APESA, Aide Psychologique pour les Entrepreneurs en Souffrance Aiguë

 » L’origine d’APESA (créé en 2013)

Depuis la crise économique de 2008, une hausse du nombre d’entreprises en difficultés a été constatée dans les Tribunaux de commerce.
apesaAlors que la tendance est au « mieux vivre en entreprise », on est tenté d’ignorer le chef d’entreprise qui garde cette image d’invulnérabilité et a pour mission de prendre soin de ses salariés. Il s’avère qu’il existe une importante détresse psychologique du chef d’entreprise et les professionnels des juridictions consulaires se trouvent souvent démunis pour leur apporter l’aide humaine dont ils ont besoin. (…)


Une équipe de près de quatre-cents praticiens, spécialisée dans les addictions, la prévention du suicide et la médiation familiale, a aidé plus de 500 chefs d’entreprises. Parmi ces derniers, des patrons de PME du BTP, des artisans, des femmes dirigeantes seules avec enfants ou encore des pharmaciens, des boulangers…
Pour les artisans et chefs d’entreprise, le passage au Tribunal de commerce signifie la fin brutale d’une carrière, d’un rêve de réussite et d’indépendance, mais aussi la culpabilité, le déshonneur, la solitude. Le dispositif APESA leur permet de trouver le soutien psychologique pour les aider à surmonter cette épreuve entrepreneuriale. (…) »

https://www.apesa-france.com/

Melanie Klein : Les origines du transfert (1951)

Communication au XVIIe Congrès international de Psychanalyse

(Amsterdam, 5-12 août 1951), in Rev. fr. de Psychanal., XVI, 1952, n° 1, p. 204-214.

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Dans son Fragment de l’analyse d’un cas d’hystérie, Freud définit ainsi la situation de transfert : « Que sont les transferts ? Ce sont de nouvelles éditions ou des fac-similés des tendances et des fantasmes éveillés et rendus conscients dans le progrès de la psychanalyse ; mais ils ont cette particularité, caractéristique de leur espèce, qu’ils remplacent une personne antérieure par la personne du médecin. En d’autres termes, toute une série d’expériences psychologiques sont ravivées, non pas en tant qu’appartenant au passé, mais en tant qu’appliquées au médecin dans le présent » (Freud, 1905, p. 139).

Sous une forme ou sous une autre, le transfert opère à travers toute la vie et influence toutes les relations humaines, mais je ne m’occupe ici que des manifestations du transfert dans la psychanalyse. Ainsi procède l’analyse : dès qu’elle ouvre des routes dans l’inconscient du patient, son passé (dans ses aspects conscients et inconscients) est graduellement ravivé. Par là est renforcé son besoin de transférer les expériences, les relations objectâtes et les émotions initiales, et elles se focalisent sur l’analyste ; ce qui implique qu’aux prises avec les conflits et les angoisses réactivés, le patient fait usage des mêmes mécanismes et des mêmes défenses que dans les situations antérieures.

En conséquence, plus nous serons en mesure de pénétrer profondément dans l’inconscient et plus nous pourrons pousser l’analyse dans le passé, plus grande sera notre compréhension du transfert. C’est pourquoi un bref résumé de mes conclusions sur les stades les plus précoces du développement intéresse mon sujet.

La première forme d’angoisse est de nature persécutive. Le travail intérieur de l’instinct de mort, dirigé selon Freud contre l’organisme, suscite la peur de l’annihilation, et c’est la première cause de l’angoisse persécutive. En outre, dès après la naissance (je ne m’occupe pas ici des processus prénataux), des pulsions destructives contre l’objet excitent la peur du talion. Ces sentiments persécutifs endogènes sont intensifiés par des expériences extérieures pénibles : depuis les premiers jours, la frustration et le malaise suscitent chez l’enfant le sentiment qu’il est attaqué par des forces hostiles. Par suite, les sensations vécues par l’enfant à la naissance, les difficultés de s’adapter à des conditions entièrement nouvelles donnent naissance à l’angoisse persécutive. Le soulagement et les soins donnés après la naissance, en particulier les premières expériences d’alimentation, sont senties comme provenant de forces bonnes. En parlant de « forces », j’use d’un terme plutôt adulte pour désigner ce que l’enfant conçoit vaguement comme des objets, bons ou mauvais. L’enfant dirige ses sentiments de satisfaction et d’amour vers le « bon sein », ses pulsions destructives et ses sentiments de persécution vers ce qu’il ressent comme frustrant, c’est-à-dire .le « mauvais sein ». A ce stade, les processus de scission (splitting) sont à leur plus haut point : l’amour et la haine, aussi bien que les aspects bon et mauvais du sein, sont dans une large mesure tenus séparés l’un de l’autre. La sécurité relative de l’enfant est basée sur la transformation du bon objet en un objet idéal qui le protège contre l’objet dangereux et persécutif. Ces processus (c’est-à-dire la scission, la négation, l’omnipotence et l’idéalisation) sont prévalents pendant les trois ou quatre premiers mois de la vie (ce que j’ai appelé « position paranoïde-schizoïde »). Par ces voies, dès un stade très précoce, l’angoisse persécutive et son corollaire, l’idéalisation, influencent les fondements des relations objectales.

Les premiers processus de projection et d’introjection, inextricablement liés aux émotions et aux angoisses de l’enfant, mettent en train les relations objectales ; par la projection, c’est-à-dire en déviant la libido et l’agression sur le sein de la mère, la base de relations objectales est établie ; par l’introjection de l’objet, avant tout du sein, les relations aux objets intérieurs viennent à l’existence. Mon emploi du terme « relations objectales » est basé sur la thèse suivante : que dès le début de la vie post-natale, l’enfant a une relation avec la mère (quoique centrée primitivement sur le sein), relation imprégnée des éléments fondamentaux d’une relation objectale, savoir l’amour, la haine, les fantasmes, les angoisses et les défenses[1].

Selon ma façon de voir, comme je l’ai expliqué en détail à d’autres occasions, l’introjection du sein est le commencement de la formation du Sur-Moi, formation qui s’étend sur plusieurs années. Nous sommes fondés à soutenir qu’à partir de la première expérience d’alimentation, l’enfant introjecte le sein dans ses aspects variés. Le noyau du Sur-Moi est ainsi le sein de la mère, à la fois bon et mauvais. En raison de l’opération simultanée de l’introjection et de la projection, les relations aux objets extérieurs et intérieurs sont en action réciproque (le père aussi, qui joue bientôt un rôle dans la vie de l’enfant, devient précocement une partie du monde intérieur de l’enfant). Dans la vie émotionnelle de l’enfant, il y a des fluctuations rapides entre l’amour et la haine, entre les situations extérieures et intérieures, entre la perception de la réalité et les fantasmes qui s’y rapportent ; en accord avec ces fluctuations, il y a une interaction entre l’angoisse persécutive et l’idéalisation, toutes deux se référant aux objets intérieurs et extérieurs, l’objet idéalisé étant un corollaire de l’objet persécutif extrêmement mauvais.

La croissance de la capacité d’intégration et de synthèse du Moi conduit de plus en plus, même au cours de ces premiers mois, à des états qui synthétisent l’amour et la haine, et corrélativement les bons et les mauvais aspects des objets. Ce qui donne naissance à la seconde forme d’angoisse, l’angoisse dépressive, car les pulsions et désirs agressifs dirigés contre le mauvais sein, c’est-à-dire la mauvaise mère, sont ressentis comme un danger pour le bon sein, c’est-à-dire la bonne mère. Dans le second trimestre de la première année ces émotions sont renforcées, parce que l’enfant perçoit et introjecte de plus en plus la mère comme une personne. L’angoisse dépressive est intensifiée parce que l’enfant sent qu’il a détruit ou qu’il est en train de détruire un objet total par son avidité et son agressivité incontrôlables. En outre, par la synthèse croissante de ses émotions, il sent maintenant que ces pulsions destructives sont dirigées contre une personne aimée. Des processus similaires interviennent dans la relation avec le père et les autres membres de la famille. Ces angoisses et les défenses correspondantes constituent la « position dépressive » ; elle atteint son sommet vers le milieu de la première année ; son essence est l’angoisse et la culpabilité en rapport avec la destruction et la perte des objets aimés, tant intérieurs qu’extérieurs.

C’est à ce stade, en liaison avec la position dépressive, que s’installe le complexe d’Oedipe. L’angoisse et la culpabilité poussent puissamment à la mise en train du complexe d’Œdipe. Car l’angoisse et la culpabilité accroissent le besoin d’extérioriser les figures mauvaises (projection) et d’intérioriser les bonnes (introjection), d’attacher les désirs, l’amour, la culpabilité, la réparation à des objets, la haine et l’anxiété à d’autres, de trouver dans le monde extérieur des représentants pour les figures intérieures. Toutefois, ce n’est pas seulement la recherche de nouveaux objets qui domine les besoins de l’enfant, mais aussi la poussée vers de nouveaux buts : en s’écartant du sein il va vers le pénis, c’est-à-dire des désirs oraux vers les désirs génitaux. Bien des facteurs contribuent à ce développement : la poussée en avant de la libido, l’intégration croissante du Moi, les aptitudes physiques et mentales, et l’adaptation progressive au monde extérieur. Ces tendances sont liées à la formation des symboles qui rend l’enfant capable de transférer d’un objet à un autre non seulement l’intérêt mais aussi l’émotion et le fantasme, l’angoisse et la culpabilité.

Les processus que j’ai décrits sont liés à un autre phénomène fondamental gouvernant la vie mentale. Je crois que la pression exercée par les situations d’angoisse les plus précoces est un des facteurs qui déterminent la compulsion de répétition. Je reviendrai plus tard sur cette hypothèse.

Quelques-unes de mes conclusions sur les stades les plus précoces de l’enfance sont en continuité avec les découvertes de Freud ; sur certains points cependant des divergences se sont élevées, dont l’une est en rapport étroit avec le sujet. Je me réfère à ma thèse, que les relations objectâtes jouent un rôle dès après la naissance.

Pendant bien des années, j’ai soutenu que chez le jeune enfant, l’auto-érotisme et le narcissisme sont contemporains des premières relations aux objets, tant extérieurs qu’intériorisés. Brièvement, j’énoncerai de nouveau mon hypothèse : l’auto-érotisme et le narcissisme enveloppent l’amour-pour et la relation-avec le bon objet intériorisé, lequel, dans l’imagination, forme une partie du corps aimé et du soi (self). C’est vers cet objet intériorisé qu’un retrait s’opère dans la satisfaction auto-érotique et dans les états narcissiques. Concurremment, à partir de la naissance, est présente une relation aux objets, primairement la mère (son sein). Cette hypothèse contredit le concept des stades auto-érotiques et narcissiques qui empêchent une relation objectale. Cependant, la différence entre la façon de voir de Freud et la mienne est moins grande qu’il ne semble au premier abord, car les propositions de Freud sur cette question ne sont pas sans équivoque. Dans des contextes variés il a explicitement et implicitement exprimé des opinions qui suggéraient une relation à un objet, le sein de la mère, relation précédant l’auto-érotisme et le narcissisme. Une référence peut suffire ; dans le premier des deux articles encyclopédiques, Freud a dit : « Dans le premier cas la composante instinctuelle orale trouve satisfaction en s’attachant à l’assouvissement du désir de nourriture, et son objet est le sein de la mère. Puis elle se détache, devient indépendante et en même temps auto-érotique, c’est-à-dire qu’elle trouve un objet dans le corps propre de l’enfant » (Freud, 1922, p. 119). Freud se sert ici du terme objet d’une manière un peu différente de la mienne ; il se réfère à l’objet d’un but de l’instinct, alors que je pense à la relation objectale du jeune enfant, laquelle enveloppe ses émotions, ses fantasmes, ses angoisses et ses défenses. Malgré tout, dans la phrase citée, Freud parle clairement d’attachement libidinal à un objet, le sein de la mère, attachement qui précède l’auto-érotisme et le narcissisme.

Dans ce contexte, je désire rappeler aussi les découvertes de Freud sur les identifications précoces. Dans Le Moi et le Ça (Freud, 1923, p. 39), parlant des investissements abandonnés, dit : «… les effets de la première identification dans la plus tendre enfance seront profonds et durables. Ceci nous ramène à l’origine de l’Idéal du Moi… »[2]. Freud définit alors les premières et les plus importantes identifications cachées derrière l’Idéal du Moi, comme l’identification avec le père, ou avec les parents ; il les place, suivant son expression, dans « la pré-histoire de chaque personne ». Ces formulations rejoignent ce que j’ai décrit comme les premiers objets introjectés, car, par définition, les identifications sont le résultat de l’introjection. De la proposition que je viens de discuter et de la citation de l’article de l’ Encyclopédie, on peut déduire que Freud, bien qu’il n’ait pas suivi plus loin cette ligne de pensée, a soutenu que dans la toute première enfance, et un objet et des processus d’introjection jouent un rôle.

Ce qui veut dire qu’en ce qui concerne l’auto-érotisme et le narcissisme, nous rencontrons une contradiction dans les vues de Freud. De telles contradictions existent sur un certain nombre de points théoriques ; elles montrent clairement, à mon avis, que sur ces points particuliers Freud n’était pas encore arrivé à une décision finale. En ce qui concerne la théorie de l’angoisse, il l’a posé explicitement dans Inhibition, Symptôme, Angoisse (Freud, 1926, p. 96). Sa conscience de ce que bien des choses, dans les premiers stades du développement, étaient encore inconnues ou obscures, est encore illustrée par la façon dont il parle des premières années de la fille «… perdues dans un passé si obscur et ombreux » (Freud, 1931, p. 254).

Je ne connais pas la façon de voir d’Anna Freud sur cet aspect de l’œuvre de Freud. Mais, en ce qui concerne la question de l’auto- érotisme et du narcissisme, elle semble n’avoir tenu compte que de la conclusion de Freud, qu’un stade auto-érotique et narcissique précède les relations objectales, et qu’elle n’a pas fait la part des autres possibilités impliquées dans quelques propositions de Freud telles que celles auxquelles je me suis référée ci-dessus. C’est là une des raisons pourquoi il y a plus de divergence entre la conception d’Anna Freud et ma conception de la première enfance qu’entre les vues de Freud, prises dans leur ensemble, et mes vues. J’établis ce point parce que je crois essentiel de clarifier l’étendue et la nature des différences entre les deux écoles de pensée psychanalytique représentées par Anna Freud et moi- même. Une telle clarification est nécessaire dans l’intérêt de l’enseignement psychanalytique, et aussi parce qu’elle pourrait nous aider à ouvrir des discussions fructueuses entre psychanalystes, et par là contribuer à une plus grande compréhension générale des problèmes fondamentaux de la première enfance.

L’hypothèse d’un stade préobjectal de plusieurs mois implique, excepté pour la libido attachée au corps propre de l’enfant, ou bien qu’il n’existe pas en lui de pulsions, de fantasmes, d’angoisses et de défenses, ou bien qu’ils ne sont pas rapportés à un objet, c’est-à-dire qu’ils opéreraient in vacuo. L’analyse de très jeunes enfants m’a enseigné qu’il n’y a pas de besoin instinctuel, de situation d’angoisse, de processus mental qui n’implique des objets, extérieurs ou intérieurs ; en d’autres termes, les relations objectales sont au centre de la vie émotionnelle. Bien plus, l’amour et la haine, les fantasmes, les angoisses et les défenses sont actives dès le commencement et, indissolublement liées ab initio avec les relations objectales. Cette façon de comprendre m’a fait apparaître beaucoup de phénomènes sous un jour nouveau.

Je formulerai maintenant la conclusion sur laquelle repose cette communication : je soutiens que le transfert a ses origines dans les mêmes processus qui aux stades les plus précoces déterminent les relations objectales. En conséquence, dans l’analyse, nous aurons à revenir encore et encore aux fluctuations entre les objets, aimés et haïs, extérieurs et intérieurs, qui dominent la première enfance. Nous ne pouvons apprécier pleinement les connexions entre les transferts positifs et négatifs que si nous explorons l’interaction précoce entre l’amour et la haine, et le cercle vicieux de l’agression, des angoisses, des sentiments de culpabilité et de l’accroissement de l’agression, aussi bien que les aspects variés des objets sur lesquels ces conflits d’émotions et d’angoisses sont dirigés. D’un autre côté, par l’exploration de ces processus précoces, je me suis convaincue que l’analyse du transfert négatif, qui a reçu relativement peu d’attention dans la technique psychanalytique[3], est une condition préalable de l’analyse des niveaux plus profonds de l’esprit. L’analyse du transfert positif aussi bien que du transfert négatif et de leurs connexions est, comme je l’ai soutenu pendant beaucoup d’années, un principe indispensable du traitement de tous les types de patients, enfants comme adultes. J’ai justifié cette vue dans la plupart de mes écrits depuis 1927.

Cette approche, qui dans le passé a rendu possible l’analyse de très jeunes enfants, s’est dans les dernières années avérée très féconde pour l’analyse des schizophrènes. Jusque vers 1920 on a soutenu que les schizophrènes étaient incapables de transfert et ne pouvaient par suite être analysés. Depuis lors, l’analyse de schizophrènes a été tentée avec des techniques variées. Toutefois, sous ce rapport, les changements d’opinion les plus radicaux sont survenus plus récemment et sont en connexion étroite avec une meilleure connaissance des mécanismes, des angoisses et des défenses qui opèrent dans la première enfance. Depuis qu’on a découvert quelques-unes de ces défenses, développées dans les relations objectales primaires à la fois contre l’amour et la haine, le fait que les schizophrènes sont capables de développer tant un transfert positif qu’un transfert négatif a été pleinement compris ; cette découverte est confirmée si, dans le traitement des schizophrènes, nous appliquons d’une manière conséquente le principe qu’il est aussi nécessaire d’analyser le transfert négatif que le transfert positif, et qu’en fait l’un ne peut être analysé sans l’autre[4].

Rétrospectivement, on peut voir que ces progrès techniques considérables reposent dans la théorie psychanalytique sur la découverte par Freud des instincts de vie et de mort, apport fondamental à la compréhension de l’origine de l’ambivalence. Parce que les instincts de vie et de mort, et par suite l’amour et la haine, sont au plus profond dans l’interaction la plus étroite, transfert positif et transfert négatif sont interdépendants à la base.

La compréhension des relations objectales les plus précoces et des processus qu’elles impliquent a exercé des influences essentielles sur la technique, et cela sous différents angles. On sait depuis longtemps que dans la situation psychanalytique le psychanalyste peut représenter la mère, le père ou d’autres personnes, que parfois il joue dans l’esprit du patient, le rôle du Sur-Moi, parfois celui du Ça ou du Moi. Nos connaissances nous permettent aujourd’hui d’atteindre les détails spécifiques des rôles variés alloués par le patient à l’analyste. En fait, il y a très peu de personnes dans la vie du jeune enfant, mais il les éprouve comme une multitude d’objets parce qu’ils lui apparaissent sous des aspects différents. Corrélativement, le psychanalyste peut à un certain moment représenter une partie de la personnalité (self) ou n’importe laquelle d’une large série de figures internes constituant le Sur-Moi. Pareillement, on ne va pas assez loin en comprenant que l’analyste représente le père réel ou la mère réelle, à moins de comprendre quel aspect des parents a été revécu. L’image des parents, dans l’esprit du patient, a subi à des degrés variés une distorsion, à la faveur des processus infantiles de projection et d’idéalisation, et a souvent gardé beaucoup de sa nature « fantastique ». En même temps, dans l’esprit du jeune enfant, toute expérience externe est intriquée avec ses fantasmes, et, d’autre part, tout fantasme contient certains éléments d’expérience réelle ; ce n’est que par l’analyse radicale de la situation de transfert que nous pouvons découvrir le passé à la fois dans ses aspects réels et imaginaires. L’origine de ces fluctuations dans la toute première enfance rend compte également de leur force dans le transfert, ainsi que des passages rapides, parfois même dans le cours d’une séance, du père à la mère, des bons objets tout-puissants aux dangereux persécuteurs, des figures intérieures aux figures extérieures. Il arrive que l’analyste représente simultanément les deux parents, souvent unis dans une alliance hostile contre le patient, ce par quoi le transfert négatif acquiert une grande intensité. En pareil cas, ce qui est revécu ou devient manifeste dans le transfert est le mélange, dans l’imagination du patient, des deux parents en une seule figure, la « figure combinée des parents » que j’ai décrite ailleurs[5]. C’est là une des formations fantastiques caractéristiques des tout premiers stades du complexe d’Œdipe; si elle conserve sa force, elle est «nuisible à la fois aux relations objectales et au développement sexuel. Le fantasme des parents combinés tire sa force d’un autre élément de la vie émotionnelle, savoir la puissante envie associée à la frustration des désirs oraux. Par l’analyse de situations de cette précocité, nous apprenons que dans l’esprit de l’enfant la frustration (ou le malaise d’origine interne) est couplée au sentiment qu’un autre objet (bientôt représenté par le père) reçoit de la mère la satisfaction et l’amour convoités qu’elle refuse à l’enfant au même moment. C’est là une raison du fantasme que les parents sont combinés dans une perpétuelle satisfaction mutuelle de nature orale, anale et génitale, prototype des situations d’envie et de jalousie.

Il est un autre aspect de l’analyse du transfert qui mérite d’être mentionné. Nous avons l’habitude de parler de la situation de transfert. Mais avons-nous toujours présente à l’esprit l’importance fondamentale de ce concept ? D’après mon expérience, dans le débrouillage des détails du transfert, il est essentiel de penser en termes de situations totales transférées du passé au présent, tout autant que d’émotions, de défenses et de relations objectales.

Pendant des années, et dans une certaine mesure encore aujourd’hui, on a compris le transfert en termes de référence directe à l’analyste. Ma conception d’un transfert enraciné dans les stades les plus précoces du développement et dans les couches profondes de l’inconscient est beaucoup plus large et entraîne une technique par laquelle, de la totalité du matériel présenté, les éléments inconscients du transfert sont déduits. Par exemple, les dires des patients sur leur vie quotidienne, leurs relations et leurs activités ne font pas seulement comprendre le fonctionnement du Moi ; ils révèlent aussi, si nous explorons leur contenu inconscient, les défenses contre les angoisses éveillées dans la situation de transfert. Car le patient est voué à traiter les conflits et les angoisses revécus dans sa relation avec l’analyste par les mêmes méthodes qu’il a employées dans le passé. Ce qui veut dire qu’il se détourne de l’analyste comme il a tenté de se détourner de ses objets primitifs ; il essaye de scinder sa relation avec l’analyste, en le stabilisant soit comme une bonne, soit comme une mauvaise figure ; il reporte quelques-unes des émotions et attitudes vécues par rapport à l’analyste sur des personnes de la vie courante, et c’est là une part du « passage à l’acte » (acting out)[6].

Dans le cadre de mon sujet, j’ai surtout discuté les plus précoces parmi les expériences, les situations et les émotions dont provient le transfert. Mais sur ces fondations sont bâties les relations objectales ultérieures et les développements émotionnels et intellectuels qui réclament l’attention de l’analyste non moins que les plus précoces ; c’est dire que notre champ d’investigation couvre tout ce qui se trouve entre la situation courante et les expériences les plus précoces. En fait, il n’est possible de trouver accès aux émotions et aux relations objectales les plus précoces qu’en examinant leurs vicissitudes à la lumière des développements ultérieurs. Ce n’est qu’en liant et reliant les expériences ultérieures avec les expériences antérieures et vice versa (ce qui implique un travail pénible et patient) qu’il est possible d’explorer leur interaction d’une manière conséquente et que le présent et le passé peuvent se rencontrer dans l’esprit du patient. C’est là un aspect du processus d’intégration qui avec le progrès de l’analyse vient à embrasser la totalité de la vie mentale du patient. Quand diminuent l’angoisse et la culpabilité et que l’amour et la haine peuvent être mieux synthétisés, les processus de scission (splitting)^ une des défenses fondamentales contre l’angoisse, diminuent aussi ; corrélativement, le Moi gagne en force et en cohérence ; le clivage entre les objets idéalisés et les objets persécutifs duninue; les aspects fantastiques des objets perdent de leur force ; et tout cela implique que la vie imaginaire inconsciente, moins nettement divisée de la partie consciente de l’esprit, peut être mieux utilisée dans les activités du Moi, avec pour conséquence un enrichissement général de la personnalité. Je touche ici aux différences — et non plus aux similitudes — entre le transfert et les premières relations objectales. Ces différences sont une mesure de l’effet curatif de la procédure analytique.

J’ai suggéré ci-dessus que l’un des facteurs qui font entrer en jeu la compulsion de répétition est la pression exercée par les situations d’angoisse les plus précoces. Lorsque l’anxiété persécutive et dépressive diminue, le besoin devient moins pressant de répéter et répéter encore les expériences fondamentales ; par suite, les formes et les modalités précoces du sentiment sont maintenues avec moins de ténacité. Ces changements fondamentaux sont le fruit de l’analyse conséquente du transfert ; ils sont liés à une révision très profonde des toutes premières relations objectales et se réfléchissent dans la vie courante du patient aussi bien que dans la modification de ses attitudes vis-à-vis de l’analyste.

BIBLIOGRAPHIE

Freud (Sigmund), 1905 : Fragments of an Analysis of a Case of Hysteria, Collected Papers (CP), III.

— 1922 : Psycho-Analysis, CP, V.

— 1923 : The Ego and the Id, London Hogarth Press, 1950.

— 1926 : Inhibitions, Symptoms and Anxiety, London, Hogarth Press, 1936.

— 1931 : Female Sexuality, CP, V.

Klein (Melanie), 1932 : The Psycho-Analysis of Children, London, Hogarth Press, 1932.

— 1946 : Notes on Some Schizoïd Mechanisms, Int. J. Ps. A., XXVII.

— 1948 : Contributions to Psycho-Analysis 1921-1945, London, Hogarth Press.

— 1948 : A Contribution to the Theory of Anxiety and Guilt, Int. J. Ps. A., XXIX.

Rosenfeld (Herbert), 1952. Notes on the Psycho-Analysis of the Super-ego Conflict on an Acute Schizophrénie patient, Int. J. Ps. A., XXXIII.

— 1952 : Transference Phenomena and Transference Analysis in an Acute Catatonic Schizophrénie Patient, to be published in the Int. J. Ps. A., XXXIII.

Segal (Hanna), 1950. Some Aspects of the Analysis of a Schizophrénie, Int. J. Ps. A., XXXI.

[1] C’est un trait essentiel de cette relation, la plus précoce de toutes les relations objectales, qu’elle est le prototype d’une relation entre deux personnes dans laquelle n’entre aucun autre objet. C’est d’une importance vitale pour les relations objectales ultérieures ; il est vrai que sous cette forme exclusive, elle ne dure peut-être pas plus qu’un très petit nombre de mois : les fantasmes relatifs au père et à son pénis, fantasmes qui mettent en train les stades précoces du complexe d’Œdipe, introduisent la relation-à-plus-qu’un-objet. Dans l’analyse des adultes et des enfants il arrive que le patient vive des sentiments d’extrême bonheur par la reviviscence de cette relation exclusive avec la mère et son sein. De telles expériences suivent souvent l’analyse des situations de jalousie et de rivalité dans lesquelles est impliqué un 3e objet, en dernière analyse le père.

[2] Dans la même page, Freud suggère, toujours en se référant à ces premières identifications, qu’elles sont une identification directe et immédiate qui se situe plus tôt que tout investissement objectai. Cette suggestion semble impliquer que l’introjection va jusqu’à précéder les relations objectales.

[3] C’était largement dû à la sous-estimation de l’importance de l’agression.

[4] Cette technique est illustrée dans l’article de H. Segal, « Quelques aspects de l’analyse d’un schizophrène » (Int. J. Ps. A., vol. XXXI, 1950), et les articles de H. Rosenfeld, « Notes sur la psychanalyse du conflit du Surmoi dans un cas de schizophrénie aiguë » (Int. J. Ps. A., vol. XXXIII, 1952) et, « Phénomènes de transfert et analyse du transfert dans un cas de catatonie aiguë » (ibid.).

[5] Voir Psycho-Analysis of Children, particulièrement chap. VIII et XI.

[6] Par moments, le patient peut essayer de fuir du présent dans le passé, plutôt que de réaliser que ses émotions, ses angoisses et ses fantasmes sont maintenant en pleine activité et centrés sur le psychanalyste. A d’autres moments, comme nous le savons, les défenses sont principalement dirigées contre la reviviscence du passé en relation avec les objets originels.

IFGT Infos Juin 2019

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EPG Infos Juin 2019

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Relax, Ralph…

araingées

Idée film : « Et je choisis de vivre »

“ ‘Et je choisis de vivre’ met à bas les tabous et les idées reçues sur le deuil”

 

Et je choisis de vivre

Le psychiatre Christophe Fauré est un grand connaisseur de la question du deuil et de la fin de vie. Dans cette tribune, il explique pourquoi il lui semble nécessaire d’aller voir le film “Et je choisis de vivre”, sorti en salles ce mercredi 5 juin.

« Si le deuil était un territoire, il en serait le cartographe », c’est avec ces mots qu’Amande Marty, mère endeuillée d’un petit Gaspar et personnage principal du lumineux film Et je choisis de vivre, définit Christophe Fauré. De fait, rien de ce qui concerne le deuil n’est étranger à ce psychiatre spécialisé dans les ruptures de vie, auteur de nombreux ouvrages sur le sujet, dont l’indispensable Vivre son deuil au jour le jour. Sollicité pour témoigner dans le film qui sort en salles ce mercredi 5 juin, il nous a fait parvenir cette tribune où il explique les raisons pour lesquelles tout le monde – endeuillé ou non – devrait aller voir ce film.

« Une mère perd son enfant. Cette mère, c’est Amande. Cet enfant, c’est Gaspar. Un bébé de quelques mois dont le petit cœur n’était pas assez fort pour porter la vie. Il s’est tout doucement éteint, comme une fragile bougie qui n’a plus assez de cire pour nourrir sa flamme. Et il laisse derrière lui ses parents qui, depuis, tentent de donner du sens à l’inconcevable.

C’est cette quête de sens que relate le très beau film documentaire Et je choisis de vivre, de Nans Thomassey et Damien Boyer. L’invitation à un voyage initiatique à travers les sentiers escarpés de la Drôme. Le parcours d’Amande et de Nans à travers une Nature dont la puissante beauté crée un écrin pour contenir la peine, à la rencontre de personnes ayant, tout comme Amande, connu la perte d’un enfant. Au fil des échanges avec ces parents, meurtris autrefois, mais aujourd’hui apaisés malgré le manque qui subsistera à tout jamais, se dessine un chemin. Le chemin du Deuil dont le seul mot fait frémir mais qui prend ici une dimension de tendresse, d’amour et de sagesse qui donne à ce film toute sa force et sa profondeur. Les larmes sont accueillies avec simplicité, le rire fuse au beau milieu de la détresse, les mains se rejoignent dans une union des cœurs qui révèle le meilleur de chacun. Il met en images la promesse qu’il existe réellement une lumière au bout de l’absurde tunnel de la perte d’un enfant… et de la perte de tout être aimé.

Et je choisis de vivre est un magnifique film que je vous invite à voir et à partager. Un film qui met à bas les tabous et les idées reçues sur le sens véritable du processus de deuil. Un film qui, sans pathos ni lourdeur, nous offre les justes mots pour nommer la peine et nous affranchir de la peur. Un indispensable message d’espoir qui nous met en résonance avec le cœur battant de notre humanité. »

article original ici

« Interdit d’interdire » de Frédéric Taddeï, rencontre entre Michel Onfray et Juan Branco

Mis en ligne le 5 juin 2019.
Frédéric #Taddeï reçoit :
– Michel Onfray, philosophe
– Juan Branco, avocat

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Nous vous proposons cet article afin d’élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie pas forcément que nous approuvions la vision développée ici. Dans tous les cas, notre responsabilité s’arrête aux propos que nous reportons ici. Nous ne sommes nullement engagés par les propos que l’auteur aurait pu tenir par ailleurs – et encore moins par ceux qu’il pourrait tenir dans le futur. Merci cependant de nous signaler par le formulaire de contact toute information concernant l’auteur qui pourrait nuire à sa réputation. 

« Être quelqu’un quelque part » création 2017-2019 du Théâtre des Abeilles

Vendredi 14 juin à 20h30

au Théâtre de Morlaix

« Être quelqu’un quelque part »

ATA 2019« Être quelqu’un quelque part » création 2017-2019 du Théâtre des Abeilles, orchestrée par Nathalie Couprie, est le fruit d’un travail de recherche autour de personnages en quête de corps, de lieu, de sens. Ils racontent pour exister, se rassemblent pour jouer.

Vendredi 14 juin à 20h30 au Théâtre de Morlaix « Être quelqu’un quelque part » « Être quelqu’un quelque part » création 2017-2019 du Théâtre des Abeilles, orchestrée par Nathalie Couprie, est le fruit d’un travail de recherche autour de personnages en quête de corps, de lieu, de sens. Ils racontent pour exister, se rassemblent pour jouer.

« Être quelqu’un quelque part » est une composition poétique et singulière de corps, de mouvements, d’espaces et de langage

D’une durée d’une heure, le spectacle s’adresse à un public à partir de 8 ans.
A l’issue de la représentation, la compagnie peut animer une rencontre débat avec le public.

Billetterie:
Les places sont à réserver par mail (asso.stand-arts@ch-morlaix.fr) ou au 02 98 62 67 42 ou à acheter sur place le soir même à partir de 20h.
Prix des places: tarif plein: 8€ – tarif réduit (sur justificatif): 5€ (porteurs carte Stand’Arts, Q&B, minima sociaux, étudiants, enfant)

Une thérapeutique par le Théâtre a débuté en 1980 au Centre Hospitalier des Pays de Morlaix. L’Atelier Théâtre des Abeilles, ainsi baptisé, a poursuivi son évolution, fort d’un potentiel de 10 personnes, avec l’aide ponctuelle d’Artistes professionnels intervenants.
L’objectif de cet atelier est d’aboutir à un mieux-être de chacun. Nos pièces, œuvres collectives originales, sont nées d’improvisations et font appel à la créativité, au travail corporel, au défoulement-plaisir de jouer.
Tous statuts confondus, soignants et personnes en difficultés psychologiques construisent ensemble une pièce de théâtre et se mettent en scène le temps d’une tournée d’environ 6 mois (après 1 an et demi de recherche et préparation).

Association Stand-Arts

Ateliers Thérapeutiques Artistiques

Secteur 29G05- Dr LE NEN

15 rue Kersaint Gilly

29 600 MORLAIX

Tél: 02.98.62.67.42

www.stand-arts.org

asso.stand-arts@ch-morlaix.fr

Rencontre Anorexie Boulimie, 12 juin à Morlaix

Rencontre Anorexie Boulimie

MERCREDI 12 JUIN  18H30 A L’IFSI – MORLAIX

3 à 4 % des adolescents souffrent de troubles graves du comportement alimentaire et ce pourcentage augmente. 5% des anorexiques meurent ! C’est un véritable problème de santé publique. Il est très important de déceler le plus tôt possible les cas d’anorexie et de boulimie souvent cachés par ceux qui en souffrent. La solution ? Sensibiliser au mieux le public et particulièrement les familles.
anorexie

« On est en train d’éclipser la singularité du vivant », Miguel Benasayag, février 2019

MIGUEL BENASAYAG : « ON EST EN TRAIN D’ÉCLIPSER LA SINGULARITÉ DU VIVANT »

par Amaury de Rochegonde paru dans Stratégies le 06/02/2019

Philosophe, psychanalyste, chercheur en épistémologie, le franco-argentin Miguel Benasayag a publié « Cerveau augmenté, homme diminué » en 2016 chez La Découverte puis « Fonctionner ou exister ?» (Le Pommier), en octobre dernier. Il tire le signal d’alarme face au diktat de la machine et de l’intelligence artificielle.

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Avec les nouvelles technologies et l’IA, l’homme augmenté devient une réalité. En quoi cela altère-t-il ce qui fait notre humanité?

Miguel Benasayag. Quand j’ai publié le Cerveau augmenté, j’ai observé un mécanisme typique de l’évolution à travers la simplification du cerveau par délégation des fonctions à sens unique. Un chauffeur de taxi qui conduit avec le GPS depuis le début a les noyaux sous corticaux, qui cartographient le temps et l’espace, atrophiés. La communauté scientifique le sait et dit: «et alors?». Toute le monde considère que l’on vit un pivot évolutif, que c’est comme ça, que le cerveau sera hybridé et connecté à des réseaux de machines, que l’homme de demain ne pourra pas faire certaines tâches en autonomie…

Et quel est le problème ?

Je dis qu’on est en train d’éclipser tout ce qui fait la singularité du vivant. D’un point de vue biologique et neurobiologique, mon travail a été de montrer les différences irréductibles avec la machine. Depuis Socrate, on vit avec une articulation logique qui veut qu’un humain qui pense bien pense le bien. On a vite touché les limites de cette imbrication en nous apercevant qu’on pouvait penser très bien et penser le mal. Face à l’échec de la rationalité humaine, l’idée est de s’appuyer sur une machine non défaillante, non soumise aux pulsions, à la subjectivité, aux aléas sociaux, etc. Or, l’ignorance de la singularité de la culture et du cerveau est dangereuse car si l’on traite un cerveau à travers le prisme de la machine, on le formate. C’est quelque chose de beaucoup plus fort qu’une idéologie totalitaire. Ces technologies sont en réalité très colonisatrices. Elles réduisent le champ biologique à une somme de mécanismes qui seraient modifiables et augmentables, oubliant que le vivant incorpore au coeur même de ses processus une négativité irréductible. Le vivant réactualise le passé, se projette dans un avenir imprédictible, se fonde sur des failles, du décalage, et non sur le présent permanent comme la machine. Le devenir est une dimension de tout être vivant que l’on ne peut ni programmer ni modéliser de façon complète. Ce qui constitue notre singularité repose donc sur le non calculable, le non prédictible, la contingence. Ce qui est ignoré c’est que la nature de l’humain est structuré sur des bases différentes de la technologie. On peut modéliser l’ADN et les chromosomes, mais le problème vient de ce qu’on prend le modèle pour la chose.

 

Vous refusez l’idée qu’à partir d’un profil-type du fonctionnement de l’être humain, on puisse réduire l’humain à ce fonctionnement…

En effet. La cartographie du cerveau montre des mécanismes de fonctionnement très fins. Elle permet de savoir quels neurones s’activent quand on pense le numéro 5, ce qui a donné lieu à des expériences d’Hitachi, il y a vingt ans déjà, où avec des capteurs d’hémoglobine non intrusifs, un bras robotique était capable de faire un geste imaginé par un cobaye. La question est de savoir si ce que l’on a modélisé épuise ou non la chose. Certains disent: «pas encore». Moi je dis que le fonctionnement est modélisable mais l’existence, c’est-à-dire le sous-bassement de ce qui est modélisable, ne l’est pas.

 

Yann Le Cun, «scientifique en chef» de l’IA chez Facebook, estime que le meilleur ordinateur du monde équivaut au cerveau d’un enfant de deux ans…

Quantitativement, c’est peut-être le cas. Mais là n’est pas l’essentiel. L’important est que l’on se dise que c’est la même chose qualitativement. Laurent Alexandre estime qu’il faut désormais des neuro-éducateurs ou des neuro-pédagogues. Comme dit Jean-Pierre Changeux, on est en train d’abolir la barrière entre le mental et le neural. On peut voir aujourd’hui les circuits qui produisent la subjectivité, les concepts. En modélisant la pensée avec des algorithmes, on réduit la pensée à ces circuits neuronaux, et on aboutit à une barbarie totale.

 

Vous considérez que Laurent Alexandre, cofondateur de Doctissimo et essayiste à succès, est dangereux. Pourquoi?

C’est le nouveau messie de sociétés déboussolées qui apporte à la fois la prophétie et la solution. Face à un chaos écologique qui se calcule en dizaines d’années, il nous dit avec des procédés rhétoriques – qui comporte à la fois la question et la réponse – qu’on va vivre mille ans. C’est un homme de réseaux et de conquête qui ne se présente pas comme un transhumaniste mais porte le combat de la Singularity University. Il rétablit une nouvelle promesse pour dire par exemple que ceux qui s’opposent à Monsanto sont comme les médecins qui pratiquaient des saignées au XVIIIe siècle. Il défend la sélection des embryons au nom d’une vision eugéniste des cerveaux supérieurs, des winners. Il dit ce que les gens qui ont très peur ont envie d’entendre. Ce dont on a besoin de comprendre de façon urgente, c’est que notre société est un ensemble : on a besoin des forts en maths et des cancres car c’est précisément ce qui permet de penser la complexité. La pensée eugéniste ne conçoit que l’excellence. Mais elle s’oppose au b.a.-ba de la vie.

 

Qu’est-ce qui distingue l’homme de la machine? L’IA peut semble-t-il, écrire un livre ou peindre une toile. Mais elle ne peut pas exercer un esprit critique…

Je peux faire en sorte que la machine mélange des peintures mais ce n’est que l’œil humain, dans sa subjectivité et son esprit critique, qui trouvera cela beau. On peut aussi créer une machine pour faire un roman mais le vivant est toujours fondé sur une faille qui est le décalage avec soi-même. J’ai rencontré en Italie à la fin 2018 une chercheuse américaine qui a constaté que les circuits profonds de la mémoire à long terme s’atrophient à travers la lecture sur écran et le zapping. Le stockage mémoriel passe par la production de protéines qui, par un mécanisme du type prion, peut modifier même l’ADN. Donc, à travers une lecture qui ne mobilise que des circuits rapides et frontaux, le cerveau se modifie physiologiquement et anatomiquement. On peut toujours affirmer qu’on n’a plus besoin de cette structuration profonde compte-tenu des capacités de stockage informatique. Mais cela reviendrait à se tromper sur le rôle fondamental de la mémoire, qu’il faut comprendre comme une dynamique de permanence dans le changement. La mémoire est le seul phénomène d’identité. Sans production physique et subjective de mémoire, nous n’avons plus accès qu’à une dimension encyclopédique objective et on élimine l’identité même de l’individu. Une mémoire saine est une mémoire qui sélectionne, modifie et oublie. Cela relève de notre propre singularité.

Mais ne peut-on pas soutenir que ce n’est pas très important de ne pas mémoriser une chose si l’on connaît la porte d’entrée pour y accéder ? Après tout, si on sait où c’est stocké sur un disque dur…

Si l’on veut une mémoire immédiate et un accès encyclopédique, oui. Mais, alors, la sélection de l’information par chacun d’entre nous est éliminée au nom d’une hiérarchisation extérieure. Et, encore une fois, nous ne sommes que mémoire.

On voit se développer des phénomènes de hacking qui perturbent les organisations les plus parfaites s’appuyant sur les algorithmes. Est-ce un nouveau type de résistance ?

Je vois en effet ces phénomènes comme autant de formes de résistance devant des affirmations totalitaires. Mais de façon plus soft, face aux grandes modifications du rapport au monde de l’humain, nous avons besoin de mécanismes de régulation. Ces mécanismes nécessitent d’avoir des gens qui pensent et des grains de sable dans le système.

Le big data a été au cœur de l’élection d’Emmanuel Macron pour cibler certaines catégories de votants. Est-ce une interférence de la machine dans le devenir politique d’un pays ?

On a eu dans les années 1970 le groupe des dix, avec Jacques Attali, Edgar Morin, Michel Rocard… Les experts prétendaient orienter le choix de l’électeur en prenant en charge la complexité techno-scientifique du monde. Aujourd’hui, les sachants sont au service du big data. Il y a une délégation des décisions stratégiques pour nos sociétés qui se fait naturellement vers la machine… J’ai fait un livre sur la médecine et l’abus de pouvoirs où l’on voyait comment la technologie devenait un foyer de valeurs en soi. Sur Paris et sa banlieue, avoir un enfant trisomique est rarissime. Comme les examens pré-nataux permettent de savoir très tôt s’il y a un risque de malformation, on déclenche l’avortement. Il n’y a eu aucune décision politique et eugéniste en ce sens, mais comme la technique a rendu possible l’examen pré-natal très poussé, c’est ce qui est. Tout ce que la machine rend possible devient inévitablement obligatoire à très court terme.

 

Avec l’intelligence artificielle, plusieurs études pointent des risques sur l’emploi qui sont perçus comme tel par les Français. Là aussi, la machine aura-t-elle forcément le dernier mot?

Laurent Alexandre fait une comparaison entre WhatsApp et Renault, en montrant que la valeur est inversement proportionnelle au nombre de salariés. Ce que ne comprend pas Laurent Alexandre, qui est comme une machine, c’est que Renault est comme un organisme vivant, avec des gens qui travaillent, qui luttent… Le vivant n’est pas évaluable de façon linéaire car ce temps-là ne mesure pas les cycles. Il prend des tours et des détours pour vivre. Si on aliène sa vie à une jauge extérieure qui ne correspond pas à son mode de fonctionnement, on ne vit pas sa vie. Pour un corps, gagner du temps n’existe pas. Vivre avec le temps de la montre signifie sortir de soi, ne pas habiter son existence.

Le transhumanisme prépare selon vous un monde d’«apartheid». Pourquoi?

D’un point de vue biologique, toute espèce au sein de laquelle des individus prennent trop d’importance par rapport à l’espèce elle-même se met en danger. Le transhumanisme est une chimère de l’individu qui croit qu’il peut être immortel car il pense que la vie se réduit à la sienne. Un monde dans lequel on ne vit que dans un entre soi et où l’on coupe ses liens avec le vivant est un monde d’apartheid. Admettons que l’on vive 200 ou 300 ans. Du point de vue des ressources naturelles, c’est une horreur. Il faudrait qu’une immense majorité vive très mal pour que quelques-uns vivent très longtemps.

Que signifie le phénomène des Gilets jaunes en termes d’organisation politique, de rejet des élites et des médias…?

L’indépendance des États-Unis a commencé par une taxe excessive sur le thé. C’est de l’excès de l’élite que naissent les grands mouvements de contestation. Les Gilets jaunes avancent une négativité, un non, qui s’opposent au pur fonctionnement, face à un président qui représente l’excès de modélisation par-delà de la vie. Macron fonctionne dans un système hors-sol à lui. N’importe quel élu sait qu’il doit composer avec le vivant et qu’on ne gère pas un pays en faisant des modèles dans son cabinet. Mais Macron a tellement rempli les failles avec de la com qu’il a fini par tomber dans le trou. Après, il faut voir comment raviver la démocratie. Les grandes révoltes horizontales, de la base, ont beaucoup de mal à trouver une organisation qui les continue. Il reste donc un point d’interrogation : que va devenir ce mouvement si tout est capitalisé par le Rassemblement national ou un nouveau mouvement Cinq étoiles, sachant que la haine est le meilleur anxiolytique du monde? C’est ce qui m’inquiète un peu. La tendance mondiale est de remplacer les vieilles institutions universalistes par des positions relativistes qui s’expriment en nationalismes, régionalismes, courants identitaires, etc.

 

Article original ici.

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