Les Rendez-Vous Philo de Michel Terestchenko – conférences en ligne

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La société française a été traversée par de puissants mouvements sociaux dont une des raisons premières est le sentiment que la société dans laquelle nous vivons cautionne des inégalités qui sont profondément injustes. Mais quels seraient les principes d’une société juste ? Serait-il possible de trouver des modalités pour se mettre d’accord sur de tels principes ? Tel est le défi que relève John Rawls dans Théorie de la justice (1971), un des ouvrages les plus importants de la philosophie contemporaine, bien trop peu connu en France, alors qu’il a soulevé des débats considérables dans le monde anglo-saxon depuis plus de 40 ans. Une des réflexions critiques contemporaines les plus fécondes vient de ce qu’on appelle la doctrine des « capabilités » développée par Amartya Sen et Martha Nussbaum. On s’efforcera de présenter les idées et les enjeux principaux de ces débats passionnants qu’il est essentiel de connaître pour mieux comprendre les difficultés auxquelles notre société est confrontée.

 

Michel Terestchenko est l’auteur de nombreux ouvrages de philosophie dont « Un si fragile vernis d’humanité », ou « Du bon usage de la torture »

 

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« Milan Kundera, Éloge de la défection » par Michel Terestchenko

UnknownUn moment de méditation avec Michel Terestchenko. Original paru ici.

Milan Kundera, Éloge de la défection

 » Lorsque les héros kundériens, ces grands incroyants, renoncent à la séduction des illusions lyriques, qu’elles soient totalitaires ou progressistes, collectives ou individuelles, aux aveuglements de l’innocence et à toutes les expressions funestes de l’angélisme, aux clowneries des « danseurs » politiques qui font les cabotins devant les caméras pour se faire mousser – mais à ce jeu les intellectuels ne sont pas mauvais non plus – , à « l’imagologie », le culte de l’image et des opinions en politique, ou encore lorsqu’ils refusent de se plier aux contraintes du « judo moral » que pratiquent les imprécateurs du prêchi-prêcha et donneurs de leçons de tous bords qui vous saisissent à la gorge et vous prennent au piège des bons sentiments et des « justes causes », seraient-elles humanitaires, ne vous laissant d’autre choix que de paraître aux yeux de tous comme un salaud, ou aux siens comme un imbécile qui s’est fait avoir, autrement dit lorsqu’ils refusent de se soumettre aux multiples et quasi infinies manifestations du « kitsch » – « l’accord catégorique avec l’être », une certaine manière de prendre le monde au sérieux et de lui accorder sa bénédiction -, que font-ils sinon nous délivrer des faux-semblants, des pieux mensonges et des impostures qui se drapent dans les voiles de la morale, de la vérité, de la justice universelle ou de la générosité ?
Ce Kundera-là est, à n’en pas douter, un moraliste, à l’instar du lucide pourfendeur des fausses vertus et autres mystifications que fut, en son temps, La Rochefoucauld. Et pas plus que ce-dernier ne nous invite (à la différence de Pascal) à quelque rédemption spirituelle, l’ironie mélancolique et comique de Kundera n’ouvre à aucune conversion vers une existence qui serait plus authentique, la vie dans la vérité, par exemple, faite de responsabilité et de fidélité à soi, telle que Vaclav Havel, l’autre grand figure de la culture tchèque contemporaine, l’oppose à la vie dans le mensonge. Face au grand jeu de dupes, à la fois social et métaphysique, les héros kundériens – mais il serait plus exact de parler à leur propos d’anti-héros – revendiquent le droit de faire défection, de suivre une voie latérale, d’opérer ce que François Ricard appelle « un pas de côté », une conversion, s’il faut conserver le terme, qui est une « conversion athée », une sorte de dégrisement qui conduit à la déchéance sociale et à l’exil. Tomas refuse de signer la rétraction qu’on lui demande et de chirurgien réputé se retrouve laveur de carreau ; le savant tchèque dans La lenteur, c’est un travail d’ouvrier dans le bâtiment que lui vaut sa trop grande liberté. Mais cette existence est en réalité, et contre attente, plus simple et plus heureuse : « Il se souvient des temps où, avec ses copains du bâtiment, il allait après le boulot se baigner dans un petit étang derrière le chantier. A vrai dire, il était alors cent fois plus heureux qu’il ne l’est aujourd’hui dans ce château. Les ouvriers l’appelaient Einstein et l’aimaient » [La lenteur, p. 113].
Enfin à l’écart d’un monde enchanté, tous rencontrent le chemin paisible d’un certain accord avec eux-mêmes, retrouvant les bonheurs simples de la vie d’avant la modernité, où l’homme ne se prétendait pas « maître et possesseur de la nature », et avait lien avec les autres, avec la nature, avec les animaux aussi. Rien ne justifie plus ces dénonciations « sataniques », qu’évoque François Ricard*, d’une société où les hommes sont gouvernés par l’illusion et le mensonge, la fausse innocence et la haine. Là, au contraire, se rencontre la possibilité de la compassion, la bonté sur laquelle se clôt, dans des pages d’une beauté bouleversante et poignante, L’insoutenable légèreté de l’être, lorsque le narrateur évoque la tendresse avec laquelle Tomas et Tereza accompagnent la mort de leur chien, Karénine : « La vraie bonté de l’homme ne peut se manifester en toute pureté et en toute liberté qu’à l’égard de ceux qui ne représentent aucune force. Le véritable test moral de l’humanité (le plus radical, qui se situe à un niveau si profond qu’il échappe à notre regard), ce sont ses relations avec ceux qui sont à sa merci : les animaux. Et c’est ici que s’est produite la faillite fondamentale de l’homme, si fondamentale que toutes les autres en découlent » [L’insoutenable légèreté de l’être, p. 420]  »

 

Le coronavirus ou la liberté retrouvée ? par M.Terestchenko

Un récent article d’un de mes professeurs de philo que j’apprécie.

 

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par Michel Terestchenko, philosophe en date du 18 mars 2020, original ici.

Le coronavirus ou la liberté retrouvée ?

La situation présente conduit, on le voit au vide des rues, au silence des villes, au confinement forcé dans l’espace restreint de notre habitation, à une restriction, inimaginable hier encore, de nos libertés fondamentales. Cependant, nul n’en conteste les raisons et la nécessité, de sorte que ces mesures ne remettent pas en cause, du moins pas pour l’instant, le régime démocratique dans lequel nous vivons. Mais pourquoi donc, après tout ?
Etonnamment parce qu’avec la pandémie, c’est la liberté retrouvée. Les contraintes qui hier encore se présentaient comme inexorables, celles de la rigueur budgétaire, les lois de l’économie qui encadraient les politiques publiques et l’activité des entreprises sont, tout d’un coup, balayées au profit de décisions politiques commandées par les circonstances et la nécessité, alors que l’histoire humaine présente à nouveau un visage tragique et que l’imprévisibilité des événements n’a jamais été aussi inquiétante.
La nécessité sanitaire, à la différence de la nécessité économique, n’annule pas la liberté de la décision politique. Tout au contraire : plus rien n’est impossible lorsqu’il s’agit de faire face collectivement, et comme il convient, à l’insidieuse propagation du mal. Grand retour de Machiavel ! Éclairés par les scientifiques, ce sont les politiques qui prennent les mesures appropriées, non les décideurs économiques.
Nous sommes peut-être confinés mais les portes s’ouvrent et nous retrouvons, alors que l’inquiétude règne et que la mort se répand alentour, le sens de ce qui compte, le rapport au temps qui n’est plus celui de l’immédiateté, la relation avec nos proches et, à distance, ce sont des formes de vie plus humaines qui se retrouvent. Quel paradoxe ! Quel changement radical de paradigme !
Il restera demain à mettre cette liberté retrouvée en situation d’urgence, ces moyens financiers colossaux, au service de l’environnement.. Nous savons que c’est nécessaire et désormais que c’est possible. Nous n’aurons vraiment plus aucune excuse !
Nous ne devrons, cependant, jamais perdre de vue notre devoir de vigilance. Le grand danger qui nous guette, dans les mois et les années à venir, est le retour d’un autoritarisme consenti, suscité par les situations d’exception. Hier le terrorisme, aujourd’hui la crise sanitaire, demain la catastrophe écologique. Le retour du politique n’est jamais sans risque ni péril.
Reçu second à l’agrégation de philosophie en 1981 (premier à l’écrit), après voir été diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris, Michel Terestchenko est également docteur-ès-lettres de l’université Paris 4 Sorbonne. Il enseigne comme maître de conférences de philosophie à l’Université de Reims et à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, où il dispense des cours d’enjeux de la philosophie politique et d’éthique et politique.

ARTE : « Des bourreaux aux mains propres »

Un excellent documentaire sur l’être humain : la question de la violence, de la soumission, de la torture et de la démocratie.

Un documentaire d’Auberi Edler (France, 2019, 57mn), diffusé sur Arte le 26 nov 2019.

 » Système institutionnalisé. « On s’est habitué à l’idée qu’il serait moralement acceptable de ne reculer devant rien pour se sentir en sécurité », analyse Rebecca Gordon, professeure de philosophie à l’université de San Francisco. Du passé esclavagiste des États-Unis à l’usage, par d’anciens soldats devenus policiers, de techniques barbares à l’encontre des migrants hispaniques, ce documentaire, associant archives, éclairages de spécialistes et de témoins (historiens, avocats, anciens interrogateurs, victimes…), montre comment la torture s’est pernicieusement ancrée dans les mentalités américaines, au détriment des valeurs démocratiques.

Comment, au nom de la peur de l’ennemi communiste puis de la lutte contre le terrorisme, la culture de la torture s’est imposée aux États-Unis. Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Américains, impressionnés par la capacité supposée des autorités soviétiques à extorquer des aveux fabriqués de toutes pièces lors de procès spectacles, s’intéressent au lavage de cerveau. Avec la complicité d’universitaires et de médecins sans scrupules, la CIA cherche alors à élaborer les techniques susceptibles de briser l’esprit humain sans laisser de traces physiques. Pendant que le psychiatre Ewen Cameron expérimente sur ses patients, à leur insu, un programme associant électrochocs, cure de sommeil ou privation sensorielle, le neurologue Harold Wolff et le neuropsychologue Donald Hebb définissent pour la CIA les deux principes fondateurs de la torture psychologique, codifiée en 1963 dans le « manuel d’interrogatoire Kubark » : la douleur auto-infligée, utilisée par le KGB, consistant à imposer à l’individu la station debout ou une position figée ; et la privation sensorielle, qui conduit rapidement à une déficience mentale grave. Les célèbres expériences de Milgram et de Zimbardo, qui ont montré l’influence du contexte dans le développement de comportements inhumains, et, plus tard, la série à succès 24 heures chrono inspireront elles aussi l’armée et les renseignements américains. De Guantánamo à Abou Ghraib, la guerre contre le terrorisme a ainsi mené à des dérives d’une cruauté indicible, dont seuls les exécutants directs ont eu à répondre devant la justice. « 

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