IFGT Infos Juin 2019

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EPG Infos Juin 2019

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Idée film : « Et je choisis de vivre »

“ ‘Et je choisis de vivre’ met à bas les tabous et les idées reçues sur le deuil”

 

Et je choisis de vivre

Le psychiatre Christophe Fauré est un grand connaisseur de la question du deuil et de la fin de vie. Dans cette tribune, il explique pourquoi il lui semble nécessaire d’aller voir le film “Et je choisis de vivre”, sorti en salles ce mercredi 5 juin.

« Si le deuil était un territoire, il en serait le cartographe », c’est avec ces mots qu’Amande Marty, mère endeuillée d’un petit Gaspar et personnage principal du lumineux film Et je choisis de vivre, définit Christophe Fauré. De fait, rien de ce qui concerne le deuil n’est étranger à ce psychiatre spécialisé dans les ruptures de vie, auteur de nombreux ouvrages sur le sujet, dont l’indispensable Vivre son deuil au jour le jour. Sollicité pour témoigner dans le film qui sort en salles ce mercredi 5 juin, il nous a fait parvenir cette tribune où il explique les raisons pour lesquelles tout le monde – endeuillé ou non – devrait aller voir ce film.

« Une mère perd son enfant. Cette mère, c’est Amande. Cet enfant, c’est Gaspar. Un bébé de quelques mois dont le petit cœur n’était pas assez fort pour porter la vie. Il s’est tout doucement éteint, comme une fragile bougie qui n’a plus assez de cire pour nourrir sa flamme. Et il laisse derrière lui ses parents qui, depuis, tentent de donner du sens à l’inconcevable.

C’est cette quête de sens que relate le très beau film documentaire Et je choisis de vivre, de Nans Thomassey et Damien Boyer. L’invitation à un voyage initiatique à travers les sentiers escarpés de la Drôme. Le parcours d’Amande et de Nans à travers une Nature dont la puissante beauté crée un écrin pour contenir la peine, à la rencontre de personnes ayant, tout comme Amande, connu la perte d’un enfant. Au fil des échanges avec ces parents, meurtris autrefois, mais aujourd’hui apaisés malgré le manque qui subsistera à tout jamais, se dessine un chemin. Le chemin du Deuil dont le seul mot fait frémir mais qui prend ici une dimension de tendresse, d’amour et de sagesse qui donne à ce film toute sa force et sa profondeur. Les larmes sont accueillies avec simplicité, le rire fuse au beau milieu de la détresse, les mains se rejoignent dans une union des cœurs qui révèle le meilleur de chacun. Il met en images la promesse qu’il existe réellement une lumière au bout de l’absurde tunnel de la perte d’un enfant… et de la perte de tout être aimé.

Et je choisis de vivre est un magnifique film que je vous invite à voir et à partager. Un film qui met à bas les tabous et les idées reçues sur le sens véritable du processus de deuil. Un film qui, sans pathos ni lourdeur, nous offre les justes mots pour nommer la peine et nous affranchir de la peur. Un indispensable message d’espoir qui nous met en résonance avec le cœur battant de notre humanité. »

article original ici

« Être quelqu’un quelque part » création 2017-2019 du Théâtre des Abeilles

Vendredi 14 juin à 20h30

au Théâtre de Morlaix

« Être quelqu’un quelque part »

ATA 2019« Être quelqu’un quelque part » création 2017-2019 du Théâtre des Abeilles, orchestrée par Nathalie Couprie, est le fruit d’un travail de recherche autour de personnages en quête de corps, de lieu, de sens. Ils racontent pour exister, se rassemblent pour jouer.

Vendredi 14 juin à 20h30 au Théâtre de Morlaix « Être quelqu’un quelque part » « Être quelqu’un quelque part » création 2017-2019 du Théâtre des Abeilles, orchestrée par Nathalie Couprie, est le fruit d’un travail de recherche autour de personnages en quête de corps, de lieu, de sens. Ils racontent pour exister, se rassemblent pour jouer.

« Être quelqu’un quelque part » est une composition poétique et singulière de corps, de mouvements, d’espaces et de langage

D’une durée d’une heure, le spectacle s’adresse à un public à partir de 8 ans.
A l’issue de la représentation, la compagnie peut animer une rencontre débat avec le public.

Billetterie:
Les places sont à réserver par mail (asso.stand-arts@ch-morlaix.fr) ou au 02 98 62 67 42 ou à acheter sur place le soir même à partir de 20h.
Prix des places: tarif plein: 8€ – tarif réduit (sur justificatif): 5€ (porteurs carte Stand’Arts, Q&B, minima sociaux, étudiants, enfant)

Une thérapeutique par le Théâtre a débuté en 1980 au Centre Hospitalier des Pays de Morlaix. L’Atelier Théâtre des Abeilles, ainsi baptisé, a poursuivi son évolution, fort d’un potentiel de 10 personnes, avec l’aide ponctuelle d’Artistes professionnels intervenants.
L’objectif de cet atelier est d’aboutir à un mieux-être de chacun. Nos pièces, œuvres collectives originales, sont nées d’improvisations et font appel à la créativité, au travail corporel, au défoulement-plaisir de jouer.
Tous statuts confondus, soignants et personnes en difficultés psychologiques construisent ensemble une pièce de théâtre et se mettent en scène le temps d’une tournée d’environ 6 mois (après 1 an et demi de recherche et préparation).

Association Stand-Arts

Ateliers Thérapeutiques Artistiques

Secteur 29G05- Dr LE NEN

15 rue Kersaint Gilly

29 600 MORLAIX

Tél: 02.98.62.67.42

www.stand-arts.org

asso.stand-arts@ch-morlaix.fr

Rencontre Anorexie Boulimie, 12 juin à Morlaix

Rencontre Anorexie Boulimie

MERCREDI 12 JUIN  18H30 A L’IFSI – MORLAIX

3 à 4 % des adolescents souffrent de troubles graves du comportement alimentaire et ce pourcentage augmente. 5% des anorexiques meurent ! C’est un véritable problème de santé publique. Il est très important de déceler le plus tôt possible les cas d’anorexie et de boulimie souvent cachés par ceux qui en souffrent. La solution ? Sensibiliser au mieux le public et particulièrement les familles.
anorexie

« On est en train d’éclipser la singularité du vivant », Miguel Benasayag, février 2019

MIGUEL BENASAYAG : « ON EST EN TRAIN D’ÉCLIPSER LA SINGULARITÉ DU VIVANT »

par Amaury de Rochegonde paru dans Stratégies le 06/02/2019

Philosophe, psychanalyste, chercheur en épistémologie, le franco-argentin Miguel Benasayag a publié « Cerveau augmenté, homme diminué » en 2016 chez La Découverte puis « Fonctionner ou exister ?» (Le Pommier), en octobre dernier. Il tire le signal d’alarme face au diktat de la machine et de l’intelligence artificielle.

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Avec les nouvelles technologies et l’IA, l’homme augmenté devient une réalité. En quoi cela altère-t-il ce qui fait notre humanité?

Miguel Benasayag. Quand j’ai publié le Cerveau augmenté, j’ai observé un mécanisme typique de l’évolution à travers la simplification du cerveau par délégation des fonctions à sens unique. Un chauffeur de taxi qui conduit avec le GPS depuis le début a les noyaux sous corticaux, qui cartographient le temps et l’espace, atrophiés. La communauté scientifique le sait et dit: «et alors?». Toute le monde considère que l’on vit un pivot évolutif, que c’est comme ça, que le cerveau sera hybridé et connecté à des réseaux de machines, que l’homme de demain ne pourra pas faire certaines tâches en autonomie…

Et quel est le problème ?

Je dis qu’on est en train d’éclipser tout ce qui fait la singularité du vivant. D’un point de vue biologique et neurobiologique, mon travail a été de montrer les différences irréductibles avec la machine. Depuis Socrate, on vit avec une articulation logique qui veut qu’un humain qui pense bien pense le bien. On a vite touché les limites de cette imbrication en nous apercevant qu’on pouvait penser très bien et penser le mal. Face à l’échec de la rationalité humaine, l’idée est de s’appuyer sur une machine non défaillante, non soumise aux pulsions, à la subjectivité, aux aléas sociaux, etc. Or, l’ignorance de la singularité de la culture et du cerveau est dangereuse car si l’on traite un cerveau à travers le prisme de la machine, on le formate. C’est quelque chose de beaucoup plus fort qu’une idéologie totalitaire. Ces technologies sont en réalité très colonisatrices. Elles réduisent le champ biologique à une somme de mécanismes qui seraient modifiables et augmentables, oubliant que le vivant incorpore au coeur même de ses processus une négativité irréductible. Le vivant réactualise le passé, se projette dans un avenir imprédictible, se fonde sur des failles, du décalage, et non sur le présent permanent comme la machine. Le devenir est une dimension de tout être vivant que l’on ne peut ni programmer ni modéliser de façon complète. Ce qui constitue notre singularité repose donc sur le non calculable, le non prédictible, la contingence. Ce qui est ignoré c’est que la nature de l’humain est structuré sur des bases différentes de la technologie. On peut modéliser l’ADN et les chromosomes, mais le problème vient de ce qu’on prend le modèle pour la chose.

 

Vous refusez l’idée qu’à partir d’un profil-type du fonctionnement de l’être humain, on puisse réduire l’humain à ce fonctionnement…

En effet. La cartographie du cerveau montre des mécanismes de fonctionnement très fins. Elle permet de savoir quels neurones s’activent quand on pense le numéro 5, ce qui a donné lieu à des expériences d’Hitachi, il y a vingt ans déjà, où avec des capteurs d’hémoglobine non intrusifs, un bras robotique était capable de faire un geste imaginé par un cobaye. La question est de savoir si ce que l’on a modélisé épuise ou non la chose. Certains disent: «pas encore». Moi je dis que le fonctionnement est modélisable mais l’existence, c’est-à-dire le sous-bassement de ce qui est modélisable, ne l’est pas.

 

Yann Le Cun, «scientifique en chef» de l’IA chez Facebook, estime que le meilleur ordinateur du monde équivaut au cerveau d’un enfant de deux ans…

Quantitativement, c’est peut-être le cas. Mais là n’est pas l’essentiel. L’important est que l’on se dise que c’est la même chose qualitativement. Laurent Alexandre estime qu’il faut désormais des neuro-éducateurs ou des neuro-pédagogues. Comme dit Jean-Pierre Changeux, on est en train d’abolir la barrière entre le mental et le neural. On peut voir aujourd’hui les circuits qui produisent la subjectivité, les concepts. En modélisant la pensée avec des algorithmes, on réduit la pensée à ces circuits neuronaux, et on aboutit à une barbarie totale.

 

Vous considérez que Laurent Alexandre, cofondateur de Doctissimo et essayiste à succès, est dangereux. Pourquoi?

C’est le nouveau messie de sociétés déboussolées qui apporte à la fois la prophétie et la solution. Face à un chaos écologique qui se calcule en dizaines d’années, il nous dit avec des procédés rhétoriques – qui comporte à la fois la question et la réponse – qu’on va vivre mille ans. C’est un homme de réseaux et de conquête qui ne se présente pas comme un transhumaniste mais porte le combat de la Singularity University. Il rétablit une nouvelle promesse pour dire par exemple que ceux qui s’opposent à Monsanto sont comme les médecins qui pratiquaient des saignées au XVIIIe siècle. Il défend la sélection des embryons au nom d’une vision eugéniste des cerveaux supérieurs, des winners. Il dit ce que les gens qui ont très peur ont envie d’entendre. Ce dont on a besoin de comprendre de façon urgente, c’est que notre société est un ensemble : on a besoin des forts en maths et des cancres car c’est précisément ce qui permet de penser la complexité. La pensée eugéniste ne conçoit que l’excellence. Mais elle s’oppose au b.a.-ba de la vie.

 

Qu’est-ce qui distingue l’homme de la machine? L’IA peut semble-t-il, écrire un livre ou peindre une toile. Mais elle ne peut pas exercer un esprit critique…

Je peux faire en sorte que la machine mélange des peintures mais ce n’est que l’œil humain, dans sa subjectivité et son esprit critique, qui trouvera cela beau. On peut aussi créer une machine pour faire un roman mais le vivant est toujours fondé sur une faille qui est le décalage avec soi-même. J’ai rencontré en Italie à la fin 2018 une chercheuse américaine qui a constaté que les circuits profonds de la mémoire à long terme s’atrophient à travers la lecture sur écran et le zapping. Le stockage mémoriel passe par la production de protéines qui, par un mécanisme du type prion, peut modifier même l’ADN. Donc, à travers une lecture qui ne mobilise que des circuits rapides et frontaux, le cerveau se modifie physiologiquement et anatomiquement. On peut toujours affirmer qu’on n’a plus besoin de cette structuration profonde compte-tenu des capacités de stockage informatique. Mais cela reviendrait à se tromper sur le rôle fondamental de la mémoire, qu’il faut comprendre comme une dynamique de permanence dans le changement. La mémoire est le seul phénomène d’identité. Sans production physique et subjective de mémoire, nous n’avons plus accès qu’à une dimension encyclopédique objective et on élimine l’identité même de l’individu. Une mémoire saine est une mémoire qui sélectionne, modifie et oublie. Cela relève de notre propre singularité.

Mais ne peut-on pas soutenir que ce n’est pas très important de ne pas mémoriser une chose si l’on connaît la porte d’entrée pour y accéder ? Après tout, si on sait où c’est stocké sur un disque dur…

Si l’on veut une mémoire immédiate et un accès encyclopédique, oui. Mais, alors, la sélection de l’information par chacun d’entre nous est éliminée au nom d’une hiérarchisation extérieure. Et, encore une fois, nous ne sommes que mémoire.

On voit se développer des phénomènes de hacking qui perturbent les organisations les plus parfaites s’appuyant sur les algorithmes. Est-ce un nouveau type de résistance ?

Je vois en effet ces phénomènes comme autant de formes de résistance devant des affirmations totalitaires. Mais de façon plus soft, face aux grandes modifications du rapport au monde de l’humain, nous avons besoin de mécanismes de régulation. Ces mécanismes nécessitent d’avoir des gens qui pensent et des grains de sable dans le système.

Le big data a été au cœur de l’élection d’Emmanuel Macron pour cibler certaines catégories de votants. Est-ce une interférence de la machine dans le devenir politique d’un pays ?

On a eu dans les années 1970 le groupe des dix, avec Jacques Attali, Edgar Morin, Michel Rocard… Les experts prétendaient orienter le choix de l’électeur en prenant en charge la complexité techno-scientifique du monde. Aujourd’hui, les sachants sont au service du big data. Il y a une délégation des décisions stratégiques pour nos sociétés qui se fait naturellement vers la machine… J’ai fait un livre sur la médecine et l’abus de pouvoirs où l’on voyait comment la technologie devenait un foyer de valeurs en soi. Sur Paris et sa banlieue, avoir un enfant trisomique est rarissime. Comme les examens pré-nataux permettent de savoir très tôt s’il y a un risque de malformation, on déclenche l’avortement. Il n’y a eu aucune décision politique et eugéniste en ce sens, mais comme la technique a rendu possible l’examen pré-natal très poussé, c’est ce qui est. Tout ce que la machine rend possible devient inévitablement obligatoire à très court terme.

 

Avec l’intelligence artificielle, plusieurs études pointent des risques sur l’emploi qui sont perçus comme tel par les Français. Là aussi, la machine aura-t-elle forcément le dernier mot?

Laurent Alexandre fait une comparaison entre WhatsApp et Renault, en montrant que la valeur est inversement proportionnelle au nombre de salariés. Ce que ne comprend pas Laurent Alexandre, qui est comme une machine, c’est que Renault est comme un organisme vivant, avec des gens qui travaillent, qui luttent… Le vivant n’est pas évaluable de façon linéaire car ce temps-là ne mesure pas les cycles. Il prend des tours et des détours pour vivre. Si on aliène sa vie à une jauge extérieure qui ne correspond pas à son mode de fonctionnement, on ne vit pas sa vie. Pour un corps, gagner du temps n’existe pas. Vivre avec le temps de la montre signifie sortir de soi, ne pas habiter son existence.

Le transhumanisme prépare selon vous un monde d’«apartheid». Pourquoi?

D’un point de vue biologique, toute espèce au sein de laquelle des individus prennent trop d’importance par rapport à l’espèce elle-même se met en danger. Le transhumanisme est une chimère de l’individu qui croit qu’il peut être immortel car il pense que la vie se réduit à la sienne. Un monde dans lequel on ne vit que dans un entre soi et où l’on coupe ses liens avec le vivant est un monde d’apartheid. Admettons que l’on vive 200 ou 300 ans. Du point de vue des ressources naturelles, c’est une horreur. Il faudrait qu’une immense majorité vive très mal pour que quelques-uns vivent très longtemps.

Que signifie le phénomène des Gilets jaunes en termes d’organisation politique, de rejet des élites et des médias…?

L’indépendance des États-Unis a commencé par une taxe excessive sur le thé. C’est de l’excès de l’élite que naissent les grands mouvements de contestation. Les Gilets jaunes avancent une négativité, un non, qui s’opposent au pur fonctionnement, face à un président qui représente l’excès de modélisation par-delà de la vie. Macron fonctionne dans un système hors-sol à lui. N’importe quel élu sait qu’il doit composer avec le vivant et qu’on ne gère pas un pays en faisant des modèles dans son cabinet. Mais Macron a tellement rempli les failles avec de la com qu’il a fini par tomber dans le trou. Après, il faut voir comment raviver la démocratie. Les grandes révoltes horizontales, de la base, ont beaucoup de mal à trouver une organisation qui les continue. Il reste donc un point d’interrogation : que va devenir ce mouvement si tout est capitalisé par le Rassemblement national ou un nouveau mouvement Cinq étoiles, sachant que la haine est le meilleur anxiolytique du monde? C’est ce qui m’inquiète un peu. La tendance mondiale est de remplacer les vieilles institutions universalistes par des positions relativistes qui s’expriment en nationalismes, régionalismes, courants identitaires, etc.

 

Article original ici.

Nous vous proposons cet article afin d’élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie pas forcément que nous approuvions la vision développée ici. Dans tous les cas, notre responsabilité s’arrête aux propos que nous reportons ici. Nous ne sommes nullement engagés par les propos que l’auteur aurait pu tenir par ailleurs – et encore moins par ceux qu’il pourrait tenir dans le futur. Merci cependant de nous signaler par le formulaire de contact toute information concernant l’auteur qui pourrait nuire à sa réputation. 

 

« Caminante, no hay camino, se hace camino al andar.» Antonio Machado

« Pèlerin, il n’y a pas de chemin. Le chemin se fait en marchant. » Antonio Machado

Crédit Photos ©Astrid Dusendschön, 2019

 

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«Penser est une joie profonde», Michel Serres, 2015

Rencontre avec Michel Serres

Propos recueillis par Héloïse Lhérété

paru dans le magazine Sciences Humaines de Septembre-octobre 2015

 

images.jpegLe philosophe Michel Serres invite la pensée à vagabonder davantage hors des sentiers battus, quitte à s’affranchir de méthodes, quitte aussi à faire des erreurs.  Car l’humain ne crée qu’en errant.

 

Tout à la fois philosophe et conteur, Michel Serres est l’un des plus prolixes penseurs français. Auteur d’une soixantaine de livres, chroniqueur sur France Info, il s’intéresse à tout : le big-bang, les nouvelles technologies, les langues, le génome, le sens de l’histoire… Ne lui parlez pas de ses « terrains de recherche », l’expression lui donne de l’urticaire. La philosophie, chez lui, a des allures de 4X4 : elle ressemble à ces véhicules tout-terrain qui traversent les contrées sans se soucier des frontières artificielles dessinées de main d’homme. Quant aux concepts, ils ne s’analysent pas, ils s’incarnent, telle Petite poucette, Hermès, Le Tiers-Instruit et ce Gaucher boiteux qui donne son titre à son dernier livre.

Il nous reçoit chez lui, à deux pas de Paris, dans une maison qui lui ressemble. Il s’y lève tous les matins à l’aube pour écrire et lire. Les angles n’y sont pas droits, des pièces inattendues se devinent au bout des couloirs, une statuette évoquant Tintin voisine avec les œuvres d’Auguste Comte. Une jolie verrière ouvre l’horizon. M. Serres s’adresse à Bastien, jeune lycéen de 16 ans en stage à Sciences Humaines, avec la curiosité d’un grand-père. L’accent gascon semble encore charrier quelques rocailles de sa Garonne natale. À mes questions, il répond parfois avec la malice d’un Sherlock Holmes : « C’est très simple, ma chère amie… » Rencontre avec un philosophe heureux.

Vous vous définissez comme fils, frère, amant de la Garonne. Vous y revenez sans cesse, livre après livre. Pourquoi est-il si important pour vous d’être né quelque part ?

Je ne suis pas né quelque part ; je suis né dans le fluide. Mon père était marinier sur la Garonne. Il vivait sur une drague d’où il extrayait le sable et les cailloux. Par conséquent, j’ai passé mon enfance sur les bateaux. J’ai même navigué « prénatal », car un jour d’inondation dramatique de la Garonne, mon père a sauvé ma mère, qui était enceinte de moi, en la sortant de la maison avec son bateau. Je porte en moi ce lien fondamental à l’eau, qui est un élément très différent de la terre. Cela a-t-il eu une répercussion sur ma façon de penser le monde ? Je ne sais pas. Mais disons à tout le moins que c’est une façon de m’y inscrire poétiquement.

Vous avez commencé par des études scientifiques. Comment et pourquoi en êtes-vous venu à la philosophie ?

J’avais 14 ans en 1945, au moment où la guerre s’est terminée. Hiroshima et Nagasaki ont eu sur moi une influence énorme. Tout à coup, la science que l’on idolâtrait, celle-là même qui nous avait apporté le confort, le médicament, tout ce qui est censé définir la vie bonne, cette science-là a produit un abominable crime : la bombe atomique. Il y a d’abord eu un aveuglement général. Pour vous donner un exemple, j’ai été élève à la Sorbonne de Gaston Bachelard, qui a écrit vingt ans après Hiroshima un éloge de la physique contemporaine ! La génération d’après, la mienne, a vécu une crise de conscience : une grande partie des chercheurs s’est alors détournée de la physique pour aller vers la biochimie, qui a fait de grands progrès. En ce qui me concerne, j’ai quitté l’École navale pour partir faire de la philosophie des sciences à Normale sup.

Vous avez une façon de philosopher un peu atypique. Vous affichez un certain mépris pour la méthode, citez peu de références, maniez l’allégorie… Au fond, qu’est-ce qui vous distingue de l’écrivain ?

Je ne suis pas si original. Au contraire, je m’inscris très directement dans une tradition de philosophie en langue française qui existe depuis Montaigne. Prenez Diderot : quand il veut parler du hasard et de la nécessité, il n’analyse pas les concepts ; il met à cheval deux personnages, Jacques le fataliste et son maître, dont l’un défend la thèse de la fatalité, et l’autre celle de la liberté. Il écrit l’un des plus beaux romans jamais écrits, qui est même temps un livre parfaitement profond sur le hasard et la nécessité. La fable, contrairement à la science, évite de découper le réel en morceaux différents. J’appartiens à cette tradition, où par ailleurs on ne se vante pas de ses lectures. Le savoir est là, mais il est inutile de le crier sur les toits par des citations, des notes de bas de page et des index gigantesques. Aujourd’hui, il faudrait impérativement citer Spinoza quand on parle de la joie. Mais non ! Moi, quand je parle de la joie, je parle de la joie, point final ! Que Spinoza en ait parlé, c’est très bien ; je l’ai lu. Mais je n’ai pas besoin de m’en vanter. D’autant qu’aujourd’hui, nous avons Wikipédia pour tous les apparats critiques.

Quelle est alors la compétence spécifique du philosophe?

Il existe un roman de Jules Vernes dont un personnage, valet qui fait le tour du monde, se nomme Passe-Partout. La philosophie est ainsi : elle passe partout. C’est un véhicule tout-terrain. Elle fait le tour du monde, elle fait le tour des sciences, elle fait le tour des hommes. C’est sa singularité. C’est aussi sa force dans le monde d’aujourd’hui, où tous les problèmes sont transversaux. Prenez le climat : il sollicite en même temps la physique, la chimie, la biologie, la biochimie, la cosmologie, l’économie… Si vous essayez de résoudre une question environnementale par une méthode analytique, vous êtes sûr de rater. Par exemple, il est idiot de mettre en place un plan pour relancer les crapauds si le climat, lui-même dérangé, doit tuer tous les crapauds nés de votre plan !

L’un des grands problèmes, aujourd’hui, est que l’université a fabriqué deux populations d’imbéciles : les littéraires d’un côté, qui sont cultivés mais ignorants, les scientifiques de l’autre, savants mais incultes. C’est justement là que le philosophe a un rôle à jouer. Son rôle est de recoudre ce qui a été découpé artificiellement.

Votre dernier livre se présente comme une réflexion sur ce que penser veut dire. Votre définition pourrait se réduire à cette équation : « Penser, c’est inventer. » N’y a-t-il de pensée que créative ?

Oui, c’est tout à fait ça. Certes, il est important pour la formation d’apprendre et de mémoriser. Mais plus vous restez dans la formation, plus vous restez aussi dans le format. Penser exige au contraire de s’en affranchir. Vous me parliez, tout à l’heure, de méthode. Vous savez que le mot « méthode » vient du grec « methodos » qui signifie « le chemin ». Or, si vous suivez le chemin de Landernau, vous arriverez toujours à Landernau. De même que l’autoroute A6 mène toujours au périphérique de Paris. C’est la même chose qu’une recette de cuisine : si vous suivez scrupuleusement la recette de la tarte Tatin, vous ferez… une tarte Tatin. Mais on est en droit de s’arrêter une minute, et de se demander comment ont fait les sœurs Tatin pour inventer cette fameuse tarte. Et bien elles ont fait une gaucherie : elles ont renversé la tarte, qui est tombée à l’envers. Je crois que la pensée véritable procède ainsi : par bifurcation et par sérendipité. On trouve ce que l’on ne cherchait pas. C’est par l’erreur que s’accomplissent les progrès.

L’erreur serait-elle au cœur de la pensée ?

Elle est au cœur de l’homme. Quand le proverbe dit « errare humanum est » (ndlr, l’erreur est humaine), cela ne signifie pas que ce n’est pas grave, que c’est « humain » de se tromper. Cela veut dire plus fondamentalement que l’erreur est le propre de l’homme. Les vaches ne se trompent jamais. Les araignées tissent toujours leur toile à la perfection. L’homme, à l’inverse, se trompe, et c’est parce qu’il se trompe qu’il invente. Qu’est-ce que l’homme ? C’est celui qui fait des erreurs.

Vous cherchez finalement à répondre à une vieille question de la philosophie : qu’est-ce que l’homme ?

Oui, mais avant de faire une anthropologie, je cherche à écrire une cosmologie. Car qui invente ? C’est d’abord l’univers. Quand le big-bang a lieu, il répand dans l’univers une profusion d’inventions et de nouveautés. Des planètes, toutes différentes, se multiplient. L’une d’elles, la Terre, en refroidissant, est le siège d’une invention extraordinaire : la vie. Une première molécule se duplique et se met à produire des mondes pluricellulaires. Des espèces nouvelles apparaissent. Entre un coquillage, un poisson et un chimpanzé, il n’y a rien à voir. Comment l’expliquer ? C’est très simple : les ADN se transcrivent, et soudain, au moment de cette retranscription, il se produit une erreur de lecture. Une simple erreur de lecture produit ce que l’on appelle un monstre prometteur ! Si ce monstre prometteur est inadapté, il crève. Sinon il vit et crée un nouvel environnement autour de lui. Au fond, l’erreur est inscrite dans la nature, elle est inscrite au cœur même de la vie. C’est pourquoi je pense qu’il ne peut y avoir d’anthropologie sans cosmologie préalable et qui la fonde. L’anthropologie qui l’ignore ne vaut rien.

Les animaux sont issus de la même fabrique. Qu’est-ce qui nous en distingue ?

C’est l’histoire. L’humanité est plongée dans l’histoire, alors que les autres espèces animales sont exclusivement dans l’évolution. Et pourquoi l’homme a-t-il ce double ancrage ? Grâce à cette boiterie qui nous oblige à sortir du strict règne de l’évolution. Quand le petit animal sort du ventre maternel, il a déjà un environnement, un œuf ou une niche naturelle. L’humain, lui, n’a pas de niche. Il est obligé de s’en construire une. D’emblée, le petit d’homme bifurque de la nature à la culture. C’est là notre boiterie fondamentale, celle qui lance l’histoire. Quand vous avez un équilibre stable, vous n’avez nul besoin d’avancer. La marche, ou la course, n’existe que pour compenser la perte d’équilibre. On produit un déséquilibre, que l’on rattrape, mais en le rattrapant, on produit un nouveau déséquilibre, etc. C’est ainsi que l’on marche, que l’on avance. L’écart à l’équilibre est fondamental dans la constitution de l’espèce humaine.

Vous êtes vous-même un gaucher contrarié. Cette caractéristique influence-elle votre rapport au monde ?

Je n’aime pas cette expression de « gaucher contrarié » ; je préfère dire que je suis un gaucher complété. Contrairement au droitier, qui est hémiplégique, j’ai eu toute ma vie une main qui tenait le marteau, et l’autre qui tenait le stylo. D’une certaine manière, j’estime que j’ai un corps complet. Mais il est vrai que tout gaucher doit s’adapter en permanence. Dans le métro, par exemple, je suis obligé de croiser les bras pour poinçonner mon ticket. Le langage est une affaire de droitier : quand vous dites « je m’oriente », cela signifie littéralement « je vais vers l’est », c’est-à-dire vers la droite. Les conduites humaines sont codifiées par une discipline qui s’appelle… le droit. L’écriture elle-même court de gauche à droite, obligeant les gauchers à cacher de leur main – et souvent à salir – ce qu’ils viennent d’écrire. Tout ceci montre que nous avons affaire à une constitution culturelle profonde. Les choses et le langage entier sont faits pour les droitiers, ce qui oblige les gauchers à adopter une posture ironique face au monde.

Vous affirmez qu’une nouvelle humanité est en train d’advenir. En quoi se distinguerait-elle de la précédente ?

Nous vivons une bascule de culture qui passe par trois événements colossaux. Le premier est la disparition de la paysannerie. Au 19e siècle, dans des pays comparables au nôtre, la population était composée à 90 % de paysans, contre 0,8 % aujourd’hui. Ce monde des paysans s’est mis en place dès le Néolithique. Nous vivons donc la fin du Néolithique. Il n’y a rien de plus important dans l’histoire humaine, car le monde des paysans est complètement différent de celui des hommes des villes.

La deuxième bascule est démographique. Quand je suis né en 1930, la Terre comptait à peine deux milliards d’habitants. Nous atteindrons bientôt 8 milliards d’humains. Connaissez-vous une seule vie humaine, dans l’histoire, qui ait vu la population mondiale se multiplier deux fois par deux ? Le monde était vide ; il est aujourd’hui plein, grâce à l’augmentation de l’espérance de vie. Quand votre arrière-grand-mère, en Bigorre, a épousé votre arrière-grand-père, l’espérance de vie était de 32 ans. Elle a juré fidélité pour cinq ans ! Aujourd’hui, quand ma petite poucette se marie, elle jure fidélité pour soixante-cinq ans. Ce ne sont pas tout à fait les mêmes mariages, ni tout à fait les mêmes vies !

Enfin, une troisième bascule s’est produite à partir de 1995 avec l’arrivée des nouvelles technologies. La rupture est à la fois globale et individuelle, puisqu’elle fait basculer nos métiers, notre façon de nous informer, notre rapport aux autres. Le travail de l’enseignant, la relation au médecin, aux responsables politiques sont bouleversés.

Vous définissez notre époque comme un « âge doux ». D’où tirez-vous votre optimisme ?

Mon optimisme est un optimisme de combat. Évidemment tout n’est pas rose, évidemment nous ne vivons pas chez Dame Tartine, où tout est beurre frais et praline. Vous trouverez toujours des grands-papas ronchons pour vous dire que c’était mieux avant. Mais moi, avant, j’y étais. Nous étions gouvernés par Hitler, Staline, Franco, Mussolini, Mao Zedong, Ceausescu, qui ont fait quelque 80 millions de morts. Aujourd’hui, nous avons la chance extraordinaire de vivre dans un monde pacifié, jusqu’à… 85 ans ? J’y suis ! Ce qui m’importe, c’est d’accoucher du monde nouveau, de cette société nouvelle qui est devant nous et que nous avons tant de mal à enfanter. C’est ça, mon boulot : je suis la sage-femme. C’est ma définition de la philosophie. Le philosophe doit œuvrer non pas pour accoucher les esprits individuels, comme le pensait Socrate, mais pour accoucher la société à venir. Or, une sage-femme n’a pas le droit d’être pessimiste. Elle doit travailler pour que les naissances se passent bien.

Avez-vous de prochains projets de livres ? Philosopherez-vous jusqu’au bout ?

Bien sûr ! Un cordonnier fait des chaussures jusqu’au bout. Je travaille actuellement à une philosophie de l’histoire. Qu’est-ce que ça voudrait dire, pour un philosophe, de prendre sa retraite ? D’arrêter de penser ? S’il y a quelque chose d’extraordinaire dans mon métier, c’est cette joie continue et souveraine de réfléchir. C’est une des joies les plus extraordinaire de la vie, tout simplement.

 

Michel Serres

Né en 1930 à Agen (Lot-et-Garonne), Michel Serres a d’abord fait l’École navale avant d’entrer à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm. Agrégé de philosophie, professeur à l’université de Stanford, en Californie, et membre de l’Académie Française, il est l’auteur de soixante-trois livres, dont récemment Petite poucette (Le Pommier, 2012) et Le Gaucher boiteux (Le Pommier, 2015). Il est décédé 

Les TAMARIS, Maison d’Accueil Hospitalière à Brest : table ronde le 12.06.19

 » Madame, Monsieur, cher/e collègue,

A l’occasion des 10 ans des TAMARIS et de la rencontre des Maisons d’Accueil Hospitalières de Bretagne, nous vous invitons à participer à la Table Ronde « Les liens familiaux et les personnes malades : quel vécu?, quel accompagnement? » qui se tiendra le mercredi 12 juin de 14h à 16h, salle Tessier 4 rue colonel Fonferrier à Brest.

Vous trouverez sur le site de Parentel tous les renseignements utiles pour vous y inscrire.

Au plaisir de vous y rencontrer,

Daniel Coum, directeur Parentel  »

 

Les Tamaris_Encart Pulsations_CHU Brest trim 4 2016-page-001

À propos des nouveaux philosophes et d’un problème plus général (Gilles Deleuze, mai 1977)

Ci-dessous un texte de Gilles Deleuze, publié comme Supplément au n°24, mai 1977, de la revue bimestrielle Minuit, et distribué gratuitement.

À propos des nouveaux philosophes et d’un problème plus général

- Que penses-tu des « nouveaux philosophes » ?

th.jpegRien.

Je crois que leur pensée est nulle. Je vois deux raisons possibles à cette nullité. D’abord ils procèdent par gros concepts, aussi gros que des dents creuses, LA loi, LE pouvoir, LE maître, LE monde, LA rébellion, LA foi, etc. Ils peuvent faire ainsi des mélanges grotesques, des dualismes sommaires, la loi et le rebelle, le pouvoir et l’ange. En même temps, plus le contenu de pensée est faible, plus le penseur prend d’importance, plus le sujet d’énonciation se donne de l’importance par rapport aux énoncés vides (« moi, en tant que lucide et courageux, je vous dis…, moi, en tant que soldat du Christ…, moi, de la génération perdue…, nous, en tant que nous avons fait mai 68…, en tant que nous ne nous laissons plus prendre aux semblants… »).

Avec ces deux procédés, ils cassent le travail. Car ça fait déjà un certain temps que, dans toutes sortes de domaines, les gens travaillent pour éviter ces dangers-là. On essaie de former des concepts à articulation fine, ou très différenciée, pour échapper aux grosses notions dualistes. Et on essaie de dégager des fonctions créatrices qui ne passeraient plus par la fonction-auteur (en musique, en peinture, en audio-visuel, en cinéma, même en philosophie). Ce retour massif à un auteur ou à un sujet vide très vaniteux, et à des concepts sommaires stéréotypés, représente une force de réaction fâcheuse. C’est conforme à la réforme Haby : un sérieux allègement du « programme » de la philosophie.

- Dis-tu cela parce que B.-H. Lévy vous attaque violemment, Guattari et toi, dans son livre Barbarie à visage humain  ?

Non, non, non. Il dit qu’il y a un lien profond entre L’Anti-Œdipe et « l’apologie du pourri sur fumier de décadence » (c’est comme cela qu’il parle), un lien profond entre L’Anti-Œdipe et les drogués. Au moins, ça fera rire les drogués.

Il dit aussi que le Cerfi est raciste : là, c’est ignoble. Il y a longtemps que je souhaitais parler des nouveaux philosophes, mais je ne voyais pas comment. Ils auraient dit tout de suite : voyez comme il est jaloux de notre succès. Eux, c’est leur métier d’attaquer, de répondre, de répondre aux réponses. Moi, je ne peux le faire qu’une fois. Je ne répondrai pas une autre fois.

Ce qui a changé la situation pour moi, c’est le livre d’Aubral et de Delcourt, Contre la nouvelle philosophie. Aubral et Delcourt essaient vraiment d’analyser cette pensée, et ils arrivent à des résultats très comiques. Ils ont fait un beau livre tonique, ils ont été les premiers à protester. Ils ont même affronté les nouveaux philosophes à la télé, dans l’émission « Apostrophes ».

Alors, pour parler comme l’ennemi, un Dieu m’a dit qu’il fallait que je suive Aubral et Delcourt, que j’aie ce courage lucide et pessimiste.

- Si c’est une pensée nulle, comment expliquer qu’elle semble avoir tant de succès, qu’elle s’étende et reçoive des ralliements comme celui de Sollers ?

Il y a plusieurs problèmes très différents.

D’abord, en France on a longtemps vécu sur un certain mode littéraire des « écoles ». Et c’est déjà terrible, une école : il y a toujours un pape, des manifestes, des déclarations du type « je suis l’avant-garde », (les excommunications, des tribunaux, des retournements politiques, etc.

En principe général, on a d’autant plus raison qu’on a passé sa vie à se tromper, puisqu’on peut toujours dire « je suis passé par là ». C’est pourquoi les staliniens sont les seuls à pouvoir donner des leçons d’antistalinisme. Mais enfin, quelle que soit la misère des écoles, on ne peut pas dire que les nouveaux philosophes soient une école. Ils ont une nouveauté réelle, ils ont introduit en France le marketing littéraire ou philosophique, au lieu de faire une école.

Le marketing a ses principes particuliers :

1. il faut qu’on parle d’un livre et qu’on en fasse parler, plus que le livre lui-même ne parle ou n’a à dire. À la limite, il faut que la multitude des articles de journaux, d’interviews, de colloques, d’émissions radio ou télé remplacent le livre, qui pourrait très bien ne pas exister du tout. C’est pour cela que le travail auquel se donnent les nouveaux philosophes est moins au niveau des livres qu’ils font que des articles à obtenir, des journaux et émissions à occuper, des interviews à placer, d’un dossier à faire, d’un numéro de Playboy. Il y a là toute une activité qui, à cette échelle et à ce degré d’organisation, semblait exclue de la philosophie, ou exclure la philosophie.

2. Et puis, du point de vue d’un marketing, il faut que le même livre ou le même produit aient plusieurs versions, pour convenir à tout le monde une version pieuse, une athée, une heideggerienne, une gauchiste, une centriste, même une chiraquienne ou néo-fasciste, une « union de la gauche » nuancée, etc. D’où l’importance d’une distribution des rôles suivant les goûts. Il y a du Dr Mabuse dans Clavel, un Dr Mabuse évangélique, Jambet et Lardreau, c’est Spöri et Pesch, les deux aides à Mabuse (ils veulent « mettre la main au collet » de Nietzsche). Benoist, c’est le coursier, c’est Nestor. Lévy, c’est tantôt l’imprésario, tantôt la script-girl, tantôt le joyeux animateur, tantôt le disk-jockey. Jean Cau trouve tout ça rudement bien ; Fabre-Luce se fait disciple de Glucksmann ; on réédite Benda, pour les vertus du clerc. Quelle étrange constellation.

Sollers avait été le dernier en France à faire encore une école vieille manière, avec papisme, excommunications, tribunaux. Je suppose que, quand il a compris cette nouvelle entreprise, il s’est dit qu’ils avaient raison, qu’il fallait faire alliance, et que ce serait trop bête de manquer ça. Il arrive en retard, mais il a bien vu quelque chose.

Car cette histoire de marketing dans le livre de philosophie, c’est réellement nouveau, c’est une idée, il « fallait » l’avoir. Que les nouveaux philosophes restaurent une fonction-auteur vide, et qu’ils procèdent avec des concepts creux, toute cette réaction n’empêche pas un profond modernisme, une analyse très adaptée du paysage et du marché.

Du coup, je crois que certains d’entre nous peuvent même éprouver une curiosité bienveillante pour cette opération, d’un point de vue purement naturaliste ou entomologique. Moi, c’est différent, parce que mon point de vue est tératologique : c’est de l’horreur.

– Si c’est une question de marketing, comment expliques-tu qu’il ait fallu les attendre, et que ce soit maintenant que ça risque de réussir ?

Pour plusieurs raisons, qui nous dépassent et les dépassent eux-mêmes.

André Scala a analysé récemment un certain renversement dans les rapports journalistes-écrivains, presse-livre. Le journalisme, en liaison avec la radio et la télé, a pris de plus en plus vivement conscience de sa possibilité de créer l’événement (les fuites contrôlées, Watergate, les sondages ?). Et de même qu’il avait moins besoin de se référer à des événements extérieurs, puisqu’il en créait une large part, il avait moins besoin aussi de se rapporter à des analyses extérieures au journalisme, ou à des personnages du type « intellectuel », « écrivain » : le journalisme découvrait en lui-même une pensée autonome et suffisante. C’est pourquoi, à la limite, un livre vaut moins que l’article de journal qu’on fait sur lui ou l’interview à laquelle il donne lieu.

Les intellectuels et les écrivains, même les artistes, sont donc conviés à devenir journalistes s’ils veulent se conformer aux normes. C’est un nouveau type de pensée, la pensée-interview, la pensée-entretien, la pensée-minute. On imagine un livre qui porterait sur un article de journal, et non plus l’inverse. Les rapports de force ont tout à fait changé, entre journalistes et intellectuels.

Tout a commencé avec la télé, et les numéros de dressage que les interviewers ont fait subir aux intellectuels consentants. Le journal n’a plus besoin du livre.

Je ne dis pas que ce retournement, cette domestication de l’intellectuel, cette journalisation, soit une catastrophe. C’est comme ça : au moment même où l’écriture et la pensée tendaient à abandonner la fonction-auteur, au moment où les créations ne passaient plus par la fonction-auteur, celle-ci se trouvait reprise par la radio et la télé, et par le journalisme. Les journalistes devenaient les nouveaux auteurs, et les écrivains qui souhaitaient encore être des auteurs devaient passer par les journalistes, ou devenir leurs propres journalistes. Une fonction tombée dans un certain discrédit retrouvait une modernité et un nouveau conformisme, en changeant de lieu et d’objet. C’est cela qui a rendu possible les entreprises de marketing intellectuel.

Est-ce qu’il y a d’autres usages actuels d’une télé, d’une radio ou d’un journal ? Évidemment, mais ce n’est plus la question des nouveaux philosophes. Je voudrais en parler tout à l’heure.

Il y a une autre raison. Nous sommes depuis longtemps en période électorale. Or, les élections, ce n’est pas un point local ni un jour à telle date. C’est comme une grille qui affecte actuellement notre manière de comprendre et même de percevoir. On rabat tous les événements, tous les problèmes, sur cette grille déformante.

Les conditions particulières des élections aujourd’hui font que le seuil habituel de connerie monte. C’est sur cette grille que les nouveaux philosophes se sont inscrits dès le début. Il importe peu que certains d’entre eux aient été immédiatement contre l’union de la gauche, tandis que d’autres auraient souhaité fournir un brain-trust de plus à Mitterrand.

Une homogénéisation des deux tendances s’est produite, plutôt contre la gauche, mais surtout à partir d’un thème qui était présent déjà dans leurs premiers livres : la haine de 68. C’était à qui cracherait le mieux sur mai 68. C’est en fonction de cette haine qu’ils ont construit leur sujet d’énonciation : « Nous, en tant que nous avons fait mai 68 (??), nous pouvons vous dire que c’était bête, et que nous ne le ferons plus. » Une rancœur de 68, ils n’ont que ça à vendre.

C’est en ce sens que, quelle que soit leur position par rapport aux élections, ils s’inscrivent parfaitement sur la grille électorale. A partir de là, tout y passe, marxisme, maoïsme, socialisme, etc., non pas parce que les luttes réelles auraient fait surgir de nouveaux ennemis, de nouveaux problèmes et de nouveaux moyens, mais parce que LA révolution doit être déclarée impossible, uniformément et de tout temps.

C’est pourquoi tous les concepts qui commençaient à fonctionner d’une manière très différenciée (les pouvoirs, les résistances, les désirs, même la « plèbe ») sont à nouveau globalisés, réunis dans la fade unité du pouvoir, de la loi, de l’État, etc. C’est pourquoi aussi le Sujet pensant revient sur la scène, car la seule possibilité de la révolution, pour les nouveaux philosophes, c’est l’acte pur du penseur qui la pense impossible.

Ce qui me dégoûte est très simple : les nouveaux philosophes font une martyrologie, le Goulag et les victimes de l’histoire. Ils vivent de cadavres. Ils ont découvert la fonction-témoin, qui ne fait qu’un avec celle d’auteur ou de penseur (voyez le numéro de Playboy : c’est nous les témoins…).

Mais il n’y aurait jamais eu de victimes si celles-ci avaient pensé comme eux, ou parlé comme eux. Il a fallu que les victimes pensent et vivent tout autrement pour donner matière à ceux qui pleurent en leur nom, et qui pensent en leur nom, et donnent des leçons en leur nom. Ceux qui risquent leur vie pensent généralement en termes de vie, et pas de mort, d’amertume et de vanité morbide. Les résistants sont plutôt de grands vivants. Jamais on n’a mis quelqu’un en prison pour son impuissance et son pessimisme, au contraire.

Du point de vue des nouveaux philosophes, les victimes se sont fait avoir, parce qu’elles n’avaient pas encore compris ce que les nouveaux philosophes ont compris. Si je faisais partie d’une association, je porterais plainte contre les nouveaux philosophes, qui méprisent un peu trop les habitants du Goulag.

– Quand tu dénonces le marketing, est-ce que tu milites pour la conception vieux-livre, ou pour les écoles ancienne manière ?

Non, non, non. Il n’y a aucune nécessité d’un tel choix : ou bien marketing, ou bien vieille manière. Ce choix est faux.

Tout ce qui se passe de vivant actuellement échappe à cette alternative. Voyez comme les musiciens travaillent, comme les gens travaillent dans les sciences, comme certains peintres essaient de travailler, comment des géographes organisent leur travail (cf. la revue Hérodote).

Le premier trait, c’est les rencontres. Pas du tout les colloques ni les débats, mais, en travaillant dans un domaine, on rencontre des gens qui travaillent dans un tout autre domaine, comme si la solution venait toujours d’ailleurs. Il ne s’agit pas de comparaisons ou d’analogies intellectuelles, mais d’intersections effectives, de croisements de lignes.

Par exemple (cet exemple est important, puisque les nouveaux philosophes parlent beaucoup d’histoire de la philosophie), André Robinet renouvelle aujourd’hui l’histoire de la philosophie, avec des ordinateurs ; il rencontre forcément Xenakis. Que des mathématiciens puissent faire évoluer ou modifier un problème d’une tout autre nature ne signifie pas que le problème reçoit une solution mathématique, mais qu’il comporte une séquence mathématique qui entre en conjugaison avec d’autres séquences. C’est effarant, la manière dont les nouveaux philosophes traitent « la » science.

Rencontrer avec son propre travail le travail des musiciens, des peintres ou des savants est la seule combinaison actuelle qui ne se ramène ni aux vieilles écoles ni à un néo-marketing. Ce sont ces points singuliers qui constituent des foyers de création, des fonctions créatrices indépendantes de la fonction-auteur, détachées de la fonction-auteur.

Et ça ne vaut pas seulement pour des croisements de domaines différents, c’est chaque domaine, chaque morceau de domaine, si petit soit-il, qui est déjà fait de tels croisements. Les philosophes doivent venir de n’importe où : non pas au sens où la philosophie dépendrait d’une sagesse populaire un peu partout, mais au sens où chaque rencontre en produit, en même temps qu’elle définit un nouvel usage, une nouvelle position d’agencements – musiciens sauvages et radios pirates.

Eh bien, chaque fois que les fonctions créatrices désertent ainsi la fonction-auteur, on voit celle-ci se réfugier dans un nouveau conformisme de « promotion ».

C’est toute une série de batailles plus ou moins visibles : le cinéma, la radio, la télé sont la possibilité de fonctions créatrices qui ont destitué l’Auteur ; mais la fonction-auteur se reconstitue à l’abri des usages conformistes de ces médias. Les grandes sociétés de production se remettent à favoriser un « cinéma d’auteur » ; Jean-Luc Godard trouve alors le moyen de faire passer de la création dans la télé ; mais la puissante organisation de la télé a elle-même ses fonctions-auteur par lesquelles elle empêche la création.

Quand la littérature, la musique, etc., conquièrent de nouveaux domaines de création, la fonction-auteur se reconstitue dans le journalisme, qui va étouffer ses propres fonctions créatrices et celles de la littérature. Nous retombons sur les nouveaux philosophes : ils ont reconstitué une pièce étouffante, asphyxiante, là où un peu d’air passait. C’est la négation de toute politique, et de toute expérimentation.

Bref, ce que je leur reproche, c’est de faire un travail de cochon et que ce travail s’insère dans un nouveau type de rapport presse-livre parfaitement réactionnaire : nouveau, oui, mais conformiste au plus haut point.

Ce ne sont pas les nouveaux philosophes qui importent. Même s’ils s’évanouissent demain, leur entreprise de marketing sera recommencée.

Elle représente en effet la soumission de toute pensée aux médias ; du même coup, elle donne à ces médias le minimum de caution et de tranquillité intellectuelles pour étouffer les tentatives de création qui les feraient bouger eux-mêmes.

Autant de débats crétins à la télé, autant de petits films narcissiques d’auteur, d’autant moins de création possible dans la télé et ailleurs.

Je voudrais proposer une charte des intellectuels, dans leur situation actuelle par rapport aux médias, compte tenu des nouveaux rapports de force : refuser, faire valoir des exigences, devenir producteurs, au lieu d’être des auteurs qui n’ont plus que l’insolence des domestiques ou les éclats d’un clown de service. Beckett, Godard ont su s’en tirer, et créer de deux manières très différentes : il y a beaucoup de possibilités, dans le cinéma, l’audio-visuel, la musique, les sciences, les livres…

Mais les nouveaux philosophes, c’est vraiment l’infection qui s’efforce d’empêcher tout ça. Rien de vivant ne passe par eux, mais ils auront accompli leur fonction s’ils tiennent assez la scène pour mortifier quelque chose.

Gilles Deleuze

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