« Puiser des forces infinies dans un petit espace »

Christian Bobin : « Puiser des forces infinies dans un petit espace »

par Nadja Viet, publié le
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Invité sur France Inter dans plusieurs émissions, l’écrivain, Christian Bobin, nous délivre quelques clefs afin que nous puissions supporter notre confinement : « Résister, c’est respirer, c’est prendre appui sur ce qui existe vraiment, et ne pas donner la moindre chance au nihilisme partout régnant. »
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De l’enrichissement de l’introspection et du temps intérieur © Getty / Jasper James

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Pour l’écrivain, « ce qui existe vraiment, c’est la bonté, la lenteur, l’attention – des choses qui ne sont pas marchandes, qui sont vitales pour chacun et qui continuent d’être diffusées par des gens qui n’ont pas de visage, que l’on ne connaît pas forcément, qui sont ici ou là et qui sont les vrais piliers du Monde« .

Au 17e siècle déjà, Blaise Pascal, le savant et moraliste, constatait que :

Tout le malheur des hommes vient de ce qu’ils ne savent pas demeurer seuls dans une chambre.

Pour Christian Bobin, l’exercice ne recèle aucune difficulté, puisqu’en tant qu’écrivain, la solitude est son élément.

Grand lecteur depuis l’enfance, à 20 ans, lorsqu’il comprend « qu’il n’est pas capable de vivre dans le grand jour du monde », il continue de laisser les livres le traverser, puis commence à écrire.

Christian Bobin est toujours resté au pays qui l’a vu naître et la rue de son enfance garde une importance essentielle car, assure-t-il, c’est là que tout commence :

« Cinq à dix mètres carrés me suffisaient amplement pour la contemplation, pour le jeu, pour l’émerveillement. Et c’est de ce petit espace que j’ai puisé des forces infinies, des réserves de regard et d’étonnement et de songe et d’attente. »

C’est l’origine de tout, y compris les livres d’aujourd’hui. Tout vient de là, tout s’est préparé là.

Écrivain de l’âme

Christian Bobin est l’écrivain de l’introspection, avec peu de récits constitués, mais bien plutôt des fragments. Il parle lui-même de « tricotage » de textes !

Ses livres ouvrent sur une intériorité apaisée, comme après une tempête. 

Le poète fait l’éloge du presque rien :  » Nous n’avons que ça, la vie la plus pauvre, la plus ordinaire, la plus banale », mais en revanche,  » de temps en temps, nous revêtons un manteau de puissance, un manteau d’aisance » et il semble bon, pendant un temps, « d’apprendre à faire un pas en arrière, quitter ses sources, ses projets, ses ambitions – ils vous retrouveront – les quitter momentanément, et devenir pur regard« .

Écrire, c’est parler à l’intérieur du silence, sans froisser le silence.

L’auteur se définit aussi comme un lecteur assidu, et attend des livres qu’ils lui apportent la paix, qu’ils lui offrent la rencontre avec l’humain, qu’ils agissent comme un miroir et lui renvoient son image, tellement mouvante.

Vous ouvrez un livre et il vous entend.

« La magie de la lecture consiste parfois en « cette force incroyable de l’amour pur, lancé au devant de vous, une phrase qui vagabonde dans un livre et qui n’attendait que le lecteur pour s’illuminer ».

La Poésie

L’écrivain nous parle avec lenteur et sincérité, choisissant ses termes.

Il affirme que « la Poésie n’est pas un genre littéraire, car elle est la plus haute vie, voire peut-être la seule ».

Dans l’émission, La Librairie francophone, nous pouvons redécouvrir une petite pépite bienfaisante : la rencontre entre Juliette Binoche et Christian Bobin.

Un bel entretien, sensible et intelligent, dans lequel les deux personnalités évoquent l’initiation nécessaire à la Poésie, la prégnance de l’enfance dans l’écriture de Christian Bobin, mais aussi la fraternité, la proximité et le partage.

Juliette Binoche :

L’enfance est la matière première… c’est pour cela que l’écriture de Christian Bobin me touche, sa relation à la Nature, au vent, à la lumière et aux émotions premières de la vie.

Juliette lit un poème de Bobin et Christian Bobin, à son tour, lit un poème de Binoche. Ce moment est vraiment à (re)découvrir, dans l’émission d’Emmanuel Khérad ! (voir liste des émissions de France Inter en bas de page)

Pour entrer dans son univers

Depuis 1977, Christian Bobin nous parle à travers ses livres, et son œuvre compte plus de 60 publications, essentiellement publiées chez Gallimard.

Invité de La Grande Librairie, le poète révèle son insoumission originelle et sa quête poétique. Voici un extrait d’une dizaine de minutes qui vous donnera un aperçu de sa belle présence.

La vie est la maîtresse, elle a ses heures, j’essaie juste d’être au rendez-vous.

Pour écouter Christian Bobin sur France Inter

🎧 ÉCOUTER : Christian Bobin dans Le Grand Entretien de François Busnel.

🎧 ÉCOUTER : Christian Bobin et la « bienveillance des arbres » dans Le Matin du Départ de Dorothée Barba.

🎧 ÉCOUTER : Bobin : « La Russie est mon pays natal, je n’y suis jamais allé » dans Le Matin du Départ de Dorothée Barba.

🎧 ÉCOUTER : Juliette Binoche, Christian Bobin, Véronique Tadjo dans La Librairie francophone d’Emmanuel Khérad. (de 22′ à 35′)

🎧 ÉCOUTER : Enchantements, Christian Bobin dans L’Heure Bleue de Laure Adler.

🎧 ÉCOUTER : Christian Bobin dans l’âme dans Boomerang d’Augustin Trapenard. L’écrivain a choisi de nous lire un extrait du journal de Rosa Luxembourg, bouleversant.

Bibliographie

📖 LIRE | Pierre, Ce livre est une méditation sur « la présence et l’excès du réel » dans l’œuvre du peintre de l’Outrenoir, Pierre Soulages.

📖 LIRE | Cahier Christian Bobin aux éditions de L’Herne, dans lequel écrivains, philosophes, universitaires, compositeurs, journalistes ou lecteurs, dénouent les idées reçues sur l’œuvre de ce penseur libre.

📖 LIRE | Toutes les œuvres de Christian Bobin réunie dans une bibliographie sur la page du site Babelio.

Se plonger dans son œuvre peut devenir une véritable addiction, et nombreux sont ceux qui guettent chez leur libraire, le prochain opus de ce poète !

 

 

« Du paradigme de la crise en philosophie »

Un peu de nourriture pour alimenter notre pensée (et sortir des ruminations inévitables en ces temps nouveaux) …

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Le mot crise est devenu un concept usuel parcourant simultanément des phénomènes allant du champ médiatique à celui des sciences sociales, en passant par la politique. Et depuis la crise des subprimes qui a ébranlé les tours du capital financier, l’expression connaît un regain d’actualité et passe pour ainsi dire du langage de spécialiste à l’ordre ordinaire des usages de la langue. Selon Edgar Morin « la notion de crise s’est répandue au vingtième siècle à tous les horizons de la conscience contemporaine. Il n’est pas de domaine qui ne soit hanté par la notion de crise : le capitalisme, le droit, la civilisation, l’humanité… Mais cette notion en se généralisant s’est vidée de l’intérieur » [1]

On peut définir la crise comme un processus comportant des éléments de déstabilisation, de troubles d’un certain ordre (social, culturel…) qui tend vers une réorganisation et une restructuration pour émerger vers une réalité différente. On parle ainsi de crise de l’éducation, crise de la culture comme si tout l’univers de signification à la fois symbolique et institutionnel était frappé d’une gangrène qui menace de conduire la société à sa perte. C’est déjà dans ce sens qu’Edmund parle de la crise des sciences et de l’humanité européenne. Il s’agit d’abord de cette perte dans l’ordre des sciences sociales qui peinent à réaliser le rêve cartésien d’une unité architectonique fondée sur une méthode. Elle se double d’une crise qui frappe l’humanité européenne dans ses valeurs. En tout cas, l’idée que pointe Husserl, c’est l’impossibilité de faire société ensemble autour d’idéaux forts susceptibles de conduire le corps social. Marx envisage la crise comme une rupture et comme la possibilité d’un avènement. Contrairement aux crises antérieures, la crise marxiste est porteuse d’un changement. Du grec krisis, décision, le mot crise, d’abord médical désigne un changement brutal positif ou négatif d’une maladie. C’est la rupture d’un ordre initial. L’intérêt de la crise se situe là, dans l’instant de la césure, de la scission et pour ainsi dire de la décision qu’elle infiltre. À bien entendre, l’expression de crise s’étire entre deux pôles dont l’un est négatif et l’autre positif. En grec (krisis), la crise est un moment de rupture où l’on doit décider (du traitement d’un malade pour Hippocrate). Longtemps, la langue française a cantonné ce terme dans son acception médicale (crise de nerfs, crise cardiaque…) désignant l’apex (le sommet) de la maladie, moment où le sujet peut guérir ou trépasser. Par la suite on voit apparaître le terme de crise dans le champ politique ou économique (crise financière).

Cependant, l’usage courant de cette expression ne consacre que le versant négatif. La crise désigne toujours à la fois une affection et une perte qui affectent soit le registre axiologique et institutionnel, soit le registre scientifique. Son sens indique la catastrophe. C’est précisément cette idée que nous voulons déconstruire pour ressortir le sens enfoui de la crise afin de restaurer sa signification essentielle et en faire un concept analytique opératoire pour la lisibilité des phénomènes qui affectent la société. C’est parce que la crise se meut dans cet horizon qu’elle est à la base même de l’imagination sociale. Or l’imagination sociale est la capacité qu’a toute communauté d’expérimenter le monde pour se rendre habitable.

La crise : perte de sens et de légitimation

La lecture de la crise comme perte trouve son explication dans l’idée que partout où elle survient, cette dernière vient briser l’ordre ordinaire des choses, plongeant la communauté sociale dans une sorte de vertige ontologique. Il y a quelque chose de fondamental qui s’effondre. Dans son roman, Le monde s’effondre, l’écrivain négro-africain, Chinoua Achebe décrit cette espèce de vertige qui advient lorsque l’ordre des valeurs traditionnelles se trouve bouleversé. C’est l’équilibre de toute la société qui est perdu avec l’effondrement des repères axiologiques et institutionnels séculiers sous la poussée des valeurs occidentales portées par la mission colonialiste. La crise est vécue comme une perte du monde commun. Et c’est cette idée que Hannah Arendt développe lorsqu’elle parle de la crise de la culture ou de la crise de l’éducation.

4 Il s’agit d’une rupture brutale ou progressive qui survient dans le récit que la communauté se fait d’elle-même et dans sa propre représentation. On ne parle de crise que par rapport au passé, à la marche historique de la communauté des prédécesseurs qui se sont construits un monde habitable pour accueillir les générations à venir. Or voici que tout à coup, le stock de connaissances ordinaires qui organisait le monde vécu se trouve caduc et ne parvient plus à répondre aux problèmes qui se posent. Cette vision commune n’est possible que parce que la crise est considérée à partir d’un seul de ses pôles. Elle constate qu’un événement s’est produit. Une situation problématique inédite prend corps dans l’univers social et aucune recette du stock culturel ne peut la résoudre. Il y a tout simplement une « dissimultanéitée » entre la connaissance disponible et le problème qui se présente. La lecture de la crise comme perte est la résultante d’une incapacité de ressources culturelles à résoudre immédiatement un problème qui survient ou gangrène la société. Ce positionnement rend difficile la possibilité d’un questionnement de la société sur elle-même. Au contraire, elle tente de se protéger, de s’immuniser, de résister pour ne pas se renier et briser, par là même, le récit qu’elle s’est construit. Pour être pathologique, cette attitude n’en est pas moins normale car il s’agit d’un réflexe défensif qui se met en place. Ce mécanisme de défense se nomme idéologie.

Comment la crise vient au monde

Une crise sépare deux moments du temps : un avant et un après. Le concept entend signifier l’irruption d’une différence dans l’histoire. Le concept de « natalité » développé par H. Arendt permet de comprendre comment la crise vient au monde. Naissance et mort pour les humains ne sont pas de simples événements naturels. Elles présupposent un monde durable où l’on puisse apparaître et d’où l’on puisse disparaître. Les Grecs nommaient les hommes « les mortels » et les enfants « les nouveaux ». Ainsi, tout « nouveau » doit être intégré à un monde plus vieux que lui, qu’il renouvelle et qu’il menace : « La vie de l’homme se précipitant vers la mort entraînerait inévitablement à la ruine, à la destruction, tout ce qui est humain, n’était la faculté d’interrompre ce cours et de commencer du neuf, faculté qui est inhérente à l’action comme pour rappeler constamment que les hommes, bien qu’ils doivent mourir, ne sont pas nés pour mourir mais pour innover» [2]. Selon Arendt, il s’agit d’éduquer de façon à conserver chez les « nouveaux venus » la capacité à innover et à « remettre en place le monde ». Dans « La crise de la culture », elle tente de réécrire l’histoire intellectuelle de notre siècle comme la biographie d’une personne singulière plutôt que celle de générations successives dans laquelle l’historien respecte l’enchaînement des théories. Elle explique qu’aucun testament n’a légué sa réalité à l’avenir, que nos institutions sont amenées à exister après nous. Ainsi, la crise indique un moment qui rompt la linéarité de la continuité temporelle pour laisser entrer un événement – endogène ou exogène – qui la change et introduit la possibilité du déclin, de la mort. Cependant, les crises sont destinées à se succéder car elles sont engendrées par le mouvement même qui tente de les dépasser ou de les éviter. Dans sa violence, la crise fait apparaître de nouvelles possibilités d’être, une occasion de renaissance. L’identité de l’homme est au carrefour d’influences multiples, diverses et contradictoires. Il s’agit d’un échafaudage complexe de coutumes, de traditions et d’expériences individuelles et collectives que l’on construit et déconstruit continuellement tout au long de son existence. L’être humain, dans la société moderne, a du mal à trouver la réponse à la question Quod iter sectabor vitae (que vais-je faire de ma vie) et le simple fait de se poser cette question nous installe durablement dans la crise. Pour « être », les hommes doivent sans cesse « devenir ». Si « être » c’est devenir, la crise apparaît comme une modalité effective de l’activité humaine. La crise est une brèche dans laquelle s’inscrit l’action des nouveaux venus. Ainsi, les nouveaux venus, naissant au monde ne sont pas seulement des patients mais aussi des agents de l’effectivité historique. Pour la philosophie, la crise ouvre un horizon, celui de l’initiative, instruite à la fois par l’expérience passée, transmise par les anciens et par l’attente des nouveaux venus.

Crise : moteur de la dynamique de l’imaginaire social

La crise est au cœur de la dynamique sociale en ce qu’elle permet le déploiement de l’imaginaire social. Dès qu’une crise survient, elle produit deux réactions, d’abord la tentation conservatrice, puis, ou simultanément, la production réflexive. Dans les deux cas, la société sort de son vécu routinier pour essayer de se préserver face à des bouleversements qui la traversent ou pour se remettre en pro-jet. Dans le premier cas, elle construit un discours dont le but est de « sur légitimer » des traditions vacillantes. C’est la production idéologique. Dans le second, elle opère un mouvement réflexif et produit un projet. C’est la production utopique. Les concepts pratiques d’idéologie et d’utopie empruntés à l’herméneutique ricoeurienne, permettent de féconder le concept de crise en rendant visible sa polarité. Et c’est précisément parce que la crise met en branle ces deux modalités de l’imagination sociale, qu’elle peut devenir un outil opératoire.

L’espace généalogique de la crise ou le retournement idéologique

La posture généalogique permet de saisir non seulement comment la crise survient dans le monde des affaires humaines mais aussi comment elle produit l’idéologie. L’idéologie est le métadiscours, superstructure dirait Marx, qui sert à légitimer par le jeu de la présentation, les institutions et les valeurs qui fondent l’ordre social. L’idéologie est consubstantielle à toute société, tout système d’organisation dans la mesure où toute communauté se construit une représentation d’elle- même. Cependant, le propre de l’idéologie est de se soustraire à la temporalité, de nier son devenir car elle est traversée par la tentation éternitaire. C’est alors qu’au lieu d’être un reflet de la réalité, elle en devient une distorsion.

Ricoeur écrit qu’« il y a une vie réelle des hommes : c’est leur praxis ; puis il y a le reflet de cette vie dans leur imagination, et c’est l’idéologie. L’idéologie devient ainsi le procédé général par lequel le processus de la vie réelle, la praxis, est falsifié par la représentation imaginaire que les hommes s’en font » [3] L’idéologie est, en ce sens, désormais un régime de vérité, une sorte de point de vue de Dieu situé hors du monde et qui entend l’administrer sous le mode de reproduction du même. Comme telle l’idéologie est conservatrice. Elle est toute entière tournée vers la conservation de ce qui est et qui a été légué par ceux que Schütz nomme les « prédécesseurs ». Or la crise survient comme événement de rupture qui fait vaciller le préjugé sur le monde social. Ce dernier se révèle comme un monde construit. Elle survient à ce moment là comme une anomalie. Elle remet en cause les croyances, les institutions et les pratiques qui organisent la vie quotidienne. Pour Ricoeur « l’unité spirituelle du monde a été brisée ». Dans cette configuration, le passé est la seule ressource susceptible de fournir encore de l’assurance. L’idéologie se mue alors en dogme pour essayer de préserver les places fortes de signification afin d’éviter l’effondrement « des assises du monde » (Arendt). Le passé n’est plus un lieu de sens susceptible de servir de ferment au présent. Au contraire, il se pétrifie dans sa posture. La crise replace chaque système d’organisation du monde social dans sa dimension historique. Elle révèle que chaque mode de gestion, chaque symbole ou institution est produit par l’expérimentation d’une communauté qui s’est confrontée au monde. De la sorte, sa pertinence est relative et répond à une problématique singulière. Si le passé est un facteur fort de l’idée qu’une communauté se fait d’elle-même, il n’en demeure pas moins qu’elle doit faire face aux exigences du présent et se projeter dans l’avenir. Et chaque fois, il faut que la société s’arrache par la force d’un examen de soi pour s’auto-enfanter elle-même. La crise n’est pas ruine, elle sonne l’hallali du monde ancien et intime à la société de reprendre la route afin d’éviter la pétrification. Elle est le moment des bifurcations, des transvaluations qui renouvellent l’ordre social. Dans son analyse de l’institution, Dubet expose l’idée que cette dernière meurt gangrenée par ses propres contradictions. La crise du programme institutionnel, la grande machine axiologique, qui organisait le monde social, est une implosion. Il écrit que « le déclin du programme institutionnel procède de l’exacerbation de ses contradictions latentes, quand il n’y a plus la capacité idéologique de les effacer, quand il n’y a plus la force de réduire les paradoxes qu’il pouvait surmonter par sa « magie » [4]. Le programme institutionnel a correspondu à la mise en œuvre moderne de la sécularisation ; nous vivons aujourd’hui la sécularisation de cette sécularisation ».

L’horizon herméneutique de la crise ou la projection utopique

9 Nous nous trouvons à l’autre bout de la tension polaire en mettant en jeu l’horizon herméneutique du concept de crise. Alors que l’espace fonctionne comme une condition, ce qui nous précède et dans quoi l’on se meut nécessairement, l’horizon est ce qui n’est pas encore donné mais que l’on espère. C’est l’attente. La crise nous l’avons dit, est dislocation, brisure de l’unité ontologique du monde. C’est précisément la non congruence entre le monde dont nous faisons l’expérience et celui que l’on attend. La crise ouvre une brèche qui rend possible un horizon d’attente. Koselleck montre que l’expérience humaine est précisément ancrée dans une configuration tridimensionnelle, passé/présent/futur. Il ne s’agit pas selon l’historien d’une chronologie mais d’une simultanéité qui se déploie dans le présent. Le moment cardinal est le présent dans lequel la communauté fait l’expérimentation du monde. Cette expérimentation du monde est faite, d’une part, à partir de matériaux symboliques de l’expérience des prédécesseurs. D’autre part, la communauté présente se projette vers un horizon. Le futur et le passé sont ainsi rendus présents. En ce sens la catégorie de l’attente révèle que le monde social n’est pas une reproduction mimétique absolue car l’homme n’est pas qu’un « patient » de l’histoire mais un « agent ». Et c’est parce qu’il peut se projeter qu’il peut également refigurer son monde.

La crise est le feu qui permet une telle dynamique car elle révèle à la conscience la nécessité d’une réinterprétation du monde. Elle ne menace pas l’ordre des choses. Elle est le signe patent qui indique la nécessité d’un autrement qu’être qui prévient la sclérose et la pétrification. La lecture herméneutique du concept de crise en fait un vecteur de réflexivité. Berger et Luckman expliquent que la sédimentation est l’une des modalités nécessaires de la construction de la réalité sociale. Elle permet la mise en stock de ressources explicatives d’un état du monde et permet la praxis quotidienne de la communauté sociale. Ce processus n’est efficace que parce que les sociétés pratiquent la réflexivité, ce mouvement de retour sur soi, sur ses habitus (Bourdieu). D’ailleurs Giddens fait de cette catégorie le propre de la modernité. Ce sont les crises qui traversent le tissu social et qui font craqueler le monde, qui sortent la société de son « sommeil dogmatique » pour entreprendre l’examen au terme duquel il est possible de bâtir le neuf (Arendt). L’utopie est le maître mot de l’ouverture herméneutique car c’est à partir d’elle qu’il est possible de défaire le pli idéologique du monde. Il ne s’agit aussi que d’un processus discursif, le déploiement de l’imagination sociale. Elle est en tant que telle du même ordre que l’idéologie mais elle est tournée ailleurs en ce qu’elle refait le monde. Elle est la construction d’une représentation qui reconstruit le monde social tout en déconstruisant la représentation idéologique efficiente jusque-là. La tension continue entre idéologie et utopie, place la crise au cœur de la dynamique sociale.

Le détour ontologique, la crise comme événement

L’événement implique essentiellement le devenir de la nature, son changement incessant, son avancée créatrice. L’objet, par contre, renvoie à une stabilité relative, une permanence. L’événement est ontologiquement moteur. Tout événement étant toujours une découpe illusoire dans un devenir illimité, il est pris dans le processus même du devenir tout entier. Un événement n’est donc pas assimilable à un point sur une droite : tout événement est pris dans cet incessant processus où tout se tient (le futur et le passé, le plus ou le moins, le trop et le pas assez, etc.). Deleuze explique « qu’il n’y a pas de crise mais essentiellement des Devenir ».

Il ajoute qu’«il y a des Devenir qui opèrent en silence, qui sont presque imperceptibles ». C’est ce qui conduit Guillaume Durand à penser que si être c’est devenir, la crise n’est-elle pas alors un concept fallacieux ? ». Comment penser notre devenir en temps de crise ? En se basant sur une philosophie des évènements. La philosophie des évènements libère les hommes d’un être immuable, absolu. « Rien n’est jamais mais tout devient perpétuellement » (Héraclite). Pour ne pas mourir, tout être doit sans cesse devenir selon Héraclite : « ce qui s’oppose à soi-même s’accorde avec soi ». Étudier la crise suppose de s’intéresser aux évènements de l’Histoire et plus globalement à l’Histoire. Effectivement, la logique qui veut que chaque événement historique soit passé par le prisme de l’explication rationnelle, vient se heurter à la contingence de l’évènement. La contingence de l’événement le rend nécessaire pour l’histoire des sociétés humaines. Selon Hegel, sa manifestation est celle du parcours d’un Esprit qui rajeunit au fil de ses figures tout en se renouvelant et transformant lui-même. La crise est pensée comme un processus comportant des éléments de déstabilisation, de troubles d’un certain ordre (social, culturel…) qui tend vers une certaine réorganisation et restructuration pour émerger vers une réalité différente. Hegel écrit que « chaque peuple a son principe propre et il tend vers lui comme s’il constituait la fin de son être ». Plus loin il ajoute que « l’Esprit d’un peuple doit donc être considéré comme le développement d’un principe d’abord implicite et opérant sous la forme d’une obscure tendance qui s’explicite par la suite et tend à devenir objectif ». L’Esprit est dès lors fondateur du devenir d’un peuple. Il conduit un peuple à tendre vers le progrès et le renouvellement de lui-même ou, au contraire, il conditionne son déclin. Tout dépend de la représentation qu’il se fait de lui-même. Héraclite et Hegel affirment la dynamique de l’être. En dépit de leur différence, ils intègrent le mouvement à la nature. C’est précisément dans le cours de l’histoire que l’événement advient, survient, brisant la linéarité historique. L’événement dans cette perspective est inédit. Il fait entrer l’esprit du peuple en contradiction avec lui-même. C’est en ce sens qu’Héraclite écrit que ce qui se contredit se réconcilie avec soi. La contradiction, effet de sens de la crise, est la condition de la réalisation de l’esprit.

Crise, Modernité et réflexivité

La crise est le propre d’un temps qui se donne à penser comme critique de lui-même. La modernité est ce temps qui se construit en se déconstruisant. La modernité est crise permanente puisqu’elle se remet sans cesse en mouvement par la pratique de la réflexivité. Elle abandonne le rêve de fondations ultimes pour se remettre en perspective. C’est en cela qu’elle se pose comme une époque différente de toutes les autres.

Myriam Revault d’Allonnes écrit « que le projet moderne est consubstantiellement habité par la crise. La modernité est un concept de crise » [5].

La crise est essentielle à la vie moderne. Bien plus encore, elle est essentielle à la vie humaine. C’est la condition humaine qui rend fondamentale la vie. Le monde humain en tant qu’il est l’édition porte en lui les stigmates de sa mortalité. Les mœurs, les institutions sont créations de l’esprit humain qui construit dans le mouvement historique.

Le dernier mot revient à Arendt : « Le monde édifié par les mortels en vue de leur immortalité potentielle est toujours menacé par la condition mortelle de ceux qui l’ont édifié et qui naissent pour vivre en lui. En un certain sens, le monde est toujours un désert qui a besoin de ceux qui commencent pour pouvoir à nouveau être recommencé » [6]..

NOTES de lecture

  • [1] Morin E., Pour une crisologie, Communications N° 25, 1976, pp. 149-163.
  • [2]Harendt A., Condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-Levy, 1961.
  • [3]Ricoeur P., Du texte à l’action, paris, Seuil, 1998, p. 419.
  • [4]Dubet F., Le déclin de l’institution, Paris Seuil, 2002, p. 35.
  • [5)Revault d’Allonnes M., Pourquoi nous n’aimons pas la démocratie, Paris, Seuil, 2010.
  • [6]Harendt A., Qu’est-ce que la politique, Paris, Seuil, 1995.

Ressources pour prendre soin de notre santé mentale et de celle des autres, en période d’épidémie et de confinement

L’article ci-dessous est une mine de ressources autour des questions psychologiques que fait émerger la situation actuelle. Original consultable ici.

RAPPEL : durant cette période de confinement je continue à recevoir via télé-consultation (téléphone ou visio suivant le choix de chacun) toutes personnes qui souhaitent un accompagnement, une écoute active, un espace confidentiel où déposer et y voir plus clair.

 

L’épidémie que nous vivons et le confinement associé peuvent avoir un impact sur notre personsanté mentale. Nous recensons sur cette page des ressources pratiques pour vous aider à faire face, et prendre soin de votre santé mentale et celle des autres.
Durant la période de confinement, cette page sera mise à jour régulièrement, au fil de l’actualité.

 

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Prendre soin de sa santé mentale : Comment se protéger face aux incertitudes et à l’anxiété en période de confinement

Aider les enfants : Comment leur parler de l’épidémie pour les rassurer et les aider à comprendre les contraintes du confinement

Aider les patients, les soignants, les personnes en situation de handicap ou de précarité

Se méfier des rumeurs et fausses informations : Cette crise sanitaire est propice à la diffusion de fausses informations (fake news), qui augmente l’anxiété. Voici quelques ressources pour vous aider à identifier les informations fiables et celles qui le sont moins :

Développer l’entraide et la solidarité : Parce que l’entraide et la solidarité sont importantes pour surmonter une telle période, voici quelques lieux numériques d’échange et d’entraide :

Guide à l’intention des parents pour soutenir leur famille pendant l’épidémie COVID-19

La fiche ci-dessous est une traduction des recommandations des services de santé mentale et d’addictologie américain (SAMSAH). Elle est pleine de « bons conseils » et astuces pour aider les parents à soutenir leurs enfants dans le contexte du confinement actuel.

Original consultable ici.

RAPPEL : durant cette période de confinement je continue à recevoir via télé-consultation (téléphone ou visio suivant le choix de chacun) toutes personnes qui souhaitent un accompagnement, une écoute active, un espace confidentiel où déposer et y voir plus clair.

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 » Prendre soin de votre santé psychique en cas de distanciation sociale (…) « 

La fiche ci-dessous est une traduction des recommandations des services de santé mentale et d’addictologie américain (SAMSAH). Bien qu’elle englobe les trois possibles situations de distanciation sociale, de quarantaine et d’isolement pendant une  pandémie, elle me paraît pertinente dans le contexte de confinement que nous vivons.

4 paragraphes : « réactions fréquentes » _ « comment prendre soin de vous pendant la distanciation sociale » _ et « après ». Original consultable ici.

RAPPEL : durant cette période de confinement je continue à recevoir via télé-consultation (téléphone ou visio suivant le choix de chacun) toutes personnes qui souhaitent un accompagnement, une écoute active, un espace confidentiel où déposer et y voir plus clair.

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Le coronavirus ou la liberté retrouvée ? par M.Terestchenko

Un récent article d’un de mes professeurs de philo que j’apprécie.

 

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par Michel Terestchenko, philosophe en date du 18 mars 2020, original ici.

Le coronavirus ou la liberté retrouvée ?

La situation présente conduit, on le voit au vide des rues, au silence des villes, au confinement forcé dans l’espace restreint de notre habitation, à une restriction, inimaginable hier encore, de nos libertés fondamentales. Cependant, nul n’en conteste les raisons et la nécessité, de sorte que ces mesures ne remettent pas en cause, du moins pas pour l’instant, le régime démocratique dans lequel nous vivons. Mais pourquoi donc, après tout ?
Etonnamment parce qu’avec la pandémie, c’est la liberté retrouvée. Les contraintes qui hier encore se présentaient comme inexorables, celles de la rigueur budgétaire, les lois de l’économie qui encadraient les politiques publiques et l’activité des entreprises sont, tout d’un coup, balayées au profit de décisions politiques commandées par les circonstances et la nécessité, alors que l’histoire humaine présente à nouveau un visage tragique et que l’imprévisibilité des événements n’a jamais été aussi inquiétante.
La nécessité sanitaire, à la différence de la nécessité économique, n’annule pas la liberté de la décision politique. Tout au contraire : plus rien n’est impossible lorsqu’il s’agit de faire face collectivement, et comme il convient, à l’insidieuse propagation du mal. Grand retour de Machiavel ! Éclairés par les scientifiques, ce sont les politiques qui prennent les mesures appropriées, non les décideurs économiques.
Nous sommes peut-être confinés mais les portes s’ouvrent et nous retrouvons, alors que l’inquiétude règne et que la mort se répand alentour, le sens de ce qui compte, le rapport au temps qui n’est plus celui de l’immédiateté, la relation avec nos proches et, à distance, ce sont des formes de vie plus humaines qui se retrouvent. Quel paradoxe ! Quel changement radical de paradigme !
Il restera demain à mettre cette liberté retrouvée en situation d’urgence, ces moyens financiers colossaux, au service de l’environnement.. Nous savons que c’est nécessaire et désormais que c’est possible. Nous n’aurons vraiment plus aucune excuse !
Nous ne devrons, cependant, jamais perdre de vue notre devoir de vigilance. Le grand danger qui nous guette, dans les mois et les années à venir, est le retour d’un autoritarisme consenti, suscité par les situations d’exception. Hier le terrorisme, aujourd’hui la crise sanitaire, demain la catastrophe écologique. Le retour du politique n’est jamais sans risque ni péril.
Reçu second à l’agrégation de philosophie en 1981 (premier à l’écrit), après voir été diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris, Michel Terestchenko est également docteur-ès-lettres de l’université Paris 4 Sorbonne. Il enseigne comme maître de conférences de philosophie à l’Université de Reims et à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, où il dispense des cours d’enjeux de la philosophie politique et d’éthique et politique.

 » De l’urgence… de ralentir « 

Article paru dans Cercle Psy de 2017, remis en ligne compte tenu de l’actualité.

 

Par Audrey Minart,

Difficile de freiner dans une société toujours plus obsédée par la vitesse… Mais ne risquons-nous pas de passer à côté de l’essentiel en remplissant nos agendas à outrance ?

images.jpegSuis-je devenu complètement fou ? Alors que la file serpente en direction de la borne de contrôle des billets, je mets de côté mon journal et commence à réfléchir. Ma vie entière s’est transformée en gymkhana sans merci consistant à remplir chacune de mes heures un peu plus chaque jour. Je suis un grippe-sou armé d’un chronomètre, vivant dans l’obsession de récupérer la moindre parcelle de temps, une minute ici, quelques secondes là. Et je ne suis pas le seul. » Journaliste canadien, et aujourd’hui porte-parole du mouvement « slow ». Carl Honoré (1) a pris conscience au début des années 2000 de son mode de vie accéléré, dans un monde lui aussi lancé à pleine vitesse… De l’économie mangeuse de ressources, et même du « turbo-capitalisme » qui pousse des individus de plus en plus jeunes au surmenage, jusqu’à la vie de famille « gérée » parfois à coups de post-it sur le frigo, en passant par la course aux informations, le gavage aux médias grande vitesse, qui font toujours plus saturer nos capacités cognitives… Nous risquons de perdre de vue ce que vivre réellement, signifie. Et que ne rien faire est aussi vivre.

« C’est comme si nous étions arrivés à la fin d’un cycle hyper-productiviste », observe Catherine Aimelet-Perissol (2), médecin et psychothérapeute. « Nous avons atteint, semblerait-il, la limite que peut supporter notre cerveau en termes de stress, de pression et d’exigence d’efficacité, dans cette course en avant désespérée, comme si nous avions à chaque fois à échapper à quelque chose… Cette surexigence et ce désir de surpuissance peuvent aboutir à des drames. Et ce phénomène est en lien immédiat avec la pression du temps, et notre façon de le vivre. »

Retour au corps et aux émotions

Et si l’extrême vitesse dans laquelle nous vivons, jamais suffisante, visait à nous faire oublier nos limites corporelles, notre vulnérabilité, pour mieux viser un idéal illusoire ? « En effet. Il est pourtant nécessaire de prendre le temps de rentrer en rapport avec la réalité corporelle et structurelle qui est la nôtre. » Quelle réalité ? Le corps et ses limites donc, et aussi l’autre, ses singularités et son émotivité, mais encore ce qui nous environne… « Il s’agit de pouvoir, non pas simplement apprécier, mais rentrer directement en rapport, en contact, ce qui nécessite un espace… et un temps. » Difficile de le prendre cependant, car la course commence dès l’école… « Et tout le monde subit le rythme des exigences des autres. Ce souci d’efficacité et de résultat prive chacun d’un rapport sain à sa propre existence, à son propre corps qui, par définition, a un rythme : respiratoire, cardiaque, digestif… Il y a en outre, depuis des années, une sorte de surévaluation des phénomènes psychiques : l’esprit est censé diriger le corps, comme par magie, mais nous en voyons la limite… Les pathologies sont en nombre croissant. »

Pour lutter contre cette course infernale, la psychothérapeute invite donc, en premier lieu, à rentrer de nouveau en rapport avec son corps. « Se recentrer, reporter son attention au corps… Et au corps, tel qu’il est. Et ce n’est pas toujours évident… L’objectif est de sentir que son corps est vivant. » La méditation, notamment, peut y aider.

Mais ce que vise avant tout la psychothérapeute c’est, grâce à ce retour au corps, le retour aux émotions. « Dans la vie de tous les jours, se sentir touché, que ce soit par la peur, la colère, la tristesse, c’est aussi une façon de se reconnecter à son propre corps. Pouvoir reconnaître que nous sommes déstabilisés, agités, etc., et que c’est ça que le corps vit au moment où il le vit, sans chercher à le rejeter, c’est déjà une façon de ralentir dans sa vie, de se rendre compte que son corps est vivant, et qu’il est en rapport avec ce qui se joue autour. » Et qu’il faut lui laisser le temps « d’éponger ces chocs ».

« Rien faire »

« Ce que je conseille souvent à mes patients, c’est : faire rien, dans une situation qu’ils ont l’habitude de vouloir gérer. » Certains ne manqueront pas de sauter au plafond. « Et pourtant, c’est une façon de s’accorder une expérience tout à fait nouvelle, et qui peut aider à se réconcilier avec le fait d’être juste là, un être vivant, posé sur son canapé. Ne rien faire nous met plus facilement en relation avec le chant des oiseaux, le bruit de la ville ou de la campagne. En somme, cela permet le ralentissement, et de découvrir la richesse de ce qui nous entoure. » Parfois aussi de notre propre corps : crispation au niveau des trapèzes ? Mal de dos ? Ventre noué ? Allez, une pause.

Et pour ceux qui se sentiraient pris d’une angoisse terrible à l’idée de ne rien faire (parfois) du jour au lendemain, Catherine Aimelet-Perissol conseille des activités comme, sans surprise, le Tai Chi ou le Chi Qong, des pratiques qui se réalisent sur un rythme très lent.

« Un autre exercice qui peut paraître simple c’est d’écouter. L’autre, ses enfants, son conjoint… Parce qu’arrêter de parler, c’est être dans un état d’ouverture. Ce n’est pas forcément chercher quelque chose à répondre, ce qui peut soulager d’ailleurs, tout en nous mettant en interaction avec autrui. » Autre « activité », en solitaire cette fois-ci : prendre le temps d’observer les idées qui passent… « Il ne s’agit pas de ne rien faire, mais d’observer simplement la nature des pensées qui sont les siennes. » Dernier exercice : prendre un objet, un stylo par exemple, le regarder, s’exercer à penser sans parole, ni mots, ni langage… Et dès que celui-ci revient, poser l’objet, attendre, le reprendre, recommencer. « Il faut s’exercer à l’observer tel qu’il est, avec nos yeux qui voient la réalité de l’objet, pas les yeux de l’esprit.N’être en rapport qu’avec l’objet permet d’entraîner son attention, et même d’augmenter sa durée. » Ce qui favorise, aussi, le ralentissement. « On entre alors dans la réalité telle qu’elle est, sans avoir à en faire quelque chose. Sans être dans l’anticipation constante. »

On recommandera peut-être, notamment aux plus hyperactifs, une autre activité : la marche. À lire l’anthropologue et sociologue David le Breton (3), l’un de ses plus grands promoteurs, c’est tout aussi efficace. « La marche ne se joue pas seulement dans l’espace, le temps également est mobilisé. Ce n’est plus la durée du quotidien scandée par les tâches du jour et les habitudes, mais en temps qui s’étire, flâne, se détache de l’horloge. Cheminement dans un temps intérieur, retour à l’enfance ou à des moments de l’existence propices à un retour sur soi, remémoration qui égrène au fil de la route des images d’une vie, la marche sollicite une suspension heureuse du temps, une disponibilité à se livrer à des improvisations selon les événements du parcours. Le marcheur est le seul maître de son temps. » À défaut d’être maître du temps. •

NOTES

1. Éloge de la lenteur. Et si vous ralentissiez ?, Poche Marabout, 2013.
2. Auteure d’Émotion, quand c’est plus fort que moi, Leduc.s, 2017. Voir aussi http://www.logique-émotionnelle.com
3. Marcher. Éloge des chemins et de la lenteur, Métailié, 2012.

… un peu de légèreté …

…  » consultations à distance  » …

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Pina Bausch’s ‘Kontakthof’ en libre visionnage

Via DanseAujourd’hui, plaisir de vous partager l’accès à cette oeuvre.

 

En partage « Kontakthof » de PINA BAUSCH en intégral. Durée 2h26. Prenez le temps ! Cette pièce fait partie des chefs d’oeuvre d’art vivant du XXème siècle. (danseaujourd’hui) 

 

Philippina Bausch, alias Pina Bausch, née en 1940 et décédée en 2009, est une danseuse et chorégraphe allemande. Fondatrice de la compagnie Tanztheater Wuppertal, elle est considérée come l’une des principales figures de la danse contemporaine et du style danse-théâtre.

Kontakthof est une succession de petites scènes sans lien apparent, mais reliées indirectement par le thème de la pièce : l’histoire d’un contact, du lien que peut créer une rencontre. Ce sont des hommes et des femmes et tout ce que représente l’union de ces deux sexes (séduction, violence, attirance, manipulation, sexualité, etc.). Ils marchent, ils courent, ils dansent, et se touchent.

Kontakthof est une pièce importante du répertoire de Pina Bausch. Elle est utilisée comme base du documentaire Les rêves dansants, sur les pas de Pina Bausch qui retrace les répétitions de la version pour adolescents.

La pièce participe au rayonnement international de la troupe de Pina Bausch et au développement de la danse-théâtre. Kontakthof a été jouée par le Tanztheater Wuppertal dans le monde entier – Japon, Amérique du sud, Europe, Amérique du Nord, Moscou et Taipei – pendant plus de vingt ans : de 1978 à 2001. La version pour seniors a été jouée pendant dix ans, de 2000 à 2010, dans toute l’Europe. Les adolescents ont fait une tournée française en 2009. (source : wikipedia)

Le Coronavirus expliqué aux enfants

Par Solène Ekizian, collègue psychologue clinicienne en périnatalité, Marseille. Posté le 16 

 

Pour les jeunes enfants et les bébés, il est tout à fait possible (et même fortement recommandé !) de leur verbaliser les choses en employant des mots simples et à leur portée. Nul doute qu’ils ressentent nos incertitudes d’adultes et que cela les rend eux-mêmes incertains. Ce sont des conseils que vous pouvez également, bien sûr, transmettre aux parents de vos petits patients.

Pour les enfants un peu plus grand en âge de le comprendre, voici un support qui pourra sans doute vous être très utile – dans la vie professionnelle comme dans la vie personnelle d’ailleurs. N’hésitez pas à partager ce support !

 

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Bande-dessinée créée par Marguerite de Livron, psychomotricienne, illustrations d’elle-même, texte de Paul de Livron.

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