« Gère tes émotions – quelle implication pour quels soins ? », 6è rencontres soignantes en psychiatrie, novembre 2020, Paris

Un sujet d’actualité permanente pour les professionnels qui accompagnent de l’humain.

« Gère tes émotions ! » : quelle implication pour quels soins ?

A l’hôpital, et singulièrement en psychiatrie, les soignants doivent « gérer leurs émotions » et s’engager « ni trop, ni trop peu » dans la relation thérapeutique. Cette injonction suggère qu’il serait périlleux et non professionnel de s’impliquer. Pourtant les capacités émotionnelles du soignant sont essentielles dans la relation thérapeutique.

En psychiatrie il faut souvent résister et tenir bon face à l’intensité des troubles émotionnels de certains patients, et s’il existe des émotions agréables à partager d’autres percutent les soignants. Souffrance, peur, colère, culpabilité, tristesse peuvent générer des contre-attitudes parfois délétères et impacter les décisions. Comment différencier émotions, affects et sentiments ? Quelle est leur fonction ? Comment reconnaître ces éprouvés et faire en sorte qu’ils ne nuisent pas à la relation, au soin, au patient et au soignant lui-même ?

Les émotions se déclinent en une infinité de nuances qu’il faut accepter d’abord de découvrir en soi. Quelle alliance nouer avec un soignant qui verrouille ses affects ou à l’inverse absorbe les émotions des patients comme une éponge ? Que peut-il faire de ses ressentis et que lui apprennent-ils ? Comment partager ce travail émotionnel ?

En psychiatrie, différentes approches permettent de penser l’implication du soignant, parmi elles le développement de son intelligence émotionnelle. Comment améliorer cette capacité à identifier ses propres émotions, à les exprimer de manière adaptée et à les utiliser au mieux ? Comment moduler ses émotions en fonction de chaque situation ? Quels dispositifs peuvent favoriser l’élaboration collective des émotions ?

Informations et inscriptions : https://rencontressoignantesenpsychiatrie.fr

 » De l’urgence… de ralentir « 

Article paru dans Cercle Psy de 2017, remis en ligne compte tenu de l’actualité.

 

Par Audrey Minart,

Difficile de freiner dans une société toujours plus obsédée par la vitesse… Mais ne risquons-nous pas de passer à côté de l’essentiel en remplissant nos agendas à outrance ?

images.jpegSuis-je devenu complètement fou ? Alors que la file serpente en direction de la borne de contrôle des billets, je mets de côté mon journal et commence à réfléchir. Ma vie entière s’est transformée en gymkhana sans merci consistant à remplir chacune de mes heures un peu plus chaque jour. Je suis un grippe-sou armé d’un chronomètre, vivant dans l’obsession de récupérer la moindre parcelle de temps, une minute ici, quelques secondes là. Et je ne suis pas le seul. » Journaliste canadien, et aujourd’hui porte-parole du mouvement « slow ». Carl Honoré (1) a pris conscience au début des années 2000 de son mode de vie accéléré, dans un monde lui aussi lancé à pleine vitesse… De l’économie mangeuse de ressources, et même du « turbo-capitalisme » qui pousse des individus de plus en plus jeunes au surmenage, jusqu’à la vie de famille « gérée » parfois à coups de post-it sur le frigo, en passant par la course aux informations, le gavage aux médias grande vitesse, qui font toujours plus saturer nos capacités cognitives… Nous risquons de perdre de vue ce que vivre réellement, signifie. Et que ne rien faire est aussi vivre.

« C’est comme si nous étions arrivés à la fin d’un cycle hyper-productiviste », observe Catherine Aimelet-Perissol (2), médecin et psychothérapeute. « Nous avons atteint, semblerait-il, la limite que peut supporter notre cerveau en termes de stress, de pression et d’exigence d’efficacité, dans cette course en avant désespérée, comme si nous avions à chaque fois à échapper à quelque chose… Cette surexigence et ce désir de surpuissance peuvent aboutir à des drames. Et ce phénomène est en lien immédiat avec la pression du temps, et notre façon de le vivre. »

Retour au corps et aux émotions

Et si l’extrême vitesse dans laquelle nous vivons, jamais suffisante, visait à nous faire oublier nos limites corporelles, notre vulnérabilité, pour mieux viser un idéal illusoire ? « En effet. Il est pourtant nécessaire de prendre le temps de rentrer en rapport avec la réalité corporelle et structurelle qui est la nôtre. » Quelle réalité ? Le corps et ses limites donc, et aussi l’autre, ses singularités et son émotivité, mais encore ce qui nous environne… « Il s’agit de pouvoir, non pas simplement apprécier, mais rentrer directement en rapport, en contact, ce qui nécessite un espace… et un temps. » Difficile de le prendre cependant, car la course commence dès l’école… « Et tout le monde subit le rythme des exigences des autres. Ce souci d’efficacité et de résultat prive chacun d’un rapport sain à sa propre existence, à son propre corps qui, par définition, a un rythme : respiratoire, cardiaque, digestif… Il y a en outre, depuis des années, une sorte de surévaluation des phénomènes psychiques : l’esprit est censé diriger le corps, comme par magie, mais nous en voyons la limite… Les pathologies sont en nombre croissant. »

Pour lutter contre cette course infernale, la psychothérapeute invite donc, en premier lieu, à rentrer de nouveau en rapport avec son corps. « Se recentrer, reporter son attention au corps… Et au corps, tel qu’il est. Et ce n’est pas toujours évident… L’objectif est de sentir que son corps est vivant. » La méditation, notamment, peut y aider.

Mais ce que vise avant tout la psychothérapeute c’est, grâce à ce retour au corps, le retour aux émotions. « Dans la vie de tous les jours, se sentir touché, que ce soit par la peur, la colère, la tristesse, c’est aussi une façon de se reconnecter à son propre corps. Pouvoir reconnaître que nous sommes déstabilisés, agités, etc., et que c’est ça que le corps vit au moment où il le vit, sans chercher à le rejeter, c’est déjà une façon de ralentir dans sa vie, de se rendre compte que son corps est vivant, et qu’il est en rapport avec ce qui se joue autour. » Et qu’il faut lui laisser le temps « d’éponger ces chocs ».

« Rien faire »

« Ce que je conseille souvent à mes patients, c’est : faire rien, dans une situation qu’ils ont l’habitude de vouloir gérer. » Certains ne manqueront pas de sauter au plafond. « Et pourtant, c’est une façon de s’accorder une expérience tout à fait nouvelle, et qui peut aider à se réconcilier avec le fait d’être juste là, un être vivant, posé sur son canapé. Ne rien faire nous met plus facilement en relation avec le chant des oiseaux, le bruit de la ville ou de la campagne. En somme, cela permet le ralentissement, et de découvrir la richesse de ce qui nous entoure. » Parfois aussi de notre propre corps : crispation au niveau des trapèzes ? Mal de dos ? Ventre noué ? Allez, une pause.

Et pour ceux qui se sentiraient pris d’une angoisse terrible à l’idée de ne rien faire (parfois) du jour au lendemain, Catherine Aimelet-Perissol conseille des activités comme, sans surprise, le Tai Chi ou le Chi Qong, des pratiques qui se réalisent sur un rythme très lent.

« Un autre exercice qui peut paraître simple c’est d’écouter. L’autre, ses enfants, son conjoint… Parce qu’arrêter de parler, c’est être dans un état d’ouverture. Ce n’est pas forcément chercher quelque chose à répondre, ce qui peut soulager d’ailleurs, tout en nous mettant en interaction avec autrui. » Autre « activité », en solitaire cette fois-ci : prendre le temps d’observer les idées qui passent… « Il ne s’agit pas de ne rien faire, mais d’observer simplement la nature des pensées qui sont les siennes. » Dernier exercice : prendre un objet, un stylo par exemple, le regarder, s’exercer à penser sans parole, ni mots, ni langage… Et dès que celui-ci revient, poser l’objet, attendre, le reprendre, recommencer. « Il faut s’exercer à l’observer tel qu’il est, avec nos yeux qui voient la réalité de l’objet, pas les yeux de l’esprit.N’être en rapport qu’avec l’objet permet d’entraîner son attention, et même d’augmenter sa durée. » Ce qui favorise, aussi, le ralentissement. « On entre alors dans la réalité telle qu’elle est, sans avoir à en faire quelque chose. Sans être dans l’anticipation constante. »

On recommandera peut-être, notamment aux plus hyperactifs, une autre activité : la marche. À lire l’anthropologue et sociologue David le Breton (3), l’un de ses plus grands promoteurs, c’est tout aussi efficace. « La marche ne se joue pas seulement dans l’espace, le temps également est mobilisé. Ce n’est plus la durée du quotidien scandée par les tâches du jour et les habitudes, mais en temps qui s’étire, flâne, se détache de l’horloge. Cheminement dans un temps intérieur, retour à l’enfance ou à des moments de l’existence propices à un retour sur soi, remémoration qui égrène au fil de la route des images d’une vie, la marche sollicite une suspension heureuse du temps, une disponibilité à se livrer à des improvisations selon les événements du parcours. Le marcheur est le seul maître de son temps. » À défaut d’être maître du temps. •

NOTES

1. Éloge de la lenteur. Et si vous ralentissiez ?, Poche Marabout, 2013.
2. Auteure d’Émotion, quand c’est plus fort que moi, Leduc.s, 2017. Voir aussi http://www.logique-émotionnelle.com
3. Marcher. Éloge des chemins et de la lenteur, Métailié, 2012.

Interview. Tiffany Watt Smith: «Reléguer les émotions et leur attribuer des stéréotypes est une forme de contrôle social»

Un article intéressant et comportant suffisamment d’aspérités pour ne pas nous retrouver dans les relents de la gentillesse et bienveillancerie « à la mode ».

Par Paloma Soria Brown, 

La colère, la crainte, la peur, l’excitation… dans son «Dictionnaire des émotions», l’historienne revalorise politiquement la part émotionnelle de l’être humain, qui est tout aussi fondamentale que la raison.

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Tiffany Watt Smith, historienne de la culture et chargée de recherche au Centre d’histoire des émotions de l’université Queen Mary à Londres

«A noir, E blanc, I rouge, U vert»… Pour révéler les correspondances entre sons et couleurs, aller de la sensation au sentiment, Rimbaud en 1871 invente son propre lexique, composé de Voyelles, et déjà il étire la vie intérieure : tons plus vifs, sons plus nets, émotions plus intenses. Deux siècles et demi plus tard, l’auteure britannique Tiffany Watt Smith, historienne de la culture et chargée de recherche au Centre d’histoire des émotions de l’université Queen Mary à Londres, ouvre d’autres possibles encore. Son Dictionnaire des émotions, ou comment cultiver son intelligence émotionnelle (éd. Zulma, 2019), se feuillette avec plaisir pour ses anecdotes historiques, son tour du monde émotionnel, mais surtout sa revalorisation de ce pan de l’expérience humaine souvent vécu dans l’ombre de l’injonction à la rationalité, du poids de la religion ou des stéréotypes de genre. «A» comme «Amae», en japonais, le fait de se sentir vivifié par l’amour d’un être cher que l’on sait acquis. «B» comme «Basorexie», l’envie soudaine d’embrasser quelqu’un. Ou «C» comme «Compersion», ce plaisir déroutant que l’on peut ressentir quand on sait que la personne que l’on aime en désire une autre, un amour par procuration en quelque sorte. En 154 entrées, Tiffany Watt Smith démontre que l’infinie complexité de nos expériences intérieures appelle une nécessaire nuance, que connaître ses émotions passe forcément par les nommer, et que dans l’acte de dénomination se niche une puissance émancipatrice, la puissance du ressenti.

Pourquoi est-il parfois difficile de nommer ce que l’on ressent ?

La difficulté réside dans le fait que, d’une part, nos sensations sont généralement mouvantes et assez vagues. Nous pouvons avoir la même réaction physique pour plusieurs émotions très différentes. Quand nous sommes en colère et quand nous sommes excités, par exemple, notre corps ressent les mêmes effets : le cœur bat plus vite, nous transpirons, nous nous sentons nerveux. D’autre part, les mots que nous employons pour qualifier ces expériences dépendent du contexte dans lequel nous nous trouvons, de l’époque à laquelle nous vivons, ou de notre milieu social. J’aime avoir recours à l’exemple de la peur, quand la nuque se raidit. On a tendance, à notre époque, à considérer la peur comme une émotion négative. Pourtant, il arrive que cette peur soit, en fait, une forme d’excitation : vous êtes nerveux parce que vous êtes sur le point de participer à une compétition, par exemple, et c’est effrayant mais stimulant. On pourra alors penser que c’est une sorte de peur positive. D’autres cultures que la nôtre envisagent la peur de nombreuses et différentes façons. Les Pintupi, de l’ouest de l’Australie, parlent ainsi de 15 sortes de peur très diverses.

Peut-on pour autant dire que nos émotions dérivent uniquement de notre environnement ?

Non, ce serait incomplet. De nos jours, la plupart des neuroscientifiques, historiens et anthropologues contemporains s’accordent pour dire qu’il existe une relation circulaire entre culture et biologie, et que les émotions peuvent être façonnées autant par l’une que l’autre. Mais plusieurs explications se sont succédé à travers l’histoire. Avant 1830, les émotions en tant que telles n’existaient pas, on parlait de «passions», d’«accidents de l’âme», de «sentiments moraux»… Et on a longtemps cru que les émotions étaient déclenchées depuis l’extérieur par l’intervention divine. Par exemple, au XIIIe siècle, quand des moines sentaient leur nuque se raidir de la façon que j’ai évoquée, ils pensaient que cette réaction était la manifestation de ce qu’ils appelaient une «peur merveilleuse», due au fait d’être en présence de Dieu. On croyait aussi que rougir était une punition divine : puisque tout le monde pouvait voir sur notre visage que nous avions commis une mauvaise action, cela nous forçait à l’avouer.

A partir de quand s’éloigne-t-on de cette conception religieuse du fonctionnement du corps et des émotions ?

A partir de la Renaissance, avec les débuts de la médecine moderne, on se met à penser les émotions comme des réactions corporelles. Comme dans la théorie des humeurs, qui postule que le corps est composé de quatre substances, le sang, la lymphe, la bile jaune et la bile noire, qui partent du cœur et, en se déplaçant dans le corps, influencent les sentiments. Ici, rougir n’est plus lié à Dieu, c’est la conséquence d’un excès de bile jaune qui enflamme le corps. Donc on progresse, certes, puisqu’on fait le lien entre le corps et les émotions, mais on n’a pas encore identifié le rôle du cerveau. Il faut attendre le XVIIIe siècle quand, grâce à la dissection, on découvre le système nerveux. C’est à cette période que l’on émet l’hypothèse selon laquelle la connexion entre le cerveau et le système nerveux est peut-être responsable des émotions. Enfin, au fil du XIXe siècle, à mesure que l’on analyse la vie humaine de plus en plus scientifiquement, s’installe une représentation un peu plus juste des émotions comme des réactions physiques involontaires.

Quel rôle joue alors Freud, avec la découverte de l’inconscient ?

A la fin du XIXe siècle, les découvertes de Freud qui, rappelons-le, a une formation de neurologue et s’inscrit initialement dans cette vision un peu mécanique du fonctionnement du cerveau permettent de comprendre que les émotions peuvent être réprimées et, plus tard, ressurgir involontairement. Mais on ne parle plus de la vie involontaire du corps, que j’ai mentionnée. Il s’agit plutôt de la vie involontaire de l’esprit. Et plus généralement, ce qui est fascinant dans l’histoire des émotions, c’est que l’on remarque des périodes pendant lesquelles celles-ci font partie des principales préoccupations sociales et intellectuelles, avant de passer au second plan, puis de se placer de nouveau au centre des débats.

Comment les émotions sont-elles perçues dans la société actuelle ?

On assiste à une nouvelle résurgence des émotions depuis les années 90, parce que de nouvelles recherches suggèrent qu’elles sont plus intégrées dans nos activités quotidiennes que ce que nous pensions. Ce qui fait que la croyance en une stricte séparation entre la vie émotionnelle et la vie rationnelle – c’est notamment la vision d’Aristote – se trouve remise en question. Certains scientifiques populaires, comme Daniel Goldman, défendent soudain l’idée qu’il y a de l’émotionnel dans toutes les décisions que nous prenons et que le quotient émotionnel est aussi important que le quotient intellectuel.

Pourquoi cette découverte est-elle si importante ?

Associer les émotions à l’irrationnel, dire qu’on ne peut pas s’y fier parce qu’elles perturbent forcément la prise de décision, c’est à la fois se méprendre sur leur fonctionnement et les reléguer injustement au second plan. Quand je lis le journal au Royaume-Uni, où nous sommes au beau milieu d’une situation politique effroyable, très souvent, le débat porte sur l’idée selon laquelle les gens ont tort de voter avec leurs émotions, ou que les gens qui ont voté en faveur du Brexit l’ont fait par patriotisme absurde, par colère. Mais que dire de l’effusion d’amour des gens qui, comme moi, ont voté contre le Brexit, ceux qui voulaient rester dans l’Union européenne parce qu’ils y sont attachés ? C’est un vote tout aussi émotionnel.

Comment s’explique ce mépris de notre part émotionnelle ?

Le problème est que certaines informations, comme celles qui dérivent des émotions, ont tendance à être rejetées parce qu’elles s’incarnent dans le corps, que l’on perçoit comme moins noble que l’esprit. Or, nous devons reconnaître l’importance des formes corporelles de connaissance, même si celles-ci se situent malheureusement en dehors de la sphère académique traditionnelle. D’autant que si elles semblent parfois frivoles, c’est aussi parce qu’on a historiquement associé les expériences émotionnelles à la sphère féminine. En fait, la reconnaissance du rôle des émotions dans notre vie personnelle, mais aussi dans le discours public, est une idée très politique et très féministe. Cela permet de penser des domaines qui ont été négligés par l’histoire, comme le foyer, la relation entre mère et enfant, ou encore l’amour. On touche à une histoire plus intime, et où les femmes ont davantage la parole et acquièrent un statut.

Cela signifie-t-il que l’on a historiquement dévalorisé le pouvoir des émotions de la même façon qu’on a historiquement exercé une domination sociale sur les femmes ?

En quelque sorte. Le fait de reléguer les émotions au second plan et de leur attribuer certains stéréotypes correspond à une forme de contrôle social. Quand j’ai rédigé ce dictionnaire, je venais d’avoir un bébé et j’étais très intéressée par l’idée que la tendresse que l’on ressent envers les enfants est une émotion féminine, comme si les hommes ne pouvaient pas la ressentir aussi. Nous sommes souvent pris dans ce genre d’attentes sociales, cantonnés dans certains rôles et à certaines émotions selon qui nous sommes. Et la façon dont on définit ce qui est ou non une réaction émotionnelle normale reflète parfois des préjugés profondément ancrés dans la société. Dans les années 60 aux Etats-Unis, par exemple, pendant les vagues de contestation du mouvement des droits civiques, deux chercheurs en médecine de Harvard ont pensé qu’il pourrait être judicieux d’implanter une puce dans le cerveau des émeutiers, principalement de jeunes hommes noirs, qui les calmerait. Comme si leur colère n’était pas liée aux injustices économiques et politiques de l’époque, mais aussi comme s’il existait un droit à infiltrer leurs corps et à les contrôler.

Comment peut-on s’émanciper de ces attentes et ressentir de façon plus libre ?

En mettant des mots sur ces expériences, car cela leur confère un sens. Quand il nous manque un mot pour décrire une émotion, celle-ci peut nous échapper. Il y a eu beaucoup de recherches sur ce que nous appelons la granularité émotionnelle, l’idée que plus nous avons de mots pour décrire spécifiquement ce que nous ressentons, plus nous sommes en mesure de penser nos expériences et d’exprimer une gamme plus large d’émotions. Et ce qui est fascinant, c’est que nous sommes toujours en train d’inventer de nouvelles émotions. Par exemple, le néologisme suédois «flygskam» décrit le fait d’avoir honte de prendre l’avion car cela pollue énormément. Le mot a été repris par divers journaux anglais récemment et quand je l’ai découvert, j’ai pensé : «Mais oui, bien sûr ! Moi aussi, j’ai honte de voler !» Plus tard, je suis tombée sur un article qui posait la question : «Le mot « flygskam » va-t-il nous inciter à prendre moins souvent l’avion ?» C’est merveilleux qu’il existe désormais un concept pour, non seulement, verbaliser cette expérience, mais aussi pour l’influencer.

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