» De l’urgence… de ralentir « 

Article paru dans Cercle Psy de 2017, remis en ligne compte tenu de l’actualité.

 

Par Audrey Minart,

Difficile de freiner dans une société toujours plus obsédée par la vitesse… Mais ne risquons-nous pas de passer à côté de l’essentiel en remplissant nos agendas à outrance ?

images.jpegSuis-je devenu complètement fou ? Alors que la file serpente en direction de la borne de contrôle des billets, je mets de côté mon journal et commence à réfléchir. Ma vie entière s’est transformée en gymkhana sans merci consistant à remplir chacune de mes heures un peu plus chaque jour. Je suis un grippe-sou armé d’un chronomètre, vivant dans l’obsession de récupérer la moindre parcelle de temps, une minute ici, quelques secondes là. Et je ne suis pas le seul. » Journaliste canadien, et aujourd’hui porte-parole du mouvement « slow ». Carl Honoré (1) a pris conscience au début des années 2000 de son mode de vie accéléré, dans un monde lui aussi lancé à pleine vitesse… De l’économie mangeuse de ressources, et même du « turbo-capitalisme » qui pousse des individus de plus en plus jeunes au surmenage, jusqu’à la vie de famille « gérée » parfois à coups de post-it sur le frigo, en passant par la course aux informations, le gavage aux médias grande vitesse, qui font toujours plus saturer nos capacités cognitives… Nous risquons de perdre de vue ce que vivre réellement, signifie. Et que ne rien faire est aussi vivre.

« C’est comme si nous étions arrivés à la fin d’un cycle hyper-productiviste », observe Catherine Aimelet-Perissol (2), médecin et psychothérapeute. « Nous avons atteint, semblerait-il, la limite que peut supporter notre cerveau en termes de stress, de pression et d’exigence d’efficacité, dans cette course en avant désespérée, comme si nous avions à chaque fois à échapper à quelque chose… Cette surexigence et ce désir de surpuissance peuvent aboutir à des drames. Et ce phénomène est en lien immédiat avec la pression du temps, et notre façon de le vivre. »

Retour au corps et aux émotions

Et si l’extrême vitesse dans laquelle nous vivons, jamais suffisante, visait à nous faire oublier nos limites corporelles, notre vulnérabilité, pour mieux viser un idéal illusoire ? « En effet. Il est pourtant nécessaire de prendre le temps de rentrer en rapport avec la réalité corporelle et structurelle qui est la nôtre. » Quelle réalité ? Le corps et ses limites donc, et aussi l’autre, ses singularités et son émotivité, mais encore ce qui nous environne… « Il s’agit de pouvoir, non pas simplement apprécier, mais rentrer directement en rapport, en contact, ce qui nécessite un espace… et un temps. » Difficile de le prendre cependant, car la course commence dès l’école… « Et tout le monde subit le rythme des exigences des autres. Ce souci d’efficacité et de résultat prive chacun d’un rapport sain à sa propre existence, à son propre corps qui, par définition, a un rythme : respiratoire, cardiaque, digestif… Il y a en outre, depuis des années, une sorte de surévaluation des phénomènes psychiques : l’esprit est censé diriger le corps, comme par magie, mais nous en voyons la limite… Les pathologies sont en nombre croissant. »

Pour lutter contre cette course infernale, la psychothérapeute invite donc, en premier lieu, à rentrer de nouveau en rapport avec son corps. « Se recentrer, reporter son attention au corps… Et au corps, tel qu’il est. Et ce n’est pas toujours évident… L’objectif est de sentir que son corps est vivant. » La méditation, notamment, peut y aider.

Mais ce que vise avant tout la psychothérapeute c’est, grâce à ce retour au corps, le retour aux émotions. « Dans la vie de tous les jours, se sentir touché, que ce soit par la peur, la colère, la tristesse, c’est aussi une façon de se reconnecter à son propre corps. Pouvoir reconnaître que nous sommes déstabilisés, agités, etc., et que c’est ça que le corps vit au moment où il le vit, sans chercher à le rejeter, c’est déjà une façon de ralentir dans sa vie, de se rendre compte que son corps est vivant, et qu’il est en rapport avec ce qui se joue autour. » Et qu’il faut lui laisser le temps « d’éponger ces chocs ».

« Rien faire »

« Ce que je conseille souvent à mes patients, c’est : faire rien, dans une situation qu’ils ont l’habitude de vouloir gérer. » Certains ne manqueront pas de sauter au plafond. « Et pourtant, c’est une façon de s’accorder une expérience tout à fait nouvelle, et qui peut aider à se réconcilier avec le fait d’être juste là, un être vivant, posé sur son canapé. Ne rien faire nous met plus facilement en relation avec le chant des oiseaux, le bruit de la ville ou de la campagne. En somme, cela permet le ralentissement, et de découvrir la richesse de ce qui nous entoure. » Parfois aussi de notre propre corps : crispation au niveau des trapèzes ? Mal de dos ? Ventre noué ? Allez, une pause.

Et pour ceux qui se sentiraient pris d’une angoisse terrible à l’idée de ne rien faire (parfois) du jour au lendemain, Catherine Aimelet-Perissol conseille des activités comme, sans surprise, le Tai Chi ou le Chi Qong, des pratiques qui se réalisent sur un rythme très lent.

« Un autre exercice qui peut paraître simple c’est d’écouter. L’autre, ses enfants, son conjoint… Parce qu’arrêter de parler, c’est être dans un état d’ouverture. Ce n’est pas forcément chercher quelque chose à répondre, ce qui peut soulager d’ailleurs, tout en nous mettant en interaction avec autrui. » Autre « activité », en solitaire cette fois-ci : prendre le temps d’observer les idées qui passent… « Il ne s’agit pas de ne rien faire, mais d’observer simplement la nature des pensées qui sont les siennes. » Dernier exercice : prendre un objet, un stylo par exemple, le regarder, s’exercer à penser sans parole, ni mots, ni langage… Et dès que celui-ci revient, poser l’objet, attendre, le reprendre, recommencer. « Il faut s’exercer à l’observer tel qu’il est, avec nos yeux qui voient la réalité de l’objet, pas les yeux de l’esprit.N’être en rapport qu’avec l’objet permet d’entraîner son attention, et même d’augmenter sa durée. » Ce qui favorise, aussi, le ralentissement. « On entre alors dans la réalité telle qu’elle est, sans avoir à en faire quelque chose. Sans être dans l’anticipation constante. »

On recommandera peut-être, notamment aux plus hyperactifs, une autre activité : la marche. À lire l’anthropologue et sociologue David le Breton (3), l’un de ses plus grands promoteurs, c’est tout aussi efficace. « La marche ne se joue pas seulement dans l’espace, le temps également est mobilisé. Ce n’est plus la durée du quotidien scandée par les tâches du jour et les habitudes, mais en temps qui s’étire, flâne, se détache de l’horloge. Cheminement dans un temps intérieur, retour à l’enfance ou à des moments de l’existence propices à un retour sur soi, remémoration qui égrène au fil de la route des images d’une vie, la marche sollicite une suspension heureuse du temps, une disponibilité à se livrer à des improvisations selon les événements du parcours. Le marcheur est le seul maître de son temps. » À défaut d’être maître du temps. •

NOTES

1. Éloge de la lenteur. Et si vous ralentissiez ?, Poche Marabout, 2013.
2. Auteure d’Émotion, quand c’est plus fort que moi, Leduc.s, 2017. Voir aussi http://www.logique-émotionnelle.com
3. Marcher. Éloge des chemins et de la lenteur, Métailié, 2012.

Pina Bausch’s ‘Kontakthof’ en libre visionnage

Via DanseAujourd’hui, plaisir de vous partager l’accès à cette oeuvre.

 

En partage « Kontakthof » de PINA BAUSCH en intégral. Durée 2h26. Prenez le temps ! Cette pièce fait partie des chefs d’oeuvre d’art vivant du XXème siècle. (danseaujourd’hui) 

 

Philippina Bausch, alias Pina Bausch, née en 1940 et décédée en 2009, est une danseuse et chorégraphe allemande. Fondatrice de la compagnie Tanztheater Wuppertal, elle est considérée come l’une des principales figures de la danse contemporaine et du style danse-théâtre.

Kontakthof est une succession de petites scènes sans lien apparent, mais reliées indirectement par le thème de la pièce : l’histoire d’un contact, du lien que peut créer une rencontre. Ce sont des hommes et des femmes et tout ce que représente l’union de ces deux sexes (séduction, violence, attirance, manipulation, sexualité, etc.). Ils marchent, ils courent, ils dansent, et se touchent.

Kontakthof est une pièce importante du répertoire de Pina Bausch. Elle est utilisée comme base du documentaire Les rêves dansants, sur les pas de Pina Bausch qui retrace les répétitions de la version pour adolescents.

La pièce participe au rayonnement international de la troupe de Pina Bausch et au développement de la danse-théâtre. Kontakthof a été jouée par le Tanztheater Wuppertal dans le monde entier – Japon, Amérique du sud, Europe, Amérique du Nord, Moscou et Taipei – pendant plus de vingt ans : de 1978 à 2001. La version pour seniors a été jouée pendant dix ans, de 2000 à 2010, dans toute l’Europe. Les adolescents ont fait une tournée française en 2009. (source : wikipedia)

Le Coronavirus expliqué aux enfants

Par Solène Ekizian, collègue psychologue clinicienne en périnatalité, Marseille. Posté le 16 

 

Pour les jeunes enfants et les bébés, il est tout à fait possible (et même fortement recommandé !) de leur verbaliser les choses en employant des mots simples et à leur portée. Nul doute qu’ils ressentent nos incertitudes d’adultes et que cela les rend eux-mêmes incertains. Ce sont des conseils que vous pouvez également, bien sûr, transmettre aux parents de vos petits patients.

Pour les enfants un peu plus grand en âge de le comprendre, voici un support qui pourra sans doute vous être très utile – dans la vie professionnelle comme dans la vie personnelle d’ailleurs. N’hésitez pas à partager ce support !

 

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Bande-dessinée créée par Marguerite de Livron, psychomotricienne, illustrations d’elle-même, texte de Paul de Livron.

Page Facebook « Les dessins de Marge »

«Chers cousins français», par Cristina Comencini

J’aimerais vous partager chaque jour ?, chaque semaine ?, à chaque élan ?, …  – qui sait, nous verrons – un bout de ce qui me touche, me soutient, m’aide à penser, à respirer.

Lettre ouverte : Coronavirus : «Chers cousins français», par Cristina Comencini,

La romancière romaine, qui publie «Quatre amours» mercredi, raconte le quotidien dans un pays en 1299701-cristina-comencinijpgquarantaine.

Chers cousins français,

Si on arrive à survivre, le problème, en Italie, sera de comprendre si les couples, avec ou sans enfants, les femmes et les hommes seuls, résisteront à l’enfermement dans leur maison, s’ils réussiront à rester ensemble, à jouir encore de la compagnie réciproque ou de la solitude choisie, après une convivance forcée et ininterrompue d’un mois entier. Le décret du gouvernement dit que nous pouvons sortir pour faire une promenade, mais seulement avec ceux qui vivent déjà avec nous, pas d’amis ou d’amies, pas même de visites à des parents qui vivent dans d’autres maisons. Seule la famille proche, ou personne si nous sommes seuls. Pas de cinémas, pas de théâtres, pas de concerts, musées, restaurants, bureaux, écoles, universités. Seul un membre de la famille peut aller faire les courses. Devant les supermarchés, il y a des queues silencieuses de gens portant le masque, chaque personne doit être à 1 mètre de distance d’une autre, qui attend la sortie de quelqu’un pour pouvoir entrer à son tour. Même chose devant les pharmacies. Dans la rue, on fait un écart quand on croise un autre passant.

Beaucoup d’entre nous ont pensé au Décaméron de Boccace. Vers l’an 1350, fuyant la peste, un groupe de jeunes, sept femmes et trois hommes, se réfugient hors les murs de Florence, et, pour passer le temps, se racontent des nouvelles, substituent un monde imaginé au monde réel, en train de s’écrouler. D’autres relisent la Peste d’Albert Camus ou les pages des Fiancés d’Alessandro Manzoni qui décrivent une autre épidémie de peste, celle de 1630, au cours de laquelle tous les nobles qui pouvaient le faire fuyaient Milan, comme cela s’est passé ces jours-ci, dès que la ville a été classée «zone rouge». Comme si on pouvait fuir sans apporter les dégâts dans les lieux où l’on se réfugie, ou en considérant que le sort des autres nous est indifférent.

Les journalistes écrivent qu’il ne faut pas nous plaindre et nous rappellent ce qu’ont subi nos parents durant la guerre. D’autres accusent les jeunes de ne pas respecter les règles parce qu’ils sortent le samedi soir, n’ont pas peur, sont jeunes et pensent que les vieux sont les seuls qui tomberont malades. Un acteur italien d’un certain âge leur a demandé s’il était juste de faire mourir tous les grands-pères en même temps. On voudrait qu’un poète vînt à la maison pour nous raconter des histoires, et amuser nos enfants. Jamais Internet n’a été aussi important. Les tchats en ligne entre amies, sœurs, membres de la famille, sont très fréquentés. Dans les jours qui ont précédé la fermeture de tout, on s’échangeait des milliers de gifs et d’images amusantes sur le virus, des vidéos désopilantes tirées de vieux films. A présent l’atmosphère est plus lourde, nous restons dans le silence – avec l’ordre intimé par le gouvernement : ne bougez pas ! Ça a l’air facile. Dans l’un des posts drôles qui circulent, on lit : «Ça n’arrive pas tous les jours de sauver l’Italie en restant en pyjama.» On rit – mais jaune.

Est arrivé le moment de la vérité, pour les couples qui ne se supportent pas, pour ceux qui disent s’aimer, ceux qui vivent ensemble depuis une vie entière, ceux qui s’aiment depuis peu de temps, ceux qui ont choisi de vivre seuls par goût de la liberté ou parce qu’ils n’avaient pas d’autre choix, pour les enfants qui n’ont plus école, pour les jeunes qui se désirent mais ne peuvent pas se rencontrer… Nous sommes tous appelés à nous inventer une nouvelle vie, à nous sentir proches même si nous sommes éloignés, à régler nos comptes avec un sentiment que nous évitons à tout prix : l’ennui. Et la lenteur aussi, le silence, les heures vides – ou pleines des cris des enfants enfermés à la maison. Nous avons en face de nous la vie que nous nous sommes choisie, ou que le sort nous a donnée, notre «foyer» – non celui de la maladie mais celui que nous avons construit au cours des années. Je nommerais cela une épreuve de vérité. Ces jours-ci, ce qui gagne, c’est aussi la vie virtuelle, étant donné que nous ne pouvons pas nous toucher. Les films à la télé, les séries, Netflix, Amazon, Google… Nous passons encore plus d’heures devant nos ordinateurs, ou la tête penchée sur nos portables.

Mais de temps en temps, on sature, on n’en peut plus de ça, on lève la tête et on découvre plein de choses. Le fils qu’on pensait être encore un enfant est devenu un jeune homme, et on ne s’en était pas aperçu ; il nous dit, en souriant : «Maintenant, t’es bien obligée de rester avec nous, hein ?» On fait frénétiquement le ménage dans les maisons, on nettoie le frigo, on met en ordre les livres – puis on fait une pause, et on remarque que dans la cour le cerisier est en fleurs, on reste une demi-heure à le regarder et on a l’impression qu’on ne l’avait jamais vu. On envoie de façon compulsive des messages pour ne pas se sentir seul, et un coup de fil peut durer une demi-heure, comme lorsqu’on était jeunes et que les temps n’étaient pas ceux d’aujourd’hui, qu’on faisait l’amour au téléphone. Il arrive aussi qu’une amie te dise : «Peut-être demain on peut faire une promenade ensemble, en se tenant à distance, qu’est-ce que tu en penses ?» Et l’idée te fait venir un frisson de plaisir interdit. Nous sommes en train de vivre de façon différente des moments de notre vie de toujours, et elle nous paraît nouvelle parce qu’elle est la même mais renversée : les objets, les personnes sont devenus visibles, et l’habitude s’est dissipée, l’«habitude abêtissante, comme l’appelle Proust, qui cache à peu près tout l’univers» (1).

Chers cousins, je souhaite de tout cœur que tout ça ne vous arrive pas, ou, si ça devait arriver, que ce soit une expérience à ne pas oublier. Demain, lorsque la porte de la maison se rouvrira, que nous courrons à la rencontre du temps rapide, des fragments de choses et de personnes seulement effleurées, et que les rêves, l’art, seront la seule et unique partie renversée de notre vie, souvenons-nous qu’une autre couche peut recouvrir les jours et les révéler dans le bien comme dans le mal – une fois surmontés le vide, l’ennui et la peur.

(1) En français dans le texte.

Le nouveau roman de Cristina Comencini, Quatre amours, traduit par Dominique Vittoz, éditions Stock.

Traduit de l’italien par Robert Maggiori.

1er Colloque « Le temps de la psychanalyse » : écouter… les surprises de l’inconscient.

1er Colloque « Le temps de la psychanalyse » : écouter… les surprises de l’inconscient.

L’événement aura lieu à la Maison de la Chimie de Paris, le 28 mars 2020.

Argument :

Ecouter…

Du fond de sa chambre obscure, un enfant supplie : « Maman, parle-moi ; j’ai peur parce qu’il fait si noir. » La mère : « Pourquoi, puisque tu ne peux pas me voir ? » « Ça ne fait rien, répondit l’enfant, du moment que quelqu’un parle, il fait clair. »

Clair, est-ce si sûr ? La psychanalyse à la fois confirme et infirme ce mot d’enfant. La parole est le propre de l’homme et sur cette expérience fondatrice d’humanité repose tout l’espoir de la cure analytique. La psychanalyse est une talking cure, faisant porter sur la parole toute la charge du traitement psychique. L’un parle, l’autre écoute et, comme dans la chambre obscure, ils ne se voient pas. Si le psychanalyste se refuse à l’échange ordinaire de la conversation, c’est dans l’espoir d’accorder aux mots de l’interprétation le pouvoir d’être entendus.

Le temps de la psychanalyse : les surprises de l’inconscient !

Il ne suffit évidemment pas que les deux protagonistes soient face-à-face pour que tout devienne clair. En institution ou en pratique privée, la psychanalyse est le référent de psychothérapies dont le patient (un enfant, un adolescent, une famille, un malade somatique, un état-limite, un psychotique…) correspond parfois fort peu au portrait du « névrosé loyal?». Mais c’est toujours entre la parole et son écoute que se situe l’espoir thérapeutique. La parole est l’aubaine de l’inconscient, cet intrus qui débarque par surprise là où on ne l’attendait pas. Ce peut être un lapsus, un sens déplacé, une étrange discordance des temps… « J’aurais pas aimé avoir la mère que j’ai eue ! » L’inconscient est un malin génie, son irruption est d’abord une mauvaise surprise, mais parce qu’elle confronte chacun à sa plus intime vérité, elle porte aussi la promesse d’un changement possible.

Ce premier colloque du Temps de la psychanalyse en se donnant comme thème : Écouter… Les surprises de l’inconscient, se veut un retour aux fondements de l’expérience.

Colloque organisé par : Jacques André, Alain Braconnier, Catherine Chabert, Patrick Guyomard, Denys Ribas, Dominique Scarfone et la revue Le Carnet/Psy

 

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Interview avec JB Pontalis (2013)

Plaisir de partager cet article paru en 2013, qui contient toute la fraîcheur et jeunesse de ce grand monsieur malgré son âge lors de cette interview. Original de l’article ici.

Jean-Bertrand Pontalis : Pas inquiet pour la psychanalyse

Il vient de s’éteindre à l’âge de 89 ans. Jean-Bertrand Pontalis, même s’il s’en défendait, était l’un des papes de la psychanalyse française. Longtemps proche de Jacques Lacan, il s’en est ensuite éloigné pour tracer sa propre route. Retour sur notre dernière rencontre avec cet homme qui fuyait l’esprit de corps, les chapelles, et plaidait pour une vision joyeuse de sa discipline.

Psychologies : Vous avez exercé la psychanalyse pendant plus de quarante ans, mais vous refusez de vous définir comme psychanalyste. Vous écrivez depuis plus de trente ans, mais vous refusez de vous AVT_Jean-Bertrand-Pontalis_1114.jpegdéfinir comme écrivain. Vous publiez des auteurs depuis quarante-quatre ans, mais vous refusez de vous défi nir comme éditeur. Comment peut-on vous définir en un mot ?

Jean-Bertrand Pontalis : Je refuse une des appellations prise seule, mais peut-être pas les trois si elles forment un ensemble. J’exerce ces activités très différentes, mais elles se rejoignent en moi et ne sont pas en contradiction les unes avec les autres. Ce que je n’aime pas, c’est être étiqueté. D’une façon générale, l’idée d’un prédicat, de quelque chose qui vous qualifie, vous fige, ne me plaît pas. Il m’est impossible de me définir en un mot. D’ailleurs, je pense que personne ne le peut. Je suis un être multiple. Comme chacun de nous. Notre identité est toujours multiple, parce que nous sommes le produit des identifications variables qui jalonnent notre existence.

Ça, c’est bien une remarque de psychanalyste…

J.-B.P. : Psychanalyste, c’est une fonction. Pas un être. Ce n’est pas une identité. J’espère par exemple ne pas l’être avec mes proches, ne pas les bombarder d’interprétations plus ou moins sauvages. Et puis, même parfois dans mon cabinet, je ne le suis pas toujours non plus. Quand j’étais psychanalyste débutant, je me demandais ce que je faisais là : de quel droit ? Je dis souvent que se prendre pour un analyste est le commencement de l’imposture. Et si j’ai réussi à le devenir, c’est bien parce que je ne me suis pas pris pour un analyste.

A priori, tout vous destinait à l’exercice de la philosophie : vous avez été l’élève de Jean-Paul Sartre, et été soutenu par le philosophe Maurice Merleau-Ponty ; vous êtes agrégé dans cette discipline et vous l’avez enseignée pendant plusieurs années. Comment et pourquoi l’avez-vous quittée ?

J’ai enseigné la philosophie à Alexandrie, en Égypte, à Nice, puis à Orléans, en hypokhâgne. Un jour, l’une de mes élèves m’a dit : « Vos cours sont bien, mais on a l’impression que vous n’y croyez pas. » Ses paroles m’ont saisi. Je me suis aperçu que, lorsque l’on est professeur, c’est la voix des autres que l’on fait entendre, pas la sienne propre. J’ai voulu me déprendre de ce discours savant, bien agencé, maîtrisé. Si j’avais du goût pour la philosophie, je n’en avais pas la passion. Et, à ce même moment, j’étais fasciné par des camarades qui, pour des raisons névrotiques, avaient commencé une psychanalyse. Je leur demandais en quoi cela consistait. Je leur posais des questions, mais comme ils ne m’en disaient pas grand-chose, forcément, j’ai été attiré, curieux d’aller explorer ce domaine inconnu, non cerné, difficilement transmissible, indéfinissable. Je me disais que, dans ce lieu, l’usage de la parole devait être différent.

Comment êtes-vous venu concrètement à la psychanalyse ?

C’était en 1953. Je me suis présenté à la Société psychanalytique de Paris et j’ai pu entreprendre ce que l’on appelle une analyse didactique, c’est-à-dire une psychanalyse de formation permettant de devenir éventuellement analyste. Je pense que j’ai été admis parce que, à l’époque, c’était surtout des médecins, des psychiatres qui se pointaient : mes interlocuteurs ont dû être séduits par l’idée qu’un jeune philosophe vienne vers eux. Je n’y connaissais vraiment pas grand-chose : j’avais juste lu deux ou trois livres de Freud. C’était d’abord la curiosité intellectuelle qui m’animait et, bien sûr, il n’a pas fallu longtemps pour qu’il s’agisse d’autre chose. Disons qu’au début de mon analyse je me considérais comme « normal » et puis, très vite, je me suis rendu compte que les choses n’étaient pas si simples que cela.

C’est-à-dire ?

J’étais tellement naïf avant de commencer. Je pensais qu’il fallait avoir des souvenirs d’enfance très précoces et je me souviens avoir dit à un ami : « Mais je ne me rappelle pas de moi, nourrisson. » Très vite, j’ai découvert qu’il ne s’agissait pas du tout de cela. J’ai fait connaissance avec ma propre névrose. J’étais pris dans une histoire d’amour compliquée, souvent douloureuse. J’ai dû embêter mon analyste avec cela pendant des séances et des séances. C’est tellement banal, ces souffrances d’aimer et de ne pas être aimé comme on le voudrait. Au début, j’avais tendance à incriminer les autres : c’est à cause d’« elle », à cause de maman, à cause de mon éducation, du milieu social auquel j’appartiens. Puis, grâce aux séances, je me suis aperçu que j’étais partie prenante dans mes plaintes : j’ai réalisé que les raisons de ma souffrance n’étaient pas extérieures à moi-même.

Qu’est-ce que cela a changé dans votre vie ?

D’abord, j’ai pu me détacher de cet amour tumultueux, ce qui m’a rendu une certaine liberté. Mais je n’ai pas découvert « ma » vérité. On ne découvre pas « sa » vérité. Il n’y a pas d’illumination : « Voilà ce que je suis vraiment. » C’est un chemin, un dévoilement progressif, centimètre par centimètre, de vérité. Les effets ne sont pas immédiats. Mais la psychanalyse nous libère de nos entraves. Elle nous apprend à nous déprendre de nous-même, à nous déporter hors de nous en parlant à un autre que nous : le psychanalyste est quelqu’un qui m’est totalement étranger, qui ne vient pas du même milieu, qui n’a pas les mêmes fantasmes que moi. Il n’est pas un miroir. Il n’est pas neutre. Il éprouve lui aussi des choses qui vont le faire bouger. Et, dans la relation, il va me permettre d’accéder à ma propre altérité, à ce qu’il y a d’autre en moi, d’obscur et d’inconscient. Il va m’aider à renoncer à ce qui me cerne. Car la vie est une succession de libérations : de l’emprise familiale, de notre milieu d’origine, de la passion qui nous aliène, de nos maîtres aussi. J’ai toujours cherché à libérer mes patients de leurs contraintes, et je les ai vus modifier leur vie et se remettre en mouvement.

D’où vous est venue cette envie de « libérer » ?

De mon envie de me libérer moi-même. Pour moi, c’était important parce que j’évoluais dans un milieu très bourgeois, assez clos sur lui-même. Je me suis longtemps senti enfermé, isolé dans un huis clos familial. J’ai perdu mon père à 9 ans et, tout à coup, je me suis retrouvé seul. Parce qu’avec mon père nous avions une alliance. Il y avait lui et moi d’un côté, mon frère et ma mère de l’autre. Toute mon histoire vient de là, de ce pacte secret noué avec lui en opposition à l’autre, passé entre mon frère et ma mère. J’ai dû me sentir très abandonné, même si ma mère n’était pas une mauvaise mère. Sur les photos postérieures à la mort de mon père, j’ai l’air d’un enfant triste. Enfin, en tout cas, l’idée d’avoir été solitaire, incompris, n’ayant personne à qui parler ou qui pouvait m’entendre m’a longtemps tenu compagnie.

Comment vous êtes-vous construit après cette disparition paternelle ?

Comme j’ai pu. L’expérience du lycée a été une libération. Avant, au Cours Hattemer, un établissement parisien très « élitiste », j’étais un élève médiocre. Dès que je suis sorti de mon milieu bourgeois, où j’étais si mal, je suis devenu un très bon élève. Je n’étais plus le « semi-débile ». Mon père pouvait être fi er de moi, me disais-je. Quoi qu’il en soit, j’ai gardé de mon enfance une profonde méfi ance des « milieux ». Je fuis le milieu psychanalytique, le milieu littéraire, l’exclusivité de la « communauté », ce « nous et les autres ». Le « nous » ne me plaît pas. Je n’aime pas non plus l’idée que quelqu’un puisse se sentir m’appartenir. Je n’aime pas dire « ma » femme, par exemple. Mais je suis lié à celle que j’aime.

Ce refus des cloisonnements, vous l’avez appliqué dans votre vie professionnelle en envisageant de devenir médecin…

Oui. J’aurais rêvé être médecin, médecin généraliste. En plus, j’avais même commencé les études nécessaires, mais c’était un projet un peu fou : j’étais déjà professeur de philosophie, à l’époque. Et comme j’avais suivi un cursus littéraire au lycée, j’étais absolument nul en matières scientifi ques. Jacques Lacan m’avait pourtant poussé à suivre cette voie. Il se disait que si je devenais médecin, je pourrais l’aider à diff user plus largement ses idées dans ce milieu, je pense. Mais je n’étais pas capable d’y arriver.

Qu’est-ce qui vous attirait dans la médecine ?

Le corps. La relation avec le corps. Palper ! Alors, bien sûr, on peut dire que les psychanalystes palpent la psyché humaine. Mais ce qui m’intéressait particulièrement c’était la pédiatrie : découvrir sans recours possible aux mots ce qui ne va pas! Un bébé ne dit rien. Il ne peut pas indiquer où il a mal. Aller vers l’inconnu, être seul à essayer de trouver l’origine du malaise, travailler sans l’écran de l’adulte qui, souvent, veut dresser lui-même son propre diagnostic.

Le Livre noir de la psychanalyse, le dernier essai de Michel Onfray… La psychanalyse est très attaquée, et beaucoup lui opposent d’autres thérapies. Qu’en pensez-vous ?

Je refuse de me prononcer contre les thérapies comportementales et cognitives, parce que je ne les connais pas dans le détail. Et, après tout, pourquoi pas ? S’il y en a à qui cela fait de l’effet, tant mieux pour eux. Quant aux critiques de la psychanalyse, elles ne m’inquiètent pas beaucoup. Je ne sais pas quel sera l’avenir proche ou lointain de la pratique, mais je vois de jeunes collègues qui ont la même passion que moi à leur âge et qui sont en face de cas plus difficiles que ceux auxquels j’étais confronté il y a quarante ans : des psychotiques, des troubles graves de l’identité…

Pourquoi ces cas sont-ils plus difficiles ?

La population a pas mal changé. Il y a moins de névroses symptomatiques qu’avant, facilement repérables et bien défi nies, comme la névrose obsessionnelle ou la grande hystérie. De plus en plus de gens arrivent en analyse avec des demandes puissantes, mais vagues dans la formulation. Ils souffrent d’un mal-être diffus, flou, que l’on ne peut pas pointer précisément. Mais cela ne préjuge pas de l’amélioration de leur état. Au contraire. Les structures « classiques », phobiques, obsessionnelles et hystériques, peuvent être très diffi ciles à modifier, alors qu’une identité peu assurée, une tendance au retrait, une extrême instabilité dans les relations amoureuses ou amicales peuvent parfois évoluer plus facilement. C’est passionnant.

Vous avez pourtant fermé votre cabinet en juillet dernier…

C’est effectivement très stimulant, la perspective de « cogiter éperdument », comme a pu dire Lacan – qui, pour ce qui est de « cogiter », était un maître ! Mais si, pendant quarante ans, ma pratique m’a nourri intellectuellement et effectivement, en ceci qu’elle suscitait à la fois des idées et des émotions inattendues, elle ne me donnait plus beaucoup à penser ces derniers temps. Je ressentais une certaine lassitude. « À mes patients qui me payent pour m’apprendre quelque chose », écrivait le pédiatre et psychanalyste britannique Donald W. Winnicott. Il y a eu un temps où ils faisaient de l’effet en moi. Dernièrement, ce n’était plus le cas, en dehors du cabinet. Enfin, il se trouve aussi et surtout que j’arrive à un âge avancé. Depuis des années, je ne voulais plus recevoir de nouveaux patients par peur de ne pas pouvoir les suivre jusqu’au bout. Je faisais surtout des face-à-face et des « supervisions » de jeunes psychanalystes. La mémoire qui flanche, l’assoupissement dans le fauteuil, l’ennui qui s’installe, j’ai souhaité épargner tout cela à mes patients et à moi-même.

 

« Le développement (im)personnel, Le succès d’une imposture » par Julia de Funès, sept. 2019

Un doux et bon moment de saveur, qui démarre par cette introduction :

« Du déodorant dont la publicité garantit une fraîcheur sans nuage à l’ambiance familiale et champêtre d’une lessive, en passant par la voiture véhiculant une osmose sans cri ni vomi, les écrans affichent un bonheur perpétuel, une euphorie conformiste. Les psychologies positives n’en finissent pas de vanter avec une sympathie solaire, mêlée d’une sottise satisfaite, l’empire de la sérénité, noyant tous les poissons de la négativité et des passions tristes. Les réseaux sociaux débitent des packs de niaiseries confucéennes en série, dans une phraséologie infantile truffée de clichés démagogiques. Les entreprises se lancent dans des marathonades de bien-être, plus stéréotypées les unes que les autres. Il n’y a plus de « malaise dans la civilisation », l’épanouissement personnel est devenu le nouvel « opium du peuple ». L’homme n’est plus « un loup pour l’homme », mais un chaton. Le développement personnel et sa horde de desservants épanouis ont évincé Hegel et Freud. Nous devons nager dans une harmonie radieuse. La béatitude est sur pilotage automatique. Nous voilà propulsés dans la « pensée positive », qui positive plus qu’elle ne pense. C’est le non-esprit du temps. (…) »

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Le développement (im)personnel
Le succès d’une imposture
Julia de Funès
Collection: 
Date de parution:
18/09/2019

 

 

 

 

 

 

 

 

34ème journée nationale de Psychothérapie Institutionnelle « QUE DEVIENNENT CES METIERS DITS IMPOSSIBLES ? »

Argument :  » Qu’il s’agisse des soins psychiques, de l’éducation ou du travail social, nos métiers connaissent un ébranlement sans précédent. Les formations ne sont plus assurées et, quand elles le sont, c’est loin de la pratique, de l’immersion, du compagnonnage. Tout ce qui fait le prix de ces métiers ‘’impossibles’’ (Freud) parce qu’ils sont humains et où l’on n’est jamais sûr d’avoir atteint un résultat indiscutablement positif, c’est l’apprentissage, dans le long terme, de la disponibilité, de l’accueil et de la rencontre. Le peu de cas que l’on fait de cette culture institutionnelle dans nos formations revient à la cantonner dédaigneusement à l’éthique et à la déontologie. Quand elle n’est pas renvoyée à un passé révolu et destinée à être supplantée par des pratiques plus modernes (« Il faut s’adapter ! »). Nous tenterons donc de repérer ce qui nous dérange ou nous irrite dans notre quotidien institutionnel, dans l’avalanche des procédures et de tout ce qui nous éloigne toujours plus de l’accueil, de la rencontre, et de la pratique des collectifs (clubs, constellations). 

Le soin psychique, la psychiatrie publique, l’éducation spécialisée, l’enseignement ordinaire ou spécialisé, le travail social dans toutes ses dimensions, notamment familiales, sont bouleversés à la fois par les politiques successives et par la crise de désinstitutionnalisation qui traverse la société depuis 30 ans. Aussi convient-il de ne pas séparer notre propre souffrance au travail de celle éprouvée par les personnes que nous accueillons et où parfois nous les plongeons nous-mêmes en raison de contraintes qui organisent ou désorganisent notre travail et que nous désapprouvons.

Nous appelons donc à croiser les regards que porte chacun sur sa pratique, ses acquis, ses difficultés, mais aussi ces moments où affleure, comme par surprise, la dimension du sens qui nous donne envie d’aller plus loin. « 

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