EPG : conférence exceptionnelle avec Etienne Klein

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Deuil Périnatal : soutien et ressources en Bretagne Occidentale

par le Réseau de Périnatalité de Bretagne Occidentale et ses partenaires

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« Christophe André : quand la thérapie rend malade » par C.Bois

Caustique et abrasif, cet article mérite d’être lu pour élargir notre champ de réflexion.

5d0a710e2394bpar Christian Bois, paru le 25 août 2019 sur blog.mediapart

Christophe André : quand la thérapie rend malade

Se lancer dans la méditation de pleine conscience et aller plus mal, c’est possible ! Pourtant les propositions thérapeutiques d’un certain Gautama dit le Bouddha semblent intéressantes. Oui mais les bricoleurs de bouddhisme proposent des bouts éclatés de samma-sati sortis de leur contexte et mal rafistolés. Et des bouts éclatés mal rafistolés ça peut faire très mal !!!

C’était il y a trente ans environ.

Christophe André avait un peu plus de trente ans et n’avait pas encore écrit son premier bouquin.
Matthieu Ricard avait dépassé la quarantaine et pas encore écrit Le moine et le philosophe.
Alexandre Jollien avait vingt ans de moins et pas encore écrit Eloge de la faiblesse.

La méditation de pleine conscience n’était pas un produit de grande consommation comme aujourd’hui mais mais un truc qui était enseigné par les boudhistes de différentes écoles – écoles zen, écoles vipassana, écoles tibétaines, école vietnamienne de Thích Nhất Hạnh, etc.

On parlait de samma-sati en pali,  de samyak-smriti en sanskrit et les traductions proposées pour ces formules gênaient aux entournures.
Sati est un concept vaste qui comprend la mémoire, la reconnaissance, la conscience, l’intention de l’esprit, l’éveil de l’esprit, etc.
Samma exprime la justesse.
Comme quasiment tous les concepts venus d’extrême orient, ils souffrent grandement du voyage.
Ce qui manque principalement c’est le contexte dans lequel l’exercice est proposé par le maître.
Un exemple
Dans les sermons de Gautama dit Bouddha, il est précisé en entête si le sermon s’adresse à un renonçant – un qui n’a ni maison, ni famille ni revenu – ou à un laïc – un qui a maison, famille et revenu.
Il est très frappant de voir que les propositions faites par Gautama aux renonçants et celles qu’il fait aux laïcs sont extrêmement différentes.

On pourrait s’attendre à retrouver cela dans le discours néo-bouddhiste actuel.
Lorsque Christophe André parle dans le poste il devrait indiquer :
– soit  » je m’adresse à des renonçants, à des ascètes, à des anachorètes  »
– soit  » je m’adresse à des cénobites  »
– soit  » je m’adresse à des laïcs  »

Alors il y a deux cas.
Soit le discours de la méditation de pleine conscience est un discours minimal, aseptisé, vulgarisé et il n’aidera jamais personne.
Soit le discours du mindfulness reste puissant et alors :
– il sera bénéfique pour certains
– il sera nocif pour d’autres

On voit que la question est grave !

C’était il y a trente ans environ.

Quelques psychologues, psychiatres, etc. avaient décidé que je ferais un bon thérapeute pour certains de leurs clients ou des membres de leur entourage.
Je n’avais ni plaque professionnelle ni carte de visite.
Ma légitimité avait des sources multiples :
– avoir fait un travail de développement personnel intense pendant pas mal d’années
– avoir été en contact – comme interprète – avec des maîtres anglo-saxon de la psychothérapie
– avoir fait une sorte de travail d’anthropologie comparative à l’occasion de mes voyages professionnels sur les cinq continents
– avoir accompagné des « gens » dans leur exploration d’eux-même à l’aide de la musique
– être un dévoreur de livres en français ou en anglais
– être un auteur de « communs », documents distribués libres de droits – j’étais un précurseur de ce que l’on connaitra avec WikiPédia et le mouvement du savoir libre, des Creative commons

Ce n’est que dans les années suivantes que je suis devenu – pour les mêmes raisons et pendant 7 années – formateur dans les hôpitaux psychiatriques de France.

Donc – bien avant que le mindfulness ne sorte de derrière les fagots bouddhistes – j’ai déjà décrit ce que je nomme de manière simplifiée la « pathologie de l’apprenti bouddhiste ».
J’ai décrit cette pathologie parce que des patients sont venu me faire part de leur mal être, de leur souffrance et que ces patients étaient pris dans les filets du néo-bouddhisme.
Ce sont ces patients qui m’ont amené à acheter et à lire les sermons du Bouddha dans la belle traduction de Môhan Wijayaratna.
En effet ma culture du bouddhisme dans ses différentes versions était assez pointilliste :
– cours du lycée par l’excellent Jean Beaupère
– lectures
– participations très occasionnelles à des sessions en accompagnant des amis
– rencontres – en particulier en étant interprète d’intervenants venus d’Inde

C’est à ces patients que je repense quand j’entends – dans les salons où l’on cause – vanter la méditation de pleine conscience.
Dès l’énonciation de cette formule, j’ai ce que mon président de jury de thèse nomme  » une crispation académique « .
Méditation : Aie !
Conscience : Ouille !
Pleine :  Beurk !

Juste pour le mot conscience, j’invite mon lecteur à lire Julian Jaynes et puis on reparlera de conscience.

Il faut également lire René Girard pour comprendre ce que l’être humain doit canaliser, domestiquer, dresser : son désir mimétique, sa violence sacrificielle, etc.

Un auto-dressage accompagné

Oserais-je rappeler à Christophe André qu’il faut appeler un chas un chas – comme le demandait La Belle à Ronsard.
Le mindfulness est un dressage.
C’est un auto-dressage – aucune coercition n’est exercée sur l’apprenant.
Cet auto-dressage est accompagné par une voix – dans le poste – rarement par une présence.

Gautama – comme quasiment tous les maîtres – s’adresse au problème du « cheval fou » des désirs, des envies, des jalousies, des soifs insatiables.
Il s’agit de dresser le cheval fou.
Avant de devenir un maître, le Prince Gautama a testé pour nous différentes autres voies.
Il a testé la voie du chaman qui a laissé s’exprimer le cheval fou du Prince dans la transe.
Il a testé la voie du thérapeute primal – on doit bien trouver un équivalent de ça dans la biographie du Prince.
Il a testé la voie du psychanalyste qui laisse le cheval fou passer par le symbole, le discours, les mots, les silences.
En fonction de son profil psycho-social et des rencontres qu’il a faites, le Prince Gautama a choisi de devenir le Maître de l’auto-dressage.

L’auto-dressage est basé sur la pratique répétée nommée abhyāsa avec vairāgya – le renoncement. (1)

La pratique et le renoncement sont indissociable.

Alors il me faut recopier ce que j’ai dit plus haut.

Lorsque Christophe André parle dans le poste il devrait indiquer :
– soit  » je m’adresse à des renonçants, à des ascètes, à des anachorètes « 
– soit  » je m’adresse à des cénobites « 
– soit  » je m’adresse à des laïcs « 

Alors il y a deux cas.
Soit le discours de la méditation de pleine conscience est un discours minimal, aseptisé, vulgarisé et il n’aidera jamais personne.
Soit le discours du mindfulness reste puissant et alors :
– il sera bénéfique pour certains
– il sera nocif pour d’autres

La pathologie de l’apprenti bouddhiste

C’était il y a trente ans environ.

Me voilà donc avec ces patients qui font des soirées de samma-sati, des week-ends de samma-sati, des semaines de samma-sati.
Et ces patients ne vont pas bien du tout.
Soit ils ont l’impression de bien faire leur samma-sati et ne voient pas de résultat positif – leur mal être est toujours là, obsédant.
Soit ils ont l’impression de ne pas bien faire – alors non-seulement ils ont le mal initial mais en prime ils se dévalorisent à fond, se traitent de minables, etc.
Quand je leur lis les sermons du bouddha et le fait que le samma-sati est réservé aux renonçants alors leur visage s’illumine.
S’illumine parce qu’ils ont déjà eu l’intuition de la chose.
Ils voient bien que les renonçants, les ascètes, les anachorètes – moines qui mènent les sessions ou certains des participants ont quelque chose qu’ils n’ont pas et qu’ils n’auront jamais.
Théoriquement le travail avec le thérapeute Christian Bois pourrait amener certains à devenir renonçants, ascètes, anachorètes et ainsi a remplir la condition nécessaire au samma-sati.
Je n’ai pas connaissance que cela soit jamais arrivé.
Pour les autres, que se passe-t-il lorsqu’ils réalisent : je n’aurai jamais la condition nécessaire au samma-sati, la vairāgya ?
Eh bien c’est le choc et le patient raconte :
 » Moi, apprenti bouddhiste, j’ai investi – souvent beaucoup d’argent en session + voyage + hébergement + faire garder les enfants – et cet investissement n’a servi à rien qu’à détruire l’image déjà fragile que j’avais de moi.  »
Là, le thérapeute doit éviter de dire ou de sous-entendre :  » T’es complètement con de t’être fait piéger par ces néo-bouddhistes !  »
C’est le moment, pour le thérapeute, de laisser les néo-bouddhistes à leur business et de s’intéresser à Gautama et à ses sermons.

Et de lire avec ses patients les bons sermons du Bouddha, ceux destinés aux laïcs.
Et ceci dans la bonne traduction évoquée plus haut.
Et puis on peut ensuite glisser de Gautama à Schopenhauer et le vedanta, puis à Nietzsche pour finir avec Sloterdijk. (3)

La pathologie de la méditation de pleine conscience

Le principe du mindfulness est bien le samma-sati.
Et le samma-sati est une discipline extrêmement exigeante – comme nous venons de le voir.
Le samma-sati prêt à porter – genre fast food – est un oxymore.

Un oxymore qui peut faire très mal.

La thérapie que le patient ne fait pas

Le samma-sati-fast-food ça fait du mal mais il y a bien pire !

Le souffrant est devant son poste à écouter le truc de Christophe André.

Pendant ce temps il ne s’interroge pas sur la/les thérapies qui pourraient lui être plus utiles.

Le souffrant ne s’occupe pas de son « vrai mal ».

Il ne définit pas son vrai mal : trop plein, manque, sac de noeuds, etc. qui font une pensée souffrante dans un corps souffrant.

Il ne prend pas du temps avec un « orienteur » pour réfléchir à la thérapie adéquate qui devrait être mise en place.

Pour le trop plein, thérapie d’expression émotionnelle, par exemple.
Pour le manque, thérapie où l’on reçoit – piscine d’eau chaude, massage, par exemple.
Pour le sac de noeud, travail avec psychanalyste, par exemple.
Et les trois à la fois dans certains cas !!!

Tu dois protéger ta vie !

Dans les salons où l’on cause Unetelle me dit :  » Je vais me lancer dans la méditation de pleine conscience !  »

Il se trouve que je connais « un peu » la dynamique de la souffrance de Unetelle :
 » Je me dois de t’avertir que, si tu fais cela, tu te mets en danger !!!  »
 » Et je vais écrire un billet sur MédiaPart spécialement pour toi.  »

Notes
(1) Abhyāsa signifie « répétition », mais aussi « étude, exercice, habitude », ou encore « récitation », « pratique spirituelle régulière ».

On se rappelle que Gautama est à la fois :
– un grand novateur
– très inscrit dans les pratiques des maîtres de son époque

(2) Pour ce qui est de l’abhyāsa dans différentes cultures – araméenne, etc. – on lira avec profit l’immense oeuvre – en quantité et en qualité – de Marcel Jousse.

(3) L’incontournable «  Tu dois changer ta vie !  » de Peter Sloterdijk.

(4) Voir aussi l’excellent article de Quentin : Petit plaidoyer pour une psychologie négative en entreprise

 

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« La fin du sublime » par Anne Dufourmantelle

CHRONIQUE «PHILOSOPHIQUES»

La fin du sublime ?

par Anne Dufourmantelle, philosophe et psychanalyste,
publié le 
Unknown

Dans nos sociétés agitées par les pulsions, la sublimation semble en voie de disparition, au profit du déni et du passage à l’acte.

La sublimation a vécu. La pulsion a trouvé un regain de toute-puissance dans un monde qui ne supporte aucune limite pour la satisfaire. Immédiateté, vitesse, fluidité appellent une société sans frustration ni délai. Que ce soit dans l’espace public (les actualités, les faits divers, la pornographie normative, les attitudes «décomplexées») ou sur le divan (patient déprimé, désaxé, agité par les pulsions qui ne trouvent pas une voie féconde en lui, déversées dans ses «humeurs» ou refoulées dans le meilleur des cas jusqu’au retour plus ou moins violent de ce refoulé), la société post-industrielle et post-traumatique de l’après-guerre admet mal qu’on «sublime». Tout ce qui attente à l’envie immédiate est perçu comme un obstacle. Il faut au sujet narcissique un champ opératoire simple et direct à ses pulsions, sinon, il se déprime. La frustration n’est plus supportable, trouvons-lui donc sans cesse de nouveaux objets à ses appétits. L’abstraction, le style, la précision sont passés à l’ennemi, toutes ces choses nous «ralentissent». On ne possède pas un livre, ce n’est ni un investissement ni un instrument ; la lecture prend du temps, et ne produit rien d’autre qu’une capacité accrue à rêver et à penser. On lui préférera des bribes de textes glanés sur le Net qui livreront au plus vite possible l’information ad hoc. L’absence de style dans les productions culturelles est aussi préoccupante que le sont les vies sous pression, moroses et fonctionnelles – tellement plus nombreuses que des vies habitées, voulues.

Freud définit la sublimation pour la première fois en 1905 pour rendre compte de ce qui nous porte à créer spirituellement et artistiquement, sans que cette activité n’ait de rapport apparent avec la sexualité. Il fait l’hypothèse que la pulsion se déplace vers un but non sexuel. Autrement dit, il s’agit d’un processus inconscient de conversion de l’énergie – la libido. «La sublimation comprend un jugement de valeur. […] Le but de la pulsion est dévié : à la différence du symptôme, loin d’impliquer angoisse et culpabilité, elle est associée à une satisfaction esthétique, intellectuelle et sociale.» A la fonction cathartique de l’acte de création s’ajoute un bénéfice narcissique. Attendre, imaginer, espérer, c’est faire face au chaos de nos envies et de nos tourments en leur donnant un ordre symbolique. Longtemps, le sexe, la mort et leurs diverses conjugaisons, mais aussi l’extase, l’abandon mystique, l’effroi ont été des portes que l’on savait ouvertes sur des abîmes sans quoi l’humain serait réduit à une animalité de confort. Pour mettre au secret ce que dans des temps anciens on appelait l’hubris, c’est-à-dire «l’excès», la vie pulsionnelle non refrénée, meurtre compris, il y avait ce couple : refoulement et sublimation. Qui se passait de notre consentement comme de notre volonté.

Ce que Freud a posé, c’est que la sublimation n’était pas l’envers de la répression, mais un agir, presque un instinct de beauté. Oui, Freud, en explorant cette capacité de l’être humain, a fait une trouvaille géniale quand il désigne dans la sublimation non une propension au fantasme, ni bovarysme de l’esprit, mais un des destins de la pulsion. La pulsion a un autre talent : elle invente, elle propose, elle trace des arabesques là tout est muré. C’est l’anamorphose qui révèle dans l’ombre portée du crâne, des paysages. C’est le délire du fou qui révèle une vérité enfouie, inaudible. La question du délire est intéressante, d’ailleurs, pour qui s’intéresse à la psychiatrie. Car le délire aussi est une forme de sublimation. En ce sens, les délires pauvres ou empêchés par les médicaments disent bien notre forme de puritanisme. Car la pulsion de sublimation est aussi épocale. Tel l’art zen du tir à l’arc ou l’art du désordre dans le jardin anglais, elle appelle chez le sujet un consentement à se passer de l’immédiat pour la beauté du geste. Citons quelques exemples de ses conquêtes : l’art baroque, le trait d’esprit, l’équation mathématique, le pas de danse, la corrida. La sublimation, pour Freud, était la clé du processus de symbolisation. Elle articulait pulsion et langage, affects et valeur. La sublimation ne nie pas la réalité, elle en reconnaît la contrainte mais elle passe outre, et au passage elle invente un langage. Freud aimait citer ce mot de Pierre-François Lacenaire, qui, appelé à être guillotiné à l’aube, s’était écrié en trébuchant sur un pavé de la cour : «Voilà une semaine qui commence mal.» Et Freud de conclure avec humour : voilà le parfait dépassement de la névrose ! Sublimer n’est pas éviter la mort mais faire un dernier tableau avant la mort dans le dos. Le réel n’est pas nié, ni même évité, il est surmonté. Qu’a donc la sublimation de si dangereux pour être dans une si mauvaise passe ? Le couple refoulement-sublimation, qui caractérisait le XXe siècle, est-il en train d’être remplacé par le déni et le passage à l’acte ? Un monde qui parvient à sublimer est un monde qui prend une forme, qui n’est pas informe comme l’actuelle confusion générale destine le nôtre à l’être.

Cette chronique est assurée en alternance par Sandra Laugier, Michaël Fœssel, Anne Dufourmantelle et Frédéric Worms.

Anne Dufourmantelle Philosophe et psychanalyste

« Zones d’inconfort » par Xavier Camby

Plaisir de partager un des nombreux et toujours pertinents posts de Xavier Camby.

Zones d’inconfort

C’est une locution aux apparences vertueuses, un idiomatisme qu’on entend sans cesse au sein de nos organisations, rythmant rencontres managériales et évaluations, séances RH et séminaires de motivation: faire «sortir de leur zone de confort» celles et ceux qui nous sont confiés. De force et pour leur plus grand bien…

Les bonnes intentions – dont l’enfer entrepreneurial est désormais pavé, on le constate chaque jour – qui sous-tendent cette volonté sont simples, voire simplistes. Et se fondent premièrement sur un postulat (une hypothèse non-démontrée): chaque salarié aspirerait à en faire le moins possible, à ne prendre aucun risque, attendant que ses heures obligatoires soient écoulées.

Cette croyance, diffuse mais conséquente, en l’universelle mauvaise volonté latente de chaque collaborateur, s’enracine dans un taylorisme aussi tardif qu’abâtardit et dans une fameuse «loi», dite de Parkinson (à ce jour toujours aussi drolatique qu’improuvée). Cyril Northcote Parkinson, historien et essayiste de renom, observa le travail au sein des administrations britanniques (Marine et Affaires Coloniales), au siècle dernier, à la demande de la Couronne. Non sans un humour très britannique, dans un essai publié en 1955, il observe 3 comportements dysfonctionnels dans ces 2 administrations empoussiérées:

  • Un fonctionnaire tend à multiplier ses subordonnés (pour fractionner leurs travaux et les dominer, ainsi que ses rivaux); quitte, pour ce faire, à inventer des tâches inutiles (coordinations, rapports, autorisations, séances obligées…)
  • Moins il y a de travail à se partager, plus il y a de demandes de recrutement
  • Le travail étant extensible dans la durée, il n’existe aucune corrélation entre sa réalisation et les ressources qui y sont dévolues

Une étrange et dommageable extrapolation aux entreprises productives transforma, de MBA en séminaires toxiques, ces observations partielles et l’organisation rationnelle du travail en un «impératif pour les nuls», d’une formulation tyrannique: plus j’exige, plus j’obtiens!

Plutôt que de créer une authentique motivation, individuelle et collective, je peux désormais me contenter d’exiger. Toujours un peu plus! Avec, depuis la financiarisation, toujours un peu moins! En quelques décennies, objectifs individuels exponentiels, urgences, injonctions péremptoires et cost-killing sont devenus les principales armes de l’arsenal productiviste du manager-ne-sachant-pas-manager. Malgré surmenages, absentéismes, sabotages, démissions, burnouts…

Et l’argument quotidien qui renforce cette toxicité s’apprend dans toutes les mauvaises formations: il s’agit de faire sortir chacun – les autres, bien sûr et de force si nécessaire – de sa zone de confort. Jeux de rôle, mises en situation, assessment illustrent très bien cette pratique viciée. Que nos cerveaux perçoivent intégralement comme des situations artificielles et stressantes, restreignant alors de facto l’énergie à y consacrer.

Or, chaque sportif qui réussit, chaque chercheur qui apprend, chaque éducateur qui enseigne, chaque parent qui aime ses enfants le sait: pour grandir et faire grandir, pour permettre l’audace et l’invention, il convient d’élargir sans cesse nos zones de confort!

3 ème édition du Manuel de Psychopathologie par Michel Delbrouck

La troisième version du Manuel de Psychopathologie à l’usage du médecin et du psychothérapeute, revue et augmentée sera disponible au début de septembre 2019 aux éditions De Boeck.

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Michel Delbrouck est médecin, psychothérapeute et formateur, très actif dans le domaine de la formation et de l’aide aux professionnels de la santé en difficulté. Il est notamment past-président de la société Balint (Belgique) qui s’occupe de la relation « médecin-malade», « soignant-soigné » en proposant à de nombreux soignants une réflexion approfondie sur la qualité de leurs relations avec leurs patients par le biais de séminaires, de formations, de groupes de travail en Belgique et en France. Il collabore avec la Suisse et le Canada. Michel Delbrouck est aussi directeur de l’Institut de Formation et de Thérapie pour soignants. www.ifts.be

Préface de la troisième édition par le Docteur Michel Delbrouck

La troisième édition de ce Manuel de Psychopathologie à l’usage du médecin et dupsychothérapeute s’étoffe des nouvelles découvertes scientifiques en matièrenotamment de neurosciences.

Cependant, avant de parcourir les apports plus spécifiques de cette nouvelle édition, j’aimerais vous partager quelques réflexions à propos de la conception de la psychopathologie qui sous-tend cet ouvrage. Le lecteur en trouvera les détails au chapitre I.

Les patients que nous recevons sont en souffrance psychique et physique. Et il nous parait essentiel pour recentrer le propos, d’insister à nouveau sur le lien étroit etindissociable entre corps et esprit. Dès lors, nous devons tenir compte chez nos patients de leur réalité psychique, matérielle et biologique. Les conditions environnementales dans lesquelles vivent nos patients ont un impact important au niveau de leurpsychisme ainsi qu’au niveau de leur santé physique.

Nous avons de plus en plus à considérer et à tenir compte d’une pratique clinique respectueuse de l’être humain dans sa complexité et sa diversité, notamment en ce quiconcerne les constats et les découvertes scientifiques mais aussi des conditions socio- économiques dans lesquelles il vit.

Il devient clair que les individus les plus isolés deviennent les plus vulnérables au niveau de leur morbidité. La rupture des liens sociaux a des effets délétères sur la santé, de même que l’isolement et les facteurs de stress chronique. Les pathologiesinflammatoires, les syndromes d’épuisement professionnel et familial sont aggravéspar ces conditions de vie.

Tenir compte de la réalité psychique, matérielle et biologique du patient

Pour soigner nos patients, nous devons prendre en considération leur situation mentale, intellectuelle, matérielle et biologique.

Du point de vue mental, la société évolue dans le sens de l’individualisme et de l’hyper-narcissisme. La réalité psychique prend des formes d’organisation de la personnalité où les facteurs socioculturels sont prépondérants. L’isolement psychique, la dépressivité et le malheur entrainent des sur-consommations de substances illicites et d’alcool. Par ailleurs, les symptômes et toutes les manifestations de la « subjectivité » ont un sens caché, subjectif, spécifique qui cherche à « signifier » quelque chose, que le sujet ne connaît pas nécessairement consciemment. Cette réalité psychique inconsciente se manifeste par le langage verbal, le non-verbal, l’affect et la maladie. Au soignant de les faire progressivement découvrir au patient. Une place importante à l’écoute de l’intra-psychique et de l’inconscient personnel et collectif demeure donc indispensable pour aider nos patients, et ce au-delà des découvertes des neurosciences.

Les chercheurs mettent de plus en plus en évidence l’impact des événements survenant dans la petite enfance (A.C.E. Adverse Childhood Experience). Ils ont analysé l’impact d’expériences négatives durant l’enfance (émotionnelles, physiques, sexuelles, abus de substances, violences verbales) sur leur état de santé à l’âge adulte. Ils concluent que lesexpériences traumatisantes dans l’enfance influencent l’état de santé mentale à l’âge adulte. Mais pas uniquement, car il existe aussi une corrélation manifesteavec plusieurs maladies somatiques, dont l’obésité, l’hypersexualité et les troubles du sommeil. L’effet cumulatif de ces expériences semble par ailleurs plus important que l’effet qualitatif.

L’abord des neurosciences nous apporte, d’autre part, des réponses et/ou des explications au niveau d’un certain nombre de questions. L’hérédité, la génétique, les phénomènes de dégénérescence, les découvertes biologiques, les apports de l’épigénétique nous permettent de mieux comprendre ces pathologies. Nous voyons apparaître de plus en plus de maladies à facteurs multiples avec une prépondérance des facteurs neurobiologiques. La découverte des mécanismes épigénétiques a permis de nuancer le « fatalisme »supposé du « code génétique », dont l’expression est modulée par un ensemble de facteurs environnementaux. Les champs d’application de la psychiatrie génétique : (schizophrénie, autisme, troubles bipolaires…) se sont élargis. Les savants recherchent les variants génétiques associées aux troubles psychiatriques ou à une certaine dimension clinique. Il devient évident que des affections cliniquement très différentes partagent des origines génétiques communes. Un changement d’échelle par rapport aux travaux antérieurs s’est imposé. Les études qui portaient sur quelques centaines de personnes se sont élargies à d‘immenses populations. Les scientifiques se sont lancés dans l’identification de marqueurs de vulnérabilité génétique sur de vastes cohortes. Ils ont constaté des chevauchements génétiques entre des maladies très distinctes comme la schizophrénie, l’autisme ou encore les troubles bipolaires avec en particulier une suractivité des gènes liés aux astrocytes. Ce qui explique que ces différentes pathologies peuvent coexister au sein d’une même famille. Les recherches s’orientent aujourd’hui vers l’analyse des interactions entre les gènes de vulnérabilité et des facteurs non génétiques, comme la présence de traumatismes pendant l’enfance ou l’exposition maternelle à des agents infectieux pendant la grossesse. Le rôle des facteurs génétiques dans l’apparition d’affections psychiatriques, encore appelés facteurs génétiques de susceptibilité s’est révélé de plus en plus clair. Dans ce cadre, l’identification d’une mutation génétique à l’origine de la symptomatologie psychiatrique peut dans certains cas soulager et déculpabiliser les familles. De même, il peut également exister plusieurs gènes à l’origine d’un même tableau clinique et on parle alors d’hétérogénéité génétique.

L’impact environnemental occupe une place prépondérante au niveau de la santé physique et psychique des individus. La pollution des plastiques intoxique les mers, les poissons et les individus. La pollution atmosphérique par les pesticides, le plomb, le cadmium et les microparticules entraineraient certaines formes de démences. Les répercutions climatiques par les gaz à effet de serre provoquent et vont provoquer des phénomènes migratoires, des pertes d’emploi, des catastrophes naturelles qui vont impacter un grand nombre de personnes avec leurs cortèges de syndromes anxio-dépressifs, d’états de stress chronique et post-traumatiques, etc.

César Alfonso fait état de l’érosion de la charge allostatique, celle qui permet de maintenir la balance entre les multiples interactions de la vie quotidienne et d’adapter son comportement aux demandes environnementales externes. Cette érosion de la charge allostatique se traduit aussi par une perte d’adhérence thérapeutique accompagnée souvent d’une propension à subir les effets nocebos (un effet nocebo se produit lorsque les attentes négatives du patient à l’égard d’un traitement entraînent un effet plus négatif du traitement. (p.e. : l’anticipation d’un effet secondaire mineur d’une médication)) des thérapeutiques et par une morbidité importante marquée par une augmentation de l’immunosuppression (surtout au début), de l’athérosclérose, de l’hypertension et de l’activation des maladies à prédisposition génétique. Il va de soi, à lire ces conclusions, que la mortalité de ces patients est également augmentée.

page3image2957465744

page4image2958460336Figure 1 – Modèle intégratif, dynamique, complexe et multifactoriel de la pathogénie des troubles psychiatriques.

La troisième édition de ce manuel de psychopathologie

La troisième édition de ce manuel de psychopathologie s’est donc enrichie de nouveaux apports que nous allons rapidement survoler laissant au lecteur le soin des’informer plus avant.

Elle comporte :

▪  Une mise à jour des connaissances en matière de neurotransmetteurs et des bases neurobiologiques de la psychopathologie.

▪  Une mise à jour des psychotropes au chapitre 23.

▪  Les découvertes à propos du microbiote et système nerveux entérique et son influence

sur les affections mentales (définitions du « 2ème cerveau », mécanismes vasculaires, nerveux, inflammatoires et immunitaires, fonctions, thérapeutiques) au chapitre 2.

▪  Les constats récents à propos de l’impact du syndrome inflammatoire sur les étatsdépressifs et des Maladies Inflammatoires Chroniques de l’Intestin (MICI) sur la santé mentale seront approfondies.

▪  Une mise à jour de l’impact de la neurophysiologie du stress chronique sur le fonctionnement cérébral.

▪Un nouveau chapitre est consacré aux psychotraumatismes (théories, neurophysiologie, prises en charges, traitements) avec une réflexion sur les relations entre syndrome d’épuisement professionnel et psychotraumatismes

▪  Outre la neurophysiologie du phénomène d’addiction, sont développées lesNouvelles Substances Psychoactives (NSP), l’hyperémèse cannabique, lecannabidiol CBD, la cigarette électronique, le gaming disorder, le cibergambling.

▪  Les découvertes scientifiques font émerger de multiples nouvelles hypothèses étiopathogéniques des troubles schizophréniques et de l’autisme. Elles seront expliquées de même que le syndrome d’Asperger au féminin.

▪La psychopathologie phénoménologique de la schizophrénie et les comportements apparentés à la psychose.

▪  La psychopathie sociale ou en col blanc au chapitre 10.

▪  Un affinement du questionnement et du diagnostic des états dépressifs permettra au

thérapeute d’avancer dans son diagnostic différentiel.

▪  Quelles investigations et précautions la chirurgie bariatrique doit-elle envisager ? A

quelles évaluations psychologiques pré et post opératoires, risques, et complications

psychiques faut-il être attentif ?

▪  Un résumé sur les hauts potentiels répond aux demandes des lecteurs bien qu’il ne

s’agisse pas de psychopathologie au chapitre 21.

▪  L’hystérie, confirmation par imagerie médicale qu’il ne s’agit pas de mythomanie, de fabulation ou de simulation

▪  Révision de la bibliographie de chaque chapitre

Bibliographie

ALFONSO C., (2018), Innovations in psychodynamic psychotherapy education ? WPA Thematic Congress, Melbourne 25-28 février 2018

BOTBOL M., (2018), What today psychoanalysis can bring to person-centered medicine ?, WPA Thematic Congress, Melbourne 25-28 février 2018

MONTREUIL M. & DORON J., (2006), Psychologie clinique et psychopathologie, Paris, Puf, 2006 (ISBN 978-2-13-056586-4)

BERGERET J., (1996), La personnalité normale et pathologique, Paris, Dunod, 1996 (ISBN 978-2-10-060019-9)

BERGERET J., (2008), Psychologie pathologique : théorique et clinique, Paris, Elsevier Masson, (ISBN 978-2-29470-174-0

« Trop de QVT tue la performance ! » par Denis Monneuse

Un article intéressant car apportant une analyse critique sur la QVT « qualité de vie au travail ». Original ici.

 » Donald Trump n’a pas le monopole des fake news. Et Facebook n’est pas le seul vecteur mêlant allégrement information et désinformation. LinkedIn et bien d’autres médias

12_-_Monneuse

spécialisés en management et en ressources humaines sont infestés par des coachs, consultants et autres penseurs en tout genre qui ont un mot à dire sur tout en général et sur la qualité de vie au travail (QVT) en particulier. C’est ainsi que se répandent sur ce sujet des opinions et des croyances, peut être vraies, peut être fausses, mais nullement vérifiées empiriquement ni évaluées scientifiquement, pourtant présentées avec aplomb comme des vérités révélées.

Depuis l’acmé de la « vague de suicides » à France Télécom il y a tout juste dix ans, la QVT est devenue la panacée, la baguette magique agitée par les médecins de l’entreprise pour guérir tous ses maux. Ils se gardent bien de définir ce concept si bien qu’il peut être tordu dans tous les sens et avoir réponse à tout. On se croirait chez Molière :

  • C’est de la QVT que votre entreprise est malade.
  • De la QVT ?
  • Oui. Qu’avez-vous comme problèmes ?
  • De temps en temps des salariés peu motivés.
  • La QVT !
  • Il me semble parfois qu’on est peu productifs.
  • Justement, la QVT !
  • Les arrêts maladie sont en hausse.
  • La QVT, la QVT, vous dis-je !

A quoi rime cette injonction à la QVT ? Une fois qu’on a dit qu’il fallait améliorer la QVT, on a encore rien dit. Ce sujet est devenu en quelques années le sujet le plus maltraité des RH. Je suis tellement triste de cette tendance que j’ose à peine encore employer cette expression qui est pourtant si belle. Qualité, vie et travail ne sont-ils pas en effet parmi les plus beaux mots de la langue française ?

Un discours bâti sur du sable

Parler de QVT à tort et à travers ne serait pas si grave s’il n’y avait ce hic : la QVT, telle qu’elle nous est vendue, repose sur une croyance simpliste et partiellement fausse selon laquelle elle serait source de motivation et d’engagement au travail, donc in fine de performance : QVT => motivation/engagement au travail => performance

Cette logique est si belle et si morale qu’on a envie d’y croire. Moi le premier j’y ai cru quand j’étais plus jeune. Malheureusement, ce postulat est bancal si bien que tout le discours habituel élaboré autour de la QVT repose sur du sable.

Ce lien entre QVT, motivation et performance est en effet loin d’être vérifié. Il ne fait pas l’objet d’un consensus au sein des chercheurs en sciences humaines. Si vous avez suivi un cours de RH ou de management et que vous avez encore cette croyance en tête :

a) Le formateur était incompétent et vous devriez alors immédiatement exiger un remboursement ;

b) Vous avez dû manquer d’attention au cours de la formation ;

c) Vous êtes victimes de dissonance cognitive. La croyance QVT => motivation/engagement au travail => performance est si belle sur le papier, si séduisante, tellement en résonnance avec nos valeurs qu’on a envie d’y croire et que notre cerveau est prêt à occulter tout élément qui viendrait la remettre en cause. En revanche, notre cortex s’accroche désespérément à tout élément qui pourrait l’étayer, quitte à s’écarter quelque peu des faits.

Le mythe de Pygmalion relate l’histoire d’un sculpteur qui tombe amoureux de sa sculpture ; celle-ci prend vie si bien qu’il peut se marier avec elle. Malheureusement, la vraie vie n’est pas comme la mythologie grecque : il ne suffit pas de croire éperdument en une opinion pour que celle-ci devienne vraie !

Je ne vais pas me livrer ici à tout un cours de RH ou de management pour démonter cette fausse croyance qui sous-tend le discours dominant sur la QVT. Je vais seulement me contenter d’apporter trois contre-exemples.

1. Des conditions de travail dégradées peuvent être source d’une forte productivité. Il arrive qu’on observe une hausse des cadences après le suicide d’un salarié sur son lieu de travail. Le collectif tend à accroître le rythme pour mieux occulter ses soucis.

2. Un directeur général décide soudainement et unilatéralement d’augmenter les salaires et d’améliorer les conditions de travail. Les salariés et les syndicats de l’entreprise en question réagissent mal : ils sentent qu’il y a un loup. Ils sont persuadés que des choses inavouables se trament en coulisse et que le patron tente maladroitement de leur graisser la patte pour détourner leur attention. Résultat : des débrayages, une angoisse et une productivité en berne.

3. Il existe aussi un effet enfant gâté, à savoir des conditions de travail confortables, presque idylliques, mais qui ne découlent pas sur une forte productivité. Les salariés sont désengagés pour d’autres raisons ou bien font la fine bouche et sont donc trop occupés à se lamenter sur leur sort en voyant le verre à moitié vide au lieu de le voir à trois quarts plein.

Quand la QVT nuit à la performance

Vous me direz : ces trois contre-exemples sont des cas extrêmes ; des exceptions qui confirment la règle. Je vous répondrai non et, pour achever de vous convaincre, je vais vous décrire plus en détail le cas banal d’une entreprise bien intentionnée qui, sous couvert de QVT, n’a non seulement pas réussi à accroître sa performance globale, mais a même réussi à la diminuer.

Il s’agit d’une entreprise qui gère plusieurs centres d’appel. Mue par des valeurs humanistes, elle se lança dans une politique sociale ambitieuse afin d’offrir une excellente QVT à ses salariés : le CDI est la norme, les salaires sont 15 à 20 % supérieurs à ceux du marché, le temps de travail effectif est inférieur à 35 heures par semaine, la pression commerciale est relativement limitée, le matériel est de qualité, les salles de repos ont été refaites, etc.

Les salariés de cette entreprise sont les premiers à reconnaître qu’ils sont mieux lotis que leurs confrères exerçant la même activité chez les concurrents. D’ailleurs, le turn-over est quasi nul. En revanche, les dirigeants ont de quoi être déçus des effets de leur politique QVT : non seulement la productivité est inférieure à celle de leurs concurrents qui n’ont que faire de la QVT, mais en sus le taux d’absentéisme maladie est supérieur. A cela s’ajoutent les sommes dépensées pour mener cette politique. Autrement dit, cet employeur est perdant sur toute la ligne !

Le DRH qui me demanda de l’aider à y voir plus clair m’accueillit alors en pestant, en vrac, contre l’ingratitude des salariés, la génération Y, le déclin de la valeur travail et, plus largement, contre la fainéantise et l’insatisfaction du peuple français.

Herzberg, relève-toi, ils sont devenus fous !

Le paradoxe de cette politique QVT inefficace, voire contreproductive, fut facile à comprendre. « Rien n’est plus pratique qu’une bonne théorie » affirmait Kurt Lewin. La théorie duale de la motivation élaborée par Frederick Herzberg le confirme1. Herzberg nous invite tout d’abord à distinguer satisfaction et motivation au travail. On peut être satisfait et peu motivé et, inversement, motivé mais peu satisfait.

D’un côté, il y a ce qu’Herzberg appelle des facteurs d’hygiène, axés sur le bien-être, qui limitent l’insatisfaction au travail sans avoir de forte incidence sur la performance. Ce sont essentiellement des facteurs extrinsèques : la rémunération, les conditions de travail, les relations avec les collègues, la sécurité au travail, etc.

De l’autre, il y a les facteurs moteurs ou motivateurs, essentiellement intrinsèques, qui mobilisent les salariés et participent à la performance : la nature des tâches, la responsabilisation, les possibilités d’avancement, le sentiment de reconnaissance, etc.

Pour le dire avec des termes plus modernes, il y a d’un côté la qualité de vie AU travail qui vise à satisfaire les salariés en jouant sur tout ce qui est périphérique au travail (les locaux, la convivialité…) et, de l’autre, la qualité de vie PAR le travail qui vise à responsabiliser les salariés et les rendre plus performants en jouant sur la qualité de leur travail.

Le cas de cette entreprise gérant des centres d’appel mériterait d’être présenté plus en détail, mais, en deux mots, la politique QVT mise en place reposait uniquement sur des mesures de qualité de vie AU travail, pas sur des actions favorisant la qualité de vie PAR le travail. Par suite, les salariés étaient désengagés et peu performants. Et les arrêts maladie augmentaient car le personnel se retrouvait dans une prison dorées : même si leur travail leur déplaisait, il leur semblait irrationnel de démissionner car ils jouissaient d’une telle qualité de vie AU travail qu’ils étaient conscients de ce qu’ils perdraient en changeant d’employeurs : ils devraient travailler plus pour gagner moins, sans doute travailler dans des locaux moins sympathiques et faire face à une pression commerciale plus forte. L’absentéisme était alors leur seule échappatoire. Pis, la politique QVT n’avait même pas réussie à accroître leur satisfaction au travail car ils se sentaient incompris : leur employeur leur donnait des choses (par exemple des salles de repos toutes neuves) qui n’étaient pas prioritaires à leurs yeux ; ils avaient l’impression qu’on essayait d’acheter leur silence par rapport à leurs réels besoins mis sous le boisseau (le manque d’autonomie, de polyvalence, d’enrichissement des tâches…).

Je pourrais citer encore bien d’autres exemples d’entreprises où la simple création d’un service ou d’une direction QVT s’est révélée mitigée ou négative. Quand les salariés ont l’impression qu’on essaye de les endormir ou que leur employeur se focalise sur le superficiel (la face émergée de l’iceberg,) la politique QVT peut se retourner contre l’entreprise comme un boomerang. Une politique QVT peut en effet être perçue comme de la charité mal placée ou du « foutage de gueule ».

6 visions de la QVT

D’après mon expérience, six grandes visions de la QVT coexistent. Je vais les décrire en quelques mots et pointer leurs limites. Je proposerai ensuite les bases d’une septième vision qui me semble plus pertinente.

1. La vision Bisounours

Il existe une vision idéaliste de la QVT en grande partie colportée par les médias et les béni-oui-oui qui considèrent la QVT comme l’antichambre du bonheur au travail. Cette vision est assez répandue chez les étudiants qui débutent une formation en RH et, malheureusement aussi, chez des gens plus expérimentés. A ceux qui rêvent de devenir chief happiness officer (ça passe mieux en anglais car si on avait le titre de « responsable du bonheur » on ouvrirait déjà un peu les yeux sur le ridicule de la chose), je leur conseille de s’orienter plutôt vers le travail social ou l’humanitaire. L’erreur fondamentale de cette vision provient d’une connaissance plus approfondie des Bisounours que de la nature humaine ou bien d’une lecture trop littérale de Rousseau. Cette perspective repose en effet sur une conception de l’être humain comme naturellement bon et reconnaissant, mais perverti par l’entreprise. Elle croit qu’il suffit de choyer les salariés pour atteindre un haut niveau de performance. Pour prendre une image, cette vision conçoit le travail dans son sens initial de tripalium et considère à l’opposée les vacances comme le paradis.

2. La vision cynique

A l’opposé de la vision Bisounours, la vision cynique repose sur une conception froide et utilitariste du monde des affaires. La prétention à la QVT passe pour un caprice de riche qui n’a pas compris qu’il devait faire face à la concurrence d’employés chinois payés au lance-pierre et pour qui la notion même de QVT est inconnue au bataillon. Par souci de realpolitik, il est donc vain de s’intéresser à la QVT. Celle-ci passe pour l’ennemi juré de la performance. L’erreur fondamentale de cette vision repose sur une vision uniquement court-termiste ainsi que sur l’ignorance de toute la littérature scientifique sur les bienfaits des temps de pause au travail par exemple ou, plus largement de la santé comme facteur de productivité. D’ailleurs, les partisans de cette vision ont tendance à se préoccuper de leur propre QVT, bien qu’ils nient le besoin de se préoccuper de celle d’autrui. Pour poursuivre la métaphore des congés, cette vision vante la réduction des congés ou des « temps morts » au nom de la sacro-sainte performance.

3. La vision marketing

La vision marketing repose sur une conception purement instrumentale de la QVT en tant que vitrine publicitaire servant l’image de marque de l’entreprise. Contrairement à la vision Bisounours, il ne s’agit pas de rechercher le bonheur des salariés, mais d’améliorer la marque employeur. Dans cette perspective, une politique QVT repose avant tout sur du gadget, du clinquant et des paillettes afin d’attirer l’attention médiatique et d’obtenir un label du type Great Place to Work. L’erreur fondamentale de cette vision est de ne pas chercher à améliorer la performance au travail des salariés. Elle se rapproche ainsi de la vision cynique. Une autre erreur est de sous-estimer le fait que les arguments marketing peuvent s’avérer à double-tranchant. Certes, des salariés peuvent croire qu’ils jouissent d’une véritable QVT puisqu’elle est affichée et reconnue à l’extérieur : ils pensent alors que l’herbe est moins verte ailleurs. Mais d’autres salariés, plus lucides, peuvent quant à eux regretter que l’image de QVT mise en avant par leur employeur dans sa communication externe ne corresponde pas à la réalité interne. Toutefois, il arrive aussi que les salariés acceptent cette tartuferie. Je l’ai observé notamment dans un cabinet de conseil. « On vend du vent » m’explique un consultant. Conscient que son métier repose avant tout sur l’image de marque de son cabinet, il n’est nullement choqué que son employeur colporte à l’extérieur une image faussée de la réalité intérieure. Répandre du bullshit fait partie du jeu, estime-t-il et il est loin d’être le seul. Cette vision correspond à passer une grande partie de ses vacances à se mettre en scène en multipliant les selfies sur les réseaux sociaux pour montrer à autrui comme la vie est belle et comme on est heureux.

4. La vision démagogique

La vision démagogique (ou bien régressive) conçoit la QVT comme un divertissement pascalien à apporter aux salariés. Elle consiste donc à multiplier les apéros et autres moments de convivialité où l’on pourra manger des bonbons, ainsi qu’à installer dans les espaces partagés un baby-foot, un billard ou une table de pingpong. L’erreur fondamentale de cette vision est de plus chercher à amuser et à changer les idées qu’à détecter les dysfonctionnements organisationnels ou à accroître la performance. Endormir les gens ne fonctionne pas toujours sur le long terme : on peut prendre les gens pour des imbéciles, mais pas trop longtemps. De plus, cette perspective tend à infantiliser et ramollir les salariés : il ne faut pas leur demander ensuite dans leur métier d’avoir un esprit critique développé. Cette vision consiste à considérer les vacances comme un temps de vidange pour le cerveau. Les vacances idéales sont celles passées à buller ou bien à faire suffisamment la fête pour oublier le quotidien.

5. La vision naïve

La vision naïve vise à demander aux gens comment ils conçoivent la QVT, donc ce qu’ils veulent, puis à tenter de répondre à ces désirs exprimés. Dans cette perspective, un baromètre de satisfaction représente l’alpha et l’oméga de toute politique QVT. L’erreur fondamentale de cette vision est croire que les gens connaissent et expriment leurs besoins fondamentaux. Or, comme le dit malicieusement Oscar Wilde, « Quand les dieux veulent nous punir, ils exaucent nos prières ». Les gens du marketing savent bien qu’il ne suffit pas de demander aux consommateurs ce qu’ils veulent et de le leur donner pour qu’ils soient contents. Cette vision est d’autant plus naïve qu’elle tend à confondre satisfaction et motivation. Elle aurait tendance à considérer les plus belles vacances comme celles passées sur une île paradisiaque car c’est une image d’Epinal, en occultant qu’on peut passer de très belles vacances en cultivant tout simplement son jardin en bonne compagnie.

6. La vision critique

La vision critique de la QVT consiste à distinguer qualité de vie AU travail et qualité de vie PAR le travail. Cette vision pourfend donc la vision démagogique, régressive de la QVT en mettant essentiellement l’accent sur la motivation intrinsèque et la qualité du travail. L’erreur fondamentale de cette vision est de rejeter le bébé avec l’eau du bain : cette perspective critique de la QVT peut amener à rejeter la QVT dans son ensemble et déboucher sur l’inaction. Ses partisans deviennent alors comme Kant selon le mot de Péguy : ils ont les mains pures, mais ils n’ont pas de mains ! Une autre erreur consiste à regarder de haut tout ce qui est périphérique au travail. Certes, la rémunération et les conditions de travail ne font pas tout, mais il y a parfois dans cette vision critique un idéalisme qui pourrait aller jusqu’à croire que l’on pourrait se contenter au travail ou en vacances de vivre d’amour et d’eau fraîche.

Il ne s’agit pas ici de cracher sur ces six visions, mais de prendre conscience de la (ou les) vision qui sous-tend la politique QVT de son entreprise. Elles ont chacune leur intérêt et elles peuvent bien entendu être articulées de manière moins caricaturale que je viens de le faire (par souci de concision et de clarté).

Pour une vision « maoïste » et stratégique de la QVT

Je voudrais maintenant esquisser non pas d’une troisième, mais d’une septième voie que je qualifierais de maoïste et de stratégique. En voici trois grands principes.

1. Confort sans effort n’est que ruine de l’âme !

Contrairement à une vision philanthropique ou Bisounours de l’entreprise, une vision stratégique de la QVT considère celle-ci non pas comme une fin en soi, mais un moyen. Il ne s’agit pas de croire que la QVT va automatiquement être source de performance, mais de réfléchir à la performance recherchée (à court ou moyen terme, les types de performance visés et les moyens de la mesurer), puis aux actions en matière de QVT qui peuvent alimenter cette performance.

Une vision stratégique requiert aussi de penser le lien QVT et performance dans les deux sens : la QVT peut être seconde, en tant que récompense attribuée pour l’atteinte d’une performance. Il y avait déjà l’idée chez Taylor par exemple de partager les gains de productivité. Une vision stratégique de la QVT s’inscrit donc dans une logique donnant-donnant, pas dans une pure logique de don ; il faut s’assurer de contreparties.

La QVT est alors indissociable de la notion d’effort. Trop souvent QVT rime avec confort. Or les salariés ont surtout besoin d’accomplissement, donc d’apprentissage et de dépassement de soi, et de reconnaissance de leurs efforts. La QVT passe donc par l’exigence (tant que les objectifs ne sont pas démesurés). Pour reprendre la métaphore des vacances, faire une randonnée en montagne peut apporter plus de repos et de ressources que rester toute la journée à se dorer la pilule sur la plage.

Un des slogans de Mao Zedong était : « Il faut marcher sur les deux jambes » car il refusait de choisir entre le développement de l’agriculture et celui de l’industrie ; il prônait le développement des deux à la fois. Il était en quelque sorte un pionnier du « et en même temps ». Une vision maoïste de la QVT reconnaît la nécessité de mettre en place des mesures visant à la fois à la qualité de vie AU travail (donc plutôt au confort) et PAR le travail (plutôt l’effort).

D’autant que ces deux versants de la QVT peuvent se rejoindre. Quand une entreprise propose à ses salariés des services tels qu’une crèche ou une conciergerie, il s’agit de mesures périphériques qui peuvent pourtant jouer positivement sur la qualité du travail : le salarié se sent reconnu, ses besoins sont identifiés et en partie pris en charge par l’employeur. Par exemple, plutôt que d’amener des vêtements le soir ou le week-end au pressing, le salarié peut les déposer le matin au travail et les récupérer le soir. Certes, les esprits chagrins y trouveront à redire – l’objectif pour l’employeur est d’augmenter le temps de travail – mais les salariés sont eux aussi gagnants puisqu’ils gagnent du temps et peuvent mieux concilier travail et hors travail. Bref, Mao avait raison : il faut marcher sur les deux jambes en alliant qualité de vie AU travail et PAR le travail.

2. Ta QVT n’est pas la mienne

Une erreur classique consiste à adopter une démarche trop rationnelle en omettant notamment un éventuel écart entre la QVT réelle et la QVT perçue. Combien de managers et de DRH qui se plaignent de salariés ingrats qui ne se rendraient pas compte de tout ce que leur employeur fait pour eux ? C’est pourtant leur rôle de réduire cet écart entre perception et réalité.

Dans la même veine, une autre erreur consiste pour les managers et les RH à projeter leur propre conception de la QVT sur leurs collaborateurs et vouloir faire leur bonheur à leur place. Or il n’y a pas de définition universelle d’une bonne QVT. Je me souviens d’un manager qui voulait à tout prix enrichir le poste d’un ouvrier parce qu’il était effrayé par le caractère répétitif des tâches que ce dernier devait effectuer. Or, plus il diversifiait les tâches de ce collaborateur et plus il le responsabilisait, plus celui-ci devenait blême et angoissé. Il finit par craquer et tomber en arrêt maladie. Son chef ne pouvait pas concevoir que ce qui plaisait à cet ouvrier était précisément l’absence de réflexion exigé par son travail. Cela lui convenait parfaitement de travailler en mode pilotage automatique car cela ne lui demandait aucune énergie physique, émotionnel et mental : il rentrait chez lui frais comme un gardon et avait alors tout loisir de s’adonner à ses passions. Sa vie et son épanouissement était hors du travail. Son chef, en croyant bien faire, avait tout gâché !

Une politique QVT passe par une excellente connaissance et compréhension du terrain pour déceler les besoins fondamentaux des salariés qui ne sont pas nécessairement ceux qui ressortent des baromètres sociaux. Rien ne remplace l’observation in situ et une connaissance fine des métiers. L’incompréhension peut se payer cher. Le patron d’une chaîne de télévision envoya un courriel collectif à l’ensemble des journalistes pour les remercier et les féliciter de leur mobilisation un jour de tempête de neige. Il pensait bien faire en cochant la case de la reconnaissance non monétaire que lui avait sûrement soufflée un consultant, mais les intéressés prirent son doux message comme un affront. En effet, ils avaient passé leur journée à faire des micros-trottoirs pour demander à des automobilistes bloqués par la neige ce qu’ils pensaient de la météo, ce qui représente pour eux (et comme on les comprend !) le niveau zéro du journalisme. Alors que leur patron prenne exceptionnellement sa plume pour les féliciter ce jour-là, alors qu’il ne le faisait pas le jour où ils sortaient un scoop à la suite d’un long travail d’investigation, révélait en creux que leur hiérarchie était totalement à côté de la plaque. En un seul courriel, ce dirigeant perdit le peu de crédit qu’il avait.

3. La QVT ne s’achète pas !

Managers et DRH sont des êtres humains comme les autres dans la mesure où ils ont tendance à choisir la facilité et à faire la politique de l’autruche. La tendance est à compenser un problème plutôt qu’à le déterrer pour le regarder en face et l’affronter. Il y a un problème ? On allonge une prime ou on saupoudre un peu de QVT dessus et on n’en parle plus ! Cette tentation est d’autant plus grande qu’ils sont entourés de marchands du temple, sollicités par une multitude d’interlocuteurs extérieurs qui vendent de la QVT en veux-tu en voilà : il suffit de faire un chèque pour acquérir tel ou tel service et avoir ainsi l’impression de faire de la QVT. Le comble est bien souvent atteint lors de la semaine QVT qu’organisent bon nombre d’entreprises dans les pas de l’ANACT. C’est sympa de proposer une fois par an des massages, une séance de yoga du rire et quelques autres divertissements (pas nécessairement inutiles), mais c’est tout sauf s’attaquer au fond du sujet. Pis, c’est même envoyer le message que la QVT est un gadget superficiel si peu important qu’on ne le sort qu’une fois par an. Dommage de ne pas utiliser cette fenêtre de tir pour développer une vision un peu plus ambitieuse de la QVT !

Combien d’entreprises se disent, une fois quelques mesures prises ou une semaine QVT mise en place : « Done ! J’ai fait ma B.A ! » ? Grossière erreur ! Gare au pompier pyromane et à la vision en silo ! La QVT est par définition transversale. Cela ne fait pas de sens de la cantonner à un service ou une politique RH. C’est dans chaque politique et lors de toute transformation que se pose la question de la QVT. Sinon, l’employeur reprend bien souvent d’un côté ce qu’il a donné de l’autre. L’effet est dévastateur : les salariés n’y voient pas un jeu à somme nulle, mais la preuve que la QVT était un pansement servant à mieux cacher la plaie.

Bref, si j’ai réussi à vous convaincre que coexistent plusieurs visions de la QVT, qu’Herzberg et Mao n’avaient pas tout à fait tort et que la croyance QVT => motivation/engagement au travail => performance est non seulement simpliste mais aussi souvent fallacieuse… ni vous ni moi n’aurons perdu notre temps !

Commentaires, critiques et questions sont les bienvenues à denismonneuse@gmail.com « 

« Les risques d’évolution perverse » par François Marty

Ce texte a fait l’objet d’une communication au colloque de printemps de la Société du Rorschach et des méthodes projectives de langue française, Nancy, 1er avril 2006.

Il est consultable sur cairn.info : ici  et a été publié la première fois dans  la revue Psychologie clinique et projective 2006/1 (n° 12), pages 251 à 276.

 

François Marty est psychologue, psychanalyste, professeur de psychologie clinique, AVT_Francois-Marty_3878.jpegdirecteur du Laboratoire de Psychologie clinique et de psychopathologie (EA 1512), Institut de Psychologie, Université Paris 5 René Descartes.


 » Évoquer les risques d’évolution perverse suppose de revenir, ne serait-ce que brièvement, sur la notion même de perversion. Comprendre comment cette notion a évolué dans l’œuvre de S. Freud et situer la place qu’elle occupe dans les travaux de ses successeurs aujourd’hui nous aidera à en apprécier la pertinence et la complexité. Du côté de la complexité, on notera le caractère polymorphe de la perversion, la diversité de ses expressions symptomatiques, celle des modèles théoriques qui tentent d’en rendre compte, la nécessité de procéder à des différenciations entre modalité défensive perverse, aménagement pervers, solution (provisoire ou définitive) perverse, mode de fonctionnement pervers, organisation perverse. Ne convient-il pas également de distinguer les perversions narcissiques (morales) des perversions sexuelles ? Peut-on penser aujourd’hui la perversion comme structure entre névrose et psychose ? Pas si simple, quant on pense au noyau mélancolique de la perversion ou à la perversion comme fonctionnement limite. Il faudra donc discuter la perversion, même a minima, sous ces différents angles en veillant à différencier tous ces registres.

Pour nous aider dans ces divers repérages, pour illustrer cet ensemble de problématiques et leur donner corps, je présenterai une vignette clinique. Elle viendra à point nommé lorsque nous aurons esquissé à grands traits non pas une définition de la perversion, mais les enjeux de la problématique qu’elle recouvre.

Dans l’histoire de sa construction subjective, qu’est-ce qui peut pousser un sujet à s’organiser dans la transgression, à entrer dans ce type de fonctionnement pervers ? Comment apprécier ces risques, tenter d’en repérer les occurrences, sinon à les référer aux moments de grande fragilité (narcissique) dans l’histoire d’un sujet – l’adolescence en constituant l’exemple même (F. Marty, 2001) -, ce qui pourrait nous conduire à envisager le traumatisme psychique comme figure généralisée de cette fragilité. Je tenterai de présenter comment peuvent émerger des solutions d’allure perverse pour lutter contre l’angoisse de perte d’objet, quant il ne s’agit pas d’angoisse d’anéantissement. Les travaux de J. Chasseguet-Smirgel, notamment, seront fort utiles pour réfléchir à propos des évolutions perverses.

PROBLÉMATIQUE DE LA PERVERSION

Le mot perversion vient du latin « Pervertire » qui veut dire littéralement « retourner, renverser, mettre sens dessus dessous », « faire mal tourner » (Dictionnaire historique de la langue française, 1998).

Les écrits psychiatriques sur la perversion sexuelle ne manquent pas. À la fin du 19 siècle, avec notamment le traité de Richard von Krafft Ebing Psychopathia sexualis (1896) et Studies in the Psychology of sex de Havelock Ellis (1897), la perversion est minutieusement décrite dans ses différentes figures, elle est dûment répertoriée dans la nosographie. Les auteurs pré- ou non-analytiques définissent la perversion comme une déviation de l’instinct. Avec la psychanalyse, on ne parlera de perversion qu’en relation à la sexualité, Freud sortant la perversion de sa connotation morale.

Les perversions forment une entité clinique dont la structure est spécifique. Pour la plupart des auteurs, elles se différencient des névroses, des psychoses, des états-limites, des états psychosomatiques, des troubles de la personnalité et même des psychopathies. Mais d’autres, comme J. McDougall (1996) par exemple, estiment que « la sexualité perverse n’est qu’une manifestation d’un état où s’entremêlent dépression, angoisse, inhibitions et symptômes psychosomatiques ».

Dans le Vocabulaire de la psychanalyse (Laplanche et Pontalis, 1967), la perversion est une « déviation par rapport à l’acte sexuel “normal”, défini comme coït visant à obtenir l’orgasme par pénétration génitale, avec une personne du sexe opposé ».

Distinguons d’une part la perversion de caractère, appelée également perversion morale ou encore perversité, qui représente une forme de déviation majeure de la personnalité et ne s’accompagne pas nécessairement de troubles de la sexualité (certains auteurs placent dans cette catégorie la perversion narcissique) et d’autre part, la perversion sexuelle qui, elle, désigne une pratique sexuelle dont le sujet a besoin d’une façon impérieuse pour atteindre la satisfaction. Ce mode d’activité sexuelle devient exclusif et remplace toute autre forme de satisfaction, le partenaire est considéré comme un simple objet au service de cette satisfaction. Ce comportement camoufle une forte hostilité que l’on peut retrouver sous la forme du goût pour la cruauté. F. Pasche (1983) distingue l’une de l’autre en ces termes : « La perversion sexuelle peut entrer en conflit avec le moi et le surmoi et avoir valeur de symptôme, alors que dans la perversion narcissique il y a accord de la personnalité tout entière ».

La perversion dans l’œuvre de S. Freud

« Les perversions ne sont ni des bestialités, ni de la dégénérescence dans l’acception pathétique du mot. Elles sont dues au développement de germes qui tous sont contenus dans la prédisposition sexuelle non différenciée de l’enfant, germes dont la suppression ou la dérivation vers des buts sexuels supérieurs – la sublimation – est destinée à fournir les forces d’une grande part des œuvres de la civilisation » (Freud, 1905, 35-36).

La perversion occupe une place centrale dans l’œuvre de S. Freud, pour qui il n’y a donc de perversion que sexuelle. Elle sera l’occasion de nombreux remaniements théoriques. Les bases de la réflexion freudienne sont posées dans les Trois essais sur la théorie de la sexualité (1905) dans lesquels S. Freud envisage la perversion comme une composante psychologique universelle. Il postule que la sexualité humaine ne commence pas avec la capacité physiologique de la reproduction, soit la puberté, mais est inscrite au plus profond de l’homme dès sa naissance. Il met en évidence l’existence d’une sexualité infantile précoce fondée sur les expériences de satisfaction des besoins fondamentaux. L’apaisement obtenu dans la satisfaction des besoins donne naissance à la recherche d’un plaisir indépendant de cette satisfaction. Après être passée par un objet externe (le sein maternel), la satisfaction sexuelle est obtenue par l’investissement d’une partie du corps propre de l’enfant : passage de la succion, comme activité fonctionnelle et adaptative visant au maintien de la survie par la satisfaction du besoin, au suçotement, activité purement érotique ne visant qu’à l’obtention du plaisir. Chaque zone érogène est investie pour elle-même. C’est dans ce sens-là que l’on peut dire avec S. Freud (1905, p. 118) que « L’enfant a une disposition perverse polymorphe », dans la mesure où elle est caractérisée par son auto-érotisme et le primat des pulsions partielles.

La problématique œdipienne, l’angoisse de castration, la peur de perdre l’amour de l’objet, la constitution d’un surmoi, instance héritière du complexe d’œdipe à l’origine de la conscience morale, amènent l’enfant à renoncer à cet auto-érotisme par la promotion de l’investissement de l’objet, les pulsions partielles se soumettant au primat du génital infantile. Cette sexualité perverse polymorphe sombre partiellement sous l’effet du refoulement et, avec la latence, de l’érection de digues psychiques qui en contiennent le possible retour. Avec la puberté et l’instauration du primat du génital, le sujet adolescent investit de nouveaux buts sexuels et de nouveaux objets dans la génitalité. Les objets sexuels infantiles auxquels l’enfant était attaché sont désinvestis. Du primat des zones érogènes qui organisent la sexualité perverse polymorphe au primat des zones génitales qui caractérisent la sexualité adulte, la libido change de camp.

Dans les Trois essais, S. Freud rapproche ce que l’on observe dans les perversions adultes de l’activité sexuelle perverse polymorphe de l’enfant. Il propose de considérer que les perversions adultes résultent de fixation ou de régression à des stades libidinaux de cette période de l’enfance où la sexualité est dominée par les pulsions partielles, la prégénitalité, où l’angoisse de castration ne produit pas ses effets et où la conflictualité psychique reste embryonnaire. Ce qui domine chez l’enfant pervers polymorphe et chez le pervers adulte, c’est la recherche à tout prix d’une satisfaction qui ne rencontre pas de limites internes, qui n’est pas subordonnée à la recherche de l’objet total comme pouvant apporter dans la rencontre intersubjective la satisfaction et la complémentarité sexuelle. La perversion consiste dans une sorte d’arrêt du développement de la libido qui n’irait pas jusqu’à l’investissement de l’objet total dans la sexualité génitale ou de régression jusqu’à ce stade de son organisation. Elle poursuivrait comme but la recherche impérative de la satisfaction libidinale comme au temps de l’enfance, dans un mouvement anarchique en ne tenant compte que de cet impératif. Pour S. Freud, la perversion se caractérise par des déviations de la libido quant au but : transgression anatomique des zones corporelles destinées à l’union sexuelle, arrêt aux relations intermédiaires avec l’objet sexuel (toucher, regarder), entretien d’une relation sadique ou masochiste avec l’objet. Il y a perversion quand l’orgasme est obtenu avec d’autres objets (homosexualité, pédophilie, zoophilie), d’autres zones corporelles (évitement des organes génitaux), par rapport à la sexualité adulte définie, quant à elle, comme relation soumise à l’organisation génitale avec une personne du sexe opposé. La perversion pathologique chez l’adulte reprend les traits de la sexualité infantile (normalement perverse et polymorphe) qui, elle, ne constitue qu’une étape sur le chemin de la sexualité adulte. Ce qui caractérise le sexuel humain, c’est son caractère bi-phasé, le sexuel infantile n’en constituant que la première phase, la deuxième étant la puberté et l’instauration de la génitalité. Entre les deux la latence, qui permet dans son au-delà la reprise dans l’après-coup de ce sexuel infantile refoulé. Dans la perversion, c’est ce bi-phasage qui pose question, comme si la latence n’avait pas permis de reprise de la sexualité infantile, comme si la sexualité infantile poursuivait son chemin sans refoulement.

Avec la théorisation du narcissisme (1914) et l’opposition qu’il établit entre libido narcissique et libido objectale, S. Freud problématise la perversion comme une pathologie narcissique, dans laquelle le choix d’objet est narcissique. Au plan de la dynamique psychique, le processus s’installe par régression (narcissique) en deçà de l’idéal du moi. La perversion proviendrait d’un défaut du refoulement. Sans instance interdictrice – le surmoi est faiblement développé dans ces cas -, la tendance sexuelle pénètre telle quelle la personnalité, la soumettant à son dictat. Avec la théorisation des pulsions et de leur destin (1915 b), S. Freud s’intéresse au retournement de la pulsion en son contraire ou sur le sujet lui-même : c’est ce qu’il décrit avec le couple voyeurisme/exhibitionnisme et celui du sadisme/masochisme. Le masochisme deviendra d’ailleurs le paradigme de la perversion avec le texte de 1919 Un enfant est battu. S. Freud donne comme sous titre à cet article Contribution à la connaissance de la genèse des perversions sexuelles pour marquer combien le fantasme de fustigation « ne peut être conçu que comme un trait primaire de perversion ». À défaut d’être entravé par le refoulement, les formations réactionnelles, la sublimation, il participerait au maintien de la perversion à l’âge adulte. Notons ici la distinction à établir entre fantasme pervers, dont la présence se retrouve aussi bien chez le névrosé que chez le pervers, et acte pervers qui est le propre du pervers. Avec le tournant de 1920 et le dualisme pulsionnel, S. Freud explore le sadisme comme un exemple du travail de la pulsion de mort, le sadisme étant sa partie tournée vers l’extérieur. C’est la désunion des pulsions de vie et des pulsions de mort qui favorise le détachement du sadisme et son évolution perverse. De son côté, le masochisme serait le résidu de la pulsion de mort restée à l’intérieur de la psyché. Dans son texte de 1924 Le problème économique du masochisme, il distingue les différentes formes de masochisme (érogène, féminin, moral). Pour S. Freud, « c’est de la désunion du sadisme d’avec Eros que pourrait naître la perversion » (F. Neau, 2001). Finalement, c’est en 1927 que S. Freud fera du fétichisme l’exemple même de la perversion en tant qu’il remplace l’objet manquant, le pénis féminin maternel. Cette substitution fétichique colmate l’angoisse du manque et dénie la différence anatomique des sexes. Elle répond à la place fantasmatique d’une mère phallique qui pénètrerait de son pénis l’enfant assigné par elle à la place d’objet séduit (c’est cette piste-là que S. Freud avait explorée dans le texte de 1910 Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci). Le viol psychique, le déni de la différence des sexes – nous verrons avec J. Chasseguet-Smirgel (1990) que le déni de la différence des générations est également extrêmement important dans cette configuration perverse -, le déni de la castration de la femme, l’abus de la position de l’autre séduit et manipulé, tous ces traits se retrouvent dans toutes les formes de perversion.

Pourtant, on pourrait presque voir à l’œuvre dans ce tableau la dissymétrie fondamentale dont parle S. Ferenczi (1933) lorsqu’il évoque la confusion des langues et ce que J. Laplanche (1987) a dégagé avec la séduction originaire généralisée. Mais la mère – comme figure de l’adulte – développe des conduites perverses pour l’enfant, au-delà de la violence originaire contenue dans toute relation mère/bébé, lorsqu’elle crée une situation traumatique en effractant le pare-excitations interne de l’enfant sans jamais lui offrir la possibilité de se restaurer narcissiquement ni de se sentir reconnu comme un être séparé. Le vécu de l’enfant est, dans ces cas, un vécu de détresse et d’anéantissement. Cette séduction réelle, pourrait-on dire, contribue à la formation la plus sûre des perversions à l’âge adulte, peut-être par ce qui est mis en évidence dans les situations de maltraitance où les identifications introjectives favorisent l’introjection de scénarios pervers. Quant au clivage, à l’œuvre dans le fétichisme, il permet le maintien de la perception de l’absence du pénis féminin maternel et la représentation de la femme au pénis : l’acceptation et le refus de la castration de la femme. Ce mécanisme de défense pathologique peut s’étendre à l’ensemble du fonctionnement de la vie psychique et perturber gravement la relation que le sujet établit avec les autres et la réalité, en faisant coexister deux versions contradictoires de cette réalité interne et de la réalité perçue. Le fétiche apparaît ainsi pour S. Freud comme la solution perverse par excellence, liée à la sexualité infantile, face à l’angoisse de la castration.

La perversion entre névrose et psychose

S. Freud a donc varié sur sa façon de comprendre la perversion : d’abord située sur l’axe des névroses – comme en témoignent ces assertions dans les Trois essais (p. 81) : « La névrose est pour ainsi dire le négatif de la perversion », ou encore dans l’Introduction à la psychanalyse (1916-1917) : « La sexualité perverse n’est pas autre chose que la sexualité infantile grossie et décomposée dans ses tendances particulières » (p. 290) – il finira par la situer sur l’axe des psychoses. Ainsi, dans un autre passage de l’Introduction à la psychanalyse (p. 324), il sépare nettement perversion et névrose : « La régression de la libido, lorsqu’elle n’est pas accompagnée de refoulement, aboutirait à une perversion mais ne donnerait jamais une névrose. […] Le refoulement est le processus le plus propre à la névrose ». En attribuant à la psychose et la perversion les deux mécanismes de défense qui les caractérisent, le clivage et le déni, il situe ces deux entités psychopathologiques dans une proximité qu’il lui faudra expliciter, en distinguant ce sur quoi portent clivage et déni dans chacune de ces affections. Dans la perversion, le déni ne porte que sur une partie de la réalité, celle de la différence des sexes, et donc aussi sur celle des générations. C’est une tentative imparfaite de détacher le moi de la réalité. Quant au clivage de type pervers, il permet le maintien d’un ancrage dans la réalité, là où dans la psychose cet ancrage a disparu. Dans la névrose, le clivage est le fruit d’un conflit intrapsychique ; dans la psychose et dans une moindre mesure dans la perversion, le clivage détache le moi de la réalité. Néanmoins, dans la perversion, il y a un travail d’élaboration psychique, notamment dans la construction fétichiste, qui s’apparente au travail du rêve, travail qui n’existe pas dans la satisfaction hallucinatoire de désir, de type psychotique, où la satisfaction est immédiate. Dans ce dernier cas, c’est la réalité qui est sacrifiée au profit des exigences pulsionnelles.

Les successeurs de Freud

La clinique de la perversion a fait l’objet d’une théorisation importante après S. Freud. S’il n’est pas possible ici de résumer toutes ces contributions (M. Klein, D.W. Winnicott, P.C. Racamier, R. Stoller, J. Lacan, J. Bergeret, G. Rosolato, P. Greenacre, F. Pasche, A. Eiguer), je voudrais souligner l’apport de quelques-uns d’entre eux qui ont mis l’accent sur l’importance des troubles de la prégénitalité dans ce qui apparaît aujourd’hui comme une nouvelle clinique, celle des néo-sexualités comme les appelle J. McDougall (1978, 1989, 1996), celle des comportements violents particulièrement étudiée par C. Balier (1996) ou encore celle des troubles des conduites alimentaires qui constituent un objet d’étude extrêmement riche pour comprendre ce que, à la suite des travaux d’E. Kestemberg (1978), Ph. Jeammet (2000, 2001) et C. Chabert (1999a, 1999b) ont appelé les aménagements pervers. Je ne développe pas ici cet aspect très important, notamment pour la clinique de l’adolescence, renvoyant le lecteur aux publications de ces derniers auteurs sur ce thème.

J. McDougall parle de néo-sexualité (1996), de solutions néo-sexuelles à propos des sexualités perverses (fétichisme, pratiques sadomasochistes, exhibitionnisme ; voyeurisme, certaines formes d’homosexualité). Elle met en valeur leur dimension créatrice à la recherche d’une solution à des conflits psychiques douloureux, voire insurmontables. Pour elle, il s’agit d’un système de survie psychique, une façon de maîtriser une expérience de vide, d’inexistence, de non-reconnaissance par l’autre de sa vie psychique. Expérience de vide face au sexe de la mère, sans représentation d’un pénis paternel, sans protection phallique. On peut rapprocher cette conception de celle de F. Pasche (1983). Considérant la pratique auto-érotique de la sexualité perverse comme expérience marquant une étape sur le chemin de l’exploration de soi-même et de la découverte du monde extérieur, cet auteur fait de cet investissement de la réalité matérielle l’aiguillon nécessaire pour parer aux angoisses d’absorption et d’intrusion par la mère archaïque.

Ce vécu d’angoisse d’anéantissement est prototypique de l’angoisse de castration. Pour J. McDougall, la perversion constitue une tentative de contourner l’angoisse de castration et de maintenir, sous le couvert de l’acte, les liens incestueux de la sexualité infantile. Mais J. McDougall insiste sur la dimension défensive de la solution perverse, sur sa valeur de système préservant l’unité psychique du sujet face à l’impossibilité du sujet pervers de résoudre l’énigme du complexe d’Œdipe. L’une de ces solutions est à l’œuvre par exemple dans les addictions où le rôle de l’objet addictif (faute de pouvoir être transitionnel, parce qu’il n’est que transitoire et qu’il peine à se constituer et à s’intérioriser) est de réparer l’image de soi endommagée et de maintenir l’illusion d’un contrôle omnipotent grâce à cet objet ou au comportement addictif. L’exemple clinique que je vais proposer illustre particulièrement ce point de vue. Cet objet a la même fonction de colmatage que l’objet fétiche. Pour le pervers, l’autre est plutôt une condition qu’un partenaire dans un statut d’objet partiel.

C. Balier (1996) s’est intéressé, quant à lui, aux actes violents dans leur rapport à la perversion. La distinction qu’il établit entre « perversité » sexuelle, signe d’une violence destructrice proche de la psychose, et « perversion » sexuelle qui caractérise davantage des conduites sexuelles ayant une valeur défensive contre l’angoisse de castration et de perte d’objet, nous éclaire beaucoup dans nos approches cliniques sur le traitement psychique des actes de violence et celui des violences sexuelles.

Pour illustrer ce que je viens d’esquisser à grands traits, je propose une vignette clinique qui va conduire à explorer plus précisément la perversion narcissique et ce qu’il en est de certains aménagements pervers comme tentatives de maintenir un lien libidinal à l’objet.

LE CAS DE MOURAD

Mourad vient consulter pour des difficultés scolaires. Il a 23 ans, est fils unique et vit avec sa mère ; il a arrêté ses études après de nombreux échecs au lycée technique où il est allé jusqu’en première. Il est passionné par la photographie. Son père a brutalement quitté le domicile conjugal, sans laisser d’adresse, il y a plus de quinze ans.

Mourad fume du shit et boit beaucoup. Avec des amis, il passe les fins de semaine dans un état second. Son ivresse laisse des traces. Il a un look d’artiste allumé, les cheveux en bataille, la mise approximative. Son débit verbal est incertain, hésitant, sa voix est plutôt faible. L’idéation est parfois difficile ; quand il parle, son élocution n’est pas fluide, des liens manquent entre des séquences de phrase qui m’empêchent de comprendre ce qu’il veut dire. Sa pensée n’est pas incohérente pour autant, même si je ressens une grande fragilité chez lui. Son attirance pour les produits toxiques est irrésistible ; il les utilise pour s’assommer. La mère est styliste ; elle a un ami qui est au chômage. L’appartement dans lequel vit Mourad est petit et ne permet pas une réelle intimité. Il préfère s’enfermer dans sa chambre, se brancher sur Internet pour ne pas voir l’homme de sa mère dormir toute la journée dans la chambre maternelle dont la porte ferme mal.

Mourad se demande s’il va essayer des substances toxiques plus dures. Il est tenté. À un retour de vacances, il me dit qu’il a essayé avec des copains et a trouvé ça très bien.

Mourad a une petite amie. Leur relation ne le satisfait pas. Il lutte contre une certaine lassitude qui le conduit à se séparer d’elle, puis à revenir vers elle, puis à lui proposer une pause au cours de laquelle il est convenu que chacun vive sa vie. La banalité des relations adolescentes, pourrait-on dire.

Mourad revient me voir après une longue période de vacances, totalement désemparé. Son regard a changé. Il lutte contre un très fort sentiment dépressif. Que se passe-t-il ? Peu à peu, je comprends que le contrat qu’il a passé avec son amie et qu’il lui a vraisemblablement même imposé (cela lui a permis d’aller voir d’autres filles) se retourne à présent contre lui. Il est revenu vers elle, mais maintenant il doute de sa fidélité. Il lui reproche de s’être rapprochée d’un ami, Rachid, et il la soupçonne de tenir un double discours. Pour se convaincre du bien fondé de sa crainte ou pour en avoir le cœur net, il a installé à son insu un espion (un logiciel) dans l’ordinateur de sa copine, prétextant l’installation d’un jeu pour son plus jeune frère. Depuis, il peut accéder à sa messagerie à elle et suivre quasi en direct les échanges mail de son amie. Il voit ainsi comment elle continue à entretenir des relations amicales avec Rachid, le rival. Mourad est comme addicté à cet espionnage et ne peut s’empêcher d’aller voir, épier ce que fait, vit et même pense son amie. Même s’il constate qu’elle lui est fidèle dans les faits, il ne peut renoncer à sa pratique, prétextant qu’elle peut lui dire une chose et en faire une autre. Avec son espion, il peut vérifier la véracité des intentions de sa copine. Il lui dit qu’il sait qu’elle continue à entretenir des relations amicales avec Rachid ; elle lui dit que c’est parce que lui, Mourad s’était montré distant avec elle. Mais cette explication ne suffit pas pour le convaincre. Il ne peut relâcher sa vigilance, n’étant pas sûr qu’elle ne changera pas sa conduite d’un jour à l’autre. Même s’il constate que ces échanges mail entre son amie et Rachid ne révèlent pas d’infidélité notoire, Mourad reste rivé à sa pratique d’espionnage parce qu’il craint qu’un beau jour elle ne le trompe.

À aucun moment, il ne voit en quoi cette pratique est répréhensible, il ne voit pas la dimension du viol psychique qu’elle constitue. Il ne voit pas où est le problème, si ce n’est cette angoisse qui lui pourrit la vie. Mourad ne peut plus se passer d’aller voir ce qui ne le regarde pas. C’est devenu une activité frénétique, compulsive, sans fin, sans possibilité d’arrêter ou de suspendre cette folie. C’est plus fort que lui. Il dit qu’il le fera (s’arrêter, suspendre, diminuer) comme il le dit de sa consommation d’alcool ou de toxiques : autant dire que cette promesse apparaît comme une façon de gagner du temps, de parer au plus pressé. La tyrannie exercée par l’Idéal pousse à la réalisation, à l’acte en passant outre les recommandations des instances interdictrices. Ici, l’échec du surmoi dans sa fonction antinarcissique est patent.

Il est devenu dépendant de cet objet (le système espion) comme il peut l’être des drogues. Mourad cherche à apaiser l’angoisse qui le mine au détriment du respect de l’intégrité psychique d’un autre sujet, de son intimité. La dimension subjective de l’autre est contingente, voire déniée ; l’autre est objectalisé, dé-subjectivé. JP. Caillot et G. Decherf (1987) parlent de déni d’autonomie narcissique de l’objet. Ce qui domine dans cette relation à l’objet, c’est sa valeur de réassurance narcissique ; ce qu’il semble chercher à obtenir, c’est la certitude que son amie ne le trompe pas. Il se comporte comme un jaloux. Mais en réalité, et peut-être est-ce là le fond de cette jalousie, il cherche à la contrôler à tout moment pour qu’elle ne lui échappe pas. On retrouve ici ce que les auteurs ont repéré dans la stratégie perverse comme des manœuvres assurant le contrôle de l’objet au moyen d’agirs d’emprise (Dorey, 1982) et de séduction (Caillot et Decherf, 1987). Son angoisse est majeure s’il ne parvient pas à entrer dans ce scénario. L’angoisse de perte prime sur toute autre considération. L’autre est investi comme simple objet au service de la satisfaction recherchée.

La relation intersubjective échoue sur la désubjectivation lorsque l’autre n’est pas considéré dans sa dimension de sujet, lorsqu’il lui est retiré sa libre détermination, lorsqu’il n’a pas d’existence reconnue en dehors de la volonté de celui qui la contrôle. Cette entreprise de déshumanisation et d’objectalisation du sujet, son instrumentalisation, sa manipulation, nous plonge au cœur du scénario de « 1984 », le chef d’œuvre de Georges Orwell, où le contrôle absolu de la pensée des sujets est la condition du pouvoir. La soumission doit être totale et lorsqu’elle est obtenue, le sujet est exécuté. Ce qui intéresse Mourad, ce n’est pas son amie en tant qu’elle le désire, mais c’est l’objet en tant qu’il est à soumettre et à contrôler totalement. Il n’y a plus de jeu, plus de plaisir dans l’échange, dans le désir et ses tourments ; il s’agit d’étendre son emprise à l’objet pour qu’il n’échappe pas au contrôle du sujet, pour que venant à manquer, il ne provoque pas d’angoisse, cette angoisse insupportable qui hante Mourad. A. Eiguer (2001) parle de « présence absentifiée de la victime » du pervers. Mais de quelle angoisse s’agit-il et pour quel objet manquant ? S’agit-il d’une jouissance ou d’une fixation-régression à un investissement de l’objet dont le sujet n’a pu faire le deuil ? L’effondrement dépressif qui apparaît face à la menace de la perte de l’objet, face à la menace qu’il lui échappe, conduit Mourad à mettre en place un scénario extrêmement ficelé, imparable, véritablement paranoïaque. L’autre lui devient transparent. Pourtant, l’angoisse est toujours là, le traque ; comme la menace d’être lâché par l’objet, laissé tomber comme un rien. L’objet fétichisé n’est là que pour éviter à Mourad l’horreur du manque éprouvé comme du vide.

L’intrusion, l’effraction, la violence insoutenable faite à l’autre qui consiste à se mettre à l’intérieur de sa psyché pour la surveiller, voire la contrôler, diffère de peu de la machine à influencer (Tausk, 1919), propre à la logique schizophrénique ; elle en reste proche quant à la logique psychotique. Le procédé de Mourad est pervers, le fantasme qui l’organise aussi ; mais sa structure psychique ne serait-elle pas plutôt psychotique ? L’imaginaire est franchement mégalomaniaque entraînant un déni des limites, un sentiment de toute-puissance qui fait fi de l’autre. L’altérité est ici impossible à penser en tant que relations entre deux sujets autonomes. Dans ce contrôle de la bobine (Freud, 1920), la mère absente n’est pas symbolisé dans un jeu de va et vient. Mourad tient sa proie, il la ligote.

PERVERSIONS ET RISQUES D’ÉVOLUTION PERVERSE

Le choix de cet exemple clinique ouvre la discussion sur les enjeux psychiques de la perversion, la difficulté à en définir avec précision les contours psychopathologiques, les risques de sa survenue, la prévision de son évolution et la difficulté de l’accompagnement thérapeutique. Il amène également à discuter les relations qui existent entre perversion et transgression.

Les enjeux psychiques de la perversion

Du côté des enjeux psychiques de la perversion, le choix de Mourad nous conduit à penser qu’ils sont clairement d’ordre narcissique. L’objet menace le moi ; seul un procédé magique contrôlant l’objet et la menace de sa disparition qu’il contient serait de nature à faire baisser le seuil de l’angoisse. Mais ce procédé, parce qu’il est prothétique, parce qu’il n’est pas intégré, échoue à la faire disparaître totalement : il faut recommencer sans cesse. Finalement, Mourad devient dépendant de ce mode de défense, comme il l’est des substances toxiques qu’il incorpore. On pense ici à l’objet addictif décrit par J. McDougall (1978). L’angoisse sous-jacente traduit la présence d’une menace dépressive, menace d’effondrement qui pourrait surgir suite au sentiment envahissant d’une perte de cet objet. Il ne s’agit pas d’élaborer autour de cette perte, de se représenter l’objet en son absence ni de tisser des liens fantasmatiques avec lui ou de laisser faire l’objet en soi. Il ne s’agit pas de faire le deuil de l’objet non plus, mais de contrôler le lien à l’objet et, via le lien, de contrôler l’objet lui-même. Pour G. Bonnet (1983), il s’agirait d’un défaut d’auto-érotisme dans un moi harcelé par des angoisses destructrices.

Les contours psychopathologiques

Les contours psychopathologiques de la perversion sont multiples : déni de la castration et clivage du moi, lutte anti-dépressive, déshumanisation de l’objet, cette désubjectisation autorisant toutes les manipulations ; la dialectique sujet/objet, investissements narcissiques/investissements objectaux, n’est pas assurée. Le sujet ne se nourrit pas de l’objet, il est attaqué par la menace de sa perte. Dans la perversion, il n’y a pas de rencontre. L’autre est un simple ingrédient au service de la satisfaction pulsionnelle. Le narcissisme domine le tableau d’une façon tyrannique, sans possibilité d’investissement de l’objet pris dans sa dimension subjective. La perversion met en scène l’échec de l’introjection de l’objet, d’où les relations étroites que la perversion entretient avec l’addiction. Le déni de la castration s’exprime sous la forme d’un fantasme de toute-puissance : rien ne peut arrêter Mourad dans sa course folle pour calmer son angoisse, rien ni personne, car dans cet état anxieux inélaborable, son angoisse le désubjective et le pousse à se cliver, lui faisant perdre de vue la transgression qui s’opère. Il passe outre la limite qui devrait le retenir à envahir ainsi l’espace privé de l’autre, véritable viol psychique. Il a vaguement la conscience d’une faute, conscience qui se fait jour indirectement lorsque je lui demande comment il va faire maintenant. En me proposant de « le faire moins », il m’indique qu’il le fera encore ; et lorsque je lui demande s’il envisage de ne plus le faire, il me dit qu’il peut essayer. Mais comme il a installé son espion à l’insu de son amie, il ne peut vraiment décrocher de sa dépendance à ce procédé pervers – à supposer qu’il le puisse – qu’en désinstallant l’espion, opération qu’il ne peut faire qu’à partir de l’ordinateur de son amie. Comment faire pour qu’elle ne s’en aperçoive pas ? C’est impossible. Il faudrait le lui dire et c’est impossible à dire. La honte se transforme en angoisse, mais pas en conflit psychique porteur de culpabilité.

L’évolution

Du côté de l’évolution, l’exemple de Mourad nous questionne quant à la diversité des destins possibles de la perversion, il nous aide aussi à penser en amont les différents montages auquel peut se livrer un sujet pour échapper à l’angoisse de castration. S’agit-il de traits pervers dans un tableau où le diagnostic de la paranoïa prévaut ? A-t-on affaire à des aménagements pervers transitoires qui ne préjugent pas d’une structure perverse ? S’achemine-t-on vers une installation (comme l’installation du dispositif de Mourad) d’un fonctionnement pervers ? Peut-on désinstaller un tel fonctionnement et à quel prix, au prix de quels changements ? On voit, en effet, combien la jouissance du voir sans être vu (on peut noter à cette occasion combien la perception l’emporte sur la représentation), le besoin d’emprise totale sur l’objet se déploie à des fins narcissiques pour colmater l’angoisse liée à l’horreur de la castration (il faut retenir l’objet de peur qu’il ne se détache : l’autre est vu comme un objet partiel), la castration n’étant pas située au plan symbolique, ni ne pouvant conduire au manque et au désir.

L’accompagnement thérapeutique

La difficulté de l’accompagnement thérapeutique tient, dans le cas de Mourad, au clivage de son moi, à sa faible conscience (morale), voire au déni de la violence inadmissible qu’il fait subir à l’autre et à la soumission totale dans laquelle il se trouve à l’égard des exigences de son monde pulsionnel. Pour le satisfaire, il est prêt à tout. La difficulté tient également au déni de la castration que l’usage fétichique et instrumenté de l’autre dévoile et recouvre en même temps. R. Cahn (1997) y insiste : « Le sens de la perversion fétichiste n’est pas la fixation à une pulsion partielle, mais de protéger contre l’angoisse de castration et de dispenser d’en reconnaître la fatalité ». Mourad a trop besoin de se sentir complété par son dispositif, renseigné comme on pourrait le dire d’une rubrique d’un questionnaire, pour pouvoir se voir voyant l’autre qui ne le voit pas. Il est trop pris dans le déni même de son acte pour envisager qu’il puisse se voir au sens où il se prendrait comme l’un des protagonistes de la scène imaginaire qu’il construit en voyant sans être vu. La difficulté de l’accompagnement thérapeutique tient aussi à la difficulté à associer, à élaborer, comme si Mourad était lui-même pris psychiquement par la manipulation qu’il inflige à l’autre, comme s’il était lui-même « décervelé » (Racamier, 1992a).

La difficulté tient enfin à la violence du contre transfert fortement mobilisé, comme l’exprime P.C. Racamier (1993) : « Il n’y a rien à attendre de la fréquentation des pervers narcissiques, on peut seulement espérer s’en sortir indemne ». Ou encore (1992b) : « Tuez-les, ils s’en foutent, humiliez-les, ils en crèvent ! ». La violence de la manipulation du pervers mobilise activement les défenses du thérapeute qui ainsi est paralysé dans sa fonction transformatrice. Cette violence contre transférentielle peut prendre un autre masque : faire comme si de rien n’était, au prétexte que l’expression du fantasme, le maintien coûte que coûte du dispositif de la cure compte plus que tout. En faisant comme si de rien n’était, le thérapeute ne risque-t-il pas d’entrer lui aussi dans le jeu du déni et, devenant ainsi son complice, de former avec son patient un couple pervers (Eiguer, 2003), constituant une communauté de déni ?

Le scopique

Voir sans être vu. Ce dispositif érotise le scopique, mobilise cette pulsion du voir, en en faisant la finalité de la sexualité. On pense à cette phrase de Freud (1905) dans les Trois essais (p. 67) : « Le plaisir scopique devient une perversion lorsque [.] il refoule le but sexuel normal au lieu de le préparer ». Ce dispositif comporte aussi la dimension du caché au regard de l’autre, cette religion privée de la jouissance toute entière contenue dans cet instant du voir (Bonnet, 1996). Pour que cela prenne, Mourad doit oublier qu’il est en train de voir sans être vu, il doit cliver sa perception de la réalité de la scène fantasmatique sur laquelle il joue. Lorsque je lui représente la possibilité de désinstaller toute sa machinerie, il est saisi d’effroi, car pour désinstaller, il faudrait que l’autre voie qu’il voit et qu’elle voie qu’il a vu sans être vu de celle qu’il observe et épie avec passion. L’effroi renvoie aussi à cet éprouvé intense qui saisit le sujet lorsqu’il est confronté à l’impossibilité de symboliser l’absence du pénis de la mère. En installant son dispositif, Mourad introduit un objet qui pallie à son manque, objet qui lui donne le sentiment de sa toute-puissance, qui se substitue à lui pour lui donner ce qui lui manque : le contrôle de l’objet, le savoir sur la vie de l’autre. À ce titre, ce montage est bien l’équivalent d’un fétiche.

La fixation à l’érotique du voir, la passion du scopique (encore la prévalence du perceptif sur la représentation) renvoie aux pulsions partielles telles qu’on les rencontre dans la perversion. Ici, le plaisir de voir se complète de l’observation d’une scène primitive : épier les échanges possiblement amoureux entre l’aimée et son amant, se tenir derrière le rideau (ou l’écran) pour mieux jouir du spectacle tant craint et finalement tant attendu, celui de parents qui en entretenant des relations intimes entre eux (comme l’amie de Mourad avec Rachid) excluent l’enfant de leurs ébats et de leur intimité, même si l’enfant cherche par cette observation à y participer. Mais dans cette scène vue, les deux parents sont présents, sans perte ; ils offrent au voyeur le spectacle de leur complémentarité.

Mourad entretient ainsi son fantasme : il doit monter la garde en regardant par la fenêtre de son écran d’ordinateur pour s’assurer qu’ils sont bien là et s’ils n’y sont pas, qu’ils vont bientôt y revenir. Sa passion de voir entretient sa passion de la jalousie, sa perversion nourrit sa paranoïa.

L’accrochage au registre du narcissique ne suffit peut-être pas à constituer la perversion. Mais c’est souvent, pour ne pas dire toujours, par l’intensité de l’investissement narcissique (par fixation ou régression) que le sujet devient pervers. Cet investissement narcissique intense prend le moi du sujet comme objet et toute son organisation psychique tourne autour de cet asservissement. C’est ce que j’ai décrit dans mon travail sur la résistance narcissique à l’investissement de l’objet (Marty, 1998). C’est pourquoi aujourd’hui, il me semble fondé de faire de la perversion narcissique le modèle même de la perversion, tant ces deux registres (perversion et narcissisme) sont intimement liés. L’exemple de Mourad nous aide à penser la perversion narcissique comme une lutte farouche contre la menace fondamentale que représente pour le sujet le risque de la perte de l’objet. C’est bien contre le risque de la survenue de cette perte, du manque, de l’absence et du sentiment de disparition que cet événement suscite, de l’angoisse à proprement parler « existentielle », d’une violence cruelle inouïe, que le sujet cherche à se protéger. Mais une observation plus fine nous montre que cette angoisse est là, que la protection perverse ne réussit pas à l’en protéger. La stratégie perverse provoque même un effet inverse puisqu’elle fixe irrémédiablement l’angoisse à l’investissement pervers de l’objet. Mourad nous montre en effet combien sa conduite addictive scelle le lien de la relation perverse à l’objet, sans pour autant faire baisser l’angoisse. Il cherche à maîtriser l’objet pour qu’il ne se détache pas de lui. Le contrôle anal de l’objet est à répéter sans cesse sous peine de vivre cette séparation d’avec l’objet comme une déchirure, pire comme si, en même temps que l’objet se séparait du sujet, le sujet disparaissait de lui-même. La fonction prothétique du scénario pervers s’apparente ici à une lutte contre l’angoisse d’anéantissement psychotique. L’auto-érotisme que l’on observe souvent dans la psychose a cette fonction de maintenir l’illusion de présence sans limite de l’objet avant sa perte. La caresse que se donne le psychotique, dans un mouvement qui traduit la jouissance éternelle, abolit la possibilité du temps qui passe comme trace d’une perte possible (la temporalité donne l’idée du temps passé, donc perdu, comme dirait Proust). Si le psychotique dénie toutes formes de perte, le pervers, en luttant contre l’angoisse dont il redoute qu’elle ne le submerge et l’emporte avec elle, scelle son destin à celui de la douleur psychique qui est attachée à son scénario. Le sujet s’accroche à sa douleur, parce que tout en le menaçant, c’est ce qui le fait se sentir exister ; voilà le fondement du masochisme moral, une des figures puissantes de la perversion. C. Chabert (2003) en a donné une très belle illustration avec son texte « Regardez-moi ».

Perversion et transgression

L’étude des actes transgressifs à l’adolescence et chez de jeunes adultes montre que la tendance à passer outre la loi correspond davantage à une difficulté d’ordre narcissique qu’à une véritable confrontation avec la loi paternelle, même si l’on peut considérer que la recherche de la limite dans l’excès et dans la rencontre avec la loi juridique n’est pas sans rapport avec la quête d’une loi symbolique. Pierre Legendre (1989) l’a remarquablement montré avec Le crime du Caporal Lortie. Nos propres études sur les parricides font apparaître un nombre significativement élevé de pathologies psychotiques chez ces criminels. De même, notre travail sur la délinquance (Marty, 1997, 2002) met en évidence la prévalence des pathologies narcissiques dans ce type d’actes déviants qui nous conduit à nous interroger sur la pertinence même de la catégorie « délinquance », tant ce que nous observons ressort des fonctionnements limites. Il ne s’agit donc pas dans ces cas de contestation d’une loi, mais plutôt d’une impossibilité à l’intérioriser, ce qui nous renvoie aux problématiques incestueuses, voire aux organisations incestueuses familiales. L’étymologie du mot « transgresser » va d’ailleurs dans ce sens là. Issu du latin transgressio – de trans (à travers) et de gradi (marcher) à l’origine du mot français « grade » qui veut dire passer de l’autre côté, traverser, dépasser avant de signifier enfreindre -, le mot est passé dans le langage de la géologie à propos de l’envahissement par la mer d’une région qui subit un affaissement : ça ne s’invente pas ! La transgression traduit un envahissement du moi du sujet en quête de limite et de différenciation, en quête de repère. Cela évoque irrésistiblement ce que C. Balier (1996) a décrit pour les auteurs de violences sexuelles où il retrouve dans le viol la défense contre le risque de retour fusionnel avec l’objet primaire, véritable catastrophe psychique où « l’enfant est englué dans la mère ou plutôt la mère engluée en lui ». Mes recherches sur la violence vont également dans ce sens : considérer la violence d’abord comme expression d’une détresse, réaction de survie face à un objet menaçant l’intégrité narcissique du sujet, avant d’en envisager la potentialité destructrice.

La transgression signerait ainsi l’échec de la conflictualisation œdipienne, l’échec du dépassement des positions incestueuses et parricides, l’échec de leur intégration dans des identifications névrotiques stables. Mais il convient précisément de distinguer les formes de violence selon qu’elles renvoient à des organisations psychotiques ou qu’elles se rapprochent des aménagements pervers.

Évaluer les risques de la survenue de la perversion

Dans les séances, Mourad n’associe pas. Il ne relie rien à rien en dehors de l’enfermement dans lequel il est par rapport à son délire de jalousie. Il n’intègre pas la dimension paternelle dans son histoire. Il n’en fait rien. C’est comme s’il ne comprenait pas à quoi sert un père dans la construction d’un enfant. Il me semble que dans son histoire, tout se passe comme si rien du paternel n’avait survécu après la disparition du père, rien de sa place symbolique. Mourad est aussi étonné que je lui pose une question à propos de son père que lorsque nous avons évoqué le dispositif espion qu’il a installé sur l’ordinateur de son amie. Il ne voit pas où est le problème ; il ne voit pas ce qu’il aurait à faire avec son père. Il ne voit pas le rapport entre lui et son père. Il ne s’agit pas d’une forclusion, mais plutôt d’un fort clivage, d’une impossibilité à maintenir liés les personnages œdipiens de son enfance. J’en viens à me demander ce que son père représente pour sa mère, la place qu’elle donne imaginairement à ce père pour son fils. Les hommes qu’elle choisit comme compagnons de sa vie semblent être ou avoir été défaits, sans consistance, malades, ne tenant pas. Le couple, le vrai, c’est celui qu’ils forment elle et Mourad.

Si l’enfant peut être l’égal de l’adulte, l’égal de son géniteur, alors la différence entre les générations s’estompe. La mère qui donne à l’enfant l’illusion de sa capacité à la satisfaire, comme le père, empêche l’évolution libidinale de l’enfant vers la génitalité. Elle le fixe dans la pré-génitalité en lui conférant une puissance phallique, lui évitant ainsi toute confrontation au pénis paternel, à la castration. Cette hypothèse de J. Chasseguet-Smirgel vient étayer avec force notre réflexion sur les risques d’évolution perverse : « On a souvent relevé dans l’étiologie des perversions la très fréquente attitude de séduction et de complicité de la mère à l’égard de l’enfant » (1990, p.19).

Je pense ici à un jeune patient, Jérôme, qui insultait ses parents tout en apportant une immense satisfaction incestueuse à sa mère. Cet enfant faisait triompher la version phallique du sexuel maternel, excluant toute référence à un tiers. Il inscrivait ses réactions violentes dans la toute-puissance infantile en déniant la place de l’autre, surtout le père et ses substituts, ainsi que toute limite. La transformation de ces scénarios pervers passe par la prise en compte de la complicité maternelle inconsciente. Ici, la mère et l’enfant formaient un couple pervers et complice (Eiguer, 2003) dans lequel ils se soutenaient mutuellement. Parfois Jérôme me rapportait des propos ou des attitudes de son père en des termes injurieux, grossiers et violents devant sa mère qui acquiesçait, prenant le parti de son fils.

Dans les séances de psychothérapie, Jérôme cherchait à recréer avec moi cette séduction complice qu’il entretenait avec la mère, malgré la violence dont il pouvait parfois aussi l’accabler. Il essayait sans cesse de me mettre de son côté, me demandant de le défendre contre ses parents tout en cherchant à me couper du consultant qui recevait toute la famille. Sa conduite était si irrespectueuse envers eux que la menace d’un séjour en pension avait été évoquée par les parents avec le consultant. Mais curieusement, chaque fois qu’elle était sur le point de se réaliser, il n’en était plus question. Les parents semblaient ne pas pouvoir supporter cette séparation ni la limite qu’ils demandaient qu’on mette à leur place et qui, à mesure que son échéance approchait, leur paraissait trop dure pour eux-mêmes.

En arrêtant l’évolution libidinale de l’enfant, la complicité séductrice maternelle qui donne à l’enfant l’illusion qu’avec sa sexualité prégénitale il est capable de satisfaire sa mère, attache son idéal du moi à un modèle prégénital, au lieu de lui permettre d’aller investir le père génital et son pénis. F. Pasche (1983) remarque que le processus du fétichisme serait dû à l’existence d’un obstacle à l’idéalisation du père. Nous pourrions dire qu’avec le fonctionnement séducteur maternel décrit par J. Chasseguet-Smirgel, l’idéalisation concerne la prégénitalité. Dans la perversion, cette idéalisation visera en premier lieu l’acte pervers lui-même autant que son objet. Chez le pervers, le déni de la différence des sexes, classiquement observé, se double d’un déni de la différence des générations, comme dans le cas de Jérôme. Le roc de la réalité ne repose pas seulement sur la reconnaissance de l’une de ces différences, mais bien sur les deux. « La négation de l’absence de pénis chez la mère recouvre la négation de la présence de son vagin » et « Si la vision des organes génitaux est si traumatisante, c’est parce qu’elle confronte le petit mâle à son insuffisance, qu’elle l’oblige à reconnaître son échec œdipien » (1990, p. 21). Ce serait là pour J. Chasseguet-Smirgel une des motivations que trouverait l’enfant à abandonner sa position œdipienne vis-à-vis du parent du sexe opposé dans le développement normal du névrosé. Le manque de pénis de la mère amène l’enfant à reconnaître le rôle du pénis paternel et à ne plus nier la scène primitive. Alors que, selon elle, « devient pervers celui qui, aidé en cela souvent par sa mère, n’a pu se résoudre à abandonner l’illusion d’être son partenaire adéquat, tandis que les facteurs favorisant la projection de l’Idéal du moi sur le père aident le garçon à surmonter ses craintes de l’organe féminin dépourvu de pénis ».

Le pervers idéalise les objets partiels de la prégénitalité et l’acte pervers lui-même au détriment de l’objet total et génital, au détriment de l’identification au père. En lui conférant la valeur d’une complétude narcissique, cette idéalisation des pulsions et objets partiels aboutit, chez le pervers, à une idéalisation de son propre moi. Faute de cette idéalisation de son monde prégénital (aux dépens de la génitalité) qui le protége de l’angoisse de castration, le pervers se déprime gravement. C’est lorsque ce transfert de l’idéal du moi sur les objets de la prégénitalité échoue que ces sujets pervers viennent à l’analyse. L’issue du travail analytique dépendra de leur capacité à investir narcissiquement l’image paternelle. Mais souvent, non seulement la perspective de la complétude narcissique n’est pas abandonnée, mais elle est activement recherchée dans des objets de substitution. Ce qui repousse à plus tard ou à jamais l’investissement de la génitalité.

CONCLUSION

Au terme de cette courte visite sur les terres de la perversion, ce voyage nous laisse l’impression de terres effondrées, inondées, recouvertes par la mer. Cet empiètement si caractéristique, ce recouvrement si incestueux nous donne la mesure de l’effort inouï que doit faire le sujet qui y est installé pour en sortir, pour émerger et gagner d’autres rives plus hospitalières. Le fétiche peut bien être utilisé comme un pilotis pour aider le sujet à surnager, il n’en reste pas moins que cette perche tendue, si elle le sauve d’un naufrage effroyable, le rend encore plus dépendant. Trouvera-t-il une main secourable qui saura voir dans cette gesticulation étrange le signe de sa détresse ? Pourra-t-il se saisir de cette possibilité de se sortir d’affaire ou bien la main tendue lui rappellera-t-elle celle qui l’a enfoncé dans ce marécage ? La difficulté tient aussi au fait que cette situation, si incroyablement inconfortable pour le névrosé, est source de réassurance pour le pervers.

La perversion est une mascarade tragique où le sujet se leurre en leurrant l’autre. L’autre joue à son insu dans le théâtre intime du pervers, ce metteur en scène hors pair qui actionne ses personnages comme des marionnettes. Lorsqu’ils s’en aperçoivent, il est trop tard, accrochés au cintres, ils gesticulent déjà sur la scène. L’espoir de tout thérapeute de névrotiser un fonctionnement pervers est sûrement à chercher du côté du tiers, de la tiercéité (Green, 1972) et de sa réintroduction dans la dynamique psychique de ces patients, le tiers paternel, dénié – dans la perversion – par la mère et l’enfant, en constituant vraisemblablement le prototype.

À méconnaître le plaisir éprouvé en même temps que l’angoisse contre laquelle le pervers lutte, le thérapeute risque d’être vite submergé et de se retrouver à patauger lui aussi dans cet affreux marécage, ces « eaux malaisées », comme dit P.C. Racamier (1992a). Le transfert prend les couleurs de la perversion elle-même et s’enlise : dans ce cas, le transfert est lui aussi perverti, faute d’écart, par défaut de référence tierce.

Si la perversion constitue une tentative d’évitement de l’angoisse de castration, elle empêche également le sujet qui y a recours de se défaire d’un investissement narcissique trop exclusif ; elle l’empêche d’altérer son narcissisme dans la rencontre avec l’autre et sa différence. Pourtant, n’est-ce pas de ce côté-là que se trouve l’issue ? La référence œdipienne ne constitue-t-elle pas toujours notre terre ferme, celle sur laquelle nous pouvons non seulement nous repérer nous-mêmes, mais aussi aider nos patients à le faire ? « 

 

 

 

Vient de paraître « Les Cahiers de Gestalt-thérapie » 2019/1 (n° 41)

 » Prendre ou perdre consistance _ Présence / absence « 

Numéro à consulter ici.

Dans son EDITO, Jean-Marie Terpereau écrit :

 » Mais qu’est-ce que la présence ? » s’exclame Simone de Beauvoir. « Elle n’est pas ailleurs CGES_041_L204que dans l’acte qui présentifie, elle ne se réalise que dans la création de liens concrets. » Pyrrhus, Simone de Beauvoir, 1944

Présentifier serait rendre présent à la conscience, aussi bien l’absence que ce qui est présent, ce qui est. Ce qui est, est un donné, le donné de la situation. Lorsqu’à l’appel du matin en classe, les écoliers répondent « présent », ils signifient qu’ils sont là, peut-être pas encore tous présent à. Présentifier serait possiblement un acte d’éveil à, comme nous pourrions dire l’acte d’être au monde, au sein d’une relation. Présentifier suppose l’envers, absentifier. L’absence pourrait être le déplacement de l’attention et de l’intérêt ailleurs que dans la situation mais participant toujours de la situation, tout en sachant qu’elle nous agit davantage que nous l’agissons.

Margherita Spagnuolo-Lobb attire notre attention sur le fait qu’éveillé se traduit en anglais par awake, mot proche d’awareness, expérience immédiate avec.

Acte d’éveil à, une expérience tenant du principe d’awareness comme présentification immédiate et implicite du champ, portant une intentionnalité. Il est habituel de considérer awareness et consciousness avec une manière de clivage entre eux, comme si l’un excluait l’autre. Être présent à, pour revenir au sens que désigne l’étymologie, pourrait s’affranchir de ce clivage comme si cela pouvait suggérer la « présence d’awareness » en soubassement corporel de la conscience réflexive. Cette présentification serait faite d’attention, de curiosité, de disponibilité, d’accueil, d’ouverture, d’empathie… de tout cela incorporé, et son antonyme, de replis, d’échappées, ou de désensibilisation, de sidération… Présence ou absence au monde, à l’autre, à soi, à la relation, à la situation, qui coure dans la séance de thérapie, telles sont les variations que conjuguent et croisent les paroles qui se donnent à lire dans ce numéro.

Dialoguant avec les mots de Patrick Colin, Joseph Caccamo va à la pêche sémantique. « Être devant à » synthétiserait le sens originel, nous renvoyant à notre analyse du cours de la présence dans la temporalité de l’instant incluant l’instant qui suit, toujours d’un instant au suivant. Cela détermine aussi l’action simultanée à l’analyse. L’auteur souligne que quel que soit le temps grammatical, le présent reste le socle de tous les temps.

Être, et rester en présence, réclame la conscience d’y être. Présence-à et absence-à rejoignent la question de la vulnérabilité car être en présence-à expose du fait même, par la vérité de l’intention, comme un rideau que l’on aurait tiré de devant la fenêtre. C’est parfois de la perte même de la consistance que la possibilité de venir en présence peut émerger par un processus de conscience-de, ouvrant ainsi à un éveil, réveil à soi-monde qui ne fait pas l’économie de la douleur. Christine Feldman nous installe dans les processus de l’apparaître/disparaître et prendre consistance/dé-consistance au fil d’un parcours qui a commencé par elle-même pour se poursuivre avec ses patients.

Faire l’expérience de la frontière-contact dans toutes ses dimensions est une manière de définir la présence, quand l’absence serait la mise en œuvre de l’oubli qui fait rupture. L’expérience relationnelle de la présence donne au patient un fond sur lequel ancrer le travail qui vise à sensibiliser et mobiliser le corps. Marie Paré, à l’aide de deux expériences cliniques, nous fait vivre et sentir de manière sensible le travail avec les processus corporels permettant de sensibiliser à l’expérience. L’expérience relationnelle de la présence permise par la constance et la modulation de la présence du thérapeute, donne alors au patient un fond sur lequel ancrer le travail qui vise à re-sensibiliser et re-mobiliser le corps.

Laurence Gateau-Brochard nous convie dans l’univers psychotique abordé phénoménologiquement, où présence et absence constituent des formes d’apparaître, prenant appui sur la « phénoménalité du donner » de Jean-Luc Marion, où « ce qui se montre, d’abord se donne ». La présence comme l’absence serait alors une configuration de l’espace/temps dans laquelle la tentative du lien embrasserait le chaos comme forme expressive suggérant une dé-contenance qui ne serait pas une déconvenue. Dès lors, il y aurait à accueillir avec effroi et étonnement l’imprévisible et le discordant comme saisissement d’une esthétique faite de déferlements qui se donnent à lire dans les séquences cliniques.

Gianni Francesetti, traduit par Séverine Pluvinage, nous entraine dans l’examen des Troubles Obsessionnels Compulsifs a partir de la théorie de la Gestalt-therapie, de la psychologie gestaltiste et de la phenomenologie psychiatrique. Cela donne un texte riche et passionnant dans lequel l’auteur tisse son propos d’une esthetique pleine de sensibilite, de nombreuses ouvertures, de profondeur, questionnant les mots, rassemblant les idees, organisant la pensee sans le moins du monde la confisquer dans un sens ou dans l’autre. Gianni Francesetti maitrise son sujet, mais nous pourrions dire dans une maitrise qui conserve la possibilite du doute, lucide sur ce qui lui echappe et sur la posture de chercheur humaniste qu’il tient.

Dans Prae-ens, Patrick Colin, avec la précision d’un artisan accordeur, décortique la présence à, partant de la sémantique des mots. En ce sens, il fait écho aux propos étymologistes de Joseph Caccamo tout en prolongeant la réflexion dans une manière qui n’est pas sans rappeler la dimension philosophique, dimension partagée ailleurs d’un point de vue plus clinique par Jean-Marc Chavarot, et qui ouvre sur les questionnements existentiels.

Une possibilité de développer le concept de conscience du présent en Gestalt-thérapie, serait de l’appréhender comme conscience relationnelle, c’est-à-dire émergence d’un sentiment de soi dans un champ d’expérience partagée. Cette capacité à ressentir l’autre à partir de sa propre sensorialité, donne au thérapeute une compétence d’être avec l’autre. L’utilisation du ressenti pour comprendre la situation du patient est ce que Margharita Spagnuolo-Lobb, traduite par Joseph Caccamo, nomme la connaissance relationnelle esthétique, intelligence sensorielle du champ phénoménologique partagé permettant au patient, porté par son intentionnalité, de pouvoir « rejouer l’histoire » dans l’expérience de la séance.

Valérie Hanss nous invite, à partir du cadre d’un accompagnement à la petite enfance, dans la dynamique évolutive du lien : comment celui-ci peut se reconfigurer dans une interaction sociale, ouverture à l’autre, à partir d’une relation perturbée provoquant frustration et isolement. Avec un vocabulaire empruntant à la psychanalyse, l’expérience relatée montre la nécessité de la continuité de la présence à l’enfant, en l’occurrence comme accompagnement attentionné de l’auteure vis à vis de Désiré à travers les processus transitionnels, de séparation, de jeu et d’intériorisation.

Anne-Sophie Roquefère, jouant avec les mots et les figures de style, tente d’amener le lecteur à approcher sans cesse l’inapprochable dans une forme de langage baroque, testant les capacités d’équilibriste dans la foisonnance d’expressions qui font tournoyer absence et consistance, et peut-être un peu la tête du lecteur prise dans une désorientation inattendue.

Un texte qui constitue à lui seul une figure de style gageant d’apprivoiser un patient qui tend à disparaître, l’accrochant par le fil ténu de l’entre-deux, là où règne l’insaisissable présence.

Nous vous proposons quelques textes et entretiens sur le thème de ce Cahier avec des thérapeutes dont les approches sont parfois différentes de celle à laquelle nous nous référons habituellement. Ainsi, Jean-Marc Chavarot (psychiatrie phénoménologique), Alain Drimmer (clinique adlérienne), Véronique Duchâteau (gestalt et hypnose éricksonienne), Noémie Gachet-Bensimhon (psychanalyse freudienne et lacanienne), Pierre Soulier (thérapies brèves) livrent tantôt par écrit tantôt au micro de l’un ou l’autre membre du comité de rédaction, leurs réflexions sur les notions de présence/consistance et d’absence en situation de thérapie. De ces différents témoignages, le Comité de rédaction propose une lecture synthétique.

Dans un texte traduit par Sylvie Daudin, Sheila Maria da Rocha Antony aborde les enfants et parents en psychotherapie dans l’intention d’eveiller les parents aux drames non resolus de leur propre enfance, dont les symptômes font echo chez l’enfant. L’auteur explore les mecanismes introjectifs et projectifs a l’œuvre qui aboutissent a des desordres et des desequilibres au sein de la famille, creant des alterations du contact et construisant chez l’enfant des mythes negatifs. Le resultat en est une perception distordue, diminuee, fragmentee et confuse de la realite et de soi. Il revient alors au gestalt-therapeute d’identifier et permettre au patient de clarifier les introjections toxiques, de restaurer un dialogue sain entre l’enfant blessé d’alors et l’adulte d’aujourd’hui.

Une autre Aurélia, du sinologue Jean-François Billeter, nous fait entrer dans la traversée de la perte où l’absence exacerbe la présence sous forme de remémoration, de rêves et d’imagination. La présentification mémorielle et imaginaire de la disparue devient la condition pour que l’absence puisse être soutenue, non pas dans une forme délirante mais dans une forme consciente qui permet à l’amour de rester vivant et présent. Jean-Marie Terpereau vous en propose une note de lecture.

Les arts constituent un secours pour qui cherche son chemin dans l’obscurité. La peinture, la musique, la sculpture mais aussi bien sûr l’écriture, la fiction, la poésie ou la philosophie, comme encore le cinéma ou le théâtre. Pierre-André Beley propose de visiter quelques œuvres littéraires, plastique et cinématographique récentes susceptibles de ressources à proposer aux patients pour traverser la perte d’un être cher. L’objet de ces fictions est de proposer une autre parole pouvant faire résonnance et ouverture dans une affliction qui pourrait se refermer sur elle-même.

Sylvie Daudin qui nous donne régulièrement des nouvelles du British Gestalt Journal, a traduit pour nous le sommaire du numéro de mai 2018, ainsi qu’une partie de l’éditorial de Christine Stevens qui s’ouvre sous les auspices d’une question : « Quelle est l’essence de la gestalt-thérapie ? ».

Excellente lecture à tous. « 

 

France Culture « La novlangue de G.Orwell, un instrument de domination »

 » Il y a 70 ans paraissait le roman 1984, de George Orwell, l’un des récits les plus bouleversants du XXe siècle. Dans ce livre, un régime totalitaire modifie le langage pour s’assurer du contrôle des masses. George Orwell montre comment les mots peuvent devenir un instrument de domination. »

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