« Vivre sans, une philosophie du manque » par Mazarine Pingeot

Période de vacances. L’étymologie du mot vacances nous renseigne sur ce dont il tente de rendre compte. Du latin «vacare», il parle d’être vide, avoir du temps, être disponible, et de son participe présent «vacans». Durant mes vacances l’été passé je croise le chemin de l’émission « Sous le soleil de Platon » animé par Charles Pépin, philosophe et romancier, qui ce jour-là reçoit Mazarine Pingeot, philosophe et romancière, à l’occasion de la parution de l’essai « Vivre sans, une philosophie du manque ». Belle synchronicité. Je me souviens de mon enfance, où « vacances » a été plus d’une fois plutôt expériences du rien, du vide, du sans. De l’ennui. Et de l’espace disponible pour les émergences. J’ai écouté l’émission avec intérêt et tendresse. Mazarine Pingeot propose un regard décalé sur ce « sans » qui nous envahit : sans sel, sans gluten, sans huile de palme, … et qui est paradoxalement devenu tout autant objet de consommation que le « avec ». Elle prend le soin de retracer de manière accessible comment cette question du « vacare » a été pensée au fil des époques. Cela le rend également riche car il situe les filiations dans lesquelles nous sommes pris. Une belle découverte.

Fiche de lecture ci-dessous par Philippe Rivet De Sabatier publiée dans « Etudes » numéro 4316 de juin 2024

 » Cet essai dense, brillant (et accessible), utilise le « sans » (le manque) comme un instrument de dissection, appliqué aux origines et aux contours de notre monde du plein, en traçant, à travers une succession de figures de la pensée occidentale, un itinéraire qui nous conduit du Calliclès de Platon à Emmanuel Levinas et à la transcendance selon Sophie Nordmann (Études, n° 4303, avril 2023). L’autrice y fait apparaître la convergence paradoxale de l’immanentisme d’un Baruch Spinoza, d’un Friedrich Nietzsche et de leurs successeurs d’aujourd’hui, avec le jeu de la « main invisible » chère aux tenants de l’économie libérale depuis Adam Smith.

Dans ces deux univers, il n’est d’autre valeur que celle déterminée subjectivement par le désir de puissance des agents humains, une valeur commensurable, échangeable, achetable. En regard, l’autrice met en évidence, chez René Descartes et Emmanuel Kant, l’irréductible transcendance d’un monde hors du sujet – d’un sujet dont (citant Jean-Paul Sartre) « la liberté ne vient pas de l’homme en tant qu’il est, […] mais en tant qu’il n’est pas, […] en tant qu’il est fini, limité ». Face au discours omniprésent d’un marketing qui fait de tout une valeur d’échange (« sans huile de palme » : on vend de la bonne conscience, etc.) dans une quête à jamais insatisfaite de la jouissance et du « plein », elle rétablit l’indisponibilité du monde, l’incommensurabilité de la dignité, la valeur qui échappe à l’évaluation, le « désir lévinassien », l’inachèvement. »

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