“Être maître de ses heures demande de connaître son désir” par Cynthia Fleury

Journal d’une confinée par Cynthia Fleury :

“Être maître de ses heures demande de connaître son désir”

 

Cynthia Fleury, professeure titulaire de la chaire Humanités et santé au Conservatoire national des arts et métiers, tient pour nous son journal du confinement. Jour 38, où l’expérimentation de la téléprésence est devenue une évidence.

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« J’en arrive à l’évidence : il faut que tout cela s’arrête. Savoir finir ne doit jamais dépendre d’une date imposée par les autres. » Ces quelques paroles sont prononcées par Wajdi Mouawad, directeur de La Colline, qui a tenu son journal de confinement du 16 mars au 20 avril. Journal lu, de sa voix dramaturgique, douce, et étirée, qui se clôt sur la nécessité de reprendre le chemin de ses écritures propres, celles laissées de côté à cause de l’annonce écrasante du Covid-19.

 

Je ne sais si le virus est réellement écrasant. En tout cas, notre gestion collective l’a été : tous les espaces de pensée, de diction, de lecture, d’iconographie, tout, tout, tout lui a été dévolu. Alors oui, il va y avoir nécessairement pas mal de fatigues non dites qui vont déborder par la suite, sans raison apparente, parce qu’elles ont été contenues, confinées elles aussi. Attendre, retenir ses gestes, se restreindre, se contraindre, subir un rythme qui n’est pas le sien, si étrange et si ridicule que cela puisse paraître, fatigue.

Combien de patients qui dans cet espace-temps ont perdu leurs repères, et l’envie d’en avoir. Combien, devant la date du déconfinement annoncée, considèrent qu’ils ont « raté » leur confinement. Le « sois maître de tes heures » de Sénèque est un art difficile, qui demande beaucoup d’autodiscipline, et de connaître son désir.

Pour ma part, je m’en vais tenir jusqu’à la date de délivrance commune, comme si nous étions des codétenus redécouvrant le plaisir de l’air sans attestation dérogatoire, avec tout de même un sentiment de fil à la patte dû à l’éventualité de cetracking pseudo-volontaire.

Ce monde de la téléprésence que nous avons expérimenté en version accélérée et obligatoire détient de nouveaux usages séduisants malgré la réalité de certaines pénibilités. Il est évident qu’à partir du moment où il sera pensé de façon hybride, mixte, en mode complémentaire, il délivrera tout son potentiel capacitaire. La réalité fusionnée, physique et virtuelle, existait déjà, mais sans systématisme ; elle devient désormais plus qu’une habitude, un fait, une évidence, quelque chose qui a eu lieu, et qui a presque un petit goût d’hier.

Le syndrome mental du confinement, par Patrick Clervoy

Les Editions Odile Jacob ouvrent un nouvel espace d’information, de réflexion, d’anticipation et de débat.

Le syndrome mental du confinement, par Patrick Clervoy, médecin psychiatre Unknowndes Armées, professeur agrégé du Val-de-Grâce.

Le Syndrome mental du confinement
Patrick Clervoy
6 avril 2020

Nous disposons de plusieurs témoignages sur des groupes de personnes ayant vécu des confinements prolongés dans une ambiance de danger extérieur : les équipages des sous-marins nucléaires qui passent dix semaines consécutives dans le silence et l’obscurité du fond des océans ; les personnels scientifiques qui hivernent six mois de nuits australes dans les bases antarctiques, isolées du continent le plus proche par les tempêtes et le froid ; les astronautes des stations orbitales, trois à six personnes qui vivent et travaillent dans le vide spatial des mois durant, confinées dans un espace pas plus large qu’une caravane. Ces occurrences ont deux points communs : ce sont des personnes entraînées qui se sont portées volontaires pour ces missions extrêmes et leur environnement matériel a été configuré pour survivre dans les meilleures conditions. Malgré les avantages que leur donnent leur préparation et les équipements mis à leur service, la vie quotidienne de ces équipages les expose à des « accidents de confinement » qui peuvent être transposés à la situation des millions de familles soumises à une séquestration dans leurs foyers pour se protéger de la pandémie.

Le stress commun de la population

La menace pandémique a deux caractéristiques cruciales :

• Le virus est une particule microscopique invisible à l’œil nu. On ne peut pas discerner dans la vie courante les objets contaminés de ceux qui ne le sont pas.

• Il y a un long délai entre l’infection et le déclenchement de la maladie. Une personne contaminée peut porter en elle le virus et le diffuser pendant plusieurs jours avant qu’elle ne réalise qu’elle est atteinte à son tour. La difficulté générale est que personne ne peut voir où est le virus ni savoir s’il est ou pas contaminé. Comme on ne peut pas voir le virus, on peut supposer qu’il est partout. Le sentiment de danger affecte chacun. Avant même d’être confronté physiquement à la maladie, l’idée d’épidémie produit déjà une atteinte psychologique. Cela génère un stress avec des effets individuels et collectifs qui vont s’amplifier à mesure que se prolonge le confinement. Comme on n’est pas en capacité de mesurer le danger auquel on est exposé, on est en difficulté pour trouver la mesure de protection la plus ajustée entre le danger extrême et un danger minime. Il y a en plus ce corollaire anxiogène qu’une situation évaluée à l’heure H peut avoir changé une heure plus tard, par exemple après une sortie ou une visite.

Des comportements individuels inadaptés

On peut classer les comportements inadaptés en deux catégories. Il y a les personnes qui surestiment la menace et celles qui la négligent. Lorsqu’un individu est soumis à un stress majeur et prolongé sur lequel il ne peut pas agir, il peut développer une attitude psychique entre le désespoir et la folie : le déni. L’individu se comporte comme si le danger était inexistant. Par un autre mécanisme psychologique appelé clivage, sa pensée sépare toutes les informations qu’il reçoit entre celles qui sont acceptables et celles qui ne le sont pas. Toutes les informations menaçantes sont annulées, et l’esprit de cet individu fonctionne comme s’il évoluait dans un autre monde, un monde où le danger de pandémie serait totalement absent. C’est ainsi que naissent les théories du complot : « tout cela est faux », « on nous cache la vérité », « les médias sont complices du pouvoir », « on nous fait croire cela parce que… », etc. Le problème est que non seulement ces personnes mettent leurs vies en danger, mais elles mettent en danger leur entourage et perturbent la discipline sociale nécessaire pour que le confinement soit efficace dans ses objectifs de santé publique.

Et il y a les personnes qui surestiment le danger, celles qui le voient partout et qui multiplient jusqu’à l’épuisement les mesures de protection et de nettoyage. En situation de confinement et de menace, ce qui est le plus insupportable pour chacun est d’être confronté à l’angoisse de l’autre. Les capacités individuelles de gérer sa propre anxiété sont dépassées si on cohabite avec une personne qui ne contient plus sa peur. La cohabitation devient impossible et les personnes les plus angoissées sont rejetées, voir agressées ce qui ne fait que renforcer leur désarroi. D’où le principe d’apporter régulièrement à tout le monde les informations adaptées pour que le niveau de stress de chacun soit homogène.

Le syndrome mental du confinement

Le médecin qui avait assuré le suivi médical des premiers hivernages antarctiques, Jean Rivolier, avait décrit sous le terme de syndrome mental de l’hivernage l’évolution psychologique au fil des semaines des personnes soumises au confinement. Il décrit trois étapes calquées sur celles d’un organisme face à un stress : la réaction d’alarme, la phase d’adaptation et de résistance puis la phase de l’épuisement avec ses complications.
La réaction d’alarme correspond à un stress aigu. Elle est liée à l’effet de surprise et l’absence de préparation au choc qui vient ébranler la société. L’appareil psychique est stimulé au maximum pour comprendre la situation et déterminer les enjeux immédiats de la survie. L’imagination est très active pour se projeter dans le futur des heures qui suivent. Il s’agit de répondre au plus vite aux nécessités vitales : comment se protéger et protéger sa situation sociale. C’est une phase angoissante avec parfois des réactions de désespoir. Certains imaginent la fin du monde et il y a toujours quelques mauvais prophètes pour s’en réjouir. Il y a des phénomènes de panique et des comportements aberrants par imitation, comme le phénomène d’achat massif de papier hygiénique entrainant une pénurie qui s’est prolongée plusieurs jours. Des interrogations culpabilisantes obsèdent les esprits : qu’est-ce qu’on a fait pour en arriver là ? Qu’est-ce qu’on n’a pas su faire pour éviter la pandémie ? Cette phase d’alarme dure quelques jours puis la situation psychologique se stabilise progressivement. Les premières informations sur ce qui se passe à l’extérieur et sur ce que font les uns et les autres permettent à chaque groupe de parvenir à un aménagement du quotidien.
Vient alors la phase de résistance. Chacun fait face avec ses ressources et ses habitudes. C’est la vie de tous les jours sur un mode dégradé. Les procédés de ravitaillement ont été identifiés. Ceux qui peuvent maintenir une activité professionnelle se sont adaptés. Les réseaux sociaux permettent des échanges réguliers avec ceux qui sont éloignés. Le premier signe pour constater cet état de résistance est d’identifier les routines. Les populations s’installent dans de nouvelles habitudes. Des gestes d’entraide et de solidarité façonnent de nouveaux comportements, réorganisent et renforcent le tissu social. La stabilité de cette phase de résistance dépend de plusieurs paramètres correspondant à la pyramide des besoins. Il est nécessaire que les besoins physiologiques de base soient assurés, à commencer par la disponibilité des ressources alimentaires. Viennent ensuite les besoins de sécurité avec la disponibilité des secours en cas d’urgence. Il est indispensable que soit assurée la permanence des activités de soins dans les hôpitaux et celle des médecins et des infirmières en ville. Si la pandémie est comparée à une guerre, les personnels médicaux et paramédicaux sont les forces projetées en première ligne dans les combats. Les différentes initiatives pour saluer ensemble leur dévouement renforcent le sentiment de résistance collective face à la menace.
La durée de cette phase de résistance est difficile à prévoir. On peut anticiper que si le confinement se prolonge au-delà de quelques mois, les forces à l’œuvre vont s’épuiser et la discipline collective peut alors se défaire en quelques jours voire quelques heures. La date de fin de confinement est un paramètre majeur dans la capacité de résistance d’une collectivité. On gère mieux son effort lorsqu’on connaît la durée de l’épreuve. Une contrainte peut être supportée plus longtemps s’il y a l’annonce anticipée d’une date de fin.

La prévention des comportements pathologiques collectifs

On peut considérer que la phase d’épuisement commence lorsque les premiers troubles collectifs apparaissent. Des vagues de désobéissance civile s’installent. Au début ponctuelles et isolées ces mouvements se renforcent et le risque de chaos social est alors majeur. La durée maximum d’une contrainte pacifique de confinement est variable selon les niveaux de civisme des citoyens et selon les aspects libéraux ou répressifs des régimes politiques. L’histoire de chaque pays montre qu’il y a eu des époques de grande solidarité sociale durant les épreuves et à l’inverse d’autres époques lors desquelles un chaos s’est installé. En situation de menace et d’isolement, la cohésion d’une société est dépendante des liens verticaux et horizontaux qui lient ses membres entre eux. Le confinement produit un relâchement des liens de cohésion horizontaux, ceux qui nous lient à nos voisins et à nos collègues de travail avec lesquels les interactions sont plus distantes avec l’évitement, voire deviennent inexistantes avec le confinement. Il est important de compenser ce relâchement par un renforcement des liens verticaux, ceux du dévouement patriotique et de l’obéissance civique. La situation morale d’une population est telle qu’elle était au début de la crise, plus ou moins forte selon les pays et les évènements sociaux qu’ils ont traversé les mois précédant l’épidémie. Cette situation peut se renforcer ou inversement décliner en fonction des vertus des chefs qui les gouvernent. Les anglo-saxons regroupent ces facteurs sous le terme de leadership. C’est un mélange subtil d’expérience politique, d’autorité et de compassion, de douceur humaine et de fermeté. Georges Clémenceau et Winston Churchill, pour ne citer que ceux-ci, ont été des figures autour desquelles les populations se sont unies dans l’épreuve.
De la même manière qu’un équipage épuisé se lance dans une mutinerie, une mauvaise gestion politique du confinement peut faire passer la lutte contre une épidémie à un état de guerre civile. Un exemple récent et spectaculaire des comportements pathologiques collectifs est celui des émeutes de Los Angeles en 1992. Les circonstances de déclenchement de ces émeutes étaient différentes, mais une foule en colère est identique, avec les mêmes aveuglements collectifs et les mêmes mouvements grégaires destructeurs. Les comportements pathologiques collectifs commencent par des postures de défi et des prises de risque. Une première personne se hasarde à transgresser un interdit, aucune force ne s’y oppose, puis d’autres personnes se mettent à l’imiter. En quelques heures les affrontements physiques se multiplient. Les scènes de destruction et de pillage se généralisent. Des bandes armées se lancent à la recherche de coupables présumés, désignent des boucs émissaires et se livrent à des exécutions sommaires. Il faut alors déclarer l’état d’urgence et mettre l’armée dans les rues pour rétablir la paix sociale.
Une autre façon de présenter l’enjeu chronologique des évènements est de dire que plus le confinement sera prolongé, plus il faudra recourir aux forces de l’ordre pour l’imposer. Prendre la décision de faire cesser un confinement est difficile, parce qu’elle met le pouvoir exécutif devant une grande responsabilité, mais il vaut mieux la prendre plus tôt que trop tard.

La levée du confinement : entre la déception et l’euphorie

En ex-Yougoslavie, quelques mois après les accords de paix un chirurgien bosniaque m’avait fait cette remarque : « On opère autant que pendant la guerre ». Il se désolait que dans un excès de défoulement, les gens et en particulier les jeunes multipliaient des comportements à risque. L’abus d’alcool et les accidents de la route faisaient de nombreux morts qui s’ajoutaient au bilan déjà lourd des vies perdues.
Le dé-confinement doit être progressif et planifié. On peut proposer le modèle empirique suivant : la levée d’un confinement doit être étalée sur une période aussi longue que le confinement a été installé. De semaine en semaine les populations pourraient recouvrer par étapes les libertés qui leur avaient été brutalement confisquées.
Le confinement est une contrainte à visée protectrice, mais il entraine des destructions par ses effets sur les industries et les économies. Le processus réparateur sera nécessairement long. L’effort doit être porté sur la restauration des liens horizontaux. Concernant la vie sociale, la plupart des évènements à forte valeur affective ont été annulés ou manqués à cause du confinement : les anniversaires, les baptêmes, les mariages, les funérailles. Il faudra relancer les manifestations culturelles et sportives qui ont été annulées. Il faudra dans chaque pays inventer les cérémonies qui permettront de réparer les manques symboliques et reprendre le cours ordinaire de la vie. Ce sera aussi le moment de faire confiance aux différentes initiatives régionales. Dans chaque pays, chaque région, chaque ville et chaque quartier des personnes sauront inventer la solution locale la plus adaptée.
C’est plus tard que se fera le décompte de ce qui a été perdu et ne sera jamais récupéré. Ce sera le temps d’une interrogation inquiète : est-ce que le choses reviendront comme avant ?
Dans la situation des hivernages et des missions spatiales prolongées, celui qui revient dans son univers habituel décrit le sentiment confus que rien a changé mais que finalement tout est différent. Le temps de réadaptation à la routine du monde est long. Au plan symbolique, comme dans les procédures de deuil, on peut supposer que la réparation psychologique sera opérée après qu’une année complète se soit écoulée et qu’il y eût la première commémoration de cet évènement.

Patrick Clervoy est médecin psychiatre, professeur agrégé du Val-de-Grâce.

Dernier ouvrage publié aux éditions Odile Jacob : Les Pouvoirs de l’esprit sur le corps (avril 2018)

Etienne Klein : « Les résultats de la science ne se décident pas par le recours à des sondages »

Entretien

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La crise sanitaire actuelle pose la question de la place de la science dans notre société. Physicien, philosophe des sciences français et grand vulgarisateur, Etienne Klein s’y attelle.

Depuis quelques décennies, « le désir de véracité et la suspicion à l’égard de la vérité » ont « contribué à affaiblir le crédit des scientifiques, en même temps qu’[ils ont] universalisé la suspicion à l’endroit de toutes les formes d’expressions institutionnelles », déplore le physicien Etienne Klein, dans un « tract de crise », mis en ligne par Gallimard le 31 mars dernier, intitulé Je ne suis pas médecin, mais.. Le scientifique ne désespère néanmoins pas. Selon lui, « cela n’a rien de certain, mais par son ampleur et sa radicalité, la pandémie en cours éclairera sans doute d’une lumière neuve les relations ambivalentes que notre société entretient avec les sciences et la recherche. » Ainsi, la crise pourrait finir « par gommer en nos esprits l’idée que les connaissances scientifiques seraient toujours superficielles et arbitraires, de simples opinions collectives d’une communauté particulière, sans le moindre lien avec la réalité ». Entretien.


Marianne : Pourquoi avoir écrit ce tract ?

Etienne Klein : On m’a proposé de le faire, j’ai donc cherché une idée. Quand je suis rentré de l’étranger, le 26 mars, j’ai découvert peu à peu ce qui se disait en France, aussi bien sur les réseaux sociaux que dans les interventions de personnages publics. Je ne voulais pas parler du confinement en tant que tel, parce que le sujet était déjà abondamment traité. J’avais été frappé de lire quelques tweets d’hommes ou de femmes politiques, dont le propos commençait par la phrase que j’ai finalement choisie pour titre de mon tract : « Je ne suis pas médecin, mais je pense que ». En clair, ils se présentaient comme des personnes incompétentes en médecine, ce qui était parfaitement honnête de leur part, puis continuaient en parlant comme s’ils étaient au contraire des « sachants », expliquant doctement et fermement ce qu’il fallait faire ou penser de tel ou tel traitement, de telle ou telle mesure préventive.

Ce matin [6 avril – ndlr], j’ai été attaqué par un blog au motif que mon texte serait une charge contre le professeur Raoult – ce qui n’était nullement le cas, il suffit de me lire… – et que selon moi les tests de dépistage ne serviraient à rien. Accusation fausse et évidemment ridicule ! J’ai simplement voulu rappeler grâce à un exemple que l’épidémiologie n’est pas une affaire aussi simple qu’on le croit. Le cas d’école était le suivant : un taux de malades faible dans la population (une personne sur 1.000) et un test de dépistage dont la fiabilité est de 95% : toutes les personnes malades sont positives (il n’y a pas de « faux négatifs »), mais sur cent personnes non malades, il y en a 95 qui sont négatives au test et cinq qui sont des « faux positifs », c’est-à-dire qui sont positives alors qu’elles ne sont pas malades. Dans ce cas-là – dont je précise qu’il n’a rien à voir avec la situation que nous connaissons avec le coronavirus -, la probabilité qu’une personne positive au test soit malade n’est que de 2 %, ce qui est très contre-intuitif (beaucoup de gens pensent spontanément que cette probabilité est de 95 %).

Je suis bien sûr ultra-favorable aux tests, mais j’ai voulu montrer sur un cas simple que la question de leur fiabilité est cruciale. Dans mon exemple, une personne positive a 98 chances sur 100 de ne pas être malade, ce qui rend le test fort peu utile ! Ce résultat montre tout bêtement qu’il arrive à notre cerveau d’être victime de biais cognitifs. Reconnaissez qu’il n’y a là rien de bien nouveau sous le soleil.

J’ajoute que je n’ai aucun avis sur le professeur Raoult, que je ne connais pas, ni sur l’hydroxychloroquine. J’attends patiemment que les recherches en cours disent s’il s’agit ou non d’un traitement efficace et sans danger. Car ce sont les études en cours qui trancheront la question, non les opinions des personnages que j’évoquais tout à l’heure, qui parlent comme s’ils connaissaient déjà la réponse.

La science est républicaine, au sens où elle est « affaire publique »

Selon les sondages, les Français sont majoritairement favorables à Didier Raoult et ils sont 59 % à penser que l’hydroxychloroquine est efficace. Estimez-vous qu’ils ne devraient pas prendre part à ce débat ?

Ce sont de bien curieux sondages, qui disent beaucoup de choses de nos opinions collectives, mais rien de l’efficacité thérapeutique de l’hydroxychloroquine. Ou alors, faudrait-il considérer qu’elle est efficace à 59 % ? Entendons-nous bien : il me paraît extrêmement sain que les Français s’intéressent à ce sujet, s’interrogent, posent des questions, interpellent les chercheurs, car l’enjeu est crucial. Au passage, on pourrait en profiter pour expliquer ce qu’est un protocole de recherche, comment on mesure l’effet placebo, etc., ce qui ferait voir la complexité de l’affaire. On pourrait aussi expliquer la différence qu’il y a entre coïncidence, corrélation et causalité : vous m’accorderez que ce n’est pas parce qu’il y a des grenouilles après la pluie qu’on a le droit de dire qu’il a plu des grenouilles…

La science est républicaine, au sens où elle est « affaire publique ». Dans une République digne de ce nom, les connaissances, notamment scientifiques, doivent pouvoir circuler à l’air libre, se répandre et s’enseigner sans rencontrer trop d’obstacles. Mais les résultats de la science ne se décident pas par le recours à des sondages. Imaginez qu’on ait organisé en octobre 1905 un sondage sur la théorie de la relativité qu’Einstein venait de publier. La majorité des gens – y compris des physiciens ! – auraient sans doute voté contre…

Je suis bien sûr conscient qu’il y a aussi des zones grises, où la vérité est ambivalente. Mais de là à laisser entendre que croyances et connaissances se valent, qu’une connaissance ne serait jamais que la croyance d’une communauté particulière, il y a un pas que je ne me résous pas à franchir. D’autant que cet amalgame donne une prime à celui qui crie le plus fort et se montre le plus, notamment sur les réseaux sociaux.

Je ne dis pas que la science n’est réservée qu’aux experts.

Si la science n’est réservée qu’aux experts, cela ne pose-t-il pas un problème démocratique ?

Je ne dis pas que la science n’est réservée qu’aux experts, mais qu’il faut au moins s’y intéresser un peu si l’on veut y participer de façon pertinente. J’ai d’ailleurs passé une grande part de mes loisirs à tenter de la transmettre et à la discuter avec le public le plus large possible. Et je viens de rappeler qu’à mon avis, toutes les personnes ont le droit de poser des questions, de s’interroger, d’émettre des avis. Mais avoir un avis n’équivaut à connaitre la vérité, et Twitter n’a pas vocation à concurrencer Nature.

Ce que je crains, c’est que Nietzsche ait eu un peu trop raison. En 1878, dans Humain, trop humain, il a écrit un chapitre intitulé « L’avenir de la science ». On y trouve cette phrase : « Le goût du vrai va disparaître au fur et à mesure qu’il garantira moins de plaisir ; l’illusion, l’erreur, la chimère vont reconquérir pas à pas, parce qu’il s’y attache du plaisir, le terrain qu’elles tenaient autrefois. » Nous déclarons aimer la vérité, ce qui est ma foi très bien, mais cela n’implique pas de déclarer vraies les idées que nous aimons !

A quoi serait due cette confusion entre croyance et vérité ? Aux médias ? Aux chaînes d’info en continu ? Aux réseaux sociaux ?

J’insiste sur le fait que les experts ne doivent pas être les seuls à parler, d’autant qu’ils ne sont pas toujours d’accord entre eux à propos des questions qui font encore débat. Dans ces cas-là, il arrive que les gens s’engueulent, et c’est normal, jusqu’au moment où un bout de réel finit par parler et tranche la question, ce qui en pose ensuite d’autres, etc. Par exemple, vous constatez qu’il n’y a plus de disputes à propos de la rotondité de la Terre ou de l’existence de l’atome. Quoique (rires).

Il ne faudrait pas trop noircir le tableau.

Le problème vient en partie de ce qu’aujourd’hui circulent dans les mêmes canaux de communication des éléments qui ont des statuts cognitifs très différents : il peut s’agir de connaissances, de croyances, d’informations, de commentaires, d’opinions, de bobards… Leur juxtaposition médiatique fait que leurs statuts se contaminent ou s’amalgament : les connaissances passent pour des croyances, les opinions pour des informations, etc.

Pensez-vous que les Français manquent de culture scientifique ? Comment celle-ci pourrait progresser ?

Je fais de la vulgarisation depuis des années. Au début, je pensais qu’il suffisait de clarifier les choses qu’on a à dire – sans jamais les simplifier – pour empêcher les malentendus. Mais je me suis peu à peu rendu compte qu’il y a toute sorte de biais cognitifs qui font que même ce qui est énoncé clairement peut être mal compris. Je le vois avec mes étudiants. Je peux avoir le sentiment d’avoir été ultra-pédagogue, et me rendre compte en corrigeant les copies que… non !

Les Français sont-ils plus incompétents en la matière que les autres ? Je n’en sais rien. Je pense toutefois qu’il ne faudrait pas trop noircir le tableau. Car en vérité, il y a beaucoup de choses que nous savons tous : par exemple que la Terre tourne autour du Soleil, qui lui-même tourne autour du centre de la galaxie ; que les espèces vivantes évoluent ; que l’univers est en expansion, etc.

Mais saurions-nous raconter quand, comment et par qui ces découvertes ont été établies ? Pourrions-nous expliciter les arguments qu’elles ont fait se combattre ? Serions-nous capables d’expliquer comment certaines thèses ou certains faits sont parvenus à convaincre, à clore les discussions ? Reconnaissons humblement que non, nous ne savons pas répondre à ces questions. Or, cette mauvaise connaissance que nous avons de nos connaissances nous empêche de dire ce par quoi elles se distinguent de simples croyances. Pour tenter d’améliorer la situation, j’ai fondé une nouvelle collection chez Humensciences intitulée « Comment a-t-on su ? » Il s’agit d’expliciter comment, au cours de l’histoire des idées, certaines connaissances scientifiques sont devenues telles.

 

 

« Voyage au bout de l’ennui » par Nicolas Krastev-McKinnon

Paru dans la revue Esprit, Avril 2020 – original ici.

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Un homme qui dort de Georges Perec et Bernard Queysanne (1974)

 

 » Confinés, nous goûtons à une temporalité neuve, que nous avions fuie, par dégoût ou par crainte, nous empressant vers des tâches dites impérieuses, plongeant dans le gouffre des divertissements continus. Mais ce temps d’arrêt ne peut-il pas constituer une épreuve vivifiante ?  »

 

« Dévasté par l’ennui : ce cyclone au ralenti[1]», déplore Emil Cioran. Avant lui, Charles Baudelaire met en garde contre un « monstre délicat » :

« Dans la ménagerie infâme de nos vice

Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde

Quoiqu’il ne pousse ni grands gestes ni grands cris,

Il ferait volontiers de sa terre un débris

Et dans un bâillement avalerait le monde ; C’est l’Ennui[2] ! »

Pareillement effrayées par ce spectre aux contours indéterminés, nos sociétés modernes ont, semble-t-ils, érigé un modèle de vie au sein duquel l’ennui n’aurait pas droit de cité. Par nécessité ou par amour du mouvement, l’activité est reine. Happés par l’immédiateté, nous voulons faire, et ne supportons pas de laisser couler des heures dont l’on ne retire rien. Dans le même temps, l’hyper-connexion, médiatisant le quotidien à outrance, montre l’incessant ébranlement de ce qui nous entoure, nous incitant à nous mettre en mouvement.

Pourtant, l’ennui existe toujours et surgit au sein de réalités diverses. Il y a ceux, par exemple, qui s’ennuient par défaut. Désœuvrés, en manque d’occupation, de contenu, ils l’éprouvent sur le mode de la de la stérilité et du vide. D’autres, paradoxalement, s’ennuient dans l’excès : c’est que ni la surcharge de travail, ni l’affairement constant, ne semblent protéger de son goût amer – qui, en ce cas, fait suite à une incapacité à motiver l’action. L’ennui est alors dépréciation de ce qui est, et idéalisation de ce qui pourrait – ou devrait – être. L’ennui, loin d’être réservé à l’inoccupé, ne dépend donc pas d’un contenu objectif, mais toujours de la teinte que l’individu donne à son expérience, de l’appréhension intime des vécus quotidiens.

Tandis que le personnel hospitalier redouble d’énergie pour affronter une crise sanitaire inédite, une grande majorité de la population, confinée, fait l’expérience d’un quotidien ralenti et comme désarticulé. Cioran, encore, s’interrogeait sur les conséquences d’un tel scénario : « Si les après-midi dominicales étaient prolongées pendant des mois, où aboutirait l’humanité, émancipée de la sueur, libre du poids de la première malédiction ? L’expérience en vaudrait la peine[3]. »

Au travers d’un bref parcours de considérations philosophiques et de descriptions littéraires sur l’ennui, nous aimerions montrer qu’il peut tout à la fois être, en même temps qu’une épreuve intime et douloureuse du temps, un voyage aux confins de soi et du monde.

La ruine du temps

Les mesures de confinement ont, de manière spectaculaire, obligé les individus à se retirer des interactions scolaires, sociales et économiques. Nous sommes – les moins utiles à la lutte contre le virus – en pause, en marge, à distance de nos anciennes occupations. Les semaines à venir semblent dénuées de perspectives, de projets : nous voilà entrés dans une spirale négative et anxiogène. Cette suspension du cours des choses, aussi tragique soit-elle, permet de saisir la contingence et la fragilité du monde : « La réalité est une création de nos excès, de nos démesures et de nos dérèglements. Un frein à nos palpitations : le cours du monde se ralentit ; sans nos chaleurs, l’espace est de glace. Le temps lui-même ne coule que parce que nos désirs enfantent cet univers décoratif que dépouillerait un rien de lucidité. Un grain de clairvoyance nous réduit à notre condition primordiale : la nudité[4]. »

La « distanciation sociale » a drastiquement ralenti les cadences effrénées de la mondialisation. Les uns après les autres, les événements sociaux et culturels – nos précieux divertissements – sont annulés : les jours se désemplissent, le bruit et la fureur de nos vies surchargées s’apaisent. Le monde est émondé. Nous pouvons faire l’expérience de l’ennui : « L’ennui est l’écho en nous du temps qui se déchire […] la révélation du vide, le tarissement de ce délire qui soutient – ou invente – la vie[5]. » Cioran décrit l’ennui comme la traversée d’un temps où plus rien ne se passe, où aucun événement ne couvre sa désastreuse mélodie. Et l’auteur roumain de conclure : « L’ennui nous révèle une éternité qui n’est pas le dépassement du temps, mais sa ruine ; il est l’infini des âmes pourries faute de superstitions : un absolu plat où rien n’empêche plus les choses de tourner en rond à la recherche de sa propre chute. La vie se crée dans le délire et se défait dans l’ennui[6]. »

Confinés, nous goûtons à une temporalité neuve, que nous avions fuie, par dégoût ou par crainte, nous empressant vers des tâches dites impérieuses, plongeant dans le gouffre des divertissements continus. Mais ce temps d’arrêt et de réclusion ne peut-il pas constituer, à certains égards, une épreuve vivifiante, voire salvatrice ?

Ta vie annulée

Dans Un homme qui dort, Georges Perec décrit le renoncement total et définitif d’un étudiant à la vie et au désir : « Ce sera devant toi, au fil du temps, une vie immobile, sans crise, sans désordre : nulle aspérité, nul déséquilibre. Minute après minute, heure après heure, jour après jour, saison après saison, quelque chose va commencer qui n’aura jamais de fin : ta vie végétale, ta vie annulée[7]. »

Cette « vie annulée » rappelle « l’absolu plat » de Cioran : le pâle héros est un démissionnaire, un parasite heureux qui apprend, heure après heure, « la transparence, l’immobilité et l’inexistence[8] ». Confiné volontaire, il fait l’expérience d’un ennui terminal. Perec fantasme un homme complètement désintéressé, en marge des impératifs contemporains : « Tu dois oublier d’espérer, d’entreprendre, de réussir, de persévérer[9]. » L’homme endormi de Perec ne produit rien, se déleste de tout projet, de tout esprit d’entreprise. Il se coule dans un temps intérieur, qui n’est plus celui que le monde lui dicte. Le roman de Perec est une critique sévère du discours exigeant que chaque instant soit employé, exploité, productif. L’ennui dans lequel s’abîme le personnage de Perec est improductif, stérile et pourtant jouissif : « Tu vis dans une bienheureuse parenthèse, dans un vide plein de promesse et dont tu n’attends rien. Tu es invisible, limpide, transparent[10]. »

Hors de tout projet concret, l’homme ennuyé accède à une conscience augmentée, totale, condensée, du monde, dans une heureuse indifférenciation. En attendant que le cours du monde reprenne, l’ennui est toujours disponible, toujours imprévisible. Voyager au bout de l’ennui, en éprouvant le temps démotivé passer à travers soi, c’est réapprendre la joie des heures qui s’étirent et construire, loin du fracas quotidien, un tempo intime.

 

Notes

[1] Emil Cioran, Aveux et Anathèmes, Paris, Gallimard, 1986.

[2] Charles Baudelaire, préface aux Fleurs du mal (1857).

[3] Emil Cioran, Précis de décomposition, Paris, Gallimard, 1949, p. 37.

[4] Ibid., p. 24.

[5] Ibid., p. 25.

[6] Ibid., p. 24.

[7] Georges Perec, Un homme qui dort, Paris, Gallimard, 1967, p. 52.

[8] Ibid., p. 60.

[9] Ibid., p. 54.

[10] Ibid., p. 77.

 

 

Nicolas Krastev-McKinnon

Elève à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon, il étudie la littérature et la philosophie. Assistant de rédaction à la Revue Esprit (2019).

Le coup de gueule du philosophe André Comte-Sponville sur l’après-confinement

par France Inter publié le

Le célèbre philosophe, auteur du « Petit traité des grandes vertus » (Seuil), André Comte-Sponville a publié une vingtaine d’ouvrages et a partagé dans « Grand Bien Vous Fasse » son sentiment quelque peu alarmiste quant à la société de l’après-confinement.

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« La mort fait partie de la vie »

André Comte-Sponville : « Il faut d’abord se rappeler que l’énorme majorité d’entre nous ne mourra pas du coronavirus. J’ai été très frappé par cette espèce d’affolement collectif qui a saisi les médias d’abord, mais aussi la population, comme si tout d’un coup, on découvrait que nous sommes mortels. Ce n’est pas vraiment un scoop. Nous étions mortels avant le coronavirus, nous le serons après.

Montaigne, dans Les Essais, écrivait :

Tu ne meurs pas de ce que tu es malade, tu meurs de ce que tu es vivant.

Autrement dit, la mort fait partie de la vie, et si nous pensions plus souvent que nous sommes mortels, nous aimerions davantage encore la vie parce que, justement, nous estimerions que la vie est fragile, brève, limitée dans le temps et qu’elle est d’autant plus précieuse. C’est pourquoi l’épidémie doit, au contraire, nous pousser à aimer encore davantage la vie.

Et puis, André Comte-Sponville note que l’énorme majorité d’entre nous mourra d’autres choses que du coronavirus. Il faut quand même rappeler que le taux de mortalité, les experts en discutent toujours, mais c’est un ou deux pour cent. Sans doute moins quand on aura recensé tous les cas de personnes contaminées qui n’ont pas de symptômes« .

« Est-ce la fin du monde ? »

André Comte-Sponville : « C’est la question qu’un journaliste m’a récemment posée. Vous imaginez ? Un taux de létalité de 1 ou 2 %, sans doute moins, et les gens parlent de fin du monde. Mais c’est quand même hallucinant.

Rappelons que ce n’est pas non plus la première pandémie que nous connaissons.

On peut évoquer la peste, au XIVe siècle, qui a tué la moitié de la population européenne. Mais on a rappelé récemment dans les médias, à juste titre, que la grippe de Hong Kong dans les années 1960 a fait un million de morts. La grippe asiatique, dans les années 1950, a tué plus d’un million de personnes. Autant dire beaucoup plus qu’aujourd’hui dans le monde. On en est à 120 000 morts. En France, les 14 000 morts est une réalité très triste, toute mort est évidemment triste mais rappelons qu’il meurt 600 000 personnes par an en France. Rappelons que le cancer tue 150 000 personnes en France.

En quoi les 14 000 morts du Covid-19 sont-ils plus graves que les 150 000 morts du cancer ? Pourquoi devrait-je porter le deuil exclusivement des morts du coronavirus, dont la moyenne d’âge est de 81 ans ? Rappelons quand même que 95 % des morts du Covid-19 ont plus de 60 ans.

Je me fais beaucoup plus de souci pour l’avenir de mes enfants que pour ma santé de septuagénaire.

« Attention à ne pas faire de la santé la valeur suprême de notre existence »

André Comte-Sponville : « Il fallait évidemment empêcher que nos services de réanimation soient totalement débordés. Mais attention de ne pas faire de la médecine ou de la santé, les valeurs suprêmes, les réponses à toutes les questions. Aujourd’hui, sur les écrans de télévision, on voit à peu près vingt médecins pour un économiste.

C’est une crise sanitaire, ça n’est pas la fin du monde.

Ce n’est pas une raison pour oublier toutes les autres dimensions de l’existence humaine.

  • La théorie du « pan-médicalisme » 

André Comte-Sponville : « C’est une société, une civilisation qui demande tout à la médecine. En effet, la tendance existe depuis déjà longtemps à faire de la santé la valeur suprême et non plus de la liberté, de la justice, de l’amour qui sont pour moi les vraies valeurs suprêmes. 

L’exemple que je donne souvent c’est une boutade de Voltaire qui date du XVIIIe siècle, Voltaire écrivait joliment :

J’ai décidé d’être heureux parce que c’est bon pour la santé.

Eh bien, le jour où le bonheur n’est plus qu’un moyen au service de cette fin suprême que serait la santé, on assiste à un renversement complet par rapport à au moins vingt-cinq siècles de civilisation où l’on considérait, à l’inverse, que la santé n’était qu’un moyen, alors certes particulièrement précieux, mais un moyen pour atteindre ce but suprême qu’est le bonheur.

Attention de ne pas faire de la santé la valeur suprême. Attention de ne pas demander à la médecine de résoudre tous nos problèmes. On a raison, bien sûr, de saluer le formidable travail de nos soignants dans les hôpitaux. Mais ce n’est pas une raison pour demander à la médecine de tenir lieu de politique et de morale, de spiritualité, de civilisation.

Attention de ne pas faire de la santé l’essentiel. Un de mes amis me disait au moment du sida : « Ne pas attraper le sida, ce n’est pas un but suffisant dans l’existence« . Il avait raison. Eh bien, aujourd’hui, je serais tenté de dire : « Ne pas attraper le Covid-19 n’est pas un but suffisant dans l’existence« .

Comment essayer de contrebalancer les inégalités après le confinement ?

André Comte-Sponville : « Comme hier, en se battant pour la justice, autrement dit en faisant de la politique.

Personne ne sait si l’épidémie ne va pas revenir tous les ans auquel cas je doute qu’on ferme toutes nos entreprises pendant trois mois chaque année.

Arrêtons de rêver que tout va être différent, comme si ça allait être une nouvelle humanité.

Depuis 200 000 ans, les humains sont partagés entre égoïsme et altruisme. Pourquoi voulez-vous que les épidémies changent l’humanité ? Croyez-vous qu’après la pandémie, le problème du chômage ne se posera plus ? Que l’argent va devenir tout d’un coup disponible indéfiniment ? Cent milliards d’euros, disait le Ministre des Finances mais il le dit lui-même, « c’est plus de dettes pour soigner plus de gens, pour sauver plus de vie ». Très bien. Mais les vies qu’on sauve, ce sont essentiellement des vies de gens qui ont plus de 65 ans. Nos dettes, ce sont nos enfants qui vont les payer.

Le Président, pour lequel j’ai beaucoup de respect, disait « la priorité des priorités est de protéger les plus faibles ». Il avait raison, comme propos circonstanciel pendant une épidémie. Les plus faibles, en l’occurrence, ce sont les plus vieux, les septuagénaires, les octogénaires.

Ma priorité des priorités, ce sont les enfants et les jeunes en général.

Et je me demande ce que c’est que cette société qui est en train de faire de ses vieux la priorité des priorités. Bien sûr que la dépendance est un problème majeur, mais nos écoles, nos banlieues, le chômage des jeunes, sont des problèmes, à mon avis encore plus grave que le coronavirus, de même que le réchauffement climatique, la planète que nous allons laisser à nos enfants.

Le réchauffement climatique fera beaucoup plus de morts que n’en fera l’épidémie du Covid-19.

Ça n’est pas pour condamner le confinement, que je respecte tout à fait rigoureusement. Mais c’est pour dire qu’il n’y a pas que le Covid-19 et qu’il y a dans la vie et dans le monde beaucoup plus grave que le Covid-19« .

Aller plus loin

🎧 RÉÉCOUTER – L’émission Grand Bien Vous Fasse : Le regard d’André Comte-Sponville, thérapie existentielle d’Irvin Yalom, vie quotidienne au temps du Covid-19

🎧 LIRE – André Comte-Sponville, Petit traité des grandes vertus (Seuil)

 

Les Rendez-Vous Philo de Michel Terestchenko – conférences en ligne

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La société française a été traversée par de puissants mouvements sociaux dont une des raisons premières est le sentiment que la société dans laquelle nous vivons cautionne des inégalités qui sont profondément injustes. Mais quels seraient les principes d’une société juste ? Serait-il possible de trouver des modalités pour se mettre d’accord sur de tels principes ? Tel est le défi que relève John Rawls dans Théorie de la justice (1971), un des ouvrages les plus importants de la philosophie contemporaine, bien trop peu connu en France, alors qu’il a soulevé des débats considérables dans le monde anglo-saxon depuis plus de 40 ans. Une des réflexions critiques contemporaines les plus fécondes vient de ce qu’on appelle la doctrine des « capabilités » développée par Amartya Sen et Martha Nussbaum. On s’efforcera de présenter les idées et les enjeux principaux de ces débats passionnants qu’il est essentiel de connaître pour mieux comprendre les difficultés auxquelles notre société est confrontée.

 

Michel Terestchenko est l’auteur de nombreux ouvrages de philosophie dont « Un si fragile vernis d’humanité », ou « Du bon usage de la torture »

 

Pour participer à cette conférence en ligne, remplir le document suivant :

https://docs.google.com/forms/d/1bT7whcgZyuQywDJ1In2H83VDCWOJ-E3e0PYPaB9hMMo/viewform?edit_requested=true

 

Lettre d’information de la Fédération Française des Psychologues et de Psychologie (FFPP)

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Unis et solidaires, les psychologues sont présents. #psychoenaction

La politique de la FFPP s’est toujours engagée dans la défense du titre unique, la pluralité des approches et la réglementation de notre déontologie.

Aujourd’hui, il s’agit plus que jamais de rester unis. Que les psychologues s’engagent dans l’action, sur le terrain, ou chez eux, dans le maintien d’un lien, qu’ils soient en libéral, subissant de plein fouet les répercussions économiques des mesures de confinement, qu’ils souhaitent répondre bénévolement sur des plateformes téléphoniques, la FFPP veut leur apporter un soutien fédératif. Régulièrement, nous communiquerons sur l’avancée des groupes de travail, des dossiers et des engagements collectifs avec d’autres organisations pour en témoigner.

■ Notre dossier COVID a été mis en ligne le 31 mars : en cette fin de semaine l’ensemble des dossiers ont donné lieu à 30 000 consultations : il répondait à un véritable besoin. Nous procéderons en début de semaine à une actualisation de nos données, aidés en cela par les nombreux messages d’encouragement et les contributions que nous avons reçus sur l’adresse, psychoenactionffpp@gmail.com, en adressant tous nos remerciements à leurs auteurs.

■ Nous avions proposé une Charte pour structurer les liens entre psychologues et plateformes. Suite à une concertation avec le SNP, nous avons ensemble fait évoluer cette charte pour en faire un outil adapté à une population plus large, ouvrant à une assise consolidée entre organisations de psychologues et contribuant par suite à des garanties plus assurées auprès de la population concernant les services des psychologues.

La FFPP invite les psychologues qui s’engagent sur des plateformes à nous faire part de leur signature de la charte et du dispositif qu’ils ont choisi, à l’adresse suivante psychoenactionffpp@gmail.com

■ Nous avons également rédigé un courrier commun avec le SNP adressé au Directeur Général de la santé pour l’interpeler sur deux propositions :

– la création d’une Cellule Nationale d’écoute psychologique, coordonnant les diverses plateformes existantes, avec une vigilance quant au niveau de qualification des psychologues ;

– l’intégration de représentants de la profession de psychologue dans les instances nationales de gestion de crise.

■ Sollicitée par la HAS, la FFPP a participé à la rédaction d’une fiche « Réponses rapides dans le cadre du COVID-19 – Prise en charge des patients souffrant de pathologies psychiatriques en situation de confinement à leur domicile ». La reconnaissance de la profession tient tant dans les occurrences du document – et donc dans la participation des psychologues dans l’offre de soins ambulatoire – que dans la citation de la FFPP en fin de document, faisant figurer les liens vers les sites des conseils nationaux professionnels (CNP), sociétés savantes, et organisations professionnelles.

Gladys MONDIÈRE & Benoît SCHNEIDER
Coprésidents de la Ffpp

 

Lien vers le site de la Fédération Française des Psychologues et de Psychologie (FFPP) : ici.

 

Charte d’engagement des psychologues qui souhaitent se porter volontaires sur des plateformes d’écoute :

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Lettre d’information du Syndicat National des Psychologues (SNP)

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Chers adhérents

La crise sanitaire due à la propagation mondiale du Covid-19 est sans précédent. Elle nous mobilise tous, touchés de près ou de loin par la maladie, devant veiller à respecter les gestes barrières pour empêcher la contamination, poursuivant notre travail de psychologue sur le terrain, en télétravail ou téléconsultations.

Vous trouverez ci-après les communiqués rédigés par les différentes commissions du SNP. Qu’elles soient ici remerciées, pour leur engagement, leurs recherches des textes liés aux implications de la crise sur les conditions de travail, leurs idées de bonnes pratiques, leurs témoignages quant aux modalités exceptionnelles de travail que les psychologues peuvent mettre en œuvre dans l’intérêt général. Ces remerciements vont également à nos deux secrétaires qui se mobilisent fortement dans les réponses aux mails, téléphones, publications ainsi qu’à nos militants en région.

Nous avons signé, avec la FFPP, une charte d’engagement des psychologues qui souhaitent se porter volontaires sur des plateformes d’écoute, en appui sur le code de déontologie des psychologues. Nous recommandons, entre autres, la plateforme BeMyPsy, qui apporte des garanties suffisantes et a tenu compte de nos remarques (vérification du numéro Adeli des psychologues, respect de l’anonymat et garantie de confidentialité, non marchandisation de la participation des psychologues bénévoles, application et respect du code de déontologie), ceci à défaut de pouvoir adhérer à un dispositif national mis en œuvre par la profession.

Nous avons adressé un courrier commun SNP-FFPP au Directeur général de la Santé, Jérôme Salomon, à qui nous avons proposé la création d’une Cellule Nationale d’écoute psychologique, coordonnant les diverses plateformes existantes, avec une vigilance quant au niveau de qualification des psychologues et l’intégration de représentants de la profession dans les instances nationales de gestion de crise.

L’élan solidaire et l’engagement professionnel dont témoignent bon nombre de psychologues sont à souligner. Ils constitueront un appui dans l’après-coup de l’urgence sanitaire et du confinement, où les psychologues, quel que soit leur champ d’exercice, seront au cœur de l’accompagnement des effets post-traumatiques.

En vous souhaitant la meilleure santé possible, bien cordialement

Annie Combet, Secrétaire générale du SNP

Lien vers le site du Syndicat National des Psychologues (SNP) : ici.

 

Charte d’engagement des psychologues qui souhaitent se porter volontaires sur des plateformes d’écoute :

Charte-pour-les-téléconsultations-par-des-psychologues-FFPP-SNP-final-page-001Charte-pour-les-téléconsultations-par-des-psychologues-FFPP-SNP-final-page-002Charte-pour-les-téléconsultations-par-des-psychologues-FFPP-SNP-final-page-003

« Journal de confinement » par Wajdi Mouawad

Ouvert dès mardi 17 mars, Wajdi Mouawad, directeur de La Colline vous donne rendez-vous du lundi au vendredi à 11 heures pour un épisode sonore inédit de son journal d’un confinement, de sa propre expérience à ses errances poétiques : Une parole d’humain confiné à humain confiné. Une fois par jour des mots comme des fenêtres pour fendre la brutalité de cet horizon.

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