« La Gestalt, le corps pour allié » in La Croix, 8 août 2018

Élodie Maurot , le 08/08/2018 à 6h00

Méthode de psychothérapie, la Gestalt-thérapie propose un travail sur soi qui prend appui sur le corps. Reportage à Rennes, lors d’un stage mêlant danse et exploration personnelle.

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Delphine Lebourgeois est une artiste et illustratrice française installée a Londres. Elle travaille pour la presse et expose ses travaux à travers le monde. Ses collages puisent dans des references stylistiques variées, de Botticelli aux comics, ou les symboles et la poésie se répondent. / Delphine Lebourgeois pour La Croix

Une musique s’élève, lente et puissante. Au sol, quinze corps sont allongés, immobiles. Petit à petit, délicatement, ils se mettent à bouger, à s’étirer, à se déployer, puis à se redresser, comme appelés vers le ciel. Ils restent quelques instants dans cet acmé, puis décroissent, se replient, se recroquevillent, avant de reposer au sol, immobiles…

Célestine Masquelier-Demulier, danseuse professionnelle et Gestalt-thérapeute, a proposé cet exercice dansé, figurant une « fleur qui croît et décroît », avec une ambition précise. « Je vous propose de nous mettre en mouvement par la danse, pour faire surgir du nouveau dans nos vies », a-t-elle expliqué aux participants de ce stage de deux jours, proposé par l’école Gestalt Plus, à Rennes. En jalons, elle a déposé deux citations de chorégraphes : « Pina Bausch disait ”Dansez, dansez, sinon nous sommes perdus !”, et Susan Buirge : “Faites attention à ce que vous dansez, car ce que vous dansez vous le devenez…”. » Une manière d’indiquer que la danse est une chose sérieuse. Et un medium précieux dans la connaissance et le déploiement de soi.

L’attention à la dimension corporelle est au cœur de la Gestalt-thérapie, née dans la seconde moitié du XXe siècle. Son nom vient de l’allemand Gestalt, signifiant « forme » ou « figure ». « La Gestalt-thérapie s’occupe de la thérapie de la Gestalt, c’est-à-dire qu’elle donne du soin à la “forme” ; elle vise la mise en mouvement des formes figées pour fluidifier l’échange entre l’organisme et l’environnement », résume Chantal Masquelier-Savatier, psychologue, Gestalt-thérapeute et formatrice (1).

Fille dissidente de la psychanalyse, cette méthode se distingue par l’importance qu’elle accorde au « contact » : contact entre l’individu et les autres, entre l’organisme et son environnement, entre le « moi » et le « non-moi ». Ses fondateurs, Fritz Perls, Laura Perls et Paul Goodman ont défini le contact comme le « toucher touchant quelque chose » et l’ont placé au cœur de leur vision de l’humain et de sa croissance. « Tout organisme est en relation avec un environnement et aucun organisme ne subsiste sans échange », rappelle Chantal Masquelier-Savatier. Le contact peut être ouvert, aisé, créatif, mais il peut aussi se révéler résistant, difficile, source d’angoisses… Le travail thérapeutique vise alors à le rendre plus conscient et plus fluide.

Avec cet arrière-plan théorique, la danse apparaît comme une voie intéressante pour explorer le contact. « La thérapie est aussi un art. Elle relève davantage du domaine des arts que de celui des sciences », a écrit Laura Perls. La danse permet d’être dans « l’ici et maintenant », autre notion chère à la Gestalt. Elle oblige à s’exposer et à être regardé, à ajuster l’amplitude de ses mouvements, fait prendre conscience de sa capacité – et de ses limites – à toucher et à être touché. Elle demande d’être attentif à l’autre et à soi dans son rapport à l’autre.

Au cours du stage, elle fait aussi surgir des émotions, parfois puissantes. De la tristesse ou de la joie, qui dessinent sourires ou larmes sur les visages, lors d’un exercice où chacun est invité à chorégraphier un épisode important de sa vie devant un partenaire. Elle suscite une jubilation et une légèreté presque enfantines dans les temps de « co-création » improvisée. Une douce gravité toujours…

La présence du groupe permet aussi de sonder la confiance envers autrui, comme dans cet exercice dansé où les danseurs se laissent tomber, à tour de rôle, en sollicitant juste auparavant l’aide du collectif par un appel. Tout le groupe se rassemble alors pour empêcher la chute et soulever le danseur à bout de bras… « La Gestalt cherche à équilibrer le pôle intellectuel, le pôle corporel et le pôle affectif, à leur accorder autant de place, alors que nos habitudes privilégient plutôt l’intellect », souligne Célestine Masquelier.

Entre les moments dansés, les mots trouvent leur place. Celui qui le souhaite peut évoquer une difficulté de sa vie personnelle, sollicitant l’attention et l’aide de la thérapeute et du groupe. Ce week-end-là, les situations de vie partagées sont particulièrement douloureuses : viol, inceste, violence d’un père, rivalité avec une mère, sentiment d’être rejeté…

Particularité de la Gestalt, la thérapeute s’investit dans cet accompagnement : elle partage ce qu’elle ressent, dialogue, propose une reformulation, parfois un exercice physique « pour initier par le mouvement une transformation intérieure ». Une fois cet échange refermé, les membres du groupe peuvent proposer des « feed-backs », qui ne sont pas des conseils, mais le partage d’un ressenti, d’une réaction. « On parle de soi et on ne prétend pas savoir à la place de l’autre », rappelle la formatrice.

En Gestalt-thérapie, le travail en groupe est considéré comme un accélérateur. « Le groupe est une caisse de résonance, il permet souvent de travailler plus vite que dans une thérapie individuelle où il est plus facile d’esquiver », estime Célestine Masquelier-Demulier.

Au fil du week-end, la confiance que se témoignent les participants frappe. Elle questionne aussi par son caractère très affectif. « Certains découvrent avec la Gestalt qu’il est permis de se prendre dans les bras, de pleurer, que l’on peut être écouté quand on parle… Pour certains, c’est révolutionnaire », décrypte la formatrice.

La parole sur soi est libre, parfois un peu abondante, comme en excès après avoir été longtemps retenue. « Il peut y avoir une sensibilité légèrement hystérisante qui pousse à être démonstratif quand on commence un travail, mais c’est une étape et pas la fin de l’histoire »,analyse la thérapeute, qui glisse : « Le travail intérieur le plus important n’est pas toujours le plus démonstratif »…

Élodie Maurot
article original : ici

« Pour ressentir qq chose d’agréable, tapez 2 »

 

Article original ici : Le Comptoir

Pour ressentir quelque chose d’agréable, tapez 2

 

L’extension de l’univers virtuel dans notre chère réalité pousse petit à petit l’humanité à se concentrer sur un seul de ses sens : la vue. Le toucher, le goût, l’odeur autant de choses difficiles à partager sur les réseaux sociaux. Tout n’est alors jugé que dans le seul prisme de ce qui reflète la lumière. L’apparence et la superficialité peuvent ainsi régner en maître.

Difficile en effet de retrouver dans le quotidien urbain des expériences sensorielles agréables si ce n’est celles liées à la vue, et encore, dans l’angle uniquement numérique. La pollution rend l’odeur des villes odieuses. La malbouffe et les sandwichs pris sur le pouce ne nous régalent pas. Le bruit des voitures et des rames de métro devient notre seul horizon auditif. Et le toucher, ce grand absent, est réduit à une simple fonction utilitaire : celle du contact avec un écran plat, froid et rigide. Même la vue hors écrans se limite désormais au gris, aux dérivés noirs et aux pauvres arbres ternes encadrés au sol entre quatre lames de béton.

« C’est le concept même de l’hyperréalité de Baudrillard : finir par croire que la fiction que l’on se raconte est en fait la réalité. »

La surcompensation et le basculement dans l’hyperréalité

Alors pour ne pas déprimer, lorsqu’on veut retrouver du “sens”, on surcompense. On écoute de la musique forte avec des écouteurs hors de prix. On s’endort sur des vidéos d’ASMR. On mange gras, salé, sucré, épicé. On s’achète un chat pour caresser quelque chose d’agréable. On court dans les parcs pour attraper un peu d’air pur, quand on ne s’infeste pas de parfum hors de prix et pourtant intolérable.

Et ce trop, ce tout, finit par devenir la normalité, suivant le même mouvement qui désigne le porno comme une nouvelle norme. Une débauche vulgaire de sensations mal organisées et totalement virtuelles. Sans y prendre garde, cette nouvelle réalité intronise pourtant du factice. C’est le concept même de l’hyperréalité de Baudrillard : finir par croire que la fiction que l’on se raconte est en fait la réalité.

Il suffit pourtant de prendre un peu de repos dans une campagne reculée, de s’asseoir seul en dessous d’un arbre, de rester là, simplement, à écouter, sentir, respirer, pour renouer avec ce qu’est vraiment le tissu du monde.

Et puis subir le retour à la ville. Monter dans une voiture aux odeurs de plastiques infectes. Conduire sur une route cernée par les zones industrielles et les immondes nouvelles zones commerciales. Puis viennent les klaxons, le téléphone… On rentre dans son 20m² qui sent encore le repas de la veille.

Alors comme toute personne normalement constituée, on allume son PC, sa tablette, sa radio et on retourne se noyer de virtualité. On va se branler un peu ou se perdre dans Westeros. On s’allume une clope ou un bâton d’encens. On commande des sushis ou une pizza. Bref, on fait tout pour ne pas voir la triste réalité : nous autres, contemporains, habitons des appartements trop étroits dans des villes encombrées, grises, puantes et nocives ou des zones rurales abandonnées, coincées entre des parkings et des champs plein de pesticides.

« Tout ce qui était là et gratuit, sera désormais accaparé et vendu. »

Le pire dans tout ça, c’est que l’on a retiré tout ce qui était naturellement agréable : le parfum des prés et des forêts, l’horizon des collines vertes, de la mer et des montagnes enneigées, les fruits et légumes du jardin avec leur goût si particulier. On a même retiré les belles architectures pour du béton utilitaire. Tout ce qui était là et gratuit, sera désormais accaparé et vendu.

L’horizon quotidien de nos aïeux est contenu dans une Smartbox ; les centres historiques sont devenus des week-ends en amoureux pour citadins. Les légumes du jardin, des produits étiquetés. Le sexe, des livecam sur Pornhub.

En résumé, le marché a réalisé une grande OPA sur le réel pour confisquer toutes les ressources internes gratuites. Si vous voulez vous sentir bien, vous devez payer. Cela explique sans nul doute une partie du mal-être des précaires, incapables de s’offrir un repos de l’esprit et condamnés aux tourments. Comment alors ne pas comprendre les addictions à bas prix, les drogues, l’alcool, le porno, les jeux vidéos, le sport, les fast-food ?

La révolte des sens

Notre subconscient affamé, torturé devient alors source d’angoisse. Des crises, des larmes, des hauts le cœur nous atteignent sans que nous sachions d’où ils proviennent. C’est notre quotidien que nos âmes poètes ne peuvent plus supporter.

La société apprend à tuer ces réactions, à les faire taire à grand coup d’antidépresseurs s’il faut. Ce mal-être intégral n’est pourtant pas notre ennemi. Il est d’une puissance flagrante et nous pousse à bouleverser notre quotidien. Nous devrions l’écouter.

Apprendre à dire non, cela commence petit à petit. Partout, les campagnes se réveillent et les villes aussi. Les citoyens se mobilisent. De plus en plus de citadins investissent les terroirs oubliés et les paysans comme les citoyens n’attendent plus des solutions verticales pour s’unir entre eux, à l’exemple des Amap. Récemment, les riverains et les zadistes ont ainsi obtenu gain de cause contre un nouvel étalage de goudron et de béton à Notre-Dame-des-Landes.

Ne plus accepter la laideur, ne plus accepter l’asservissement, ne plus accepter la marche d’un monde devenant hideux. Les ressources pour cette résistance ne sont pas dans la fortune, dans les idées, dans la colère, ni même dans nos tripes mais dans nos sens qui crient famine.

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