternité de substitution est un marché mondial en plein essor. Enfin parce que ceux qui ont utilisé sans scrupule cette pratique à l’étranger, et leurs avocats invoquent hypocritement « l’intérêt des enfants » nés ainsi pour exiger la transcription de leur état civil étranger à l’état civil français. Ce que l’on ne dit pas, c’est que ces enfants disposent en fait, fort heureusement, d’un état civil et de passeports établis à l’étranger, et qu’ils obtiennent la nationalité française si l’un des parents est français. Leur vie familiale est semblable à celles des autres enfants.  »

 

__________

 

Nous vous proposons cet article afin d’élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie pas forcément que nous approuvions la vision développée ici. Dans tous les cas, notre responsabilité s’arrête aux propos que nous reportons ici. Nous ne sommes nullement engagés par les propos que l’auteur aurait pu tenir par ailleurs – et encore moins par ceux qu’il pourrait tenir dans le futur. Merci cependant de nous signaler par le formulaire de contact toute information concernant l’auteur qui pourrait nuire à sa réputation. 

« Le printemps et ses éveils : l’adolescence par la littérature », chapitre 1, Arthur Rimbaud

Une série proposée par Philippe Lacadée

Chapitre 1 – « Moi, pressé de trouver le lieu et la formule », Arthur Rimbaud

Retrouvez les livres : https://www.mollat.com/Recherche/Auteur/0-1307963/arthur-rimbaud

Note de Musique : Kevin MacLeod – ErikSatie, Gymnopedie N° 3

Published on Jul 25, 2019

vient de paraître « Pratiquer la thérapie du couple » chez Dunod

PRÉSENTATION DU LIVRE

 

Couple conjugal et professionnel, thérapeutes experts de la thérapie du couple, fondateurs de l’Ecole du couple, les auteurs ont pour intention avec ce manuel de 9782729619961-001-X.jpegsoutenir les professionnels dans leurs accompagnements de couples en difficulté.
Ils y explicitent – avec rigueur, bienveillance et humour – une approche riche de plus de vingt années de pratique, ayant pour objectif de permettre à chaque couple de s’épanouir et prendre sa place au sein de la société – sans lui imposer d’autres normes que celles que le couple lui-même désire se donner.
Les nombreuses situations cliniques exposées procureront aux professionnel(e)s des pistes utiles pour répondre à un accompagnement de plus en plus demandé, en tenant compte des attentes fortes et multiples auxquelles font face les couples tout autant que de l’entité singulière que forme chacun des couples rencontrés.

 

 

Anne Sauzède-Lagarde

Thérapeute, co-fondatrice de l’Ecole du Couple (Paris, Nimes, Rennes, Bruxelles)

Thérapeute du couples, Gestalt-thérapeute, diplômée de 3° cycle en Gestalt-thérapie, formée en analyse systémique et familiale, membres de la Fédération des Professionnels de la Gestalt-thérapie, consultante en institutions sociales et auprès d’entreprises, formatrice internationale, superviseur de thérapeutes, Anne-Sauzède-Lagarde exerce en tant que clinicien auprès de couples en difficulté et forme depuis plus de 10 ans à la thérapie du couple des psychologues, thérapeutes et des acteurs sociaux
www.écoleducouple.com

Jean-Paul Sauzède

Consultant et thérapeute, fondateur de l’Ecole du couple.

Thérapeute du couples, Gestalt-thérapeute, diplômé de 3° cycle en Gestalt-thérapie, formé en analyse systémique et familiale, membre de la Fédération des Professionnels de la Gestalt-thérapie, consultant en institutions sociales et auprès d’entreprises, formateur international, superviseur de thérapeutes, Jean-Paul Sauzéde exerce en tant que clinicien auprès de couples en difficulté et forme depuis plus de 10 ans à la thérapie du couple des psychologues, thérapeutes et des acteurs sociaux.
www.écoleducouple.com

 

CARACTÉRISTIQUES DU LIVRE

Pages : 256 pages
Collection : Soins et Psy
Parution : juin 2019
Marque : InterEditions
Public : Professionnel

À propos des nouveaux philosophes et d’un problème plus général (Gilles Deleuze, mai 1977)

Ci-dessous un texte de Gilles Deleuze, publié comme Supplément au n°24, mai 1977, de la revue bimestrielle Minuit, et distribué gratuitement.

À propos des nouveaux philosophes et d’un problème plus général

- Que penses-tu des « nouveaux philosophes » ?

th.jpegRien.

Je crois que leur pensée est nulle. Je vois deux raisons possibles à cette nullité. D’abord ils procèdent par gros concepts, aussi gros que des dents creuses, LA loi, LE pouvoir, LE maître, LE monde, LA rébellion, LA foi, etc. Ils peuvent faire ainsi des mélanges grotesques, des dualismes sommaires, la loi et le rebelle, le pouvoir et l’ange. En même temps, plus le contenu de pensée est faible, plus le penseur prend d’importance, plus le sujet d’énonciation se donne de l’importance par rapport aux énoncés vides (« moi, en tant que lucide et courageux, je vous dis…, moi, en tant que soldat du Christ…, moi, de la génération perdue…, nous, en tant que nous avons fait mai 68…, en tant que nous ne nous laissons plus prendre aux semblants… »).

Avec ces deux procédés, ils cassent le travail. Car ça fait déjà un certain temps que, dans toutes sortes de domaines, les gens travaillent pour éviter ces dangers-là. On essaie de former des concepts à articulation fine, ou très différenciée, pour échapper aux grosses notions dualistes. Et on essaie de dégager des fonctions créatrices qui ne passeraient plus par la fonction-auteur (en musique, en peinture, en audio-visuel, en cinéma, même en philosophie). Ce retour massif à un auteur ou à un sujet vide très vaniteux, et à des concepts sommaires stéréotypés, représente une force de réaction fâcheuse. C’est conforme à la réforme Haby : un sérieux allègement du « programme » de la philosophie.

- Dis-tu cela parce que B.-H. Lévy vous attaque violemment, Guattari et toi, dans son livre Barbarie à visage humain  ?

Non, non, non. Il dit qu’il y a un lien profond entre L’Anti-Œdipe et « l’apologie du pourri sur fumier de décadence » (c’est comme cela qu’il parle), un lien profond entre L’Anti-Œdipe et les drogués. Au moins, ça fera rire les drogués.

Il dit aussi que le Cerfi est raciste : là, c’est ignoble. Il y a longtemps que je souhaitais parler des nouveaux philosophes, mais je ne voyais pas comment. Ils auraient dit tout de suite : voyez comme il est jaloux de notre succès. Eux, c’est leur métier d’attaquer, de répondre, de répondre aux réponses. Moi, je ne peux le faire qu’une fois. Je ne répondrai pas une autre fois.

Ce qui a changé la situation pour moi, c’est le livre d’Aubral et de Delcourt, Contre la nouvelle philosophie. Aubral et Delcourt essaient vraiment d’analyser cette pensée, et ils arrivent à des résultats très comiques. Ils ont fait un beau livre tonique, ils ont été les premiers à protester. Ils ont même affronté les nouveaux philosophes à la télé, dans l’émission « Apostrophes ».

Alors, pour parler comme l’ennemi, un Dieu m’a dit qu’il fallait que je suive Aubral et Delcourt, que j’aie ce courage lucide et pessimiste.

- Si c’est une pensée nulle, comment expliquer qu’elle semble avoir tant de succès, qu’elle s’étende et reçoive des ralliements comme celui de Sollers ?

Il y a plusieurs problèmes très différents.

D’abord, en France on a longtemps vécu sur un certain mode littéraire des « écoles ». Et c’est déjà terrible, une école : il y a toujours un pape, des manifestes, des déclarations du type « je suis l’avant-garde », (les excommunications, des tribunaux, des retournements politiques, etc.

En principe général, on a d’autant plus raison qu’on a passé sa vie à se tromper, puisqu’on peut toujours dire « je suis passé par là ». C’est pourquoi les staliniens sont les seuls à pouvoir donner des leçons d’antistalinisme. Mais enfin, quelle que soit la misère des écoles, on ne peut pas dire que les nouveaux philosophes soient une école. Ils ont une nouveauté réelle, ils ont introduit en France le marketing littéraire ou philosophique, au lieu de faire une école.

Le marketing a ses principes particuliers :

1. il faut qu’on parle d’un livre et qu’on en fasse parler, plus que le livre lui-même ne parle ou n’a à dire. À la limite, il faut que la multitude des articles de journaux, d’interviews, de colloques, d’émissions radio ou télé remplacent le livre, qui pourrait très bien ne pas exister du tout. C’est pour cela que le travail auquel se donnent les nouveaux philosophes est moins au niveau des livres qu’ils font que des articles à obtenir, des journaux et émissions à occuper, des interviews à placer, d’un dossier à faire, d’un numéro de Playboy. Il y a là toute une activité qui, à cette échelle et à ce degré d’organisation, semblait exclue de la philosophie, ou exclure la philosophie.

2. Et puis, du point de vue d’un marketing, il faut que le même livre ou le même produit aient plusieurs versions, pour convenir à tout le monde une version pieuse, une athée, une heideggerienne, une gauchiste, une centriste, même une chiraquienne ou néo-fasciste, une « union de la gauche » nuancée, etc. D’où l’importance d’une distribution des rôles suivant les goûts. Il y a du Dr Mabuse dans Clavel, un Dr Mabuse évangélique, Jambet et Lardreau, c’est Spöri et Pesch, les deux aides à Mabuse (ils veulent « mettre la main au collet » de Nietzsche). Benoist, c’est le coursier, c’est Nestor. Lévy, c’est tantôt l’imprésario, tantôt la script-girl, tantôt le joyeux animateur, tantôt le disk-jockey. Jean Cau trouve tout ça rudement bien ; Fabre-Luce se fait disciple de Glucksmann ; on réédite Benda, pour les vertus du clerc. Quelle étrange constellation.

Sollers avait été le dernier en France à faire encore une école vieille manière, avec papisme, excommunications, tribunaux. Je suppose que, quand il a compris cette nouvelle entreprise, il s’est dit qu’ils avaient raison, qu’il fallait faire alliance, et que ce serait trop bête de manquer ça. Il arrive en retard, mais il a bien vu quelque chose.

Car cette histoire de marketing dans le livre de philosophie, c’est réellement nouveau, c’est une idée, il « fallait » l’avoir. Que les nouveaux philosophes restaurent une fonction-auteur vide, et qu’ils procèdent avec des concepts creux, toute cette réaction n’empêche pas un profond modernisme, une analyse très adaptée du paysage et du marché.

Du coup, je crois que certains d’entre nous peuvent même éprouver une curiosité bienveillante pour cette opération, d’un point de vue purement naturaliste ou entomologique. Moi, c’est différent, parce que mon point de vue est tératologique : c’est de l’horreur.

– Si c’est une question de marketing, comment expliques-tu qu’il ait fallu les attendre, et que ce soit maintenant que ça risque de réussir ?

Pour plusieurs raisons, qui nous dépassent et les dépassent eux-mêmes.

André Scala a analysé récemment un certain renversement dans les rapports journalistes-écrivains, presse-livre. Le journalisme, en liaison avec la radio et la télé, a pris de plus en plus vivement conscience de sa possibilité de créer l’événement (les fuites contrôlées, Watergate, les sondages ?). Et de même qu’il avait moins besoin de se référer à des événements extérieurs, puisqu’il en créait une large part, il avait moins besoin aussi de se rapporter à des analyses extérieures au journalisme, ou à des personnages du type « intellectuel », « écrivain » : le journalisme découvrait en lui-même une pensée autonome et suffisante. C’est pourquoi, à la limite, un livre vaut moins que l’article de journal qu’on fait sur lui ou l’interview à laquelle il donne lieu.

Les intellectuels et les écrivains, même les artistes, sont donc conviés à devenir journalistes s’ils veulent se conformer aux normes. C’est un nouveau type de pensée, la pensée-interview, la pensée-entretien, la pensée-minute. On imagine un livre qui porterait sur un article de journal, et non plus l’inverse. Les rapports de force ont tout à fait changé, entre journalistes et intellectuels.

Tout a commencé avec la télé, et les numéros de dressage que les interviewers ont fait subir aux intellectuels consentants. Le journal n’a plus besoin du livre.

Je ne dis pas que ce retournement, cette domestication de l’intellectuel, cette journalisation, soit une catastrophe. C’est comme ça : au moment même où l’écriture et la pensée tendaient à abandonner la fonction-auteur, au moment où les créations ne passaient plus par la fonction-auteur, celle-ci se trouvait reprise par la radio et la télé, et par le journalisme. Les journalistes devenaient les nouveaux auteurs, et les écrivains qui souhaitaient encore être des auteurs devaient passer par les journalistes, ou devenir leurs propres journalistes. Une fonction tombée dans un certain discrédit retrouvait une modernité et un nouveau conformisme, en changeant de lieu et d’objet. C’est cela qui a rendu possible les entreprises de marketing intellectuel.

Est-ce qu’il y a d’autres usages actuels d’une télé, d’une radio ou d’un journal ? Évidemment, mais ce n’est plus la question des nouveaux philosophes. Je voudrais en parler tout à l’heure.

Il y a une autre raison. Nous sommes depuis longtemps en période électorale. Or, les élections, ce n’est pas un point local ni un jour à telle date. C’est comme une grille qui affecte actuellement notre manière de comprendre et même de percevoir. On rabat tous les événements, tous les problèmes, sur cette grille déformante.

Les conditions particulières des élections aujourd’hui font que le seuil habituel de connerie monte. C’est sur cette grille que les nouveaux philosophes se sont inscrits dès le début. Il importe peu que certains d’entre eux aient été immédiatement contre l’union de la gauche, tandis que d’autres auraient souhaité fournir un brain-trust de plus à Mitterrand.

Une homogénéisation des deux tendances s’est produite, plutôt contre la gauche, mais surtout à partir d’un thème qui était présent déjà dans leurs premiers livres : la haine de 68. C’était à qui cracherait le mieux sur mai 68. C’est en fonction de cette haine qu’ils ont construit leur sujet d’énonciation : « Nous, en tant que nous avons fait mai 68 (??), nous pouvons vous dire que c’était bête, et que nous ne le ferons plus. » Une rancœur de 68, ils n’ont que ça à vendre.

C’est en ce sens que, quelle que soit leur position par rapport aux élections, ils s’inscrivent parfaitement sur la grille électorale. A partir de là, tout y passe, marxisme, maoïsme, socialisme, etc., non pas parce que les luttes réelles auraient fait surgir de nouveaux ennemis, de nouveaux problèmes et de nouveaux moyens, mais parce que LA révolution doit être déclarée impossible, uniformément et de tout temps.

C’est pourquoi tous les concepts qui commençaient à fonctionner d’une manière très différenciée (les pouvoirs, les résistances, les désirs, même la « plèbe ») sont à nouveau globalisés, réunis dans la fade unité du pouvoir, de la loi, de l’État, etc. C’est pourquoi aussi le Sujet pensant revient sur la scène, car la seule possibilité de la révolution, pour les nouveaux philosophes, c’est l’acte pur du penseur qui la pense impossible.

Ce qui me dégoûte est très simple : les nouveaux philosophes font une martyrologie, le Goulag et les victimes de l’histoire. Ils vivent de cadavres. Ils ont découvert la fonction-témoin, qui ne fait qu’un avec celle d’auteur ou de penseur (voyez le numéro de Playboy : c’est nous les témoins…).

Mais il n’y aurait jamais eu de victimes si celles-ci avaient pensé comme eux, ou parlé comme eux. Il a fallu que les victimes pensent et vivent tout autrement pour donner matière à ceux qui pleurent en leur nom, et qui pensent en leur nom, et donnent des leçons en leur nom. Ceux qui risquent leur vie pensent généralement en termes de vie, et pas de mort, d’amertume et de vanité morbide. Les résistants sont plutôt de grands vivants. Jamais on n’a mis quelqu’un en prison pour son impuissance et son pessimisme, au contraire.

Du point de vue des nouveaux philosophes, les victimes se sont fait avoir, parce qu’elles n’avaient pas encore compris ce que les nouveaux philosophes ont compris. Si je faisais partie d’une association, je porterais plainte contre les nouveaux philosophes, qui méprisent un peu trop les habitants du Goulag.

– Quand tu dénonces le marketing, est-ce que tu milites pour la conception vieux-livre, ou pour les écoles ancienne manière ?

Non, non, non. Il n’y a aucune nécessité d’un tel choix : ou bien marketing, ou bien vieille manière. Ce choix est faux.

Tout ce qui se passe de vivant actuellement échappe à cette alternative. Voyez comme les musiciens travaillent, comme les gens travaillent dans les sciences, comme certains peintres essaient de travailler, comment des géographes organisent leur travail (cf. la revue Hérodote).

Le premier trait, c’est les rencontres. Pas du tout les colloques ni les débats, mais, en travaillant dans un domaine, on rencontre des gens qui travaillent dans un tout autre domaine, comme si la solution venait toujours d’ailleurs. Il ne s’agit pas de comparaisons ou d’analogies intellectuelles, mais d’intersections effectives, de croisements de lignes.

Par exemple (cet exemple est important, puisque les nouveaux philosophes parlent beaucoup d’histoire de la philosophie), André Robinet renouvelle aujourd’hui l’histoire de la philosophie, avec des ordinateurs ; il rencontre forcément Xenakis. Que des mathématiciens puissent faire évoluer ou modifier un problème d’une tout autre nature ne signifie pas que le problème reçoit une solution mathématique, mais qu’il comporte une séquence mathématique qui entre en conjugaison avec d’autres séquences. C’est effarant, la manière dont les nouveaux philosophes traitent « la » science.

Rencontrer avec son propre travail le travail des musiciens, des peintres ou des savants est la seule combinaison actuelle qui ne se ramène ni aux vieilles écoles ni à un néo-marketing. Ce sont ces points singuliers qui constituent des foyers de création, des fonctions créatrices indépendantes de la fonction-auteur, détachées de la fonction-auteur.

Et ça ne vaut pas seulement pour des croisements de domaines différents, c’est chaque domaine, chaque morceau de domaine, si petit soit-il, qui est déjà fait de tels croisements. Les philosophes doivent venir de n’importe où : non pas au sens où la philosophie dépendrait d’une sagesse populaire un peu partout, mais au sens où chaque rencontre en produit, en même temps qu’elle définit un nouvel usage, une nouvelle position d’agencements – musiciens sauvages et radios pirates.

Eh bien, chaque fois que les fonctions créatrices désertent ainsi la fonction-auteur, on voit celle-ci se réfugier dans un nouveau conformisme de « promotion ».

C’est toute une série de batailles plus ou moins visibles : le cinéma, la radio, la télé sont la possibilité de fonctions créatrices qui ont destitué l’Auteur ; mais la fonction-auteur se reconstitue à l’abri des usages conformistes de ces médias. Les grandes sociétés de production se remettent à favoriser un « cinéma d’auteur » ; Jean-Luc Godard trouve alors le moyen de faire passer de la création dans la télé ; mais la puissante organisation de la télé a elle-même ses fonctions-auteur par lesquelles elle empêche la création.

Quand la littérature, la musique, etc., conquièrent de nouveaux domaines de création, la fonction-auteur se reconstitue dans le journalisme, qui va étouffer ses propres fonctions créatrices et celles de la littérature. Nous retombons sur les nouveaux philosophes : ils ont reconstitué une pièce étouffante, asphyxiante, là où un peu d’air passait. C’est la négation de toute politique, et de toute expérimentation.

Bref, ce que je leur reproche, c’est de faire un travail de cochon et que ce travail s’insère dans un nouveau type de rapport presse-livre parfaitement réactionnaire : nouveau, oui, mais conformiste au plus haut point.

Ce ne sont pas les nouveaux philosophes qui importent. Même s’ils s’évanouissent demain, leur entreprise de marketing sera recommencée.

Elle représente en effet la soumission de toute pensée aux médias ; du même coup, elle donne à ces médias le minimum de caution et de tranquillité intellectuelles pour étouffer les tentatives de création qui les feraient bouger eux-mêmes.

Autant de débats crétins à la télé, autant de petits films narcissiques d’auteur, d’autant moins de création possible dans la télé et ailleurs.

Je voudrais proposer une charte des intellectuels, dans leur situation actuelle par rapport aux médias, compte tenu des nouveaux rapports de force : refuser, faire valoir des exigences, devenir producteurs, au lieu d’être des auteurs qui n’ont plus que l’insolence des domestiques ou les éclats d’un clown de service. Beckett, Godard ont su s’en tirer, et créer de deux manières très différentes : il y a beaucoup de possibilités, dans le cinéma, l’audio-visuel, la musique, les sciences, les livres…

Mais les nouveaux philosophes, c’est vraiment l’infection qui s’efforce d’empêcher tout ça. Rien de vivant ne passe par eux, mais ils auront accompli leur fonction s’ils tiennent assez la scène pour mortifier quelque chose.

Gilles Deleuze

« Psychopathology and Atmospheres. Neither Inside nor Outside », by Tonino Griffero and Gianni Francesetti

« A new book entitled Psychopathology and Atmospheres. Neither Inside nor Outside edited by Tonino Griffero and Gianni Francesetti has been published by Cambridge Scholars Publishing.

Feeling sad during a funeral and being relaxed while having dinner with friends are atmospheric feelings. However, the notion of “atmosphere”, meaning not only a subjective mood, but a sensorial and affective quality that is widespread in space and determines the way one experiences it, has intensified only recently in scientific debate. The discussion today covers a wide range of theoretical and applied issues, involving all disciplines, paying attention more to qualitative aspects of reality than to objective ones. These disciplines include the psy- approaches, whose focus on an affective experience that is emerging neither inside nor outside the person can contribute to the development of a new paradigm in psychopathology and in clinical work: a field-based clinical practice. This collection of essays is the first book specifically addressing the link between atmospheres and psychopathology. It challenges a reductionist and largely unsatisfactory approach based on a technical, pharmaceutical, symptomatic, individualistic perspective, and thus promotes the exchange of ideas between psy- disciplines, humanistic approaches and new trends in sciences. »

 

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