vient de paraître : « Regards croisés sur la psychothérapie : Psychanalyse & Gestalt-Thérapie », par C.Masquelier-Savatier et E.Marc

Plaisir de partager l’annonce de la parution de cet ouvrage. Il est écrit par deux collègues et introduit par la préface d’un troisième, Francis Vanoye – collègues que j’apprécie, connais et respecte.

 

 » Voici un ouvrage profondément original. Deux psychologues et psychothérapeutes, aux orientations différentes, choisissent de dialoguer. Chantal Masquelier-Savatier est Gestalt-thérapeute et Edmond Marc s’inscrit dans une orientation psychanalytique. Il n’est pas fréquent que des psys n’appartenant pas au même courant acceptent de confronter leurs points de vue dans un même ouvrage. C’est souvent le rejet mutuel, ou au moins la distance, qui prévaut.

Ces auteurs prennent le risque d’un échange sans complaisance mais où priment l’ouverture et la reconnaissance de l’autre. Plutôt que de chercher à présenter parallèlement ces deux démarches, ils s’attachent à considérer leurs interrelations depuis la naissance de la Gestalt-thérapie jusqu’à la situation actuelle.

Pourquoi avoir choisi ces deux approches ? La psychanalyse est longtemps restée la méthode reine dans le champ de la psychothérapie du XXe siècle; Jusqu’à ce qu’apparaisse dans les années soixante le courant de la psychologie humaniste et existentielle dont la Gestalt-thérapie est une école majeure. Confronter ces deux démarches, c’est montrer leurs différences et leurs divergences fondamentales. Mais c’est aussi souligner leurs convergences et leur complémentarité possible. Cet ouvrage soulève donc la question, centrale aujourd’hui, de la diversité du champ de la psychothérapie et de son unité potentielle. « 

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Entretien avec J-M Robine et F.S. Perls au sujet de «Psychopathology of awareness»

Dans la lettre d’information de printemps de l’EAGT qui vient de paraître, Jean-Marie Robine m’a fait le grand plaisir de m’accorder un entretien sur les circonstances de ce texte de F.S.Perls, qui est l’un de ses derniers. 

J’ai aussi pu avoir un entretien avec F.S.Perls himself… – ou était-ce un rêve ?

Bonnes lectures !

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EAGT’s Spring Newsletter is out of press !

C’est avec plaisir que je partage l’information de la parution de la newsletter de ce printemps de l’EAGT (European Association for Gestalt-Therapy) dont je suis membre (statuts de « full member » et « supervisor », répondant à un certain nombre de critères qualitatifs et quantitatifs d’expérience professionnelle, formation et post-formations) depuis près de 15 ans.

Cette newsletter paraît deux fois par an, elle contient les rapports d’activités des différentes commissions de l’association, ainsi que un espace libre à la créativité. Membre depuis plus de 6 ans de l’équipe qui oeuvre à la prise de forme de cette lettre, je contribue à cet espace créatif de différentes manières. 

Ci-dessous l’introduction, co-écrite avec mon cher collègue Michele Cannavo. Bonnes lectures !

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« Le rapport entre sciences et politique – Raoult à Marseille, celui par qui le scandale arrive », par Philippe Pignarre

Je partage cet excellent article avec l’aimable autorisation de son auteur, Philippe Pignarre, qui l’a publié sur sa page facebook le 30 mai dernier. Il y aborde le rapport entre sciences et politique et apporte des éléments de réflexion à méditer. 

Pour la bonne forme j’ai d’abord copié le post de Philippe Pignarre tel que paru sur sa page facebook, avec son commentaire, suivi de son texte dans son intégralité.

On n’a aucune raison d’être surpris si en plein milieu d’une crise comme celle que nous vivons des personnages hauts en couleur surgissent, s’imposent de manière inhabituelle et concentrent sur eux toutes les détestations et toutes les adorations. C’est bien ce qui est arrivé au professeur Raoult de l’Institut hospitalo-Unknownuniversitaire méditerranéen infection à Marseille. Il ne s’agit pas ici de faire une analyse psychologique de celui qui a réussi à recruter Trump et Bolsonaro mais d’essayer de comprendre ce qui s’est passé et ce que l’on peut apprendre de la controverse car les enjeux sont lourds de conséquences pour le futur. Il ne s’agit évidemment pas non plus de trancher ici la question de savoir si son protocole thérapeutique est efficace ou pas. Des études se contredisent et il est fort possible que la controverse s’éteigne rapidement. Mais elle peut aussi connaître des rebondissements permanents. Ce n’est pas cette question de la preuve de l’efficacité qui nous intéresse ici directement.

S’il y a bien une question que la pandémie a mis à l’ordre du jour c’est le rapport entre sciences et politique. Or il faut bien constater que cette question des sciences n’a jamais été un objet d’analyse prioritaire de tous les courants sociologiques qui se définissent comme « critiques ». On s’est souvent contenté de renvoyer les problème aux épistémologues et on a épousé leur point de vue sans discussion (Bachelard et Canguilhem ont été des références dans le champ des études marxistes). Et ces courants se trouvent aujourd’hui fort démunis alors que l’orage gronde. En revanche, de manière très indépendante de la « pensée critique » s’est inventée une anthropologie des sciences dont le chef de file est Bruno Latour et dont l’œuvre a pris une toute nouvelle actualité avec le nouveau régime climatique. Bruno Latour n’a jamais avancé seul mais a été accompagné d’une multitude de chercheurs souvent en Grande-Bretagne ou aux États-Unis mais aussi en France (on n’insistera jamais assez sur l’importance des travaux de Michel Callon en la matière). Parmi ses interlocuteurs, une philosophe se détache par son importance : Isabelle Stengers. Les allers et retours entre Bruno Latour et Isabelle Stengers seraient fascinants à reconstituer sur ces trente dernières années, mais ce n’est pas l’objet de cet article1. Disons seulement que c’est en profitant du confinement pour relire plusieurs textes majeurs de ces deux auteurs (d’abord Cogitamuset Politiques de la nature– dont on comprendra ici l’importance du sous-titre : Comment faire entrer les sciences en démocratie du premier , et Cosmopolitiques de la seconde) que m’est venu l’envie d’essayer de comprendre ce qui s’est passé autour du professeur Raoult et de l’hydroxychloroquine donné en bi-thérapie avec de l’azithromycine.
Si j’avais envie de m’atteler à cette tâche, c’est aussi pour avoir passé dix-sept ans dans l’industrie pharmaceutique où j’ai pu connaître de l’intérieur ce qu’il en était des essais cliniques. C’est même sur cette question qu’a eu lieu ma première rencontre avec Isabelle Stengers qui venait juste de publier avec Léon Chertok Le Cœur et la Raison. L’hypnose en question de Lavoisier à Lacan, qui revenait sur la manière dont le fameux baquet de Mesmer avait été disqualifié à la veille de la Révolution française. En 1784, le roi nomme une commission pour enquêter sur les effets produits par le magnétiseur Mesmer, ou un de ses disciples, Deslon, autour du baquet. Après quelques hésitations les commissaires élaborent une méthode (on dirait aujourd’hui un protocole) pour tenter de savoir ce qui se passe vraiment. Ils vont expérimenter le baquet après avoir bander les yeux des patients : « Une femme, les yeux bandés, sentit chaleur et douleur à la tête, aux yeux, à l’oreille gauche, alors qu’elle était magnétisée à l’estomac et au dos. Elle ressentit les effets du magnétisme alors qu’elle n’y était pas soumise, ou sentit ses effets diminués alors qu’on était en train de la magnétiser. […] D’autres malades de Deslon, furent persuadés que celui-ci les magnétisait, alors qu’il était absent et tombèrent en crise. Cette fois les commissaires tenaient la méthode sûre2. » On voit « le caractère familier de la stratégie des commissaires, son évidente contemporanéité [qui] change de sens et deviennent pour nous plus inquiétants. La situation a-t-elle changé en deux siècles3 ? ». C’est ici évidemment cette méthode comme outil de disqualification, comme machine de pouvoir, qui intéresse les deux auteurs.
Or, au moment même où je découvrais ce texte, j’étais témoin de la dernière bataille menée par les petits laboratoires français (dans les Laboratoires Delagrange qui sera racheté par Synthélabo, lui même racheté ensuite par Sanofi) pour tenter de résister à l’arrivée d’Amérique des essais cliniques contrôlés qu’ils étaient, quant à eux, incapables de financer et qui risquaient de renvoyer dans la poubelle de l’histoire une grande partie de leurs médicaments incapables de satisfaire à l’épreuve. On peut considérer que les essais cliniques rigoureux (la « médecine des preuves ») a été un moyen de contrôler une industrie pharmaceutique sans scrupule. Et cela était certainement au départ l’intention des réformateurs thérapeutiques. Mais les industriels ont immédiatement obtenu le droit de faire eux-mêmes l’essentiel des essais cliniques sur leurs médicaments (tous ceux qui aboutissaient ensuite à une demande d’autorisation de mise sur le marché), ce qui a ouvert toute grande la voie à d’autres pratiques « sans scrupule » dont on a pas fini de dresser la liste ! La « méthode » inaugurée autour du baquet de Mesmer était donc un parfait pharmakon,à la fois remède et poison.
Si je reviens sur cette histoire, un peu personnelle, c’est pour insister sur point : mon analyse est « située ». Elle ne flotte pas dans la généralité des concepts mais est profondément inscrite dans ma propre expérience, le « terrain » d’observation qui a été le mien. Il ne s’agira néanmoins pas seulement dans cet article de tenter d’interpréter ce que nous venons de vivre à la lumière de mon expérience, mais de dire ce que j’ai appris de nouveau et de le partager.
Mais élargissons d’abord un peu la focale, avant de revenir aux essais cliniques.
Nos dirigeants politiques sont peut-être en train d’apprendre ce que sont les sciences. Tous ont mis en scène « la Science » (on pourrait même aussi mettre une majuscule à « la » tant le discours est grandiloquent). Cédric Villani déclarait encore le 15 mais 2020 dans Le Monde : « Il est essentiel pour moi que les décisions politiques soient mieux éclairées par la science. »
Et au départ, tout a semblé fonctionner pour le mieux. Quand le gouvernement justifie l’absence de masques par leur « inutilité », les grands patrons de médecine se précipitent sur les plateaux télé pour approuver. C’était trop beau pour être vrai. On peut faire l’hypothèse que les scientifiques, parlant au nom de « la science » faisaient ici preuve de toute la servilité possible envers les pouvoirs politiques, ce qui n’est pas une exception dans leur histoire (c’est souvent le prix qu’ils acceptent de payer pour devenir experts auprès du gouvernement), quitte à se livrer ensuite à toutes les acrobaties possibles pour justifier leur changement de pied. Pour le gouvernement, c’était tout bon : il pouvait espérer dissimuler son impéritie (et celle de ses prédécesseurs) derrière l’avis des experts (« Les masques, ça ne sert à rien »). « La Science » promettait d’être bien utile !
Et on est très vite entré de manière exacerbée dans une situation où « les politiques pour se décharger de toute controverse avec leurs mandants, font semblant de n’agir que sur la seule injonction des faits4 ». La Science pour faire taire la Politique. Comme si les rapports entre les sciences et la politique se faisaient par le moyen d’un passe-plat5 !
On pourrait, en première approximation, dire que les politiques traitaient « la science en train de se faire » – c’est-à-dire tout bonnement la recherche – comme de la « science déjà faite ». On a vu le président de la République annoncer d’un air docte la date à laquelle les résultats « incontestables » de l’étude clinique européenne initiée par l’Inserm comparant plusieurs médicaments seraient dévoilés (essai Discovery). Comme c’était agréable de se dissimuler « comme des gamins derrière des experts6 ».
Et puis est vite venue l’heure de déchanter. Le président a bafouillé sur l’essai Discovery qui ne ne sera peut-être jamais mené à terme. Alors que l’on croyait, grâce à la Science, aller toujours vers du plus « simple », du plus « évident », on est en fait allé vers du plus « compliqué », du plus « entremêlé ». La Grande Muraille de Chine « qui devait séparer la Science de la Politique » est franchie « en tout sens [par] des chercheurs dissidents, des industriels, des activistes, des journalistes, des blogueurs, des amateurs7 ». Alors que la Science était sensée mettre en ordre la politique, faire taire toute contestation, donner du poids à la parole gouvernementale, c’est l’inverse qui s’est produit : elle a ajouté son tumulte et ses querelles à celles de la politique.
Il me semble aujourd’hui fort probable que les responsables politiques croyaient naïvement dans cette science impériale, capable de parler d’une seule voix même leur permettant de bâillonner toute opposition, toute contestation. L’inculture scientifique dont on accuse si souvent le tout-venant, ce sont nos dirigeants politiques qui semblent le plus en souffrir.

Patatras

Et puis, patatras, le Premier ministre déclare devant le Sénat : « … tel savant nous dit, affirmatif et catégorique, qu’il ne peut y avoir de seconde vague […], tel autre, aussi savant, aussi respecté, nous dit l’inverse8. » Bienvenu dans le monde des sciences ! Mais on a le droit de penser que la manière dont la situation a été traitée a été une catastrophe : on avait habitué le public à croire dans une science impériale, s’imposant d’elle-même, fonctionnant quasiment en mode automatique pour révéler des vérités incontestables. Les responsables politiques peuvent désormais, pour se dédouaner, faire porter la responsabilité de leurs difficultés, de leurs atermoiements, aux scientifiques dont on avait dressé un faux portrait en leur construisant un piédestal qui se fissure tout seul. La déception des politiques risque d’être doublée d’une déception du public qui aura l’impression d’avoir été trompé plusieurs fois et n’aura donc aucune raison d’écouter ni les uns ni les autres.
C’est dans cette situation qu’un personnage a occupé le devant de la scène et mérite que l’on s’intéresse à lui : le professeur Raoult. Il est apparu bien sympathique celui qui ne s’est jamais présenté comme un « expert » au sens de celui qui parle au nom d’une communauté et en tait les divergences. Il a même démissionné du comité des experts. Ça avait presque le goût d’un match de l’OM contre PSG !
Mais cela n’explique pas tout et n’est pas le plus important.
Àquoi tient cette célébrité et pourquoi ses opposants ont-ils été mis, en la matière, en difficulté ?
Il est d’abord le premier (et est resté le seul) en France à proposer un dépistage massif, à l’encontre des consignes nationales. Début mai, 100 000 Marseillais auraient déjà été dépistés, et aucune grande ville en Europe n’a fait aussi bien. Ce n’est donc pas seulement le traitement proposé qui a suscité la controverse : l’image des patients faisant la queue devant l’institut (où la distanciation était pourtant clairement respectée) a suscité l’indignation de certains de ses confrères et consœurs qui là, comme dans le cas des masques, voulaient réserver les tests aux personnes les plus à risque9.
La deuxième chose qui a suscité l’ire de ses collègues est son refus obstiné de faire une étude en double insu contre placebo au profit d’une simple étude de cohorte observationnelle. « Pas scientifique », « ne prouve rien », « trop dangereux » ont proclamé ses détracteurs.
C’est sur cette question que Raoult est apparu comme un gêneur : il venait ajouter une obligation qui aurait pourtant dû passionner ses collègues. Comment ne pas utiliser un placebo dans une situation d’urgence ? Dans le cas d’une maladie pouvant être mortelle ?
Aurait-il pu faire appel à un autre traitement et s’y comparer ? Ce n’était pas le cas au stade où Raoult considérait que sa bi-thérapie était efficace : très tôt, dès le dépistage de la positivité, considérant qu’à un stade plus grave son traitement ne servait plus à rien, la maladie devenant alors un emballement du système immunitaire nécessitant de recourir à d’autres thérapeutiques. C’est pourtant souvent à ce stade que les études testant l’hydroxychloroquine et donnant des résultats négatifs ont été testés. Or cette proposition de Raoult (ne pas faire appel à un placebo comparatif) a été écartée d’un revers de main, et on l’a traité de fou, de maniaque…

Qu’est-ce qu’une étude clinique ?

Les études cliniques contre placebo ont été présentées comme quelque chose allant de soi, une machinerie bien établie fonctionnant de manière quasi-automatique : on fait entrer le médicament testé et les patients à un bout, et la réponse sort à l’autre bout… Presque une formalité.
Voilà pourquoi le président de la République pouvait crânement annoncer la date à laquelle on aurait les résultats de l’étude européenne Discovery. Ce qui ne manque pas de sel, c’est que non seulement ce n’est pas sur ce mode automatique que se déroule cette étude, mais que bien d’autres candidats médicaments se sont trouvés eux aussi pris dans la tourmente : le tocilizumab (obligeant le comité de surveillance – le Data Safety Monitoring Board – de l’essai à remettre sa démission10). Le remdivisir faisait également l’objet d’une controverse : une étude américaine plutôt positive (non significative sur la mortalité mais réduisant la durée de la maladie à 11 jours contre 15 dans le groupe placebo) et une étude chinoise négative. Tiens, les choses sont donc compliquées ?
Les études cliniques font immanquablement penser à ce que disait Isabelle Stengers : « Le dispositif presse-bouton renvoie au fantasme d’un instrument d’interrogation tout puissant, que nul n’aurait mis au point et ajusté, et qui créerait de la connaissance dans le mépris le plus total des problèmes posés par ce qui est à connaître11. » Elle y opposait l’artisan « qui ne connaît pas sa matière « en soi » indépendamment des gesteset des outils », mais doit déterminer « la précision pertinente de ses gestes et le choix de ses instruments adéquats12 ». Bruno Latour parle, lui, des « dédales de la pratique13 ».
Une étude en double insu contre placebo (ou médicament de référence) suppose une pratique que l’on pourrait dire artisanale. Les laboratoires pharmaceutiques le savent bien qui s’arrachent les spécialistes des essais cliniques, les meilleurs (en fait, pourrait-on dire, les plus malins) ayant plus d’un tour dans leur sac. Il faut apprendre à faire les bons choix – avoir du « tact » – avant de déterminer une série d’ingrédients : la durée de l’étude, le moment où on administre le candidat traitement (dès les premiers tests biologiques ? Dès les premiers symptômes ? Et quels symptômes ? Àun certain degré de gravité ? Et comment va-t-on le mesurer ? En procédant à quels examens ?Avec quels outils ?), le dosage, le nombre de patients, les critères de leur sélection, les lieux où on va les recruter, mais aussi : les critères de jugement (le nombre de décès ? La durée de la maladie ? La sévérité des symptômes ? Les séquelles de la maladie ? Les organes touchés ?) ; il faut aussi décéder des examens qui seront conduits tout au long de l’étude, de leur régularité. Mais encore : donnera-t-on le médicament en mono ou en multithérapie ? Enfin quels effets secondaires recherchera-t-on ? Et, enfin, question clé : de quel budget dispose-t-on et combien de patients doivent-ils être inclus dans l’étude14 ? Du budget dépendra l’importance des examens réguliers. Quant au nombre de patients, ce n’est pas un détail car les résultats devront être « statistiquement significatifs », c’est-à-dire montrer une différence suffisamment importante pour qu’elle ne puisse pas être renvoyée au hasard. Dans le cas présent, la bi-thérapie devant être donnée très tôt (dès le dépistage positif), sachant par ailleurs que le taux de mortalité de cette maladie est très faible (entre 0,5 et 0,7%), pour qu’une preuve statistiquement significative d’efficacité soit apportée, il faudra faire entrer dans l’étude un nombre considérable de patients : sans doute plusieurs milliers pour obtenir une baisse du taux de mortalité qui puisse compter et ne pas relever du simple aléa15.
Quasi-systématiquement, tous ceux qui se félicitent des études présentées pour en finir avec la bi-thérapie du professeur Raoult oublient qu’elle doit être administrée dès le dépistage précoce et n’est très vite, avec l’entrée proprement dite dans la malade, plus d’aucune utilité. Or, en France, c’est seulement comme « traitement compassionnel », en milieu hospitalier dans les cas les plus graves (voire désespérés) que sa prescription est autorisée ! Si l’on veut alimenter toutes les théories du complot, le mieux est toujours de prendre les gens pour des imbéciles. On a aussi voulu lier le protocole Raoult a des financements de son institut par Sanofi. Alors même que le Plaquénil (nom commercial de l’hydroxychloroquine que Sanofi en France) ne compte guère plus pour cette entreprise que le Doliprane (paracétamol) : un médicament à bas prix qui n’est protégé par aucun brevet et que tous les laboratoires de génériques peuvent fabriquer, bref, tout ce que l’industrie pharmaceutique déteste.
Plus on étudie les essais cliniques et plus on comprend que quels que soient les « guidelines » fournis par les différentes agences du médicament, le moindre détail peut décider de la réussite ou de l’échec d’un candidat médicament ! Aucune étude clinique ne ressemble à une autre. Chacune d’entre elle est un montage spécifique. Or ce n’est pas comme cela qu’on les a présenté au public : on pourrait dire que l’on a « épistémologisé » les essais cliniques en en faisant une abstraction capable de s’appliquer partout, en oubliant tous les tours et détours (un véritable dédale) de leur construction16.
Or même les études en double insu contre placebo sont parfois contredites. C’est ce dont s’est aperçu avec de vastes études (le plus souvent menées par des universitaires) ou des cohortes de patients sont suivis pendant des années, voire des dizaines d’années, et la durée de vie des patients sous un médicament (ou une classe de médicaments) particulier est comparée avec d’autres. Un médicament peut très bien faire baisser la tension, diminuer le taux de cholestérol, ce que pourront confirmer des études cliniques en double insu, et pourtant, ne pas allonger la durée de vie, voir même la réduire.

Une nouvelle obligation

Dans Cosmopolitiques, Isabelle Stengers a proposé d’étudier les pratiques scientifiques « d’un double point de vue, celui des exigences qu’elles font porter sur ce à quoi elles ont affaire et celui des obligations qu’elles reconnaissent et qui portent sur leur propre manière de procéder17 ». En refusant de faire un groupe placebo (c’est-à-dire un groupe de patients qui ne reçoivent pas de traitement), Raoult a proposé ses collègues une nouvelle obligation (en mettant son statut de médecin au-dessus de celui de chercheur). Il nous rappelle le problème posé quand la méthode « lui demande d’oublier la différence, implicitement ou explicitement, entre le fait de verser une goutte d’acide sur un morceau de viande ou sur un organisme vivant18 ».
Ce refus du placebo aurait pu être accueilli avec intérêt par ses collègues. Comment faire autrement19 ? Or, dans la plupart des cas, il n’en a rien été et ils se sont contentés de se plaindre de l’indiscipline des patients positifs qui venaient leur compliquer la vie : ces derniers étaient de plus en plus nombreux à refuser le risque de se retrouver dans un groupe placebo. Ils refusaient d’être réduits à l’état de cobayes, d’être instrumentalisés, réduits à des « moyens » pour une fin qui leur semblait un peu éloignée de leur propre souci. Le scandale Raoult se diffusait en créant une obligation dont ses collègues ne voulaient surtout pas entendre parler ! Faut-il être indifférent au prix à payer pour une étude contre placebo dans une maladie mortelle ? Ce serait plus simple si on pouvait comparer la bi-thérapie de Raoult à un autre traitement. Mais cela se révèle impossible, car au stade où elle est donnée il n’y a pas d’autres médicaments qui puissent être proposés. On ne demandait pas aux collègues de Raoult de déclarer que tout était simple : on leur demandait de prendre en compte la question, de la considérer comme légitime et méritant l’attention collective, et de mener un débat élargi aux premiers concernés, les patients. Or, rien ne les a ébranlé. Aucun effroi ne les a traversés. Ils sont restés totalement indifférents au problème, révélant ainsi que seule la « soumission » des patients leur convenait. Le « consentement éclairé » des patients, une obligation de toute étude, semblait même être devenu un emmerdement dont ils se seraient bien passés : cela ne ralentissait-il pas leurs travaux, les rendant même parfois impossibles quand les patient obstinés refusaient la possibilité de se trouver dans le groupe placebo ?
Un médicament est un objet technique dont l’invention ne va pas en ligne droite de la détermination d’un objectif (bloquer un virus) à la conception d’une molécule idéale pour se faire. Il suppose une série d’opérations de recrutement successives : le commanditaire (en général un laboratoire pharmaceutique, mais ça peut-être aussi une autre institution) doit recruter des experts médicaux, qui doivent recruter des médecins hospitaliers, qui doivent recruter des patients. Sans ce collectif qui doit être formé, il n’y a pas d’étude. Or tous les membres de ce collectif doivent être respectés dans leur dignité, c’est-à-dire inclus en fonction de leurs objectifs propres qui ne sont pas les mêmes. Le commanditaire veut pouvoir obtenir la reconnaissance d’une indication pour son médicament, les experts médicaux qui vont diriger l’étude veulent être rémunérés et pouvoir publier leur résultats qui leur vaudront reconnaissance dans une bonne revue, et les patients veulent, eux, bénéficier d’un traitement qui les soignera !
Àla distinction entre « science en train de se faire » et science déjà faite », il faut bien avoir en tête celle entre les laboratoires et les chercheurs qui identifient et séquencent un virus, par exemple, et les laboratoires – que l’on peut dire techniques – où on met au point cet artefact qu’est un médicament. Les exigences et leurs obligations ne sont pas les mêmes : « Le laboratoire technique moderne, s’il est activement dépouillé des ressources rhétoriques de la modernité, communique directement avec la question des dispositifs culturels-sociaux-politiques qui permettraient à ceux qui, en tout état de cause, sont intéressés à ce qu’il agence, d’y être activement intéressés, de multiplier les objections, de lui créer des obligations, bref de lui compliquer le travail certes, mais sur le mode même qui est le sien20. » « Activement intéressés » : c’est Isabelle Stengers qui souligne, je souligne encore après elle !
Face à la proposition de Raoult – dépistage massif+refus du placebo+proposition de traitement précoce, celle de ses collègues – dépistage réservé aux professionnels+études contre placebo aux résultats repoussés dans le futur+pas de traitement – ne faisait pas le poids.
Le sida avait permis, grâce à l’effort d’associations comme Act-Up, de faire entrer les patients dans les arènes scientifiques et médicales. Le coronavirus sera-t-il l’occasion de les en expulser et de rétablir l’autorité sans partage des spécialistes ?

Faire taire les clameurs de la rue

Dans son introduction à L’Espoir de Pandore, Bruno Latour emploiera des mots qu’il n’utilisera plus ensuite en tant que tels mais qui me semblent ici très adaptés : « Derrière la froide question épistémologique […], se cache toujours l’autre inquiétude, plus vive : comment mettre le peuple sur la touche ? […] faire taire les clameurs de la rue21 ? » Cela fut le cas dans notre affaire marseillaise. « Êtes-vous pour ou contre la prescription de chloroquine ? » interrogèrent des sondeurs sur un échantillon représentatif de la population française. 55 % étaient pour. 45 % contre22. L’émotion fut alors à son comble. Les experts levèrent les bras au ciel. Les éditorialistes qui donnent leur avis sur tout et n’importe quoi sur les plateaux télé étaient scandalisés. Évidemment, pris comme tel ce sondage ne montrait pas grand chose. Ce qui aurait été intéressant (mais c’est ce que les sondeurs évitent le plus souvent de faire), cela aurait été de demander aux personnes sondées comment elles justifiaient leur réponse. Était-ce une manière pour eux de dénoncer « la médiocrité, les mensonges et l’arrogance de nos dirigeants » pour reprendre les propos d’Ariane Mnouchkine ? Était-ce pour manifester leur confiance envers celui qui organisait un dépistage gratuit et ouvert à tous ? Était-ce pour manifester qu’ils approuvaient sa décision de ne pas laisser des patients sans traitement et de refuser en conséquence de donner un placebo à la moitié d’entre eux ? On ne le saura évidemment pas. Mais la réaction au sondage désignait bien à propos l’ennemi : ce « ramassis de déchets humains, qui pourraient être complètement négligés, n’étaient la force physique dont ils jouissent23 ».

Une répétition générale ?

Mais l’intérêt porté à l’étude d’un candidat médicament, la place des patients, la nature des protocoles va se trouver redoubler avec l’arrivée des candidats vaccins (plus de cent). On parle de la mise au point d’un vaccin en deux ans, en dix-huit mois et même en six mois. Et on s’émerveille d’un raccourcissement du temps qui ne serait que la conséquence du génie des scientifiques. Pourtant, la mise au point d’un vaccin n’échappera pas aux différentes phases empiriques auxquelles aucune connaissance biologique pure ne permet d’échapper. Il va bien falloir tester sur des humains la tolérance, le dosage et l’efficacité. Ce qui risque de se passer, c’est qu’au lieu de réaliser ces phases les unes après les autres, on les superpose au moins en partie. Cela veut inévitablement dire que l’on va diminuer la sécurité : ce sera le prix à payer de la rapidité. Au cours de la phase III, il faudra donner le candidat vaccin à des dizaines de milliers d’humains en bonne santé. On disposera d’un outil intermédiaire pour en connaître les effets : la réaction immunitaire. Mais pourra-t-on se contenter de ce critère intermédiaire pour décider de la commercialisation ? Décidera-t-on de ne pas chercher plus loin, c’est-à-dire de ne pas attendre de savoir comment les milliers de patients inclus dans l’étude réagissent sur le long terme à une éventuelle infection ? Comme il est exclu (espérons-le !) que les patients inclus dans les essais soient volontairement exposés au virus, il faudrait alors attendre un laps de temps suffisamment long pour savoir s’ils sont protégés en cas d’une infection qui ne peut être qu’accidentelle. C’est pour cette raison que la mise au point d’un vaccin suppose plusieurs années.
Les risques que feraient courir à la population dans son ensemble (car on ne vaccine pas comme on traite des malades, on s’adresse à la population générale) un vaccin mal évalué, trop vite mis sur le marché, pourraient bien être jugés insupportables par une grande partie du public24. On n’est pas à l’abri d’un accident d’une ampleur sans précédent : un vaccin insuffisamment évalué provoquant au bout de plusieurs mois des pathologies imprévues. On sait qu’un vaccin peut induire la production d’anticorps dits facilitants qui au lieu de protéger aggravent l’infection. Les promoteurs du vaccin auront un argument tout prêt : ils rejoueront la vieille bataille entre partisans et ennemis de la vaccination « en général ». Mais ce n’est pourtant pas cette question là qui sera alors posée. Comme ce sont des milliards de personnes qui seront vaccinées, qui décidera du risque à prendre ? Le journal Les Échos fait déjà grand bruit autour d’une enquête publiée dans le Lancet disant qu’un quart des français seraient « rétifs à la vaccination25 ». La journaliste précise : « les chercheurs recommandent une communication gouvernementale transparente et précoce pour éviter que ce sujet se retrouve pris dans les débats politiques. » Éliminera-t-on là encore, comme des gêneurs, les futurs vaccinés de la décision26 ? Et par quoi remplacera-t-on la politique ? Par des experts qui, comme on le sait, quand « la science est en train de se faire » sont en désaccord ? « Nous nous colletons encore et toujours […] au même casse-tête : comment bénéficier à la fois d’une science et d’une démocratie27 ? » L’enjeu démocratique sera alors à l’échelle de toute la planète. Dès maintenant, en refusant que les patients soient mis hors jeu des décisions qui les concernent, il s’agit de préparer ces questions futures. Tous ces risques peuvent-il être pris sans nous ? Souvenons-nous de la formule d’Isabelle Stengers, il faudra se montrer activement intéressés. Rien ne devra faire taire la clameur de la rue.
Philippe Pignarre édite la collection
Les Empêcheurs de penser en rond (La Découverte).

NOTES

1C’est la grande faiblesse du livre de Gerard de Vries, Bruno Latour. Une introduction (La Découverte, Paris, 2018) de ne pas avoir pris en compte ce rapport entre les deux auteurs. En témoigne pourtant de manière particulièrement fructueuse le chapitre 9, « Calculemus », de Cosmopolitiques qui reprend la question du « parlement des choses » en la reformulant sous la forme de « parlement cosmopolitique ». Isabelle Stengers, Cosmopolitiques, vol. II, La Découverte, coll. « Poche », Paris, 2003 (1997), p. 376-389. Politiques de la nature est dédié à « Isabelle Stengers, philosophe de l’exigence ». La cosmopolitique proposée par Isabelle Stengers avec son analyse nomades/sédentaires pourrait être mise en rapport avec « l’atterrissage » proposé par Bruno Latour dans ses derniers textes. Ce ne peut pas être l’objet de cet article.
2Léon Chertok, Isabelle Stengers, Le Coeur et la Raison. L’hypnose en question de Lavoisier à Lacan, Payot, Paris, 1989, p. 27-28. Les auteurs insistent beaucoup sur le refus du naturaliste membre de la commission, Jussieu, de se rallier au point de vue majoritaire. Cette méthodologie ne permettait pas, selon lui, de comprendre ce qui se passait au cours des séances.
3Ibid., p. 35.
4Bruno Latour, Cogitamus, op. cit., p. 164.
5« Il n’y a pas une sphère de la Science et une autre de la Politique médiée par des experts qui occuperaient l’intersection, en servant de passe-plats », ibid, p. 168. « Hélas, il en est des experts un peu comme des portiers de couvent qui, vers l’intérieur, doivent respecter la clôture en restant muets comme des tombes et qui, vers l’extérieur, doivent être pleins d’entregent et bavard comme des pies. Mais, comme les portiers, les experts sont des âmes divisées, presque toujours malheureuses. En effet rien de moins scientifique qu’un expert obligé de faire la moyenne entre d’innombrables avis divergents et de réduire un front de recherches multiformes à quelques données compréhensibles par l’autre côté. Pour être expert, il a dû abandonner tout ce qui fait la glorieuse incertitude de la recherche », ibid, p. 164. De ce point de vue, le professeur Raoult n’a jamais correspondu à ce profil. Il n’a jamais été une « âme divisée ». Peut-on penser que c’est la première raison pour laquelle tous ceux qui avaient tant de plaisir à se transformer en experts l’ont tant détesté et dénoncé ?
6Ibid, p. 166.
7Ibid.
8Discours fait devant le Sénat, 4 mai 2020.
9On a désormais tendance à oublier les cris d’indignation de beaucoup de ses collègues quand ils apprirent ce dépistage massif, qui n’était pratiqué qu’à Marseille. Une des interventions les plus mesurées a été celle d’Axel Kahn le mardi 19 mai 2020 dans l’émission C à vous sur France 5. Mais il maintenait l’étude -même si on le sentait un peu gêné – que l’on pouvait mettre des patients sous placebo car il y avait finalement assez peu de morts… Assez peu de morts ?
10Le Canard enchaîné du 5 mai 2020 révéla que l’étude était entachée de nombreux dysfonctionnements « tels que des changements de critères en cours de route », ce qui est pour le moins curieux.
11Isabelle Stengers, Cosmopolitiques, op. cit., p. 32.
12Ibid.
13Bruno Latour, L’Espoir de Pandore, op. cit., p. 287.
14On estime le coût de chaque patient inclus dans l’étude Discovery à 5 000 €.
15De la dizaine d’études, toutes contradictoires, réalisées dans le monde avec de l’hydroxychloroquine, aucune ne respecte vraiment le protocole Raoult. La plupart ont été réalisées sur des nombres très faibles de patients (quelques centaines dans les meilleurs des cas) et ne peuvent donc rien démontrer.
16On retrouve là les raisons exposées par Léon Chertok et Isabelle Stengers dans Le Cœur et la Raison, telles que nous les avons exposées au début de cet article. En ce sens, très latourien, « épistémologiser » c’est faire disparaître toutes les médiations, les étapes, les intermédiaires par lesquels il a fallu passer et faire comme si d’un coup, sans problèmes, sans compromis, sans difficultés, sans une multitude d’appareillages et de dispositifs, on allait du problème à sa solution, la vérité se révélant. Bruno Latour est revenu mille fois sur cette question. Voir, par exemple, « Sol amazonien et circulation de la référence », in Bruno Latour, L’Espoir de Pandore. Pour une version réaliste de l’activité scientifique, La Découverte, Paris, 2001, p. 33-82.
17Ibid, p. 289.
18Ibid, p. 298.
19De nombreuses propositions n’ont pas eu d’écho. On pouvait par exemple voir si les patients traités par hydroxychloroquine pour lupus ou arthrite rhumatoïde était plus épargnée de la covid 19. C’est ce que semble montrer une étude italienne. On pouvait aussi constituer a posteriori un groupe de patients comparables à celui auxquels on administrait la bi-thérapie, et établir les différences. Cela sera-t-il fait ?
20Isabelle Stengers, Cosmopolitiques, op. cit., p. 331. Bruno Latour parlera du « chemin tortueux et retors du savoir faire technique » qui relève de la mètis (« Le dédale de la médiation technique », in L’Espoir de Pandore, op. cit., p. 183.
21Bruno Latour, L’Espoir de Pandore, op. cit., p. 20.
22Sondage du 11 avril 2020.
23Gorgias de Platon cité par Bruno Latour, L’Espoir de Pandore, p. 18.
24On ne peut pas exclure qu’un vaccin induise des formes graves de la maladie. Voir l’excellente synthèse de Ian Sample, « Why we might not get a coronavirus vaccine », The Guardian, 22 mai 2020, <theguardian.com>.
25Leila Marchand, « Coronavirus : un quart des Français seraient rétifs à la vaccination », Les Échos, 23 mai 2020.
26Si le premier vaccin était d’origine chinoise, on peut, a contrario, être sûr que les Américains et les Européens feront tout ce qui est en leur pouvoir pour empêcher sa commercialisation, en expliquant que les études faites ont été insuffisantes et ne sont pas assez probantes…
27Bruno Latour, L’Espoir de Pandore, op. cit., p. 232.

« Le surplus de subsistance » par Bruno Latour

A lire, pour ce qu’il contribue et met en question concernant les « rapports entre ce qu’exigent les gouvernements et ce que les sociétés considèrent comme acceptable ».

Le surplus de subsistance

Quel État peut imposer des « gestes barrières » aux catastrophes écologiques ?

par Bruno Latour, publié en mai 2020 dans la revue Esprit. Original ici.

 

« Tout change s’il s’agit, non pas de maintenir ou d’accélérer la production pour avoir plus à redistribuer et le faire plus équitablement, mais d’assurer le maintien des conditions de subsistance de tous les participants nécessaires à l’habitabilité des humains. »

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La crise sanitaire actuelle est d’une telle dimension qu’elle commence à donner une petite idée des crises à venir imposées par la mutation climatique1. Il y a de nombreuses manières d’aborder les liens entre ces deux événements majeurs, mais c’est aux rapports entre ce qu’exigent les gouvernements et ce que les sociétés considèrent comme acceptable que je voudrais m’intéresser ici. Il me semble qu’il faut aviver le contraste entre l’autorité dont dispose l’État pour imposer des mesures concernant la santé, au sens traditionnel du terme, et celle dont il disposerait s’il en venait à nous imposer des mesures drastiques pour notre santé, au sens élargi qu’impose l’écologie. La Covid-19 ne teste pas l’administration de la même façon que la mutation climatique – plus ancienne, plus massive, plus radicale. Si l’on a accepté pour un temps de multiplier les « gestes barrières » à la contagion d’un virus, je ne suis pas sûr que l’on soit prêt à accepter du même État l’imposition de gestes barrières pour favoriser la santé de la planète !

De la biopolitique un à la biopolitique deux

La probabilité pour que la crise sanitaire serve de répétition ou de « crash test » pour la mutation écologique paraît faible quand on compare les relations qu’entretiennent la société civile et l’administration – pour reprendre provisoirement des catégories trop générales. Quand il s’agit de santé et de protection de la vie, on bénéficie de plusieurs siècles derrière nous au cours desquels la société civile a pris l’habitude de s’en remettre à l’État et, en gros, malgré d’innombrables critiques, à lui faire confiance. D’ailleurs, sans l’État, sans l’appareil statistique, sans les capacités de mobilisation des ministères, sans la police ou même parfois sans l’armée, les populations ne sauraient pas comment se comporter devant une menace dont elles ne verraient même pas clairement les effets. Pour cette crise-là, et parce qu’il s’agit de maladie, le public accepte donc ce rapport relativement infantilisant de se trouver littéralement « dans la main de l’État ». La raison en est que la légitimité de son action s’est construite depuis très longtemps (depuis l’hygiène au XIXesiècle, la mise en place des vaccinations, etc.) et que la société civile a transféré ses connaissances et ses compétences à l’administration. D’où la docilité très relative avec laquelle le confinement a été accepté. On s’est retrouvée dans la biopolitique décrite par Michel Foucault avec un rapport plus ou moins filial à l’État pasteur qui gère, soigne et dirige ses « brebis »… (N’appelle-t-on pas, en Allemagne, Madame Merkel « Mutti » pour souligner ce rapport filial et presque maternel avec son administration ?)

La situation est entièrement différente avec les questions dites écologiques. Là, c’est l’administration qui est souvent considérée comme un obstacle aux efforts encore timides de la société civile pour imaginer ce que peut vouloir dire une alternative écologique aux sociétés industrielles du passé. Il n’est pas question ici de volonté générale partagée entre l’administration et le public, puisque ni le public ni l’État ne partagent des conceptions communes sur ce qu’il convient de faire. Dans ce cas-là, le décalage est parfaitement clair entre une administration qui a su accompagner, après-guerre, la reconstruction, puis l’effort de modernisation ( ce qu’on a fort indûment appelé les « Trente Glorieuses »2), mais qui, déjà à partir des années 1980, a eu toutes les peines du monde à se situer dans l’immense mouvement de la globalisation où elle ne savait pas s’il fallait l’accélérer ou le ralentir3. Voilà un cas typique où le logiciel actuel de l’administration est en décalage avec la nouvelle tâche d’exploration nécessaire pour faire face à la mutation écologique. Par conséquent, chaque décision de l’État se trouve en conflit radical ou partiel avec les nécessités de la transition. Pour ces questions nouvelles, l’administration ne peut donc en aucun cas jouer le rôle de gestion paternelle et donner des directions fiables à ses « brebis »…

D’une part, parce que ses réflexes actuels, fondés sur les périodes précédentes, s’opposent de toutes façons à cette mutation, mais aussi, de façon plus fondamentale, l’administration n’aurait pas l’autorité ni même la légitimité d’imposer quelque mesure que ce soit (l’histoire des décisions prises par le ministère de l’Environnement et précipitamment annulées suffirait à prouver l’argument). Autrement dit, si la société civile accepte de déléguer à l’État le rôle protecteur contre les épidémies, elle ne s’est pas encore décidée, si l’on peut dire, à lui offrir cette même autorité pour l’aider à traverser l’expérience encore plus traumatique d’une mutation complète des sociétés industrielles. L’État, dans ce cas-là, ne représente pas la volonté générale, parce que, tout simplement, la société civile n’a pas non plus d’idées précises et « générales » sur sa dite « volonté ». Elle est donc dans l’impossibilité de déléguer à l’administration la tâche de mettre en œuvre ce qu’elle « veut », faute de le savoir elle-même. Et si elle le savait, elle serait bien en peine d’accompagner l’administration tout au long pour éviter de nouvelles erreurs.

Si l’on tient à maintenir la notion de biopolitique – cette idée que l’administration gère la vie, le nombre, le bien-être des populations sur lesquelles elle a des droits –, il faut alors distinguer unebiopolitique numéro un, celle décrite par Foucault dès le XVIIIe et qui n’a cessé de se renforcer depuis, en particulier autour des questions sanitaires. Cette biopolitique se présente comme un échange de bons procédés : « Vous, l’administration, vous assurez notre santé et, en échange, nous nous soumettons aux mesures que vous prendrez, fussent-elles coercitives (en râlant copieusement, peut-être mais in petto). » Il n’existe pas de biopolitique numéro deux, celle qui aurait étendu la notion de bien-être des populations humaines pour y inclure les conditions beaucoup plus larges qui permettent aux humains d’exister (de respirer, de croître, de prospérer).

C’est le cœur de la question et c’est là où il faudrait étendre la notion de « vie », et même de « bonne vie » et de « santé » pour absorber la notion, maintenant bien développée en écologie scientifique, d’habitabilité. Il se trouve que les vivants, parce qu’ils rejettent à l’extérieur les déchets de leur métabolisme, créent, par hasard, des conditions nouvelles et imprévues dont d’autres organismes se sont emparés pour prospérer4. De fil en aiguille, au cours de plusieurs milliards d’année, un environnement totalement nouveau s’est constitué où il est devenu impossible de distinguer la limite d’un organisme donné et les conditions procurés à cet organisme par les rejets des autres vivants. La question cruciale n’est donc pas celle de la vie ou de l’environnement, mais de l’habitabilité qui permet de maintenir les conditions d’existence pour d’autres vivants –humains compris.

Oui, c’est évidemment plus large que la question de la santé attaquée par des microbes et qu’il faut combattre par des vaccins ou des médicaments sous la surveillance de l’État (la biopolitique numéro un). Mais c’est bien, malgré tout, là où se situe le nouveau et futur devoir protecteur de tout État qui prétendrait assurer la bonne vie de ses concitoyens dans le futur. Sauf qu’il n’y a aucun mécanisme en état de marche, pour l’instant, pour offrir à cette nouvelle administration la légitimité d’abord, la légalité ensuite, d’intervenir pour nous protéger des risques qui compromettent les conditions d’habitabilité de notre propre existence humaine. Il n’y a pas (pas encore) de biopolitique numéro deux.

À quelle administration s’adresse-t-on ?

Pour mener à bien une telle exploration, il faut pouvoir s’adresser à une administration rendue capable d’apprendre de ses citoyens. Si je m’adresse aux administrateurs comme aux représentants de la Raison qui possèderaient, par fonction, par nature, par science infuse, la compréhension de l’intérêt général et du bien commun, je m’adresse à une instance qui n’existe pas – disons à un fantôme. Pour être sûr de savoir à qui l’on s’adresse, il faut se donner une tout autre idée de l’État, et considérer que l’administration est un outil provisoire et révisable que se donne la société civile quand les questions qu’elle a longuement travaillées deviennent trop longues ou trop compliquées pour être prises en charge par elles seules. Comme il n’y a rien de plus compliqué à percevoir que l’intérêt général, il faut un ajustement constant entre l’exploration par la société civile des affaires qui la préoccupent et les applications par l’administration des compétences que la société lui a déléguées. À tout moment, aussi bien la société que l’administration peuvent arrêter de poursuivre le bien commun et se corrompre5. Soit que la société civile ait renoncé à prendre sur elle de décrire sa propre situation et qu’elle s’en soit remise trop longtemps à l’État du soin de la mener dans le bon sens – il y a dépolitisation générale par le bas – ; soit que l’administration, se croyant dépositaire à vie de l’intérêt général, imagine de résoudre par elle-même les questions qui lui avaient été confiées sans s’assurer du relais de la société civile – il y a dépolitisation par le haut.

Pour le dire de façon un peu trop vulgaire et brutale : pour que l’administration puisse « faire son beurre », encore faut-il que la société civile se soit tirée assez de lait pour donner de la crème… Ou, d’une façon plus élégante mais non moins brutale : par définition, l’administration n’est capable de régler que les affaires du passé : celles que la société civile a longuement muries, débattues, tentées de comprendre et commencer de résoudre. C’est pourquoi, selon la phrase célèbre de Dewey, « l’État est toujours à réinventer ».

Il n’est pas injuste de considérer que, pour le moment, en France, la dépolitisation par le bas et la dépolitisation par le haut ont conjointement vidé les procédures qui permettraient d’explorer la volonté générale sur ces sujets6.D’où la profonde désorientation, aussi bien du côté de la société civile, qui continue à attendre trop d’un État qu’elle s’est abstenue depuis des années de « recharger » en compétence, que du côté de l’administration, qui espère se faire obéir sans avoir saisi que, au moment de passer à l’action, seuls les relais de la société civile peuvent donner de la consistance aux compétences de l’État. On ne pourra pas avancer dans ces questions, sans remettre en branle cet écosystème complexe qui permet d’explorer et d’expérimenter une volonté générale qui, par définition, échappe à tout le monde et doit toujours être rattrapée à la volée7.

Si l’État représentait la Raison au sens imaginé par Hegel, la question de l’équipement matériel et humain de l’administration ne se poserait pas. L’État incarnerait la Raison, point. Mais si l’on parle de l’administration telle qu’elle est, il faut se poser la question de son équipement, de ses outils, de ses bureaux, de ses carrières, de son financement et surtout de sa capacité à absorber, reprendre, modifier, les leçons que lui dicte la société civile. Une fois ce point clarifié – l’État n’a pas d’autre accès à la connaissance du bien commun que les conduits offerts par l’exploration de la société civile –, on peut s’adresser utilement au personnel de l’administration car on ne se prépare plus à pénétrer dans l’antre du « monstre froid ». On entre dans des bureaux où se réunissent des femmes et des hommes plus ou moins bien équipés en outils d’enquête plus ou moins adéquats.

Or on tombe, en France, sur la deuxième grande difficulté, après celle de la dépolitisation par le bas et par le haut : l’administration est faible, clairsemée, sous-équipée en personnel. C’est un mythe ancestral que l’État français serait fort et même trop fort. Certes, il prétend s’occuper de tout et partout, mais c’est une illusion, symétrique de celle de la société civile qui croit pouvoir attendre tout de lui, sans rien faire soi-même. Comme le cerveau d’un individu a besoin de ses neurones en bon état de marche, l’administration, pour absorber une multitude d’événements contradictoires et de controverses, a besoin de neurones nombreux, rapides et surtout libres de se consacrer à la tâche actuelle. Bien sûr, à l’État de la Raison hégélienne, on ne demande pas de combien de neurones il a besoin pour incarner la volonté générale, mais pour l’administration française la question se pose : avez-vous l’équipement mental, social, humain, matériel, financier pour reconstruire le chemin à double sens qui re-politiserait la société civile aussi bien que vous ? Inévitablement, si vous n’avez pas l’équipement idoine, cette exploration du bien commun va vous échapper.

Construire la conscience des classes géosociales en conflit

La question devient donc celle de construire peu à peu, à partir de la société civile et de proche en proche, une représentation commune de la mutation nécessaire, pour ensuite partager avec l’administration les tâches de mise en œuvre, de suivi, d’évaluation et de rectification éventuelle. Ce travail de la société civile sur elle-même pour savoir ce qu’elle désire, rien ne peut le remplacer. Or le drame, c’est que les citoyens, vidés politiquement par cinquante ans de globalisation, habitués à s’adresser à l’État de la Raison comme au seul interlocuteur possible de leurs angoisses, renforcés par l’accélération des réseaux sociaux qui donnent l’impression de s’exprimer alors qu’ils ne font souvent que transporter les mêmes produits à la chaîne dans des usines de fake news quelque part en Sibérie, n’ont plus de repères pour décider qui ils sont, où ils sont, contre qui et avec qui. D’où le flottement où l’on se trouve, chaque fois que l’on veut s’opposer à une mesure ou en proposer une autre. Agir politiquement aujourd’hui revient au même que, pour un amputé, de bouger son membre fantôme

C’est là où il nous faut abandonner la notion bien trop simpliste de « société civile » qui résume fort mal le rapport de co-exploration de la volonté générale avec l’administration. Pourtant, la notion usuelle de « classe sociale » qui sert pour qualifier et compliquer la notion trop abstraite de société civile ne nous servirait pas ici. Certes, la crise sanitaire a rendu encore plus visible la stratification sociale en matérialisant de façon encore plus frappante les inégalités entre pays et, à l’intérieur des pays, entre les confinés et ceux qui permettaient aux premiers de se confiner. Mais la notion de classe sociale élaborée au XIXe siècle par les mouvements socialistes pour absorber le choc de l’industrialisation, de l’urbanisation et de la colonisation, a perdu beaucoup de sa pertinence pour saisir la forme des conflits actuels.

Après l’étrange période des années 1980 où l’on prétendait même que les classes sociales avaient « disparu » et que disparaissaient avec elles les « conflits de classe », il est évident aujourd’hui que les conflits se multiplient autour de tous les sujets dits « écologiques », mais qu’on ne sait pas comment les classer justement et les regrouper en ligues, en alliances, en fronts de lutte. Pas étonnant ainsi que l’administration, héritière de la constitution de l’État providence, se trouve démunie faute de pouvoir s’orienter dans les nouveaux conflits de classe que nous appelons géosociaux parce qu’ils portent bien sur des classes mais dont le lien aux questions de lieux, de sols, de terre et d’occupation des terres, est décalé par rapport aux classes sociales liées, comme on le sait, aux positions dans ce qu’on appelait le « système de production ».

Le décalage entre classe sociale et classe géosociale est de même type qu’entre biopolitique un et deux : la place des humains y est décalée. Dans un système de production, les injustices sont repérées parce que la distribution des ressources accumulées par la production se trouvent accaparées par certains aux dépends d’autres – les travailleurs dans la tradition communiste. La solution à ces injustices passaient – toujours dans la même tradition – par une modification du cadre juridique de cette production : la fameuse « appropriation des moyens de production » capables, aux yeux des révolutionnaires du passé, de capter enfin la « plus-value » et la redistribuer équitablement. Mais dans tout ce dispositif, il n’y avait aucune remise en cause du système de production lui-même : il restait le meilleur moyen d’assurer la prospérité des humains et devait au contraire être poussé beaucoup plus loin. La corne d’abondance n’était pas mise en question8.

Tout change s’il s’agit, non pas de maintenir ou d’accélérer la production pour avoir plus à redistribuer et le faire plus équitablement, mais d’assurer le maintien des conditions de subsistance de tous les participants nécessaires à l’habitabilité des humains. C’est là où le décalage et l’amplification sont de même nature qu’entre biopolitique un et deux : les humains et leur prospérité sont bien le but visé, mais la prise en compte des conditions de cette prospérité sont complètement différentes – et la définition des humains aussi. Dans le premier cas se construit la scène des conflits juridiques entre propriétaires et prolétaires – pour parler comme jadis – mais les deux partagent l’appétit pour le même système de production ; dans le deuxième cas se construit une scène – qui est en train de se dessiner – entre une multitude d’usages de la terre et du travail autour de conflits existentiels sur la définition de ce qu’est la prospérité et ce que sont les humains.

Un employé qui manifeste pour le développement du Triangle de Gonesse et la création d’un supermarché géant qui lui assurerait un travail à proximité n’est pas aligné sur les intérêts de ses voisins de la même classe sociale qui manifestent contre l’artificialisation du même lieu et pour sa transformation en perma-culture de pointe qui leur assureraient un travail rémunérateur. Le conflit de classes géosociales décale les fronts des conflits de classes sociales.

Mais, pour le moment, ces décalages ne font pas l’objet d’un enregistrement systématique et détaillé – d’un classement permettant d’aligner des groupes suffisamment nombreux pour agir. Dans le cas précité, on se contentera d’opposer les employés avec « les écolos ou les bobos » comme s’il y avait une sérieuse question « économique » opposée à une superficielle question « écologique ». Or c’est l’inverse : la question capitale en termes d’habitabilité – et donc de « santé » à long terme des humains – est bel et bien de savoir combien d’hectares de sol on maintient en capacité d’assurer la subsistance des humains et de ceux dont ils dépendent pour vivre. Le petit salaire distribué pour un temps par un investisseur chinois dans le supermarché géant ne pèse pas du même poids que le maintien des conditions d’engendrement d’un pullulement de vivants en Île-de-France. Sauf qu’il n’y a pas de métrique commune pour mesurer le poids relatif des intérêts de ces deux militants également engagés, l’un dans un conflit de classe, l’autre dans un conflit de classe géosociale.

Or, pour imaginer de construire ces métriques qui permettraient de peser les intérêts contradictoires des différents acteurs et donc de modifier ce qu’on appelle les « rapports de force », il n’y a pas d’autre solution que de passer par une étape de description – ou plus exactement d’auto-description – seule à même de situer les citoyens dans les conditions matérielles de dépendance et de subsistance dont ils dépendent9. C’est ce travail d’auto-description qui leur permet d’atterrir en passant d’une version maintenant abstraite de la classe uniquement sociale – quelle est ma place dans le système de production ? – à la classe géosociale – comment engendrer les conditions d’habitabilité permettant de subsister durablement ? Il ne s’agit évidemment plus de conquête pour mettre la main sur la plus-value, mais de conquête non moins révolutionnaire pour mettre la main sur le surplus de subsistance10 capté jusqu’ici par ceux qui occupent la terre et stérilisent les conditions d’engendrement que les autres s’efforcent de sauver. La marche est si grande entre les deux que seules les ressources des arts vivants permettent aux citoyens de passer des réflexes conditionnés de la politique fantôme – on adresse verticalement à un État qui n’existe pas des plaintes qui viennent de notre propre incapacité à nous relier latéralement les uns aux autres – à la tâche devenue étonnamment difficile de prendre conscience de leurs attachements matériels concrets à long terme. La question de « la conscience de classe » qui a beaucoup occupé les années 1960 redevient d’actualité, mais c’est l’émergence d’une conscience de classe géosociale qui pourrait aujourd’hui servir de boussole.

  • 1. Une première version de cette note a été rédigée à la demande de Maylis Dupont que je remercie.
  • 2. Céline Pessis, Sezin Topçu et Christophe Bonneuil (sous la dir. de), Une autre histoire des « Trente Glorieuses ». Modernisation, contestations et pollutions dans la France d’après-guerre, Paris, La Découverte, 2013.
  • 3. Rawi Abdelal, Capital Rules: The Construction of Global Finance, Cambridge, Harvard University Press, 2007 ; Adam Tooze, Crashed: How a Decade of Financial Crises Changed the World, New York, Viking, 2018.
  • 4. Tim Lenton, Sébastien Dutreuil et Bruno Latour, “Life on Earth is hard to spot”, The Anthropocene Review(2020) et Bruno Latour & Peter Weibel (sous la dir. de), Critical Zones: The Science and Politics of Landing on Earth, Cambridge (MA), MIT Press, 2020.
  • 5. C’est le point essentiel de John Dewey à qui j’emprunte cette description : John Dewey, Le public et ses problèmes, trad. de l’anglais et préfacé par Joëlle Zask, Gallimard, coll. « Folio », 2010.
  • 6. Bruno Latour, « Les nouveaux cahiers de doléance. À la recherche de l’hétéronomie politique », Esprit, mars 2019.
  • 7. Walter Lippmann, Le public fantôme, trad. par Laurence Décréau, avec une introduction de Bruno Latour, Paris, Demopolis, 2008.
  • 8. Pierre Charbonnier, Abondance et liberté. Une histoire environnementale des idées politiques, Paris, La Découverte, 2020, en particulier les chapitres sur Marx et Polanyi.
  • 9. Ce que nous essayons de faire, à très petite échelle, dans le consortium « Où atterrir ? », c’est de mesurer la distance entre ces deux formes de classement et de repérage des intérêts.
  • 10. Nikolaj Schultz, « Geo-Social Classes » in Krogh, Marianne (ed.), Connectedness : An Incomplete Encyclopedia of the Anthropocene, København, Strandberg Publishing, 2020.

 

Bruno Latour, après une agrégation de philosophie, s’est formé à l’anthropologie en Côte d’Ivoire. Il a longtemps enseigné dans des écoles d’ingénieur, le CNAM d’abord, puis l’Ecole des Mines où il avait rejoint le Centre de sociologie de l’innovation en 1982. De 2006 à 2017 il a été professeur à Sciences Po Paris dont il a dirigé la recherche de 2007 à 2012. Il a enseigné dans de nombreuses universités à l’étranger. Il est professeur émérite associé au médialab de Sciences Po. Il continue d’enseigner dans le programme expérimental arts et politiques (SPEAP) de Sciences Po. Depuis janvier 2018 il est également fellow au Zentrum fur Media Kuntz de Karlsruhe où il a fait déjà trois expositions et professeur à temps partiel à la Horschule für Gestaltung (Hfg) aussi à Karlsruhe. Il prépare avec Martin Guinard deux expositions Zones Critiques, l’une à ZKM en mai 2020 et l’autre en Octobre 2020 pour la Biennale de Taipeh. Il a écrit et édité une vingtaine d’ouvrages. Il est membre de plusieurs académies étrangères, a reçu de nombreux doctorats honoris causa et a reçu en 2013 le Prix Holberg pour l’ensemble de son oeuvre. Il est chevalier de la Légion d’honneur et officier de l’Ordre du mérite. 

APESA – Cellule d’écoute et de soutien psychologique pour les chefs d’entreprise

Une cellule d’écoute et de soutien psychologique a été mise en place pour les chefs d’entreprise fragilisés en cette période de crise économique et sanitaire sous la coordination du ministère de l’Economie.

Ils peuvent ainsi trouver une écoute en composant le numéro vert 0 805 65 50 50.

Cette cellule est ouverte tous les jours, de 8 heures à 20 heures.

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Le Chemin du Yoga, page créée en mars 2020

Cours excellents proposés par Isabelle Morin-Larbey. Elle vient également de démarrer une nouvelle saison. Vous trouverez les séances sur le site suivant : ici.

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Pratiquer le yoga chez soi, avec des podcasts 🧘‍♂️

Nous vous proposons une série de séances de yoga audio « Le chemin du yoga« . 
Ecoutez ci-dessous le prélude à ce « chemin », pour vous plonger dans l’univers du yoga, puis passez à la pratique, avec la saison 1 « Le temps de l’ancrage », en cinq épisodes de séances progressives et les postures en dessins en format pdf.
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Congres de la SFAP 2020, du 1er au 3 septembre 2020

Présentation du congrès de la SFAP

Le congrès national de la SFAP est l’un des temps forts de l’association. Pendant 3 jours, plus de 2.500 personnes (professionnels de santé, bénévoles, pouvoirs publics, usagers du système de soins…) se retrouvent pour réfléchir et débattre des soins palliatifs et de l’accompagnement.

Accueilli chaque année dans une ville différente, le congrès permet de sensibiliser les élus et politiques locaux aux problématiques des soins palliatifs, favorisant ainsi leur diffusion sur l’ensemble du territoire.

L’organisation du congrès de la SFAP est portée par un groupe scientifique et un groupe d’organisation.

Le groupe scientifique se charge de l’élaboration du contenu scientifique du congrès de l’appel à communication jusqu’au jour du congrès en lien étroit avec la SFAP et le conseil scientifique de la SFAP.
Le groupe d’organisation s’occupe du programme social du congrès pour rendre ce congrès attractif aussi bien par son contenu que par toutes les innovations et interactivités proposées aux temps de pause et en soirée.

Le congrès de la SFAP c’est :

  •     Des plénières et semi-plénières
  •     Des dizaines d’atelier en parallèle
  •     Plus d’une centaine d’intervenants

 

NB : dates modifiées –> du 1er au 3 septembre 2020

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5th International Conference on Research in gestalt-therapy

09/24 – 09/26/2021 in Hamburg, Germany

„GESTALT FOR FUTURE – CREATING A NETWORK FOR RESEARCH“

The future of Gestalt therapy is uncertain. Scientific recognition, recognition as a psychotherapeutic method, integration into the state health care system: questions that are answered differently in countries across the world. What is missing in order to give Gestalt therapy the place it deserves in the field of psychotherapy is, among other things, research on the effectiveness of Gestalt therapy. Especially in Germany, research on Gestalt Therapy is not very pronounced due to a lack of university connections.
This conference aims to promote and bring together international research on Gestalt therapy.

«Face au confinement, nos objets familiers peuvent être un soutien et un réconfort» par François Cheng

TRIBUNE – Ce long confinement, qui pèse à beaucoup, est aussi l’occasion de réapprendre la valeur des choses qui nous entourent, raconte l’écrivain François Cheng.

Original publié le 27 avril 2020, ici.


François Cheng est un écrivain de l’Académie française. Dernier ouvrage paru: «Enfin le royaume. Quatrains» (Gallimard, coll. Blanche, 2018).


François Cheng

Sauf chez les plus doués d’entre nous, d’une façon générale, nos postures et nos comportements ; notre manière d’être, sont empreints de gaucherie et de maladresse ; il y manque trop de la grâce pour que nous soyons à même d’entrer en résonance avec l’invisible Souffle rythmique qui anime l’univers vivant.

Le mot confinement contient l’adverbe finement. Le confinement pourrait donc signifier «être ensemble finement», voire «vivre ensemble finement». Inutile de consulter un dictionnaire: qui dit finement veut dire penser ou faire des choses avec finesse. Quelles sont les choses qu’on peut et doit faire avec plus de finesse? Notre réponse: mais tout! Nous n’oublions pas que nous sommes venus au monde en parfait ignorant et que nous avons dû apprendre les usages terrestres à partir de zéro. À commencer par apprendre à nous tenir debout, puis à avancer pas à pas vers l’espace qui s’ouvre devant nous.

Nous sommes en quelque sorte d’éternels apprentis, d’éternels amateurs. Il y a toujours lieu d’améliorer notre approche de la vie, avec plus de lucidité et de finesse.

Le confinement obligatoire nous en donne l’occasion. D’abord, dans notre rapport avec les choses qui nous entourent.

Il fut un temps où l’humanité était plus humble, plus patiente. Elle chérissait les choses qui étaient à son service. Elle en connaissait le prix, éprouvait à leur égard de la gratitude. Il s’établissait entre les humains et les choses un lien de sympathie, pour ne pas dire de connivence. On gardait les choses le plus longtemps possible, même quand elles étaient rongées d’usure. On rapiéçait les chaussettes, on ravaudait les chemises, on réparait les porcelaines fêlées, on entretenait avec vénération les meubles légués par les aïeux. Ainsi traitées, les choses prenaient un aspect personnel, revêtaient un coloris intime.

Mais depuis une ou deux générations, nous assistons à l’avènement du jetable. Du coup, nous n’entretenons plus le même rapport avec les choses. Les traitant de haut, nous ne leur portons ni attachement ni affection. Elles sont usées par nous, dans l’indifférence. Arrive le moment où elles se montrent moins efficaces, nous les fourrons sans ménagement dans le sac-poubelle. Hop là, bon débarras ! Ni vu, ni connu. Tout cela ne nous éduque pas dans le sens de l’attention du respect, encore moins de la douceur et de l’harmonie. Il arrive bien souvent qu’inconsciemment, aux heures de nos désoeuvrements, nous nous agacions de la présence des choses, parce qu’elles nous renvoient l’image de nos propres désarrois. Le confinement est l’occasion de réapprendre la valeur des choses qui nous entourent. Celles-ci, nous le savons, ont une âme, même un bout de ruban, même une épingle. Elles ont acquis une âme, pour avoir été les témoins de notre vie. Elles conservent précieusement nos souvenirs, que nous avons relégués aux oubliettes. Elles peuvent nous être d’un soutien secourable si nous consentons à en faire des interlocuteurs valables. Elles sont là, pour nous rappeler que la vie n’est pas forcément un gâchis total. Elles sont là pour nous appeler à la fidélité. Après notre rapport avec les choses, venons-en à celui, plus complexe, que nous entretenons avec les êtres.

Le confinement crée des conditions pour vivre en compagnie des êtres qui nous sont chers, nuit et jour, sans une seconde de séparation. Au lieu de nous en réjouir, nous voilà paniqués. Jusqu’ici en effet, nous n’avons pas conçu la vie ainsi ; chacun a ses occupations, jouit des possibilités d’évasion. On découvre, effarés, qu’un tête-à-tête permanent est un casse-tête, que trop de promiscuité tue la vraie intimité. On en vient à avoir la nostalgie d’une certaine distanciation. Or, justement, en même temps que le confinement, on nous recommande de garder une « distance sociale », et si possible de ne pas se toucher. Cette situation, apparemment contradictoire, nous incite à une réflexion plus fine.

Dans notre société, les sentiments d’affection s’expriment par un ensemble de paroles et de gestes très démonstratifs, une effusion ignorant les barrières. On s’adore, on s’embrasse, on baigne sans répit dans une mare de sentimentalité. C’est certes tout ce qu’il y a de positif.
Sauf qu’en vase clos, pour peu que survienne un accroc, ces mêmes paroles et gestes, prononcées, effectués machinalement, ou devenus trop envahissants, étouffants, dégénèrent en chamailleries, quand ce n’est pas en violence.

Me revient alors en mémoire l’injonction de Confucius qui prônait dans les relations humaines, le « li », terme qu’on peut traduire par « le rituel du respect mutuel », un rituel fondé sur le principe de la distance juste.
Selon le sage, seul ce principe permet de rendre durable l’attachement le plus profond. À partir de ce principe d’ailleurs, ses disciples conseillaient d’introduire dans le lien conjugal une forme d’amour courtois où chaque conjoint traite l’autre en hôte d’honneur.

Les circonstances actuelles, pleines de paradoxe, me poussent ici à rappeler ce que Confucius avait proposé, il y a 2 500 ans ; mais je mesure parfaitement ce qu’il peut y avoir d’inconcevable pour les gens d’aujourd’hui.

Après le rapport avec les choses et les êtres, comment ne pas aborder enfin le rapport avec soi-même.

Dans le confinement, le sentiment qui domine chez chacun est la peur de se trouver seul à seul avec son ombre.
Inévitablement, nous pensons à notre cher Pascal qui déplore que l’homme ne sache pas demeurer dans une chambre ; en proie au divertissement, il cherche à se fuir pour ne pas dévisager le destin, le sien.

Entre quatre murs où rien d’inespéré ne peut advenir, quel mortel ennui ! Pourtant, la chambre peut contenir plus de présence et de richesse qu’on imagine. Il y a la mémoire de notre passé chargé d’orages, de remords, mais également de moment de félicité, il y a le présent à méditer et à métamorphoser, un présent bouleversé cette fois-ci par les actes héroïques des soignants et de tous ceux qui aident ; par les SMS reçus, qui donnent lieu à un authentique partage dans l’épreuve ; il y a le futur à préparer, un futur ouvert qui ne sera plus comme avant.

À ce point de réflexion, l’idée me vient d’évoquer un épisode dans la vie de Jakob Böhme, le grand mystique du XVIIe siècle.

Un après-midi de solitude dans son sombre logis, il voit un rayon de lumière qui entre par la fenêtre et qui s’attarde sur un ustensile en étain. L’humble objet renvoie des reflets irisés.

Soudain, il est ému jusqu’aux larmes et, empli de gratitude, il tombe à genoux. Un matérialiste pur et dur viendrait nous expliquer doctement que tout cela relève de la loi physique, qu’il n’y a vraiment pas de quoi s’émouvoir là-dessus. Mais Böhme voit autre chose, il voit qu’au sein de l’éternité, en ce coin perdu de l’immense univers apparemment muet et indifférent, un instant de miracle a lieu, ce rayon de lumière qui vient iriser l’après-midi terrestre où un humain anonyme, poussière d’entre les poussières, a pu capter la scène et, avec son oeil ouvert et son coeur battant, être submergé par l’émotion.

Qui peut expliquer cet insondable mystère ? Il n’y a peut-être rien à expliquer. Il y a la vie qui est là, miraculeusement là, à recevoir comme un don inouï. Chacun dans sa chambre, à sa manière unique, doit se tenir prêt à accueillir le rayon de vie qui se donne là, comme un ange annonciateur, comme un hôte d’honneur.

FRANÇOIS CHENG