Etienne Klein : « Les résultats de la science ne se décident pas par le recours à des sondages »

Entretien

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La crise sanitaire actuelle pose la question de la place de la science dans notre société. Physicien, philosophe des sciences français et grand vulgarisateur, Etienne Klein s’y attelle.

Depuis quelques décennies, « le désir de véracité et la suspicion à l’égard de la vérité » ont « contribué à affaiblir le crédit des scientifiques, en même temps qu’[ils ont] universalisé la suspicion à l’endroit de toutes les formes d’expressions institutionnelles », déplore le physicien Etienne Klein, dans un « tract de crise », mis en ligne par Gallimard le 31 mars dernier, intitulé Je ne suis pas médecin, mais.. Le scientifique ne désespère néanmoins pas. Selon lui, « cela n’a rien de certain, mais par son ampleur et sa radicalité, la pandémie en cours éclairera sans doute d’une lumière neuve les relations ambivalentes que notre société entretient avec les sciences et la recherche. » Ainsi, la crise pourrait finir « par gommer en nos esprits l’idée que les connaissances scientifiques seraient toujours superficielles et arbitraires, de simples opinions collectives d’une communauté particulière, sans le moindre lien avec la réalité ». Entretien.


Marianne : Pourquoi avoir écrit ce tract ?

Etienne Klein : On m’a proposé de le faire, j’ai donc cherché une idée. Quand je suis rentré de l’étranger, le 26 mars, j’ai découvert peu à peu ce qui se disait en France, aussi bien sur les réseaux sociaux que dans les interventions de personnages publics. Je ne voulais pas parler du confinement en tant que tel, parce que le sujet était déjà abondamment traité. J’avais été frappé de lire quelques tweets d’hommes ou de femmes politiques, dont le propos commençait par la phrase que j’ai finalement choisie pour titre de mon tract : « Je ne suis pas médecin, mais je pense que ». En clair, ils se présentaient comme des personnes incompétentes en médecine, ce qui était parfaitement honnête de leur part, puis continuaient en parlant comme s’ils étaient au contraire des « sachants », expliquant doctement et fermement ce qu’il fallait faire ou penser de tel ou tel traitement, de telle ou telle mesure préventive.

Ce matin [6 avril – ndlr], j’ai été attaqué par un blog au motif que mon texte serait une charge contre le professeur Raoult – ce qui n’était nullement le cas, il suffit de me lire… – et que selon moi les tests de dépistage ne serviraient à rien. Accusation fausse et évidemment ridicule ! J’ai simplement voulu rappeler grâce à un exemple que l’épidémiologie n’est pas une affaire aussi simple qu’on le croit. Le cas d’école était le suivant : un taux de malades faible dans la population (une personne sur 1.000) et un test de dépistage dont la fiabilité est de 95% : toutes les personnes malades sont positives (il n’y a pas de « faux négatifs »), mais sur cent personnes non malades, il y en a 95 qui sont négatives au test et cinq qui sont des « faux positifs », c’est-à-dire qui sont positives alors qu’elles ne sont pas malades. Dans ce cas-là – dont je précise qu’il n’a rien à voir avec la situation que nous connaissons avec le coronavirus -, la probabilité qu’une personne positive au test soit malade n’est que de 2 %, ce qui est très contre-intuitif (beaucoup de gens pensent spontanément que cette probabilité est de 95 %).

Je suis bien sûr ultra-favorable aux tests, mais j’ai voulu montrer sur un cas simple que la question de leur fiabilité est cruciale. Dans mon exemple, une personne positive a 98 chances sur 100 de ne pas être malade, ce qui rend le test fort peu utile ! Ce résultat montre tout bêtement qu’il arrive à notre cerveau d’être victime de biais cognitifs. Reconnaissez qu’il n’y a là rien de bien nouveau sous le soleil.

J’ajoute que je n’ai aucun avis sur le professeur Raoult, que je ne connais pas, ni sur l’hydroxychloroquine. J’attends patiemment que les recherches en cours disent s’il s’agit ou non d’un traitement efficace et sans danger. Car ce sont les études en cours qui trancheront la question, non les opinions des personnages que j’évoquais tout à l’heure, qui parlent comme s’ils connaissaient déjà la réponse.

La science est républicaine, au sens où elle est « affaire publique »

Selon les sondages, les Français sont majoritairement favorables à Didier Raoult et ils sont 59 % à penser que l’hydroxychloroquine est efficace. Estimez-vous qu’ils ne devraient pas prendre part à ce débat ?

Ce sont de bien curieux sondages, qui disent beaucoup de choses de nos opinions collectives, mais rien de l’efficacité thérapeutique de l’hydroxychloroquine. Ou alors, faudrait-il considérer qu’elle est efficace à 59 % ? Entendons-nous bien : il me paraît extrêmement sain que les Français s’intéressent à ce sujet, s’interrogent, posent des questions, interpellent les chercheurs, car l’enjeu est crucial. Au passage, on pourrait en profiter pour expliquer ce qu’est un protocole de recherche, comment on mesure l’effet placebo, etc., ce qui ferait voir la complexité de l’affaire. On pourrait aussi expliquer la différence qu’il y a entre coïncidence, corrélation et causalité : vous m’accorderez que ce n’est pas parce qu’il y a des grenouilles après la pluie qu’on a le droit de dire qu’il a plu des grenouilles…

La science est républicaine, au sens où elle est « affaire publique ». Dans une République digne de ce nom, les connaissances, notamment scientifiques, doivent pouvoir circuler à l’air libre, se répandre et s’enseigner sans rencontrer trop d’obstacles. Mais les résultats de la science ne se décident pas par le recours à des sondages. Imaginez qu’on ait organisé en octobre 1905 un sondage sur la théorie de la relativité qu’Einstein venait de publier. La majorité des gens – y compris des physiciens ! – auraient sans doute voté contre…

Je suis bien sûr conscient qu’il y a aussi des zones grises, où la vérité est ambivalente. Mais de là à laisser entendre que croyances et connaissances se valent, qu’une connaissance ne serait jamais que la croyance d’une communauté particulière, il y a un pas que je ne me résous pas à franchir. D’autant que cet amalgame donne une prime à celui qui crie le plus fort et se montre le plus, notamment sur les réseaux sociaux.

Je ne dis pas que la science n’est réservée qu’aux experts.

Si la science n’est réservée qu’aux experts, cela ne pose-t-il pas un problème démocratique ?

Je ne dis pas que la science n’est réservée qu’aux experts, mais qu’il faut au moins s’y intéresser un peu si l’on veut y participer de façon pertinente. J’ai d’ailleurs passé une grande part de mes loisirs à tenter de la transmettre et à la discuter avec le public le plus large possible. Et je viens de rappeler qu’à mon avis, toutes les personnes ont le droit de poser des questions, de s’interroger, d’émettre des avis. Mais avoir un avis n’équivaut à connaitre la vérité, et Twitter n’a pas vocation à concurrencer Nature.

Ce que je crains, c’est que Nietzsche ait eu un peu trop raison. En 1878, dans Humain, trop humain, il a écrit un chapitre intitulé « L’avenir de la science ». On y trouve cette phrase : « Le goût du vrai va disparaître au fur et à mesure qu’il garantira moins de plaisir ; l’illusion, l’erreur, la chimère vont reconquérir pas à pas, parce qu’il s’y attache du plaisir, le terrain qu’elles tenaient autrefois. » Nous déclarons aimer la vérité, ce qui est ma foi très bien, mais cela n’implique pas de déclarer vraies les idées que nous aimons !

A quoi serait due cette confusion entre croyance et vérité ? Aux médias ? Aux chaînes d’info en continu ? Aux réseaux sociaux ?

J’insiste sur le fait que les experts ne doivent pas être les seuls à parler, d’autant qu’ils ne sont pas toujours d’accord entre eux à propos des questions qui font encore débat. Dans ces cas-là, il arrive que les gens s’engueulent, et c’est normal, jusqu’au moment où un bout de réel finit par parler et tranche la question, ce qui en pose ensuite d’autres, etc. Par exemple, vous constatez qu’il n’y a plus de disputes à propos de la rotondité de la Terre ou de l’existence de l’atome. Quoique (rires).

Il ne faudrait pas trop noircir le tableau.

Le problème vient en partie de ce qu’aujourd’hui circulent dans les mêmes canaux de communication des éléments qui ont des statuts cognitifs très différents : il peut s’agir de connaissances, de croyances, d’informations, de commentaires, d’opinions, de bobards… Leur juxtaposition médiatique fait que leurs statuts se contaminent ou s’amalgament : les connaissances passent pour des croyances, les opinions pour des informations, etc.

Pensez-vous que les Français manquent de culture scientifique ? Comment celle-ci pourrait progresser ?

Je fais de la vulgarisation depuis des années. Au début, je pensais qu’il suffisait de clarifier les choses qu’on a à dire – sans jamais les simplifier – pour empêcher les malentendus. Mais je me suis peu à peu rendu compte qu’il y a toute sorte de biais cognitifs qui font que même ce qui est énoncé clairement peut être mal compris. Je le vois avec mes étudiants. Je peux avoir le sentiment d’avoir été ultra-pédagogue, et me rendre compte en corrigeant les copies que… non !

Les Français sont-ils plus incompétents en la matière que les autres ? Je n’en sais rien. Je pense toutefois qu’il ne faudrait pas trop noircir le tableau. Car en vérité, il y a beaucoup de choses que nous savons tous : par exemple que la Terre tourne autour du Soleil, qui lui-même tourne autour du centre de la galaxie ; que les espèces vivantes évoluent ; que l’univers est en expansion, etc.

Mais saurions-nous raconter quand, comment et par qui ces découvertes ont été établies ? Pourrions-nous expliciter les arguments qu’elles ont fait se combattre ? Serions-nous capables d’expliquer comment certaines thèses ou certains faits sont parvenus à convaincre, à clore les discussions ? Reconnaissons humblement que non, nous ne savons pas répondre à ces questions. Or, cette mauvaise connaissance que nous avons de nos connaissances nous empêche de dire ce par quoi elles se distinguent de simples croyances. Pour tenter d’améliorer la situation, j’ai fondé une nouvelle collection chez Humensciences intitulée « Comment a-t-on su ? » Il s’agit d’expliciter comment, au cours de l’histoire des idées, certaines connaissances scientifiques sont devenues telles.

 

 

« Voyage au bout de l’ennui » par Nicolas Krastev-McKinnon

Paru dans la revue Esprit, Avril 2020 – original ici.

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Un homme qui dort de Georges Perec et Bernard Queysanne (1974)

 

 » Confinés, nous goûtons à une temporalité neuve, que nous avions fuie, par dégoût ou par crainte, nous empressant vers des tâches dites impérieuses, plongeant dans le gouffre des divertissements continus. Mais ce temps d’arrêt ne peut-il pas constituer une épreuve vivifiante ?  »

 

« Dévasté par l’ennui : ce cyclone au ralenti[1]», déplore Emil Cioran. Avant lui, Charles Baudelaire met en garde contre un « monstre délicat » :

« Dans la ménagerie infâme de nos vice

Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde

Quoiqu’il ne pousse ni grands gestes ni grands cris,

Il ferait volontiers de sa terre un débris

Et dans un bâillement avalerait le monde ; C’est l’Ennui[2] ! »

Pareillement effrayées par ce spectre aux contours indéterminés, nos sociétés modernes ont, semble-t-ils, érigé un modèle de vie au sein duquel l’ennui n’aurait pas droit de cité. Par nécessité ou par amour du mouvement, l’activité est reine. Happés par l’immédiateté, nous voulons faire, et ne supportons pas de laisser couler des heures dont l’on ne retire rien. Dans le même temps, l’hyper-connexion, médiatisant le quotidien à outrance, montre l’incessant ébranlement de ce qui nous entoure, nous incitant à nous mettre en mouvement.

Pourtant, l’ennui existe toujours et surgit au sein de réalités diverses. Il y a ceux, par exemple, qui s’ennuient par défaut. Désœuvrés, en manque d’occupation, de contenu, ils l’éprouvent sur le mode de la de la stérilité et du vide. D’autres, paradoxalement, s’ennuient dans l’excès : c’est que ni la surcharge de travail, ni l’affairement constant, ne semblent protéger de son goût amer – qui, en ce cas, fait suite à une incapacité à motiver l’action. L’ennui est alors dépréciation de ce qui est, et idéalisation de ce qui pourrait – ou devrait – être. L’ennui, loin d’être réservé à l’inoccupé, ne dépend donc pas d’un contenu objectif, mais toujours de la teinte que l’individu donne à son expérience, de l’appréhension intime des vécus quotidiens.

Tandis que le personnel hospitalier redouble d’énergie pour affronter une crise sanitaire inédite, une grande majorité de la population, confinée, fait l’expérience d’un quotidien ralenti et comme désarticulé. Cioran, encore, s’interrogeait sur les conséquences d’un tel scénario : « Si les après-midi dominicales étaient prolongées pendant des mois, où aboutirait l’humanité, émancipée de la sueur, libre du poids de la première malédiction ? L’expérience en vaudrait la peine[3]. »

Au travers d’un bref parcours de considérations philosophiques et de descriptions littéraires sur l’ennui, nous aimerions montrer qu’il peut tout à la fois être, en même temps qu’une épreuve intime et douloureuse du temps, un voyage aux confins de soi et du monde.

La ruine du temps

Les mesures de confinement ont, de manière spectaculaire, obligé les individus à se retirer des interactions scolaires, sociales et économiques. Nous sommes – les moins utiles à la lutte contre le virus – en pause, en marge, à distance de nos anciennes occupations. Les semaines à venir semblent dénuées de perspectives, de projets : nous voilà entrés dans une spirale négative et anxiogène. Cette suspension du cours des choses, aussi tragique soit-elle, permet de saisir la contingence et la fragilité du monde : « La réalité est une création de nos excès, de nos démesures et de nos dérèglements. Un frein à nos palpitations : le cours du monde se ralentit ; sans nos chaleurs, l’espace est de glace. Le temps lui-même ne coule que parce que nos désirs enfantent cet univers décoratif que dépouillerait un rien de lucidité. Un grain de clairvoyance nous réduit à notre condition primordiale : la nudité[4]. »

La « distanciation sociale » a drastiquement ralenti les cadences effrénées de la mondialisation. Les uns après les autres, les événements sociaux et culturels – nos précieux divertissements – sont annulés : les jours se désemplissent, le bruit et la fureur de nos vies surchargées s’apaisent. Le monde est émondé. Nous pouvons faire l’expérience de l’ennui : « L’ennui est l’écho en nous du temps qui se déchire […] la révélation du vide, le tarissement de ce délire qui soutient – ou invente – la vie[5]» Cioran décrit l’ennui comme la traversée d’un temps où plus rien ne se passe, où aucun événement ne couvre sa désastreuse mélodie. Et l’auteur roumain de conclure : « L’ennui nous révèle une éternité qui n’est pas le dépassement du temps, mais sa ruine ; il est l’infini des âmes pourries faute de superstitions : un absolu plat où rien n’empêche plus les choses de tourner en rond à la recherche de sa propre chute. La vie se crée dans le délire et se défait dans l’ennui[6]. »

Confinés, nous goûtons à une temporalité neuve, que nous avions fuie, par dégoût ou par crainte, nous empressant vers des tâches dites impérieuses, plongeant dans le gouffre des divertissements continus. Mais ce temps d’arrêt et de réclusion ne peut-il pas constituer, à certains égards, une épreuve vivifiante, voire salvatrice ?

Ta vie annulée

Dans Un homme qui dort, Georges Perec décrit le renoncement total et définitif d’un étudiant à la vie et au désir : « Ce sera devant toi, au fil du temps, une vie immobile, sans crise, sans désordre : nulle aspérité, nul déséquilibre. Minute après minute, heure après heure, jour après jour, saison après saison, quelque chose va commencer qui n’aura jamais de fin : ta vie végétale, ta vie annulée[7]»

Cette « vie annulée » rappelle « l’absolu plat » de Cioran : le pâle héros est un démissionnaire, un parasite heureux qui apprend, heure après heure, « la transparence, l’immobilité et l’inexistence[8] ». Confiné volontaire, il fait l’expérience d’un ennui terminal. Perec fantasme un homme complètement désintéressé, en marge des impératifs contemporains : « Tu dois oublier d’espérer, d’entreprendre, de réussir, de persévérer[9]. » L’homme endormi de Perec ne produit rien, se déleste de tout projet, de tout esprit d’entreprise. Il se coule dans un temps intérieur, qui n’est plus celui que le monde lui dicte. Le roman de Perec est une critique sévère du discours exigeant que chaque instant soit employé, exploité, productif. L’ennui dans lequel s’abîme le personnage de Perec est improductif, stérile et pourtant jouissif : « Tu vis dans une bienheureuse parenthèse, dans un vide plein de promesse et dont tu n’attends rien. Tu es invisible, limpide, transparent[10]. »

Hors de tout projet concret, l’homme ennuyé accède à une conscience augmentée, totale, condensée, du monde, dans une heureuse indifférenciation. En attendant que le cours du monde reprenne, l’ennui est toujours disponible, toujours imprévisible. Voyager au bout de l’ennui, en éprouvant le temps démotivé passer à travers soi, c’est réapprendre la joie des heures qui s’étirent et construire, loin du fracas quotidien, un tempo intime.

 

Notes

[1] Emil Cioran, Aveux et Anathèmes, Paris, Gallimard, 1986.

[2] Charles Baudelaire, préface aux Fleurs du mal (1857).

[3] Emil Cioran, Précis de décomposition, Paris, Gallimard, 1949, p. 37.

[4] Ibid., p. 24.

[5] Ibid., p. 25.

[6] Ibid., p. 24.

[7] Georges Perec, Un homme qui dort, Paris, Gallimard, 1967, p. 52.

[8] Ibid., p. 60.

[9] Ibid., p. 54.

[10] Ibid., p. 77.

 

 

Nicolas Krastev-McKinnon

Elève à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon, il étudie la littérature et la philosophie. Assistant de rédaction à la Revue Esprit (2019).

Le coup de gueule du philosophe André Comte-Sponville sur l’après-confinement

par France Inter publié le

Le célèbre philosophe, auteur du « Petit traité des grandes vertus » (Seuil), André Comte-Sponville a publié une vingtaine d’ouvrages et a partagé dans « Grand Bien Vous Fasse » son sentiment quelque peu alarmiste quant à la société de l’après-confinement.

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« La mort fait partie de la vie »

André Comte-Sponville : « Il faut d’abord se rappeler que l’énorme majorité d’entre nous ne mourra pas du coronavirus. J’ai été très frappé par cette espèce d’affolement collectif qui a saisi les médias d’abord, mais aussi la population, comme si tout d’un coup, on découvrait que nous sommes mortels. Ce n’est pas vraiment un scoop. Nous étions mortels avant le coronavirus, nous le serons après.

Montaigne, dans Les Essais, écrivait :

Tu ne meurs pas de ce que tu es malade, tu meurs de ce que tu es vivant.

Autrement dit, la mort fait partie de la vie, et si nous pensions plus souvent que nous sommes mortels, nous aimerions davantage encore la vie parce que, justement, nous estimerions que la vie est fragile, brève, limitée dans le temps et qu’elle est d’autant plus précieuse. C’est pourquoi l’épidémie doit, au contraire, nous pousser à aimer encore davantage la vie.

Et puis, André Comte-Sponville note que l’énorme majorité d’entre nous mourra d’autres choses que du coronavirus. Il faut quand même rappeler que le taux de mortalité, les experts en discutent toujours, mais c’est un ou deux pour cent. Sans doute moins quand on aura recensé tous les cas de personnes contaminées qui n’ont pas de symptômes« .

« Est-ce la fin du monde ? »

André Comte-Sponville : « C’est la question qu’un journaliste m’a récemment posée. Vous imaginez ? Un taux de létalité de 1 ou 2 %, sans doute moins, et les gens parlent de fin du monde. Mais c’est quand même hallucinant.

Rappelons que ce n’est pas non plus la première pandémie que nous connaissons.

On peut évoquer la peste, au XIVe siècle, qui a tué la moitié de la population européenne. Mais on a rappelé récemment dans les médias, à juste titre, que la grippe de Hong Kong dans les années 1960 a fait un million de morts. La grippe asiatique, dans les années 1950, a tué plus d’un million de personnes. Autant dire beaucoup plus qu’aujourd’hui dans le monde. On en est à 120 000 morts. En France, les 14 000 morts est une réalité très triste, toute mort est évidemment triste mais rappelons qu’il meurt 600 000 personnes par an en France. Rappelons que le cancer tue 150 000 personnes en France.

En quoi les 14 000 morts du Covid-19 sont-ils plus graves que les 150 000 morts du cancer ? Pourquoi devrait-je porter le deuil exclusivement des morts du coronavirus, dont la moyenne d’âge est de 81 ans ? Rappelons quand même que 95 % des morts du Covid-19 ont plus de 60 ans.

Je me fais beaucoup plus de souci pour l’avenir de mes enfants que pour ma santé de septuagénaire.

« Attention à ne pas faire de la santé la valeur suprême de notre existence »

André Comte-Sponville : « Il fallait évidemment empêcher que nos services de réanimation soient totalement débordés. Mais attention de ne pas faire de la médecine ou de la santé, les valeurs suprêmes, les réponses à toutes les questions. Aujourd’hui, sur les écrans de télévision, on voit à peu près vingt médecins pour un économiste.

C’est une crise sanitaire, ça n’est pas la fin du monde.

Ce n’est pas une raison pour oublier toutes les autres dimensions de l’existence humaine.

  • La théorie du « pan-médicalisme » 

André Comte-Sponville : « C’est une société, une civilisation qui demande tout à la médecine. En effet, la tendance existe depuis déjà longtemps à faire de la santé la valeur suprême et non plus de la liberté, de la justice, de l’amour qui sont pour moi les vraies valeurs suprêmes. 

L’exemple que je donne souvent c’est une boutade de Voltaire qui date du XVIIIe siècle, Voltaire écrivait joliment :

J’ai décidé d’être heureux parce que c’est bon pour la santé.

Eh bien, le jour où le bonheur n’est plus qu’un moyen au service de cette fin suprême que serait la santé, on assiste à un renversement complet par rapport à au moins vingt-cinq siècles de civilisation où l’on considérait, à l’inverse, que la santé n’était qu’un moyen, alors certes particulièrement précieux, mais un moyen pour atteindre ce but suprême qu’est le bonheur.

Attention de ne pas faire de la santé la valeur suprême. Attention de ne pas demander à la médecine de résoudre tous nos problèmes. On a raison, bien sûr, de saluer le formidable travail de nos soignants dans les hôpitaux. Mais ce n’est pas une raison pour demander à la médecine de tenir lieu de politique et de morale, de spiritualité, de civilisation.

Attention de ne pas faire de la santé l’essentiel. Un de mes amis me disait au moment du sida : « Ne pas attraper le sida, ce n’est pas un but suffisant dans l’existence« . Il avait raison. Eh bien, aujourd’hui, je serais tenté de dire : « Ne pas attraper le Covid-19 n’est pas un but suffisant dans l’existence« .

Comment essayer de contrebalancer les inégalités après le confinement ?

André Comte-Sponville : « Comme hier, en se battant pour la justice, autrement dit en faisant de la politique.

Personne ne sait si l’épidémie ne va pas revenir tous les ans auquel cas je doute qu’on ferme toutes nos entreprises pendant trois mois chaque année.

Arrêtons de rêver que tout va être différent, comme si ça allait être une nouvelle humanité.

Depuis 200 000 ans, les humains sont partagés entre égoïsme et altruisme. Pourquoi voulez-vous que les épidémies changent l’humanité ? Croyez-vous qu’après la pandémie, le problème du chômage ne se posera plus ? Que l’argent va devenir tout d’un coup disponible indéfiniment ? Cent milliards d’euros, disait le Ministre des Finances mais il le dit lui-même, « c’est plus de dettes pour soigner plus de gens, pour sauver plus de vie ». Très bien. Mais les vies qu’on sauve, ce sont essentiellement des vies de gens qui ont plus de 65 ans. Nos dettes, ce sont nos enfants qui vont les payer.

Le Président, pour lequel j’ai beaucoup de respect, disait « la priorité des priorités est de protéger les plus faibles ». Il avait raison, comme propos circonstanciel pendant une épidémie. Les plus faibles, en l’occurrence, ce sont les plus vieux, les septuagénaires, les octogénaires.

Ma priorité des priorités, ce sont les enfants et les jeunes en général.

Et je me demande ce que c’est que cette société qui est en train de faire de ses vieux la priorité des priorités. Bien sûr que la dépendance est un problème majeur, mais nos écoles, nos banlieues, le chômage des jeunes, sont des problèmes, à mon avis encore plus grave que le coronavirus, de même que le réchauffement climatique, la planète que nous allons laisser à nos enfants.

Le réchauffement climatique fera beaucoup plus de morts que n’en fera l’épidémie du Covid-19.

Ça n’est pas pour condamner le confinement, que je respecte tout à fait rigoureusement. Mais c’est pour dire qu’il n’y a pas que le Covid-19 et qu’il y a dans la vie et dans le monde beaucoup plus grave que le Covid-19« .

Aller plus loin

🎧 RÉÉCOUTER – L’émission Grand Bien Vous Fasse : Le regard d’André Comte-Sponville, thérapie existentielle d’Irvin Yalom, vie quotidienne au temps du Covid-19

🎧 LIRE – André Comte-Sponville, Petit traité des grandes vertus (Seuil)

 

Les Rendez-Vous Philo de Michel Terestchenko – conférences en ligne

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La société française a été traversée par de puissants mouvements sociaux dont une des raisons premières est le sentiment que la société dans laquelle nous vivons cautionne des inégalités qui sont profondément injustes. Mais quels seraient les principes d’une société juste ? Serait-il possible de trouver des modalités pour se mettre d’accord sur de tels principes ? Tel est le défi que relève John Rawls dans Théorie de la justice (1971), un des ouvrages les plus importants de la philosophie contemporaine, bien trop peu connu en France, alors qu’il a soulevé des débats considérables dans le monde anglo-saxon depuis plus de 40 ans. Une des réflexions critiques contemporaines les plus fécondes vient de ce qu’on appelle la doctrine des « capabilités » développée par Amartya Sen et Martha Nussbaum. On s’efforcera de présenter les idées et les enjeux principaux de ces débats passionnants qu’il est essentiel de connaître pour mieux comprendre les difficultés auxquelles notre société est confrontée.

 

Michel Terestchenko est l’auteur de nombreux ouvrages de philosophie dont « Un si fragile vernis d’humanité », ou « Du bon usage de la torture »

 

Pour participer à cette conférence en ligne, remplir le document suivant :

https://docs.google.com/forms/d/1bT7whcgZyuQywDJ1In2H83VDCWOJ-E3e0PYPaB9hMMo/viewform?edit_requested=true

 

Lettre d’information de la Fédération Française des Psychologues et de Psychologie (FFPP)

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Unis et solidaires, les psychologues sont présents. #psychoenaction

La politique de la FFPP s’est toujours engagée dans la défense du titre unique, la pluralité des approches et la réglementation de notre déontologie.

Aujourd’hui, il s’agit plus que jamais de rester unis. Que les psychologues s’engagent dans l’action, sur le terrain, ou chez eux, dans le maintien d’un lien, qu’ils soient en libéral, subissant de plein fouet les répercussions économiques des mesures de confinement, qu’ils souhaitent répondre bénévolement sur des plateformes téléphoniques, la FFPP veut leur apporter un soutien fédératif. Régulièrement, nous communiquerons sur l’avancée des groupes de travail, des dossiers et des engagements collectifs avec d’autres organisations pour en témoigner.

Notre dossier COVID a été mis en ligne le 31 mars : en cette fin de semaine l’ensemble des dossiers ont donné lieu à 30 000 consultations : il répondait à un véritable besoin. Nous procéderons en début de semaine à une actualisation de nos données, aidés en cela par les nombreux messages d’encouragement et les contributions que nous avons reçus sur l’adresse, psychoenactionffpp@gmail.com, en adressant tous nos remerciements à leurs auteurs.

■ Nous avions proposé une Charte pour structurer les liens entre psychologues et plateformes. Suite à une concertation avec le SNP, nous avons ensemble fait évoluer cette charte pour en faire un outil adapté à une population plus large, ouvrant à une assise consolidée entre organisations de psychologues et contribuant par suite à des garanties plus assurées auprès de la population concernant les services des psychologues.

La FFPP invite les psychologues qui s’engagent sur des plateformes à nous faire part de leur signature de la charte et du dispositif qu’ils ont choisi, à l’adresse suivante psychoenactionffpp@gmail.com

■ Nous avons également rédigé un courrier commun avec le SNP adressé au Directeur Général de la santé pour l’interpeler sur deux propositions :

– la création d’une Cellule Nationale d’écoute psychologique, coordonnant les diverses plateformes existantes, avec une vigilance quant au niveau de qualification des psychologues ;

– l’intégration de représentants de la profession de psychologue dans les instances nationales de gestion de crise.

■ Sollicitée par la HAS, la FFPP a participé à la rédaction d’une fiche « Réponses rapides dans le cadre du COVID-19 – Prise en charge des patients souffrant de pathologies psychiatriques en situation de confinement à leur domicile ». La reconnaissance de la profession tient tant dans les occurrences du document – et donc dans la participation des psychologues dans l’offre de soins ambulatoire – que dans la citation de la FFPP en fin de document, faisant figurer les liens vers les sites des conseils nationaux professionnels (CNP), sociétés savantes, et organisations professionnelles.

Gladys MONDIÈRE & Benoît SCHNEIDER
Coprésidents de la Ffpp

 

Lien vers le site de la Fédération Française des Psychologues et de Psychologie (FFPP) : ici.

 

Charte d’engagement des psychologues qui souhaitent se porter volontaires sur des plateformes d’écoute :

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Lettre d’information du Syndicat National des Psychologues (SNP)

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Chers adhérents

La crise sanitaire due à la propagation mondiale du Covid-19 est sans précédent. Elle nous mobilise tous, touchés de près ou de loin par la maladie, devant veiller à respecter les gestes barrières pour empêcher la contamination, poursuivant notre travail de psychologue sur le terrain, en télétravail ou téléconsultations.

Vous trouverez ci-après les communiqués rédigés par les différentes commissions du SNP. Qu’elles soient ici remerciées, pour leur engagement, leurs recherches des textes liés aux implications de la crise sur les conditions de travail, leurs idées de bonnes pratiques, leurs témoignages quant aux modalités exceptionnelles de travail que les psychologues peuvent mettre en œuvre dans l’intérêt général. Ces remerciements vont également à nos deux secrétaires qui se mobilisent fortement dans les réponses aux mails, téléphones, publications ainsi qu’à nos militants en région.

Nous avons signé, avec la FFPP, une charte d’engagement des psychologues qui souhaitent se porter volontaires sur des plateformes d’écoute, en appui sur le code de déontologie des psychologues. Nous recommandons, entre autres, la plateforme BeMyPsy, qui apporte des garanties suffisantes et a tenu compte de nos remarques (vérification du numéro Adeli des psychologues, respect de l’anonymat et garantie de confidentialité, non marchandisation de la participation des psychologues bénévoles, application et respect du code de déontologie), ceci à défaut de pouvoir adhérer à un dispositif national mis en œuvre par la profession.

Nous avons adressé un courrier commun SNP-FFPP au Directeur général de la Santé, Jérôme Salomon, à qui nous avons proposé la création d’une Cellule Nationale d’écoute psychologique, coordonnant les diverses plateformes existantes, avec une vigilance quant au niveau de qualification des psychologues et l’intégration de représentants de la profession dans les instances nationales de gestion de crise.

L’élan solidaire et l’engagement professionnel dont témoignent bon nombre de psychologues sont à souligner. Ils constitueront un appui dans l’après-coup de l’urgence sanitaire et du confinement, où les psychologues, quel que soit leur champ d’exercice, seront au cœur de l’accompagnement des effets post-traumatiques.

En vous souhaitant la meilleure santé possible, bien cordialement

Annie Combet, Secrétaire générale du SNP

Lien vers le site du Syndicat National des Psychologues (SNP) : ici.

 

Charte d’engagement des psychologues qui souhaitent se porter volontaires sur des plateformes d’écoute :

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« Journal de confinement » par Wajdi Mouawad

Ouvert dès mardi 17 mars, Wajdi Mouawad, directeur de La Colline vous donne rendez-vous du lundi au vendredi à 11 heures pour un épisode sonore inédit de son journal d’un confinement, de sa propre expérience à ses errances poétiques : Une parole d’humain confiné à humain confiné. Une fois par jour des mots comme des fenêtres pour fendre la brutalité de cet horizon.

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“Il faut accepter une discipline extérieure à soi et se forger un petit exosquelette”, Miguel Benasayag

Propos recueillis par Cédric Enjalbert, Mis en ligne le 23/03/2020, original ici.

Que nous apprend la crise pandémique de notre fragilité ? Comment s’adapter à la solitude et à l’enfermement ? Le philosophe et psychanalyste Miguel Benasayag invite à imaginer d’ores et déjà l’après-confinement.

Miguel Benasayag est philosophe et psychanalyste, spécialiste de Spinoza, il est l’auteur, entre autres, de Passions tristes. Souffrance psychique et crise sociale (avec Gérard Schmit, La Découverte, 2003) et d’Éloge du conflit (avec Angélique Del Rey, La Découverte, 2007). Il a signé plusieurs ouvrages consacrés à la bioéthique , dont Cerveau augmenté, homme diminué (La Découverte, 2016), La Singularité du vivant (Le Pommier, 2017) et Fonctionner ou Exister ? (Le Pommier, 2018). Il travaille actuellement à la constitution d’une plateforme internationale de réflexion sur la question de l’épidémie.

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Comment vivez-vous le confinement ?

Miguel Benasayag : Je suis chez moi, à Paris, avec mes deux filles et ma compagne. Je n’ai pas peur mais je suis inquiet. Car cette crise a deux faces. Un aspect mondial, historique, social, mais aussi un aspect plus individuel. Les monstres se réveillent. Chacun projette sur la catastrophe ses propres inquiétudes. Avec l’enferment, le risque est grand de voir se défaire rapidement toutes nos structures. Soudain, nous sommes face à nous-mêmes comme dans une caricature de huis clos. Pour qui vit à plusieurs, l’enfer c’est les autres ; pour qui vit seul, l’enfer c’est soi-même.

“On ne sait pas combien de morts fera l’épidémie, mais soudain la réalité des corps malades ébranle la prétendue ‘réalité économique’”

Dans l’expérience du confinement comme de la mise à distance, le corps revient subitement au premier plan. 

À tous les projets culturels, solidaires mais aussi sanitaires, la seule réponse pour justifier un refus a été jusqu’à présent : « Oui, mais il y a la réalité. » Aux mêmes médecins et infirmiers que nous applaudissons aujourd’hui à 20 heures – j’ai été hospitalier pendant plus de trente ans – et qui alertaient sur la nécessité d’avoir des moyens, de petits gestionnaires répliquaient : « Oui, mais il y a la réalité ! » Nous avons vécu vingt-cinq ans de délire postorganique et transhumaniste. Nous avons créé nos avatars sur les réseaux. Il y a eu un oubli du corps. Dans le langage de Gilles Deleuze, nous parlerions de « déterritorialisation sauvage » : la dématérialisation de nos identités, l’arrachement des liens avec la nature et avec autrui, mais au profit de rien d’autre. Aujourd’hui, les corps souffrent tant que le roi est nu. On ne sait pas combien de morts fera l’épidémie, mais, soudain, la réalité des corps malades ébranle la prétendue « réalité économique ». Elle met au jour la démolition du système de santé en Italie, son effritement en France. Qu’est-ce qu’une médecine guidée par les seules préoccupations économiques, comme en Amérique latine ? Ce sont des gens qui meurent par manque de matériel et de personnel. Cependant, la crise est aussi une extraordinaire opportunité. Pour la première fois, la menace se matérialise au même moment, pour le monde entier.

S’agit-il vraiment d’un front commun ?

Je ne pense pas que nous soyons en guerre ou que le virus soit un ennemi. La pandémie n’est qu’une conséquence de la promiscuité entre les espèces et de la destruction de l’écosystème. Pas un accident. Penser ce dérèglement comme une guerre, c’est rester prisonnier des causes mêmes du problème. Il ne s’agit pas de vaincre mais de retrouver un équilibre. Il a fallu que des milliards de personnes se trouvent isolées pour découvrir combien l’être humain est un être de liens. Cet événement historique majeur offre une bifurcation : d’un côté, il invite à ne plus accepter la seule logique économique, à prendre en compte les individus, qui ne sont pas des « bruits » dans le système. Agir à partir de cette expérience serait très positif. Mais, de l’autre côté, les tenants du biopouvoir ont appris une chose : ils peuvent renvoyer six milliards d’individus chez eux, avec une servitude volontaire totale. Ce qui a rendu visible la menace comme un fait majeur, ce sont non pas les microscopes mais la mise en place d’un dispositif disciplinaire. L’après-confinement sera très délicat, et il se joue aujourd’hui.

Le confinement n’est-il pas une mesure légitime de santé publique ?

Je pose cette bifurcation comme un élément de complexité, sans manichéisme. On peut même regretter que le confinement n’ait pas été décidé plus tôt ! Mais le problème est que nous nous habituons à vivre sous la menace. Il fallait faire ce confinement, bien qu’obéir soit très anxiolytique, au sens où cela nous rassure, mais tout en nous endormant. Freud rappelle que pendant la guerre, il n’y a pas de névrose parce que, tout d’un coup, dans l’urgence, la situation devient binaire. Tout le monde sait où est le haut, où est le bas. La question ne se pose plus. Mais il faut rester vigilant.

Comment ? 

La crise révèle que la vie individuelle et la vie sociale sont deux faces d’une même pièce. Une brèche s’est ouverte, dont il faut profiter, en rappelant ce que je ne cesse d’écrire : nous sommes des êtres de lien, territorialisés, soudés à un monde commun. Deleuze encore écrit que les individus sont des îles dans la mer, mais que les îles sont des plis de la mer.

Cette expérience du commun est aussi une expérience de la fragilité. Comment y faire face ?

L’expérience du commun et de la fragilité sont des synonymes. Si j’appartiens au commun, je ne peux qu’expérimenter la fragilité de la vie. La fragilité n’est pas la faiblesse. Être fort ou faible est la problématique des individus isolés. En tant que papa, par exemple, je suis indissolublement lié à mes filles. Ma vie dépend de ce qui leur arrive. Ce lien me demande d’assumer une fragilité, qui accroît mon être.

“Pour ceux qui arriveront à ne pas se laisser dissoudre par l’enfermement, à s’ordonner malgré la souffrance, cette expérience deviendra un pilier dans leur existence”

Comment cultiver cette fragilité ?

J’ai été enfermé autrefois en Argentine, durant la dictature, et je ne peux pas m’empêcher de faire le lien avec la prison. Il y avait trois groupes : ceux qui étaient cassés et démolis ; les fanatiques, qui savaient où allait l’histoire ; enfin, un groupe informel constitué de tous ceux qui assumaient la vie en taule et une incertitude absolue. Personne ne savait qui sortirait, ni quand. Que s’est-il passé ? Nous avons décidé d’étudier. Ce n’était pas occupationnel. Il s’agissait de penser le possible de la situation. Pour beaucoup, l’enfermement sera difficile. À l’issue d’un ou deux mois d’isolement, les conséquences pour la santé mentale et physique risquent d’être sévères. Mais pour ceux qui arriveront à ne pas se laisser dissoudre, à ne pas céder aux pulsions phobiques ou à la dépression, pour ceux-là qui seront parvenus à s’ordonner malgré la souffrance, cette expérience deviendra peut-être un pilier dans leur existence.

Quelles sont vos recommandations ?

Il faut absolument veiller à un ordre du jour car, avec le confinement, progressivement le désir s’estompe. Ce qui semblait si intéressant à lire lorsque le temps manquait n’est plus si désirable lorsque le temps abonde. Tenir un emploi du temps dispense de se demander si l’envie est là. Ensuite, il faut accepter une discipline extérieure à soi, et se forger un petit exosquelette par un exercice à la fois mental et physique – il ne faut pas oublier le corps ! Ce squelette extérieur, sorte de carapace, nous garantit une structure, une unité psychique et corporelle quand notre quotidien ou notre environnement se délitent. Enfin, j’invite à faire attention : les réseaux sociaux sont une aide mais aussi un gouffre où se succèdent les images et les conversations sans but.

Quelle lecture conseillez-vous ?

La Peste [1947], d’Albert Camus. La dernière phrase dit en substance : tous ceux qui ne peuvent pas être des saints peuvent être des médecins. Agissons pour déployer les possibles. Spinoza le dit autrement dans l’Éthique [1677]. Il rappelle que notre puissance d’agir dépend de notre capacité à être affecté par le monde.

 

«Comment la philosophie peut nous aider à traverser cette épreuve», Michel Onfray

«Comment la philosophie peut nous aider à traverser cette épreuve»

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«La liberté c’est l’autonomie, l’art d’être à soi-même sa propre norme», estime Michel Onfray. Clairefond

 

GRAND ENTRETIEN – En cette période tragique et pendant ce long confinement, le penseur nous invite à lire les stoïciens. Et il nous fait partager sa passion pour les moralistes du Grand Siècle.

Par Alexandre Devecchio, p

 

Alexandre Devecchio / LE FIGARO. – En ces jours éprouvants pour tous, quels grands esprits conseillez-vous de lire? Quels penseurs lisez-vous vous-même actuellement?

Michel ONFRAY. – Pour penser la question du coronavirus, le mieux est d’avoir recours à Nietzsche, notamment à sa méthode généalogique. Le philosophe allemand aide en effet à penser la question des causalités dans une époque qui aime tant activer les catégories de la pensée magique. Les versions complotistes font rage, les lectures religieuses également: une invention du capital pour faire des bénéfices, une création des Américains pour supprimer la suprématie chinoise, voire un projet chinois, mais également, version du frère de Tariq Ramadan, une punition divine à cause du dérèglement des mœurs de notre époque, le délire ne manque pas. La philosophie aide à activer les causalités rationnelles construites par les philosophes atomistes, matérialistes et épicuriens de l’Antiquité.
Quant aux auteurs à lire, c’est sans conteste vers la philosophie antique romaine, qui était une école de sagesse pratique existentielle, qu’il faut se tourner. Je songe à Plutarque et Lucrèce, Musonius Rufus et Sénèque, Marc Aurèle et Cicéron. Autrement dit: aux épicuriens et aux stoïciens.

Alexandre Devecchio : Cet événement est révélateur de la nature humaine: incivisme, égoïsme, pillage parfois, mais aussi solidarité, abnégation… La philosophie nous aide-t-elle à comprendre ces réactions?

Michel ONFRAY. – Sous l’influence des penseurs de la déconstruction, eux-mêmes issus des déterminismes marxistes puis freudiens, contre toute bonne logique, voire tout bon sens, la tendance lourde est actuellement à la négation de la nature humaine! Or, elle existe. Qu’on lise ou relise tout simplement La Fontaine, ou bien les moralistes français du Grand Siècle, le XVIIe, que sont La Rochefoucauld ou La Bruyère. Tout s’y trouve dit. L’épidémie ne nous apprend rien que le fabuliste français ne nous ait déjà enseigné – un fabuliste qui, ça n’est pas un hasard, avait pris ses leçons notamment chez le grec Ésope et le romain Phèdre, voyez, on y revient!
Dans le cadre de ma Brève encyclopédie du monde, je travaille à un gros livre pour réhabiliter la nature humaine, Anima, livre qui ne manquera pas d’inviter à lire Darwin, qui nous rappelle, ou nous apprend, c’est selon, que nous sommes… un singe! À ne jamais oublier si l’on veut éviter d’errer philosophiquement!

Alexandre Devecchio : Vous avez toujours défendu une philosophie pratique, en particulier romaine. Que nous dit-elle d’utile à propos de la souffrance?

Michel ONFRAY. – Que soit elle est très violente, alors elle nous emporte, soit elle ne l’est pas tant, alors on peut agir sur elle car elle est une représentation sur laquelle la volonté a du pouvoir. Disons-le autrement: je n’ai pas le choix d’être malade, mais j’ai le choix, en étant malade, de ne pas concéder à la maladie plus qu’elle ne prend déjà. La volonté ne peut pas tout, mais elle ne peut pas rien, car elle peut beaucoup. Dans une époque où la volonté n’est plus enseignée et où l’on recourt à des béquilles – médicaments, antidépresseurs, anxiolytiques, somnifères, tisanes, huiles essentielles, homéopathie, coachs, psys, conseillers en développement personnel… – il faut rappeler que le vouloir est une puissance qui se construit comme un outil efficace et performant.

Alexandre Devecchio : On meurt en quelques secondes alors qu’on peut passer une longue vie de plusieurs décennies à pourrir son présent avec la crainte de la mort
Et que dit la philosophie romaine de la mort?

Michel ONFRAY. – Que si elle est là, on n’y est plus et que si on est là, elle n’y est pas encore. Elle aussi est une représentation. Sa réalité est un moment assimilable à un genre de glissement qui n’est pas désagréable – voyez ce qu’en dit Montaigne quand il raconte son accident de cheval dans les Essais – mais la souffrance qu’elle induit relève de l’idée qu’on s’en fait. On meurt en quelques secondes alors qu’on peut passer une longue vie de plusieurs décennies à pourrir son présent avec la crainte de la mort. Il faut donc la penser comme à venir, comme avenir aussi, et la laisser là où elle est. Dans les minutes où elle viendra, il sera bien assez temps de composer avec: il restera cette idée que, tant qu’elle n’est pas vraiment là, on est toujours là, vivant et qu’il faut en jouir comme d’un premier matin du monde.

Alexandre Devecchio : La morale romaine est aussi une morale du courage. Cette crise fait-elle apparaître une morale du courage et peut-être aussi de la lâcheté?

Michel ONFRAY. – Il est bien évident que le courage et la lâcheté trouvent en ces temps terribles des occasions de se manifester. Le courage est rare mais il est incroyablement répandu chez les personnels soignants qui constituent une armée de gens qui montent tous les jours au front sans armes et sans casques, sans moyens de se défendre, alors que les balles sifflent en quantité là où ils se trouvent. Pour la lâcheté, elle peut se comprendre – nul n’est tenu d’être un héros, mais ajoutons que chacun peut au moins essayer.

Alexandre Devecchio : Ce sont des questions que vous vous êtes posées tout au long des drames de votre vie et plus particulièrement à la suite de votre AVC. Qu’avez-vous lu lors de ces moments difficiles?

Michel ONFRAY. – À chaque fois, ce fut Marc Aurèle. J’avais les Pensées pour moi-même dans le treillis de mon vêtement militaire le temps que j’ai passé dans l’infanterie de marine, je l’ai eu dans ma chambre d’hôpital quand j’ai fait mon infarctus à l’âge de 28 ans. Je l’avais souvent avec moi dans les couloirs de l’hôpital où j’ai accompagné pendant dix-sept ans ma compagne qui est morte d’un cancer. Et quand j’ai fait mon AVC, il y a deux ans, j’ai demandé qu’on me l’apporte. Mais j’étais tellement hors-service que je ne pouvais pas lire. J’ai donc écouté sur mon iPhone une lecture des Pensées effectuée par je ne sais plus quel comédien. J’avais le téléphone posé sur mon thorax dénudé, je fermais les yeux et j’écoutais Marc Aurèle me parler…

Alexandre Devecchio : L’écriture a sans doute été également un refuge. Est-ce un exercice que chacun peut pratiquer?

Michel ONFRAY. – Oui je crois. Dans ce temps de long confinement qui nous est imposé, on peut en effet pratiquer la lecture d’un de ces auteurs romains dont je vous ai parlé – les Lettres à Lucilius, par exemple, de Sénèque – en s’accompagnant d’un cahier sur lequel on peut synthétiser ses notes de lecture dans une couleur et les commenter dans une autre – pour soi-même. C’est ainsi qu’on entre dans l’intimité du texte, qu’on apprend à synthétiser la pensée d’autrui, donc qu’on en facilite la mémorisation, et qu’on peut effectuer un travail sur soi-même à cette occasion.

Alexandre Devecchio : Vous répétez d’ailleurs que vous n’écrivez pas pour vos lecteurs, mais pour vous-même…

Michel ONFRAY. – Oui, pour résoudre des problèmes personnels. Pour clarifier ma propre pensée, la rendre plus claire, plus lisible, plus visible, donc plus facilement vivable pour mon propre chef. Lire de la philosophie n’est d’aucune utilité si cela ne sert pas d’abord à vivre.
Savoir vivre seul est une chose compliquée pour beaucoup. Le silence et la solitude effraient nombre de gens qui veulent vivre dans du bruit, du tintamarre, du mouvement, du bazar

Alexandre Devecchio : Le confinement oblige d’une certaine manière les individus à se retrouver avec eux-mêmes. Cela peut-il avoir des vertus?

Michel ONFRAY. – C’est un terrible révélateur du vide existentiel qui peut en habiter certains qui ont construit leur vie moins sur l’être que sur le paraître. Savoir vivre seul est une chose compliquée pour beaucoup. Le silence et la solitude effraient nombre de gens qui veulent vivre dans du bruit, du tintamarre, du mouvement, du bazar. Pour ma part, je vis seul et peux, en temps normal, passer des jours entiers sans voir personne, dans le silence et la solitude, à lire, écrire et travailler avec une véritable jubilation. Mon épouse vit elle aussi seule chez elle et nous ne partageons que des moments désirés, souhaités et voulus. Pour ceux qui sont habités par un vide abyssal, l’expérience de ce confinement va s’avérer un véritable traumatisme…

Alexandre Devecchio : Peut-on être libre et confiné?

Michel ONFRAY. – Oui bien sûr. La liberté n’est pas une affaire de mouvements libres, sinon les poissons dans l’eau, les oiseaux dans le ciel et les serpents sur terre le seraient. La liberté c’est l’autonomie, l’art d’être à soi-même sa propre norme. Les Normands d’antan avaient une magnifique expression. Ils invitaient à être: «Sire de soi». Quiconque n’est pas sire de soi, c’est-à-dire seigneur de lui-même, n’est pas libre.

Alexandre Devecchio : Comment vaincre la solitude ou l’ennui?

Michel ONFRAY. – Par l’action – qui peut être une contemplation. On peut être seul avec femme, mari et enfants – et je crains que ces temps-ci un grand nombre expérimente la solitude à plusieurs… Il faut être actif: et lire est une activité, écrire en est une autre. On ne doit pas laisser sa volonté sans objet.

Alexandre Devecchio : Notre société peut-elle paradoxalement sortir renforcée de cette épreuve?

Michel ONFRAY. – Je ne crois pas: cette expérience a été massivement imposée et non librement choisie. Elle va casser pas mal de choses et de gens: des couples fragiles, des êtres fragiles, des tempéraments et des caractères fragiles, des structures mentales fragiles. On ne passe pas impunément et si brutalement d’une société du bruit partout, de l’hyperactivité tout le temps, de l’excitation permanente, des interminables allées et venues, de l’exhibitionnisme perpétuel, au silence, au calme, à la solitude, à l’isolement, à l’invisibilité sans que tout cela n’entraîne de terribles dommages…

« De l’isolement à la solitude », Philippe La Sagna

Un article inspirant et toujours d’actualité.

L’École de la Cause freudienne, 2007/2 N° 66, p43-49. Original ici.

LCDD_066_L204De l’isolement à la solitude
Philippe La Sagna

« Ce qui parle n’a affaire qu’avec la solitude.1 » J. Lacan.

La solitude « moderne », comme problème humain, date à peu près du XVIIe siècle. Elle est apparue dans la civilisation comme une trouvaille : l’homme pouvait être seul avec lui-même. Auparavant il n’était jamais seul car Dieu existait : quand l’homme était seul, c’est qu’il était sans Dieu, ce n’était pas la même solitude. À l’époque on s’intéressait beaucoup à Robinson Crusoé et on s’intéressait tellement à la solitude qu’un certain nombre de nobles, de riches britanniques, ont payé des gens pour vivre seuls pendant des années dans leurs parcs, dans des « solitudes » – c’était le nom donné à ces lieux – et leur demandaient ensuite de raconter leur expérience. C’était considéré comme une exploration de l’humain. Cet accent va de pair avec la trouvaille du sujet. Le sujet, dans son émergence, est seul : le sujet, le sujet moderne, est une invention de Jean-Jacques Rousseau. Pour Rousseau, l’homme naît solitaire et ne rentre en société que dans un temps second et, dans la perspective de Rousseau, il ne s’y habitue jamais et considère toujours que la société est une oppression, sauf à la transformer en contrat consenti, c’est le contrat social.

 

Fin de contrat

Mais nous sommes à l’époque de la fin de cette hypothèse du contrat social. Tout le monde s’accorde à dire que ce contrat est devenu parfaitement précaire. Quand nous parlons de précarité, à propos des patients que nous rencontrons, nous parlons de quelque chose qui va, dans un avenir proche, concerner tout le monde, puisque la précarité, chacun le sait, concernera universellement l’être humain. Cette précarité n’est pas à concevoir uniquement sur le plan économique. Nous sommes à l’époque, comme l’a dit Jacques-Alain Miller, de l’Autre qui n’existe pas, époque où la solitude elle-même devient problématique. En effet, la psychanalyse a repéré très vite qu’être seul s’apprenait : on apprend, dans la perspective de la pédagogie, à devenir seul et on apprend à supporter le sentiment de solitude et à l’explorer. Les psychanalystes anglosaxons ont souvent examiné quelque chose de l’isolement et de la solitude. C’est peut-être dû au fait que la Grande-Bretagne est une île ! Les psychanalystes anglo-saxons ont donc exploré ce qui permet d’être seul : c’est la capacité pour un sujet à se séparer de ce qui le sollicite.

 

Se séparer de la sollicitation

En termes lacaniens, c’est la capacité à se séparer de ce qui fait jouir ou de ce qui excite : les activités, les parents pour les petits, les autres pour les plus grands, mais aussi les fantasmes et toutes les sources de stimulation, même toxique. On peut donc s’isoler grâce à la stimulation. Ma thèse est que la solitude n’est pas l’isolement. S’isoler c’est éviter la solitude. S’isoler peut très bien se faire avec un objet qui stimule le sujet, un toxique, un fantasme ou un délire, sans qu’il y ait la moindre réalisation de la solitude. La solitude n’est pas, en effet, exclusion de l’Autre, ce qu’est l’isolement, mais séparation de l’Autre. Pour être séparé, il faut avoir une frontière commune. Nous avons une frontière commune avec l’Autre quand nous sommes dans la solitude, alors que l’isolement est refus de la frontière. L’isolement est un mur. Et nous sommes à l’époque de la construction d’isolats, puisque chacun ne sait plus trop où commencent et où finissent les frontières.

 

Silence et solitude

La solitude a aussi pu être décrite, toujours par certains psychanalystes anglo-saxons comme Mélanie Klein, comme une aspiration. Le sentiment de solitude fait découvrir une aspiration secrète de l’être humain, l’aspiration à être compris sans avoir besoin de recourir à la parole. Il est assez curieux que les psychanalystes soulignent ce point, mais il est évident que si l’on rencontre des gens pour rentrer en conversation, c’est parce qu’il y a un souhait secret que quelque chose qui ne peut se dire soit appréhendé par l’autre, un souhait secret d’être compris sans avoir recours à la parole. Être seul c’est aussi pouvoir se dégager de la parole. Cela va bien au-delà de se séparer simplement de la présence des autres, puisque cela peut vouloir dire : se séparer de sa parole à soi, de sa propre parole et rentrer tout d’un coup en compagnie de ce qui ne parle pas. Karl Kraus, qui était un ennemi de la psychanalyse, disait qu’il y a deux ennemis de l’humanité qui menacent notre intégrité : ceux qui veulent nous tuer et ceux qui veulent nous parler. Et il ajoutait : « La loi ne vous protège que contre les premiers, donc les seconds sont plus dangereux. » Certes, l’homme était assez singulier, mais l’idée que la parole permet de rencontrer l’autre est peut-être une idée saugrenue. On peut s’isoler des autres pour protéger sa solitude, mais comme on est souvent en conversation avec soi-même, être seul suppose de savoir se détacher de sa pensée, savoir trouver une absence à soi-même. C’est particulièrement vrai dans la solitude féminine décrite par certains auteurs comme Marguerite Duras. Cette solitude particulière est celle que procure un amour accompli, car son idée, qui était aussi celle de Lacan, c’est que l’amour accompli mène à la solitude.

 

La solitude inévaluable

Cet éloge de la solitude, là où on aurait pu penser qu’avec la psychanalyse il s’agissait de promouvoir la relation, l’échange, la communication, peut paraître scandaleux ! La solitude, au contraire, donne un accès à ce qui est impossible à échanger, voire à communiquer, ce sur quoi il n’existe pas encore de marché, ce qui ne parle pas, qu’on ne peut pas dire et qui advient quand on est confronté non seulement au manque de l’Autre, à son absence, mais au manque que nous sommes nous-mêmes par rapport à nous-mêmes. Nous manque notre compagnon permanent qui nous empêche d’être seul et qui s’appelle le moi. L’éthique anglo-saxonne contemporaine, américaine cette fois et non pas seulement anglaise, oppose deux sortes d’éthiques : l’éthique des valeurs, des idéaux et des devoirs et puis un idéal nouveau, plus féminin, qui est celui du care, c’est à-dire l’idéal de la compassion, du devoir d’assistance, l’idéal qui exalte la vertu de se rapporter avec empathie aux autres, d’échanger avec eux, d’entrer en relation, de saisir leur misère, leur malheur, leurs affects. Cette exaltation de l’empathie est souvent posée comme ce qui va, par le biais de la compassion, tamponner les effets ravageants des idéaux du libre échange.

 

Élaborer sa solitude et rompre l’isolement

La psychanalyse ne se situe pas du côté de cette empathie. Elle pense, tout d’abord, que cet accès à la douleur ou à la solitude de l’autre est une illusion, mais surtout que ce n’est pas cela dont il s’agit dans la psychanalyse : il ne s’agit pas de rentrer en relation avec l’autre, mais de rentrer en relation avec son inconscient, avec ce qu’il a de plus propre. Pour y accéder il faut savoir accéder à des choses dont on est séparé, des choses cachées. On ne peut acquérir ces choses cachées que dans une certaine solitude. Être analysant n’est pas forcément se rapporter à l’analyste comme à un Autre avec qui on va partager des sentiments, mais aller au plus profond de soi-même dans une certaine solitude, pour fabriquer une nouvelle solitude qui va permettre de constituer une base d’opération solide pour rencontrer les autres. Il ne s’agit donc pas, pour l’analyste, de pénétrer les sentiments de solitude du sujet qui vient le rencontrer, ni de rompre son isolement, mais de prendre place auprès de son isolement pour voir s’il est possible, avec lui, de construire une nouvelle solitude, moins précaire, à partir de laquelle il pourra rompre son isolement. Ce à quoi il faut arriver, c’est à une solitude moins précaire. Être isolé socialement est souvent le signe qu’une certaine solitude n’a pas été construite, parce que certains sujets vivent absolument seuls mais ne sont pas isolés et d’autres vivent dans une adaptation apparente à un groupe, ont des amis, des collègues, mais sont absolument isolés, en ce qu’ils n’ont pas de vraie relation, de vrai contact avec qui que ce soit. Quelqu’un me disait récemment que s’il évitait les autres, ceux qu’il aurait pu aimer, c’était pour fuir la douleur d’être laissé en plan. La peur du laisser en plan évite de voir que, si ce sujet sort de la conversation, voire du discours, c’est pour éviter le trou qu’il creuse autour de lui.

 

Adapté/inadapté

Prenons par exemple, le cas d’une jeune fille rencontrée au CPCT, le Centre psychanalytique de consultations et de traitement de la rue de Chabrol à Paris, qui accueille de nombreux sujets isolés dans son Unité Précarité 2. Cette jeune femme présentifiait bien une sorte d’adaptation à la précarité, mais cette apparente adaptation couvrait un isolement radical. Car il y a deux façons d’être isolé, la façon adaptée et la façon inadaptée.
Certains sociologues américains des années soixante considéraient que ce qui fait qu’un individu en est un, est un sujet, par exemple, dans la « foule solitaire », c’est qu’il peut décider de son adaptation ou de son inadaptation. Parmi ces auteurs, David Riesman 3, disait que, dans la modernité, celui qui est adapté et celui qui est inadapté se ressemblent beaucoup. D’où le fait que la personne qui est adaptée parce qu’elle a un travail, devient lentement inadaptée lorsqu’elle le perd et que, lorsque cette même personne retrouve du travail, elle redevient adaptée. Ce sont des personnes qui, par nécessité sociale et urgence, ne savent pas ce qui a fait leur adaptation. Elles n’ont pas eu le temps de choisir, elles ont eu juste le temps de participer à une urgence où elles se sont retrouvées adaptées ou inadaptées, sans avoir le choix. Et, on pourrait penser que le sujet ait une certaine distance par rapport à son rôle social, à son adaptation, qui lui laisse un certain choix par rapport à cette nécessité de l’adaptation/inadaptation. Il ne faut donc pas confondre l’adaptation apparente et la place du sujet face à l’inadaptation.

 

Ne pas être professionnel

La psychanalyse ne vise pas la saisie empathique de la solitude du patient ou de son isolement. D’ailleurs, au CPCT, le procédé prendrait beaucoup trop de temps. Quand le traitement ne comporte que seize séances, on ne demande pas au patient ce qu’il supporte de la solitude. Pour travailler avec des personnes isolées, par contre, le fait d’avoir rencontré soi-même sa propre solitude est une force. Parce que, les personnes le sentent, elles sentent la qualité de la solitude de leur interlocuteur, elles la perçoivent. Quand un sujet est dans une situation dramatique, dans une situation d’isolement et de précarité absolue, il va avoir des difficultés à rentrer en relation avec celui qui accueille son être douloureux de façon professionnelle ou technique. Transformer la misère de quelqu’un en un problème technique est lui faire perdre le dernier bien qui lui reste, sa dernière valise. Cette misère, qui est sans comparaison (et tout ce qui est sans comparaison n’est pas sans valeur) va être le plus souvent transformée en problème social. Ce n’est pas ce qui se passe au CPCT, puisqu’aucune technique relationnelle de l’abord de la précarité n’est utilisée. N’importe quel sujet est sensible à ce que l’autre qu’il rencontre ne se situe pas dans une relation professionnelle, au bon sens du terme. Nous dénonçons là ce qui, dans la professionnalisation de la relation, fait de toute relation une relation professionnelle. Nous connaissons tous la différence qu’il y a entre avoir des relations professionnelles et des relations amicales. Or, l’extension de la professionnalisation fait que toutes les relations deviennent professionnelles, si bien qu’à l’heure actuelle beaucoup de gens n’ont que des relations professionnelles. Du coup, lorsqu’ils sont au chômage, ils n’ont plus de relations du tout. On peut déjà faire apparaître que ces relations professionnelles sont des relations qui, pour une part, sont fausses et qu’elles font partie de cette sollicitation, de cette excitation qu’apporte une fausse compagnie, qui fait barrage à la rencontre de la solitude au bon sens du terme, c’est-à-dire de ce qu’on peut être soi-même lorsqu’on n’est pas occupé par une fausse occupation.

 

Le réel de la solitude

Lorsqu’on rencontre une solitude réelle, on vérifie l’inexistence de l’Autre. Qu’il n’y ait pas d’Autre peut ouvrir la porte à un ennui profond, à une douleur ou à un enthousiasme. Ce n’est pas joué d’avance et les gens que nous rencontrons en général ont surtout eu l’expérience de l’ennui profond, et non de l’enthousiasme que cela suscite. Mais on sent, cela se voit dans certains cas, qu’en très peu de séances les sujets repartent avec le sentiment que, dans leur expérience à eux, quelque chose vaut. Nous avons fait valoir qu’il y a des personnes qui ont des relations sociales et qui pourtant sont terriblement isolés : ce sont ceux qui ne fréquentent que des semblables. Cela produit une forme d’isolement : on est entre soi, c’est-à-dire en compagnie de soi-même et, comme le disait Paul Valéry, « Un homme seul est toujours en mauvaise compagnie. » Dans la psychanalyse, le refus de l’Autre est quelque chose qui, au maximum, donne une forme de folie qui s’appelle la paranoïa, et c’est le point de départ de Lacan. Il nous en donne un excellent exemple dans le Misanthrope de Molière, dont il nous dit que c’est un cas où le sujet trouve une satisfaction amèrement jubilatoire dans sa position de victime isolée. L’exemple même de l’isolement subjectif, c’est la position de la victime isolée et incomprise et cette position est commode pour avoir l’impression que l’on a une unité, une unité réelle. C’est pour cette raison que la victime est toujours en train de revendiquer, parce qu’elle veut que soit reconnue, certes sa misère, mais surtout
l’unité de cette misère. C’est certainement une chose à ne pas oublier. Chez certains patients, ce statut de victime qui donne au sujet une unité réelle, leur permet parfois de maintenir un Ego, un moi assez solide pour affronter la société. C’est alors quelque chose à respecter, auquel on ne touche pas et qu’on ne met pas en question parce que c’est un appui incommode certes, mais un appui du sujet.

 

Solitude de l’Un ou de l’Autre

Pourquoi est-ce qu’on tient tant à être Un ? C’est justement pour éviter de rencontrer l’Autre puisque l’Un et l’Autre s’opposent absolument. Ce qu’on ne veut pas rencontrer c’est un Autre qui pourrait disparaître et souvent les sujets disent : « Je ne veux pas aller vers les gens parce que j’ai peur qu’ensuite ils s’en aillent et ce serait terrible » ou, par exemple au féminin : « Je ne veux pas avoir de partenaire parce qu’après, ils sont toujours partis et ils m’ont laissée seule ». En effet, ce qui fait que l’Autre fait peur c’est qu’il pourrait s’en aller, voire qu’il pourrait disparaître. Mais quel est cet Autre qui peut disparaître ? On pourrait penser que c’est d’abord la mère, le père, les parents, l’Autre de l’amour mais pour certains, ce qui pourrait disparaître c’est le langage en tant que tel. Je me réfère ici au cas d’une patiente qui travaille – elle ne travaille pas depuis des années – mais elle travaille à essayer de reconstituer un langage, c’est-à-dire de faire que les mots restent ensemble et que l’Autre du langage ne disparaisse pas complètement. On peut dire que c’est une activité de réinsertion dans l’Autre du langage. En général, dans la psychanalyse, le fait d’éviter l’Autre est rangé dans la rubrique du narcissisme et il se dit que ceux qui sont en grande précarité ou en grand isolement refusent le transfert. Ils refuseraient le transfert parce que c’est la répétition : le transfert les amènerait à répéter des expériences douloureuses. Comme ils savent que tout amour finit très mal, ils éviteraient aussi l’amour de transfert. Ce qu’il y a de formidable au CPCT c’est qu’ils n’ont pas le temps de tomber amoureux et c’est rassurant pour eux puisqu’on ne s’engage pas pour longtemps. C’est à peine une plaisanterie : il y a beaucoup de personnes pour qui une relation sans limites est une relation qui va répéter des relations précédentes dont les limites ont été très rapides et très traumatiques. Là, il y a quelque chose d’encadré. Alors, est-ce que le fait que l’Autre n’existe pas veut dire qu’on va appuyer l’hypothèse souvent faite par certains psychanalystes que ceux que nous rencontrons ont une faille narcissique, une fragilité narcissique et qu’il faudrait renforcer leur narcissisme ? Nous ne le pensons pas. Par contre, il est évident que lorsqu’on évite de se confronter à l’absence d’autrui parce qu’elle est douloureuse, on se retrouve souvent dans une séquence que Lacan a décrite comme la parade : de la séduction à l’agression. Dans la clinique, lors des premières séances, il s’agit de décourager ce mode qui tourne autour de la parade, séduction, agression. Une fois cet écueil évité, commence un vrai dialogue.

 

Quand le monde s’efface des silences se mettent à parler

Ce qu’il faut viser, c’est que la découverte que l’Autre n’existe pas n’enlève pas au sujet le goût du désir de l’Autre. Ce qui est sensible dans de nombreux cas cliniques c’est que ce désir de l’Autre est là. Le désir de l’Autre est tout autre chose que la recherche de l’unité. À la place de l’Autre qui n’existe pas, l’homme a inventé l’unité et Lacan pense que cette unité, ce culte de l’unité, a donné le chiffrage et avec le chiffrage, la science et, l’homme s’est ainsi trouvé avec un nouveau partenaire. Ce nouveau partenaire ce n’est pas l’Autre, autrui ou Dieu, qui n’est pas autrui, c’est le monde. Le partenaire de l’homme moderne c’est le monde, le monde entier, mais un monde où l’Autre disparaît un peu plus tous les jours, c’est patent et où tout est victime de la mesure, c’est-à-dire de l’effet de l’Un. À l’intérieur de ce monde de l’unité du chiffrage et de la science, il reste ce qui parle. Ce qui parle n’est pas obligatoirement un sujet et ce qui parle n’est pas obligatoirement ce qui parle : ce qui parle se sent chez quelqu’un quand il s’arrête de parler. C’est dans les silences que s’entend ce qui parle le plus. Ce qui parle, dit Lacan dans le Séminaire livre xx, n’a affaire qu’avec la solitude 4.

 

Valeur refuge ?

Cela signifie qu’on parle tous seuls, mais surtout que, dès que l’on se met à parler, on ne rencontre pas seulement le fait que l’Autre est absent, qu’il ne répond pas, mais on découvre aussi quelque chose qui est l’effet de cette absence. Cet effet est que le savoir, ce qu’il est possible de savoir de soi, du monde, de l’inconscient, est rompu, n’a plus d’unité et qu’il y a dans ce savoir quelque chose qu’on ne peut pas savoir et qui est le savoir inconscient. Cela signifie qu’il n’y a pas d’accès à l’Autre : il n’y a accès qu’à des effets du langage ou de l’inconscient, ce qui donne une idée de la vraie solitude. C’est dans un lapsus, dans une parole, dans une énonciation, que l’on rencontre le mieux l’Autre. On rencontre cet Autre comme un autre discours – le discours de l’Autre – qui surprend le sujet même s’il sort de sa bouche et qui, à peine proféré, disparaît. Et dès qu’il a disparu, apparaît le sentiment de solitude. C’est avec beaucoup de petites solitudes de cette sorte que peut se construire une solide solitude, une solitude à soi. À partir de ce moment-là, il est possible de ne plus avoir peur d’aller vers un Autre qui risque de disparaître parce qu’il est toujours possible de se « réfugier » dans cette solitude.

Pour conclure, la psychanalyse d’orientation lacanienne ne vise pas la communication, elle vise la transmission, ce qui n’est pas la même chose. Ce qu’il s’agit de transmettre, pour celui qui parle, c’est la place, pour lui, de ce qui ne parle pas et ce qu’il s’agit d’accueillir, pour celui qui reçoit ce qui est transmis c’est, en effet, ce qui ne parle pas et, par excellence, celui qui ne parle pas.

Notes

[1] Lacan J., Le Séminaire, Livre xx, Encore, Paris, Le Seuil, 1975, p. 109.

[2] Ce texte reprend, sur certains points, un travail à plusieurs du cpct -Précarité.

[3] Cf., Riesman D., La foule solitaire, Anatomie de la société moderne, Paris, Arthaud, 1964.

[4] Lacan J., op.cit.

 

Bibliographie

France P., Éloge de la solitude, Paris, Arléa, 1997.
Freud S., “ Pour introduire le narcissisme ”, La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, p. 94.
Fry Colette., “ Solitude et isolement : approches pluridisciplinaires ”, Département de sociologie, Université de Genève,
2000.
Lacan J., Le Séminaire L’Angoisse, Paris, Le Seuil, 2004.
Lacan J., “ L’étourdit ”, Scilicet 4, Paris, Le Seuil, p. 23.
Lacan J., “ Propos directifs pour un congrès sur la sexualité féminine ”, Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 733.
Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Le Seuil, 1975, p. 78 et 119.
La Sagna P., “ Les semblants de la solitude ”, La Cause freudienne n° 24, Paris, Navarin, Le Seuil, 1993.
Miller J.-A., “ Une lecture du séminaire D’un Autre à l’autre ”, La Cause freudienne n° 64, Paris, Navarin, 2007.
Polin R, La politique de la solitude, essai sur J.-J. Rousseau, Paris, Sirey, 1971.
Ramirez Camilo., “ La solitude : une question éthique. ”
Riesman D., La foule solitaire, Anatomie de la société moderne, Paris, Arthaud, 1964.

 

Philippe La Sagna est psychanalyste, membre de l’École de la Cause freudienne.