Etienne Klein: «La nuance demande un temps que plus personne n’a»

Un entretien qui pose, invite à la simplicité et une forme de joie ; apaisant. A lire.

Entretien par Célia Héron paru dans Le Temps le 16 avril 2021, original ici.

Etienne Klein: «La nuance demande un temps que plus personne n’a»

A la véhémence de ceux qui ont un avis sur tout, en particulier sur la pandémie et sa gestion, le philosophe des sciences Etienne Klein oppose l’importance du contexte et de la pédagogie

Décrire et analyser le manque d’humilité de l’époque sans passer soi-même pour présomptueux n’est pas chose aisée. En ce domaine, Etienne Klein, physicien et philosophe des sciences, directeur de recherche au Commissariat à l’énergie atomique et vulgarisateur scientifique de renom, excelle. Les pieds sur terre et la tête dans les sommets de Chamonix («Autant vous dire qu’en montagne, les gens font une autre tête qu’en ville en ce moment!»), le Français épris d’alpinisme et de nuance vient de publier Idées de génies chez Flammarion. Y sont abordés ses thèmes de prédilection: le temps, la vérité, la notion de causalité et l’importance du contexte en toute chose. Il offre au Temps son regard sur les douze derniers mois, et sur ce que notre désir de «clash» dit de notre société.

Le Temps: Quel est le rôle d’un philosophe des sciences dans la période que nous traversons actuellement?

Etienne Klein: Si vous m’aviez posé la question avant la pandémie, je vous aurais dit que le philosophe des sciences tente de définir ce que sont les sciences, d’identifier ce qui les démarque des autres démarches de connaissance, de repérer les implications philosophiques des découvertes scientifiques, etc. En ce qui me concerne, je me plais à poser des questions naïves. Constatant que les philosophes parlent du temps, que les physiciens en parlent aussi, je me demande: parlent-ils de la même chose? Si la réponse est non, pourquoi utilise-t-on le même mot? Si la réponse est oui, disent-ils les mêmes choses à propos du temps? Mais la pandémie a quelque peu changé la donne à mes yeux…  

Pourquoi?

J’ai été perturbé par la mise en scène de la science et de la recherche scientifique dans certains médias. Une opportunité quasi historique nous était, là, donnée d’expliquer au grand public, en temps réel, jour après jour, la méthodologie scientifique: ses tâtonnements, ses avancées, ses multiples biais, ses succès, mais aussi en quoi consistent un effet placebo, un bon usage des statistiques, la différence entre une corrélation et une relation de cause à effet… Au lieu de la saisir, certains ont préféré mettre en scène une interminable foire d’empoigne entre ego ayant souvent atteint une certaine surdimension. Je crains qu’une partie du public se soit ainsi laissé abuser, et considère désormais que la science est une simple affaire d’opinions qui s’affrontent sans jamais converger.

Je le crains d’autant plus qu’aujourd’hui, la tendance à avoir un avis non éclairé sur tout, et à le répandre largement, semble gagner en puissance grâce aux réseaux sociaux. Dans son sillage, elle distille l’idée que la science ne relève que d’une croyance parmi d’autres. Elle serait en somme une sorte d’Eglise émettant des publications comme les papes des bulles, que les non-croyants ont tout loisir non seulement de contester, mais aussi de mitrailler de commentaires à l’emporte-pièce. Ce spectacle m’a poussé à intervenir publiquement. J’ai écrit un petit essai: Le Goût du vrai. Il ne contient que des banalités, mais par les temps qui courent, les idées plates prennent un certain relief…

Cette mise en scène du discours scientifique a-t-elle, selon vous, évolué sur les douze derniers mois?

Oui, et c’est ce qui me rend optimiste. L’arrogance des uns et des autres a progressivement baissé d’un ton. C’est la manifestation de l’effet dit «Dunning-Kruger», qui s’articule en un double paradoxe: d’une part, pour mesurer son incompétence, il faut être… compétent, d’autre part, l’ignorance rend plus sûr de soi que la connaissance. Durant la pandémie, nous avons vu se déployer en temps réel la dynamique typique de cet effet: à mesure que nous nous sommes informés, nous avons fini par comprendre que l’affaire était plus complexe que nous ne l’avions soupçonné. Aujourd’hui, (presque) tout le monde a saisi que cette pandémie est une affaire diablement compliquée. Du coup, l’arrogance se porte un peu moins bien qu’il y a quelques mois, sauf dans les réseaux spécialement dessinés pour lui prêter main-forte.

La science semble à la fois connaître un âge d’or et une défiance historiques. Comment l’expliquez-vous?

Nombreux sont ceux, en effet, qui doutent de la parole des scientifiques, d’autant que ces derniers se sont souvent contredits. Mais il me semble que nous commençons à pressentir qu’à la fin, c’est la recherche qui aura le dernier mot. Du moins est-il permis de l’espérer. En effet, c’est seulement grâce à elle qu’on finit par savoir ce qu’il en est de telle ou telle question qui avait provoqué, par excès d’impatience, des controverses aussi intenses que stériles. Songeons aux vaccins, qui pourraient bien nous tirer d’affaire, bien plus en tout cas que tel ou tel médicament promu un temps de façon inconsidérée. On n’a guère entendu dans les médias les chercheurs qui, au prix d’un dur labeur, les ont conçus et mis au point. Signe, sans doute, que compétence et expertise s’accommodent aisément de la discrétion…

Nombreux sont ceux qui doutent de la parole des scientifiques, d’autant que ces derniers se sont souvent contredits. Mais il me semble que nous commençons à pressentir qu’à la fin, c’est la recherche qui aura le dernier mot.

Dans quelle mesure cette confusion sème-t-elle le trouble au sujet de la notion même de vérité?

Le trouble est énorme! Car on a confondu les sciences et la recherche scientifique, qui sont à la fois proches et très différentes. Les sciences représentent des corpus de connaissances, qu’il n’y a pas lieu – jusqu’à nouvel ordre! – de remettre en cause: la Terre est ronde plutôt que plate, l’atome existe bel et bien, l’univers observable est en expansion, les espèces animales évoluent, etc. Mais ces connaissances, par leur incomplétude même, posent des questions dont nous ne connaissons pas encore les bonnes réponses: d’où vient que l’antimatière qui était présente dans l’univers primordial a disparu au sein de l’univers actuel? Existe-t-il une vie extraterrestre? Quelle sera la température moyenne en 2100? Répondre à de telles questions dont les réponses ne sont pas connues des scientifiques, c’est le but de la recherche. Par nature, celle-ci a donc à voir avec le doute, tandis que les sciences sont constituées d’acquis difficiles à remettre en cause sans arguments extrêmement solides.

Mais lorsque cette distinction n’est pas faite – comme ce fut trop souvent le cas ces derniers mois –, l’image des sciences, abusivement confondues avec la recherche, se brouille et se dégrade: on en vient à dire que «la science, c’est le doute». Ah bon? On pourrait douter de la rotondité de la Terre? De l’existence de l’atome? Dans un tel climat, chacun se sent autorisé à utiliser son bon sens et son «ressenti» pour dire ce qu’il convient de penser de tel ou tel enjeu scientifique… Cela engendre une assez jolie cacophonie. Mais la nuance demande un temps que plus personne n’a.

Quelle est, là-dedans, la responsabilité des médias?

Il serait trop facile d’en faire des boucs émissaires, d’autant qu’ils n’ont pas tous pratiqué la même politique. Je ne rappellerai qu’une chose: un chercheur est quelqu’un qui sait dire ce qui est su, et ce qui n’est pas su. Mais en période de pandémie, notre hâte de savoir crée une demande de conclusions, de certitudes, que les chercheurs ne peuvent pas satisfaire – puisque, précisément, ils les cherchent…

Est-ce qu’après un an de crise sur plusieurs plans, chacun sort simplement conforté dans ses convictions politiques et idéologiques?

Pendant les tout premiers mois de la pandémie, les postures du «monde d’avant» avaient tendance à se radicaliser. Chaque courant de pensée la commentait en expliquant que cet avènement d’une sorte de «pire» lui donnait clairement raison, puis l’utilisait comme prétexte pour prétendre que le monde devait changer, mais sans faire apparaître d’idées véritablement neuves. Du coup, les écologistes se disaient encore plus écologistes, les nationalistes encore plus nationalistes, les socialistes encore plus socialistes, les libéraux encore plus libéraux, les collapsologues encore plus catastrophistes, etc.

Tous affirmaient en somme que cette crise, qu’aucun pourtant n’avait prévue, venait conforter leurs convictions antérieures, et même démontrer empiriquement leur justesse. Mais ne soyons pas bégueules. Il se pourrait bien que le petit coronavirus, parce qu’il est parvenu à lui tout seul à faire bifurquer le destin planétaire, nous donne pour de bon l’occasion d’échapper à ces apparentes fatalités. Lui a sans doute les moyens de changer le monde de façon vraiment irréversible, d’autant que nul d’entre nous ne se sentait vraiment à l’aise avec le «monde d’avant». Ce constat n’implique toutefois pas que nous serons à l’aise dans le «monde d’après», mais il invite au moins à tenter d’aller voir ce qui s’y dessine.

Vous avez beaucoup travaillé sur le temps, qui semble à la fois distendu et contracté depuis un an. En quoi la notion du temps a-t-elle été bouleversée par la pandémie, et pourquoi?

Durant le confinement imposé par la pandémie, l’interruption brutale de la plupart de nos routines a modifié notre perception du monde et de son rythme d’évolution. En temps ordinaire, nous nous sentons constamment décalés par rapport à je ne sais quelle dynamique vraie qu’aurait en propre la réalité: nous avons toujours l’impression de manquer quelque chose de la course que le monde fait avec lui-même, de stagner dans un retard à la fois culpabilisateur et impossible à combler. Mais pendant la pause à grande échelle que nous avons vécue, nous sommes en quelque sorte devenus «synchrones» avec le monde. Pour une fois, il ne nous devançait pas. L’histoire s’était apparemment mise en hibernation.

Le confinement nous a ainsi offert la possibilité de rebattre les cartes en matière de dynamique existentielle. Il serait intéressant d’observer si, en cette période de réclusion quasi générale, ceux qui avaient auparavant les vies les plus trépidantes se sont plus ennuyés que ceux dont les existences étaient plus tranquilles. Ou si, au contraire, ils ont apprécié l’occasion qui leur a été donnée là de creuser à l’intérieur d’eux-mêmes, de découvrir leur rythme propre, de pratiquer une sorte d’«alpinisme de l’âme». Cela permettrait de savoir ce qui détermine les cadences de nos vies en temps normal: est-ce seulement une affaire de tempérament individuel? Ou plutôt de circonstances et d’obligations qui nous pousseraient à épouser malgré nous de faux rythmes?

La pandémie a encore accentué la donne: nous croulons aujourd’hui sous les informations contradictoires. Comment «faire société» dans un tel contexte?

La réponse est rendue difficile par la numérisation: dès lors qu’il est connecté, l’individu peut désormais façonner son propre accès au monde depuis son smartphone et, en retour, être façonné par les contenus qu’il reçoit en permanence par les réseaux sociaux. Il bâtit une sorte de monde sur mesure, de «chez-soi idéologique», en choisissant les communautés qui lui correspondent le mieux. Certaines des communautés susceptibles de lui convenir peuvent même lui être proposées, voire imposées, par des algorithmes d’intelligence artificielle, ce qui peut l’influencer jusque dans ses croyances les plus profondes par le biais des interactions numériques. Se mettent ainsi en place ce que Tocqueville appelait des «petites sociétés», ayant des convictions et des pensées très homogènes, chacune choisissant sa cause: ces sortes de clans ne sont nullement des lieux de réflexions ou de débats contradictoires comme les salons du XVIIIe siècle, mais les chambres d’écho des pensées collectives de groupes particuliers.

Dès lors, il ne semble plus nécessaire que les citoyens s’accordent par un «contrat social», au sens de Jean-Jacques Rousseau, ni même sur les fondements de la coexistence commune. Ni qu’ils s’approprient les valeurs et les idéaux qu’incarnent les institutions républicaines, dès lors que d’autres valeurs peuvent régir leur communauté numérique. Se met ainsi en place une individualisation du contrat social, c’est-à-dire une sorte de primauté du soi connecté ou de la communauté virtuelle sur l’ordre politique, si bien que le subjectif et le spontané en viennent à l’emporter sur le social.

Quel lien faites-vous entre la montagne et la philosophie?

Pas de lien direct, mais je me souviens d’un article de philosophie faisant état d’une corrélation entre le genre de paysage que l’on aime et le type de philosophie vers lequel on se sent porté. L’auteur constatait que les amateurs d’alpages, qui apprécient les formes douces et arrondies, étaient plutôt nietzschéens. A l’opposé, ceux qui aiment les arêtes effilées, se plaisent dans les espaces minéraux de la haute montagne, sans aucune végétation, seraient plutôt kantiens: eux s’inscrivent dans une exigence de pureté conceptuelle analogue à celle qu’Emmanuel Kant développe dans Critique de la raison pure. Reste que, l’âge venant, les kantiens peuvent verser peu à peu dans la pente d’un certain nietzschéisme. Souvenez-vous des dernières lignes des Conquérants de l’inutile de Lionel Terray: «Si vraiment aucune pierre, aucun sérac, aucune crevasse ne m’attend quelque part dans le monde pour arrêter ma course, un jour viendra, où, vieux et las, je saurai trouver la paix parmi les animaux et les fleurs»…


Questionnaire de Proust

Un sujet sur lequel vous avez récemment changé d’avis? La plage. Finalement, c’est pas mal.

Ce que vous vous dites en regardant les étoiles? Il y en a tellement que je me demande comment le ciel nocturne peut être si noir. Mais j’ai la réponse!

Votre randonnée préférée? Courmayeur-Chamonix, en passant par Champex.

Dans une machine à voyager dans le temps, vous iriez où? Au conseil Solvay de 1927 à Bruxelles, pour écouter Einstein et Bohr se disputant à propos de la mécanique quantique.

Un remède à la mélancolie? La mélancolie elle-même. Elle finit vite par me lasser.

Vous écoutez quoi, en ce moment? Quelque chose des (ou sur) les Rolling Stones.

Votre dernier cauchemar? Je randonnais dans la Beauce. Pas la moindre montée…

Un plaisir coupable? Un bon verre de rhum. Mais est-ce coupable?

Complétez l’expression «heureux comme…» Une particule dans sa couche de masse.

«Le monde d’après», avec ou sans guillemets? Avec.


Profil

1er avril 1958 Naissance à Paris.

1979 Lecture d’A la recherche du réel de Bernard d’Espagnat, qui explique les implications philosophiques de la physique quantique.

1990 Ascension de l’aiguille Verte.

1991 Publication de Conversations avec le sphinx.

1994 et 1999 Naissances de Paul et Jules, ses deux fils.

2020 Publie Le Goût du vrai chez Tracts Gallimard.

2021 Publication avec Gautier Depambour d‘Idées de génie, 33 textes qui ont bousculé la physique.

Etienne Klein : « Les résultats de la science ne se décident pas par le recours à des sondages »

Entretien

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La crise sanitaire actuelle pose la question de la place de la science dans notre société. Physicien, philosophe des sciences français et grand vulgarisateur, Etienne Klein s’y attelle.

Depuis quelques décennies, « le désir de véracité et la suspicion à l’égard de la vérité » ont « contribué à affaiblir le crédit des scientifiques, en même temps qu’[ils ont] universalisé la suspicion à l’endroit de toutes les formes d’expressions institutionnelles », déplore le physicien Etienne Klein, dans un « tract de crise », mis en ligne par Gallimard le 31 mars dernier, intitulé Je ne suis pas médecin, mais.. Le scientifique ne désespère néanmoins pas. Selon lui, « cela n’a rien de certain, mais par son ampleur et sa radicalité, la pandémie en cours éclairera sans doute d’une lumière neuve les relations ambivalentes que notre société entretient avec les sciences et la recherche. » Ainsi, la crise pourrait finir « par gommer en nos esprits l’idée que les connaissances scientifiques seraient toujours superficielles et arbitraires, de simples opinions collectives d’une communauté particulière, sans le moindre lien avec la réalité ». Entretien.


Marianne : Pourquoi avoir écrit ce tract ?

Etienne Klein : On m’a proposé de le faire, j’ai donc cherché une idée. Quand je suis rentré de l’étranger, le 26 mars, j’ai découvert peu à peu ce qui se disait en France, aussi bien sur les réseaux sociaux que dans les interventions de personnages publics. Je ne voulais pas parler du confinement en tant que tel, parce que le sujet était déjà abondamment traité. J’avais été frappé de lire quelques tweets d’hommes ou de femmes politiques, dont le propos commençait par la phrase que j’ai finalement choisie pour titre de mon tract : « Je ne suis pas médecin, mais je pense que ». En clair, ils se présentaient comme des personnes incompétentes en médecine, ce qui était parfaitement honnête de leur part, puis continuaient en parlant comme s’ils étaient au contraire des « sachants », expliquant doctement et fermement ce qu’il fallait faire ou penser de tel ou tel traitement, de telle ou telle mesure préventive.

Ce matin [6 avril – ndlr], j’ai été attaqué par un blog au motif que mon texte serait une charge contre le professeur Raoult – ce qui n’était nullement le cas, il suffit de me lire… – et que selon moi les tests de dépistage ne serviraient à rien. Accusation fausse et évidemment ridicule ! J’ai simplement voulu rappeler grâce à un exemple que l’épidémiologie n’est pas une affaire aussi simple qu’on le croit. Le cas d’école était le suivant : un taux de malades faible dans la population (une personne sur 1.000) et un test de dépistage dont la fiabilité est de 95% : toutes les personnes malades sont positives (il n’y a pas de « faux négatifs »), mais sur cent personnes non malades, il y en a 95 qui sont négatives au test et cinq qui sont des « faux positifs », c’est-à-dire qui sont positives alors qu’elles ne sont pas malades. Dans ce cas-là – dont je précise qu’il n’a rien à voir avec la situation que nous connaissons avec le coronavirus -, la probabilité qu’une personne positive au test soit malade n’est que de 2 %, ce qui est très contre-intuitif (beaucoup de gens pensent spontanément que cette probabilité est de 95 %).

Je suis bien sûr ultra-favorable aux tests, mais j’ai voulu montrer sur un cas simple que la question de leur fiabilité est cruciale. Dans mon exemple, une personne positive a 98 chances sur 100 de ne pas être malade, ce qui rend le test fort peu utile ! Ce résultat montre tout bêtement qu’il arrive à notre cerveau d’être victime de biais cognitifs. Reconnaissez qu’il n’y a là rien de bien nouveau sous le soleil.

J’ajoute que je n’ai aucun avis sur le professeur Raoult, que je ne connais pas, ni sur l’hydroxychloroquine. J’attends patiemment que les recherches en cours disent s’il s’agit ou non d’un traitement efficace et sans danger. Car ce sont les études en cours qui trancheront la question, non les opinions des personnages que j’évoquais tout à l’heure, qui parlent comme s’ils connaissaient déjà la réponse.

La science est républicaine, au sens où elle est « affaire publique »

Selon les sondages, les Français sont majoritairement favorables à Didier Raoult et ils sont 59 % à penser que l’hydroxychloroquine est efficace. Estimez-vous qu’ils ne devraient pas prendre part à ce débat ?

Ce sont de bien curieux sondages, qui disent beaucoup de choses de nos opinions collectives, mais rien de l’efficacité thérapeutique de l’hydroxychloroquine. Ou alors, faudrait-il considérer qu’elle est efficace à 59 % ? Entendons-nous bien : il me paraît extrêmement sain que les Français s’intéressent à ce sujet, s’interrogent, posent des questions, interpellent les chercheurs, car l’enjeu est crucial. Au passage, on pourrait en profiter pour expliquer ce qu’est un protocole de recherche, comment on mesure l’effet placebo, etc., ce qui ferait voir la complexité de l’affaire. On pourrait aussi expliquer la différence qu’il y a entre coïncidence, corrélation et causalité : vous m’accorderez que ce n’est pas parce qu’il y a des grenouilles après la pluie qu’on a le droit de dire qu’il a plu des grenouilles…

La science est républicaine, au sens où elle est « affaire publique ». Dans une République digne de ce nom, les connaissances, notamment scientifiques, doivent pouvoir circuler à l’air libre, se répandre et s’enseigner sans rencontrer trop d’obstacles. Mais les résultats de la science ne se décident pas par le recours à des sondages. Imaginez qu’on ait organisé en octobre 1905 un sondage sur la théorie de la relativité qu’Einstein venait de publier. La majorité des gens – y compris des physiciens ! – auraient sans doute voté contre…

Je suis bien sûr conscient qu’il y a aussi des zones grises, où la vérité est ambivalente. Mais de là à laisser entendre que croyances et connaissances se valent, qu’une connaissance ne serait jamais que la croyance d’une communauté particulière, il y a un pas que je ne me résous pas à franchir. D’autant que cet amalgame donne une prime à celui qui crie le plus fort et se montre le plus, notamment sur les réseaux sociaux.

Je ne dis pas que la science n’est réservée qu’aux experts.

Si la science n’est réservée qu’aux experts, cela ne pose-t-il pas un problème démocratique ?

Je ne dis pas que la science n’est réservée qu’aux experts, mais qu’il faut au moins s’y intéresser un peu si l’on veut y participer de façon pertinente. J’ai d’ailleurs passé une grande part de mes loisirs à tenter de la transmettre et à la discuter avec le public le plus large possible. Et je viens de rappeler qu’à mon avis, toutes les personnes ont le droit de poser des questions, de s’interroger, d’émettre des avis. Mais avoir un avis n’équivaut à connaitre la vérité, et Twitter n’a pas vocation à concurrencer Nature.

Ce que je crains, c’est que Nietzsche ait eu un peu trop raison. En 1878, dans Humain, trop humain, il a écrit un chapitre intitulé « L’avenir de la science ». On y trouve cette phrase : « Le goût du vrai va disparaître au fur et à mesure qu’il garantira moins de plaisir ; l’illusion, l’erreur, la chimère vont reconquérir pas à pas, parce qu’il s’y attache du plaisir, le terrain qu’elles tenaient autrefois. » Nous déclarons aimer la vérité, ce qui est ma foi très bien, mais cela n’implique pas de déclarer vraies les idées que nous aimons !

A quoi serait due cette confusion entre croyance et vérité ? Aux médias ? Aux chaînes d’info en continu ? Aux réseaux sociaux ?

J’insiste sur le fait que les experts ne doivent pas être les seuls à parler, d’autant qu’ils ne sont pas toujours d’accord entre eux à propos des questions qui font encore débat. Dans ces cas-là, il arrive que les gens s’engueulent, et c’est normal, jusqu’au moment où un bout de réel finit par parler et tranche la question, ce qui en pose ensuite d’autres, etc. Par exemple, vous constatez qu’il n’y a plus de disputes à propos de la rotondité de la Terre ou de l’existence de l’atome. Quoique (rires).

Il ne faudrait pas trop noircir le tableau.

Le problème vient en partie de ce qu’aujourd’hui circulent dans les mêmes canaux de communication des éléments qui ont des statuts cognitifs très différents : il peut s’agir de connaissances, de croyances, d’informations, de commentaires, d’opinions, de bobards… Leur juxtaposition médiatique fait que leurs statuts se contaminent ou s’amalgament : les connaissances passent pour des croyances, les opinions pour des informations, etc.

Pensez-vous que les Français manquent de culture scientifique ? Comment celle-ci pourrait progresser ?

Je fais de la vulgarisation depuis des années. Au début, je pensais qu’il suffisait de clarifier les choses qu’on a à dire – sans jamais les simplifier – pour empêcher les malentendus. Mais je me suis peu à peu rendu compte qu’il y a toute sorte de biais cognitifs qui font que même ce qui est énoncé clairement peut être mal compris. Je le vois avec mes étudiants. Je peux avoir le sentiment d’avoir été ultra-pédagogue, et me rendre compte en corrigeant les copies que… non !

Les Français sont-ils plus incompétents en la matière que les autres ? Je n’en sais rien. Je pense toutefois qu’il ne faudrait pas trop noircir le tableau. Car en vérité, il y a beaucoup de choses que nous savons tous : par exemple que la Terre tourne autour du Soleil, qui lui-même tourne autour du centre de la galaxie ; que les espèces vivantes évoluent ; que l’univers est en expansion, etc.

Mais saurions-nous raconter quand, comment et par qui ces découvertes ont été établies ? Pourrions-nous expliciter les arguments qu’elles ont fait se combattre ? Serions-nous capables d’expliquer comment certaines thèses ou certains faits sont parvenus à convaincre, à clore les discussions ? Reconnaissons humblement que non, nous ne savons pas répondre à ces questions. Or, cette mauvaise connaissance que nous avons de nos connaissances nous empêche de dire ce par quoi elles se distinguent de simples croyances. Pour tenter d’améliorer la situation, j’ai fondé une nouvelle collection chez Humensciences intitulée « Comment a-t-on su ? » Il s’agit d’expliciter comment, au cours de l’histoire des idées, certaines connaissances scientifiques sont devenues telles.

 

 

Etienne Klein aux Jeudis de l’EPG le 21 novembre 2019

 À VOS AGENDAS ! 

L’EPG (Ecole Parisienne de Gestalt) reçoit Etienne Klein, physicien, directeur de recherches au CEA et docteur en philosophie des sciences, 

à l’école du notariat 10 Rue Traversière, 75012 Paris.

Etienne Klein donnera une conférence autour de :

LE MONDE FAIT-IL BLOC AVEC LUI-MÊME ?

Interroger le monde à travers le regard de la physique moderne modifie les termes en lesquels certaines questions philosophiques se posent autour de la causalité, de la matière, du statut du réel etc. Dès lors, comment agir si tout est Un ? 

La conférence sera suivie d’un cocktail. 

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EPG : conférence exceptionnelle avec Etienne Klein

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