Lettre d’information de la Fédération Française des Psychologues et de Psychologie (FFPP)

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Unis et solidaires, les psychologues sont présents. #psychoenaction

La politique de la FFPP s’est toujours engagée dans la défense du titre unique, la pluralité des approches et la réglementation de notre déontologie.

Aujourd’hui, il s’agit plus que jamais de rester unis. Que les psychologues s’engagent dans l’action, sur le terrain, ou chez eux, dans le maintien d’un lien, qu’ils soient en libéral, subissant de plein fouet les répercussions économiques des mesures de confinement, qu’ils souhaitent répondre bénévolement sur des plateformes téléphoniques, la FFPP veut leur apporter un soutien fédératif. Régulièrement, nous communiquerons sur l’avancée des groupes de travail, des dossiers et des engagements collectifs avec d’autres organisations pour en témoigner.

Notre dossier COVID a été mis en ligne le 31 mars : en cette fin de semaine l’ensemble des dossiers ont donné lieu à 30 000 consultations : il répondait à un véritable besoin. Nous procéderons en début de semaine à une actualisation de nos données, aidés en cela par les nombreux messages d’encouragement et les contributions que nous avons reçus sur l’adresse, psychoenactionffpp@gmail.com, en adressant tous nos remerciements à leurs auteurs.

■ Nous avions proposé une Charte pour structurer les liens entre psychologues et plateformes. Suite à une concertation avec le SNP, nous avons ensemble fait évoluer cette charte pour en faire un outil adapté à une population plus large, ouvrant à une assise consolidée entre organisations de psychologues et contribuant par suite à des garanties plus assurées auprès de la population concernant les services des psychologues.

La FFPP invite les psychologues qui s’engagent sur des plateformes à nous faire part de leur signature de la charte et du dispositif qu’ils ont choisi, à l’adresse suivante psychoenactionffpp@gmail.com

■ Nous avons également rédigé un courrier commun avec le SNP adressé au Directeur Général de la santé pour l’interpeler sur deux propositions :

– la création d’une Cellule Nationale d’écoute psychologique, coordonnant les diverses plateformes existantes, avec une vigilance quant au niveau de qualification des psychologues ;

– l’intégration de représentants de la profession de psychologue dans les instances nationales de gestion de crise.

■ Sollicitée par la HAS, la FFPP a participé à la rédaction d’une fiche « Réponses rapides dans le cadre du COVID-19 – Prise en charge des patients souffrant de pathologies psychiatriques en situation de confinement à leur domicile ». La reconnaissance de la profession tient tant dans les occurrences du document – et donc dans la participation des psychologues dans l’offre de soins ambulatoire – que dans la citation de la FFPP en fin de document, faisant figurer les liens vers les sites des conseils nationaux professionnels (CNP), sociétés savantes, et organisations professionnelles.

Gladys MONDIÈRE & Benoît SCHNEIDER
Coprésidents de la Ffpp

 

Lien vers le site de la Fédération Française des Psychologues et de Psychologie (FFPP) : ici.

 

Charte d’engagement des psychologues qui souhaitent se porter volontaires sur des plateformes d’écoute :

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Lettre d’information du Syndicat National des Psychologues (SNP)

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Chers adhérents

La crise sanitaire due à la propagation mondiale du Covid-19 est sans précédent. Elle nous mobilise tous, touchés de près ou de loin par la maladie, devant veiller à respecter les gestes barrières pour empêcher la contamination, poursuivant notre travail de psychologue sur le terrain, en télétravail ou téléconsultations.

Vous trouverez ci-après les communiqués rédigés par les différentes commissions du SNP. Qu’elles soient ici remerciées, pour leur engagement, leurs recherches des textes liés aux implications de la crise sur les conditions de travail, leurs idées de bonnes pratiques, leurs témoignages quant aux modalités exceptionnelles de travail que les psychologues peuvent mettre en œuvre dans l’intérêt général. Ces remerciements vont également à nos deux secrétaires qui se mobilisent fortement dans les réponses aux mails, téléphones, publications ainsi qu’à nos militants en région.

Nous avons signé, avec la FFPP, une charte d’engagement des psychologues qui souhaitent se porter volontaires sur des plateformes d’écoute, en appui sur le code de déontologie des psychologues. Nous recommandons, entre autres, la plateforme BeMyPsy, qui apporte des garanties suffisantes et a tenu compte de nos remarques (vérification du numéro Adeli des psychologues, respect de l’anonymat et garantie de confidentialité, non marchandisation de la participation des psychologues bénévoles, application et respect du code de déontologie), ceci à défaut de pouvoir adhérer à un dispositif national mis en œuvre par la profession.

Nous avons adressé un courrier commun SNP-FFPP au Directeur général de la Santé, Jérôme Salomon, à qui nous avons proposé la création d’une Cellule Nationale d’écoute psychologique, coordonnant les diverses plateformes existantes, avec une vigilance quant au niveau de qualification des psychologues et l’intégration de représentants de la profession dans les instances nationales de gestion de crise.

L’élan solidaire et l’engagement professionnel dont témoignent bon nombre de psychologues sont à souligner. Ils constitueront un appui dans l’après-coup de l’urgence sanitaire et du confinement, où les psychologues, quel que soit leur champ d’exercice, seront au cœur de l’accompagnement des effets post-traumatiques.

En vous souhaitant la meilleure santé possible, bien cordialement

Annie Combet, Secrétaire générale du SNP

Lien vers le site du Syndicat National des Psychologues (SNP) : ici.

 

Charte d’engagement des psychologues qui souhaitent se porter volontaires sur des plateformes d’écoute :

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« Journal de confinement » par Wajdi Mouawad

Ouvert dès mardi 17 mars, Wajdi Mouawad, directeur de La Colline vous donne rendez-vous du lundi au vendredi à 11 heures pour un épisode sonore inédit de son journal d’un confinement, de sa propre expérience à ses errances poétiques : Une parole d’humain confiné à humain confiné. Une fois par jour des mots comme des fenêtres pour fendre la brutalité de cet horizon.

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“Il faut accepter une discipline extérieure à soi et se forger un petit exosquelette”, Miguel Benasayag

Propos recueillis par Cédric Enjalbert, Mis en ligne le 23/03/2020, original ici.

Que nous apprend la crise pandémique de notre fragilité ? Comment s’adapter à la solitude et à l’enfermement ? Le philosophe et psychanalyste Miguel Benasayag invite à imaginer d’ores et déjà l’après-confinement.

Miguel Benasayag est philosophe et psychanalyste, spécialiste de Spinoza, il est l’auteur, entre autres, de Passions tristes. Souffrance psychique et crise sociale (avec Gérard Schmit, La Découverte, 2003) et d’Éloge du conflit (avec Angélique Del Rey, La Découverte, 2007). Il a signé plusieurs ouvrages consacrés à la bioéthique , dont Cerveau augmenté, homme diminué (La Découverte, 2016), La Singularité du vivant (Le Pommier, 2017) et Fonctionner ou Exister ? (Le Pommier, 2018). Il travaille actuellement à la constitution d’une plateforme internationale de réflexion sur la question de l’épidémie.

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Comment vivez-vous le confinement ?

Miguel Benasayag : Je suis chez moi, à Paris, avec mes deux filles et ma compagne. Je n’ai pas peur mais je suis inquiet. Car cette crise a deux faces. Un aspect mondial, historique, social, mais aussi un aspect plus individuel. Les monstres se réveillent. Chacun projette sur la catastrophe ses propres inquiétudes. Avec l’enferment, le risque est grand de voir se défaire rapidement toutes nos structures. Soudain, nous sommes face à nous-mêmes comme dans une caricature de huis clos. Pour qui vit à plusieurs, l’enfer c’est les autres ; pour qui vit seul, l’enfer c’est soi-même.

“On ne sait pas combien de morts fera l’épidémie, mais soudain la réalité des corps malades ébranle la prétendue ‘réalité économique’”

Dans l’expérience du confinement comme de la mise à distance, le corps revient subitement au premier plan. 

À tous les projets culturels, solidaires mais aussi sanitaires, la seule réponse pour justifier un refus a été jusqu’à présent : « Oui, mais il y a la réalité. » Aux mêmes médecins et infirmiers que nous applaudissons aujourd’hui à 20 heures – j’ai été hospitalier pendant plus de trente ans – et qui alertaient sur la nécessité d’avoir des moyens, de petits gestionnaires répliquaient : « Oui, mais il y a la réalité ! » Nous avons vécu vingt-cinq ans de délire postorganique et transhumaniste. Nous avons créé nos avatars sur les réseaux. Il y a eu un oubli du corps. Dans le langage de Gilles Deleuze, nous parlerions de « déterritorialisation sauvage » : la dématérialisation de nos identités, l’arrachement des liens avec la nature et avec autrui, mais au profit de rien d’autre. Aujourd’hui, les corps souffrent tant que le roi est nu. On ne sait pas combien de morts fera l’épidémie, mais, soudain, la réalité des corps malades ébranle la prétendue « réalité économique ». Elle met au jour la démolition du système de santé en Italie, son effritement en France. Qu’est-ce qu’une médecine guidée par les seules préoccupations économiques, comme en Amérique latine ? Ce sont des gens qui meurent par manque de matériel et de personnel. Cependant, la crise est aussi une extraordinaire opportunité. Pour la première fois, la menace se matérialise au même moment, pour le monde entier.

S’agit-il vraiment d’un front commun ?

Je ne pense pas que nous soyons en guerre ou que le virus soit un ennemi. La pandémie n’est qu’une conséquence de la promiscuité entre les espèces et de la destruction de l’écosystème. Pas un accident. Penser ce dérèglement comme une guerre, c’est rester prisonnier des causes mêmes du problème. Il ne s’agit pas de vaincre mais de retrouver un équilibre. Il a fallu que des milliards de personnes se trouvent isolées pour découvrir combien l’être humain est un être de liens. Cet événement historique majeur offre une bifurcation : d’un côté, il invite à ne plus accepter la seule logique économique, à prendre en compte les individus, qui ne sont pas des « bruits » dans le système. Agir à partir de cette expérience serait très positif. Mais, de l’autre côté, les tenants du biopouvoir ont appris une chose : ils peuvent renvoyer six milliards d’individus chez eux, avec une servitude volontaire totale. Ce qui a rendu visible la menace comme un fait majeur, ce sont non pas les microscopes mais la mise en place d’un dispositif disciplinaire. L’après-confinement sera très délicat, et il se joue aujourd’hui.

Le confinement n’est-il pas une mesure légitime de santé publique ?

Je pose cette bifurcation comme un élément de complexité, sans manichéisme. On peut même regretter que le confinement n’ait pas été décidé plus tôt ! Mais le problème est que nous nous habituons à vivre sous la menace. Il fallait faire ce confinement, bien qu’obéir soit très anxiolytique, au sens où cela nous rassure, mais tout en nous endormant. Freud rappelle que pendant la guerre, il n’y a pas de névrose parce que, tout d’un coup, dans l’urgence, la situation devient binaire. Tout le monde sait où est le haut, où est le bas. La question ne se pose plus. Mais il faut rester vigilant.

Comment ? 

La crise révèle que la vie individuelle et la vie sociale sont deux faces d’une même pièce. Une brèche s’est ouverte, dont il faut profiter, en rappelant ce que je ne cesse d’écrire : nous sommes des êtres de lien, territorialisés, soudés à un monde commun. Deleuze encore écrit que les individus sont des îles dans la mer, mais que les îles sont des plis de la mer.

Cette expérience du commun est aussi une expérience de la fragilité. Comment y faire face ?

L’expérience du commun et de la fragilité sont des synonymes. Si j’appartiens au commun, je ne peux qu’expérimenter la fragilité de la vie. La fragilité n’est pas la faiblesse. Être fort ou faible est la problématique des individus isolés. En tant que papa, par exemple, je suis indissolublement lié à mes filles. Ma vie dépend de ce qui leur arrive. Ce lien me demande d’assumer une fragilité, qui accroît mon être.

“Pour ceux qui arriveront à ne pas se laisser dissoudre par l’enfermement, à s’ordonner malgré la souffrance, cette expérience deviendra un pilier dans leur existence”

Comment cultiver cette fragilité ?

J’ai été enfermé autrefois en Argentine, durant la dictature, et je ne peux pas m’empêcher de faire le lien avec la prison. Il y avait trois groupes : ceux qui étaient cassés et démolis ; les fanatiques, qui savaient où allait l’histoire ; enfin, un groupe informel constitué de tous ceux qui assumaient la vie en taule et une incertitude absolue. Personne ne savait qui sortirait, ni quand. Que s’est-il passé ? Nous avons décidé d’étudier. Ce n’était pas occupationnel. Il s’agissait de penser le possible de la situation. Pour beaucoup, l’enfermement sera difficile. À l’issue d’un ou deux mois d’isolement, les conséquences pour la santé mentale et physique risquent d’être sévères. Mais pour ceux qui arriveront à ne pas se laisser dissoudre, à ne pas céder aux pulsions phobiques ou à la dépression, pour ceux-là qui seront parvenus à s’ordonner malgré la souffrance, cette expérience deviendra peut-être un pilier dans leur existence.

Quelles sont vos recommandations ?

Il faut absolument veiller à un ordre du jour car, avec le confinement, progressivement le désir s’estompe. Ce qui semblait si intéressant à lire lorsque le temps manquait n’est plus si désirable lorsque le temps abonde. Tenir un emploi du temps dispense de se demander si l’envie est là. Ensuite, il faut accepter une discipline extérieure à soi, et se forger un petit exosquelette par un exercice à la fois mental et physique – il ne faut pas oublier le corps ! Ce squelette extérieur, sorte de carapace, nous garantit une structure, une unité psychique et corporelle quand notre quotidien ou notre environnement se délitent. Enfin, j’invite à faire attention : les réseaux sociaux sont une aide mais aussi un gouffre où se succèdent les images et les conversations sans but.

Quelle lecture conseillez-vous ?

La Peste [1947], d’Albert Camus. La dernière phrase dit en substance : tous ceux qui ne peuvent pas être des saints peuvent être des médecins. Agissons pour déployer les possibles. Spinoza le dit autrement dans l’Éthique [1677]. Il rappelle que notre puissance d’agir dépend de notre capacité à être affecté par le monde.

 

«Comment la philosophie peut nous aider à traverser cette épreuve», Michel Onfray

«Comment la philosophie peut nous aider à traverser cette épreuve»

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«La liberté c’est l’autonomie, l’art d’être à soi-même sa propre norme», estime Michel Onfray. Clairefond

 

GRAND ENTRETIEN – En cette période tragique et pendant ce long confinement, le penseur nous invite à lire les stoïciens. Et il nous fait partager sa passion pour les moralistes du Grand Siècle.

Par Alexandre Devecchio, p

 

Alexandre Devecchio / LE FIGARO. – En ces jours éprouvants pour tous, quels grands esprits conseillez-vous de lire? Quels penseurs lisez-vous vous-même actuellement?

Michel ONFRAY. – Pour penser la question du coronavirus, le mieux est d’avoir recours à Nietzsche, notamment à sa méthode généalogique. Le philosophe allemand aide en effet à penser la question des causalités dans une époque qui aime tant activer les catégories de la pensée magique. Les versions complotistes font rage, les lectures religieuses également: une invention du capital pour faire des bénéfices, une création des Américains pour supprimer la suprématie chinoise, voire un projet chinois, mais également, version du frère de Tariq Ramadan, une punition divine à cause du dérèglement des mœurs de notre époque, le délire ne manque pas. La philosophie aide à activer les causalités rationnelles construites par les philosophes atomistes, matérialistes et épicuriens de l’Antiquité.
Quant aux auteurs à lire, c’est sans conteste vers la philosophie antique romaine, qui était une école de sagesse pratique existentielle, qu’il faut se tourner. Je songe à Plutarque et Lucrèce, Musonius Rufus et Sénèque, Marc Aurèle et Cicéron. Autrement dit: aux épicuriens et aux stoïciens.

Alexandre Devecchio : Cet événement est révélateur de la nature humaine: incivisme, égoïsme, pillage parfois, mais aussi solidarité, abnégation… La philosophie nous aide-t-elle à comprendre ces réactions?

Michel ONFRAY. – Sous l’influence des penseurs de la déconstruction, eux-mêmes issus des déterminismes marxistes puis freudiens, contre toute bonne logique, voire tout bon sens, la tendance lourde est actuellement à la négation de la nature humaine! Or, elle existe. Qu’on lise ou relise tout simplement La Fontaine, ou bien les moralistes français du Grand Siècle, le XVIIe, que sont La Rochefoucauld ou La Bruyère. Tout s’y trouve dit. L’épidémie ne nous apprend rien que le fabuliste français ne nous ait déjà enseigné – un fabuliste qui, ça n’est pas un hasard, avait pris ses leçons notamment chez le grec Ésope et le romain Phèdre, voyez, on y revient!
Dans le cadre de ma Brève encyclopédie du monde, je travaille à un gros livre pour réhabiliter la nature humaine, Anima, livre qui ne manquera pas d’inviter à lire Darwin, qui nous rappelle, ou nous apprend, c’est selon, que nous sommes… un singe! À ne jamais oublier si l’on veut éviter d’errer philosophiquement!

Alexandre Devecchio : Vous avez toujours défendu une philosophie pratique, en particulier romaine. Que nous dit-elle d’utile à propos de la souffrance?

Michel ONFRAY. – Que soit elle est très violente, alors elle nous emporte, soit elle ne l’est pas tant, alors on peut agir sur elle car elle est une représentation sur laquelle la volonté a du pouvoir. Disons-le autrement: je n’ai pas le choix d’être malade, mais j’ai le choix, en étant malade, de ne pas concéder à la maladie plus qu’elle ne prend déjà. La volonté ne peut pas tout, mais elle ne peut pas rien, car elle peut beaucoup. Dans une époque où la volonté n’est plus enseignée et où l’on recourt à des béquilles – médicaments, antidépresseurs, anxiolytiques, somnifères, tisanes, huiles essentielles, homéopathie, coachs, psys, conseillers en développement personnel… – il faut rappeler que le vouloir est une puissance qui se construit comme un outil efficace et performant.

Alexandre Devecchio : On meurt en quelques secondes alors qu’on peut passer une longue vie de plusieurs décennies à pourrir son présent avec la crainte de la mort
Et que dit la philosophie romaine de la mort?

Michel ONFRAY. – Que si elle est là, on n’y est plus et que si on est là, elle n’y est pas encore. Elle aussi est une représentation. Sa réalité est un moment assimilable à un genre de glissement qui n’est pas désagréable – voyez ce qu’en dit Montaigne quand il raconte son accident de cheval dans les Essais – mais la souffrance qu’elle induit relève de l’idée qu’on s’en fait. On meurt en quelques secondes alors qu’on peut passer une longue vie de plusieurs décennies à pourrir son présent avec la crainte de la mort. Il faut donc la penser comme à venir, comme avenir aussi, et la laisser là où elle est. Dans les minutes où elle viendra, il sera bien assez temps de composer avec: il restera cette idée que, tant qu’elle n’est pas vraiment là, on est toujours là, vivant et qu’il faut en jouir comme d’un premier matin du monde.

Alexandre Devecchio : La morale romaine est aussi une morale du courage. Cette crise fait-elle apparaître une morale du courage et peut-être aussi de la lâcheté?

Michel ONFRAY. – Il est bien évident que le courage et la lâcheté trouvent en ces temps terribles des occasions de se manifester. Le courage est rare mais il est incroyablement répandu chez les personnels soignants qui constituent une armée de gens qui montent tous les jours au front sans armes et sans casques, sans moyens de se défendre, alors que les balles sifflent en quantité là où ils se trouvent. Pour la lâcheté, elle peut se comprendre – nul n’est tenu d’être un héros, mais ajoutons que chacun peut au moins essayer.

Alexandre Devecchio : Ce sont des questions que vous vous êtes posées tout au long des drames de votre vie et plus particulièrement à la suite de votre AVC. Qu’avez-vous lu lors de ces moments difficiles?

Michel ONFRAY. – À chaque fois, ce fut Marc Aurèle. J’avais les Pensées pour moi-même dans le treillis de mon vêtement militaire le temps que j’ai passé dans l’infanterie de marine, je l’ai eu dans ma chambre d’hôpital quand j’ai fait mon infarctus à l’âge de 28 ans. Je l’avais souvent avec moi dans les couloirs de l’hôpital où j’ai accompagné pendant dix-sept ans ma compagne qui est morte d’un cancer. Et quand j’ai fait mon AVC, il y a deux ans, j’ai demandé qu’on me l’apporte. Mais j’étais tellement hors-service que je ne pouvais pas lire. J’ai donc écouté sur mon iPhone une lecture des Pensées effectuée par je ne sais plus quel comédien. J’avais le téléphone posé sur mon thorax dénudé, je fermais les yeux et j’écoutais Marc Aurèle me parler…

Alexandre Devecchio : L’écriture a sans doute été également un refuge. Est-ce un exercice que chacun peut pratiquer?

Michel ONFRAY. – Oui je crois. Dans ce temps de long confinement qui nous est imposé, on peut en effet pratiquer la lecture d’un de ces auteurs romains dont je vous ai parlé – les Lettres à Lucilius, par exemple, de Sénèque – en s’accompagnant d’un cahier sur lequel on peut synthétiser ses notes de lecture dans une couleur et les commenter dans une autre – pour soi-même. C’est ainsi qu’on entre dans l’intimité du texte, qu’on apprend à synthétiser la pensée d’autrui, donc qu’on en facilite la mémorisation, et qu’on peut effectuer un travail sur soi-même à cette occasion.

Alexandre Devecchio : Vous répétez d’ailleurs que vous n’écrivez pas pour vos lecteurs, mais pour vous-même…

Michel ONFRAY. – Oui, pour résoudre des problèmes personnels. Pour clarifier ma propre pensée, la rendre plus claire, plus lisible, plus visible, donc plus facilement vivable pour mon propre chef. Lire de la philosophie n’est d’aucune utilité si cela ne sert pas d’abord à vivre.
Savoir vivre seul est une chose compliquée pour beaucoup. Le silence et la solitude effraient nombre de gens qui veulent vivre dans du bruit, du tintamarre, du mouvement, du bazar

Alexandre Devecchio : Le confinement oblige d’une certaine manière les individus à se retrouver avec eux-mêmes. Cela peut-il avoir des vertus?

Michel ONFRAY. – C’est un terrible révélateur du vide existentiel qui peut en habiter certains qui ont construit leur vie moins sur l’être que sur le paraître. Savoir vivre seul est une chose compliquée pour beaucoup. Le silence et la solitude effraient nombre de gens qui veulent vivre dans du bruit, du tintamarre, du mouvement, du bazar. Pour ma part, je vis seul et peux, en temps normal, passer des jours entiers sans voir personne, dans le silence et la solitude, à lire, écrire et travailler avec une véritable jubilation. Mon épouse vit elle aussi seule chez elle et nous ne partageons que des moments désirés, souhaités et voulus. Pour ceux qui sont habités par un vide abyssal, l’expérience de ce confinement va s’avérer un véritable traumatisme…

Alexandre Devecchio : Peut-on être libre et confiné?

Michel ONFRAY. – Oui bien sûr. La liberté n’est pas une affaire de mouvements libres, sinon les poissons dans l’eau, les oiseaux dans le ciel et les serpents sur terre le seraient. La liberté c’est l’autonomie, l’art d’être à soi-même sa propre norme. Les Normands d’antan avaient une magnifique expression. Ils invitaient à être: «Sire de soi». Quiconque n’est pas sire de soi, c’est-à-dire seigneur de lui-même, n’est pas libre.

Alexandre Devecchio : Comment vaincre la solitude ou l’ennui?

Michel ONFRAY. – Par l’action – qui peut être une contemplation. On peut être seul avec femme, mari et enfants – et je crains que ces temps-ci un grand nombre expérimente la solitude à plusieurs… Il faut être actif: et lire est une activité, écrire en est une autre. On ne doit pas laisser sa volonté sans objet.

Alexandre Devecchio : Notre société peut-elle paradoxalement sortir renforcée de cette épreuve?

Michel ONFRAY. – Je ne crois pas: cette expérience a été massivement imposée et non librement choisie. Elle va casser pas mal de choses et de gens: des couples fragiles, des êtres fragiles, des tempéraments et des caractères fragiles, des structures mentales fragiles. On ne passe pas impunément et si brutalement d’une société du bruit partout, de l’hyperactivité tout le temps, de l’excitation permanente, des interminables allées et venues, de l’exhibitionnisme perpétuel, au silence, au calme, à la solitude, à l’isolement, à l’invisibilité sans que tout cela n’entraîne de terribles dommages…

« De l’isolement à la solitude », Philippe La Sagna

Un article inspirant et toujours d’actualité.

L’École de la Cause freudienne, 2007/2 N° 66, p43-49. Original ici.

LCDD_066_L204De l’isolement à la solitude
Philippe La Sagna

« Ce qui parle n’a affaire qu’avec la solitude.1 » J. Lacan.

La solitude « moderne », comme problème humain, date à peu près du XVIIe siècle. Elle est apparue dans la civilisation comme une trouvaille : l’homme pouvait être seul avec lui-même. Auparavant il n’était jamais seul car Dieu existait : quand l’homme était seul, c’est qu’il était sans Dieu, ce n’était pas la même solitude. À l’époque on s’intéressait beaucoup à Robinson Crusoé et on s’intéressait tellement à la solitude qu’un certain nombre de nobles, de riches britanniques, ont payé des gens pour vivre seuls pendant des années dans leurs parcs, dans des « solitudes » – c’était le nom donné à ces lieux – et leur demandaient ensuite de raconter leur expérience. C’était considéré comme une exploration de l’humain. Cet accent va de pair avec la trouvaille du sujet. Le sujet, dans son émergence, est seul : le sujet, le sujet moderne, est une invention de Jean-Jacques Rousseau. Pour Rousseau, l’homme naît solitaire et ne rentre en société que dans un temps second et, dans la perspective de Rousseau, il ne s’y habitue jamais et considère toujours que la société est une oppression, sauf à la transformer en contrat consenti, c’est le contrat social.

 

Fin de contrat

Mais nous sommes à l’époque de la fin de cette hypothèse du contrat social. Tout le monde s’accorde à dire que ce contrat est devenu parfaitement précaire. Quand nous parlons de précarité, à propos des patients que nous rencontrons, nous parlons de quelque chose qui va, dans un avenir proche, concerner tout le monde, puisque la précarité, chacun le sait, concernera universellement l’être humain. Cette précarité n’est pas à concevoir uniquement sur le plan économique. Nous sommes à l’époque, comme l’a dit Jacques-Alain Miller, de l’Autre qui n’existe pas, époque où la solitude elle-même devient problématique. En effet, la psychanalyse a repéré très vite qu’être seul s’apprenait : on apprend, dans la perspective de la pédagogie, à devenir seul et on apprend à supporter le sentiment de solitude et à l’explorer. Les psychanalystes anglosaxons ont souvent examiné quelque chose de l’isolement et de la solitude. C’est peut-être dû au fait que la Grande-Bretagne est une île ! Les psychanalystes anglo-saxons ont donc exploré ce qui permet d’être seul : c’est la capacité pour un sujet à se séparer de ce qui le sollicite.

 

Se séparer de la sollicitation

En termes lacaniens, c’est la capacité à se séparer de ce qui fait jouir ou de ce qui excite : les activités, les parents pour les petits, les autres pour les plus grands, mais aussi les fantasmes et toutes les sources de stimulation, même toxique. On peut donc s’isoler grâce à la stimulation. Ma thèse est que la solitude n’est pas l’isolement. S’isoler c’est éviter la solitude. S’isoler peut très bien se faire avec un objet qui stimule le sujet, un toxique, un fantasme ou un délire, sans qu’il y ait la moindre réalisation de la solitude. La solitude n’est pas, en effet, exclusion de l’Autre, ce qu’est l’isolement, mais séparation de l’Autre. Pour être séparé, il faut avoir une frontière commune. Nous avons une frontière commune avec l’Autre quand nous sommes dans la solitude, alors que l’isolement est refus de la frontière. L’isolement est un mur. Et nous sommes à l’époque de la construction d’isolats, puisque chacun ne sait plus trop où commencent et où finissent les frontières.

 

Silence et solitude

La solitude a aussi pu être décrite, toujours par certains psychanalystes anglo-saxons comme Mélanie Klein, comme une aspiration. Le sentiment de solitude fait découvrir une aspiration secrète de l’être humain, l’aspiration à être compris sans avoir besoin de recourir à la parole. Il est assez curieux que les psychanalystes soulignent ce point, mais il est évident que si l’on rencontre des gens pour rentrer en conversation, c’est parce qu’il y a un souhait secret que quelque chose qui ne peut se dire soit appréhendé par l’autre, un souhait secret d’être compris sans avoir recours à la parole. Être seul c’est aussi pouvoir se dégager de la parole. Cela va bien au-delà de se séparer simplement de la présence des autres, puisque cela peut vouloir dire : se séparer de sa parole à soi, de sa propre parole et rentrer tout d’un coup en compagnie de ce qui ne parle pas. Karl Kraus, qui était un ennemi de la psychanalyse, disait qu’il y a deux ennemis de l’humanité qui menacent notre intégrité : ceux qui veulent nous tuer et ceux qui veulent nous parler. Et il ajoutait : « La loi ne vous protège que contre les premiers, donc les seconds sont plus dangereux. » Certes, l’homme était assez singulier, mais l’idée que la parole permet de rencontrer l’autre est peut-être une idée saugrenue. On peut s’isoler des autres pour protéger sa solitude, mais comme on est souvent en conversation avec soi-même, être seul suppose de savoir se détacher de sa pensée, savoir trouver une absence à soi-même. C’est particulièrement vrai dans la solitude féminine décrite par certains auteurs comme Marguerite Duras. Cette solitude particulière est celle que procure un amour accompli, car son idée, qui était aussi celle de Lacan, c’est que l’amour accompli mène à la solitude.

 

La solitude inévaluable

Cet éloge de la solitude, là où on aurait pu penser qu’avec la psychanalyse il s’agissait de promouvoir la relation, l’échange, la communication, peut paraître scandaleux ! La solitude, au contraire, donne un accès à ce qui est impossible à échanger, voire à communiquer, ce sur quoi il n’existe pas encore de marché, ce qui ne parle pas, qu’on ne peut pas dire et qui advient quand on est confronté non seulement au manque de l’Autre, à son absence, mais au manque que nous sommes nous-mêmes par rapport à nous-mêmes. Nous manque notre compagnon permanent qui nous empêche d’être seul et qui s’appelle le moi. L’éthique anglo-saxonne contemporaine, américaine cette fois et non pas seulement anglaise, oppose deux sortes d’éthiques : l’éthique des valeurs, des idéaux et des devoirs et puis un idéal nouveau, plus féminin, qui est celui du care, c’est à-dire l’idéal de la compassion, du devoir d’assistance, l’idéal qui exalte la vertu de se rapporter avec empathie aux autres, d’échanger avec eux, d’entrer en relation, de saisir leur misère, leur malheur, leurs affects. Cette exaltation de l’empathie est souvent posée comme ce qui va, par le biais de la compassion, tamponner les effets ravageants des idéaux du libre échange.

 

Élaborer sa solitude et rompre l’isolement

La psychanalyse ne se situe pas du côté de cette empathie. Elle pense, tout d’abord, que cet accès à la douleur ou à la solitude de l’autre est une illusion, mais surtout que ce n’est pas cela dont il s’agit dans la psychanalyse : il ne s’agit pas de rentrer en relation avec l’autre, mais de rentrer en relation avec son inconscient, avec ce qu’il a de plus propre. Pour y accéder il faut savoir accéder à des choses dont on est séparé, des choses cachées. On ne peut acquérir ces choses cachées que dans une certaine solitude. Être analysant n’est pas forcément se rapporter à l’analyste comme à un Autre avec qui on va partager des sentiments, mais aller au plus profond de soi-même dans une certaine solitude, pour fabriquer une nouvelle solitude qui va permettre de constituer une base d’opération solide pour rencontrer les autres. Il ne s’agit donc pas, pour l’analyste, de pénétrer les sentiments de solitude du sujet qui vient le rencontrer, ni de rompre son isolement, mais de prendre place auprès de son isolement pour voir s’il est possible, avec lui, de construire une nouvelle solitude, moins précaire, à partir de laquelle il pourra rompre son isolement. Ce à quoi il faut arriver, c’est à une solitude moins précaire. Être isolé socialement est souvent le signe qu’une certaine solitude n’a pas été construite, parce que certains sujets vivent absolument seuls mais ne sont pas isolés et d’autres vivent dans une adaptation apparente à un groupe, ont des amis, des collègues, mais sont absolument isolés, en ce qu’ils n’ont pas de vraie relation, de vrai contact avec qui que ce soit. Quelqu’un me disait récemment que s’il évitait les autres, ceux qu’il aurait pu aimer, c’était pour fuir la douleur d’être laissé en plan. La peur du laisser en plan évite de voir que, si ce sujet sort de la conversation, voire du discours, c’est pour éviter le trou qu’il creuse autour de lui.

 

Adapté/inadapté

Prenons par exemple, le cas d’une jeune fille rencontrée au CPCT, le Centre psychanalytique de consultations et de traitement de la rue de Chabrol à Paris, qui accueille de nombreux sujets isolés dans son Unité Précarité 2. Cette jeune femme présentifiait bien une sorte d’adaptation à la précarité, mais cette apparente adaptation couvrait un isolement radical. Car il y a deux façons d’être isolé, la façon adaptée et la façon inadaptée.
Certains sociologues américains des années soixante considéraient que ce qui fait qu’un individu en est un, est un sujet, par exemple, dans la « foule solitaire », c’est qu’il peut décider de son adaptation ou de son inadaptation. Parmi ces auteurs, David Riesman 3, disait que, dans la modernité, celui qui est adapté et celui qui est inadapté se ressemblent beaucoup. D’où le fait que la personne qui est adaptée parce qu’elle a un travail, devient lentement inadaptée lorsqu’elle le perd et que, lorsque cette même personne retrouve du travail, elle redevient adaptée. Ce sont des personnes qui, par nécessité sociale et urgence, ne savent pas ce qui a fait leur adaptation. Elles n’ont pas eu le temps de choisir, elles ont eu juste le temps de participer à une urgence où elles se sont retrouvées adaptées ou inadaptées, sans avoir le choix. Et, on pourrait penser que le sujet ait une certaine distance par rapport à son rôle social, à son adaptation, qui lui laisse un certain choix par rapport à cette nécessité de l’adaptation/inadaptation. Il ne faut donc pas confondre l’adaptation apparente et la place du sujet face à l’inadaptation.

 

Ne pas être professionnel

La psychanalyse ne vise pas la saisie empathique de la solitude du patient ou de son isolement. D’ailleurs, au CPCT, le procédé prendrait beaucoup trop de temps. Quand le traitement ne comporte que seize séances, on ne demande pas au patient ce qu’il supporte de la solitude. Pour travailler avec des personnes isolées, par contre, le fait d’avoir rencontré soi-même sa propre solitude est une force. Parce que, les personnes le sentent, elles sentent la qualité de la solitude de leur interlocuteur, elles la perçoivent. Quand un sujet est dans une situation dramatique, dans une situation d’isolement et de précarité absolue, il va avoir des difficultés à rentrer en relation avec celui qui accueille son être douloureux de façon professionnelle ou technique. Transformer la misère de quelqu’un en un problème technique est lui faire perdre le dernier bien qui lui reste, sa dernière valise. Cette misère, qui est sans comparaison (et tout ce qui est sans comparaison n’est pas sans valeur) va être le plus souvent transformée en problème social. Ce n’est pas ce qui se passe au CPCT, puisqu’aucune technique relationnelle de l’abord de la précarité n’est utilisée. N’importe quel sujet est sensible à ce que l’autre qu’il rencontre ne se situe pas dans une relation professionnelle, au bon sens du terme. Nous dénonçons là ce qui, dans la professionnalisation de la relation, fait de toute relation une relation professionnelle. Nous connaissons tous la différence qu’il y a entre avoir des relations professionnelles et des relations amicales. Or, l’extension de la professionnalisation fait que toutes les relations deviennent professionnelles, si bien qu’à l’heure actuelle beaucoup de gens n’ont que des relations professionnelles. Du coup, lorsqu’ils sont au chômage, ils n’ont plus de relations du tout. On peut déjà faire apparaître que ces relations professionnelles sont des relations qui, pour une part, sont fausses et qu’elles font partie de cette sollicitation, de cette excitation qu’apporte une fausse compagnie, qui fait barrage à la rencontre de la solitude au bon sens du terme, c’est-à-dire de ce qu’on peut être soi-même lorsqu’on n’est pas occupé par une fausse occupation.

 

Le réel de la solitude

Lorsqu’on rencontre une solitude réelle, on vérifie l’inexistence de l’Autre. Qu’il n’y ait pas d’Autre peut ouvrir la porte à un ennui profond, à une douleur ou à un enthousiasme. Ce n’est pas joué d’avance et les gens que nous rencontrons en général ont surtout eu l’expérience de l’ennui profond, et non de l’enthousiasme que cela suscite. Mais on sent, cela se voit dans certains cas, qu’en très peu de séances les sujets repartent avec le sentiment que, dans leur expérience à eux, quelque chose vaut. Nous avons fait valoir qu’il y a des personnes qui ont des relations sociales et qui pourtant sont terriblement isolés : ce sont ceux qui ne fréquentent que des semblables. Cela produit une forme d’isolement : on est entre soi, c’est-à-dire en compagnie de soi-même et, comme le disait Paul Valéry, « Un homme seul est toujours en mauvaise compagnie. » Dans la psychanalyse, le refus de l’Autre est quelque chose qui, au maximum, donne une forme de folie qui s’appelle la paranoïa, et c’est le point de départ de Lacan. Il nous en donne un excellent exemple dans le Misanthrope de Molière, dont il nous dit que c’est un cas où le sujet trouve une satisfaction amèrement jubilatoire dans sa position de victime isolée. L’exemple même de l’isolement subjectif, c’est la position de la victime isolée et incomprise et cette position est commode pour avoir l’impression que l’on a une unité, une unité réelle. C’est pour cette raison que la victime est toujours en train de revendiquer, parce qu’elle veut que soit reconnue, certes sa misère, mais surtout
l’unité de cette misère. C’est certainement une chose à ne pas oublier. Chez certains patients, ce statut de victime qui donne au sujet une unité réelle, leur permet parfois de maintenir un Ego, un moi assez solide pour affronter la société. C’est alors quelque chose à respecter, auquel on ne touche pas et qu’on ne met pas en question parce que c’est un appui incommode certes, mais un appui du sujet.

 

Solitude de l’Un ou de l’Autre

Pourquoi est-ce qu’on tient tant à être Un ? C’est justement pour éviter de rencontrer l’Autre puisque l’Un et l’Autre s’opposent absolument. Ce qu’on ne veut pas rencontrer c’est un Autre qui pourrait disparaître et souvent les sujets disent : « Je ne veux pas aller vers les gens parce que j’ai peur qu’ensuite ils s’en aillent et ce serait terrible » ou, par exemple au féminin : « Je ne veux pas avoir de partenaire parce qu’après, ils sont toujours partis et ils m’ont laissée seule ». En effet, ce qui fait que l’Autre fait peur c’est qu’il pourrait s’en aller, voire qu’il pourrait disparaître. Mais quel est cet Autre qui peut disparaître ? On pourrait penser que c’est d’abord la mère, le père, les parents, l’Autre de l’amour mais pour certains, ce qui pourrait disparaître c’est le langage en tant que tel. Je me réfère ici au cas d’une patiente qui travaille – elle ne travaille pas depuis des années – mais elle travaille à essayer de reconstituer un langage, c’est-à-dire de faire que les mots restent ensemble et que l’Autre du langage ne disparaisse pas complètement. On peut dire que c’est une activité de réinsertion dans l’Autre du langage. En général, dans la psychanalyse, le fait d’éviter l’Autre est rangé dans la rubrique du narcissisme et il se dit que ceux qui sont en grande précarité ou en grand isolement refusent le transfert. Ils refuseraient le transfert parce que c’est la répétition : le transfert les amènerait à répéter des expériences douloureuses. Comme ils savent que tout amour finit très mal, ils éviteraient aussi l’amour de transfert. Ce qu’il y a de formidable au CPCT c’est qu’ils n’ont pas le temps de tomber amoureux et c’est rassurant pour eux puisqu’on ne s’engage pas pour longtemps. C’est à peine une plaisanterie : il y a beaucoup de personnes pour qui une relation sans limites est une relation qui va répéter des relations précédentes dont les limites ont été très rapides et très traumatiques. Là, il y a quelque chose d’encadré. Alors, est-ce que le fait que l’Autre n’existe pas veut dire qu’on va appuyer l’hypothèse souvent faite par certains psychanalystes que ceux que nous rencontrons ont une faille narcissique, une fragilité narcissique et qu’il faudrait renforcer leur narcissisme ? Nous ne le pensons pas. Par contre, il est évident que lorsqu’on évite de se confronter à l’absence d’autrui parce qu’elle est douloureuse, on se retrouve souvent dans une séquence que Lacan a décrite comme la parade : de la séduction à l’agression. Dans la clinique, lors des premières séances, il s’agit de décourager ce mode qui tourne autour de la parade, séduction, agression. Une fois cet écueil évité, commence un vrai dialogue.

 

Quand le monde s’efface des silences se mettent à parler

Ce qu’il faut viser, c’est que la découverte que l’Autre n’existe pas n’enlève pas au sujet le goût du désir de l’Autre. Ce qui est sensible dans de nombreux cas cliniques c’est que ce désir de l’Autre est là. Le désir de l’Autre est tout autre chose que la recherche de l’unité. À la place de l’Autre qui n’existe pas, l’homme a inventé l’unité et Lacan pense que cette unité, ce culte de l’unité, a donné le chiffrage et avec le chiffrage, la science et, l’homme s’est ainsi trouvé avec un nouveau partenaire. Ce nouveau partenaire ce n’est pas l’Autre, autrui ou Dieu, qui n’est pas autrui, c’est le monde. Le partenaire de l’homme moderne c’est le monde, le monde entier, mais un monde où l’Autre disparaît un peu plus tous les jours, c’est patent et où tout est victime de la mesure, c’est-à-dire de l’effet de l’Un. À l’intérieur de ce monde de l’unité du chiffrage et de la science, il reste ce qui parle. Ce qui parle n’est pas obligatoirement un sujet et ce qui parle n’est pas obligatoirement ce qui parle : ce qui parle se sent chez quelqu’un quand il s’arrête de parler. C’est dans les silences que s’entend ce qui parle le plus. Ce qui parle, dit Lacan dans le Séminaire livre xx, n’a affaire qu’avec la solitude 4.

 

Valeur refuge ?

Cela signifie qu’on parle tous seuls, mais surtout que, dès que l’on se met à parler, on ne rencontre pas seulement le fait que l’Autre est absent, qu’il ne répond pas, mais on découvre aussi quelque chose qui est l’effet de cette absence. Cet effet est que le savoir, ce qu’il est possible de savoir de soi, du monde, de l’inconscient, est rompu, n’a plus d’unité et qu’il y a dans ce savoir quelque chose qu’on ne peut pas savoir et qui est le savoir inconscient. Cela signifie qu’il n’y a pas d’accès à l’Autre : il n’y a accès qu’à des effets du langage ou de l’inconscient, ce qui donne une idée de la vraie solitude. C’est dans un lapsus, dans une parole, dans une énonciation, que l’on rencontre le mieux l’Autre. On rencontre cet Autre comme un autre discours – le discours de l’Autre – qui surprend le sujet même s’il sort de sa bouche et qui, à peine proféré, disparaît. Et dès qu’il a disparu, apparaît le sentiment de solitude. C’est avec beaucoup de petites solitudes de cette sorte que peut se construire une solide solitude, une solitude à soi. À partir de ce moment-là, il est possible de ne plus avoir peur d’aller vers un Autre qui risque de disparaître parce qu’il est toujours possible de se « réfugier » dans cette solitude.

Pour conclure, la psychanalyse d’orientation lacanienne ne vise pas la communication, elle vise la transmission, ce qui n’est pas la même chose. Ce qu’il s’agit de transmettre, pour celui qui parle, c’est la place, pour lui, de ce qui ne parle pas et ce qu’il s’agit d’accueillir, pour celui qui reçoit ce qui est transmis c’est, en effet, ce qui ne parle pas et, par excellence, celui qui ne parle pas.

Notes

[1] Lacan J., Le Séminaire, Livre xx, Encore, Paris, Le Seuil, 1975, p. 109.

[2] Ce texte reprend, sur certains points, un travail à plusieurs du cpct -Précarité.

[3] Cf., Riesman D., La foule solitaire, Anatomie de la société moderne, Paris, Arthaud, 1964.

[4] Lacan J., op.cit.

 

Bibliographie

France P., Éloge de la solitude, Paris, Arléa, 1997.
Freud S., “ Pour introduire le narcissisme ”, La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, p. 94.
Fry Colette., “ Solitude et isolement : approches pluridisciplinaires ”, Département de sociologie, Université de Genève,
2000.
Lacan J., Le Séminaire L’Angoisse, Paris, Le Seuil, 2004.
Lacan J., “ L’étourdit ”, Scilicet 4, Paris, Le Seuil, p. 23.
Lacan J., “ Propos directifs pour un congrès sur la sexualité féminine ”, Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 733.
Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Le Seuil, 1975, p. 78 et 119.
La Sagna P., “ Les semblants de la solitude ”, La Cause freudienne n° 24, Paris, Navarin, Le Seuil, 1993.
Miller J.-A., “ Une lecture du séminaire D’un Autre à l’autre ”, La Cause freudienne n° 64, Paris, Navarin, 2007.
Polin R, La politique de la solitude, essai sur J.-J. Rousseau, Paris, Sirey, 1971.
Ramirez Camilo., “ La solitude : une question éthique. ”
Riesman D., La foule solitaire, Anatomie de la société moderne, Paris, Arthaud, 1964.

 

Philippe La Sagna est psychanalyste, membre de l’École de la Cause freudienne.

La patience, par Gérard Pilet

Une autre perle, encore, pour accompagner notre weekend et au-delà..

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Extrait de « Sagesse du coeur » par Gérard Pilet, éd. Kan Jizaï (2008)

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La patience

Les maîtres de la transmission ont mis l’accent sur l’importance de la patience sur le chemin de l’éveil. Bouddha l’a classée parmi les six paramita, les pratiques excellentes. Vimalakîrti en fait une caractéristique de l’éveil. Maître Deshimaru en parlait souvent durant les sesshin ou lorsqu’il y a avait des zazen un peu longs, il disait :  » don’t move, don’t move, patience very important. » Ne  bougez pas, ne bougez pas, la patience c’est très important.

Mais qu’est-ce au juste que la patience ? Pourquoi est-elle pratique d’éveil ?

Le mot français patience vient du latin patior qui signifie souffrir dans le sens d’endurer, de supporter. Par exemple, quand Maître Deshimaru nous disait durant zazen:  » don’t move, don’t move, patience very important », cela signifiait : supportez la douleur, le mal aux genoux.

Mais il faut bien comprendre l’attitude intérieure qui préside à la pratique juste de la patience. Cette attitude intérieure n’est pas celle de résister, de s’opposer, de lutter contre. Quand on a mal durant zazen, si on résiste à la douleur, si on la refuse, si on lutte contre elle, elle ne fait que se renforcer. Elle devient insupportable et on est dans l’impatience. En revanche, si on est en unité avec la douleur elle devient supportable et on est patient. Tel est le coeur de la pratique de la patience : être en unité avec ce qui se passe, ne pas le refuser, ne pas résister.

Avec les pensées durant zazen, c’est la même chose : si on veut lutter contre elles, elles se manifestent encore plus fortement, si on est en unité avec elles, sans saisie ni rejet, elles s’apaisent naturellement.

L’ego aime résister, s’opposer, se démarquer. Abandonner la résistance, être patient, c’est abandonner l’ego. C’est pourquoi la patience est une paramita, pratique excellente sur le chemin de l’éveil.

Cette absence de résistance, de refus, de rébellion qui constitue le coeur de la patience, cette pratique de l’unité avec ce qui est, la vie quotidienne nous invite à la mettre en oeuvre. Lorsque la vie nous met face à des difficultés, à des situations qui nous font souffrir et qu’il ne dépend pas de nous de pouvoir changer, alors nous pouvons pratiquer vis-à-vis d’elles la patience. Nous mettre en révolte, en rébellion, ne changera pas la situation et ne fera qu’accroître la souffrance. En revanche, si on sait lâcher prise avec le refus, la résistance, l’opposition, si on sait se mettre en unité avec ce qui est ici et maintenant, la souffrance née de la situation diminue considérablement et on approfondit par là même la pratique du lâcher-prise et de l’esprit fluide, de l’esprit souple.

Cette sagesse de la patience est contenue dans certains de nos proverbes tels que « faire contre mauvaise fortune bon coeur ».

Cette absence de résistance n’est cependant pas la résignation. Dans la résignation, il y a encore le ressentiment de l’ego face à ce qui est, l’ego est toujours là tapi dans l’ombre. La vraie patience n’est ni résistance ni résignation face à ce qui est ; elle est la voie étroite du milieu au-delà de ces deux extrêmes. Cette voie étroite, c’est la voie d’être en unité avec, la voie de l’abandon de l’ego.

Cette pratique s’applique aux situations que l’on ne peut pas changer. Quand on peut changer une situation qui cause du désagrément à soi et autrui, ne pas le faire serait du masochisme. La pratique de la patience comporte un enjeu considérable. Si nous savons être patient au sens qui vient d’être donné, les souffrances nées de la vie n’auront pas le pouvoir de nous fermer le coeur, de nous rendre dur et insensible comme cela se passe souvent quand il y a refus de la souffrance et ressentiment incrustés à l’égard de ceux qui ont pu contribuer à la déclencher ; elles seront au contraire des opportunités d’agrandir notre coeur et d’actualiser le potentiel d’éveil en chacun de nous.  »

 

Né en 1949, Gérard Chinrei PILET est le président de l’association Kan Jizai. Professeur de GerardPilet150philosophie, il devint disciple de Maître DESHIMARU en 1974, reçut de lui l’ordination de moine en 1978 et le suivit jusqu’à la mort de ce dernier en 1982.
Il a reçu la transmission du Dharma de Yuko Okamoto Roshi.

Depuis cette date, il enseigne au Dojo Zen de Paris (rue de Tolbiac) ainsi qu’à celui de Quincampoix, dirige des sessions de pratique en France et à l’étranger et donne de nombreuses conférences sur le Dharma et sa pratique.

 

« C’est par la Joie que l’on résiste »

Ce texte est attribué à WHITE EAGLE, indigène Hopi. Il l’aurait posté le 16 mars 2020. Je ne sais si c’est exact, et peu importe. Il résonne comme une autre petite pépite à garder au chaud pour accompagner notre méditation en ce début de 2ème weekend de confinement. Original ici.

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«Ce moment que l’humanité traverse peut maintenant être considéré comme un portail et un trou. La décision de tomber dans le trou ou de passer par le portail dépend de vous.

Si les gens se repentent du problème et consomment les informations 24 heures sur 24, avec peu d’énergie, nerveux tout le temps, avec pessimisme, ils tomberont dans le trou.

Mais si vous saisissez cette occasion pour vous regarder, repenser la vie et la mort, prendre soin de vous et des autres, vous traverserez le portail.

90718274_2888146437937990_3846931773858512896_nPrenez soin de votre maison, prenez soin de votre corps. Connectez-vous avec le corps central de votre maison spirituelle. Connectez-vous à l’égrégor de votre foyer spirituel. Corps, maison, maison spirituelle, tout cela est synonyme, c’est-à-dire la même chose. Lorsque vous en prenez soin, vous vous occupez de tout le reste.

Ne perdez pas la dimension spirituelle de cette crise, ayez l’aspect de l’aigle, qui d’en haut, voit le tout, voit plus largement.

Il y a une demande sociale dans cette crise, mais il y a aussi une demande spirituelle. Les deux vont de pair. Sans la dimension sociale, nous tombons dans le fanatisme. Mais sans la dimension spirituelle, nous tombons dans le pessimisme et le manque de sens. Vous étiez prêt à traverser cette crise.

Prenez votre boîte à outils et utilisez tous les outils à votre disposition.

Apprenez-en davantage sur la résistance des peuples autochtones et africains: nous avons toujours été et continuons d’être exterminés. Mais nous n’avons toujours pas cessé de chanter, de danser, d’allumer un feu et de nous amuser.

Ne vous sentez pas coupable d’être heureux pendant cette période difficile. Vous n’aidez pas du tout en étant triste et sans énergie.

Cela aide si de bonnes choses émanent de l’Univers maintenant.

C’est par la joie que l’on résiste.

De plus, lorsque la tempête passera, vous serez très important dans la reconstruction de ce nouveau monde. Vous devez être bien et fort.

Et, pour cela, il n’y a pas d’autre moyen que de maintenir une vibration belle, heureuse et lumineuse.

Cela n’a rien à voir avec l’aliénation. Il s’agit d’une stratégie de résistance.

Dans le chamanisme, il existe un rite de passage appelé la quête de la vision. Vous passez quelques jours seul dans la forêt, sans eau, sans nourriture, sans protection. Lorsque vous passez par ce portail, vous obtenez une nouvelle vision du monde, car vous avez affronté vos peurs, vos difficultés …

C’est ce qu’on vous demande. Laissez-les profiter de ce temps pour effectuer leurs rituels de recherche de vision. Quel monde voulez-vous vous construire?

Pour l’instant, voici ce que vous pouvez faire: la sérénité dans la tempête. Calmez-vous et priez. Tous les jours.

Établissez une routine pour rencontrer le sacré tous les jours. De bonnes choses émanent, ce que vous émanez maintenant est la chose la plus importante.

Et chanter, danser, résister par l’art, la joie, la foi et l’amour. «

 » Comment (ne pas) réussir son confinement « 

 Petites pépites pour méditer… cette fois-ci, sur le rien. Magnifique.

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« Comment (ne pas) réussir son confinement »

sur France Culture, Radiographies du coronavirus diffusé le 27/03/2020.

Ecouter le podcast ici.

Avec le confinement, soudain, certain.e.s d’entre nous ont du temps… beaucoup de temps… l’occasion de redécouvrir le goût du café le matin, apprendre à faire son pain, finir ce livre abandonné sur la table de chevet et autres petits riens. Géraldine Mosna-Savoye se demande : pourquoi faudrait-il absolument faire quelque chose pour réussir son confinement ?

838_gettyimages-743699777Mercredi, je vous parlais de la place prépondérante que les autres, amis, collègues ou famille, prenaient dans nos vies pourtant confinées et censées être solitaires.
De fait, cette période inédite se prête aux paradoxes… et parmi ceux-là, il y a l’idée que notre situation extraordinaire serait toutefois le bon moment pour redécouvrir les petits riens de la vie.

On se souvient de la Première gorgée de bière de Philippe Delerm… enfin, l’occasion nous serait donnée de la savourer… À situation exceptionnelle, plaisir minuscule.
Mais l’équation est-elle si pertinente que ça ? Faut-il vraiment s’attacher aux riens quand tout se reconfigure ?

« Rien, c’est déjà beaucoup »

Serge Gainsbourg le dit très bien : « rien, c’est déjà beaucoup ».
Rien, c’est plus que le néant, c’est plus que le vide. Période de confinement oblige, à la fois libérés des interactions physiques, du travail au bureau et des sorties amicales, mais néanmoins terrifiés face à tout ce vide, tout ce néant, nous voici donc, tout naturellement, portés à le combler… et grâce à tous ces petits riens !

J’en veux pour preuve cette affiche d’un graphiste parisien, apparue dès les premières heures de confinement sur les réseaux sociaux. Son mot d’ordre : « restez à la maison » était ainsi accompagné de toute une liste de petites choses à faire pour s’occuper : lire, dessiner, jouer aux jeux vidéos, avec ses enfants, ou encore arroser ses plantes vertes.

Le tout pour, je cite : « sauver des vies ». Sauver des vies en restant chez soi, être des héros d’intérieur… cette idée m’a tout de suite parlé : j’adore rester chez moi, qui plus est sur mon canapé, qui plus est à ne rien faire. Mais bizarrement, ne rien faire, ce n’est pas forcément pour la plupart des humains : ne faire rien !

Avant ça, une foule de petits riens semblent à accomplir, comme le dit très bien cette affiche : lire, dessiner ou jouer… Et c’est là que m’est apparu le terrible paradoxe de cet héroïsme d’intérieur, la terrible ambivalence de son code d’honneur : rester chez vous, oui, mais surtout pas à ne bêtement rien faire, au contraire : faites plein de petits riens…
D’où cette question : des petits riens d’accord, mais pour quoi faire ?

Petits plaisirs, petites choses, petits riens

Regarder grandir sa plante verte, redécouvrir le goût du café le matin, ce café d’habitude si vite avalé, ouvrir, enfin, ce livre abandonné sur son étagère, se plonger dans les chefs-d’oeuvre du cinéma, ou encore apprendre à faire son pain… les conseils ne manquent pas pour faire face au vide du confinement.

L’idée revient sans cesse : enfin du temps, de l’espace, pour redécouvrir ces petits plaisirs que l’urgence nous vole d’habitude, pour s’attacher à toutes ces petites choses qui font le sel de la vie, pour reprendre goût à ces petits riens oubliés sous des couches de tâches quotidiennes.

Petits plaisirs, petites choses, petits riens. Quand on y pense, le sous-entendu est assez paradoxal : il s’agirait de remplacer notre vie quotidienne déjà faite d’une somme de choses à effectuer, par d’autres petites choses encore à accomplir. Mais d’où vient cette idée ?

Pourquoi faudrait-il toujours faire quelque chose ? Le philosophe Pascal avait bien vu que le divertissement était le meilleur remède pour éviter de penser à soi et à la mort… Mais pourquoi aujourd’hui, ce divertissement, ce quelque chose, serait-il petit, minuscule ? Serait-il de fait plus vrai, plus authentique, meilleur ? Plus mignon peut-être ?

Un manque d’ambition

Là est le problème : non seulement, nous avons peur du vide, mais quand nous voulons le combler, nous manquons cruellement d’ambition. Ce n’est pas de faire son pain ou de jouer avec ses enfants qui manque d’ambition, mais de penser que c’est là, dans ce qui serait ces petits riens, que réside une bonne vie, une vraie vie.

Aurait-on une vie sans intérêt quand elle est vide ? Quand on se fiche de faire son pain ? Quand ça nous ennuie de faire des grimaces à son enfant ? Quand on ne sait pas dessiner ? Ou, tout simplement, quand on allait au travail et qu’on buvait notre café sans y faire attention ?

Quelque chose d’ambitieux, de grand, de fou serait d’affronter le néant, mais c’est trop difficile… Mais enfin, assumer qu’on aime ne faire rien sur son canapé et qu’on aura peut-être rien tiré de ce temps confiné, c’est déjà pas mal.

« Huis Clos » de Jean-Paul Sartre

Lire ou relire cette pièce de Sartre où, célèbre phrase, « l’enfer, c’est les autres ».

Original paru ici.

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Présentation

Huis Clos est l’une des plus belles pièces de Sartre. Elle est aussi la plus jouée de son oeuvre de théatre. Sartre y traite de la question du rapport à autrui (ou intersubjectivité), traduisant ses essais philosophiques (L’Etre et le Néant notamment) sur la question.

L’action se déroule en enfer, un enfer très ressemblant du monde réel. Trois personnages se retrouvent dans ce microcosme. De prime abord sans lien entre eux, il s’avère que leurs histoires sont intimement liées, les uns aliénant les autres, amenant à la fameuse conclusion de l’un des personnages (Garcin) : l’enfer, c’est les autres.

Personnages

Garcin est journaliste. Il a été fusillé pour son pacifisme. Il se croit héros, la pièce le révélera plutôt perfide et nuisible.

Inès est lesbienne. Elle s’est suicidée par le gaz.

Estelle est une mondaine, épouse d’un vieil homme riche. Elle a été la maîtresse d’un jeune homme et a commis un infanticide, avant de décéder d’une pneumonie. Elle est aussi une menteuse pathologique.

Résumé

La pièce s’ouvre avec Garcin et un valet dans un salon de style Second Empire. Mais ce n’est pas un salon ordinaire: il représente l’enfer, juste après sa mort. Garcin découvre rapidement que cet enfer n’a que l’apparence de la vie normale : il n’a pas ses objets du quotidien et n’aura pas besoin de dormir. En fait, il n’y a qu’une seule activité possible : vivre, sans interruption. On voit dès l’entée de la pièce les thèmes sartriens : le besoin d’autrui pour se définir (Garcin dépend des réponses du valet), la critique de la religion (qui fait d’en bas l’enfer, dans Huis Clos c’est la vie qui est “en bas”).

Puis arrive Inès, le second personnage introduit en enfer. Celle-ci est la torture de Garin, sa pénitence ; leur relation est d’emblée fondée sur la méfiance et la distance, chacun pensant que l’autre est la cause de sa présence en enfer. Arrive enfin Estelle. Tous trois, en évoquant les circonstances de leur décès, comprennent peu à peu pourquoi ils ont été réunis : le rôle de chacun est d’être le bourreau des deux autres. Ils échaffaudent des plans infructueux, comme essayer de s’ignorer, mais leur simple présence suffit à se rendre insupportables. Là aussi, on retrouve le thème sartrien de la chosification : autrui, par son regard, me donne un dehors, m’emprisonne dans une essence (l’étiquette de “lâche”, de “lesbienne” ou de “mondaine”) bref m’objective. Estelle tente même de poignarder Inès, sans succès : ils sont éternels, éternellement ensemble, pour le pire. L’enfer, ce sont les autres.

Conclusion

Autrui peut tenter de m’objectiver, mais ne peut me voler ma liberté : Huis Clos est au centre de l’existentialisme sartrien. L’angoisse que nous ressentons lorsque nous sommes confrontés à l’univers immense et sans signification est quelque chose que Sartre appelle «nausée». Pour combattre cette «nausée», l’homme peut utiliser sa liberté – liberté de pensée, de choix et d’action. Mais une fois que l’homme a choisi, retour en arrière possible : chaque choix laisse une empreinte. Dans Huis Clos, Sartre pousse cette idée à son extrême : contempler sa vie est une forme de torture. Pour autant, lire Huis Clos comme un pièce pessimiste serait une erreur : l’homme doit choisir, et faire des choix qu’il peut assumer pour l’éternité (ce qui n’est pas sans lien avec la thème de l’éternel retour chez Nietzsche). Huis Clos invite ainsi plus à faire quelque chose de sa vie qu’à la subir.

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