« Derrière les arbres » par Frédéric Pommier

Un témoignage important et fort, à lire.

Sur France Inter le 16 avril 20256, à re-écouter en podcast ici : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-invite-de-7h50/l-invite-de-7h50-du-jeudi-16-avril-2026-3658779

Frédéric Pommier, journaliste à France Inter, publie « Derrière les arbres » (Flammarion). Dans ce livre, il raconte les viols qu’il a subis, entre ses 4 ans et ses 7 ans, par quatre hommes différents.

« Sur le papier, les faits sont prescrits, mais les faits ne seront jamais prescrits dans mon livre », affirme Frédéric Pommier, sur France Inter, jeudi 16 avril, alors qu’il publie Derrière les arbres (Flammarion). Dans cet ouvrage, le journaliste de France Inter raconte avoir été victime de viols, de ses 4 ans à ses 7 ans, par quatre hommes différents. Il explique avoir voulu « écrire pour finalement avoir une parole plus forte », mais aussi « pour redonner vie au petit garçon qu’on a tué ». « Ce livre, c’est pour rendre justice au petit garçon que j’étais et au petit garçon qu’on a bousillé à quatre ans, à cinq ans, à six ans, à sept ans et qui lui, pour survivre, a oublié pendant très longtemps », souligne-t-il.

« Pour survivre d’abord au viol, moi, mon cerveau à ce moment là, a totalement déconnecté », confie Frédéric Pommier. « C’était de la neige ou c’était comme de la buée sur la vitre d’une voiture. Alors on met la main dessus pour essayer de dégager davantage d’espace. Et puis on voit des silhouettes, on voit des formes, on entend éventuellement des mots, des phrases. Il y a des odeurs qui surgissent parfois », détaille l’écrivain.

« Comme un puzzle »

Pendant toute son enfance, il se réveille avec des images en tête qui « ne trouvent pas de cohérence ». « C’était comme un puzzle, mais des images qui me rendaient très triste chaque matin pendant très longtemps », explique-t-il, ajoutant qu’il a par la suite eu des voix dans la tête au début de son adolescence. « Je ne comprenais pas pourquoi ces voix qui là encore me rendaient très malheureux, qui m’empêchaient beaucoup d’avancer, qui m’empêchaient de vivre, qui des fois me disait des choses affreuses, qui me disaient de me tuer par exemple. »

À 34 ans, Frédéric Pommier subit une agression dans le hall de son immeuble, un homme lui plante un couteau dans le cou. « Ce jour là, je me défends parce que je suis adulte (…) et je crois que le fait de m’être défendu a provoqué comme un déclic dans mon corps, c’est-à-dire qu’à ce moment là, je n’ai pas été une victime, en tout cas j’ai refusé de l’être », raconte le journaliste. C’est là que les souvenirs des viols vécus dans son enfance lui reviennent, « ils sont revenus par les visages à ce moment-là ».

Une confrontation de 3 heures

Dans son livre, il évoque notamment un agresseur qui était un ami de ses parents, qui a été maire et député. « Je ne donne pas son nom parce que ce n’est pas mon sujet », « parce que mon histoire est plus grande que lui » et « parce que pendant plus de 40 ans, j’ai tenté de lutter contre son emprise et que j’en suis sorti de cette emprise-là », précise Frédéric Pommier. « Voir son nom écrit m’est assez peu supportable, de l’entendre m’est assez peu supportable », confie-t-il. Et d’ajouter : « C’est un violeur parmi d’autres dans mon histoire. »

L’écrivain a porté plainte contre cet agresseur. Malgré la prescription des faits. Il y a eu une confrontation entre les deux, « un moment d’émotion forte et puis en même temps un massacre, parce que pendant plus de 3 heures, j’ai entendu l’un des hommes qui a bousillé mon enfance et une partie de ma vie dire ‘non, ce n’est pas vrai' ». Cette confrontation lui a tout de même servi à dire sa « colère » et son « dégoût » à cet homme, à lui dire « je suis toujours vivant et il ne m’a pas eu, et ils ne m’ont pas eu et j’ai gagné avec ce livre ».

Maltraitances et haine parentale, soigner l’enfant dans le parent

A l’occasion de la sortie du prochain livre Temps d’arrêt « Maltraitances et haine parentale, soigner l’enfant dans le parent« , une conférence avec Jean Luc Viaux, docteur en Psychologie, professeur de psychopathologie, s’est tenue le jeudi 19 février 2026.

Les relations parents-enfants placées sous le signe de l’amour parental nous laissent souvent entendre une réalité psychique plus complexe. Parfois les violences intrafamiliales sont le produit de la haine. L’enfant est alors maltraité non pour qui il est mais pour ce qu’il représente : la haine du parent pour lui-même, pour l’enfant qu’il a été. Si les mauvais traitements commis par un parent sont souvent imputés à ce que fût sa propre enfance, il est essentiel de comprendre que c’est « l’enfant en lui » qui est souvent la raison de sa haine. A l’occasion de ce webinaire, Jean Luc Viaux a analysé en quoi les violences intrafamiliales sont alors une manifestation de l’échec de l’humanisation des relations parent-enfant.

Comment comprendre que l’amour parental comporte une dose d’ambivalence ? Comment devenir parent quand on n’a pas été soi-même sujet/objet de soin ? Comment comprendre que répondre aux besoins fondamentaux de l’enfant exige d’avoir fait l’expérience personnelle d’une préoccupation de la part de son parent ? Comment prendre soin d’un enfant quand on a été soi-même maltraité ? Comment comprendre que la haine imprime parfois les premières relations entre le bébé et ses parents ?

Comment dès lors repérer la haine en présence et son empreinte dans les violences au sein des relations parents-enfants ? Comment se décline-t-elle dans les différentes formes de maltraitances : physique, psychique, sexuelle ou de négligence ?  

Afin de faire évoluer les liens familiaux maltraitants, comment intégrer cette dimension pour d’une part modifier les stratégies de protection des enfants et d’autre part soutenir les parents?

Lors de ce webinaire, Jean Luc Viaux a étayé ces questions d’autant plus difficiles à penser dans un contexte ambiant qui résiste à convoquer la haine dans les relations éducatives.

Ce que les hommes ne disent pas

« Ce que les homme ne disent pas » vient de paraître en février 2026 chez Albin Michel. Son auteur, Kevin Hiridjee psychologue clinicien, spécialiste de la périnatalité, psychanalyste, diplômé de Sciences Po Paris, est également le rédacteur en chef de la revue professionnelle de psychologie clinique, Le Carnet Psy, n’en est pas à ses débuts. Son excellentissime « Qu’est-ce qu’un père » (Fayard, 2024) est déjà une ouverture à un monde discret et qui a suscité peu d’intérêt jusqu’alors.

« Tantôt fuyants, tantôt réfractaires à l’engagement, parfois violents, souvent têtus et presque toujours silencieux : force est de constater que les hommes sont aujourd’hui indéchiffrables. On les taxe d’emmerdeurs, on mesure les « coûts » que leur virilité fait peser sur la société, on en est presque à se demander si le monde ne serait pas meilleur sans eux, on les critique, on les exclut.

Et pourtant, il semble qu’on s’arrête rarement pour les écouter. Qu’éprouvent-ils qu’ils ne disent pas, peut-être parce qu’ils l’ignorent eux-mêmes ? Que cherchent-ils à nous dire d’eux, en deçà des mots, dans les zones immergées de leurs angoisses ?

Dans l’espoir de contribuer à apaiser les relations après la révolution #MeToo, Kevin Hiridjee reçoit la parole tant des hommes que des femmes. Il conjugue analyse clinique, réflexion psychologique et regard socioculturel pour présenter un autre versant du masculin, ni idéaliste, ni critique. Une réflexion stimulante. »

Colloque international : « Vieillir au féminin : Intimes vulnérabilités et création »

ARGUMENT DU COLLOQUE

     La vieillesse est une période de crise identitaire et psychique, qui implique une mise à l’épreuve du narcissisme du sujet, mettant en lumière la vulnérabilité de l’individu. Mais cette période peut aussi être source d’un remaniement créatif : chacun peut être capable d’investir une nouvelle image de soi-même et de se ré-inventer sous l’impulsion d’un nouvel élan et d’un sens inédit accordé à son existence. 

     Mais, l’expérience de la vieillesse est propre à chaque individu dans la singularité de son histoire et de ses expériences vécues, jusqu’aux plus précoces. L’inconscient ne vieillit pas, seule la psychodynamique qui l’anime peut être remaniée au fil des pertes et des transformations qu’imposent ces périodes de maturité et d’âge avancé.

3 grands axes de réflexion sont envisagés : 

  • La santé mentale et émotionnelle des femmes en période de transitions de la cinquantaine et de la soixantaine (dont la ménopause, les séparations et changements de responsabilités familiales et la retraite professionnelle), dans la mesure où elles peuvent être sources d’une grande anxiété, mais aussi participer au contraire d’une libération psychologique favorisant la créativité. 
  • La vulnérabilité des femmes qui subissent lors de cette période aussi des formes de violences souvent invisibilisées, telle que la violence transgénérationnelle exercée par leurs propres enfants, ou le fait de rester prisonnières de relations abusives liées à des dimensions sociales, économiques et culturelles qui rendent les mécanismes de sortie complexes.
  • La capacité de création et de sublimation au féminin, car malgré tous les facteurs de vulnérabilité et de risques potentiels, de plus en plus de femmes en âge avancé deviennent des références culturelles et artistiques, prouvant qu’il n’y a pas d’âge pour créer et innover. Le vieillissement n’entrave pas la créativité, il peut même la renforcer, que ce soit dans les domaines artistiques, intellectuels, ou professionnels : de nouvelles ressources peuvent être mobilisées pour favoriser l’innovation par la valorisation de l’expérience (création d’entreprise, transmission de connaissances, mentorat…).     

Nous nous demanderons également comment encourager l’épanouissement et les réalisations créatives des personnes à ces âges nouveaux que représentent les décennies à vivre en période de vieillesse au-delà de 50 ans.      

De nombreuses femmes prennent plaisir à transmettre leurs connaissances et compétences aux générations suivantes, notamment par le biais de l’enseignement ou de l’écriture. Elles s’engagent dans des causes sociales et artistiques, s’impliquent dans des projets collectifs, solidaires ou artistiques dans un mouvement où trouvent à s’entremêler créativité et contribution à la société. Au-delà de l’épanouissement personnel qui s’y trouve engagé, ce sont aussi les ressources cognitives, mentales et psychiques de ces femmes vieillissantes qui, sous l’effet de ces stimulations gratifiantes, pourraient s’y voir quelque peu préservées.      

Nous soutenons que le propre du féminin se tient précisément dans cette force créative et innovante, favorisé par la sublimation du champ émotionnel au travers des expériences de vie. Nous espérons que ce colloque participera à le faire reconnaître et croître davantage.

Programme & inscriptions  : ici

Contact

Virginie Jacob Alby – Enseignante chercheure habilitée à l’UCO Bretagne Nord

Virginie Jacob Alby
vjacobal@uco.fr
0296444646

Robustesse versus performance

Olivier Hamant est chercheur en biologie et biophysique et directeur de l’institut Michel-Serres. Il se fait connaître depuis quelques années du grand public avec le concept de « robustesse », qu’il pose comme valeur centrale d’un modèle du mouvement doux. À partir de ses travaux, il a étendu ses réflexions à d’autres champs, et propose ainsi notamment un modèle de société qui s’inspire du vivant. Dans l’émission « La terre au carré » du 5 janvier 2026 (texte et accès au podcast ci-dessous), il rend ses idées principales accessibles. A écouter pour continuer à penser – et à la suite, si plus d’affinité, plonger dans la lecture (biblio tout en bas) !

Plutôt que de chercher la performance, l’efficience et l’efficacité, le biologiste Olivier Hamant propose que l’on s’inspire du vivant pour suivre le principe de robustesse. Ne pas fonctionner de façon optimale, mais de façon robuste, c’est être prêt à s’adapter au monde qui change.

Avec

  • Olivier Hamant, directeur de recherche à l’INRAE, au laboratoire de reproduction et développement des plantes à l’ENS Lyon.

Olivier Hamant est biologiste, et a travaillé sur la biologie cellulaire des fleurs. En 2010, il étudie un paradoxe : pourquoi les fleurs d’un arbre se ressemblent-elles sans être identiques, et parviennent tout de même à être reproductibles ? La ressemblance des fleurs ne repose pas que sur un programme génétique, mais sur le processus de création des fleurs. C’est leur hétérogénéité initale qui les amènes a pousser à des moments différents, avec des tailles différentes. Ces différences créent des « rencontres » entre fleurs qui finissent par se ressembler. Hamant découvre alors un des ingrédients du principe de robustesse :l’hétérogénéité, la friction, permettent la vie. Il assimile alors d’autres règles du vivant comme la lenteur, l’incohérence, la redondance, dans le principe de robustesse.

Le principe de robustesse est l’inverse de la performance. Quand on observe le vivant, on voit que tous les systèmes fonctionnent en sous-optimalité, ils ne sont pas tout à fait efficaces ni efficients. C’est ce qui leur permet d’être durables, de continuer à vivre avec les fluctuations de leur environnement. Olivier Hamant nous invite à appliquer ce principe de robustesse à nos vies et nos organisations.

Dans un monde de plus en plus fluctuant, nous devons tourner le dos à la recherche de performance qui fragilise nos organisations. Nous ne pourrons jamais prévoir l’avenir, mais devons rester adaptables à toute situation. C’est pour cela que nous devons fonctionner en sous-optimalité : nos organisations ont besoin de jeu, de marge de manoeuvre pour s’adapter continuellement. Pour façonner un système robuste, il faut écouter et intégrer tous les points de vue, s’enrichir des diversités, des incohérences.

Quand les plantes nous enseignent l’art de la « sous-optimalité »

Pourquoi les plantes sont-elles vertes et non noires comme des panneaux solaires ? Cette question, en apparence anodine, révèle l’un des secrets fondamentaux du vivant. Comme l’explique Olivier Hamant, si les végétaux arboraient une couleur noire, ils absorberaient l’intégralité de la lumière solaire, maximisant ainsi leur rendement énergétique. Mais leur teinte verte signifie qu’elles ne captent que le rouge et le bleu de l’arc-en-ciel, reflétant le vert : un « gaspillage » énorme de ressources.

Ce prétendu gaspillage est en réalité une stratégie de survie magistrale. La photosynthèse, processus fondamental de la vie sur Terre, incarne parfaitement cette logique de la robustesse : « Il y a beaucoup de redondances, il y a une enzyme qui est incohérente, la Rubisco qui va fixer du carbone, mais aussi de l’oxygène, enfin c’est quand même le bazar complet », s’amuse le chercheur. Cette apparente inefficacité permet aux plantes de vivre avec les fluctuations, de résister aux pics de luminosité et aux grandes variations quotidiennes et saisonnières.

L’observation des fleurs a constitué le point de départ de cette réflexion. Comment une fleur parvient-elle à maintenir une forme reconnaissable dans un environnement constamment changeant ? Contrairement à une « armoire Ikea » assemblée selon une notice précise, chaque fleur est unique à l’échelle cellulaire, « comme un flocon de neige ». Les cellules en croissance mobilisent leurs hétérogénéités pour générer des conflits mécaniques riches en informations, permettant à l’organe de savoir où il en est et d’ajuster sa forme. La diversité devient alors la clé de la stabilité.

Le piège mortel de la suroptimisation

Le culte de la performance ne se contente pas d’être inefficace à long terme : il devient carrément destructeur. Le biologiste rappelle la définition moderne de la performance, dévoyée par les contrôleurs de gestion : « la somme de l’efficacité et de l’efficience », soit atteindre son objectif avec le moins de moyens possibles. Ce qui était initialement « l’art de bien faire » s’est transformé en logique mécanique où « le bien est devenu le bien réglé ».

Dans le sport de compétition, cette dérive atteint des sommets dramatiques. Le dopage en est l’illustration la plus criante : « Quand on fait du sport de compétition, on ne voit plus qu’un seul objectif à atteindre, quitte à détruire tout le reste, y compris son corps », observe le biologiste. Il cite la loi de Goodhart : « Quand une mesure devient une cible, elle cesse d’être fiable. » La focalisation exclusive sur la performance transforme le sport en machine à broyer les individus.

Mais c’est peut-être en géopolitique que les leçons de robustesse sont les plus urgentes. Olivier Hamant s’appuie sur le témoignage du diplomate britannique Rory Stewart, relatant l’occupation de l’Irak en 2003. Là où les Anglo-Américains tentaient de tout contrôler, générant insécurité et chaos, les Italiens « restent dans leur caserne », adoptant une approche de sous-optimalité qui s’est révélée bien plus pacificatrice. Face aux Trump, Poutine, Netanyahou et autres « aficionados de la performance« , le chercheur est catégorique : « Ça ne marche que dans un monde stable et abondant en ressources. Un parasite dans un monde qui devient fluctuant avec des pénuries chroniques de ressources tombe. » Une prédiction qui prend des allures prophétiques au regard de l’actualité vénézuélienne et des soubresauts autoritaires mondiaux.

La robustesse comme projet politique

Loin d’être un concept purement descriptif, la robustesse peut devenir un véritable programme politique. Pour Olivier Hamant, cela passe d’abord par une réhabilitation de l’incohérence : « Le dialogue, c’est faire chanter les incohérences, ce sont les désaccords féconds », affirme-t-il en référence à Patrick Viveret. Les conventions citoyennes sur le climat en ont fourni la preuve : 150 personnes tirées au sort, incluant même des négationnistes, ont produit des propositions plus ambitieuses que les experts. La diversité des points de vue, loin de paralyser l’action, la renforce.

Le chercheur prône également une relecture urgente de Darwin, trop longtemps réduit à la « sélection du plus fort ». Or, dans L’Affiliation de l’homme (1871), Darwin emploie 70 fois le mot « sympathie » et décrit de nombreux cas de coopération, d’escargots qui s’entraident aux comportements solidaires. « On l’a un peu raté là Darwin, on a juste prélevé ce qui nous convenait dans la révolution industrielle », regrette le biologiste. Réhabiliter cette lecture plus nuancée, c’est redonner à l’évolution sa véritable complexité, faite autant de coopération que de compétition.

Au niveau territorial, des signes encourageants émergent. Contrairement aux gouvernements nationaux et supranationaux, « les politiques plus territoriaux vivent dans le territoire avec l’effectuation, et en fait ça ne marche pas, la performance ». Les collectivités locales, confrontées quotidiennement à la complexité du réel, redécouvrent empiriquement les vertus de la robustesse. Les conventions territoriales pour le climat essaiment, portant la preuve que d’autres voies sont possibles.

Face à la polarisation extrême de ce début 2026, Olivier Hamant ne cède ni au pessimisme ni à l’optimisme béat. Il observe simplement que les systèmes suroptimisés, « ça casse », relevant une forme de « justice cosmique ». Et surtout, il nous rappelle cette phrase essentielle : « Un arbre qui tombe fait plus de bruit qu’une forêt qui pousse. Il ne faut pas oublier la forêt qui pousse. » Une invitation à porter notre attention sur les alternatives qui germent discrètement, loin du fracas médiatique, et qui dessinent peut-être déjà le monde de demain.

Pour en savoir plus, écoutez l’émission…

À lire :

  • L’Entreprise robuste : Pour une alternative à la performance, Olivier Hamant, Olivier Charbonnier et Sandra Enlart. Odile Jacob, février 2025
  • De l’incohérence : Philosophie politique de la robustesse, Olivier Hamant. Éditions Odile Jacob, mars 2024
  • Antidote au culte de la performance : La robustesse du vivant, Olivier Hamant. Éditions Gallimard, août 2023
  • Manifeste pour une santé commune : Trois santés en interdépendance : naturelle, sociale, humaine, Olivier Hamant, François Collart Dutilleul, Ioan Negrutiu, Fabrice Riem, Emmanuel Druon et Patrick Degeorges, Paris, Les Éditions Utopia, mai 2023
  • La Troisième voie du vivant, Olivier Hamant. Éditions Odile Jacob, février 2022

« Viol et consentement : ce que le législateur ne dit pas », par V.Zagury et « La Déprise » par Clotilde Leguil.

En France, une loi historique intégrant explicitement la notion de consentement dans la définition pénale du viol et des agressions sexuelles a été adoptée à l’automne 2025. L’analyse (reproduite dans son intégralité ci-dessous) par l’avocat Victor Zagury nous intéresse car elle ouvre des pistes de réflexion pertinentes à la suite de sa promulgation. Les situations qui seront portées devant la justice permettront probablement d’affiner et préciser les contours du concept de « consentement ».

Il reste et restera toutefois une question de fond : jusqu’où voulons-nous aller dans la volonté de codifier et contracter nos relations humaines ? Est-ce une protection nécessaire ou le signe d’un appauvrissement de notre manière de vivre ensemble ?

Le remarquable livre de Clotilde Leguil dont je partage les coordonnées aussi, ci-dessous, nous donne des éléments pour penser ces questions. Il éclaire de façon fine et sensible la façon dont quelqu’un peut perdre prise sur lui-même dans une relation inappropriée, et comment il peut retrouver sa pensée et son désir. Le texte de Clotilde Leguil est à la fois conceptuel et humain, utile autant pour les professionnels que pour toute personne ayant vécu une relation d’emprise.

 » L’événement amoureux, lorsqu’il nous arrive, produit un bouleversement qui est déprise de soi. Mais se déprendre conduit parfois à ne plus savoir jusqu’où consentir à l’autre. Quels sont les ressorts intimes de l’obéissance qui s’instaure alors ?

Interrogeant le rêve de fusion dans l’amour, cet essai déchiffre l’énigme de la servitude volontaire dans le champ de l’intime. Refuser le bouleversement de la rencontre est pourtant une autre servitude. Les grandes figures de libertins révoltés, de Dom Juan à Valmont, n’incarnent-elles pas des désobéissances illusoires, où la pulsion écrase le désir ?
Instaurant un dialogue inédit entre Lacan et Camus autour des figures d’Antigone et de Sade, Clotilde Leguil dégage un nouvel art de la désobéissance, qui a pour finalité de ne pas céder sur son désir. Elle redonne ainsi au consentement son étoffe temporelle, pensant son devenir comme toujours marqué par l’histoire de chacun. Loin de se réduire à un contrat, le consentement est appelé à se métamorphoser afin que la puissance d’agir du sujet vienne à se réaliser. »

Agrégée et docteure en philosophie, Clotilde Leguil est professeure au Département de psychanalyse de Paris-8 et
psychanalyste, membre de l’École de la Cause freudienne. Depuis
Les Amoureuses (Seuil, 2009) jusqu’à L’Ère du toxique
(PUF, 2023), en passant par Céder n’est pas consentir (PUF, 2021), elle explore les silences et les zones d’ombre de l’intime.

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Viol et consentement : ce que le législateur ne dit pas

paru le 4 décembre 2025, Victor Zagury , Avocat / Maître de conférences, original ici .

Depuis le 6 novembre 2025, le mot consentement fait officiellement son entrée dans le Code pénal dans la section consacrée au viol et aux autres agressions sexuelles. « Au sens de la présente section, le consentement est libre et éclairé, spécifique, préalable et révocable » (Article 222-22 du Code pénal). Le consentement n’est plus uniquement dans l’ombre de son double négatif, le non-consentement. Il n’est plus simplement déduit en creux des hypothèses de « violence, contrainte, menace ou surprise ». Il s’affirme positivement et de manière autonome dans le premier texte consacré aux infractions sexuelles.

Les esprits rigoureux feront remarquer que :

  1. La notion n’a toujours pas de définition claire. Qu’est-ce que le consentement ? L’expression d’une volonté positive ? Un accord ? une autorisation ? une acceptation ?
  2. Son apparition se fait au sein d’un texte introductif (l’article 222-22 du Code pénal) et non dans le texte même qui définit le viol (l’article 222-23 du Code pénal).
  3. La réforme est principalement à droit constant venant simplement consolider les acquis jurisprudentiels.

Pour autant, le législateur pose pour la première fois dans notre Code pénal quatre caractéristiques essentielles destinées à tracer les contours de ce qu’est le consentement. L’avancée est indéniable. Le mot consentement était jusque-là le grand absent de cette qualification criminelle.

Assiste-t-on à un véritable changement de paradigme inspiré de certains modèles étrangers (la Suède et l’Espagne notamment) ? La réforme permet-elle réellement de déplacer le curseur et de recentrer le débat sur le consentement et non plus uniquement sur le viol en tant qu’acte de violence ? Le législateur s’est-il confronté aux problématiques majeures qui concentrent l’essentiel des difficultés :

  • la définition du mode d’expression du consentement : tacite ou explicite ?
  • la définition de la contrainte et de ses héritiers : l’emprise et le contrôle coercitif.

À l’étude, ce que dit le législateur est intéressant.

Ce que dit le législateur

  • « UN CONSENTEMENT LIBRE ET ECLAIRÉ ». Un consentement est d’abord l’expression d’une volonté émise par une personne apte à exprimer sa volonté, en capacité de s’engager. Pour cette raison, le législateur commence par préciser que le consentement doit être libre et éclairé. L’on consent en pleine connaissance de cause. Pas dans un état d’épuisement ou d’alcoolisation avancée. Pas sous l’effet d’une substance de nature à anéantir son libre arbitre. Pas sous la menace ou dans la confusion. Celui qui consent est lucide, clairvoyant dans la compréhension de ce qui se joue.
  • « UN CONSENTEMENT SPECIFIQUE ». Un consentement est ensuite l’expression d’une volonté ciblée et précise. Juridiquement le consentement porte ici sur un périmètre déterminé. À ce titre, le législateur nous indique que le consentement doit être spécifique en ce sens que l’on consent à un partenaire pour une relation identifiée et pas aux hypothétiques relations ultérieures. L’on consent à un acte et pas à tous les actes. Ainsi, dans un contexte de relation consentie, une pratique peut parfaitement être refusée et le fait de passer outre le refus caractérise l’élément matériel du viol.
  • « UN CONSENTEMENT PREALABLE ». Un consentementest nécessairement antérieur à l’acte puisqu’il incarne justement cet élément clef qui permet de le valider. C’est donc en toute logique que la loi pénale indique que la volonté doit s’exprimer avant et non postérieurement à l’acte.
  • « UN CONSENTEMENT REVOCABLE ». Le consentement n’est pas un abandon du pouvoir de choisir, une volonté irrécupérable exprimée une fois pour toute par une personne qui capitulerait jusqu’à la fin. Le consentement est révocable. Celui qui consent peut, à tout moment, reprendre sa volonté et demander que l’acte initialement consenti cesse. Cette révocabilité n’aura pas pour effet d’invalider les échanges consentis antérieurement mais simplement de signifier un point d’arrêt à un acte que l’un des partenaires ne souhaite plus voir perdurer. Le consentement à l’acte sexuel n’est pas un consentement au sens civil du terme qui obligerait jusqu’au terme d’un engagement. C’est une volonté qui peut faire et se défaire en cas de mouvement contraire.

Les caractéristiques ainsi précisées sont importantes en ce qu’elles posent un cadre clair autour d’une notion clef. On sait qui consent (l’individu éclairé) quand (préalablement à l’acte) à quoi (un consentement spécifique) et jusqu’à quand (jusqu’à que la personne en décide autrement puisque le consentement est révocable). On sait donc désormais beaucoup de choses. Il manque peut-être l’essentiel pour changer réellement de paradigme : comment s’exprime le consentement (expressément ou tacitement) et comment se contrôle sa validité. Si ce que dit le législateur est intéressant, ce qu’il ne dit pas l’est encore d’avantage.

Ce que ne dit pas le législateur

Associé à l’exigence d’un consentement spécifique, le consentement explicite aurait signifié clairement que le consentement ne se déduit pas et ne se devine pas. Il ne s’interprète pas. Il doit s’énoncer clairement. Il ne peut simplement découler de l’appréciation, par essence subjective, d’une scène. Il doit constituer l’expression claire et indiscutable d’une volonté qui s’exprime sans le moindre doute possible. Concrètement, la personne exprime son consentement à l’acte sexuel à l’écrit ou à l’oral. Elle indique, elle verbalise, elle se positionne. A défaut, point de consentement. Seul un oui est un oui.

Certes le législateur a débusqué le silence et en a férocement réduit la portée en indiquant que le consentement « ne peut être déduit du seul silence ou de la seule absence de réaction de la victime ». Pour autant il n’a pas éradiqué le silence. Et il n’a pas voulu ou osé aller au bout de la démarche en consacrant l’exigence d’un consentement explicite. L’implicite demeure une circonstance susceptible de s’agréger au silence et de valider l’hypothèse d’un consentement. Lorsque la loi prend la peine de préciser que « le seul silence » ne peut suffire, c’est une manière indirecte de nous indiquer que ce silence peut être complété. Par un geste, par un regard, par une attitude. Le législateur ne le dit pas directement mais il le sous-entend : « il (le consentement) est apprécié au regard des circonstances ». Se maintient donc, entre les lignes, un espace propice à la non verbalisation et donc à la divergence d’interprétation. Une zone grise dans laquelle peut se glisser une incompréhension.

Le tacite peut s’inviter dans une tournure de phrase comme dans un geste. Les « on va chez moi », « tu montes prendre un dernier verre », « je te raccompagne », sont susceptibles de faire l’objet d’interprétations diverses et variées. En fonction du genre, de l’âge, du lieu d’habitation, de l’expérience, de l’éducation, l’absence de message de l’un demeurera mal décodé et indéchiffrable pour l’autre. Une main frôlant le dos, une tête posée sur une épaule, une caresse constituera un indice de consentement à l’acte sexuel pour l’un et rien d’autre qu’un accident, un moment de tendresse ou d’amitié pour l’autre. Et de la rencontre du tacite et du silence pourra naître l’incompréhension.

Sortir du dilemme de l’interprétation pourrait inciter à poser l’exigence d’un consentement explicite. Ce modèle présenterait le mérite indéniable de limiter les zones de tensions : le consentement doit s’exprimer de manière expresse à l’oral (par un mot, une formule, une parole) ou à l’écrit. Il doit nommer l’enjeu et le sens du consentement. À défaut, ceci n’est pas un consentement.

L’inconvénient d’une telle exigence serait d’aboutir à une contractualisation excessive de la relation sexuelle. S’il peut apparaître complexe et peu naturel de devoir systématiquement nommer les choses, rien n’interdit de reprogrammer nos logiciels et de penser autrement la balance des intérêts en conflit. Doit-on continuer à sacrifier l’intégrité physique des uns pour préserver le désir des autres ? Les contraintes du formalisme couplées à la crainte d’une américanisation du droit font-elles le poids face aux destins qui s’échouent en justice ? Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement. Et les mots pour le dire arrivent aisément.

À peine cette première difficulté esquissée, apparaît déjà un second point de crispation : l’appréciation de l’intégrité du consentement exprimé et la question de son intégration dans une relation qui peut être asymétrique.

Contrainte morale, emprise et contrôle coercitif : tous les oui ne sont pas des oui. L’expression d’un consentement n’est pas suffisante en soi. Elle ne constitue pas un examen de l’intégrité du consentement exprimé. Or, il apparaît essentiel de vérifier si ce dernier émane d’une personne qui n’est pas sous contrainte, sous emprise (analyse centrée sur le comportement de la victime) ou sous « contrôle coercitif » (analyse centrée sur les stratégies déployées par l’auteur de l’infraction). Aucun de ces outils n’est aujourd’hui clairement défini par le droit pénal. Or, la simple référence à un consentement « libre et éclairé » apparaîtra probablement insuffisante à rendre compte des logiques de domination et de pouvoir qui peuvent être présentes dans le cadre de violences sexuelles.

  • Si la contrainte figure dans la loi, le législateur s’est bien gardé d’en préciser les contours. “Il n’y a pas de consentement si l’acte à caractère sexuel est commis avec (…) contrainte(…)” (Article 222-22 alinéa 3 du Code pénal). “Tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, ou tout acte bucco-génital ou bucco-anal commis (…) par (…) contrainte (…) est un viol” (Article 222-23 du Code pénal).Le législateur aurait-il dû se servir de la réforme pour y inscrire les concepts d’emprise et de contrôle coercitif ? Est-ce un refus d’obstacle ou un déni ? Car la notion d’emprise, cet état de sujétion psychologique rendant impossible l’expression d’un consentement valide, vient souvent en renfort appuyer la contrainte : dans des expertises (psychologiques ou psychiatriques), dans des réquisitoires, dans des ordonnances de mise en accusation, dans des plaidoiries, dans des arrêts de Cours criminelles, dans la presse. Mais toujours pas dans le texte définissant le viol. Libre alors à chacun d’y aller de sa petite définition personnelle.
  • Le “contrôle coercitif” commence lui aussi à taper à la porte du droit pénal. Il a pu être mentionné dans un rapport de l’Assemblée nationale mais également dans certaines jurisprudences. À ce titre, la Chambre des appels correctionnels de Poitiers, le 31 janvier 2024 a posé une première définition de ce concept psycho-social : la somme des agissements qui « pris isolément peuvent être relativisés. Identifiés, listés et mis en cohérence, ils forment un ensemble : les outils du contrôle coercitif ». En un mot, l’assemblage de la contrainte, de l’humiliation, de la surveillance et de l’isolement destiné à créer une situation de dépendance et de subordination.

En définitive, la réforme se veut sage. Elle pose un système hybride à la croisée du consentement positif (de l’article 222-22 du Code pénal) et du consentement négatif (de l’article 222-23 du Code pénal). Certains déplorerons que le consentement positif n’ait pas pris plus de place voire toute la place. Ils regretteront probablement la double esquive de l’explicite et de la définition de la contrainte sous toutes ses formes. D’autres, conscients de l’extrême difficulté de la tâche, préféreront féliciter l’avancée symbolique majeure. « Cette consolidation (…) a l’avantage de centrer le débat judiciaire, et donc l’écho qu’il peut avoir dans la société, sur cette réalité que le viol, comme les autres agressions sexuelles, est avant tout, un viol du consentement. Alors que les représentations du viol comme un acte de violence commis dans la rue par des inconnus sont prédominantes (…) » (Avis du Conseil d’État en date du 11 mars 2025). Un premier pas donc. Essentiel. Mais pas encore un pas de géant.

Le billet de Mosimann

Si les billets de Mosimann les mercredis matin sur France Inter sont d’une douceur et d’une puissance incroyables, celui de ce matin a encore plus retenu mon attention. Combien de mes patients consultent pour « changer » ou vouloir que le monde et l’autre changent… De cette difficulté de laisser aller… Je vous offre ce billet à mon tour.

Sur France Inter du 10 décembre 2025, Le « Je t’aime » de Lara Fabian mixé avec les rythmes électro tech de DJ Mehdi, original ici .

 » Il y a des histoires où l’on croit encore que l’amour peut tout.

Qu’il soulève, qu’il répare, qu’il redonne souffle.

Qu’une présence peut suffire à renverser le destin.

On s’invente des trucs complètement dingues, genre croire qu’on peut réparer quelqu’un alors qu’on n’a jamais eu les outils pour soi-même.

Allez venez, on se le dit une bonne fois pour toutes.

On ne peut pas sauver quelqu’un qui se noie si lui-même refuse d’apprendre à respirer.

On s’use, on s’abîme.

On confond patience et sacrifice, loyauté et renoncement.

On dit « je t’aime » en espérant qu’il entende « je t’aide ».

On dit « je suis là » quand, au fond, on voudrait juste dire « j’y arrive pas ».

Et puis un jour, la vérité tombe, simple, brutale :

On ne peut pas sauver l’autre.

Pas d’une addiction, pas d’une emprise,

pas d’un homme qui manipule ni d’une femme qui dévore,

pas de ces violences invisibles qui rampent derrière un

« t’es la seule qui me comprenne ».

On ne sauve pas quelqu’un qui confond l’amour et le pouvoir.

On ne sauve pas quelqu’un qui, pour tenir debout, a besoin qu’on tombe.

Alors il faut apprendre le courage le plus ingrat :

dire « je t’aime » une dernière fois.

Un « je t’aime » comme un cri,

un « je t’aime » qui s’ouvre comme une porte,

un « je t’aime, mais je te libère ».

C’est peut-être ça, en fait, le plus grand geste d’amour qu’on puisse faire : partir !

Partir pour se sauver soi-même,

Sauver la personne qu’on a été, la personne qu’on avait presque effacée sous les excuses, sous les nuits blanches

Je voudrais dire, ce matin, à ceux qui vivent sous emprise, sous l’ombre d’un regard qui juge, d’une main qui contrôle, d’une voix qui casse :

Vous n’êtes pas fous.

Vous n’êtes pas fragiles.

Et vous n’êtes pas seuls.

Alors on ne peut pas vous sauver, non.

Mais on peut marcher près de vous, vous prêter nos mots, vous confier notre souffle, jusqu’au moment où vous déciderez de partir.

Je voudrais dire aussi à ceux qui aiment quelqu’un qui se détruit :

Vous n’avez pas échoué.

Vous avez aimé du mieux possible.

Mais l’amour ne guérit pas à la place de l’autre

Ce matin, j’ai rêvé de Lara Fabian,

parce qu’aucune autre n’a su dire cet impossible-là,

ce « je t’aime » qui tremble, qui serre, qui libère.

Cette chanson a tout compris avant nous.

Et quelque part, entre deux battements, j’ai rêvé que DJ Mehdi ajoutait sa lumière à ce vertige-là. » « 

https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-billet-de-mosimann/le-billet-de-mosimann-du-mercredi-10-decembre-2025-7298240

Réseaux sociaux : vers une politique de la résistance cognitive, par Asma Mhalla

« Résistance cognitive ». Si cette expression s’est diffusée dans plusieurs domaines (neurosciences, TCC, thérapies comportementales et cognitives, théories de la dissonance cognitive de Festinger, …) pour décrire la difficulté à modifier croyances, schémas ou interprétations, Asma Mhalla, politologue et essayiste, l’utilise dans un autre sens, celui de s’opposer et refuser une influence. Article passionnant publié par l’Institut Montaigne, think tank français. A lire.

Publié le 5 novembre 2025, original ici.

Le 28 octobre 2025 à l’Élysée, Emmanuel Macron lançait un grand débat autour des réseaux sociaux et de leurs impacts sur la démocratie. Comment refaire nation dans une ère politique de la dislocation du lien ? Dans cette tribune inspirée de son essai Cyberpunk, Asma Mhalla, présente lors des échanges, offre une approche géopolitique appelant à l’émergence d’une doctrine française de la « liberté cognitive ». Cette ambition peut s’incarner de manière simple et immédiatement intelligible à travers une campagne de santé publique structurante : « Cinq secondes avant de cliquer » pour réapprendre à suspendre, à vérifier, à penser. En bref, faire de la souveraineté un réflexe de défense citoyen.

Le 28 octobre 2025, Emmanuel Macron annonçait le lancement d’un grand débat national sur les réseaux sociaux, soulignant la nécessité d’un dialogue collectif autour de leurs effets sur la démocratie, la santé mentale et la cohésion sociale. Aucune démocratie européenne n’avait, jusqu’ici, politisé aussi frontalement la question de la souveraineté technologique comme fait social total. Cela marque une prise de conscience : les réseaux sociaux relèvent du champ de notre souveraineté nationale mais aussi individuelle c’est-à-dire notre souveraineté attentionnelle et cognitive. En somme, notre capacité à être libres. Libres de penser, de s’émanciper, de dire, de décider la nature et la couleur de notre avenir.

Les réseaux sociaux relèvent du champ de notre souveraineté nationale mais aussi individuelle c’est-à-dire notre souveraineté attentionnelle et cognitive.

À l’aune de leur changement d’échelle fulgurant, au gré de leurs modèles économiques d’engagement – contraire à l’essence même de ce que doit être une information juste -, de l’évolution des agendas idéologiques de leurs propriétaires, ils se sont mués en infrastructures civilisationnelles privées, lieux où s’organisent la perception, le jugement, la mémoire collective et la colère.

Ils recomposent ainsi la manière dont une nation se perçoit, se pense, s’émeut et se gouverne. Ce n’est donc pas d’un problème technique qu’il s’agit mais d’une mutation idéologique et géopolitique du nouveau siècle politique dont il nous faut prendre acte. Il n’y aura pas de solution simple, rapide ou magique. Le problème ainsi posé est à appréhender selon une approche systémique, multifactorielle et profondément transfrontalière.

« Fluxcratie » ou la dictature du flux

L’expression « réseaux sociaux » ne dit rien en soi. Elle rassemble des dispositifs hétérogènes – espaces d’expression, plateformes de communication, infrastructures d’influence – dont les logiques économiques, techniques et politiques diffèrent. LinkedIn n’est pas X ; Reddit n’est pas TikTok. Leur impact ne tient pas à la nature du réseau mais à l’architecture algorithmique qui régule la vitesse et la visibilité des flux. Les plateformes dominantes reposent sur un modèle d’engagement maximal : plus un contenu divise, plus il circule, plus il rapporte. C’est cette économie de la polarisation, et non la sociabilité numérique elle-même, qui produit les effets délétères observés : colère, panique morale, désinformation, complotisme, sentiment d’impuissance. À l’inverse, des réseaux coopératifs ou non indexés à l’économie de l’attention montrent qu’un usage démocratique du numérique est possible : forums, plateformes fédérées, espaces contributifs. Mais ces modèles restent marginaux, écrasés par la puissance des géants technologiques dont l’expérience intégrée du divertissement verrouille l’usage. Le problème n’est donc pas le réseau mais la gouvernance du flux : qui décide de ce qui circule, à quelle vitesse, et selon quelle logique de mise en visibilité ou d’invisibilisation.

Rappelons également s’il était nécessaire que les réseaux sociaux ne sont pas des espaces publics mais des environnements privés, d’expression collective. L’espace public repose sur l’égalité d’accès, la délibération et la responsabilité commune. Les plateformes, elles, obéissent à une souveraineté d’entreprise : leurs propriétaires fixent les formats, les seuils de tolérance, les priorités de diffusion, les degrés de censure. Le citoyen y parle comme « utilisateur » sous contrat, non comme sujet politique. La liberté d’expression y est tolérée tant qu’elle alimente le flux ou ne contredit pas la ligne implicite du propriétaire de l’espace, rejouant la dialectique marxienne entre infrastructure et superstructure [manière dont la production de la vie matérielle conditionne le processus de vie social, politique et intellectuel, qui justifie et informe en retour la production de vie matérielle]. Confier la délibération démocratique à ces plateformes revient à déléguer une fonction régalienne, la démocratie s’exerce alors dans un espace qui n’est plus le sien.

Enfin, rappelons que les réseaux sociaux n’ont pas créé la crise démocratique. Ils l’ont amplifiée et révélée puis instrumentalisée. Bien avant Facebook ou TikTok, la démocratie s’était épuisée dans deux directions : celle du politique et celle du collectif. L’épuisement du politique vient de la substitution progressive de la représentation par la gestion. L’épuisement du collectif vient de l’individualisme érigé en valeur morale et de la marchandisation du lien social. Les plateformes ont prolongé ces tendances jusqu’à leur point de rupture. Elles n’ont pas détruit le politique, elles en ont produit le simulacre.

La fluxcratie, que je définis dans Cyberpunk – Le nouveau système totalitaire, décrit ce nouveau régime de pouvoir, la dictature du flux, fondé sur la circulation ininterrompue des signes. La souveraineté ne s’exerce plus tout à fait par la loi mais par la maîtrise des flux de données, d’images, d’émotions. C’est une domination par la vitesse. Tout s’y dissout avant de pouvoir être compris, pensé. La tyrannie du bruit permanent dicte le tempo du pouvoir : gouverner devient commenter. Ceux qui occupent l’espace public – responsables politiques, journalistes, influenceurs – ne peuvent plus ignorer leur responsabilité dans ce vacarme permanent. L’exemplarité de la parole devient une condition de la survie démocratique.

Bien avant Facebook ou TikTok, la démocratie s’était épuisée dans deux directions : celle du politique et celle du collectif. L’épuisement du politique vient de la substitution progressive de la représentation par la gestion. L’épuisement du collectif vient de l’individualisme érigé en valeur morale et de la marchandisation du lien social.

D’autant que ces plateformes sont aussi devenues les vecteurs d’un projet idéologique. Côté chinois, TikTok incarne une stratégie d’influence soupçonnée d’être au service d’un projet d’État tandis qu’aux États-Unis, la galaxie techno-libertarienne, portée par Elon Musk, Peter Thiel, J.D. Vance ou Curtis Yarvin, promeut un imaginaire autoritaire et néoréactionnaire. Leur récit, hérité du « Dark Enlightenment« , conjugue culte du génie individuel, mépris des institutions, darwinisme cognitif et accélérationnisme technologique.

La démocratie libérale est perçue comme une anomalie à corriger. Sous le masque de la liberté d’expression absolue, ces plateformes diffusent une idéologie qui remplace la médiation démocratique par la viralité brute. Ainsi gouvernés, c’est-à-dire mal, les réseaux sociaux fonctionnent comme des technologies de masse au sens d’ingénierie sociale. Ils coordonnent, synchronisent, mobilisent. Ils permettent la propagande, le recrutement, la radicalisation, sans structures ni hiérarchie, par affinité algorithmique. Un signe devient émotion, une émotion devient adhésion. L’idéologie circule comme réflexe. De l’autre côté du spectre, la censure n’y opère plus par la répression ou par silenciation directe mais par opérations d’intimidation (les milices numériques se coordonnent puis attaquent leurs cibles sous forme de raids numériques), saturation attentionnelle et détérioration cognitive (brain rot). Dans le bruit permanent, les signes prolifèrent et saturent : trop de messages, trop de contenus, trop d’alertes, trop d’émotions contradictoires pour qu’une pensée puisse se fixer. Contrôler les masses passe désormais par la saturation des esprits. Et c’est peut-être la forme la plus redoutable de censure, celle qui, sous le masque de la liberté absolue, neutralise la possibilité même de penser. Bien que la doxa dominante aime parler de « chaos », je préfère parler d’un nouvel ordre technopolitique à l’agenda très clair, lisible, parfaitement autoritaire qui prendrait les allures du désordre alors qu’au fond, nous ne faisons que rejouer indéfiniment la dialectique du dominant et du dominé.

Ce régime attentionnel produit une forme de totalisation nouvelle. Les réseaux sociaux, augmentés des intelligences artificielles et demain des métavers ou des implants neuronaux, cherchent à occuper l’ensemble du champ mental. Leur puissance ne réside pas dans chaque technologie isolée mais dans le continuum qu’elles forment. Les réseaux capturent l’attention, les IA modélisent la pensée : ensemble, elles ferment la boucle. Le réseau nourrit l’IA ; l’IA restructure le réseau. Cette interdépendance fabrique un écosystème sans extérieur où perception, production et cognition se confondent. L’utilisateur devient un nœud de données. Le smartphone est son interface vitale ; la super-app son environnement clos. La boucle attentionnelle et cognitive devient une forme de pouvoir total : une architecture qui façonne artificiellement le réel avant même qu’il ne soit perçu.

Partant, la puissance et la souveraineté d’un État se mesurera à l’avenir à la maîtrise des architectures mentales. Les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle forment le cœur d’une nouvelle forme politique totale, celle des « empires cognitifs« .

Un nouvel ordre géopolitique : les Empires cognitifs

De ce point de vue, les plateformes sont les vecteurs d’un nouvel impérialisme cognitif : elles exportent des modèles de société autant que des produits. La bataille n’est donc pas seulement économique ou technologique mais anthropologique.

La dimension idéologique et technique se voit donc triplée d’une dimension géopolitique puisque ces infrastructures structurent les rapports de force entre puissances. Les États-Unis et la Chine ne s’affrontent pas seulement pour les routes maritimes ou les micro-puces mais aussi pour le contrôle des architectures cognitives : TikTok, X, Meta, OpenAI ou WeChat sont autant d’outils d’influence civilisationnelle. À travers la maîtrise des flux d’attention, chaque bloc cherche à imposer ses valeurs, ses récits, ses émotions.

Une nouvelle figure politique dominante, l’hegemon du XXIe siècle, prend l’apparence d’un Léviathan à deux têtes : BigTech et BigState coopérant autour d’une alliance fonctionnelle, parfois chaotique et mutagène entre les méga-corps technologiques et leurs États référents, où la frontière entre souveraineté publique et souveraineté privée s’efface au service d’un agenda supérieur : la puissance. Le Big State, la tête étatique, revendique le pouvoir, la légitimité démocratique et la souveraineté territoriale ; Les BigTech, la tête technologique, détiennent la puissance d’ingénierie à l’échelle, la maîtrise des flux et la capacité d’anticipation. Les BigStates américains et chinois, flanqués de leur BigTech, fabriquent la next frontier du concept même d’empire : l’ »empire cognitif« , étirant les contours mêmes du concept de puissance qui tient désormais à son triple ancrage :

  • Économique et industriel par la concentration du capital technologique ;
  • Symbolique par la structuration du sens et du langage ;
  • Cognitif par le contrôle des conditions mêmes de la pensée.


Les États capables d’articuler cette triple maîtrise – capital technologique, récit symbolique, pouvoir cognitif – définiront la carte de la puissance au XXIᵉ siècle. Les autres se verront relégués dans un statut de dépendance (ou de vassalisation) intégrée.

Les États capables d’articuler cette triple maîtrise – capital technologique, récit symbolique, pouvoir cognitif – définiront la carte de la puissance au XXIᵉ siècle.

L’empire cognitif américain repose sur ce modèle bicéphale : les grandes plateformes forment les pôles de projection de la puissance américaine dans l’espace mondial. Elles incarnent la continuité du projet impérial américain, à savoir la conquête du monde par les réseaux, la diffusion d’un imaginaire individualiste et la centralité du dollar comme unité d’échange, prolongée ici par la monnaie attentionnelle. Ce modèle repose sur la dérégulation comme instrument d’influence.

En laissant proliférer l’écosystème privé, les États-Unis ont produit un standard global d’infrastructures, de protocoles et de langages. Les architectures techniques, les normes du cloud, les frameworks de l’IA sont américains avant d’être occidentaux puis éventuellement universels. Cette hégémonie se fonde certes sur le rapport de force mais aussi sur l’adoption spontanée de standards : la dépendance se confond avec l’usage. Le réseau est l’empire, et l’empire s’étend à mesure que la connexion se généralise.

Cette hégémonie par la norme technique constitue l’une des expressions les plus efficaces du pouvoir cognitif : elle naturalise la domination en la présentant comme interopérabilité. La dérégulation fonctionne ici comme un levier géopolitique à double effet. Elle permet, à l’intérieur, la concentration du capital technologique pour accélérer la restauration de l’Empire américain. Elle sert, à l’extérieur, de monnaie d’échange diplomatique par laquelle Washington impose ses cadres de référence aux autres puissances – notamment à l’Europe – en échange de l’accès au marché, aux données ou aux technologies critiques. C’est une forme d’impérialisme normatif inversé : ce n’est pas la loi américaine qui s’impose mais l’absence de loi convertie en standard mondial d’agilité et d’efficacité.

Cette logique se traduit dans le discours politique américain. En février 2025, J. D. Vance, figure de la droite techno-nationaliste, présentait explicitement l’Europe régulatrice comme « faible » et en faisait une menace à l’innovation américaine. Selon l’administration américaine, les initiatives européennes de réglementation constitueraient des entraves idéologiques à la liberté d’expression posée comme concept absolu. Ce discours traduit une évolution : les attaques contre les régulations européennes ne sont plus seulement économiques ni même géopolitiques mais idéologiques. Ce que ces attaques visent, ce n’est pas la bureaucratie bruxelloise, mais la tentative européenne de préserver une souveraineté propre, c’est-à-dire la capacité de définir elle-même ses règles du jeu. Autrement dit, contester le modèle régulatoire européen, c’est contester la possibilité d’une autonomie de jugement face à l’hégémonie cognitive américaine. C’est un affrontement structurant entre deux visions du monde :

  • celle d’un capitalisme cognitif, selon l’expression du chercheur Yann Moulié Boutang, dérégulé où la « liberté » est manipulée pour se confondre avec la domination des acteurs privés ;
  • et celle d’une souveraineté démocratique régulée où la liberté suppose des médiations collectives et des limites à la captation.


L’empire cognitif chinois repose quant à lui sur une matrice autoritaire et planificatrice. Il articule le contrôle étatique et la performance technologique dans un modèle intégré. L’État y conserve la primauté : il pilote les plateformes (Tencent, Alibaba, ByteDance, Baidu, …) et oriente leur développement en fonction des objectifs politiques de stabilité, de sécurité et d’expansion régionale. Le projet chinois ne vise pas la dérégulation mais la cohérence systémique : la donnée est un instrument de gouvernement, l’IA un outil de planification, et la plateforme un prolongement du Parti. L’architecture technologique produit une machine de socialisation contrôlée : chaque service – paiement, mobilité, communication – renvoie à des bases de données centralisées, où la frontière entre citoyen et utilisateur n’existe plus.

Les deux modèles divergent par leur régime politique, mais convergent dans leur objectif : produire le prochain ordre mondial (ou sa fragmentation) via l’expansion impérialiste de leurs infrastructures cognitives. Les États-Unis l’obtiennent par le rapport de force transactionnaliste, antilibéral et la dérégulation ; la Chine, par le plan et la surveillance. Les premiers externalisent une partie de leur souveraineté aux BigTech ; la seconde les met au pas par l’instrument de la loi. Mais dans les deux cas, l’impérialisme s’exerce par la maîtrise des environnements mentaux : ce que les sociétés voient, croient, désirent, et comment elles se représentent elles-mêmes. Les empires cognitifs américain et chinois dessinent ainsi deux formes en miroir du Big State. 

Cette hégémonie par la norme technique constitue l’une des expressions les plus efficaces du pouvoir cognitif : elle naturalise la domination en la présentant comme interopérabilité.

Entre ces deux pôles se recompose la géopolitique contemporaine où la souveraineté des États tiers (ou du tiers monde technologique ?) se joue dans la capacité à maintenir une autonomie d’interprétation et de sens. Ainsi, parler de géopolitique des réseaux, c’est reconnaître que nous sommes entrés dans une ère où les méga-corporations technologiques sont devenues des puissances idéologiques mondiales, des goulots d’étranglements géostratégiques où les réseaux sociaux ne sont plus qu’une infime partie de leurs empires cognitifs, propriétaires d’infrastructures cognitives quasiment totales. La souveraineté renvoie à la capacité d’une nation à protéger ses imaginaires, son langage et son rapport au vrai.

La limite des solutionnismes sur étagère

La tentation, face au gigantisme du phénomène, est de chercher des solutions sur étagère – un filtre de plus, une loi supplémentaire, une innovation de plus – autrement dit, de répondre au désordre systémique par une logique de solutionnisme, par nature parcellaire, qu’il soit technologique ou réglementaire. Mais agir n’est pas s’agiter. La frénésie de la réaction apparente risque de retarder la résolution, forcément plus lente et fastidieuse, du problème : celui d’un monde où les technologies ne sont plus des instruments extérieurs à la politique, mais les milieux de pouvoir et de subjectivation eux-mêmes.

L’enjeu n’est donc pas seulement de « réguler » ou de « modérer », mais de réapprendre à faire société dans un environnement informationnel fracturé et disons-le, asservi : un espace où le langage se délite et où le réel lui-même se déstructure sous la pression des flux. Comment refaire nation dans une ère politique de la dislocation du lien ? Autrement dit, la question est celle du sens et du commun, capable de résister à la totalisation algorithmique du monde.

Dès lors, le véritable enjeu pour la France consistera dans les années à venir à retrouver sa capacité à choisir les cadres de son attention et à protéger la liberté intérieure des citoyens. Et il sera impossible de faire « sans » eux, ou « contre » eux. Nous accusons un retard doctrinal important : là où les superpuissances technologiques alignent le récit de la puissance impériale, nous avons légiféré sur la modération, la transparence ou les données, nous avançons sur les réponses punitives (interdiction des écrans, majorité numérique, etc…) mais sans penser la partie plus « positive » de ces espaces ni penser politiquement la forme du réseau lui-même. Ce grand débat ne devrait donc pas chercher à résoudre un dossier aux multiples ramifications mais à fixer une doctrine : comment, à l’ère des empires cognitifs, une démocratie peut-elle redevenir souveraine sur ses flux, ses affects, ses imaginaires propres ?

Vers une doctrine française du « quatrième capital » et de la liberté cognitive

Nous avons à disposition de nombreuses solutions punitives (réglementations, interdiction des smartphones à l’école, l’âge d’accès aux réseaux…) Il nous manque pourtant encore une promesse et un récit. À défaut d’être en mesure de tenir jusqu’au bout notre rapport de force face à l’allié américain, nous pourrions faire de la résistance cognitive une fierté française, au même titre que la gastronomie ou la laïcité. Ce serait un acte symbolique fort : prolonger la tradition des Lumières dans l’ère numérique par une pédagogie de la fraternité et de la nuance.

Car la crise démocratique est aussi une crise du sens. Elle prolonge la crise sociale par une fracture cognitive qui sépare désormais ceux qui conservent une autonomie de jugement de ceux dont les affects sont capturés par les architectures attentionnelles, doublant souvent la fracture sociale. Le pays se fragmente à la fois par ses territoires et par ses flux d’attention. La souveraineté cognitive, concept émergent dans la littérature scientifique et juridique anglosaxonne, consiste alors à garantir la possibilité pour une nation de penser et de débattre par elle-même, hors des médiations d’interfaces étrangères et des logiques marchandes de captation.

Après les capitaux social, économique et culturel, un quatrième capital émerge : le capital cognitif. Il désigne la somme des capacités attentionnelles, réflexives et émotionnelles disponibles dans une société pour produire du sens commun, de la cohérence et du jugement. L’approche française doit reposer sur la reconnaissance de ce capital et l’amendement des droits humains dont la traduction contemporaine serait la liberté cognitive : le droit de ne pas voir sa pensée manipulée, ni ses affects instrumentalisés par des architectures techniques. Ce droit à l’intégrité mentale doit être reconnu comme un droit humain inaliénable.

À partir de ce socle, une doctrine française de la résistance (ou de la liberté) cognitive peut être fondée sur un modèle hybride, militaro-civil, à l’image du cyber :

  • Coopérer entre État, société civile, chercheurs, influenceurs et médias dans une logique de task force permanente de « protection cognitive » pour mobiliser les citoyens
  • Mobiliser des influenceurs crédibles comme ambassadeurs cognitifs pour faire de la pédagogie positive 
  • Soutenir les standards européens existants, tels que le label Journalism Trust Initiative (JTI), pour bâtir une base normative de qualité et de confiance dans l’information
  • Responsabiliser la parole publique, celle des responsables politiques et des leaders d’opinion
  • Protéger les trois organes vitaux du monde commun pour reprendre l’idée de Hannah Arendt : la justice (responsabilité), les universités (pensée), et la presse (réalité partagée).

L’idée d’un programme « 5 secondes avant de cliquer » serait simple, peu coûteuse, mais symboliquement décisive.

À court terme, une campagne nationale, sur le modèle des campagnes de santé publique, pourrait revaloriser la parole lente et la vérification. L’idée d’un programme « 5 secondes avant de cliquer » serait simple, peu coûteuse, mais symboliquement décisive. Le rôle de l’État n’est pas de dire la vérité, mais de créer les conditions du vivre-ensemble et ce n’est pas la même chose.

Cette approche rompt avec la verticalité classique. La défense du débat démocratique devient une coproduction nationale. Un véritable service civique de cette nouvelle littératie pour celles et ceux qui croient encore en la singularité de leur pays, de leur mémoire, de leur histoire et de leur futur.

Au fond, la bataille des réseaux sociaux est celle des consciences, celle de la réaffirmation de la souveraineté d’un pays sur sa capacité de discernement. Si elle veut éviter sa colonisation cognitive, la France doit se doter d’une doctrine articulant droit, technologie et culture. Elle a tout pour redevenir un laboratoire démocratique dans la tempête attentionnelle mondiale, à condition de transformer l’attaque des flux hostiles des nouveaux Empires en un projet collectif de résistance pour la liberté.

La Gestalt-thérapie, cinquante ans plus tard, par Jean-Marie Robine (2001)

Ce texte de Jean-Marie Robine (bio complète ici), psychologue et psychothérapeute depuis 1967, un des rares spécialistes français de la gestalt-thérapie et l’un des rares qui bénéficient d’une renommée internationale, a été publié en 2001. Il est une synthèse complète et riche retraçant d’une part l’histoire de la gestalt-thérapie, depuis ses fondateurs à New York dans les années 50, à son arrivée en France, et d’autre part les différents « courants » qui ont traversé et traversent encore ce modèle psychothérapeutique.

Je choisis l’extrait ci-dessous pour mise en appétit, et vous invite à prendre le temps de lire le texte en entier, exigeant et éclairant, comme l’est Jean-Marie Robine, collègue aîné dont j’ai eu la chance de suivre les enseignements en post-formation à de nombreuses reprises.

Le Gestalt-thérapeute doit, comme tout psychothérapeute, faire le choix de sa posture. Il peut, implicitement ou explicitement, transposer le modèle médical et se positionner comme expert, expert de la psyché, expert du fonctionnement humain et de sa mise à jour (ou mise en conscience). Il peut aussi, sans doute au fil d’une maturation exigeante, tenter de se déprendre de cette position de maîtrise et de savoir pour entrer de plain-pied dans une « pratique de la situation ». Si la psychothérapie est un mode spécifique comparable à aucun autre, ce n’est pas en référence prioritaire à un savoir constitué que la posture de ses praticiens pourra se définir. Comme le disait en substance W. Bion, peu de gens peuvent comprendre les exigences (en particulier en termes de formation et de travail sur soi) que peut représenter la simple capacité de se tenir face à un autre pendant 50 minutes ! On est alors loin de la psychothérapie considérée comme une « psychologie appliquée ». »

La Gestalt-thérapie, cinquante ans plus tard, par Jean-Marie ROBINE (2001)

 » Il n’est guère de psychothérapeute qui n’ait eu l’occasion de rencontrer ou de frôler la Gestalt-thérapie au cours de ces dernières décennies. Nombre de ses concepts et de ses propositions ont été assimilés par des praticiens de tous horizons, nombre de ses « techniques », pour le meilleur comme pour le pire, font désormais partie de la panoplie de la majorité des psychothérapeutes, en particulier en groupe, au point que ces techniques se voient souvent confondues avec l’approche elle-même.
Après la psychanalyse, la Gestalt-thérapie est probablement la méthode psychothérapeutique la plus répandue à travers le monde, du Japon au Chili, des pays de l’Est à la Côte d’Ivoire, de la Scandinavie à l’Australie… c’est peut-être aussi l’approche qui fait encore l’objet du plus grand nombre de mécompréhensions ou d’idées fausses. Si elle a été tantôt baptisée « thérapie comportementale », « thérapie humaniste », « thérapie psychocorporelle » ou « émotionnelle », c’est sans doute que ses contours ont laissé ses voisins dans une incertitude face à laquelle il paraît utile aujourd’hui d’esquisser quelques éléments de réponse. L’année 2001 marque le cinquantenaire de la parution du livre fondateur, c’est une bonne occasion pour faire le point. Quelques rappels historiques. L’origine de la Gestalt-thérapie est particulièrement liée à trois personnages et à leurs contributions spécifiques.
Frederick S. Perls, retenu par l’histoire comme fondateur principal, était à l’origine médecin psychiatre, psychanalyste, formé à la psychiatrie aux côtés de Kurt Goldstein dans le Berlin des années 20, et à la psychanalyse par Fenichel, Hélène Deutch, puis W. Reich, entre autres.  Laura Perls, son épouse, docteur en Gestalt-psychologie, (la célèbre « Psychologie de la forme »), a en outre été marquée par les enseignements d’existentialistes juifs (Martin Buber) et protestants (Paul Tillich). Tous deux participèrent activement à l’intense activité culturelle du Berlin des années vingt avec son renouveau en matière de théâtre, de danse, de musique, sous l’influence, entre autres, du Bauhaus.  Contraints de fuir l’Allemagne nazie, ils émigrent en Afrique du Sud où ils fondent l’Institut de Psychanalyse. Ils y publient un premier livre en 1942, « Le moi, la faim et l’agressivité » qui développe une communication prononcée par F. Perls au Congrès de Psychanalyse de Marienbad. Tout en se voulant contribution critique et constructive à l’appareil théorique freudien, ce texte commence à marquer quelques signes de fracture, en intégrant en particulier de nombreuses contributions issues de la Gestalt-psychologie et de l’influence de Reich.
A la fin de la guerre, le couple émigre à nouveau pour New-York à l’invitation de plusieurs grandes figures de la psychanalyse américaine et y implante sa pratique. Le couple y rencontre la troisième grande figure de ce qui deviendra la Gestalt-thérapie : Paul Goodman. Universitaire, auteur de romans et de pièces de théâtre, d’essais sur la philosophie, la société, l’éducation, la littérature ; un « homme de lettres » comme il aimait lui-même se désigner, en référence à la Renaissance. Plus tard, Goodman sera reconnu par la société américaine comme un penseur majeur, le référent des idées neuves véhiculées par le mouvement californien de projet de transformation de la société et de ses valeurs. Ivan Illitch, par exemple, affirmera volontiers qu’il n’aura fait que prolonger l’œuvre de Goodman.  Leur rencontre se concrétisera par la mise en chantier, avec quelques autres collaborateurs, de ce qui deviendra l’ouvrage fondateur « Gestalt-thérapie » publié en 1951. Frederick Perls apporte son expérience clinique, son intégration – parfois sommaire — de penseurs originaux, ses intuitions créatives. Goodman apporte sa solide culture philosophique, phénoménologique, sociologique et psychanalytique. Cet ouvrage (« Gestalt Therapy, Excitment and Growth in Human Personnality »), constitue la base essentielle sur laquelle repose l’édifice de la Gestalt-thérapie. Certes, à la différence d’auteurs comme Freud qui ont élaboré leur approche et leur théorie au fil des années et des publications, nos auteurs ne nous ont livré, ensemble, que ce seul ouvrage et chacun a ensuite poursuivi son chemin séparément. Ce texte comporte donc des limites, des contradictions, des insuffisances mais il constitue incontestablement une approche visionnaire puisqu’il comporte nombre de propositions qui ressemblent étrangement aux avancées les plus récentes en matière de théorie psychothérapeutique, voire même psychanalytique. Quelques repères théoriques Dès les premières lignes de « Gestalt-thérapie », un changement de paradigme est annoncé ; s’il peut sembler un truisme, l’ensemble des propositions qui suivront constituera des déclinaisons des conséquences de cette perspective. L’humain ne peut être abordé séparé de son environnement et le sujet/objet de la psychologie n’est pas à situer dans l’étude de ce qui se « localiserait » à l’intérieur de l’individu mais dans celle des opérations qui articulent l’un à l’autre, à savoir le contact. Se trouve ainsi délocalisée ce que des générations ont appelé « la psyché » et ont en général enfoui dans les profondeurs de l’être. La Gestalt-thérapie signe ainsi très rapidement son lien avec la démarche phénoménologique d’approche de l’ex-sistence (« se tenir au dehors »).  Les opérations de contact représente donc un ensemble d’actions liées à l’environnement : percevoir, se mouvoir, aller vers, agresser, penser, se souvenir, ressentir etc. Par ces actes, un sujet organise des figures, ou plus exactement des rapports entre ce qui se met en figure et ce qui en constitue le fond, ou arrière-plan, ce qu’on appelle une « gestalt ». Une fonction spécifique du champ organisme/environnement qui organise ces relations figure/fond est exactement ce que la Gestalt-thérapie désigne comme « self ». A la différence d’autres systèmes théoriques, le self de la Gestalt-thérapie ne représente pas cette entité d’être, plus ou moins stable, plus ou moins approchante de la notion de sujet. D’abord parce qu’il s’agit d’une fonction du champ et pas seulement de la personne, mais aussi parce que le concept de self, à la différence de celui de « soi », signe l’opération de réflexivité engagée dans tout contact, c’est-à-dire ce qui, de cette opération du contacter, renvoie à l’individuation sans cesse en cours. Ce self est ainsi un processus permanent, du moins lorsque la situation nécessite des ajustements créateurs, et il est d’autant plus présent que le champ est difficile. Fonction éphémère donc, présente lorsqu’est requis un engagement dans la situation, fonction active et passive à la fois, comme dans l’acte de création ou de jeu de l’enfant qui servent de paradigme au fonctionnement du self, oscillant entre spontané et délibéré. C’est ainsi que l’ensemble du dispositif théorique de la Gestalt-thérapie ne peut être appréhendé selon la seule modalité de pensée spatialisante (ou topique), mais que nécessairement la temporalité se trouve au cœur de l’approche gestaltiste, ce qui n’est pas sans générer maintes difficultés liées à la confrontation de siècles et de vocabulaires qui fixent l’expérience.  La théorie de la Gestalt-thérapie propose de différencier, pour le travail thérapeutique de rétablissement des aptitudes à l’ajustement créateur, certaines fonctions partielles du self (ça, moi et personnalité) qui interviendront de façon spécifique dans la séquence de construction et de destruction des gestalts. Là encore, ces fonctions partielles du self, fort peu assimilables à des éléments d’une topique, sont pour l’essentiel mobilisées par la situation, dans le champ de l’ici-maintenant. Elles désignent plus volontiers des moments spécifiques dans le processus.   Evolution de cette théorie Le cœur de cette théorie, qui ne saurait bien entendu se réduire aux quelques lignes ci-dessus, s’il est le fruit de la collaboration de quelques-uns et en particulier de Perls et de Goodman, a évolué au cours des années, pour le meilleur comme pour le pire, ce qui a eu pour effet de diversifier les approches méthodologiques et techniques, et par voie de conséquence de différencier différents courants dans la Gestalt-thérapie.  Pendant quelques années Perls lui-même, avec l’aide de Paul Goodman et de Isadore From, a formé nombre de générations de thérapeutes à Cleveland. Sous l’impulsion de certains pionniers, en particulier de ceux qui sont probablement les plus célèbres aujourd’hui, Erving et Miriam Polster, l’Institut de Cleveland se développe progressivement au prix d’une simplification de la théorisation initiale, en particulier à partir du début des années soixante-dix. La référence à la théorie du self est abandonnée au profit de ce qui peut ressembler à la seule composante « personnalité » du self originel. Elaine Kepner signe un article définissant la Gestalt-thérapie comme « un comportementalisme humaniste ». Zinker place la mise en action (« l’expérimentation ») au centre du dispositif, etc. Et rapidement, l’Institut de Cleveland élargit et transpose l’application de cette approche aux systèmes : couples, familles, organisations, ce qui bien entendu ne peut que confirmer l’abandon de la référence au « self ».  Mais auparavant sur la côte ouest, la Gestalt-thérapie s’est implantée peu à peu, en particulier sous l’influence de Simkin, un étudiant de Perls de la première heure. Puis au milieu des années soixante, comme nous l’avons déjà évoqué, Perls s’installe comme résident à Esalen, ce célèbre grand foyer de créativité en matière de développement personnel, et c’est l’entrée dans l’ère du « développement du potentiel humain ». La Gestalt (qui en cours de route a amputé son nom de la « -thérapie ») connaît alors un essor considérable sous l’influence des démonstrations brillantes et créatives de Perls. Mais la référence à la théorie est abandonnée et laisse volontiers la place aux slogans, et le self originel redevient une sorte d’« entité », fidèle en cela à la tradition philosophique et psychanalytique américaine. A mes yeux, le caractère novateur, visionnaire même, si on considère l’évolution de la pensée occidentale dans les décennies qui suivront, est quasiment abandonné. La réflexion théorique régresse au profit de l’usage de techniques (le « hot seat », la chaise vide, le dialogue des polarités, l’utilisation du psychodrame, l’amplification…) qui font revenir massivement le travail thérapeutique à sa dimension intrapsychique.  Pendant ce temps, à New-York, Paul Goodman (pendant une dizaine d’années), Laura Perls, Isadore From et quelques autres poursuivaient dans l’ombre l’approfondissement des propositions initiales et développaient théorie et clinique enracinées dans la théorie du self.  Après la mort de Perls, en 1970, les besoins d’avancées théoriques et pratiques se font sentir et la diversification des choix s’amplifie. Un nombre important de Gestalt-thérapeutes, dans l’ignorance totale de la théorie fondatrice, déplore que « la Gestalt-thérapie ne dispose pas de théorie » (sic) et va donc la chercher ailleurs : chez Jung, chez Kohut ou Fairbairn, chez les tenants de la psychanalyse des relations d’objet, dans l’Analyse Transactionnelle ou autres… parfois pour tenter une combinaison des approches, parfois en désertant tout simplement la Gestalt-thérapie après quelque temps.  D’autres se veulent plus fidèles aux propositions initiales et intensifient certaines composantes de la théorie de Perls et Goodman, par exemple en accentuant la dimension dialogale de la rencontre thérapeutique. La notion de « relation » se substitue progressivement à celle de « contact », et l’influence de la philosophie de Martin Buber, puis plus tard de la psychanalyse intersubjective américaine s’y fait sentir.  D’autres enfin, après un retour aux sources, se réapproprient les propositions initiales pour les développer, en radicaliser certaines et en édulcorer d’autres, et les réactualiser à la lumière des développements contemporains en matière de philosophie, d’épistémologie ou d’herméneutique, et de clinique. Cette orientation, dans laquelle je me situe avec mes collègues de l’Institut Français de Gestalt-thérapie, amène à opérer non seulement un ré-enracinement des concepts dans leur fond culturel, mais à occuper une position critique par rapport à nombre d’excroissances ultérieures, construites parfois sans cohérence aucune avec les idées maîtresses qui définissent la Gestalt-thérapie. Evolution des pratiques Pratiques ou techniques ? Il a souvent été avancé qu’en matière de psychothérapie le terme de « technique » devait être considéré comme inapproprié. En effet la « technique » implique une reproductibilité puisqu’elle est fondée sur une prévisibilité des effets. Il est incontestable qu’en matière de Gestalt-thérapie, comme dans d’autres approches thérapeutiques d’ailleurs, certains praticiens peuvent être considérés comme des utilisateurs de « techniques », d’une caisse à outils semblable à celle que transportent les plombiers ou autres mécaniciens réparateurs. Dans cette conception de la thérapie, la mise en action, les exercices remplacent la lente survenue, la difficile construction d’une forme, qui trouverait l’essentiel de ses racines en dehors des normes et projets du thérapeute. Ces « techniques » ou « exercices », la plupart du temps empruntés au psychodrame ou à des techniques corporelles, en sont même venues, pour certains, à constituer des signes de reconnaissance de la « Gestalt » : l’amplification, le monodrame, parler à un coussin ou le frapper…  On se gargarise de « corps » et de « holisme » en abordant le corps comme entité sans même se rendre compte qu’on le sépare, le morcelle, et le fait travailler selon les mêmes principes que ceux qui régissent les salles de musculation…  L’accumulation de techniques n’a jamais remplacé une méthodologie cohérente, quelle qu’elle soit. Le Gestalt-thérapeute doit, comme tout psychothérapeute, faire le choix de sa posture. Il peut, implicitement ou explicitement, transposer le modèle médical et se positionner comme expert, expert de la psyché, expert du fonctionnement humain et de sa mise à jour (ou mise en conscience). Il peut aussi, sans doute au fil d’une maturation exigeante, tenter de se déprendre de cette position de maîtrise et de savoir pour entrer de plain-pied dans une « pratique de la situation ». Si la psychothérapie est un mode spécifique comparable à aucun autre, ce n’est pas en référence prioritaire à un savoir constitué que la posture de ses praticiens pourra se définir. Comme le disait en substance W. Bion, peu de gens peuvent comprendre les exigences (en particulier en termes de formation et de travail sur soi) que peut représenter la simple capacité de se tenir face à un autre pendant 50 minutes ! On est alors loin de la psychothérapie considérée comme une « psychologie appliquée ». Le Gestalt-thérapeute (ou « Gestalt-analyste » comme les fondateurs préconisaient de le nommer, à l’origine) accompagne le cours de la présence. Il contribue à la construction de figures à partir des matériaux que le client apporte ou vit dans l’ici et maintenant de son expérience. En s’appuyant sur l’explicitation ou le dépli de l’expérience chers aux phénoménologues, il permet l’intensification de la conscience immédiate et intégrative, la mise à jour des flexions du contacter, c’est-à-dire des interruptions momentanées de l’ajustement créateur au profit de routines, de fixations et autres amputations du contact dans l’expérience en cours, dans la situation co-créée.  Un mot en passant de « l’ici-maintenant » devenu slogan de générations de gestaltistes et, par extension, de praticiens « humanistes ». Il ne s’agit en aucun cas d’une injonction faite (ou à faire) au client, d’une règle qui lui serait communiquée, ouvertement ou non, et qui signerait une sorte de désintérêt du thérapeute pour ce qui relève du passé ou du futur. L’ici-maintenant est une forme de conscience et d’attention du thérapeute à ce qui se déploie dans la situation, au « comment » ce qui est dit est dit, ce qui est agi est agi. Isadore From, membre du groupe fondateur de la Gestalt-thérapie et mon formateur majeur, aimait à souligner que ce que nous appelons « ici-maintenant » n’est sans doute pas très différent de ce que les analystes appellent « transfert ». Le paysage français C’est surtout à partir du début des années 80 que les Institutions de Gestalt-thérapie ont commencé à se constituer en France : premiers Instituts, premières sociétés, premières formations franco-françaises. Une centaine d’étudiants entreprennent chaque année de se former à cette approche.  Après une quinzaine d’années pendant lesquelles, malgré de multiples tensions, la cohabitation et la construction commune a pu se réaliser au sein de la Société Française de Gestalt, de graves désaccords éthiques ont fait exploser cette société il y a 5/6 ans et, de là, s’est créé le Collège de Gestalt-thérapie qui rassemble des Gestalt-thérapeutes de toutes formations initiales qui se reconnaissent dans un certain nombre de propositions fondamentales, tant théoriques qu’éthiques et méthodologies. Le Collège qui s’est consacré depuis son origine en particulier à l’agrément des Gestalt-thérapeutes, à la promotion des travaux de réflexion au travers des Collégiales annuelles et de la publication des Cahiers de Gestalt-thérapie, s’ouvre depuis peu aux Institutions, à l’agrément des formations et par là à un accompagnement plus soutenant encore aux étudiants et jeunes professionnels.  Si la Gestalt-thérapie, il y a plus de cinquante ans, a su élaborer une approche intégrée à partir de sources complémentaires telles que les psychanalyses, la phénoménologie, la Gestalt-Psychologie, l’existentialisme, la théorie du champ (pour ne citer que les courants majeurs), il n’en reste pas moins qu’un énorme chantier reste ouvert pour prendre en compte les avancées épistémologiques de la 2ème moitié du XX° siècle, les progrès de la clinique, et intensifier la cohérence de l’ensemble de l’édifice. A ce titre, la Gestalt-thérapie française est internationalement reconnue pour occuper une place majeure dans la poursuite de cette construction et le dialogue entre ses divers courants comme avec les autres approches et les autres épistémologies est largement ouvert. »

Conférence par Gérard Neyrand à Brest

Et c’est à…. BREST ! Nous avons la chance de pouvoir suivre une conférence de Gérard Neyrand, professeur émérite de sociologie, le 4 décembre prochain à Brest.

Présentiel – possibilité de s’inscrire également en distanciel, voir modalités ci-dessous.

PRÔNER LE TOUT POSITIF DANS LES RELATIONS HUMAINES ET EN ÉDUCATION ?  UNE DÉRIVE NÉOLIBÉRALE DANS L’AIR DU TEMPS

ARGUMENT

« « Critique de la pensée positive » part du constat de l’indécision dans laquelle sont mis les parents quant à la bonne façon d’élever les enfants et les faire s’épanouir, dans un contexte de montée des incertitudes alimenté par les polémiques produites par les experts du coaching parental et de la parentalité exclusivement positive, prenant appui sur le comportementalisme et un détournement des neurosciences pour rejeter les approches de la clinique psychodynamique (psychanalyse, approches systémiques…) ou de la critique sociologique, et promouvoir l’idée d’une auto-éducation de l’enfant en phase avec l’individualisme néolibéral. 

Il s’attache à déconstruire une des dimensions centrales de ce discours : la croyance que dans l’individu réside toutes les réponses au mal-être produit par le monde contemporain et qu’un travail sur soi suffirait pour accéder au bonheur tant convoité. 

Pour cela, il réalise une déconstruction de l’idéologie positiviste, érigée sur le modèle du tout-positif publicitaire, formalisée aux Etats-Unis dans les années 1950, portée par le développement du néolibéralisme dans les années 1970, et débouchant sur l’affirmation de la psychologie positive à la fin du XXe siècle, et ses avatars contemporains, l’éducation et la parentalité positives.

S’appuyant sur une analyse documentaire très poussée, le livre retrace les étapes de ce processus accompagnant le développement des sociétés marchandes : l’élaboration de la conception d’un individu libre et autonome, qui aurait en lui les clés de son plein épanouissement, en déniant les déterminations aussi bien sociales que psychiques qui le contraignent. 

Dans notre monde soumis aux lois du marché et saturé de messages de tous ordres, l’illusion du bonheur accessible à tous que porte le consumérisme s’appuie sur une volonté de légitimation par une vision restrictive de la science, pour promouvoir une vision scientiste du « self-made man », capable de s’autoproduire positivement et affranchi aussi bien de la conflictualité et l’ambivalence de la psyché que du poids des rapports sociaux et des contextes sur la situation des individus. Au diable la montée des inégalités sociales, des burn-outs et des dépressions, qu’importe l’érosion de l’État social et des solidarités, il faut positiver et trouver dans les offres du coaching et les joies de la consommation les ressources pour accéder à ce « bonheur à tout prix » articulé au déni de la face sombre de la réalité. »

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Et son dernier livre, paru chez érès en 2024 :