« Notre véritable 6e sens », arte

Une passionnante exploration de notre sixième sens, la proprioception, étrangement méconnue et cependant indispensable à notre équilibre et à la coordination de nos mouvements. 

Le sixième sens n’a cessé de nourrir les fantasmes. En réalité, nous en possédons effectivement un, mystérieux et enfoui au plus profond de nous-mêmes : la proprioception. Indispensable à notre équilibre, à notre orientation dans l’espace et à la coordination de nos mouvements, pour marcher, courir ou sauter, mais aussi pour écrire ou boutonner sa chemise, ce sens méconnu est aujourd’hui exploré par la science. Si elle n’a pas d’organe dédié, comme les yeux pour la vue ou les oreilles pour l’ouïe, la proprioception résulte du traitement par le cerveau de messages nerveux, portés par des milliers de capteurs au cœur de nos muscles. Sans ce sens, comme Ginette qui en est privée, il est impossible de marcher sans avoir à regarder ses pieds, car le cerveau ne sait tout simplement pas où ils sont dans l’espace. Ce sens est mis en lumière et sans cesse sollicité par le célèbre chorégraphe Yoann Bourgeois qui place ses danseurs en perpétuel déséquilibre sur des plateaux tournants ou des trampolines, nous offrants d’étourdissantes démonstrations de ses capacités. Au sein de l’université d’Aix-Marseille, un laboratoire de neurosciences s’emploie à comprendre son mécanisme tandis que l’Institut des sciences du mouvement (ISM) l’étudie auprès de Ginette, l’une des cinq personnes dans le monde à avoir perdu sa sensibilité proprioceptive, à la suite d’une maladie auto-immune. La recherche dans ce domaine nous mène aussi chez les champions de la proprioception, les pilotes de la patrouille de France, qui travaillent ce sens pour effectuer des chorégraphies parmi les plus périlleuses au monde.  

Sens essentiel
Naviguant avec fluidité entre science et poésie, des laboratoires aux scènes dans le sillage de l’initié Yoann Bourgeois, Vincent Amouroux (L’odyssée interstellaire) dévoile les secrets de notre essentiel sixième sens, lequel nous accompagne au quotidien dans chacun de nos gestes. Comme conclut ce film passionnant, la proprioception « pourrait nous apporter beaucoup sur notre conscience de nous-mêmes, mais aussi de notre interaction avec les autres et avec le monde« .

  • Réalisation : Vincent Amouroux
  • Pays : France
  • Année : 2019

« Guerre et Paix avec le coronavirus » par Bernadette Bensaude-Vincent

« Guerre et Paix avec le coronavirus »

par Bernadette Bensaude-Vincent

Publié le 30 avril 2020, original ici.

Temps de lecture : 12 minutes

Les métaphores guerrières ne sont pas rares dans le domaine de la santé publique, mais n’est-il pas plus que jamais nécessaire de s’écarter de ce registre martial? Car ce qui nous arrive, ce n’est pas une guerre, mais l’occasion de remettre en cause notre rapport au Unknown.jpegmonde vivant. Face à cette maladie caractéristique de l’Anthropocène, il nous faut inventer d’autres modes d’existence, attentifs aux vivants et ouverts aux temporalités multiples qui sont les leurs.

Le 16 mars le président de la République annonce aux Français des mesures de confinement dues à la propagation de l’épidémie de coranovirus Covid-19 en martelant sur un ton grave et solennel cette formule : « nous sommes en guerre ». L’appel à l’unité nationale, la mobilisation des services de santé, de l’armée et l’état d’urgence justifient certes ce vocabulaire martial. Le scénario ressemble effectivement à l’état d’exception instauré en temps de guerre, avec des mesures contraignantes qui affectent l’ensemble de la population.

DRÔLE DE GUERRE

Drôle de guerre en vérité, car on ne voit pas bien qui est l’ennemi, surtout quand Bruno Le Maire déclare à son tour « nous sommes en guerre économique » (France-Inter jeudi 19 mars). Preuve que les métaphores, comme les virus, contaminent et colonisent nos esprits.

Certes la métaphore guerrière est depuis longtemps à l’honneur dans le monde médical. Elle remonte au XVIe siècle à l’époque où la médecine initiée par Paracelse – souvent nommée iatrochimie (médecine chimique) – a concurrencé l’ancienne tradition galénique1. Contrairement à la vision holiste de la maladie comme l’expression d’un déséquilibre des humeurs, la maladie est vue comme intervention d’un agent étranger sur l’organisme, qui infecte un organe particulier et que l’on peut éradiquer à l’aide d’une substance chimique spécifique. Cette conception de la maladie présuppose une nette distinction entre le dedans et le dehors, le soi et le non-soi qui s’applique de manière privilégiée au système immunitaire. D’où les descriptions très pédagogiques des défenses immunitaires comme une armée de soldats en lutte pour résister aux attaques de microbes. La médecine du XXe siècle, marquée par la découverte, puis l’utilisation massive des antibiotiques est l’âge d’or de cette médecine guerrière qui culmine avec le fameux slogan de « war on cancer » lancé par Richard Nixon en 1971.

La métaphore guerrière revient force dans le discours du Président de la République et remplit visiblement la fonction d’ordre de mobilisation. Elle est si familière qu’elle semble aller de soi, et convenir parfaitement à la situation d’exception, même si elle suscite parfois l’angoisse chez les personnes âgées. En réalité, si cette métaphore guerrière traduit notre expérience vécue c’est avant tout parce qu’elle structure la réalité. Les études de linguistique cognitive montrent à quel point les métaphores fonctionnent comme un moule qui façonne notre expérience: elles filtrent nos perceptions et construisent nos représentations mentales à travers le langage verbal comme à travers les images ou les icônes2. A la fois révélatrices et performatives, les métaphores ont le pouvoir de façonner ce qu’elles disent. Bien plus que de simples figures rhétoriques, elles constituent des visions du monde. C’est précisément parce qu’elles ont un tel pouvoir qu’elles appellent un examen critique.

« On est en guerre » soit, mais de quelle guerre s’agit-il au juste ? Qui est l’ennemi ? L’intrus, le virus ? La découverte des antibiotiques a été célébrée comme l’une des plus grandes avancées de l’humanité. Et ce fut en effet une grande victoire. Mais aujourd’hui la résistance aux antibiotiques est problème majeur de santé publique qui alimente le catastrophisme ambiant. L’Organisation Mondiale de la Santé considère la résistance aux antibiotiques comme une « bombe à retardement ». Les virus, plus encore que les microbes, sont des bombes et nos armes pour les combattre ont une efficacité toujours limitée dans le temps. Car les virus s’adaptent et en quelques années deviennent résistants aux molécules actives qui permettent de les stopper. Si bien que chaque victoire dans la recherche d’un antiviral ou d’un vaccin est éphémère.

Si dans la pandémie actuelle on prétend se battre contre le coranovirus, la guerre est perdue d’avance. Dès le début de la pandémie, on savait au vu des modélisations des scénarios de décision par l’équipe d’épidémiologistes britanniques dirigée par Neil Ferguson, que l’épidémie ne cessera que lorsque le virus aura contaminé plus de la moitié, environ 60% de la population. Le pic de l’épidémie engendre une immunité globale3. Rien ne peut résister au virus. Il déroule sa propre ligne de vie – si tant est qu’il peut être considéré comme un vivant – qui passe par la contamination de la population humaine. Le parasite prospère tant qu’il trouve des hôtes disponibles. C’est une trajectoire inexorable qui, du fait de la globalisation, croise celle des milliards d’individus humains qui lui servent d’hôtellerie.

Comme on ne peut arrêter la trajectoire du virus en l’absence de vaccin, on n’a d’autre solution que d’adapter nos propres lignes de vie. On peut se préparer à des épidémies, comme l’ont fait certains pays asiatiques, en utilisant ce que Frédéric Keck nomme les 3 S (sentinelles, simulations, stocks)4. Les organismes sentinelles donnant l’alerte sur la présence d’un virus permettent d’agir en tout début, les simulations d’épidémie préparent les hôpitaux et autres infrastructures à une crise sanitaire et les stocks de tests et de masques permettent de dépister puis de limiter la propagation.

A défaut de préparation, la France a choisi d’instaurer des mesures de confinement de la population visant à ralentir la propagation du virus. Au lieu de jouer sur l’acquisition d’une immunité collective grâce à la croissance exponentielle du nombre de personnes infectées comme dans le scénario laisser-faire, on tente de limiter le nombre de ce nombre pour que le virus se transmette à une seule autre personne (R0=1) au lieu de deux ou trois personnes (R0=2,5) sans confinement. Limiter nos échanges, réduire les contacts, confiner la population, limiter les prises offertes au virus, suspendre le train de vie quotidien permet donc de ménager une forme de cohabitation avec le virus.

Mais cette stratégie n’est pas un acte de guerre, fût-ce d’une guerre défensive. C’est plutôt un geste de diplomatie, visant à concilier la propagation du virus avec nos infrastructures de santé. Car on n’a pas le choix : il faut composer avec le virus, trouver un arrangement pour faire monde avec lui. Si guerre il y a, c’est un conflit de temporalités : la croissance exponentielle du nombre de personnes contaminées par le virus heurte de front nos rêves de croissance économique. La seule option est de ralentir notre propre rythme pour ralentir le virus.

UNE ÉPIPHANIE

Le déphasage est cruel: voici un intrus qui vient défier le jeu démocratique parce qu’il accroît sa virulence juste au moment des élections ; qui se permet de paralyser le libre jeu du marché en fermant les bourses ; qui interrompt brutalement le temps long de l’apprentissage en fermant les écoles et universités, bloquant les examens et les concours. L’interférence de ces lignes de vie incompatibles bouleverse les fragiles équilibres de nos modes d’être au monde.

La crise sanitaire est une épiphanie : le virus, tel une divinité païenne, apporte la révélation soudaine que la globalisation n’est pas soutenable, que la tyrannie de l’économie spéculative n’est qu’une bulle dans laquelle on nous enferme depuis quelques décennies, que la santé n’a pas de prix. Tout bascule. Les promesses actuelles du gouvernement sur un État Providence prenant en charge les dommages sont aussi irréalistes que révélatrices d’une inversion soudaine de l’échelle des valeurs et des priorités. « Vulnérables », ce mot est sur toutes les lèvres et circule comme le virus. Le sentiment de fragilité voire d’impuissance nous accable. La pandémie mondiale dévoile brutalement les limites de l’idéal moderne de maîtrise de la nature qui nous faisait croire qu’on pouvait s’affranchir des contraintes matérielles, et poursuivre nos objectifs de croissance à tout prix.

Maladie typique de l’Anthropocène, c’est-à-dire d’une époque où l’humanité est devenue une force géologique planétaire, comme l’explique Philippe Sansonetti cette pandémie mondiale révèle soudain une face cachée du mirage d’un monde hyperconnecté où l’on peut vivre en temps réel avec le monde entier5. Car la carte de propagation du virus se superpose exactement à celle des transports aériens. Elle révèle pareillement la face sombre du « fantasme d’un monde à disposition sans frais », où l’on peut impunément piller les ressources naturelles, abattre les forêts, consommer des animaux sauvages ou domestiques, éliminer des espèces.

Le choc de boomerang est rude. La lente violence6des lois du marché de l’économie néolibérale, qui depuis quatre décennies accroît les inégalités sociales et multiplie les disparités nationales, fait place à un déchaînement de violence qui terrasse les populations humaines.

UNE BLESSURE NARCISSIQUE

Cet effet de révélation, de prise de conscience que ni les prévisions alarmistes du GIEC, ni les COP 21, 22… 25, ni les marcheurs pour le climat n’ont réussi à produire, un simple virus inconnu au bataillon des grands fléaux potentiels, semble l’avoir provoqué en quelques semaines, grâce à sa vitesse de propagation. Aux trois célèbres blessures narcissiques de l’humanité que signalait Freud, il faut ajouter une quatrième blessure qui vient atteindre l’anthropocentrisme cher à notre culture7. Mais alors que les trois premières blessures étaient infligées par les découvertes d’éminents savants – Copernic : la terre n’est pas le centre de l’univers ; Darwin : l’espèce humaine n’est qu’une espèce animale parmi d’autres ; Freud : l’homme n’est pas maître des pulsions issues de son inconscient – la blessure du XXIe siècle est infligée par un virus, un vulgaire parasite doté de 15 gènes à peine, soit 2000 fois moins que notre lot8.

L’humiliation est plus forte et semble propre à donner un coup d’arrêt aux prétentions de domination du monde qui ont marqué l’époque moderne et encouragé la croyance en un progrès indéfini permettant aux humains de s’émanciper toujours davantage des contraintes naturelles, grâce aux techniques. Maîtrise de l’espace grâce aux transports, maîtrise du temps grâce aux technologies de la communication, on finissait par croire à la possibilité de vivre à l’écart de la nature, dans une bulle de culture peuplée d’écrans et d’objets communicants. Et même quand il est devenu patent que la croissance exponentielle des innovations dans la technosphère aseptisée affecte gravement les rythmes et cycles de la biosphère, on a gardé l’espoir de trouver des solutions techniques pour remédier aux dégâts causés par les innovations technologiques des générations précédentes.

LES LEÇONS DE LA FABLE

« Plus rien ne sera comme avant », dit-on. C’est la fable du virus qui donne une bonne leçon aux humains vaniteux. Mais en quel sens faut-il l’entendre ?

La pandémie pourrait, à première vue, donner raison aux apôtres d’une catastrophe. Car de manière aussi inexorable que la propagation du virus, la crise sanitaire entraînera une crise économique mondiale qui fera plus de victimes indirectes que le virus lui-même. Elle met aussi en place des mesures de surveillance généralisée des individus qui pourraient bien survivre à l’état d’exception, devenir normales en portant toujours plus loin les atteintes aux droits humains. En précipitant un mouvement de dé-globalisation, cette crise risque aussi d’encourager les réflexes de repli nationaliste et individualiste. Autant de menaces qui noircissent le paysage de demain.

La crise sanitaire vient redoubler les effets de la crise énergétique et renforcer le climat d’urgence écologique qui a réveillé la peur et l’anxiété d’une fin du monde. Contrairement à l’apocalypse nucléaire, l’effondrement annoncé procède de l’ensemble de la civilisation industrielle et met en cause la course à l’innovation comme les pratiques de consommation effrénée qui alimentent l’économie capitaliste. Les militants de l’effondrement pourront décliner l’urgence au carré. La pandémie mondiale semble, en effet, accélérer la fin annoncée pour 2030 par certains collapsologues, comme Yves Cochet par exemple. Dans un ouvrage récent, Devant l’effondrement. Essai de collapsologie, Cochet annonce l’effondrement imminent et fulgurant de toutes les infrastructures de la civilisation destinées à satisfaire les besoins primordiaux en nourriture, eau, énergie. Il annonce des guerres, des famines, des épidémies éliminant environ la moitié des humains en l’espace d’une ou deux décennies.

Mais un autre avenir est possible si l’on consent à rebattre les cartes et changer les règles du jeu. Déjà notre expérience du temps en confinement rompt avec le temps sous pression de la vie normale . Le sentiment d’accélération et de manque de temps pour réaliser toutes les tâches que l’on voudrait accomplir qui domine depuis quelques décennies, constitue un problème finement analysé par les sociologues9. Il a précipité une vague des mouvements appelant au ralentissement : slow food, slow city, slow design, slow school, slow science10

Mais par-delà l’expérience subjective du temps, l’épreuve de la contagion nous oblige à faire l’expérience de la contingence, d’un temps qui ne mène nulle part, qui n’est orienté ni vers l’avenir radieux, ni vers la catastrophe. Telle est la leçon que nous livrent les microbes en général, car ces « êtres infimes11» ont acquis une importance très grande dans les sciences et bousculent notre rapport au temps. Depuis quelques décennies les microbes sont les acteurs clés de toutes sortes d’histoires : histoire de la Terre, histoire de la vie, de la civilisation, des empires, de la santé, des techniques … La géologie, les sciences agricoles, la biochimie, la biologie évolutive, la génomique, le génie génétique, l’histoire et l’archéologie… dévoilent leurs capacités étonnantes.

Les microbes colonisent l’espace, ils occupent tous les milieux depuis les roches du manteau terrestre jusqu’aux fonds des océans, les déserts glaciaires, les sources chaudes, les milieux acides ou hypersalés. Rien ne les rebute, rien ne les arrête.

Colonisant l’espace, les microbes et les virus défient aussi le temps chronologique. Ils brassent toutes les échelles temporelles que notre culture s’évertue à distinguer. Ils connectent l’histoire biogéochimique et l’histoire des civilisations humaines. Indifférents à nos catégories taxonomiques ils passent d’une espèce à l’autre. Grâce à leurs capacités de symbiose ou de parasitisme, ils font cohabiter des temporalités très disparates comme celle des bactéries qui constituent le microbiote de chaque individu humain. Les phénomènes de symbiose suggèrent que l’évolution réutilise des modules préexistants, en incorporant le système génétique de microbes dans les cellules végétales et animales, au lieu de réinventer à partir de rien. En faisant ainsi coexister et co-évoluer des organismes très éloignés dans l’évolution, les microbes remettent radicalement en question l’unidirectionnalité du temps phylogénétique vers des niveaux d’organisation de plus en plus complexes. La lignée verticale de la transmission des gènes le long de l’arbre généalogique croise une autre temporalité, horizontale, qui se dessine par contact ou contagion.

En outre, du fait de cette capacité de contagion, microbes et virus interfèrent avec l’histoire politique et culturelle. Ils sont capables de décimer des populations entières, voire de participer à l’extinction de grandes civilisations. Celle de l’Empire romain par exemple peut éclairer la crise sanitaire que nous traversons. Les grandes routes terrestres et maritimes qui sillonnaient l’Empire d’Orient et d’Occident ont été empruntées aussi bien par les commerçants, les soldats, les idées et les biens que par les virus. L’historien Kyle Harper repère trois grandes pandémies qui ont sévi sur l’Empire tardif. En 165 apr. J.-C. la « peste antonine » (probablement la variole) cause environ sept millions de victimes sans altérer vraiment la prospérité de l’Empire. En 249 apr. J.-C., un agent pathogène inconnu balaye tous les territoires sous domination romaine. Enfin, vers 541, une grande pandémie de peste causée par le bacille Yersinia pestis sévit pendant deux siècles sur l’Empire d’Orient et précipite sa fin.

Il ne suffit donc pas d’en découdre avec la modernité et l’ambition de se rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature ». Il faut en outre chambouler notre ontologie, repenser la hiérarchie spontanée qui nous place au centre du monde, à la pointe de la flèche du temps.

Non, nous ne sommes pas en guerre. Nous sommes en apprentissage d’un mode d’existence attentif aux êtres infimes – virus, bactéries, plantes, insectes et autres – qui peuplent la planète. Ces êtres que l’on tient pour « nuisibles » ou indésirables ont leur temps propre, leur propre trajectoire, leur droit à l’existence.

L’enjeu est d’apprendre à composer avec leur temps propre, à faire cohabiter le tempo fulgurant des êtres qui prospèrent par contagion avec les battements du temps politique, du temps économique, de la vie sociale comme avec le temps de nos projets individuels. Oui, rien ne sera plus comme avant : il va falloir changer nos modes de vie, renoncer aux voyages au long cours du tourisme de masse, intégrer des gestes barrières dans nos sorties de groupe. Le coronavirus nous oblige à faire l’expérience de l’altérité.

Paradoxalement le confinement chez soi est le signal de la fin de l’entre-soi des humains qui croient s’émanciper de la nature et creuser la distance avec les autres vivants. Si guerre il y a, c’est donc une guerre longue comme la guerre de cent ans contre notre ontologie anthropocentrique, contre le prépensé de la flèche du temps.

 

Bernadette Bensaude-Vincent est philosophe, historienne et historienne des sciences française. Elle est ancienne élève de l’École normale supérieure de Fontenay-aux-Roses. Agrégée de philosophie en 1971 et docteur ès lettres et sciences humaines en 1981, Bernadette Bensaude-Vincent est professeure à l’Université Paris I (Panthéon-Sorbonne). Membre de l’Académie des Technologies, elle est membre du comité d’éthique commun de l’INRA du CIRAD et de l’IFREMER.

 

Notes

1. Debus, A. G. (1993). Paracelsus and the Medical Revolution of the Renaissance; A 500th Anniversary Celebration. (In A. G. Debus (Ed.), Paracelsus, Five Hundred Years; Three American Exhibits (p. 3). Washington, DC: National Library of Medicine).
2. John L. Austin, How to Do Things with Words. Oxford: Clarendon Press, 1962. GeorgeLakoff, M. Johnson,Metaphors we live by.Chicago: University of Chicago Press, 1980.
3. https://www.imperial.ac.uk/media/imperial-college/medicine/sph/ide/gida-fellowships/Imperial-College-COVID19-NPI-modelling-16-03-2020.pdf
4. Frédéric Keck, Les Sentinelles des pandémies. Chasseurs de virus et observateurs d’oiseaux aux frontières de la Chine, Paris, Zones sensibles, à paraître. voir «Les chauves-souris et les pangolins se révoltent», Médiapart 20 mars 2020
5. Philippe Sansonetti, « Covid-19, chronique d’une émergence annoncée », La vie des idées, 19 mars 2020.
6. Cette expression inspirée du concept de « violence structurale » forgé par J. Galtung (« Violence, peace, and peace research ». Journal of Peace Research 6 (3) (1969:167–91) à propos des inégalités sociales) est repris par Rob Nixon pour qualifier la violence de la pollution en particulier dans les pays pauvres où atterrissent les déchets des pays riches. Il la définit comme « une violence à action destructive différée, dispersée dans le temps et dans l’espace, une violence d’usure qui n’a rien de la violence typique » (Robert Nixon, Slow Violence and the Environmentalism of the Poor, Cambridge & London: Harvard University Press, 2011. p. 2).
7. Freud S. « Une difficulté de la psychanalyse » (1917). In : Œuvres complètes – Psychanalyse vol. XV. Paris : PUF; 1996. p. 43-51.
8. Dorothée Benoit Browaeys « quand un virus provoque le ‘reset’ du monde », Up’Magazine, 24 mars 2020.
9. Nicole Aubert, Le culte de l’urgence. La société malade du temps, Paris, Champs essais, 2009. La recherche du temps : individus hyperconnectés, société accélérée, Paris, Erès, 2018. Cédric Lagaudré, L’actualité pure, essai sur le temps paralysé, Paris, PUF, 2009. Harmut Rosa H. Accélération. Une critique sociale du temps, Paris, éd la découverte, 2010. Judy Wajcman, Pressed for Time: The Acceleration of Life in Digital Capitalism, University of Chicago Press, 2014.
10. Bernadette Bensaude-Vincent, « Slow-fast : un faux débat ? », Natures, Sciences et Sociétés, 22/3 (2014) : 254-261.
11. Kyle Harper, The Fate of Rome, Princeton : Princeton University Press, 2017. Tr. fr. par Philippe Pignarre, Comment l’Empire romain s’est effondré. Le climat, les maladies et la chute de Rome, Paris, la découverte, 2019.

« La contingence du virus » par Emmanuel Alloa

Paru dans la revue Esprit, Avril 2020 – original ici.

La contingence du virus

par Emmanuel Alloa

 

Alors que le discours de la nécessité règne en maître, que se passerait-il si nous abandonnions nos certitudes et acceptions le caractère insensé de l’épidémie ? L’expérience du confinement nous a déjà immunisés contre toute rencontre fortuite.

Le mécanisme est tristement ordinaire : à chaque crise, ses coupables désignés. Unknown.jpegPour les souverainistes, cette pandémie serait à mettre sur le compte d’une mondialisation sans frein et d’un passage de frontières dérégulé, pour les anticommunistes, c’est l’incurie d’un Parti communiste chinois qui préfère voir mourir ses citoyens que d’assumer ses erreurs initiales, pour les complotistes enfin, c’est une arme chimique américaine dont les services auraient perdu le contrôle. Tandis que les collapsologues jubilent, eux qui avaient mis en garde devant une implosion imminente de la planète, d’autres encore y voient un présage, profane ou divin, sur toutes les erreurs récentes de l’humanité, de l’hyper-mobilité à la surconsommation. Au XXIe siècle, c’est une pandémie virale qui se substitue aux dix fléaux d’Égypte, sorte de punition générale ayant pour but de produire un ressac collectif, et on entend déjà tous ces augures autoproclamés nous expliquer ce qui devra changer, dans le fameux « après » de notre résurrection collective.

Le vrai sens de la crise

Ce qui frappe, dans cet éventail de réactions, c’est le ton de certitude qui accompagne leur verdict. À vrai dire, les intellectuels ne sont pas immunisés contre cette tentation, et on constate combien d’entre eux semblent peu ébranlés par ce qui nous arrive, tant ils s’empressent à nous expliquer que tout ce qu’ils avancent depuis des années s’est donc avéré juste. On se surprend à envier leur solidité et on souhaiterait avoir les mêmes certitudes qu’eux. En effet, tout serait plus simple si l’on pouvait imputer la faute du coronavirus au capitalisme financier ou aux régimes biopolitiques quels qu’ils soient.

On s’attraperait presque, dans des moments de honte pour appartenir au genre humain, à rêver d’une masochiste revanche de la planète Terre, comme si Gaïa faisait enfin payer l’homo sapienspour tout ce que celui-ci lui inflige depuis des siècles. De fait, le monde ne ressemble-t-il pas étrangement à ces scénarios post-apocalyptiques dont nous abreuve Hollywood, avec des métropoles aux allures spectrales et des artères urbaines dépeuplées, tandis que dans un mouvement inverse, la nature commence à reprendre le dessus ? Les rorquals croisent devant Marseille, au Chili, les pumas descendent de la cordillère pour venir se nourrir dans les centres-villes alors qu’à Venise, en l’absence  des paquebots, les eaux de la lagune finissent par redevenir cristallines. Le vrai sens de la crise du coronavirus serait donc celle-là, son message écologique, urgente missive décochée par Mère Nature, à tous ceux qui n’ont pas voulu prêter l’oreille aux sonnettes d’alarme tirées à répétition, d’André Gorz à Greta Thunberg.

Que les choses seraient simples, si on pouvait accoler à cette crise une explication facile et convaincante, qui emporterait notre adhésion immédiate, et ne fût-ce que pour pouvoir faire ensuite pénitence, seuls ou à échelle planétaire. Pas étonnant donc que la machine étiologique tourne à plein régime : les grandes crises sont avant tout des épreuves du sens, et dans l’absence de visibilité, il est plus simple de se réfugier dans des récits réconfortants – même quand ceux-ci n’ont de fait absolument rien pour rassurer. Les occasions pour tirer profit de cette crise ne manquent pas, d’ailleurs, et certains en profitent pour se positionner en visionnaires qui, face à la débâcle ambiante, auraient su tirer leur épingle du jeu. Un dirigeant populiste tel que Jair Bolsonoro au Brésil, rescapé miraculeux là où le virus a déjà terrassé tout son entourage, veut y voir un signe céleste de son élection divine. On ne doute pas que d’autres chefs d’État aux accents messianiques, que ce soit aux États-Unis, en Hongrie ou aux Philippines, pourraient bientôt lui emboîter le pas.

Et si face à cet emballement explicatif, à ces interprétations faciles et à peine rapiécées pour l’occasion, nous avouions que cet événement met à mal nos certitudes, et qu’il nous interdit, sous peine de ne pas reconnaître à quel point il s’agit bien d’un événement qui atteint profondément nos vies, de recourir à nos béquilles habituelles ? Et si nous acceptions, ne fût-ce qu’un temps, de considérer la nature proprement « insensée » de ce qui nous arrive ? Certes, on peut reprocher à ceux à qui cette responsabilité a été confiée de ne pas en avoir assez fait pour nous protéger, et surtout les plus vulnérables d’entre nous, et le moment venu, il faudra bien faire les comptes. Mais cela n’enlève rien au fait que la pandémie mondiale du coronavirus est dépourvue de tout sens et que son éclatement n’a rien de nécessaire ni donc de linéaire. Un virus ne possède pas plus d’intentionnalité qu’une plaque tectonique, quand celle-ci provoque, en se déplaçant, les vagues d’un tsunami. Pas même besoin d’invoquer la créativité de la vie : les virus ne sont pas des bactéries. Classifiés dans aucun règne zoologique, les virus, jusqu’à nouvel ordre, ne font pas partie du vivant, et on aurait donc tort de confondre la virulence avec de la vitalité.

Pourquoi n’a-t-on rien vu venir ? Pourquoi les gouvernements occidentaux ont-ils à ce point fait preuve d’un manque de prévoyance ? La crise actuelle du Covid-19 n’était-elle annoncée par la crise du Sars (2002) ou du Mers (2012) ? Il nous coûte de l’accepter, d’autant plus qu’elle a emporté tant de vies sur son passage, mais le coronavirus résulte d’une contingence. Possible, il le fut toujours, et certains feront peut-être même un jour le calcul de sa probabilité. Pourtant, une possibilité n’a rien d’une conclusion logique. La contingence, disait Aristote, c’est quand plusieurs choses tombent incidemment l’une à côté de l’autre et qu’elles ont donc l’air d’être attenantes, sans qu’il y ait pour cela la moindre nécessité. Les marchés inter-espèces, foyers probables de l’épidémie du Covid-19, où se côtoient pêle-mêle les cages de pangolins, de chauve-souris et de serpents, sont la meilleure illustration de cette contiguïté dénuée de raison, organisée selon la même taxonomie absurde que la fameuse encyclopédie chinoise imaginée par Borges.

S’exposer à l’imprévu

L’un des plus grands risques auxquels nous faisons face, aujourd’hui, c’est que s’installe durablement un nouveau discours de nécessité. Celui qui porte sur la signification et les causes profondes du virus, mais aussi sur les réponses simplistes que celui-ci exigerait (les fameux « il n’y a qu’à… »). C’est là en effet que résident les effets liberticides les plus pernicieux, car ils installent durablement le sentiment que la voie est toute tracée, dans un sens comme dans un autre. Des remèdes et des prescriptions qui, nécessaires et incontournables, n’admettraient aucune contradiction.

Il peut être sensé, pendant un certain temps, d’adopter collectivement certaines attitudes, parce qu’on ne peut pas faire autrement. Mais nous faisons déjà quotidiennement l’expérience des mutations profondes que cette contingence – le Covid-19 – est en train d’imprimer sur nos vies. À l’éloignement physique imposé, on répond par des technologies de télé-présence, à la socialité suspendue, par des dispositifs de collaborations virtuelles. Nul besoin de dénoncer ces artifices, car ils ouvrent effectivement un champ de possibles considérable. Nombre de pratiques s’en voient déjà transformées, et il y a fort à parier que celles-ci perdureront, par-delà le confinement. Mais en confiant aux algorithmes la gestion de vies, des risques majeurs se présentent aussi.

Dans les métiers à forte composante humaine, le transfert vers des formes dématérialisées entretient l’illusion d’une disponibilité permanente et d’une attention décuplée, alors que c’est souvent le contraire. Certains établissements de soin s’interrogent actuellement sur la possibilité de pérenniser les rendez-vous thérapeutiques par vidéoconférence, afin de réduire les coûts annexes. Au nom d’une décongestion des institutions, c’est de fait vers un traitement de plus en plus distant et abstrait que l’on s’achemine. Dans le domaine de l’enseignement, des aménagements similaires sont à l’étude. Certaines universités du Royaume-Uni demandent d’ores et déjà à leurs professeurs d’enregistrer tous leurs enseignements récurrents, afin de pouvoir les diffuser en cas de maladie ou d’absence. Une telle mesure revient bien sûr, comme cela s’est observé il y a peu, à priver les enseignants de leur droit de grève, car quand un cours présentiel peut être remplacé à tout moment par son équivalent téléchargeable, à quoi bon encore débrayer son travail ? Il n’est pas exclu que la part humaine soit alors transférée vers une sorte d’accueil à distance faussement individualisé, sur le modèle des plateformes téléphoniques actuelles.

L’expérience du confinement durant le Covid-19 permet de tirer plusieurs leçons. Il n’est pas vrai qu’un éloignement physique s’apparente nécessairement à un éloignement humain (voilà pourquoi le terme de « distanciation sociale » est tout à fait mal à propos) : on a vu comment cette crise a souvent resserré les liens de solidarité entre proches, reliés par des liens de sang ou de voisinage. Mais en demandant aux citoyens de suspendre toute activité « non nécessaire », les autorités ont mis en lumière tout ce qui fait autrement le sel des rapports sociaux : les rencontres fortuites, les échanges inattendus, l’exposition à de l’imprévu. En enjoignant les individus à se concentrer sur l’essentiel, c’est souvent à un retour à ce que ceux-ci ont de plus familier qu’ils étaient appelés, s’immunisant contre cette part de contingence qui est le ferment de tout rapport intersubjectif. La disparition de l’espace public partagé correspond aussi, on s’en rend compte, à une disparition de la surprise. En temps de confinement, les algorithmes de la télévision à la demande se font les fournisseurs des films ou des séries préférées, tandis que les plats cuisinés choisis sont livrés au pied de la porte, sans même que l’on voit le visage du livreur.

Le discours de la nécessité règne en maître, où que l’on regarde, et la délégation de l’incertitude finit par la satelliser de part en part. Il est vrai que la vie sociale n’a pas disparu, à l’ère du confinement général. À grands renforts de calendriers permettant de coordonner les apéros dînatoires virtuels, on retisse les liens. Mais là encore, ces « autres » que l’on retrouve sont des autres qui nous étaient déjà familiers. Tandis que nous perfectionnons la planification de nos rencontres, nous nous privons de l’occasion d’en faire de réelles. À force de ne rencontrer que ceux que nous connaissons déjà (ou encore ceux que promettent les sites de rencontre, et dont les profils sont censés « matcher » avec les nôtres), on peut se demander quelle place demeure pour quelque chose de radicalement autre. Pour cette « immédiate fraîcheur de la rencontre » qu’évoquait en son temps Stéphane Mallarmé.

Tout le monde en convient, il y aura eu un « avant » et un « après ». Mais à nous de décider du visage que nous souhaitons donner à cet après. Certes, la levée du confinement représente avant tout la promesse d’une retrouvaille avec toutes ces habitudes qu’on a dû mettre en sourdine, et dont l’absence se fait sentir à la manière d’un membre fantôme. Le confinement pousse à chercher des échappatoires, mais celles-ci ne sont peut-être pas forcément du côté auquel nous songeons. Apparu en décembre, ce virus n’avait rien de nécessaire – pour impératif qu’il se présente, il n’en représente pas moins une contingence. Prenons garde de ne pas lui sacrifier une valeur fondamentale de toute vie démocratique : sa part d’aléatoire, sa contingence, oui. C’est parce qu’un commun démocratique n’est pas fixé une fois pour toutes, mais manque de nécessité qu’il doit pouvoir être réinventé selon les formes que ses membres souhaitent lui donner. Prenons soin, donc, dans nos réponses immunologiques généralisées, à ne pas nous claquemurer encore plus dans nos certitudes, mais accepter que cette contingence puisse agir aussi comme une brèche dans nos imaginaires.

 

Emmanuel Alloa est philosophe et professeur ordinaire à l’Université de Fribourg, où il dirige la Chaire d’esthétique et de philosophie de l’art. Il a publié récemment : Partages de la perspective (Fayard, 2020).

« Vivre avec les images et la pensée de la mort » par Marc Crépon

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Paru dans la revue Esprit, Juillet 2007 – original ici.

 

 

 

La pensée de la mort peut-elle faire l’objet d’un discours partageable ? Et comment peut-elle prendre en compte les images de la mort qui, par les médias, déferlent désormais en grand nombre sur nos écrans ? Entre les pensées qui isolent et les images qui rassemblent, la mort peut-elle encore faire l’objet d’une réflexion philosophique ?

 

Songer à qui donner la main pour glisser dans l’immensité.

Dominique Janicaud

 

Nous vivons, jour après jour, avec des images de la mort. À heures fixes, celles-ci nous sont imposées. Nous les trouvons dans les magazines et les affiches qui en font la publicité à la devanture des kiosques, elles ponctuent les journaux télévisés, au titre de la couverture d’une actualité, dont le trait distinctif, le trait premier est précisément d’être mortifère, de présenter, de nous présenter (de porter jusqu’à nous) des images de mort. Images de guerres et d’attentats meurtriers, de catastrophes naturelles, d’accidents spectaculaires, la mort fait l’actualité. Ce qui nous est donné comme actuel (comme événement du jour, jour après jour) est fait d’une certaine présentation de la mort – d’une mort toujours violente et multiple, c’est-à-dire de l’interruption brutale, imprévisible et massive de vies nombreuses et toujours sans nom. De la plupart des morts qui font notre actualité – victimes des catastrophes, des accidents, des guerres ou des attentats –, il faut dire, en effet, que nous ne connaissons (et ne connaîtrons) jamais les noms.

 

Mais ces images reviennent aussi, sous une forme apparemment différente dans les fictions, télévisuelles ou cinématographiques (sans parler des jeux vidéo), qui dessinent à leur façon une autre « actualité » : celle d’un « divertissement » tout aussi mortifère et tout aussi imposé que celle-là même dont il entend divertir. Je parle d’une différence seulement apparente, car entre l’une et l’autre de ces « cultures mortifères », la frontière est incertaine. Les effets de l’une sur l’autre sont difficiles à cerner, qu’il s’agisse de mesurer l’impact de ces fictions sur la présentation (la scénographie, la dramaturgie) de l’actualité ou inversement les implications d’une « actualité » marquée par la mort violente dans la réalisation de ces mêmes fictions – des fictions qui donnent ainsi une autre réalité à la mort. Au demeurant, lorsque nous disons de « la réalité » qu’elle dépasse la fiction ou de la fiction qu’elle « devance la réalité », c’est à la possibilité d’une telle indiscernabilité que nous renvoyons et à ce qu’elle doit aux images de mort, autour desquelles l’une et l’autre (réalité et fiction) sont construites et, non sans calcul, confondues.

Les images de la mort

Que signifie le fait que nous vivions communément avec de telles images ? Préalablement à toute considération d’ordre éthique (à leur condamnation ou à leur défense), à toute analyse sociologique ou psychologique, à tout calcul de leurs effets (la compassion, l’indignation, la révolte), ce fait implique trois ordres de questions. 1) Les premières concernent le sens que recouvre l’expression « faire l’actualité ». Concernant la mort, cela signifie-t-il que rien n’est plus « actuel » que ses diverses manifestations, entendues comme autant d’effets d’une relation déréglée entre les hommes, entre les hommes et le monde ou entre les hommes et la planète ? Ou cela veut-il dire que l’actualité est faite (fabriquée, construite, organisée et parfois même « fictionnée ») avec son image ? Mais si tel est le cas, quels sont les motifs et les enjeux de la focalisation de cette construction sur de telles images ? Où et comment se décide une telle focalisation ? 2) Le second ordre de questions interroge la destination collective de ces images. Elles ne sont, en effet, jamais adressées à un individu singulier. En tant qu’elles « nous » sont imposées dans un même temps et qu’elles occupent le même espace public, elles participent de la constitution d’un sujet collectif. Nous vivons avec ces images, mais nous vivons aussi avec d’autres, avec lesquels nous les recevons passivement, sans vraiment les partager, même si parfois, dans le meilleur des cas, nous nous en indignons, nous témoignons notre inquiétude de les supporter, au fil des jours, et, plus rarement, les analysons et les commentons. Des images de la mort, il faut se demander ce qu’elles font de « nous » – c’est-à-dire quel « nous » elles font1. Nous verrons qu’il s’agit là d’une question éminemment politique – qu’aux images et aux représentations de la mort (à l’histoire et aux techniques de leur fabrication) sont liées les questions de la communauté et de l’appartenance, et parfois même de leurs dérives identitaires les plus meurtrières. Cela est vrai, sans doute, de toute présentation de l’actualité, dont il importe de souligner le privilège exorbitant qu’elle accorde au « national », au « local » ou au « régional ». Sauf que, précisément, elle ne fait jamais aussi facilement exception à son repli identitaire que lorsqu’elle peut présenter ce qui arrive ailleurs sous le signe de la mort. Lorsque l’« actualité » cesse d’être nationale, locale ou régionale2, lorsqu’elle s’intéresse au reste du monde, c’est pour présenter des images de mort – comme si celles-ci constituaient la seule voie possible pour ouvrir le « nous », auquel elles sont adressées, au reste du monde. 3) Mais dès lors que nous nous demandons ce que nous partageons (ou ne partageons pas) dans et avec de telles images, une question surgit, plus ardue : quel rapport ce partage (ou ce non-partage) entretiennent-ils avec la pensée de la mort ? Ces présentations ou représentations (autant de termes sur lesquels il faudrait s’attarder) nous font-elles penser à la mort ? Ou faut-il dire, avec des accents pascaliens, qu’elles nous en détournent, nous en distraient ou nous en « divertissent » ? Est-ce une pensée commune de la mort qui nous rassemble (aussi indéterminé que reste alors ce « nous »), ou est-ce son impensé ? Mais si la pensée de la mort est partageable d’une façon irréductible au partage de ces images, quel « nous » autre s’en trouve autrement constitué ?

 

Ces trois ordres de question n’appartiennent pas en propre à notre époque. Pour prendre un exemple lointain, ni la question de l’exploitation (politique et religieuse) des images de la mort, ni celle de leur partage collectif, ni celle encore de leur rapport complexe à la pensée de la mort ne sont étrangères à la fin du Moyen Âge – notamment à cette époque où la «Mort noire », la peste, ravageait villes et campagnes en Europe. Le cinéaste Ingmar Bergman le rappelait, dès les premiers plans d’un film qui a beaucoup à nous apprendre sur les images de la mort : Le septième sceau. J’en rappellerai seulement quelques scènes, en suivant l’ordre des questions évoquées à l’instant. 1)Au début du film, la troupe d’acteurs qui se mettra, un peu plus tard, sous la protection du chevalier Antonius Block, discute, au réveil, du spectacle qu’ils joueront à la fête des saints et de la représentation de la mort qui leur est commandée (dans tous les sens du terme), à cette occasion, par les autorités religieuses :

 

Les prêtres, dit celui qui dirige encore la troupe (il sera le premier que la mort viendra prendre) – les prêtres spéculent sur la mort violente.

 

Un peu plus tard, à l’écuyer Jöns qui lui rend visite et l’interroge sur la danse macabre qu’il est en train d’achever, un peintre répond en invoquant la nécessité pour les autorités de terroriser le peuple. 2) Plus tard encore, alors qu’un prédicateur de la mort (au sens que Nietzsche donne à ce terme) invective la foule, en rappelant chacun à sa mort prochaine (« savez-vous tous, bornés, que vous allez mourir »), l’écuyer Jöns, toujours lui, manifeste sa distance critique avec les images mêmes de ce discours en fustigeant ce qu’il appelle « le jargon de la mort ». 3) Mais c’est évidemment la partie d’échecs entre le chevalier et la personnification de la mort (l’image de la mort, par excellence – l’image de toutes les images et de tous les masques mortuaires) qui porte au plus haut le questionnement de cette image. Au chevalier qui l’interroge, au retour des croisades, sur le sens de la mort, la figure de la mort répond, d’elle-même, qu’elle ne sait rien. De la mort, la silhouette sombre qui en personnifie, comme un masque vivant, toutes les images déclare qu’elle n’a (et n’aura jamais) rien à nous apprendre.

 

D’où la question qui devrait servir ici de fil conducteur : qu’en est-il de la pensée de la mort, comme pensée commune et comme pensée partagée face aux images de la mort, qui sont notre lot ou notre sort communs ? Le paradoxe de cette pensée est le suivant : il n’en est aucune qui esseule davantage celui qui s’y attarde. Le rapport que chacun entretient avec sa propre finitude (comme avec celle des autres), devançant, par la pensée, l’échéance de sa propre disparition (ou celle de ses proches), est singulier3. Il est même ce qui fait la singularité absolue de chacun, au sens où personne ne peut penser à ma place ma propre disparition, pas plus qu’il ne pensera comme moi (dans les mêmes termes) celle de mes proches. De cette pensée-là, de l’angoisse qui nous saisit, lorsque nous ne savons plus lui échapper, des vertiges où elle nous entraîne, nous avons peine à parler. Et pourtant, il n’est rien que nous n’ayons davantage en commun. La pensée de la mort (de la nôtre, mais aussi de celle des autres, proches et moins proches, parents et amis) traverse toutes les cultures et transcende toutes les appartenances. Il n’y a rien que nous sachions davantage les uns des autres que le fait de cette pensée, quelle que soit la façon, dont elle se différencie. Nous pensons à la mort, nous savons que d’autres (tous les autres) y pensent, nous savons que nous y pensons – et pourtant, cette pensée n’est constitutive d’aucun « nous ». Elle ne nous rassemble pas. Bossuet4, Pascal et même Nietzsche5, tous l’ont répété : ce que nous avons de plus commun est ce que nous partageons le moins – pas même avec ceux qui nous sont le plus proche6.

Une pensée impossible à partager?

Qu’un tel « partage » soit néanmoins possible sera donc toujours un sujet d’étonnement, une surprise. À en croire le Phédon, cela l’était en tout cas pour Simmias et Cébès, les interlocuteurs de Socrate, dans ce dialogue de Platon proprement inouï. Le Phédon, en effet, n’est pas seulement un texte philosophique sur la mort (le premier, peutêtre, et le plus célèbre d’entre eux, dont la lecture et le commentaire traversent toute l’histoire de l’Occident), une pensée sur la mort donc (une pensée parmi d’autres et à l’origine de tant d’autres), mais une méditation sur le partage de cette pensée. C’est la possibilité même d’un tel partage, au lieu des atermoiements, des pleurs, de la terreur ou de l’effroi, qui est en question – une possibilité à ce point improbable qu’elle ne cesse de surprendre les interlocuteurs du dialogue, au moment même où ils l’éprouvent.

 

La scène, que Phédon raconte à Echérate, est donc la suivante : accompagné de Simmias, de Cébès et de quelques autres, il s’est rendu à la prison pour soutenir Socrate, dans les derniers instants qui devaient précéder son exécution. Les voici donc, rassemblés autour du maître, et aussitôt pris au dépourvu par son manque d’appréhension et d’affliction, par sa sérénité et même par sa joie apparente. Aucun chagrin, aucune frayeur, aucune angoisse ne transparaît dans ses gestes ni dans ses paroles. Socrate semble échapper à toutes les représentations de la mort qui en font une chose terrifiante. Aussi ceux qui sont venus l’entourer et le soutenir (et peut-être même le consoler) voient-ils leur rôle s’inverser. Pour qu’un tel détachement soit possible, il faut que le philosophe soit habité par une pensée de la mort assez forte pour en contrer les images les plus convenues – une pensée, dont ils demandent aussitôt le partage.

 

Alors quoi Socrate, dit Simmias ? Est-ce que tu as l’intention de t’en aller en gardant pour toi seul à l’esprit une telle pensée ? Est-ce que tu ne la partageras7 pas avec nous ? Il me semble pourtant que c’est certainement une pensée qui nous est commune, et qui en même temps est bonne pour nous8 ?

 

Ce qui se donne dans l’imminence de la mort, dans le temps de son ultime devancement, est le partage d’une pensée, dont l’explication et la discussion vont, de fait, occuper tout (ou plutôt presque tout) le dialogue. Presque tout, car c’est sur une illustration (une image, peutêtre), dans le prolongement ou la continuité de cette pensée, qu’il s’achèvera. Cette pensée, la voici donc, de la bouche de Socrate :

 

Ce que précisément, on nomme mort9, c’est une déliaison et une séparation de l’âme d’avec le corps10.

 

Or cette déliaison n’est pas seulement le nom de la mort, elle est aussi celui de la pensée. Penser suppose, en effet, pour Platon, que l’âme ne soit plus accaparée par les besoins du corps – qu’elle se détache, se délie, se libère du corps (de ses sensations, de ses plaisirs et sans doute aussi de son délire). Il en résulte, entre l’une et l’autre, une communauté d’essence qui donne à la scène un éclairage supplémentaire. L’imminence de la mort devient le temps propre à la pensée (du moins pour les sages), parce que jamais l’âme, de son vivant, n’y est plus proche de sa libération. Et jamais la pensée n’est plus proche de se saisir elle-même que lorsque, libérée de son effroi ou de son appréhension, elle pense la mort. L’une et l’autre (la mort et la pensée) accèdent à leur essence l’une par l’autre. La pensée se saisit elle-même en étant pensée de la mort et la mort se laisse connaître lorsque, surmontant ce que nous craignons de perdre avec elle (tout ce qui nous attache à la vie), nous en faisons l’objet de notre pensée.

 

Mais ce qui nous attache et nous lie (y compris les uns aux autres) est aussi ce que nous nous imaginons avoir en propre (à commencer par notre corps). La liaison (à l’inverse de la déliaison) s’étend à toutes les sphères du propre et de l’appropriation (le visage et la silhouette, les biens, les honneurs). C’est pourquoi la pensée (y compris la pensée de la mort) n’est telle que si elle est, en même temps, désappropriation. À l’inverse, la crainte de la mort (ou le refus de la penser) révèle l’attachement à ces mêmes figures du propre. Nous craignons la mort à mesure que nous tenons à ce que nous sommes et à ce que nous détenons.

 

Si tu vois un homme se révolter quand il est sur le point de mourir, c’est qu’il n’était pas ami du savoir mais un quelconque ami du corps ; le même pouvant d’ailleurs être aussi, si cela se trouve, ami de l’argent, ami des honneurs, soit des unes, soit des autres, soit des deux à la fois11.

 

À quoi tenons-nous ? Qu’est-ce qui nous tient et nous maintient ? Le Phédon n’a sans doute pas d’autre question. L’imminence de la mort (de la mienne, comme de celle d’autrui), son anticipation, son devancement ultimes sont un temps propice à la pensée de ce qui nous tient. Or l’essentiel est ici que cette question est une question partagée. Si la pensée suppose, comme la mort qu’elle anticipe (et à son image), la déliaison des figures du propre, cela implique que ce partage est aussi (et peut-être prioritairement) celui de cette désappropriation. À ces amis qui se demandent ce qu’ils pourront partager avec lui dans les derniers instants qui lui sont accordés, Socrate répond ainsi : « Un autre regard sur ce qui nous tient et à quoi nous tenons. »

 

Cet autre regard n’est autre que par sa différence avec celui qui porte notre attention sur les choses que nous aimons (à quoi nous disons tenir) : notre corps, nos biens, les honneurs. On notera au passage (pour y revenir plus tard) que Socrate ne mentionne pas les parents, les amis – qu’à aucun moment il n’évoque, au fil du dialogue, la mort comme une séparation des proches, son imminence comme l’anticipation d’un deuil, sa déliaison comme une épreuve pour ceux qui restent. À aucun moment donc, sauf de façon très fugitive, en écartant la question, il n’envisage la mort du point de vue de ceux à qui je (tu, il) tiens(t) et qui tiennent à moi (toi, lui). Tel est le paradoxe du Phédon. Le partage de la pensée manque le sens premier de la mort qui est, précisément, d’interrompre le dialogue12 qui le soutient et ainsi de le rendre impossible. Et pourtant, toutes les paroles échangées par Socrate et ses compagnons (et mises en scène par Platon) n’ont d’autre sens que de mettre en œuvre cet autre regard sur la mort (et sur la vie), comme un regard partagé.

 

Mais il est encore un autre trait qui en fait l’altérité – un trait qui ne se découvre qu’à demander en quoi consiste la pensée. Platon y consacre la partie la plus importante du dialogue. Autre, la pensée l’est, parce qu’elle est, fondamentalement, réminiscence. Penser, c’est se souvenir de ce qu’on a appris. L’anticipation de la mort (jusque dans son imminence) est un temps propice à la remémoration de savoirs enfouis. Et, en l’occurrence, ce dont nous nous souvenons, en ce moment précis – ce que Socrate partage avec ses amis – c’est la réminiscence de la mort elle-même – de ce que signifie chaque mort singulièrement. C’est-à-dire aussi le souvenir de ce à quoi tient non pas la vie en général, mais une vie, chaque vie dans sa singularité. De cette réminiscence, l’opinion commune garde quelque chose, lorsque tel ou tel qui a cru sa dernière heure venue, dans une situation de péril, souligne qu’il a vu alors défiler, en accéléré, le film de sa vie. Dans de telles circonstances, l’anticipation de cette déliaison qu’est la mort se conjugue au futur antérieur : «Voilà ce qu’aura été ma vie, voilà ce que j’en aurai fait. »

 

Il faut néanmoins nuancer encore. Si l’anticipation de la mort (sa pensée ou son appréhension) implique une remémoration, celle-ci n’a pas nécessairement la pensée pour objet. Cela dépend, explique Socrate, de la façon dont chacun a vécu – de ce à quoi sa vie fut attachée. Si celle-ci fut marquée par ce que l’interlocuteur de Simmias et Cébès appelle « les maux liés à l’humaine condition » (qu’il énumère dans les termes suivants : « errance, déraison, terreurs, désirs sauvages13 »), il n’y aura d’autre souvenir possible que celui de la crainte elle-même. La pensée sera entachée de cette crainte – qui est d’abord la crainte de perdre ce avec quoi, et grâce à quoi, tout aura été fait pour fuir la pensée, et notamment la pensée de la mort. Ces maux, comme on sait, sont fonction de notre attachement au corps – du lien que nous aurons entretenu avec « ce qu’on peut toucher, voir, boire, manger, servir aux plaisirs de l’amour14 ». Leur souvenir, alors, si l’on suit Platon, est cela même qui oblitère toute pensée de la déliaison. À l’inverse, si la vie aura été marquée par l’exercice de la pensée (ce que Socrate appelle « une vie de philosophe ») – c’est-à-dire par l’apprentissage de la déliaison –, c’est son souvenir qui s’imposera, au moment de mourir. Ainsi s’inscrit, au cœur du dialogue platonicien, cette idée, dont toute l’histoire de la pensée occidentale aura porté l’héritage : « Penser n’est rien d’autre que s’exercer à mourir. »

 

Si, au moment où elle se sépare, l’âme est pure et n’entraîne avec elle rien qui vienne du corps, du fait que tout au long de sa vie elle n’a volontairement rien de commun avec lui, le fuit au contraire en ne cessant de se concentrer en elle-même, du fait que c’est là, toujours, l’objet de son exercice : cela ne revient-il pas à dire que cette âme pratique droitement la philosophie, et qu’elle s’exerce pour de bon à être morte sans faire aucune difficulté. Ne serait-ce pas cela s’exercer à la mort15 ?

Notre mémoire des images

C’est sur cette pensée (de la pensée comme préparation à la mort) que je voudrais suspendre, momentanément, le long détour qu’il m’aura fallu faire par la lecture (très partielle) du Phédon. J’en retiendrai trois remarques qui vont nous reconduire au problème des images de la mort.

1) La première est que si l’argumentation platonicienne a pour présupposé un discrédit du corps que, comme Nietzsche, nous pouvons soupçonner d’abriter un ressentiment contre la vie, celle-ci nous incite, malgré tout, à méditer la chose suivante : le lien de toute pensée de la mort avec les affections (ou idéalement, pour Platon, l’absence d’affection) du corps. Sauf à correspondre à la figure platonicienne du philosophe (dont Socrate offre, y compris à ses amis, le paradigme), lorsque nous pensons à la mort, nous le faisons avec un corps que la mort a toujours déjà touché – et qui en a gardé la mémoire. Nous vivons, parfois même à notre insu, avec la mémoire de ces affections. Notre pensée même est en prise avec cette mémoire, dont l’origine, la constitution, les strates successives sont la part la plus mystérieuse et la plus insondable de notre existence. Ce qui fait surgir, aussitôt, une infinité de questions. Cette mémoire peut-elle et doit-elle être « éduquée » ? À supposer qu’elle soit à la fois individuelle et commune (qu’elle intègre donc toujours la dimension d’un partage), comment détermine-t-elle ou affecte-t-elle la (les) relation(s) qui nous lie(nt) les uns aux autres ? Que désigne ce « nous » ? Jusqu’où s’étend le partage de cette mémoire ? Quelles lignes de fracture, quelles frontières (culturelles, politiques et même économiques) dessine-t-elle ?

 

2) Toutes ces questions signifient qu’à vouloir traiter, comme je tente de le faire, des « images de la mort », c’est cette mémoire qui est en question. Ce qui me conduit à une deuxième remarque. Il existe évidemment d’autres images de la mort que celles qui ont été retenues jusqu’ici – d’autres images, dont nous gardons une mémoire commune. Sans parler des images poétiques et musicales, toute « visitation » de la peinture chrétienne nous expose à de telles images. Mais cela vaut, plus généralement, de toute la peinture occidentale. Certaines de ces images évoquent déjà les horreurs de la guerre, comme cet ensemble d’eaux-fortes de Jacques Callot, intitulé Les misères et malheurs de la guerre (1633) ou celles que Goya réalisa entre 1810 et 1820 (Los desastres de la guerra16) – ou encore les dessins d’Otto Dix et de George Grosz. Mais d’autres mettent en œuvre une tout autre pensée de la mort, comme les Vanités de Pieter Claesz, Pieter Boel, David Bailly ou Antonio de Pereda qui en rappellent l’échéance commune par la représentation d’un crâne déposé sur une table, au milieu d’autres objets (pièces de monnaie, bijoux, armes, livres ou partitions17). Quel critère alors devra-t-on retenir pour distinguer entre toutes ces images ? Le réel et l’imaginaire, l’art ? Parmi toutes les distinctions qui pourraient être faites, c’est la mémoire que je retiendrai ici comme fil conducteur. Pour le dire simplement, les vanités des xvie et xviie siècles, les eaux-fortes de Callot et Goya (que nous pouvons voir dans les musées ou dont les catalogues nous offrent la reproduction) ne sont pas mémorisées de la même façon que les fictions cinématographiques ou télévisuelles, encore moins que les images des magazines ou des journaux d’actualité. Et cela ne tient pas seulement à leur support et à leur mouvement qui devraient être distingués (ceux de la peinture, du cinéma, de la télévision, de l’écran d’ordinateur, du papier journal ou de la photo). Ces images ne sont pas constituées (c’est-à-dire découpées, détachées et/ou enchaînées, encadrées ou montées) avec les mêmes attendus. Cela tient à la fois à leur adresse et à leur destination. Les actualités comme les fictions (cinématographiques ou télévisuelles) – films de guerre et films catastrophe – sont formatées et montées pour toucher le plus large public. Les images de la mort qu’elles présentent sont destinées à retenir l’attention (et, par la force de leur répétition, à s’inscrire, de force, dans la mémoire) du plus grand nombre. En dernier ressort, c’est cette obsession de l’audience (comme figure de l’universel) qui prime sur toute autre exigence. À l’inverse, le parcours des images de la mort qui n’obéissent pas à de tels impératifs est plus secret, plus idiomatique. Il dépend de rencontres individuelles et providentielles (la visite d’un musée, la découverte d’un catalogue). Leur inscription dans la mémoire collective est réelle (elles font partie de l’histoire de l’art) et plus aléatoire dans la mémoire individuelle – plus rare sans doute. C’est pourquoi ces images ne nous affectent pas collectivement de la même façon. Leur partage n’est pas identique. Elles ne participent pas de la formation d’un même « nous ». Or cette différentiation de l’affection et de la mémorisation se redouble d’une différentiation du rapport à « la pensée de la mort ». Ces images ne nous font pas toutes penser à la mort semblablement. Elles n’ont pas, dira-t-on, la même pensivité.

 

3)Ma dernière remarque concernera alors les enjeux politiques de cette pensivité (ou de son absence). Comme il a été rappelé plus haut, les images de la mort qui « font l’actualité » sont des images de morts violentes (accidents, guerres, épidémies, catastrophes naturelles, attentats, meurtres), tout comme celles de la plupart des fictions (films et séries) qui nous sont imposées. Notre rapport quotidien à la mort (à supposer que cela circonscrive encore un rapport) est surdéterminé par de telles images, plus régulières, plus fréquentes et plus simultanées que toute autre expérience de la mort. Lorsque nous pensons à la mort, donc, nous le faisons, que nous le voulions ou non, avec un corps affecté par des images que nous aurons incorporées, fût-ce à notre insu – des images qui nous auront tour à tour fascinés, attristés, indignés ou angoissés. Or ces images ne peuvent être dissociées de leurs conditions techniques de production et de diffusion. Cela signifie que, à vouloir penser ces images, nous devons nous interroger sur la démultiplication simultanée de l’affection que celles-ci (production et diffusion) organisent, avec des moyens considérables – en tant qu’elle est constitutive d’une mémoire collective qui prédétermine notrerelation à la mort. Par exemple notre aptitude (ou notre inaptitude), pour chaque mort, à penser à un nom et à revoir un visage, singuliers, irréductibles à tout dénombrement, à tout calcul comme à toute totalité.

Entre l’artifice et le virtuel

Ces remarques nous lèguent toute une série de questions. Qu’estce qui fait la pensivité (ou l’« im-pensivité ») d’une image ? Quels sont les effets et les attendus politiques des unes et des autres ? Comment se partage (ou ne se partage pas), dans chaque cas, la pensée (ou la non-pensée) de la mort ? Quel « nous » servent-elles ? Afin d’esquisser quelques éléments de réponse, je me concentrerai à nouveau sur les images qui m’ont servi de point de départ : ces images de la mort, dont on dit qu’elles « font l’actualité ». Le long détour par la lecture (encore partielle) du Phédonn’aura pas été inutile pour construire le questionnement qu’elles appellent. Nous aurons, en effet, appris au moins deux choses, grâce à Platon. La première est que ces images, de quelque façon qu’elles nous affectent, sont constitutives d’une mémoire corporelle qui interfère nécessairement avec notre « pensée de la mort », à moins qu’elle ne l’oblitère ou ne l’offusque. La seconde est que toute pensée de la mort est, en même temps, pensée de ce à quoi tient la vie, ou de ce à quoi nous tenons dans la vie. Des images de la mort, de celles qui font l’actualité (mais la question vaudrait aussi pour les autres), nous devrons donc demander dans quelle mesure elles nous renvoient, elles aussi, à la pensée de ce qui rend la vie tenable ou intenable, alors même qu’elle est exposée, jour après jour, à l’insoutenable.

 

Pour avancer dans l’analyse de ces images, je soulignerai trois points. 1) Le premier consiste à rappeler avec Jacques Derrida18 que, lorsque nous sommes exposés à ces images de catastrophes naturelles, d’attentats meurtriers, de guerres, d’épidémies ou d’accidents spectaculaires, nous devons savoir qu’elles constituent, à chaque fois, un artefact. Sans doute les « événements » dont elles rendent compte sont bien « réels ». Il ne s’agit en aucun cas de nier qu’ils font partie du «monde » dans lequel nous vivons. Mais pour autant, deux de leurs traits constitutifs doivent être soulignés. Le fait qu’ils soient retenus prioritairement comme « événementiels » fait l’objet d’une construction et d’un calcul à la fois politique et économique. Ces « événements » sont choisis, sélectionnés pour constituer l’actualité, parce qu’il est supposé (présupposé) qu’ils sont seuls susceptibles de retenirnotre intérêt. Ils participent de la capture de cet intérêt, dont les attendus engagent la définition et la fonction de leurs supports médiatiques (la télévision, les magazines, etc.). Le deuxième trait, auquel nous devons être attentif et qui appelle notre vigilance est que cette « artefactualité » de l’événement est redoublée par celle de l’image. Non seulement le choix de l’événement, mais aussi la sélection, le montage des images censées le couvrir sont constitutifs de l’actualité. Sans images susceptibles de nous intéresser, l’événement ne saurait être retenu pour tel.

 

Comment comprendre alors que ces images soient aussi massivement, aussi régulièrement des images qui évoquent la mort, qui ne la montrent pas nécessairement (au sens où elles s’attarderaient sur les corps – quoiqu’elles le fassent parfois19), mais y renvoient avec insistance ? D’où vient que les acteurs de leur sélection, de leur montage et de leur diffusion présupposent – c’est-à-dire calculent notre intérêt pour elles ? Au début de ces réflexions, il était rappelé que la frontière est parfois indécidable entre les images de la mort diffusées, au titre de l’actualité, et celles qui, dans une parfaite continuité, sont imposées au titre du divertissement, comme des fictions. Ce qui se laisse surtout difficilement différencier est notre intérêt supposé (celui qui nous est prêté, qui est anticipé et programmé) pour les unes et pour les autres. Nous passons, l’espace d’une soirée, de la mort « réelle » à la mort « virtuelle », de catastrophes, d’accidents, de guerres réelles à des catastrophes, des guerres, des accidents virtuels. Seules quelques annonces publicitaires séparent les uns des autres.

 

De ces différentes images, nous dirons sans doute que nous savons très bien faire la distinction – que nous ne confondons pas la réalité insoutenable que nous présentent celles qui exposent la mort « réelle » avec la mort virtuelle qu’exploitent les fictions. Et pourtant elles ne cessent de se traduireles unes dans les autres. Des images de morts « réelles » que nous sommes censés avoir mémorisées et incorporées inspirent les fictions qui nous sont proposées. Ce sont des guerres « réelles », des attentats « réels », des catastrophes et des accidents « réels » qui en nourrissent l’imagination. Nous sommes invités à retrouver en elles quelque chose de la réalité présente ou passée – quand il ne s’agit pas d’anticiper celle qui viendra. À l’inverse, ces « morts virtuelles » ne sont pas sans effet tant sur la « réalité » que sur sa présentation (c’est-à-dire sur le montage de l’actualité). Il arrive, en effet, que tel ou tel entreprenne de traduire, dans la réalité, les images qui se sont emparées de lui, au gré des fictions, des jeux vidéo, dont il s’est fait le spectateur20, que des tueries, des attentats, des catastrophes trouvent leur origine et leur explication dans le caractère virtuel des images qui les ont inspirés. Mais, plus généralement encore, c’est dans l’actualité, telle qu’elle est construite – dans les artifices, donc, de sa construction intéressée – que nous retrouvons quelque chose des fictions qui sont imaginées, scénarisées, jouées, filmées, montées et programmées, diffusées et rediffusées pour nous « divertir ».

 

2) Le second point concerne la façon dont nous nous incorporons ces images, au lieu même de leur confusion possible – c’est-à-dire la façon dont notre corps en est affecté. Car on aurait tort de penser que leur réception et leur perception sont indifférentes – que la répétition de l’une et de l’autre, des années durant, nous laisse indemnes. Ces images nous fascinent (quand bien même elles nous apitoient ou nous révulsent) et nous façonnent. Et elles ne le font pas individuellement, mais collectivement. Elles sont constitutives, à proportion des moyens techniques mis en œuvre pour les imposer, de cette mémoire commune, à laquelle il faut toujours en revenir21 – même si nous finissons par les oublier, à mesure qu’une nouvelle « actualité », aussi bien que de nouveaux divertissements, les chassent.

 

Et pourtant, ces images artefactuelles ne visent pas à créer d’affects nouveaux. Elles n’entendent pas agir ou influer directement sur notre rapport au monde – encore moins sur notre rapport à la mort. Elles ne modifient en rien notre mémoire. Au contraire leur fabrication se calque sur une mémoire présupposée. Pour ne pas nous heurter, nous déranger, nous inquiéter, pour que nous restions disponibles, elle présuppose les affects que nous sommes censés nous être déjà incorporés. Les images de la mort, réelle ou virtuelle, qui nous sont imposées se plient ainsi à la représentation la plus générale et la plus commune de la mort – à ce que nous sommes supposés pouvoir supporter (c’est-à-dire avoir déjà supporté). Elles sont soigneusement dosées, formatées en fonction d’une mémoire ciblée.

 

3) Le dernier point que je voudrais soulever nous ramène à la pensée de la mort. Il concerne, en effet, le rapport singulier de ces images de la mort (images de guerres, d’attentats, d’accidents, de catastrophes naturelles) avec la mort elle-même. Leur logique, comme on sait, est celle de la comptabilité ou du dénombrement. C’est au nombre des victimes que ces images renvoient – au nombre et jamais à la singularité des vies brutalement interrompues. C’est lui qui fait l’« actualité ». Des morts, que cette actualité évoque, jour après jour, il faut, en effet, rappeler, comme on le faisait déjà plus haut, que nous n’avons aucun moyen de remplacer leur nombre par des noms. Nous vivons avec des images de la mort, dont l’effet premier est d’ôter aux morts qu’elles évoquent toute singularité. On dira sans doute qu’il ne saurait en être autrement, que l’« actualité » n’a pas les moyens d’énumérer les morts qu’elle dénombre. Il n’en demeure pas moins que les images sont là, et que la mémoire commune qu’elles constituent et avec laquelle nous vivons est peuplée de morts sans nom.

 

Parce que les morts s’y succèdent, anonymes et indifférents – et que la mort réelle y côtoie la mort virtuelle –, cette mémoire (artéfactuelle et parfois même artificielle) est inquiétante. Ses images nous exposent (nous habituent peut-être) à l’insoutenable, sans nous donner les moyens de penser, au-delà du nombre, ce que signifie chaque mort singulièrement. Or il n’y a pas de pensée de la mort qui ne soit pensée de sa singularité – c’est-à-dire une confrontation avec ce que chacune d’elles a d’absolument singulier. C’est à cette confrontation que nous reconduit le Phédon, comme toute grande pensée de la mort22. Lorsque nous perdons le sens de cette singularité irréductible, lorsque le nombre prend la place des noms propres, qu’il fait l’image et que cette image nous captive, nous fascine et finit par tenir lieu de pensée, nous perdons toute possibilité de faire de la pensée de la mort une pensée de la vie – de ce à quoi tient la vie, de ce à quoi nous tenons avec elle.

 

L’exposition aux images insoutenables de la mort n’aurait de sens pourtant que si elle nous conduisait à penser ce qui se soutient dans chaque vie singulièrement – et disparaît avec la mort : à chaque fois, pour chacune d’elles : le monde. Ce qui se soutient dans chaque vie, ce que chacune d’elles porte à sa façon, incomparable, irréductible à toute appartenance, ce n’est rien d’autre, en effet, que le monde. Non pas un monde, parmi d’autres (un monde qu’un autre pourrait remplacer), mais le monde en totalité23. À défaut de penser ainsi, c’est la mesure de ce que chaque vie a d’irremplaçable qui nous fait défaut – c’est-à-dire qui fait défaut au nous que nous sommes. Les vies, comme les morts, deviennent infiniment substituables, marchandisables et même exploitables. Elles s’inscrivent dans des économies et des calculs : ceux de la guerre, de la terreur, des épidémies et des catastrophes, mais aussi de leurs images qui relèvent d’une telle exploitation.

 

Et pourtant, cette pensée ne nous est pas étrangère. Nous en faisons l’expérience, chaque fois que, apprenant la disparition d’un proche, nous avons le sentiment que le monde s’écroule – et partageons ce « sentiment » avec d’autres. Dans ces moments d’égarement, où toute certitude vacille, rien ne nous est plus insupportable que l’idée selon laquelle la disparition de l’être aimé ne serait rien d’autre que la fin d’un monde parmi d’autres. Nous ne pouvons pas, nous ne voulons pas envisager que, passé le temps du deuil, le monde pourrait continuer comme avant – qu’il pourrait rester le même. Au contraire, la disparition d’un être proche signifie toujours pour nous qu’aucun des repères qui étaient les nôtres, dans le temps et l’espace de ce monde, ne peut demeurer intact. Mais alors une question surgit qui est éminemment politique, sinon la question de la politique même. Quand cessons-nous de percevoir dans la mort (quelles morts ?) un tel écroulement du monde ? Quand cessons-nous de comprendre qu’elle a ce sens pour celui ou ceux qui restent ? Que cela ne vaut pas seulement pour la disparition de mes proches (parents, amis), mais pour celle de tout homme ?

 

Des images de la mort (réelle ou virtuelle), nous saisissons désormais, un peu plus précisément, l’enjeu essentiel. S’il est vrai qu’elles sont constitutives d’une certaine «mémoire de la mort » – et notamment de ces morts violentes, auxquelles sont liés la guerre, la terreur, les épidémies, les catastrophes et les accidents –, leur mémorisation, la façon dont elles affectent nécessairement notre rapport à la mort nous permettent-elles de penser la disparition de chaque « victime », de tout être humain, sans considération d’appartenance, comme la fin du monde ? Ou faut-il dire que leur répétition, leur exploitation, leur « commercialisation », la culture mortifère qu’elles organisent contribuent au contraire à l’éclipse d’une telle pensée ? En un sens, tout le chemin que nous avons parcouru jusqu’ici n’avait d’autre raison d’être, d’autre objectif que d’en venir à cette question. Car, précédant (et appelant par là même) la considération de la liberté et de l’égalité, c’est la possibilité et le risque d’une telle éclipse qui sont en jeu dans la politique. La guerre, les exécutions, qu’elles soient ou non de masse, les attentats, les génocides (mais cela est vrai aussi de toute forme d’indifférence, politique, économique ou autre, aux victimes de la misère, de la pauvreté, des épidémies) – comme toutes les formes d’encouragement, de consentement et même de résignation au sacrifice de la vie – supposent cette éclipse. Comme la supposent tous les calculs qui rendent, à l’avance autant qu’a posteriori, la mort acceptable, assimilable et ordinaire. Si de tels calculs, en effet, impliquent la formation d’un nous (ce pronom énigmatique et périlleux, autour duquel nous aurons tant tourné), s’ils peuvent déployer à cette fin des moyens techniques considérables, mobiliser tous les savoirs et beaucoup d’images, c’est, en dernier ressort, toujours et partout autour d’une telle éclipse que le lien se fera – c’est elle qui rassemblera24. Ce nous, c’est celui d’une « communauté » (passivement ou activement) d’accord avec la tuerie que ses dirigeants (politiques et/ou religieux) organisent, mais aussi bien celui de « peuples entiers », spectateurs indifférents et impuissants, résignés à ces massacres, comme ils supportent qu’une partie croissante de l’humanité meure de faim ou de maladie, sans avoir accès à la nourriture, aux médicaments et aux soins qui pourraient les sauver. C’est alors que pour nous, pour le nous qui s’en trouve constitué, la mort, inscrite dans d’autres considérations (économiques, stratégiques, politiques, ou religieuses) n’est plus la mort. Elle ne signifie plus, dans sa répétition et sa démultiplication, ce qu’elle devrait toujours signifier : la disparition démultipliée et répétée, absurde et injuste, du monde, en tant que chaque vie le portait singulièrement. Mais, du même coup, c’est aussi le monde lui-même que ces calculs oublient ou refusent (que nous oublions ou refusons) de penser. C’est le sens du monde que nous ne savons plus partager. L’éclipse du sens de la mort (et de son partage) et l’éclipse du sens du monde (et de son partage) ne sont pas séparables.

 

Cela récuse-t-il toute image de la mort ? Au lieu même où cette double éclipse appelerait une autre mémorisation de la mort, où elle inviterait par là même à se souvenir autrement de ce à quoi tient la vie et de ce qui tient avec elle (et nous savons désormais qu’il s’agit du monde), la question des images de la mort et de leur partage se trouve posée à nouveaux frais. Des réflexions qui précèdent, on aurait tort, en effet, de déduire un discrédit général de l’image ou une opposition radicale entre « pensée de la mort » et « images de la mort ». Au contraire, la critique de leur usage et de leur calcul (économique et politique) n’a d’autre effet que laisser apparaître en creux le besoin d’autres images – c’est-à-dire d’images autrement pensées, d’images qui s’accordent autrement avec la pensée de la mort –, ce qui suppose d’abord, en réalité, une autre pensée, une autre considération de l’image elle-même25. Dans les présentations ou représentations (télévisuelles, artéfactuelles ou autres) de la mort, celle-ci, en effet, ne se montre pas. Elle est éclipsée, au profit d’autres attendus qui ne se laissent pas aisément circonscrire, mais dont l’histoire du dernier siècle (au moins) montrerait toutes les implications dans les discriminations, les violences, les injustices qui l’ont marquée. En retour, ce constat (qu’il faudrait pouvoir développer, films, images de propagande et d’actualité à l’appui) appelle alors la question suivante : si l’éclipse de la pensée de la mort est d’autant plus désastreuse qu’elle est relayée, comme c’est le cas aujourd’hui, par l’exploitation de ces images, comment, à l’inverse, la mort peut-elle et doit-elle se montrer, pour que de cette monstration même, surgisse un autre partage qui soit à la fois un partage du sens du monde et un partage du sens de la mort ?

 

*.Philosophe, il a publié récemment Altérités de l’Europe, Paris, Galilée, 2006.

1.Voir à ce sujet le très bel essai de Susan Sontag, Devant la douleur des autres (Paris, Christian Bourgois, 2003), dans lequel la question se trouve posée d’entrée de jeu (et une réponse apportée aussitôt), dans des termes légèrement différents de ceux qui sont ici proposés : « Qui est donc ce “nous ” auquel sont destinées ces images-choc ? Un “nous ” qui ne serait pas restreint aux sympathisants d’une petite nation ou d’un peuple sans État luttant pour sa vie, mais qui engloberait la communauté beaucoup plus vaste de ceux dont l’inquiétude, s’agissant d’une guerre déplaisante se déroulant ailleurs, demeure purement théorique », p. 15.

2.Jacques Derrida le rappelait dans un entretien accordé à la revue Passages (no 57, septembre 1993). Cet entretien est repris au début de Jacques Derrida et Bernard Stiegler, Échographies de la télévision, Paris, Galilée, 1996. Voir p. 12 : « Parmi les filtrages qui “informent ” l’actualité, et malgré une internationalisation accélérée, mais d’autant plus équivoque, il y a cet indéracinable privilège du national, du régional, du provincial – ou de l’occidental – qui surdétermine toutes les autres hiérarchies (d’abord le sport, puis le “politicien ” – et non le politique – puis le “culturel ”, par ordre de demande de spectacularité et de lisibilité supposées décroissantes). Ce privilège secondarise une masse d’événements : ceux qu’on croit éloignés de l’intérêt (supposé public) et de la proximité de la nation, de la langue nationale, du code et du style national. »

3.C’est évidemment vers les analyses que propose Heidegger de « l’être pour la mort », dans les § 46 à 53 de Être et temps, que fait signe ce paragraphe. Voir à ce sujet l’étude qu’en propose Françoise Dastur dans la Mort, essai sur la finitude, Paris, Hatier, 1994, p. 37 sq., ainsi que celles de Jacques Derrida dans Apories, Paris, Galilée, 1996.

4.Voir Sermon sur la mort (1662), Paris, Garnier-Flammarion, 1996, p. 129 : « Je puis dire, Messieurs, que les mortels n’ont pas moins de soin d’ensevelir les pensées de la mort que d’enterrer les morts mêmes. »

5.Voir notamment l’étonnant § 278 de le Gai savoir, intitulé précisément : « La pensée de la mort », trad. fr. Pierre Klossovski, revue par Marc de Launay, dans Œuvres philosophiques complètes, t. 5, Paris, Gallimard, 1982, p. 190-191 : « Chacun veut être le premier dans cet avenir – et pourtant la mort et le silence de mort constituent l’unique certitude et ce qu’il y a de commun à tous dans cet avenir. Combien étrange que l’unique certitude, l’unique sort commun n’ait eu à peu près aucun empire sur les hommes, et que ce dont ils sont le plus éloignés, c’est de se sentir comme une confrérie de la mort. »

6.Sur toutes les modalités contemporaines de ce non-partage, voir l’analyse sociologique qu’en donne Norbert Elias, dans la Solitude des mourants, trad. de l’allemand par Sybille Muller, Paris, Christian Bourgois, 1987.

7.Je souligne.

8.Platon, Phédon, 63c et d, trad. de Monique Dixsaut, Paris, Garnier-Flammarion, 1991, p. 211.

9.Je souligne.

10.Platon, Phédon, 67d, op. cit., p. 218.

11.Platon, Phédon, 68c, op. cit., p. 219-220.

12.Sur la mort, comme interruption du dialogue, voir Jacques Derrida, Béliers, le dialogue ininterrompu, entre deux infinis, le poème, Paris, Galilée, 2003.

13.Platon, Phédon, 81a, op. cit., p. 245.

14.Ibid., 81b, op. cit., p. 245.

15.Ibid., 80e, op. cit., p. 244.

16.Sur les eaux-fortes de Callot, comme sur celles de Goya, voir les analyses de Susan Sontag, dans Devant la douleur des autres, op. cit., p. 48 sq.

17.Je songe notamment à deux huiles sur bois d’Antonio de Pereda : Le rêve du chevalier (Madrid, Real Academia de San Fernando) et l’Allégorie de la caducité (Vienne, Kunsthistorisches Museum). Le premier représente un jeune noble, richement vêtu, endormi, la tête appuyée dans la main. Sur une table plongée dans l’obscurité, s’étalent les objets de son rêve (un globe, une couronne, une armure, des pièces de monnaie, un livre, un masque, une arme, des fleurs) – tout le désirable – et, au milieu, une tête de mort. À ses côtés, un ange déploie une bannière sur laquelle est inscrite la devise suivante : « Aeterne pungit, cito volat et occidit » (il pique pour l’éternité, s’envole vite et tue). Une telle image de la mort n’est pas séparable de sa pensivité. Elle désigne elle-même sa fonction qui est de nous faire penser à la mort. D’où aussitôt toute une série de questions (qui sont, de fait, celles-là mêmes que posent toutes les images de la mort). Comment s’organise cette pensivité ? Qui la commande ? À qui s’adresse-t-elle ?

18.Voir Jacques Derrida et Bernard Stiegler, Échographies de la télévision, op. cit., p. 11 : « L’actualité, précisément, est faite : pour savoir de quoi elle est faite, il n’en faut pas moins savoir aussi qu’elle est faite. Elle n’est pas donnée mais activement produite, criblée, investie, performativement interprétée par nombre de dispositifs actifs et artificiels, hiérarchisants et sélectifs, toujours au service de forces et d’intérêts que les “sujets ” et les agents (producteurs et consommateurs d’actualité – ce sont aussi parfois des “philosophes ” et toujours des interprètes) ne perçoivent jamais assez. Si singulière, irréductible, têtue, douloureuse ou tragique que reste la “réalité ” à laquelle se réfère l’ “actualité ”, celle-ci nous arrive à travers une facture fictionnelle. »

19.Ce qui est « montré » de la mort et, plus encore, des morts nécessiterait toute une étude. Quand, comment, à quelle condition montre-t-on les « cadavres » ? Et lorsque c’est le cas, comment les montre-t-on ? De dos, de face, le visage caché ? Sur ce point, voir encore une fois les analyses très éclairantes de Susan Sontag dans Devant la douleur des autres, op. cit., p. 64 sq.

20.L’exemple le plus significatif est évidemment la tuerie de Columbine, aux États-Unis, dont le film de Gus Van Sant, Elephant (une fiction inspirée de faits réels, eux-mêmes nourris de morts virtuelles), a donné une image saisissante.

21.Sur la constitution de cette mémoire collective, sur les dispositifs techniques qui la mettent en œuvre, ses enjeux politiques et économiques, voir les travaux de Bernard Stiegler, notamment De la misère symbolique. 1. L’époque hyperindustrielle, Paris, Galilée, 2004.

22.Je songe ici notamment aux § 46 à 53 de Être et temps de Heidegger, aux commentaires qu’en ont donné Jacques Derrida dans Apories (Paris, Galilée, 1996) ou Françoise Dastur dans la Mort, essai sur la finitude (Paris, Hatier, 1994).

23.Je ne saurais trop dire ici ce que cette analyse doit à la pensée de Jacques Derrida. Disant tout ceci, je songe, en effet, à deux des derniers volumes qu’il aura publiés : Béliers (Paris, Galilée, 2003) et Chaque fois unique, la fin du monde (Paris, Galilée, 2003). Et notamment à ceci (p. 9) : « La mort de l’autre, non seulement mais surtout si on l’aime, n’annonce pas une absence, une disparition, la fin de telle ou telle vie, à savoir de la possibilité pour un monde (toujours unique) d’apparaître à tel vivant. La mort déclare chaque fois la fin du monde en totalité, la fin de tout monde possible, et chaque fois la fin du monde comme totalité unique, donc irremplaçable et donc infinie. »

24.L’analyse des mécanismes qui ont conduit au génocide des Tutsis et des opposants Hutus au Rwanda (mais cela vaudrait aussi pour les guerres dans les Balkans) donne de cette éclipse un terrible témoignage. Voir à ce sujet les témoignages des bourreaux recueillis par Jean Hatzfeld dans Une saison de machettes, Paris, Le Seuil, 2003.

25.Voir, sur ce point, Jean-Luc Nancy, Au fond des images, Paris, Galilée, 2003. Si l’on devait avancer dans cette direction, ce sont quelques-unes des orientations données par ce livre qui mériteraient d’être suivies. On rappellera qu’il s’achève précisément par une méditation sur les images de la mort.

Ben Harper : Concert privé @ Maison de la Radio

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« Mes parents se font la guerre », livre audio

 » Un livre qui parle des conflits parentaux qui fabriquent des monstres dans la tête. Pour l’enfant attaché à ses parents, les sentiments destructeurs que se portent ces adultes ne sont pas sans conséquences psychologiques. Souvent, ses difficultés affectives passent inaperçues et ses comportements restent incompris.

Un livre destiné aux enfants qui s’y reconnaîtront, ou reconnaîtront un proche ; aux adultes qui les accompagnent : parents, familles, éducateurs, enseignants, soignants…

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Ouvrage indisponible à la vente à distance. Vente uniquement sur place (IAC, formations, évènements…). « 

“Être maître de ses heures demande de connaître son désir” par Cynthia Fleury

Journal d’une confinée par Cynthia Fleury :

“Être maître de ses heures demande de connaître son désir”

 

Cynthia Fleury, professeure titulaire de la chaire Humanités et santé au Conservatoire national des arts et métiers, tient pour nous son journal du confinement. Jour 38, où l’expérimentation de la téléprésence est devenue une évidence.

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« J’en arrive à l’évidence : il faut que tout cela s’arrête. Savoir finir ne doit jamais dépendre d’une date imposée par les autres. » Ces quelques paroles sont prononcées par Wajdi Mouawad, directeur de La Colline, qui a tenu son journal de confinement du 16 mars au 20 avril. Journal lu, de sa voix dramaturgique, douce, et étirée, qui se clôt sur la nécessité de reprendre le chemin de ses écritures propres, celles laissées de côté à cause de l’annonce écrasante du Covid-19.

 

Je ne sais si le virus est réellement écrasant. En tout cas, notre gestion collective l’a été : tous les espaces de pensée, de diction, de lecture, d’iconographie, tout, tout, tout lui a été dévolu. Alors oui, il va y avoir nécessairement pas mal de fatigues non dites qui vont déborder par la suite, sans raison apparente, parce qu’elles ont été contenues, confinées elles aussi. Attendre, retenir ses gestes, se restreindre, se contraindre, subir un rythme qui n’est pas le sien, si étrange et si ridicule que cela puisse paraître, fatigue.

Combien de patients qui dans cet espace-temps ont perdu leurs repères, et l’envie d’en avoir. Combien, devant la date du déconfinement annoncée, considèrent qu’ils ont « raté » leur confinement. Le « sois maître de tes heures » de Sénèque est un art difficile, qui demande beaucoup d’autodiscipline, et de connaître son désir.

Pour ma part, je m’en vais tenir jusqu’à la date de délivrance commune, comme si nous étions des codétenus redécouvrant le plaisir de l’air sans attestation dérogatoire, avec tout de même un sentiment de fil à la patte dû à l’éventualité de cetracking pseudo-volontaire.

Ce monde de la téléprésence que nous avons expérimenté en version accélérée et obligatoire détient de nouveaux usages séduisants malgré la réalité de certaines pénibilités. Il est évident qu’à partir du moment où il sera pensé de façon hybride, mixte, en mode complémentaire, il délivrera tout son potentiel capacitaire. La réalité fusionnée, physique et virtuelle, existait déjà, mais sans systématisme ; elle devient désormais plus qu’une habitude, un fait, une évidence, quelque chose qui a eu lieu, et qui a presque un petit goût d’hier.

Le syndrome mental du confinement, par Patrick Clervoy

Les Editions Odile Jacob ouvrent un nouvel espace d’information, de réflexion, d’anticipation et de débat.

Le syndrome mental du confinement, par Patrick Clervoy, médecin psychiatre Unknowndes Armées, professeur agrégé du Val-de-Grâce.

Le Syndrome mental du confinement
Patrick Clervoy
6 avril 2020

Nous disposons de plusieurs témoignages sur des groupes de personnes ayant vécu des confinements prolongés dans une ambiance de danger extérieur : les équipages des sous-marins nucléaires qui passent dix semaines consécutives dans le silence et l’obscurité du fond des océans ; les personnels scientifiques qui hivernent six mois de nuits australes dans les bases antarctiques, isolées du continent le plus proche par les tempêtes et le froid ; les astronautes des stations orbitales, trois à six personnes qui vivent et travaillent dans le vide spatial des mois durant, confinées dans un espace pas plus large qu’une caravane. Ces occurrences ont deux points communs : ce sont des personnes entraînées qui se sont portées volontaires pour ces missions extrêmes et leur environnement matériel a été configuré pour survivre dans les meilleures conditions. Malgré les avantages que leur donnent leur préparation et les équipements mis à leur service, la vie quotidienne de ces équipages les expose à des « accidents de confinement » qui peuvent être transposés à la situation des millions de familles soumises à une séquestration dans leurs foyers pour se protéger de la pandémie.

Le stress commun de la population

La menace pandémique a deux caractéristiques cruciales :

• Le virus est une particule microscopique invisible à l’œil nu. On ne peut pas discerner dans la vie courante les objets contaminés de ceux qui ne le sont pas.

• Il y a un long délai entre l’infection et le déclenchement de la maladie. Une personne contaminée peut porter en elle le virus et le diffuser pendant plusieurs jours avant qu’elle ne réalise qu’elle est atteinte à son tour. La difficulté générale est que personne ne peut voir où est le virus ni savoir s’il est ou pas contaminé. Comme on ne peut pas voir le virus, on peut supposer qu’il est partout. Le sentiment de danger affecte chacun. Avant même d’être confronté physiquement à la maladie, l’idée d’épidémie produit déjà une atteinte psychologique. Cela génère un stress avec des effets individuels et collectifs qui vont s’amplifier à mesure que se prolonge le confinement. Comme on n’est pas en capacité de mesurer le danger auquel on est exposé, on est en difficulté pour trouver la mesure de protection la plus ajustée entre le danger extrême et un danger minime. Il y a en plus ce corollaire anxiogène qu’une situation évaluée à l’heure H peut avoir changé une heure plus tard, par exemple après une sortie ou une visite.

Des comportements individuels inadaptés

On peut classer les comportements inadaptés en deux catégories. Il y a les personnes qui surestiment la menace et celles qui la négligent. Lorsqu’un individu est soumis à un stress majeur et prolongé sur lequel il ne peut pas agir, il peut développer une attitude psychique entre le désespoir et la folie : le déni. L’individu se comporte comme si le danger était inexistant. Par un autre mécanisme psychologique appelé clivage, sa pensée sépare toutes les informations qu’il reçoit entre celles qui sont acceptables et celles qui ne le sont pas. Toutes les informations menaçantes sont annulées, et l’esprit de cet individu fonctionne comme s’il évoluait dans un autre monde, un monde où le danger de pandémie serait totalement absent. C’est ainsi que naissent les théories du complot : « tout cela est faux », « on nous cache la vérité », « les médias sont complices du pouvoir », « on nous fait croire cela parce que… », etc. Le problème est que non seulement ces personnes mettent leurs vies en danger, mais elles mettent en danger leur entourage et perturbent la discipline sociale nécessaire pour que le confinement soit efficace dans ses objectifs de santé publique.

Et il y a les personnes qui surestiment le danger, celles qui le voient partout et qui multiplient jusqu’à l’épuisement les mesures de protection et de nettoyage. En situation de confinement et de menace, ce qui est le plus insupportable pour chacun est d’être confronté à l’angoisse de l’autre. Les capacités individuelles de gérer sa propre anxiété sont dépassées si on cohabite avec une personne qui ne contient plus sa peur. La cohabitation devient impossible et les personnes les plus angoissées sont rejetées, voir agressées ce qui ne fait que renforcer leur désarroi. D’où le principe d’apporter régulièrement à tout le monde les informations adaptées pour que le niveau de stress de chacun soit homogène.

Le syndrome mental du confinement

Le médecin qui avait assuré le suivi médical des premiers hivernages antarctiques, Jean Rivolier, avait décrit sous le terme de syndrome mental de l’hivernage l’évolution psychologique au fil des semaines des personnes soumises au confinement. Il décrit trois étapes calquées sur celles d’un organisme face à un stress : la réaction d’alarme, la phase d’adaptation et de résistance puis la phase de l’épuisement avec ses complications.
La réaction d’alarme correspond à un stress aigu. Elle est liée à l’effet de surprise et l’absence de préparation au choc qui vient ébranler la société. L’appareil psychique est stimulé au maximum pour comprendre la situation et déterminer les enjeux immédiats de la survie. L’imagination est très active pour se projeter dans le futur des heures qui suivent. Il s’agit de répondre au plus vite aux nécessités vitales : comment se protéger et protéger sa situation sociale. C’est une phase angoissante avec parfois des réactions de désespoir. Certains imaginent la fin du monde et il y a toujours quelques mauvais prophètes pour s’en réjouir. Il y a des phénomènes de panique et des comportements aberrants par imitation, comme le phénomène d’achat massif de papier hygiénique entrainant une pénurie qui s’est prolongée plusieurs jours. Des interrogations culpabilisantes obsèdent les esprits : qu’est-ce qu’on a fait pour en arriver là ? Qu’est-ce qu’on n’a pas su faire pour éviter la pandémie ? Cette phase d’alarme dure quelques jours puis la situation psychologique se stabilise progressivement. Les premières informations sur ce qui se passe à l’extérieur et sur ce que font les uns et les autres permettent à chaque groupe de parvenir à un aménagement du quotidien.
Vient alors la phase de résistance. Chacun fait face avec ses ressources et ses habitudes. C’est la vie de tous les jours sur un mode dégradé. Les procédés de ravitaillement ont été identifiés. Ceux qui peuvent maintenir une activité professionnelle se sont adaptés. Les réseaux sociaux permettent des échanges réguliers avec ceux qui sont éloignés. Le premier signe pour constater cet état de résistance est d’identifier les routines. Les populations s’installent dans de nouvelles habitudes. Des gestes d’entraide et de solidarité façonnent de nouveaux comportements, réorganisent et renforcent le tissu social. La stabilité de cette phase de résistance dépend de plusieurs paramètres correspondant à la pyramide des besoins. Il est nécessaire que les besoins physiologiques de base soient assurés, à commencer par la disponibilité des ressources alimentaires. Viennent ensuite les besoins de sécurité avec la disponibilité des secours en cas d’urgence. Il est indispensable que soit assurée la permanence des activités de soins dans les hôpitaux et celle des médecins et des infirmières en ville. Si la pandémie est comparée à une guerre, les personnels médicaux et paramédicaux sont les forces projetées en première ligne dans les combats. Les différentes initiatives pour saluer ensemble leur dévouement renforcent le sentiment de résistance collective face à la menace.
La durée de cette phase de résistance est difficile à prévoir. On peut anticiper que si le confinement se prolonge au-delà de quelques mois, les forces à l’œuvre vont s’épuiser et la discipline collective peut alors se défaire en quelques jours voire quelques heures. La date de fin de confinement est un paramètre majeur dans la capacité de résistance d’une collectivité. On gère mieux son effort lorsqu’on connaît la durée de l’épreuve. Une contrainte peut être supportée plus longtemps s’il y a l’annonce anticipée d’une date de fin.

La prévention des comportements pathologiques collectifs

On peut considérer que la phase d’épuisement commence lorsque les premiers troubles collectifs apparaissent. Des vagues de désobéissance civile s’installent. Au début ponctuelles et isolées ces mouvements se renforcent et le risque de chaos social est alors majeur. La durée maximum d’une contrainte pacifique de confinement est variable selon les niveaux de civisme des citoyens et selon les aspects libéraux ou répressifs des régimes politiques. L’histoire de chaque pays montre qu’il y a eu des époques de grande solidarité sociale durant les épreuves et à l’inverse d’autres époques lors desquelles un chaos s’est installé. En situation de menace et d’isolement, la cohésion d’une société est dépendante des liens verticaux et horizontaux qui lient ses membres entre eux. Le confinement produit un relâchement des liens de cohésion horizontaux, ceux qui nous lient à nos voisins et à nos collègues de travail avec lesquels les interactions sont plus distantes avec l’évitement, voire deviennent inexistantes avec le confinement. Il est important de compenser ce relâchement par un renforcement des liens verticaux, ceux du dévouement patriotique et de l’obéissance civique. La situation morale d’une population est telle qu’elle était au début de la crise, plus ou moins forte selon les pays et les évènements sociaux qu’ils ont traversé les mois précédant l’épidémie. Cette situation peut se renforcer ou inversement décliner en fonction des vertus des chefs qui les gouvernent. Les anglo-saxons regroupent ces facteurs sous le terme de leadership. C’est un mélange subtil d’expérience politique, d’autorité et de compassion, de douceur humaine et de fermeté. Georges Clémenceau et Winston Churchill, pour ne citer que ceux-ci, ont été des figures autour desquelles les populations se sont unies dans l’épreuve.
De la même manière qu’un équipage épuisé se lance dans une mutinerie, une mauvaise gestion politique du confinement peut faire passer la lutte contre une épidémie à un état de guerre civile. Un exemple récent et spectaculaire des comportements pathologiques collectifs est celui des émeutes de Los Angeles en 1992. Les circonstances de déclenchement de ces émeutes étaient différentes, mais une foule en colère est identique, avec les mêmes aveuglements collectifs et les mêmes mouvements grégaires destructeurs. Les comportements pathologiques collectifs commencent par des postures de défi et des prises de risque. Une première personne se hasarde à transgresser un interdit, aucune force ne s’y oppose, puis d’autres personnes se mettent à l’imiter. En quelques heures les affrontements physiques se multiplient. Les scènes de destruction et de pillage se généralisent. Des bandes armées se lancent à la recherche de coupables présumés, désignent des boucs émissaires et se livrent à des exécutions sommaires. Il faut alors déclarer l’état d’urgence et mettre l’armée dans les rues pour rétablir la paix sociale.
Une autre façon de présenter l’enjeu chronologique des évènements est de dire que plus le confinement sera prolongé, plus il faudra recourir aux forces de l’ordre pour l’imposer. Prendre la décision de faire cesser un confinement est difficile, parce qu’elle met le pouvoir exécutif devant une grande responsabilité, mais il vaut mieux la prendre plus tôt que trop tard.

La levée du confinement : entre la déception et l’euphorie

En ex-Yougoslavie, quelques mois après les accords de paix un chirurgien bosniaque m’avait fait cette remarque : « On opère autant que pendant la guerre ». Il se désolait que dans un excès de défoulement, les gens et en particulier les jeunes multipliaient des comportements à risque. L’abus d’alcool et les accidents de la route faisaient de nombreux morts qui s’ajoutaient au bilan déjà lourd des vies perdues.
Le dé-confinement doit être progressif et planifié. On peut proposer le modèle empirique suivant : la levée d’un confinement doit être étalée sur une période aussi longue que le confinement a été installé. De semaine en semaine les populations pourraient recouvrer par étapes les libertés qui leur avaient été brutalement confisquées.
Le confinement est une contrainte à visée protectrice, mais il entraine des destructions par ses effets sur les industries et les économies. Le processus réparateur sera nécessairement long. L’effort doit être porté sur la restauration des liens horizontaux. Concernant la vie sociale, la plupart des évènements à forte valeur affective ont été annulés ou manqués à cause du confinement : les anniversaires, les baptêmes, les mariages, les funérailles. Il faudra relancer les manifestations culturelles et sportives qui ont été annulées. Il faudra dans chaque pays inventer les cérémonies qui permettront de réparer les manques symboliques et reprendre le cours ordinaire de la vie. Ce sera aussi le moment de faire confiance aux différentes initiatives régionales. Dans chaque pays, chaque région, chaque ville et chaque quartier des personnes sauront inventer la solution locale la plus adaptée.
C’est plus tard que se fera le décompte de ce qui a été perdu et ne sera jamais récupéré. Ce sera le temps d’une interrogation inquiète : est-ce que le choses reviendront comme avant ?
Dans la situation des hivernages et des missions spatiales prolongées, celui qui revient dans son univers habituel décrit le sentiment confus que rien a changé mais que finalement tout est différent. Le temps de réadaptation à la routine du monde est long. Au plan symbolique, comme dans les procédures de deuil, on peut supposer que la réparation psychologique sera opérée après qu’une année complète se soit écoulée et qu’il y eût la première commémoration de cet évènement.

Patrick Clervoy est médecin psychiatre, professeur agrégé du Val-de-Grâce.

Dernier ouvrage publié aux éditions Odile Jacob : Les Pouvoirs de l’esprit sur le corps (avril 2018)

« Pertes, ruptures et séparations » : le congrès de Parentel décalé d’un an

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Etienne Klein : « Les résultats de la science ne se décident pas par le recours à des sondages »

Entretien

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La crise sanitaire actuelle pose la question de la place de la science dans notre société. Physicien, philosophe des sciences français et grand vulgarisateur, Etienne Klein s’y attelle.

Depuis quelques décennies, « le désir de véracité et la suspicion à l’égard de la vérité » ont « contribué à affaiblir le crédit des scientifiques, en même temps qu’[ils ont] universalisé la suspicion à l’endroit de toutes les formes d’expressions institutionnelles », déplore le physicien Etienne Klein, dans un « tract de crise », mis en ligne par Gallimard le 31 mars dernier, intitulé Je ne suis pas médecin, mais.. Le scientifique ne désespère néanmoins pas. Selon lui, « cela n’a rien de certain, mais par son ampleur et sa radicalité, la pandémie en cours éclairera sans doute d’une lumière neuve les relations ambivalentes que notre société entretient avec les sciences et la recherche. » Ainsi, la crise pourrait finir « par gommer en nos esprits l’idée que les connaissances scientifiques seraient toujours superficielles et arbitraires, de simples opinions collectives d’une communauté particulière, sans le moindre lien avec la réalité ». Entretien.


Marianne : Pourquoi avoir écrit ce tract ?

Etienne Klein : On m’a proposé de le faire, j’ai donc cherché une idée. Quand je suis rentré de l’étranger, le 26 mars, j’ai découvert peu à peu ce qui se disait en France, aussi bien sur les réseaux sociaux que dans les interventions de personnages publics. Je ne voulais pas parler du confinement en tant que tel, parce que le sujet était déjà abondamment traité. J’avais été frappé de lire quelques tweets d’hommes ou de femmes politiques, dont le propos commençait par la phrase que j’ai finalement choisie pour titre de mon tract : « Je ne suis pas médecin, mais je pense que ». En clair, ils se présentaient comme des personnes incompétentes en médecine, ce qui était parfaitement honnête de leur part, puis continuaient en parlant comme s’ils étaient au contraire des « sachants », expliquant doctement et fermement ce qu’il fallait faire ou penser de tel ou tel traitement, de telle ou telle mesure préventive.

Ce matin [6 avril – ndlr], j’ai été attaqué par un blog au motif que mon texte serait une charge contre le professeur Raoult – ce qui n’était nullement le cas, il suffit de me lire… – et que selon moi les tests de dépistage ne serviraient à rien. Accusation fausse et évidemment ridicule ! J’ai simplement voulu rappeler grâce à un exemple que l’épidémiologie n’est pas une affaire aussi simple qu’on le croit. Le cas d’école était le suivant : un taux de malades faible dans la population (une personne sur 1.000) et un test de dépistage dont la fiabilité est de 95% : toutes les personnes malades sont positives (il n’y a pas de « faux négatifs »), mais sur cent personnes non malades, il y en a 95 qui sont négatives au test et cinq qui sont des « faux positifs », c’est-à-dire qui sont positives alors qu’elles ne sont pas malades. Dans ce cas-là – dont je précise qu’il n’a rien à voir avec la situation que nous connaissons avec le coronavirus -, la probabilité qu’une personne positive au test soit malade n’est que de 2 %, ce qui est très contre-intuitif (beaucoup de gens pensent spontanément que cette probabilité est de 95 %).

Je suis bien sûr ultra-favorable aux tests, mais j’ai voulu montrer sur un cas simple que la question de leur fiabilité est cruciale. Dans mon exemple, une personne positive a 98 chances sur 100 de ne pas être malade, ce qui rend le test fort peu utile ! Ce résultat montre tout bêtement qu’il arrive à notre cerveau d’être victime de biais cognitifs. Reconnaissez qu’il n’y a là rien de bien nouveau sous le soleil.

J’ajoute que je n’ai aucun avis sur le professeur Raoult, que je ne connais pas, ni sur l’hydroxychloroquine. J’attends patiemment que les recherches en cours disent s’il s’agit ou non d’un traitement efficace et sans danger. Car ce sont les études en cours qui trancheront la question, non les opinions des personnages que j’évoquais tout à l’heure, qui parlent comme s’ils connaissaient déjà la réponse.

La science est républicaine, au sens où elle est « affaire publique »

Selon les sondages, les Français sont majoritairement favorables à Didier Raoult et ils sont 59 % à penser que l’hydroxychloroquine est efficace. Estimez-vous qu’ils ne devraient pas prendre part à ce débat ?

Ce sont de bien curieux sondages, qui disent beaucoup de choses de nos opinions collectives, mais rien de l’efficacité thérapeutique de l’hydroxychloroquine. Ou alors, faudrait-il considérer qu’elle est efficace à 59 % ? Entendons-nous bien : il me paraît extrêmement sain que les Français s’intéressent à ce sujet, s’interrogent, posent des questions, interpellent les chercheurs, car l’enjeu est crucial. Au passage, on pourrait en profiter pour expliquer ce qu’est un protocole de recherche, comment on mesure l’effet placebo, etc., ce qui ferait voir la complexité de l’affaire. On pourrait aussi expliquer la différence qu’il y a entre coïncidence, corrélation et causalité : vous m’accorderez que ce n’est pas parce qu’il y a des grenouilles après la pluie qu’on a le droit de dire qu’il a plu des grenouilles…

La science est républicaine, au sens où elle est « affaire publique ». Dans une République digne de ce nom, les connaissances, notamment scientifiques, doivent pouvoir circuler à l’air libre, se répandre et s’enseigner sans rencontrer trop d’obstacles. Mais les résultats de la science ne se décident pas par le recours à des sondages. Imaginez qu’on ait organisé en octobre 1905 un sondage sur la théorie de la relativité qu’Einstein venait de publier. La majorité des gens – y compris des physiciens ! – auraient sans doute voté contre…

Je suis bien sûr conscient qu’il y a aussi des zones grises, où la vérité est ambivalente. Mais de là à laisser entendre que croyances et connaissances se valent, qu’une connaissance ne serait jamais que la croyance d’une communauté particulière, il y a un pas que je ne me résous pas à franchir. D’autant que cet amalgame donne une prime à celui qui crie le plus fort et se montre le plus, notamment sur les réseaux sociaux.

Je ne dis pas que la science n’est réservée qu’aux experts.

Si la science n’est réservée qu’aux experts, cela ne pose-t-il pas un problème démocratique ?

Je ne dis pas que la science n’est réservée qu’aux experts, mais qu’il faut au moins s’y intéresser un peu si l’on veut y participer de façon pertinente. J’ai d’ailleurs passé une grande part de mes loisirs à tenter de la transmettre et à la discuter avec le public le plus large possible. Et je viens de rappeler qu’à mon avis, toutes les personnes ont le droit de poser des questions, de s’interroger, d’émettre des avis. Mais avoir un avis n’équivaut à connaitre la vérité, et Twitter n’a pas vocation à concurrencer Nature.

Ce que je crains, c’est que Nietzsche ait eu un peu trop raison. En 1878, dans Humain, trop humain, il a écrit un chapitre intitulé « L’avenir de la science ». On y trouve cette phrase : « Le goût du vrai va disparaître au fur et à mesure qu’il garantira moins de plaisir ; l’illusion, l’erreur, la chimère vont reconquérir pas à pas, parce qu’il s’y attache du plaisir, le terrain qu’elles tenaient autrefois. » Nous déclarons aimer la vérité, ce qui est ma foi très bien, mais cela n’implique pas de déclarer vraies les idées que nous aimons !

A quoi serait due cette confusion entre croyance et vérité ? Aux médias ? Aux chaînes d’info en continu ? Aux réseaux sociaux ?

J’insiste sur le fait que les experts ne doivent pas être les seuls à parler, d’autant qu’ils ne sont pas toujours d’accord entre eux à propos des questions qui font encore débat. Dans ces cas-là, il arrive que les gens s’engueulent, et c’est normal, jusqu’au moment où un bout de réel finit par parler et tranche la question, ce qui en pose ensuite d’autres, etc. Par exemple, vous constatez qu’il n’y a plus de disputes à propos de la rotondité de la Terre ou de l’existence de l’atome. Quoique (rires).

Il ne faudrait pas trop noircir le tableau.

Le problème vient en partie de ce qu’aujourd’hui circulent dans les mêmes canaux de communication des éléments qui ont des statuts cognitifs très différents : il peut s’agir de connaissances, de croyances, d’informations, de commentaires, d’opinions, de bobards… Leur juxtaposition médiatique fait que leurs statuts se contaminent ou s’amalgament : les connaissances passent pour des croyances, les opinions pour des informations, etc.

Pensez-vous que les Français manquent de culture scientifique ? Comment celle-ci pourrait progresser ?

Je fais de la vulgarisation depuis des années. Au début, je pensais qu’il suffisait de clarifier les choses qu’on a à dire – sans jamais les simplifier – pour empêcher les malentendus. Mais je me suis peu à peu rendu compte qu’il y a toute sorte de biais cognitifs qui font que même ce qui est énoncé clairement peut être mal compris. Je le vois avec mes étudiants. Je peux avoir le sentiment d’avoir été ultra-pédagogue, et me rendre compte en corrigeant les copies que… non !

Les Français sont-ils plus incompétents en la matière que les autres ? Je n’en sais rien. Je pense toutefois qu’il ne faudrait pas trop noircir le tableau. Car en vérité, il y a beaucoup de choses que nous savons tous : par exemple que la Terre tourne autour du Soleil, qui lui-même tourne autour du centre de la galaxie ; que les espèces vivantes évoluent ; que l’univers est en expansion, etc.

Mais saurions-nous raconter quand, comment et par qui ces découvertes ont été établies ? Pourrions-nous expliciter les arguments qu’elles ont fait se combattre ? Serions-nous capables d’expliquer comment certaines thèses ou certains faits sont parvenus à convaincre, à clore les discussions ? Reconnaissons humblement que non, nous ne savons pas répondre à ces questions. Or, cette mauvaise connaissance que nous avons de nos connaissances nous empêche de dire ce par quoi elles se distinguent de simples croyances. Pour tenter d’améliorer la situation, j’ai fondé une nouvelle collection chez Humensciences intitulée « Comment a-t-on su ? » Il s’agit d’expliciter comment, au cours de l’histoire des idées, certaines connaissances scientifiques sont devenues telles.