« Une psychanalyse, c’est une prise de risque », dixit Mazarine Pingeot

Mazarine Pingeot répond à quelques questions dans une interview dont vous trouverez la totalité ci-dessous, suite à la publication de son ouvrage « Vivre sans » que j’avais déjà commenté en octobre 2024. Une mise en exergue, toutefois : « Une psychanalyse, c’est une prise de risque. Celle d’aller y voir du côté de ces petits arrangements obscurs avec nous-mêmes qui nous assurent un certain confort mais au prix de la sincérité, d’un rapport authentique aux autres. La psychanalyse déstabilise des équilibres qui nous maintiennent pour aller vers une vérité plus grande. Parfois, nous n’avons pas le choix et il est trop difficile de renoncer à une vie fausse où, par exemple, le désir est mis à distance parce qu’il est jugé trop dangereux. Mais le résultat, c’est une vie pas vécue parce qu’il eût été trop dangereux de la vivre. Ce ne sont pas les exemples qui manquent… C’est normal de construire des défenses, mais la société et des idéologies comme le développement personnel n’ont pas à nous inciter à les ériger. Je considère que c’est une vision assez triste de la vie, de l’être humain.« 

Interview par Hélène Fresnel, publiée le 7 mars 2024 dans Psychologies Magazine, original ici.

Mazarine Mitterrand-Pingeot : « Une psychanalyse, c’est une prise de risque »

Rien ne sert de chercher à vivre comblé : notre besoin de satisfaction est impossible à rassasier. Dans son dernier ouvrage, Vivre sans, Mazarine Mitterrand-Pingeot explique l’importance, les aléas et les vertus du manque qui constitue l’être humain.

Pourquoi vous être intéressée aux questions du manque et du « sans » ?

Mazarine Mitterrand-Pingeot : Je suis toujours intéressée par les signes qui racontent notre époque. Et cela faisait un moment que j’avais été interpellée par cette prolifération de « sans » sur les étiquettes des produits vendus en supermarché : « sans gluten », « sans huile de palme », « sans sulfates »… Même si je comprends évidemment le progrès que cela peut représenter, cela m’a saisie, cette histoire d’arriver à vendre du manque et de l’absence. Qu’est-ce que cela peut bien signifier sur le fond ? me suis-je demandé.

Dans mon travail philosophique, j’aime bien articuler la métaphysique et ses applications concrètes, effeuiller ses différents niveaux pour arriver au noyau. Et il se trouve que mes recherches fondamentales portent plus spécifiquement sur la question de la faille, du trou, du manque chez l’être humain. Il me paraissait intéressant de relier ce sujet à celui très actuel de la profusion du « sans ».

Quelles différences faites-vous entre « sans » et manque ?

M. M. -P. : Le « sans » sous-entend l’absence d’une substance, d’un objet, d’un être… C’est un adverbe auquel il faut adjoindre du « avec » et qui implique une soustraction : il y a quelque chose au départ qui est ensuite enlevé. Le manque, lui, peut être pensé seul. Il peut se suffire à lui-même. L’être humain est manquant par nature : il ne s’engendre pas ; il n’est pas à l’origine de lui-même ; il ne naît pas de lui-même.

Nous venons au monde sans être tout de suite conscients de notre existence. Et en même temps, nous sentons que nous n’existons qu’à partir du moment où nous avons pris conscience de nous-mêmes. Il y a un écart, une faille entre le fait d’être vivant et de se penser comme un être vivant avec un passé, un présent, un futur. Un animal n’est pas fendu en deux comme cela. C’est cette faille qui est le moteur de la vie humaine.

S’il y a faille, cela signifie que nous sommes défaillants ?

M. M. -P. : Oui. On ne se rejoint jamais soi-même, mais ce n’est pas grave : c’est dans cette fêlure que l’on crée et que l’on crée aussi des relations. J’ai un peu le sentiment que c’est comme l’écriture : quand j’écris, j’essaie de rejoindre quelque chose que je ne parviendrai jamais à attraper. Mais en même temps, c’est ce qui fait que je continue. L’écriture suscite le manque. Son pouvoir nous creuse, nous amène à nous questionner. Elle est le miroir de notre condition.

Mais nous vivons aujourd’hui dans une époque qui ne nous incite plus à nous interroger, à interroger le monde qui nous entoure. Elle préfère nous proposer des batteries de réponses avec des objets censés nous combler. Seulement, nous voyons bien que nous ne sommes jamais satisfaits. C’est le principe de la société de consommation : un processus indéfini, un cycle sans fin qui permet de mettre notre manque en attente, ou de nous en divertir, comme dirait Pascal. La logique est parfaite et fonctionne extrêmement bien.

Pourquoi ne sommes-nous jamais satisfaits ?

M. M. -P. : Parce que c’est le propre de l’être humain ! La consommation est une tentative de remplacement du manque d’être qui nous constitue par le manque d’avoir, la possession d’objets. Elle est le fruit d’un glissement pervers : faire croire que le manque fondamental de l’être humain est un manque matériel.

Notre système a bien compris que le meilleur moyen de durer consistait à alimenter le manque par le plein. Il suffirait de se remplir pour en sortir. Mais à travers la promesse du plein, le manque est sans cesse réactivé puisque ce manque, rien ne peut le combler et qu’il est consubstantiel à la nature humaine. C’est un peu ce qui se passe dans les phénomènes d’addictions.

Vous parlez beaucoup de pléonexie.  Qu’est-ce que c’est ?

M. M. -P. : Le désir d’avoir toujours plus. Nous regardons toujours dans l’assiette du voisin et nous en voulons toujours plus. Cette avidité qui nous caractérise, au lieu d’être encadrée, est encouragée. C’est le principe du capitalisme, qui a su en tirer profit. C’est là qu’intervient le politique au sens large : doit-il favoriser le désir d’avoir (principe économique et utilitariste), ou doit-il le réguler ? Les facteurs socio-économiques, historiques jouent évidemment un rôle. Lorsque nous avons plus de mal à finir nos fins de mois, il est normal d’avoir tendance à verser dans la radicalité. Maintenant, d’un point de vue purement philosophique, ma thèse, c’est que nous assistons à un meurtre du symbolique. Autrement dit, tout est devenu littéral, matériel ; il n’y a plus d’élévation, d’affirmation d’idéaux, de nuances, d’échanges. Les rapports deviennent violents parce qu’il n’y a plus de médiation par la parole, par le langage. Je parle d’une vraie parole, pas d’une parole technique où il n’est question que de chiffres et de données, ou d’une parole « tripale » qui joue uniquement sur les émotions – colère, peur.

Le désir d’ empowerment, de devenir la « meilleure version de soi-même » relève-t-il de la pléonexie ?

M. M. -P. : Oui et c’est atroce, cette idée. Elle obéit à l’idéologie matérialiste de la performance. D’abord je ne sais pas ce que c’est que « soi-même ». Soi n’existe pas. Soi n’a pas à être défini par des attentes sociales sur le modèle de l’entreprise. Ensuite, il y a partout, associée à l’empowerment, cette obsession du bonheur. Si nous pouvons être heureux, tant mieux, mais on n’y peut pas grand-chose. En revanche, on peut chercher à être libre, à s’émanciper de ses aliénations. Œuvrer pour son autonomie, s’interroger sur la complexité des choses me paraît beaucoup plus intéressant. On en est venu à considérer que le bonheur est une performance. Pourquoi d’ailleurs le bonheur serait-il une valeur ? C’est une chance d’être heureux, mais en général, on n’y est pas pour grand-chose. Et que fait-on du risque, de la mise en danger ?

Qu’est-ce que vous appelez le risque ?

M. M. -P. : Une psychanalyse, c’est une prise de risque. Celle d’aller y voir du côté de ces petits arrangements obscurs avec nous-mêmes qui nous assurent un certain confort mais au prix de la sincérité, d’un rapport authentique aux autres. La psychanalyse déstabilise des équilibres qui nous maintiennent pour aller vers une vérité plus grande. Parfois, nous n’avons pas le choix et il est trop difficile de renoncer à une vie fausse où, par exemple, le désir est mis à distance parce qu’il est jugé trop dangereux. Mais le résultat, c’est une vie pas vécue parce qu’il eût été trop dangereux de la vivre. Ce ne sont pas les exemples qui manquent… C’est normal de construire des défenses, mais la société et des idéologies comme le développement personnel n’ont pas à nous inciter à les ériger. Je considère que c’est une vision assez triste de la vie, de l’être humain.

Quelle position défendez-vous ?

M. M. -P. : Nous sommes habités par le désir de puissance d’être. Deux grands penseurs en parlent très bien : Hobbes, pour qui les humains cherchent à survivre quel qu’en soit le prix, et puis il y a Spinoza, pour qui déployer sa puissance d’être se fait par la connaissance philosophique et par autrui. La position de Spinoza est séduisante parce que, pour lui, nous sommes un tout, le monde est un tout, mais je n’y adhère pas car il me manque cette idée du manque. Le désir spinoziste s’oppose au point de vue que je défends, celui du désir métaphysique qui se creuse à cause du manque, de la faille qui nous constitue dès la naissance et que nous ne pourrons jamais combler. Nous naissons troués, et ce vide en nous ne pourra jamais être rempli par la connaissance. Mais c’est parce que le vide en nous crée un manque que nous pouvons chercher à en savoir toujours plus.

Ce trou, ce manque à être, est-ce cela, l’inconscient ?

M. M. -P. : C’est une vraie question puisque l’inconscient ne peut pas être atteint. Et ce qui est intéressant aussi, c’est que la psychanalyse propose, avec ce concept d’inconscient, de dessiner la structure de notre manque. Il y a un point aveugle en nous que nous ne pouvons pas connaître. Nous ne pouvons pas tout expliquer de nous-mêmes et du monde. La science nous fait croire à la toute-puissance de la pensée. Mais tout n’est pas connaissable. Il existe d’autres dimensions qui peuvent fonder les rapports entre les êtres : la dignité, l’égalité, la liberté, autant de choses sur lesquelles la science n’a rien à dire, car elles n’existent pas dans la réalité du monde ; elles appartiennent à un autre ordre qui relève de l’idéal. La dignité ne se rencontre pas au coin de la rue, mais notre faille nous permet de la penser, de la faire exister. Il faut tout repenser à partir de ce point aveugle en nous. Mais je concède que c’est insécurisant. Il est difficile aujourd’hui de se poser des questions. Il n’y a que des réponses données à de mauvaises questions.

L’amour relève-t-il de cet ordre de l’idéal ?

M. M. -P. : Oui ! L’amour, c’est l’espoir de la complétude. Nous savons bien que ça ne va pas combler, que cela va recréer du manque. C’est cela, le désir métaphysique : quand l’autre vient vous combler en créant un manque plus grand. C’est grâce à cela que le désir dure et que nous sommes portés par un élan. Nous avons toujours cette illusion que cela fonctionne uniquement pour les autres, mais c’est faux. L’amour, c’est rare ! Ce que je trouve terrifiant, c’est cette réponse sociale des sites de rencontre qui relèvent en fait de la logique du catalogue. Mais ce n’est pas la faute des individus. Nous prenons les solutions que la société nous offre. Après, chacun s’arrange avec ça, et quand il y a rencontre, il y a rencontre. La rencontre vient transcender tout ce fatras. Personne n’est à l’abri. Et c’est beau.

Agrégée et docteure en philosophie, Mazarine Mitterrand-Pingeot a soutenu sa thèse de doctorat sur René Descartes. Elle enseigne la philosophie à Sciences Po Bordeaux et a publié une quinzaine d’essais (La Dictature de la transparence, Robert Laffont, 2016) et romans (Le Salon de massage, Mialet-Barrault, 2023).

À LIRE

Vivre sans, une philosophie du manque de Mazarine M. Pingeot

Un texte érudit sur le manque, l’attente, mais aussi l’espoir ou le désir (Flammarion, “Climats”, 320 p., 21 €, en librairies depuis 24 janvier 2024)

Freud’s not dead : vers un retour en grâce de la psychanalyse ?

Cet article foisonnant et vivant m’a intéressée car il montre combien cette approche qu’est la psychanalyse est en mouvement, en recherche, en discussions, en confrontations, en émergences, en créativité. Que l’on soit d’accord ou non sur les orientations « des » psychanalyses (plutôt que « de la »), force est de constater qu’elle est loin de l’image d’une approche poussiéreuse et vieillotte qui lui est parfois prêtée.

Freud’s not dead : vers un retour en grâce de la psychanalyse ?

Article par Jean-Marie Durand publié le 11 février 2025 dans les Inrockuptibles, original ici.

Discréditée au cours des années 2000 par des prises de position conservatrices, la démarche thérapeutique théorisée par Freud fait l’objet d’une attention renouvelée. Philosophes, sociologues, historien·nes et psychologues y puisent ainsi des ressources politiques subversives pour faire face aux périls de notre époque.

“On ne pensera pas l’époque avec la psychanalyse seulement, mais on ne la pensera pas sans elle.” À la mesure de cet aveu de Frédéric Lordon et Sandra Lucbert dans leur essai programmatique Pulsion, les réflexions de Freud et de tous·tes ses disciples forment plus que jamais un outillage décisif pour comprendre notre époque.

Tony (James Gandolfini) et Dr Melfi (Lorraine Bracco), dans “Les Soprano” © HBO

Pulsion, désir, jouissance, hystérie, perversion, refoulé, frustration, traumatisme, moi, inconscient : ces notions reviennent de tous côtés pour mettre au clair les mystères intimes et les failles politiques des temps présents. Les effets du capitalisme forcené, le retour des fascismes, le triomphe des pervers dans des existences abîmées s’éclairent mieux grâce à elle. Les “harpages pulsionnels”décrits par Lordon et Lucbert sont partout.

Beaucoup de penseur·ses actuel·les les observent en mobilisant des concepts issus de cette discipline inventée il y a plus d’un siècle. Ces derniers mois, par exemple, l’écrivain Édouard Louis convoquait la psychologie, au-delà de la sociologie, pour comprendre le destin de son frère disparu (L’Effondrement, Seuil) ; le sociologue Marc Joly se raccrochait aux travaux du psychiatre Paul-Claude Racamier sur les pervers narcissiques pour mettre au jour la psyché secrète d’Emmanuel Macron (La Pensée perverse au pouvoir, anamosa)…

Comme si, pour comprendre le social et le politique, les blessures intimes et le recours à des notions psychanalytiques s’imposaient. Ce qui n’est pas toujours allé de soi pour une grande part de chercheur·ses en sciences sociales, méfiant·es à l’égard des lectures trop psychologisantes des faits sociaux.

Aujourd’hui réinvestie, la psychanalyse revient de loin, d’un moment d’effacement et de rejet critique dans les années 1990-2000. Car si elle fut une discipline-phare du champ des savoirs au cours des années 1960-1980, elle a perdu de son aura sociale et de son prestige intellectuel, en dépit de la généralisation de ses concepts-clés dans les discussions ordinaires.

Repartir de zéro

Concurrencée par les neurosciences et la psychologie cognitive, négligée par la recherche universitaire, la psychanalyse s’est mise à défendre dans les années 1990-2000 des positions souvent réactionnaires contre les nouveaux féminismes, la transidentité, la dysphorie de genre, l’homoparentalité, les sexualités alternatives, mais aussi l’antiracisme, la pensée décoloniale, le wokisme… Opposée à la conquête de nouveaux droits, à l’égalité politique concrète, elle semblait incapable d’œuvrer à de nouvelles formes d’émancipation et de sortir de son rétrécissement identitaire et politique.

Par une étrange et inquiétante concomitance, la figure du psy était attaquée par d’obscurantistes penseurs prêts à écrire son “livre noir”, comme Michel Onfray, à propos de Freud, avec Le Crépuscule d’une idole (Grasset, 2010), en même temps que le psy assumait souvent des prises de position en décalage avec les aspirations individuelles de son temps (se marier avec une personne de même sexe, dissocier le désir d’enfant de la conjugalité traditionnelle, changer d’identité de genre…).

Beaucoup de psychanalystes sont resté·es enfermé·es dans la binarité sexuelle et de genre, et s’affolent dès qu’on parle du corps, nous rappelait par exemple Paul B. Preciado dans Je suis un monstre qui vous parle (Grasset, 2020) qui, après d’autres dans les années 1970 (Foucault, Deleuze et Guattari…), s’élevait contre les dérives moralisatrices et normatives de la psychanalyse.

Or, comme le soulignent Lordon et Lucbert, si la psychanalyse “a fini par se rendre odieuse”, elle ne méritait pas le discrédit dont elle est l’objet. “Le champ intellectuel a désappris une façon de réfléchir aux faits humains qui se proposait pourtant de les saisir par le plus enseveli”, écrivent-il et elle, en insistant sur l’idée que beaucoup de catégories psychanalytiques (“névrosé”, “psychotique”, “pervers”…) ont été vidées de leur sens, incomprises, et qu’à ce titre, “il faut tout reprendre”.

Pour les deux auteur·rices, il existe de nombreuses affinités entre la psychanalyse et le spinozisme, tels la conception partagée d’un être animé par une énergie primitive, une critique du libre arbitre, un lieu d’interrogation sur les mouvements de l’âme. Comme Lordon et Lucbert, qui tentent une relecture philosophique et complexe de la psychanalyse à l’aune du spinozisme, d’autres se proposent depuis quelques années, dans le champ des sciences humaines et sociales, de repenser la pensée de Freud. Moins pour disqualifier ses intuitions que pour la sortir de ses ornières dogmatiques.

Un défi de société

“Purger la psychanalyse de ses connivences objectives avec l’ordre patriarcal, auquel elle n’a cessé de fournir ses cautions théoriques” : l’invitation de Lordon et Lucbert s’inscrit elle-même dans un large mouvement intellectuel. Tout bouge donc à nouveau, à la fois à l’intérieur de la discipline, longtemps repliée sur elle-même, et à sa périphérie.

S’intéressant par exemple à l’interprétation des rêves par Freud, le sociologue Bernard Lahire se proposait en 2018 de les relier aux expériences des individus dans le monde social (L’Interprétation sociologique des rêves, La Découverte) ; l’historien Hervé Mazurel estimait en 2021, dans L’Inconscient ou l’Oubli de l’histoire (La Découverte), que notre psychisme inconscient se transforme à travers le temps à mesure que changent nos mœurs, nos rapports à la sexualité, à l’intime. 

Pour enrayer son déclin, la psychanalyse aurait donc selon lui intérêt à s’ouvrir aux sciences sociales, pour cesser de survaloriser l’individu et reconnaître que les pathologies contemporaines ont partie liée avec les mutations de la société. Le défi de la psychanalyse serait donc d’articuler la psyché et le social-historique.

Du côté des philosophes, aussi, la psychanalyse fait l’objet d’un réexamen critique, en particulier lorsqu’il s’agit de penser avec elle la question des violences sexuelles et sexistes ou de la perversion. Dans son récent essai Le Scandale de la séduction (PUF), Isabelle Alfandary analyse pourquoi la séduction, théorisée par Freud, est à la fois un “roc” sur lequel la psychanalyse s’est construite et “un obstacle” sur lequel elle n’a cessé de trébucher – en négligeant surtout la place de la séduction réelle plutôt que fantasmatique, dans la vie psychique et sexuelle.

Revenant sur cette théorie, la philosophe explique comment la psychanalyse permet de comprendre la nécessité de la séduction dans la vie érotique de l’adulte, tout en rappelant qu’elle peut s’avérer traumatisante. La psychanalyse a découvert que ce qui est en jeu dans une séduction n’est pas toujours simple ni transparent. À ce titre, la réflexion en cours sur la notion-clé de consentement ne peut pas faire l’économie d’une prise en compte de cette ambivalence. “Le moi n’est pas maître en sa propre demeure”,suggérait d’ailleurs Freud. La psychanalyse, suggère Alfandary, a donc quelque chose à dire de pertinent sur les enjeux du post-féminisme.

S’ouvrir aux autres et au monde

Cet enjeu faisait l’an dernier l’objet d’une autre réflexion stimulante de la part du philosophe Patrice Maniglier et de la thérapeute Silvia Lippi dans Sœurs – Pour une psychanalyse féministe, qui ouvrait la voie à une “psychanalyse sororale”, libérée des schémas phalliques dominants dans la théorie analytique.

Partant du double constat d’une effervescence militante dans le champ du féminisme et d’un isolement théorique de la psychanalyse dépassée par les nouvelles figures de la transformation sociale, Maniglier et Lippi invitaient moins à déconstruire la psychanalyse qu’à la “recommencer”. À rebours de son orientation patriarcale, il et elle défendaient une pratique non plus centrée sur la figure fétichiste du père, mais sur celle “de la sœur, ou plus précisément – car une sœur ne vient jamais seule et n’existe que comme relais d’un processus de contagion du symptôme – de la horde des sœurs”.

La psychanalyse trouverait-elle dans le féminisme le lieu de sa réinvention ? On peut en faire le pari, de même qu’elle se réinventera probablement aussi à partir de ses marges culturelles, à la périphérie du monde occidental. Dans Psychanalyse du reste du monde – Géo-histoire d’une subversion (La Découverte, 2023), Sophie Mendelsohn et Livio Boni ouvrent la pratique psychanalytique à la question post-coloniale, en cherchant à “désaxer”l’histoire du freudisme de son versant occidental et à la rattacher à une histoire mondiale, attentive aux traces traumatiques du colonialisme. 

Au plus près des débats actuels sur le front du féminisme, des formes de domination sexiste, des perversions en tout genre, des héritages coloniaux, la psychanalyse se repense aussi à l’intérieur même de la profession.

Dans son recueil de chroniques sur France Inter, L’Inconscient (Les Liens qui Libèrent), la psychanalyste Laurie Laufer rappelle ce que Jacques Lacan écrivait en 1979 : “C’est bien ennuyeux que chaque psychanalyste soit forcé – puisqu’il faut bien qu’il y soit forcé – de réinventer la psychanalyse.” De fait, Freud puis Lacan ont eu à cœur de laisser la psychanalyse ouverte à la réinvention, estimant qu’elle était une pratique traversée par les sciences, la culture et les mouvements de chaque époque.

Pour se réinventer et renouer avec ses origines subversives, la psychanalyse doit donc dialoguer avec les théories féministes, les études queer et les mouvements trans. “C’est en redevenant une théorie critique et inventive, à l’affût des nouveaux savoirs et pratiques, que la psychanalyse peut renouer avec l’émancipation”, estime Laurie Laufer. Pour ce faire, elle doit échapper à un discours autoréférencé, s’ouvrir au monde, se laisser elle-même instruire par d’autres discours.

Retrouver du sens

Réinventer, recommencer, relancer, dynamiter, élargir… C’est bien cette nécessité d’une nouvelle étape de son histoire qui traverse le champ de la psychanalyse actuelle, happée par le sentiment qu’elle ne peut passer outre les vicissitudes politiques et existentielles de notre temps. Qu’elle a probablement quelque chose à dire, sinon à sauver, de ce qui se noue et se déjoue dans beaucoup de vies fracassées. Quitte à réactiver certains pans oubliés de son épopée, liés aux luttes d’émancipation, saluées par Florent Gabarron-Garcia dans son Histoire populaire de la psychanalyse (La fabrique éditions, 2021) et dans son essai L’Héritage politique de la psychanalyse (Amsterdam).

L’auteur, psychanalyste lui-même, rappelle que sa discipline n’a pas toujours été l’outil de reproduction de l’ordre social qu’elle est devenue, et défend une clinique attentive à la dimension sociale et politique des histoires personnelles. Prônant l’abandon du primat œdipien, l’auteur veut réveiller la dimension subversive de la pensée et de la pratique psychanalytique, incarnée notamment par des figures-clés des années 1950-1970 comme François Tosquelles, Jean Oury ou Fernand Deligny.

La possibilité pour le sujet de reprendre son destin en main, de “frayer des voies pour donner droit à son désir et sortir de sa minoration” : telle est la vraie promesse de la psychanalyse, qui a prouvé dans son histoire tourmentée qu’elle avait des ressources pour y parvenir. L’historien Michel de Certeau le rappelait déjà dansHistoire et psychanalyse entre science et fiction (Gallimard, 1987) : “Là où la psychanalyse ‘oublie’ sa propre historicité […], elle devient ou un mécanisme de pulsions, ou un dogmatisme du discours, ou une gnose de symboles.”

S’extraire, sans l’éradiquer totalement, du dogme freudien, en finir avec la figure obsédante du père, le complexe d’Œdipe à tout bout de champ, se méfier du rappel grandiloquent à l’ordre symbolique, de la différence des sexes et des normes sexuelles : la réinvention de la psychanalyse exige une série de décentrements permettant d’échapper aux éternelles menaces apocalyptiques (de type “ne pas transgresser, ou la civilisation n’y survivra pas”) que des psys font peser dès lors que le symbolique est touché. De fait, les femmes ont reçu le droit à la contraception, à l’IVG, au divorce, les homosexuel·les celui à sortir de l’illégalité, à se marier, à avoir des enfants ; à chaque étape, la société, qui devait s’effondrer, a bien tenu – et même progressé.

“Décalqué d’une formation socio-historique contingente, l’ordre symbolique a été frauduleusement présenté comme un universel, transhistorique – une sorte d’éternité anthropologique. C’était un mensonge. Un ordre symbolique est une construction politique […] qui consacre la domination de certains groupes sur d’autres”, précisent Lordon et Lucbert.

En dépit des controverses sur son histoire et ses héritages multiples, un consensus existe en tout cas autour du fait que la psychanalyse fut une vraie révolution intellectuelle, comme il s’en est peu produit dans l’histoire des idées. “Elle nous avait au moins appris à savoir qu’il y a de l’insu”, estiment Lordon et Lucbert. Que nous sommes tous·tes travaillé·es intérieurement par des forces qui nous échappent, dont il faut tenter de cerner l’étendue pour en maîtriser les effets. À l’heure où les pulsions fascisantes se libèrent à tout-va, où les violences prédatrices se multiplient, où la désorientation générale se diffuse, comment ne pas puiser chez Freud et tous·tes ses disciples des voies raisonnables, éclairantes et renouvelées pour se frayer un chemin ? 

Pulsion de Frédéric Lordon et Sandra Lucbert (La Découverte), 600 p., 28 . En librairie.
Le Scandale de la séduction – D’Œdipe à #MeToo d’Isabelle Alfandary (PUF), 224 p., 19 
. En librairie.
Sœurs – Pour une psychanalyse féministe de Patrice Maniglier et Silvia Lippi (Seuil/“La Couleur des idées”), 352 p., 23,50 
. En librairie.
L’Inconscient – Deux ou trois choses que l’on entend de lui de Laurie Laufer (Les Liens qui Libèrent/France Inter), 256 p., 18 
. En librairie.
L’Héritage politique de la psychanalyse de Florent Gabarron-Garcia (Amsterdam/“Poches”), 416 p., 13 
. En librairie le 14 février.

« Cultiver le monde intérieur ? » Colloque de la SPP

Le thème et l’argument de ce colloque m’ont réjouie. Oui, je le constate aussi dans ma clinique avec mes patients au quotidien. Si nos oreilles sont rabattues par « il faut que ça aille vite », « on n’a pas le temps », « je veux un solution rapide et efficace », si notre environnement nous assaille d’informations pour la plupart inquiétantes – et que tout cela pourrait désespérer la clinicienne que je suis, … en fait… en fait j’expérimente chaque jour aux côtés de mes patients d’abord leur besoin puis, petit à petit grâce à notre espace-temps qu’ils s’offrent, leur désir de s’asseoir, simplement, de ralentir, de respirer, de partager leur intime, leur vulnérabilités, leurs joies et leurs angoisses, leurs doutes et leurs « envolées lyriques » – et toujours AVEC quelqu’un, qui est là, incarné, présent, qui est posé, a le temps et peut entendre. Pour cultiver leur monde intérieur. Et aller à la rencontre de l’autre, de l’extérieur. En écho à mon expérience clinique, j’ai plaisir à partager l’argument de ce colloque ci-dessous.

ARGUMENT. Curieusement, dans un monde épris d’efficacité immédiate, la demande de travail analytique ne décline pas. Face à la douleur psychique ce lent détour par la parole résiste aux désaffections : il ne permet pas d’éviter cette douleur, mais de l’intégrer au déploiement de la vie psychique.

Travail risqué, qui convoque les démons oubliés ou rejetés : il lui faut un espace protégé, sensible aux mouvements de la réalité ambiante mais en décalage avec les attractions du monde extérieur. Jardinier de cet espace, gardien de sa stabilité, de ses ouvertures, de son mouvement, réceptif, résistant, interprétant et agissant parfois, l’analyste tente de favoriser la dynamique des transformations.

C’est pourquoi nous avons invité Gilles Clément, jardinier inspiré et passionné du vivant, à partager les réflexions de cette journée.

Parfois c’est déjà par la rencontre insolite avec l’analyste que l’espace intérieur du patient se découvre : des propos inattendus décalent sur une autre scène la répétition des expériences traumatiques. Le travail qui s’engage passe par des métamorphoses, des révélations, mais aussi des régressions, des disparitions, une négativité incontournable. Comment cultiver la psyché dans le désert de la répétition, des croyances fixées, des passions mortifères ? Lorsque règne l’accrochage à la réalité, comment restaurer la régression vers le rêve, le recours à la sublimation ?

Mais la psyché s’organise de résurgences et d’après-coup, du moins quand le passé parvient à faire retour en séance. C’est aussi en parlant du monde extérieur, de ce qui semble n’être que la « réalité », qu’émerge la confrontation au traumatique interne, à ses variétés, à ses impasses et à son tragique : c’est par l’après-coup que se recrée la capacité d’investir et de désirer.

1er Colloque « 
Le temps de la Psychanalyse : écouter… les surprises de l’inconscient », 26 mars 2022

1er Colloque
Le temps de la Psychanalyse

Samedi 26 mars 2022 – en présentiel à la Maison de la Chimie, Paris et en distanciel.

Tu m’écoutes ?! Interrogative et exclamative, cette phrase que le parent prononce plus ou moins agacé à son enfant ne fait-elle pas partie de la psychologie de la vie quotidienne ?

Les « professionnels » de l’écoute que nous sommes – psychologues cliniciens, psychothérapeutes et psychanalystes – pour lesquels Freud a décidé qu’il valait mieux écouter que regarder, accordent-ils suffisamment d’importance aux multiples perspectives du contenu de l’écoute et à la manière dont cette capacité humaine peut s’exercer ? Restons-nous parfois des enfants à qui nos patients, inversant les rôles, pourraient nous agacer en prononçant cette fameuse phrase « Vous m’écoutez ? ! ».

Ce colloque a pour ambition de se consacrer à notre principal outil de travail, trop rarement évoqué comme tel : l’écoute. Comment ne pas consacrer tout notre intérêt à celle-ci, tout en maintenant une attention suffisamment flottante pour saisir l’émergence et les surprises de l’inconscient ?

Dans ce début du XXIe siècle marqué par le pouvoir de l’image et fasciné par le virtuel, pouvons-nous encore, nous autres cliniciens, ouvrir grandes nos oreilles ?

Informations et inscriptions ici : Le Carnet Psy

vient de paraître : « Regards croisés sur la psychothérapie : Psychanalyse & Gestalt-Thérapie », par C.Masquelier-Savatier et E.Marc

Plaisir de partager l’annonce de la parution de cet ouvrage. Il est écrit par deux collègues et introduit par la préface d’un troisième, Francis Vanoye – collègues que j’apprécie, connais et respecte.

 

 » Voici un ouvrage profondément original. Deux psychologues et psychothérapeutes, aux orientations différentes, choisissent de dialoguer. Chantal Masquelier-Savatier est Gestalt-thérapeute et Edmond Marc s’inscrit dans une orientation psychanalytique. Il n’est pas fréquent que des psys n’appartenant pas au même courant acceptent de confronter leurs points de vue dans un même ouvrage. C’est souvent le rejet mutuel, ou au moins la distance, qui prévaut.

Ces auteurs prennent le risque d’un échange sans complaisance mais où priment l’ouverture et la reconnaissance de l’autre. Plutôt que de chercher à présenter parallèlement ces deux démarches, ils s’attachent à considérer leurs interrelations depuis la naissance de la Gestalt-thérapie jusqu’à la situation actuelle.

Pourquoi avoir choisi ces deux approches ? La psychanalyse est longtemps restée la méthode reine dans le champ de la psychothérapie du XXe siècle; Jusqu’à ce qu’apparaisse dans les années soixante le courant de la psychologie humaniste et existentielle dont la Gestalt-thérapie est une école majeure. Confronter ces deux démarches, c’est montrer leurs différences et leurs divergences fondamentales. Mais c’est aussi souligner leurs convergences et leur complémentarité possible. Cet ouvrage soulève donc la question, centrale aujourd’hui, de la diversité du champ de la psychothérapie et de son unité potentielle. « 

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1er Colloque « Le temps de la psychanalyse » : écouter… les surprises de l’inconscient.

1er Colloque « Le temps de la psychanalyse » : écouter… les surprises de l’inconscient.

L’événement aura lieu à la Maison de la Chimie de Paris, le 28 mars 2020.

Argument :

Ecouter…

Du fond de sa chambre obscure, un enfant supplie : « Maman, parle-moi ; j’ai peur parce qu’il fait si noir. » La mère : « Pourquoi, puisque tu ne peux pas me voir ? » « Ça ne fait rien, répondit l’enfant, du moment que quelqu’un parle, il fait clair. »

Clair, est-ce si sûr ? La psychanalyse à la fois confirme et infirme ce mot d’enfant. La parole est le propre de l’homme et sur cette expérience fondatrice d’humanité repose tout l’espoir de la cure analytique. La psychanalyse est une talking cure, faisant porter sur la parole toute la charge du traitement psychique. L’un parle, l’autre écoute et, comme dans la chambre obscure, ils ne se voient pas. Si le psychanalyste se refuse à l’échange ordinaire de la conversation, c’est dans l’espoir d’accorder aux mots de l’interprétation le pouvoir d’être entendus.

Le temps de la psychanalyse : les surprises de l’inconscient !

Il ne suffit évidemment pas que les deux protagonistes soient face-à-face pour que tout devienne clair. En institution ou en pratique privée, la psychanalyse est le référent de psychothérapies dont le patient (un enfant, un adolescent, une famille, un malade somatique, un état-limite, un psychotique…) correspond parfois fort peu au portrait du « névrosé loyal?». Mais c’est toujours entre la parole et son écoute que se situe l’espoir thérapeutique. La parole est l’aubaine de l’inconscient, cet intrus qui débarque par surprise là où on ne l’attendait pas. Ce peut être un lapsus, un sens déplacé, une étrange discordance des temps… « J’aurais pas aimé avoir la mère que j’ai eue ! » L’inconscient est un malin génie, son irruption est d’abord une mauvaise surprise, mais parce qu’elle confronte chacun à sa plus intime vérité, elle porte aussi la promesse d’un changement possible.

Ce premier colloque du Temps de la psychanalyse en se donnant comme thème : Écouter… Les surprises de l’inconscient, se veut un retour aux fondements de l’expérience.

Colloque organisé par : Jacques André, Alain Braconnier, Catherine Chabert, Patrick Guyomard, Denys Ribas, Dominique Scarfone et la revue Le Carnet/Psy

 

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« Quand la haine s’autorise du scientisme …(réponse à la tribune de Sophie Robert) »

Publié le 01/02/2020 dans le Journal International de Médecine (Jim)

Par le Dr Christine Gintz, psychiatre psychanalyste

 » Pour publier une tribune aussi agressive dans un journal médical, il est nécessaire que celle-ci apporte quelque chose à la médecine, et apporte également quelque chose aux patients concernés par les propos tenus.

Sophie Robert n’est pas médecin. Nous ignorons si elle est une patiente déçue, mais son acharnement contre la psychanalyse ne peut qu’interroger sur ce qui l’anime, sur cette carac_photo_1haine qui l’habite au point de consacrer une grande partie de sa vie à ce travail de destruction.

Est-ce que ceci apporte quelque chose à la science ? Est-ce que ceci rend service aux patients (aux usagers de soins) qui seraient concernés ?

En tant que médecin, comme en tant que mère, concernée par la maladie de mon fils, je soutiens que non.

Cette guerre des méthodes qu’elle attise constamment, est totalement destructrice pour les familles qui ne savent plus comment s’orienter, ni à qui faire confiance pour les soins à leurs proches.  Cependant si ses arguments étaient sérieux, nous pourrions faire abstraction de cette brutalité. Or il n’en est rien. Déjà par le film « Le Mur », il a été prouvé devant les tribunaux, que les interviews étaient manipulées au montage.  Bon, nous pouvons considérer que ce qui a été dit l’a bien été, mais cela n’excuse pas pour autant la manipulation qui témoigne d’une disposition d’esprit particulière.

Une approche subtile, sans diagnostic arrêté

J’ai regardé le film de l’entretien entre les Professeurs Serge Lebovici et Bernard Golse. Il date d’il y a 25 ans, ce qui a toute son importance, car la psychanalyse, et tout particulièrement celle pratiquée par Monsieur Bernard Golse, ne cesse de se remettre en question et de s’enrichir d’échanges avec les autres champs de recherche. Les différents colloques de la CIPPA  dont les actes sont publiés en témoignent.
Nous voyons ici Bernard Golse, jeune médecin, interroger avec beaucoup de délicatesse son aîné, Serge Lebovoci, sur le concept de « transgénérationnel », et cet entretien est ponctué de la présentation du film d’une consultation d’un couple, pour leur enfant présentant un retard de langage.
Sophie Robert ramène tout à l’autisme, et semble ignorer qu’un pédopsychiatre qui reçoit un enfant en consultation doit conduire une démarche clinique avant de poser un diagnostic. C’est ce que fait le Professeur Lebovici en interrogeant les parents sur leur vie, ce qui n’a rien de scandaleux. Les médecins de toutes spécialités le font. On ne traite pas de la même manière un enfant qui évite le regard d’une mère dépressive, et un enfant qui évite le regard parce qu’il est autiste. On ne traite pas de la même manière un enfant mutique pour des raisons liées à son histoire, et un enfant qui ne parle pas en raison d’un trouble autistique.
Or, cet enfant n’est pas considéré comme autiste par ces deux médecins. Il n’est pas non plus considéré comme psychotique. La position de Serge Lebovici est prudente, il met en évidence un secret de famille qui concerne le fait que le père de l’enfant ne sait rien de son propre père. Il dit qu’il ne se permettrait pas de dire que le trouble de cet enfant vient de là, mais qu’il n’est pas souhaitable, pour le bon développement de l’enfant, de maintenir des secrets de famille.

En cela, il fait son travail de médecin : il tente d’avancer sur un problème, laissant la porte ouverte à ce qui pourrait faire évoluer sa position, et propose aux parents de l’enfant un suivi en psychothérapie qui permettra, tout en aidant cet enfant, d’affiner la question du diagnostic.

Au regard de cette approche subtile par des médecins expérimentés, Sophie Robert, au contraire, n’a besoin de rien. Ni de rencontrer l’enfant, ni de questionner les parents sur leur histoire : au premier coup d’œil, elle sait que cet enfant est autiste. Elle sait comment il doit être traité. Elle pense que parce qu’une affection est à point de départ organique, le psychisme doit être exclu. Cette certitude va contre les connaissances scientifiques les plus élémentaires sur le développement cérébral, développement qui ne se fait qu’en interaction avec l’environnement, tout particulièrement affectif et langagier.

L’autisme est une affection neuro-développementale. C’est ce qu’affirment comme une rengaine les personnes pour lesquelles Sophie Robert travaille. Ils ont raison ! Sauf qu’ils ne semblent pas comprendre ce que cela implique : cela implique en effet qu’on ne naît pas autiste, même si on est porteur d’un gène qui mène de manière statistiquement significative à l’autisme. On naît avec une mutation génétique qui va pousser le développement des réseaux neuronaux dans un sens différent des schémas classiques. L’environnement peut avoir un effet à ce niveau, surtout dans les premiers mois de la vie.

En niant l’effet de l’environnement sur le développement cérébral, Sophie Robert se tire une balle dans le pied quant à l’efficacité des approches qu’elle promeut : elles ne réparent pas le gène muté, elles ne connaissent pas le mécanisme d’action de celui-ci, ni la nature des anomalies neuro-développementales de l’autisme. Elles se contentent d’une approche environnementale. Pourquoi pas ? Mais il conviendrait d’en préciser plus clairement les indications, les limites, et les contre-indications. Ceci laisse la place à d’autres approches comme celles envisagées par les psychiatres et les psychanalystes.

Par ailleurs, ce n’est pas parce qu’un enfant est autiste, que les secrets de familles, les difficultés des parents de tous ordres n’ont aucun effet sur lui. On peut même dire que ces enfants ont une sensibilité exacerbée des affects des proches, au-delà des mots. Il est donc important de les prendre en compte, sans pour autant les considérer comme la cause de l’autisme.

Sophie Robert parle de « cruauté », alors que nous voyons un homme âgé, le Professeur Lebovici qui, peu d’années avant sa mort, vient s’asseoir par terre pour jouer avec un enfant, afin d’entrer en relation avec lui, et d’inciter, d’aider le père à le faire également ! La bienveillance de cet acte tranche incontestablement avec la malveillance de Sophie Robert dans son interprétation des choses.

Je me suis permis de faire ces remarques, afin de souligner la part subjective, et ostensiblement diffamatoire du propos de Sophie Robert, jugeant un film datant de 25 ans à l’aune de la manière de voir idéologique qu’elle cherche à imposer actuellement, qui est incontestablement à la mode, mais qui pourrait être rapidement périmée. Est-il nécessaire de rappeler qu’à l’époque du film, (et même plus récemment si nous en jugeons par les plaintes des familles), la méthode comportementaliste dont elle assure la promotion utilisait les châtiments corporels pour dissuader les enfants de leurs comportements jugés inacceptables .

Je passe sur le fatras d’accusations et d’affirmations énoncées en vrac, regroupées sous le chapitre « Faites ce que je dis, pas ce que je fais », pour simplement faire remarquer que nous serions intéressés par une étude qui objective avec un peu plus de rigueur scientifique, les variations de prescriptions de psychotropes dans les établissements recevant des personnes autistes, en fonction des approches théoriques pratiquées dans ces établissements.

Münchhausen par procuration : discussion autour d’un cas médiatisé

Concernant le chapitre sur le syndrome de Münchhausen par procuration, qui fait référence à la fameuse affaire Rachel pour laquelle Sophie Robert a pris fait et cause : il s’agit d’une mère les enfants ont été placés suite à un signalement par l’Aide Sociale à l’Enfance. Ce placement a été reconduit par plusieurs juges successifs. Sophie Robert et des collectifs de familles se sont emparés de cette affaire pour tenter de discréditer la psychanalyse, alors que cette profession n’a pas grand-chose à voir avec ce qui est arrivé à Rachel.
Je souhaiterais simplement faire remarquer plusieurs choses :
– Tout d’abord qu’il est facile de diffamer des personnes qui ne peuvent pas se justifier, car tenues par le secret professionnel.
– Ensuite que les juges successifs qui ont ordonné le placement des enfants, ne sont ni psychiatres ni psychanalystes, de même que les personnes de l’Aide Sociale à l’enfance qui ont effectué le signalement. Malgré les fortes pressions qu’ils ont endurées, ils ont tenu à ces placements, alors qu’il leur aurait été plus facile de céder.
– Que j’ai connaissance du nom d’un des psychiatres qui a expertisé les enfants. Je puis affirmer que cette personne n’est pas psychanalyste.
– Que le point de vue du père des enfants n’apparaît jamais, ce qui est tout de même un peu étonnant !
– Enfin, que toute cette affaire est construite à partir d’un problème mal posé : la question qui prime et à laquelle il doit être répondu est la suivante : cette mère est-elle en mesure de s’occuper de ses trois enfants sans les mettre en danger ? On nous dit que l’autisme des trois enfants n’a pas été reconnu, et qu’ainsi on lui attribuerait à tort les troubles de ses enfants. Soit. Même si c’était le cas : les familles qui ont un enfant autiste, appellent à l’aide de toutes leurs forces tant leur vie est difficile. Comment peut-on imaginer que la personne fragile que nous voyons sur les films qui lui sont consacrés puisse s’en sortir seule, avec non pas un, mais trois enfants autistes ?

Le dépistage précocissime

Pour conclure : Sophie Robert ne connaît pas la psychanalyse et lance en pâture des termes sortis de leur contexte pour susciter une sensation d’opacité. Elle ignore délibérément les travaux actuels des psychanalystes. J’ai cité ceux de la CIPPA, mais le dépistage précocissime du risque autistique chez le bébé est également un apport de la psychanalyse qui tire toutes les conséquences du fait que l’autisme est une affection neuro-développementale : en accompagnant les bébés dès leur plus jeune âge, le développement vers l’autisme peut être évité pour nombre d’entre eux, même s’ils sont porteurs d’anomalies génétiques. Il est donc inadmissible qu’en attaquant la psychanalyse, Sophie Robert détourne des parents d’une démarche qui pourrait améliorer l’avenir de leur enfant.

L’autisme est une affection au sujet de laquelle il reste beaucoup à découvrir, et la science ne pourra progresser qu’à travers un travail main dans la main entre les différentes personnes qui ont l’expérience de ce trouble. Une véritable recherche est exigeante, et ne peut se permettre de perdre son temps à démolir le travail du voisin. Une véritable science doit aussi définir les limites de son champ de pertinence, ce que ne font jamais les personnes au service desquelles se met Sophie Robert.
Les familles ont besoin de savoir comment s’orienter en fonction des particularités du trouble de leur enfant, et les diagnostics à l’emporte pièce au nom d’un pseudo savoir les mettent à mal et les détournent de certaines approches qui pourraient les aider. Ceci est inadmissible. »

[1] CIPPA : Coordination Internationale entre Psychothérapeutes Psychanalystes et membres associés s’occupant de personnes Autistes. Actuellement présidée par le Pr Bernard Golse.

Jean-Bertrand Pontalis : Changer, c’est d’abord changer de point de vue

Un très bel entretien avec ce grand monsieur au sujet de « changer ? », ou …  Il nous permet de mesurer combien la temporalité est un facteur incontournable dans un « travail sur soi », à une époque où de plus en plus il nous est demandé du « vite » et « efficace »…

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Entretien avec Jean-Bertrand Pontalis, philosophe, psychanalyste et écrivain,

mené par Pascale Senk et paru dans Psychologies en 2013, original ici.

Parole simple, généreuse, ouverte : Jean-Bertrand Pontalis, psychanalyste Jean-Bertrand-Pontalis-Changer-c-est-d-abord-changer-de-point-de-vue_imagePanoramique647_286.jpgd’exception, revisite avec nous son expérience de clinicien et son parcours personnel. Le parcours d’un pionnier, pour qui 
le changement est avant tout mouvement.

Psychologies : Certains psychanalystes le répètent : “Même après une analyse, on ne peut pas changer mais seulement ‘vivre avec’ qui l’on est.” En faites-vous partie ?

Jean-Bertrand Pontalis : Si je ne croyais pas au changement, je ne ferais pas ce métier – si l’on peut appeler ça un métier – de psychanalyste. Si je vous disais : « On ne peut rien changer au monde intérieur et à la vie réelle d’une personne », que serait une analyse ? Cela dit, il y a chez l’individu, comme dans la société, de fortes résistances au changement : quelqu’un vient vous voir avec l’idée que ça ne va pas dans sa vie, qu’il veut changer, et en même temps, il vous répète qu’il est comme il est, ou vous dit : « C’est mon caractère », en en parlant presque comme d’un caractère d’imprimerie, que l’on ne peut plus modifier… Il y a donc à la fois désir de changement et résistances à celui-ci. Dans l’une de ses lettres de jeunesse, Freud a ce mot superbe : « Les patients tiennent souvent plus à leur névrose qu’à eux-mêmes. » Car quelquefois, votre souffrance, c’est ce qui vous tient le mieux compagnie… Tout le travail analytique est fait pour essayer de dépasser ces résistances et amener, non pas un changement radical, brutal, comme celui qu’évoque “La Métamorphose” de Kafka, mais une forme de remise en mouvement. D’ailleurs, je préfère le terme de mouvement à celui de changement, parce que celui-ci a toujours un sens un peu brutal. Il me rappelle certaines injonctions : « Cesse d’être comme ça ! Il serait temps que tu changes ! »

Mais notre époque a soif de changements radicaux…

Oui. Certaines thérapies comme le rebirth proposent de « renaître complètement », de « se transformer »… Or, je pense que, même si nous changeons, nous ne renaissons pas. Il y a aussi le fantasme de guérison : on veut « guérir », être délivré à jamais de ses symptômes. Or, c’est là un terme médical. Si la médecine cherche à vous faire revenir à l’état antérieur à la maladie, l’analyse n’a pas pour finalité de vous faire revenir à l’état précédant l’installation de la névrose. Elle est au contraire attente et espoir d’un état nouveau. Cela dit, je ne suis pas d’accord avec ceux qui ont prôné un temps que la « guérison venait de surcroît ». C’est là une très mauvaise compréhension du mot de Lacan. Il voulait dire que l’analyse n’a pas comme « principal objectif » que le patient guérisse, ce qui ne signifie pas non plus que l’on doive s’en soucier comme d’une guigne…

Quelle évolution peut-on souhaiter alors ?

Chacun a une certaine image de soi. Sa propre histoire, ses propres mots, comme un code qui lui permet de se comprendre et de comprendre les autres. Chacun a sa propre « théorie de soi ». Souvent, au moins dans les premiers entretiens, les futurs patients se disent que leur difficulté à vivre vient de l’éducation qu’ils ont reçue, ou de tel événement que l’on appelle souvent abusivement un traumatisme. Peu à peu, l’analyse va faire évoluer cette représentation de soi, notamment grâce à une modification de l’image de ses parents et du couple qu’ils formaient. Tel patient qui pensait que ces parents n’avaient pas de vie sexuelle satisfaisante découvre qu’il est un « enfant de l’amour ». Changer donc, c’est d’abord changer de point de vue : sur soi, sur les autres… Et cette mutation fait que, percevant le monde autrement, on y vit différemment. Les changements internes retentissent toujours sur le dehors.

Comment, en tant qu’analyste, percevez-vous ces évolutions ?

La névrose est une sorte de huis clos dans lequel on s’est enfermé avec des chaînes qui empêchent de se mouvoir. Tout au long de la cure, on peut constater une libération de la mémoire, de la parole, de la perception… La capacité à laisser aller sa parole, à la laisser divaguer, « délirer » au sens de « sortir des sillons », est beaucoup plus grande. Il y a aussi plus de facilité à ne pas vouloir tout maîtriser, à admettre de plus en plus une « pensée rêvante », et non pas toujours arrimée au réel. C’est à cela que l’on voit le changement intérieur, à cette aptitude à se laisser aller vers l’inconnu… En analyse comme dans la vie, la volonté de maîtrise de soi et des autres est le principal obstacle au changement.

Qu’est-ce qui reste immuable, finalement, en chacun de nous ?

Dans “Le Dormeur éveillé”, j’ai écrit un texte commentant la photo d’un petit garçon. Cet enfant sur la plage, dont je dis « qu’il a le regard perdu » vers l’horizon, c’est moi, à 9 ans, peu de temps après la mort de mon père. Je me souviens qu’à l’époque, je rêvais souvent qu’il réapparaissait, vivant, et incognito sous l’apparence d’un clochard. J’étais le seul à le reconnaître. En vous le disant, je réalise que l’un de mes livres s’appelle “Un homme disparaît” (Gallimard, 1998), un autre “Perdre de vue”(Gallimard, 1999)… Eh bien voilà, tout ce qui est arrivé ensuite dans ma vie est sûrement lié à cet événement initial. Par exemple, quand je réalise que j’ai multiplié les activités, édition, philosophie, psychanalyse, je me dis qu’au fond, j’ai peut-être mis cela en place pour n’être jamais complètement abandonné. Aussi, que je n’abandonne jamais rien. Il y a sûrement en moi, comme en tout un chacun, un sentiment fort et déterminant de la perte, qui se traite différemment tout au long de la vie et suivant l’âge, mais qui est sans doute une permanence. A chacun de retrouver cette trame qui influe encore sur ce qu’il est aujourd’hui.

Chacun a une façon singulière de réagir et de se construire après ces premières séparations ?

Oui. Vous pouvez ainsi avoir deux patients très différents : l’un a vécu l’absence de sa mère comme un abandon, même si elle était seulement partie dans la pièce à côté. L’autre, en revanche, est resté fixé au temps béni où sa mère est revenue. L’un s’est fixé sur : « Je suis abandonné » ; l’autre sur : « Elle revient toujours. » Dans l’analyse, on pourra aussi voir le même patient passer d’une de ces fixations à l’autre. L’une des finalités de l’analyse, c’est de transformer la perte, vécue comme définitive, en absence : la mère peut s’absenter, mais elle reste présente en moi.

Vous écrivez : “Se séparer de soi : tâche aussi douloureuse qu’inéluctable et même nécessaire pour qui ne consent pas à rester sur place et que porte le désir d’avancer, d’aller au-devant de ce qui, n’étant pas soi, a des chances d’être à venir.” Est-ce cela, changer vraiment ?

Oui, c’est aller hors de ce qui est connu de soi. C’est ce que j’ai toujours cherché. Avant de devenir psychanalyste, j’étais prof de philo. Un jour – j’avais 29 ans –, une élève d’hypokhâgne m’a dit : « Ils sont bien vos cours, mais on a l’impression que vous n’y croyez pas vraiment. » Sur le moment, ça ne m’a pas fait beaucoup d’effet, mais après j’ai réalisé qu’elle disait vrai : je maîtrisais le langage, le discours, mais je n’habitais pas mes mots. Il me fallait d’abord me dégager de mes maîtres, notamment de Sartre qui, quoique généreux, était si écrasant… En me séparant de Sartre, puis de Lacan, à chaque fois je me suis séparé, « dé-pris » de celui que j’étais à ce moment-là et des concepts qui me portaient alors – vous savez, on peut aussi se retrouver enfermé dans des concepts. Ç’a été long avant que je me reconnaisse vraiment dans ma parole, dans ce que j’écrivais. Ainsi y a-t-il pour chacun à se dégager des différentes identifications qui jalonnent sa vie. C’est cela, être vivant : essayer de ne pas rester figé dans un âge, dans une position, et aussi être capable de naviguer, de faire des allers-retours dans les différentes époques de sa vie : retrouver l’enfant en soi, sa part de féminité, sa révolte adolescente… Alors, tous les âges se télescopent, comme dans les rêves, où un élément de la veille et des souvenirs des toutes premières années se mélangent. L’important, c’est que ça bouge.

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Jean-Bertrand Pontalis, dont le dernier ouvrage, “Le Dormeur éveillé”, sort ces jours-ci au Mercure de France, naît en 1924 à Paris. Il fait ses études supérieures à la Sorbonne après avoir eu Jean-Paul Sartre comme professeur au lycée Pasteur. Agrégé de philosophie, il devient professeur en 1948. Parrainé par Maurice Merleau-Ponty, il entre au CNRS en 1953. Dans ces mêmes années, il entreprend une analyse didactique avec Jacques Lacan, pour devenir ensuite un acteur essentiel du mouvement psychanalytique français.

A la fin des années 1950, il commence aux côtés de Jean Laplanche le travail qui aboutira en 1967 au “Vocabulaire de la psychanalyse” (Puf, 2002), véritable bible de tous ceux qui s’intéressent aux concepts psychanalytiques. A partir de 1966, il entame une carrière d’éditeur chez Gallimard, où il crée notamment la collection “Connaissance de l’inconscient”, et “L’un et l’autre”, espace plus littéraire dans lequel il publie Christian Bobin, Pierre Michon, Sylvie Germain…

Depuis 1980, il est l’auteur de récits plus personnels et son écriture tout à la fois précise et poétique l’impose comme un écrivain majeur. Parmi ses derniers livres : “L’Enfant des Limbes”, “Fenêtres” (qui vient d’obtenir le prix Larbaud), “En marge des jours” et “Traversée des ombres”, tous parus chez Gallimard.

SA VIE EN IMAGES

“Le Dormeur éveillé” paraît ce mois-ci au Mercure de France, dans la nouvelle collection “Traits et Portraits” qui réunit des textes d’artistes, de poètes et de créateurs autour d’un thème : « Trouver le fil qui conduit une vie et saisir des moments, des couleurs, des objets qui ont été décisifs. »

Jean-Bertrand Pontalis y commente, dans des textes courts et denses, vingt et une photographies ou toiles de maîtres qui ont jalonné son existence. Et c’est tout un univers intérieur qui se déploie alors sous nos yeux.

“Le Dormeur éveillé” de Jean-Bertrand Pontalis, Le Mercure de France (2004)

« La Signification de la Pédophilie » par Serge André

Un excellent article qui apporte une carte pour explorer le territoire et permet avec toute la finesse, acuité, ténuité de la psychanalyse de poser des repères là où il y a souvent étiquetages, lieux communs et ignorance.

Conférence donnée par Serge André à Lausanne le 8 juin 1999

La Signification de la Pédophilie

1. EN QUOI SUIS-JE AUTORISE A PARLER DE LA PEDOPHILIE ?

Je ne puis m’autoriser devant vous que de ma pratique – qui est celle de la psychanalyse – et du peu de savoir clinique et théorique qu’il me semble pouvoir en déduire avec une relative certitude.

La psychanalyse est une pratique marginale dans le champ social bien que son objet puisse être défini comme l’essence même du lien social. La psychanalyse n’est ni une forme de la médecine (spécialement pas de la psychiatrie), ni une excroissance de la psychologie (elle ne se laisse pas ranger parmi les psychothérapies). Ni science, ni art, bien qu’elle ait l’ambition affirmée d’établir un savoir sur la face la plus secrète de l’être humain, et bien que sa pratique quotidienne suppose une bonne dose d’inspiration, la

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Sans passion ni jugement, les auteurs répondent à cette question et appuient leur argumentation par l’analyse de l’autobiographie d’un pédophile. Si aucune thérapie ne peut changer la structure d’un individu (la pédophilie n’est pas innée, elle est structurelle comme toutes les perversions), il appartient au thérapeute de lui faire admettre la gravité de ses actes et sa responsabilité. Oui : le psychanalyste peut entendre le discours du pédophile et l’aider. Dans cette démarche, toute volonté de guérison ou de réadaptation doit être bannie, car la relation à l’enfant n’est pour le pédophile que la mise en scène imaginaire et symbolique d’un rapport beaucoup plus essentiel que l’acte érotique en lui-même. Il n’y a que chez l’être humain que l’on constate l’existence de perversions. Celles-ci rendent manifeste non seulement ce que nous refoulons, mais, ce qui est plus grave, le fait que le refoulement constitue finalement le seul fondement de notre morale. Paru en 2008

psychanalyse demeure la seule expérience qui permet d’avoir accès non pas au psychisme, mais à l’inconscient, c’est-à-dire au désir le plus fondamental qui dirige la subjectivité d’un être.

Pour des raisons que j’ignore – et sur lesquelles je m’interroge toujours -, il se fait que cette pratique m’a amené à recevoir régulièrement des demandes de sujets que le langage commun qualifierait de « pédophiles ». Pourquoi sont-ils venus vers moi ? Pourquoi m’ont-ils choisi ? Pourquoi, de mon côté, les ai-je accueillis sans la moindre réserve, sans crainte ni répugnance, sans non plus de curiosité obscène, et ce, souvent, durant de longues années ? Je n’en sais rien – sinon que ce qu’ils disaient, que les questions qu’ils me posaient et les difficultés auxquelles ils me confrontaient, m’intéressaient.

En cours de route, vers la fin des années 80, au moment où j’ai commencé à tenter de rendre compte de cette expérience dans mes séminaires à la Fondation Universitaire ou dans mes cours à la Section Clinique de Bruxelles, je me suis aperçu, à mon grand étonnement, que, sur ce point, je me distinguais de mes collègues. En effet, mes collègues psychanalystes ne reçoivent pas de pédophiles en analyse et je ne pense pas exagérer leur opinion en disant que, pour eux, recevoir un pédophile en analyse est une chose quasiment inconcevable. Ils prétendent – mais c’est aussi ce qu’ils disent en général des sujets pervers – que les pédophiles ne s’adressent pas au psychanalyste. Ils soutiennent ensuite que, si jamais ce cas se présentait, ce ne pourrait être qu’une « fausse demande », une tentative de manipulation du psychanalyste afin d’obtenir de celui-ci une forme d’acquiescement, voire de caution, fut-elle tacite, à leur particularité sexuelle. Bref, par une sorte de raisonnement qui rappelle furieusement le fameux syllogisme du chaudron que Freud évoque dans la Traumdeutung, les psychanalystes considèrent, en général, qu’il est contre-indiqué d’ouvrir l’accès de l’expérience analytique au pédophile. Pour ma part, je crois qu’il y a là une dénégation, une forme de surdité ou de panique irraisonnée, une manifestation de ce que LACAN appelait « la passion de l’ignorance ». Cette situation est évidemment bien regrettable pour les patients en question autant que pour la psychanalyse elle-même.

Je me souviens, par exemple, d’une analyse que, selon l’expression consacrée dans le jargon des psychanalystes, j’avais reprise « en second » (j’étais le deuxième analyste de ce patient). Il s’agissait d’un homme dont le cas était d’autant plus douloureux qu’étant encore peu avancé en âge, il pouvait légitimement espérer se construire une vie nouvelle ou tout au moins supportable, en se fondant sur les résultats d’une psychanalyse. Il avait déjà passé dix ans sur le divan d’un confrère sans qu’aucun des symptômes qui l’avaient amené à poser une demande d’analyse n’ait été modifié, sans que la moindre lumière n’ait pu éclairer la structure de son désir inconscient ni même mettre en place les éléments du montage de son fantasme. A l’en croire, son premier analyste était resté silencieux dix années durant. L’impasse complète dans laquelle sa première analyse s’était enlisée, était rendue évidente par le fait que les trois rêves répétitifs que l’analysant avait apportés à son analyste au cours de ses premières séances, s’étaient reproduits, textuellement identiques, jusqu’au terme de cette première tentative.

Après quelques séances, je commençai à entendre distinctement à travers les paroles de cet homme, comme des mots ou des bouts de phrase imprimés en italique dans un texte, les éléments d’une scène – à entendre au sens d’une scène théâtrale – dans laquelle un jeune garçon, aux cuisses musclées, serrées dans une culotte courte et trop étroite qui laissait sur la peau la marque-fétiche d’une ligne rouge, se faisait arracher violemment ses vêtements par un adulte tout-puissant qui le réduisait au silence d’une voix autoritaire. Dès le moment où je fis entendre ces éléments en retour à mon analysant, les choses se débloquèrent très vite.

Les deux symptômes principaux dont il nourrissait sa plainte apparente (l’impuissance sexuelle complète avec les femmes et l’impossibilité de supporter une relation avec une source quelconque d’autorité masculine) pouvaient, sinon se dénouer, tout au moins s’expliquer. Je passe sur la suite de cette analyse et sur son aboutissement, qui mériteraient certes un exposé exhaustif. Deux ans après la fin de ce travail, l’occasion m’est donnée de discuter de la clinique de la pédophilie avec le collègue qui avait été le premier analyste de ce patient. A ma question de savoir pourquoi il n’avait jamais souligné l’importance du fantasme pédophile chez son ex-patient, il me répond avec grand étonnement : il n’avait jamais pensé à cela ! Et puis, ajoute-t-il aussitôt, s’il avait dû s’en rendre compte à l’époque, il n’aurait certainement pas attiré l’attention de son patient sur ce point, mais aurait sans doute interrompu l’analyse car, dit-il, “ il y a certaines choses qu’il vaut mieux ne pas savoir ”.

Il y a certaines choses qu’il vaut mieux ne pas savoir. Je ne puis que manifester mon désaccord complet avec cet avis. Je suis persuadé, au contraire, qu’il vaut mieux, en tous les cas, savoir. Je ne dis pas que tout est bon à savoir. Loin de là ! Il y a du savoir qui fait mal. Il y a même – cela arrive – du savoir dont on ne peut que difficilement se relever (je pense, par exemple, au cas d’une jeune femme qui était venue en analyse parce qu’elle était littéralement ravagée par le fantasme d’avoir été ou d’être violée par son père, et qui fut amenée à découvrir en cours d’analyse que sa mère avait entretenu une relation incestueuse avec son propre père – le grand-père maternel de ma patiente -, de ses huit à ses vingt-trois ans, soit jusqu’à deux ans après la naissance de sa fille). Il n’empêche, je crois qu’il vaut quand même mieux savoir. C’est le principe du psychanalyste, comme c’est le principe d’oedipe, non pas l’oedipe du complexe, mais celui de la tragédie de Sophocle.

2. QUELQUES REFLEXIONS SUR LE CONTEXTE, A PARTIR DE L’ACTUALITE (BELGE, ENTRE AUTRES)

L’affaire judiciaire et médiatique qui a passionné tous les Belges durant plusieurs mois – et dont ils se sont, à présent, tout aussi massivement désintéressés – a fait du mot « pédophile » le sésame-ouvre-toi d’une communication à laquelle personne n’aurait plus osé songer : communication entre les communautés de notre État fédéral (et même avec ses immigrés), entre les classes sociales, les partis politiques, les générations. La répétition quotidienne des mots « pédophile » et « pédophilie » a toutefois été la source d’une grande confusion. Chacun croit, de bonne foi, savoir ce que signifient ces mots et, du coup, se croit dispensé de s’interroger sur les différences, pourtant énormes, qui distinguent les personnalités et les actes que ces mots recouvrent. Il est pourtant évident qu’il n’y a ni identité, ni équivalence, ni même analogie entre les faits dont Marc Dutroux est accusé, ceux dont on soupçonne tel éducateur de home ou tel professeur de lycée, ou les insinuations que l’on lance contre l’un ou l’autre ministre dont l’homosexualité notoire n’avait jusqu’alors jamais inquiété ni même intéressé personne.

S’il faut raison garder en cette affaire, comme en toute autre circonstance, notre première tâche doit consister à repousser les amalgames faciles et les généralisations hâtives qui font peut-être monter les ventes des journaux et les taux d’audience des chaînes télévisées, mais qui ont pour premier effet d’entretenir notre ignorance. L’information ne favorise pas toujours le savoir.

Je pose donc fermement, comme un premier préalable à toute réflexion raisonnée sur l’actualité de la pédophilie, que c’est à tort que l’on a qualifié Marc Dutroux de « pédophile ». Il ne faut pas confondre le registre du crime sexuel avec celui de l’attrait sexuel. Les faits qui sont reprochés à Dutroux n’ont rien à voir avec la signification de la pédophilie, c’est-à-dire avec l’amour électif des enfants – amour étant entendu dans son sens le plus large, du registre platonique jusqu’à l’acte sexuel le plus cru, et enfant désignant un jeune être qui n’a pas encore atteint la puberté. Marc Dutroux est sûrement un criminel, vraisemblablement un psychopathe, et peut-être un pervers sadique, mais certainement pas un pédophile. A titre de comparaison – et avec la réserve que ce mot commande -, le cas de Marc Dutroux est beaucoup plus proche de celui d’un Gilles de Rais que de ceux des pédophiles fameux et avérés qu’ont été, entre autres, Lewis Carroll, André Gide, Henry de Montherlant, Roger Peyrefitte ou Roland Barthes. Le rapprochement avec le procès de Gilles de Rais me paraît s’imposer car ce dernier ne se contentait pas d’avoir des relations sexuelles avec les enfants qu’il enlevait, mais il les mettait systématiquement à mort après les avoir torturés, suivant en cela l’exemple de quelques illustres empereurs romains, tels Tibère et Caracalla.

Pourtant la comparaison a ses limites. Contrairement à Gilles de Rais, Dutroux, qui est en cela un sujet exemplaire de notre société occidentale contemporaine, avait une motivation mercantile. Il faisait commerce d’enfants. L’enfant était sa matière première, sa source de plus-value. Une matière qui ne vaut pas très cher, il faut le souligner : cent cinquante mille francs belges ( à peu près sept mille francs suisses), c’est le prix que l’on paye en Thaïlande pour disposer d’une jeune vierge – la jeune vierge thaïlandaise constituant aujourd’hui l’objet-étalon de la mercantilisation mondiale de la sexualité. Ce qu’il faut noter dans l’affaire Dutroux, c’est que l’enfant, la chair de l’enfant, ne va vraiment acquérir de la valeur (valeur marchande et valeur sexuelle) que par l’usage qui va en être fait. Les enfants que Dutroux enlevait et séquestrait n’étaient pas simplement destinés aux plaisirs de quelque riche client. Ils étaient, semble-t-il, destinés à la fabrication de cassettes pornographiques sadiques, de « snuff movies », c’est-à-dire de films montrant des enfants violés et torturés jusqu’à la mise à mort. D’après des informations qui ont été rendues publiques, on sait que chacune de ces cassettes de « snuff movie » vaut, à l’exemplaire, jusqu’à six fois le prix payé pour l’enfant lui-même. Cette survalorisation de l’image de l’atrocité mériterait une réflexion approfondie – qui pourrait s’étendre jusqu’à interroger le destin de l’érotisme contemporain.

L’affaire Dutroux nous rappelle ainsi ce que Freud a mis en évidence, à savoir que la pulsion sadique est l’une des composantes fondamentales qui caractérisent l’être humain. Les animaux peuvent être cruels, mais ils ne sont pas sadiques. « Le crime est le fait de l’espèce humaine », disait Georges Bataille. C’est une phrase que Freud aurait pu écrire. L’une des expressions les plus fréquentes de cette pulsion sadique est la maltraitance, la torture, voire la mise à mort des enfants. Il faut bien se résigner à admettre, malgré la répulsion que ce savoir soulève en nous, que notre « humanité » se reconnaît aussi à ce trait qu’elle comporte certains êtres dont la jouissance consiste à découper des enfants en morceaux. Le scandale et l’émotion populaire soulevés par la révélation de l’affaire Dutroux – de même, d’ailleurs, que la remarquable aptitude des foules qui avaient défilé en « marches blanches », il y a deux ans à peine, à se détourner à présent de toute information relative à cette affaire – sont, en réalité, directement proportionnels au refoulement auquel nous soumettons tous notre propre sadisme.

Avons-nous oublié les contes les plus connus qui ont ravi notre enfance et que nous transmettons toujours avec plaisir à nos propres enfants ? Avons-nous oublié que le personnage qui symbolise la fête des enfants dans la culture chrétienne, saint Nicolas, est lié à une histoire d’enfants livrés à la boucherie ? Avons-nous oublié qu’en 1919 – il y a donc quatre-vingt ans -, Freud établissait que le fantasme « Un enfant est battu » est l’un des fantasmes les plus répandus chez les névrosés aussi bien que chez les pervers ? Ne savons-nous pas que tout parent, tout éducateur, tout instituteur éprouve, à un moment ou l’autre, et parfois de façon lancinante, l’envie féroce de corriger cruellement les enfants dont il a la charge, et qu’il arrive, même aux meilleurs d’entre-eux, de ne pouvoir toujours réprimer cette envie ? Quant à nos « chers petits », ne les avons-nous pas vus régulièrement occupés, à l’âge de deux ou trois ans, à mettre en pièces leurs poupées ou leurs peluches avec tous les signes d’une jubilation intense ?

Oui, il faut bien que nous le reconnaissions, oui, nous avons oublié tout cela. Ou plutôt, nous l’avons refoulé : nous ne voulons rien en savoir. Et c’est pourquoi, avec le recul dont nous disposons à présent, nous pouvons dire avec certitude que les « marches blanches » qui ont eu lieu en Belgique et le vaste mouvement d’indignation populaire qui a secoué jusqu’aux pays voisins, n’ont nullement été les manifestations d’une « prise de conscience », comme on l’a dit, mais, au contraire, les signes bruyants et coléreux d’un refus de savoir plus fort que l’envie de savoir, d’une protestation radicale contre le risque de mise à nu d’une face de la libido que nous avons dû tous censurer en nous avec une grande énergie. Il a fallu cinquante ans pour que le procès Papon ait lieu (pour autant que l’on puisse considérer que ce qui a eu lieu était le procès que l’on était en droit d’attendre). Soyez assurés qu’il faudra attendre au moins autant d’années avant que l’affaire Dutroux ne soit vraiment éclairée.

3. POURQUOI TANT D’EFFROI ?

Quant à l’aversion unanime qui s’est soudain déclarée à l’égard de la pédophilie et des pédophiles ( je ne parle plus ici du sadisme ni des crimes de Dutroux, mais de la traque au pédophile qui s’est déclenchée à la suite de l’affaire Dutroux), elle mérite également d’être interrogée. Pourquoi tant de surprise et d’indignation ? On dirait que l’on découvre tout à coup l’existence d’une forme de sexualité que l’on aurait ignorée depuis toujours. Tout a l’air de se passer comme si on ne savait pas, ou plutôt comme si l’on n’avait pas voulu savoir. Pourtant, il n’y a pas si longtemps, la pédophilie, et même l’inceste, bénéficiaient dans le public d’un accueil relativement neutre et même parfois bienveillant. Il suffit, pour s’en convaincre, de se reporter à la presse des années 70 et 80. Qu’on me permette de rappeler l’indulgence amusée, voire admirative, avec laquelle critiques littéraires et présentateurs de télévision accueillaient les déclarations de Gabriel Matzneff ou de René Schérer, lequel pouvait écrire, dans Libération du 9 juin 1978 « L’aventure pédophilique vient révéler quelle insupportable confiscation d’être et de sens pratiquent à l’égard de l’enfant les rôles contraints et les pouvoirs conjurés » (cité par Guillebaud in La tyrannie du plaisir, p. 23). Le cas de Tony Duvert, écrivain pédophile déclaré et même militant, est encore plus remarquable. En 1973, son roman Paysage de fantaisie, qui met en scène les jeux sexuels entre un adulte et des enfants, est encensé par la critique qui y voit l’expression d’une saine subversion. Le livre reçoit d’ailleurs le prix Médicis. L’année suivante, il publie Le bon sexe illustré, véritable manifeste pédophile qui réclame le droit pour les enfants de pouvoir bénéficier de la libération sexuelle que peut leur apporter le pédophile, à l’encontre des contraintes et des privations que leur impose l’organisation familiale. En tête de chaque chapitre du livre, se trouve reproduite la photographie d’un jeune garçon d’une dizaine d’années en érection. En 1978, un nouveau roman du même auteur, intitulé Quand mourut Jonathan, retrace l’aventure amoureuse d’un artiste d’âge mûr avec un petit garçon de huit ans. Ce livre est salué dans Le Monde du 14 avril 1976 : « Tony Duvert va vers le plus pur »… En 1979, L’île Atlantique lui vaut de nouveaux éloges dithyrambiques de la part de Madeleine Chapsal.

Que s’est-il donc passé entre 1980 et 1995 pour que l’opinion connaisse un revirement aussi spectaculaire ? J’aimerais que quelqu’un m’éclaire sur ce mystère. Le phénomène est d’autant plus remarquable que nos sociétés occidentales contemporaines semblent désormais cimentées par l’idéal sacro-saint, mais purement imaginaire, de l’enfant-roi et par l’obsession corrélative de la protection de l’enfance. Loin de moi l’idée de contester la nécessité de cette protection et le progrès qu’elle constitue. Mais la meilleure protection de l’enfant n’est-elle pas le désir et le soutien que les adultes qui l’entourent lui manifestent afin de le voir grandir ? J’ai été surpris, il y a quelques mois – et je suis particulièrement heureux de vous faire part de cette surprise ici, à l’hôpital Nestlé qui a bien voulu accueillir mes propos de ce soir -, de voir apparaître sur l’écran de mon téléviseur une publicité de la firme Nestlé dont le texte énonçait fièrement : « Chez Nestlé, c’est le bébé qui est président ». Est-ce que nous ne sommes pas arrivés au bord d’une espèce de délire collectif ? Qui ne voit l’hypocrisie de ce culte de l’enfant innocent, vierge de corps et d’esprit, l’enfant merveilleux et pur dont l’univers est censé n’être peuplé que de rêves et de jeux ? Qui n’observe, dans le langage et l’imagerie publicitaire et médiatique d’aujourd’hui, que la plus belle marchandise du monde est désormais un bel enfant ? Qui n’est frappé de constater que l’exemple de notre Cité idéale nous est proposé sous deux versions, deux imageries standardisées, qui font couple comme un duo d’opéra : Disneyland et Las Vegas ? D’un côté, le monde de l’enfant imaginé comme un adulte miniaturisé, de l’autre, le monde de l’adulte imaginé en enfant éternisé. Nous sommes entrés, sans nous en apercevoir, dans une véritable idolâtrie de l’enfant, dans « l’infantolâtrie », dans l’infantilisation générale du monde. Les enfants s’habillent comme des adultes pendant que les adultes s’empiffrent de bonbons et jouent comme des enfants – les uns et les autres se disputant les commandes de la console de l’ordinateur familial. L’idéal aujourd’hui, c’est de rester enfant, et non plus de devenir un adulte. Et, de plus en plus, c’est une certaine représentation imaginaire de l’enfant qui fait la loi. C’est l’enfant mythique dont la statue s’élève au rang d’idole à mesure même que les adultes déchoient de leur piédestal, démissionnent de leur fonction et s’infantilisent à qui-mieux-mieux.

Curieusement, mais logiquement, plus cette célébration de l’enfant imaginaire prend de l’ampleur, plus il apparaît, au sein de la réalité économique et sociale, que l’enfant représente un coût. D’ailleurs, plus on le vénère, plus il devient rare, plus il tend à être unique. Alors que dans toutes les phases de civilisation qui nous ont précédés, comme dans les cultures qui entourent notre îlot d’Occident, l’enfant a toujours été considéré comme la première richesse, chez nous il est à présent une charge dont il paraît normal à chacun que l’État nous en rembourse les frais. En somme, l’enfant que nous adulons et voulons protéger de tout, l’enfant que nous maintenons dans un état artificiel d’enfance, est de plus en plus irréel. Il est notre rêve narcissique et nous ne l’aimons plus, à la limite, que pour notre propre plaisir. L’enfant n’est plus pour nous une richesse, il est devenu un luxe – ce qui est tout à fait différent.

4. LA SIGNIFICATION DE LA PEDOPHILIE

Si l’on veut parler sérieusement de la pédophilie, avant de poser les questions, certes préoccupantes, de son traitement et de sa prévention, il conviendrait de tenter d’abord de comprendre ce que signifie ce mot. Cette démarche implique de distinguer soigneusement deux niveaux de discours.

On peut, d’une part, envisager la pédophilie d’un point de vue extérieur, objectif, descriptif. C’est ce que font les juristes qui doivent établir les faits et ensuite qualifier ceux-ci, c’est-à-dire les traduire dans le langage du droit pénal. Par exemple, on appellera « viol » toute relation sexuelle entre un adulte et un enfant en dessous d’un certain âge fixé par la loi. C’est aussi ce que font les psychologues et les sexologues, notamment ceux qui se prétendent aujourd’hui les plus experts dans le traitement des pédophiles. Les psychologues décrivent des comportements en se fondant sur le modèle théorique, expérimenté sur l’animal de laboratoire, d’un réflexe automatique induit par un stimulus. Par exemple, telle image représentant un petit garçon déclenche un début d’érection chez le patient. Le traitement consistera dès lors à associer ladite image à une sensation de déplaisir. Ainsi, on montrera systématiquement cette image au patient en lui envoyant une décharge électrique douloureuse sur le pénis. Dans ces deux approches, celle qui se fonde sur les faits et celle qui se fonde sur les comportements, une dimension essentielle – la plus essentielle – est évacuée : celle du sujet qui pose l’acte qualifié de « pédophile », celle de la dimension subjective (et non pas objective) de cet acte.

C’est cette dimension subjective qu’il faut tenter d’appréhender en examinant la question de la pédophilie d’un point de vue intérieur, du point de vue du fonctionnement d’une économie inconsciente et singulière. En effet, la question n’est pas seulement de savoir quel est l’acte qui a été commis, mais de savoir qui l’a commis. Les actes ou les comportements dits « pédophiles » peuvent se produire dans les contextes les plus divers et dans le cadre de toutes les structures cliniques que la psychanalyse permet de distinguer : les névroses, les psychoses et les perversions. Or, la structure psychique dans laquelle un sujet trouve sa position d’être, implique un rapport à chaque fois différent au désir, au fantasme, à la jouissance, à la loi, à la culpabilité, et à l’autre en général. Il peut arriver qu’un névrosé obsessionnel passe compulsivement à l’acte avec un enfant lorsque celui-ci est devenu pour lui la cristallisation d’une obsession. Dans ce cas, même si la description de l’acte coïncide exactement avec celle du même acte commis par un pervers ou par un schizophrène, sa signification sera fondamentalement différente et, par conséquent, sa sanction judiciaire et son traitement devraient également être distincts. Au lieu de qualifier automatiquement le sujet obsessionnel en question de « pédophile », on devrait prendre la peine d’analyser la portée subjective de son acte. On pourrait à l’occasion remarquer, par exemple, que son acte n’est pas motivé par un attrait sexuel électif pour les enfants, mais plutôt par la compulsion au sacrilège typique de cette névrose. On sait – je renvoie ici aux deux oeuvres majeures de Freud que sont Totem et tabou et L’homme-aux-rats – que l’économie psychique de l’obsessionnel s’organise autour du rapport au tabou, à l’intouchable, au sacré et à l’aveu de la faute.

En fait, si l’on veut s’en tenir à un usage rigoureux des mots et éviter les amalgames qui entraînent la confusion et l’obscurantisme, on devrait réserver le terme de « pédophilie » aux cas de perversion pédophile. Pour m’expliquer sur ce point, je vais essayer d’expliquer de façon synthétique ce que mon expérience de la psychanalyse me permet de cerner de la structure perverse en général, et ensuite des caractéristiques de cette perversion particulière qu’est la pédophilie au sens strict.

5. LA STRUCTURE DE LA PERVERSION

Distincte de la névrose et de la psychose, la perversion est l’une des trois structures psychiques inconscientes dans lesquelles l’être humain peut s’établir comme sujet de discours et comme agent de son acte. A ce titre, la perversion est parfaitement « normale », même si elle dérange le monde, voire tout le monde. La question que pose, avec une évidente provocation, l’existence des perversions vise l’essence même de la société humaine. En effet, seuls les névrosés font société : le symptôme névrotique n’est pas seulement une souffrance singulière, il est aussi la matrice du lien qui rassemble les hommes autour de règles communes. C’est pourquoi, dans Moïse et le monothéisme, Freud ne recule pas à traiter la religion (et spécialement la chrétienne) comme le symptôme par excellence. Les pervers, eux, abordent le lien social par une autre voie : micro-sociétés de maîtres, amicales, réseaux qui se fondent sur des formes de pactes ou de contrats qui n’ont pas encore été vraiment étudiés à ce jour, mais dont on peut souligner que c’est le fantasme, et non le symptôme, qui s’y offre comme base du lien, et que l’exigence de la singularité y prend toujours le pas sur celle de la communauté et s’oppose à toute idée d’universalité.

La clinique psychanalytique permet, me semble-t-il, de dégager quatre axes principaux de l’organisation de la perversion, quelle que soit la variante de celle-ci.

6. LA LOGIQUE DU DÉMENTI

Dans la perversion, le mécanisme fondateur de l’inconscient est distinct de celui de la névrose. Dans celle-ci, c’est la « dénégation » (Verneinung) qui commande et maintient le refoulement (Verdrängung). Quand un névrosé déclare, par exemple, « ma femme, ce n’est pas ma mère », il veut dire en réalité que sa femme, c’est sa mère. Mais il ne peut le reconnaître, ou l’avouer, qu’en affectant cet énoncé d’une négation (ne…pas). Chez le pervers, le mécanisme est plus complexe et plus subtil. Ce que Freud a appelé la Verleugnung – que nous avons choisi, avec Lacan, de traduire par « démenti », traduction la plus littérale -, consiste à poser simultanément deux affirmations contradictoires a) oui, la mère est châtrée, b) non, la mère n’est pas châtrée. Un névrosé éprouve la plus grande difficulté à comprendre ce processus. Car, pour le névrosé, la logique inconsciente se fonde sur le principe d’identité, base de la logique classique : A = A. Pour le pervers, le démenti signifie que A =A et aussi, en même temps, que A est différent de A. Cette coexistence – qui n’est contradictoire que pour le névrosé – fait du pervers un argumentateur redoutable (du moins, lorsqu’il est intelligent), un rhéteur particulièrement apte à manier et à manipuler la valeur de vérité dans le discours de façon à avoir toujours raison.

A la base, le démenti porte sur la castration de la mère. Ceci ne doit pas être entendu seulement comme le fait que la mère n’a pas de pénis, ou, plus finement, qu’elle manque du phallus. La castration de la mère signifie que la mère ne possède pas l’objet de son désir, que celui-ci ne peut s’inscrire que comme manque et que ce manque est structurel. En d’autres termes, il y a, dans le démenti que le pervers oppose à la castration, une face qui reconnaît le manque structurel de l’objet du désir, mais aussi, et simultanément, une face qui affirme l’existence positive de cet objet. Or, si l’objet du désir existe concrètement, s’il est saisissable et désignable par les sens, il en découle que le sujet ne peut que vouloir absolument le posséder et le consommer – et répéter indéfiniment cette démarche.

7. L’OEDIPE PERVERS

L’oedipe pervers se distingue par la place tout à fait particulière qui y est dévolue au père à chacun des niveaux où il est appelé à remplir sa fonction. En tant qu’instance symbolique, dépositaire en titre de la loi, de l’interdit et de l’autorité, le père y est parfaitement reconnu – le pervers n’est pas psychotique. De même, les attributs du père imaginaire, héros ou couard, père fouettard ou père aveugle, sont repérables et repérés par le sujet. Mais c’est au niveau du père réel que la perversion se signale à l’attention. Dans la situation \oedipienne qui caractérise la perversion, l’homme qui est appelé, dans la réalité, à assumer le rôle du père est systématiquement mis à l’écart – en exil, dirait Montherlant – par le discours maternel qui entoure le sujet. La position du père du pervers est celle d’un monarque tenu en échec dans son propre palais. Devenant du coup un personnage dérisoire, une pure fiction, le père se voit réduit à n’être qu’une sorte d’acteur de comédie à qui il est demandé de jouer au père, mais sans que ce rôle porte à la moindre conséquence : c’est un père « pour la scène ».

Il en résulte, pour son enfant, que, bien que posées et reconnues théoriquement, la loi, l’autorité et l’interdit se trouvent ramenés à de pures conventions de façade. De façon générale, le monde dans lequel le pervers se voit introduit par sa configuration familiale est une comédie, une farce dont le côté grotesque est souvent manifeste. Cette introduction prend pour lui valeur d’initiation. Car, si la comédie humaine est pour le névrosé une vérité dont il ne peut être qu’à son insu un participant parmi les autres (situation à laquelle il lui est d’ailleurs souvent difficile de se résigner), pour le pervers cette comédie est d’emblée révélée, démasquée dans sa facticité, et c’est en toute conscience qu’il y prend sa place. Étant appelé à la fois sur la scène et dans les coulisses, le pervers ne peut être dupe de la pièce qui se joue. Il en tire un savoir, certes, mais un savoir que l’on peut qualifier de toxique. Il en tire sa force aussi bien que son malheur. Il connaît ou croit connaître l’envers du décor et les règles secrètes qui démentent les conventions de la comédie.

Autre conséquence : l’univers subjectif du pervers se trouve dédoublé en deux lieux et deux discours dont la contradiction n’empêche pas la coexistence. D’un côté, la scène publique, de l’autre côté, la scène privée. La scène publique, lieu du semblant explicite, c’est le monde où les lois, les usages et les conventions sociales sont respectées, voire célébrées avec un zèle caricatural (« il faudrait être fou pour ne pas se fier aux apparences », disait Oscar Wilde). La scène privée, par contre, lieu de la vérité masquée, du secret partagé avec la mère, dément la précédente. C’est là qu’entre la mère et l’enfant, puis entre le pervers et son partenaire, s’accomplit le rituel (toujours théâtral) qui démontre que le sujet a ses raisons de faire exception aux lois communes parce qu’il se réclame des connaissances privilégiées sur lesquelles il fonde sa singularité.

8. L’USAGE DU FANTASME

Au niveau de son contenu, on peut dire que tout fantasme est pervers par essence. Le scénario imaginaire dans lequel le névrosé conjugue son désir et sa jouissance n’est rien d’autre, après tout, que la façon dont il se rêve pervers en grand secret. Ce n’est donc pas le contenu du fantasme qui permet de différencier le pervers du névrosé, mais, comme je vais le montrer, c’est son usage.

Secret trésor, strictement privé, chez le névrosé (au point qu’il faut des années d’analyse pour qu’il consente à commencer à en parler), le fantasme est, au contraire, chez le pervers une construction qui ne prend son sens qu’en devenant publique. Pour le névrosé, le fantasme est une activité solitaire : c’est la part de sa vie qu’il soustrait au lien social. A l’inverse, le pervers se sert du fantasme (sans même s’apercevoir d’ailleurs qu’il s’agit d’un montage imaginaire) pour créer le lien social au sein duquel sa singularité peut s’accomplir. Pour le pervers, le fantasme n’a de sens et de fonction que s’il est agi ou énoncé de telle sorte qu’il parvienne à inclure un autre, consentant ou non, dans son scénario. C’est ce qui apparaît, considéré de l’extérieur, comme une tentative de séduction, de manipulation ou de corruption du partenaire. Par exemple, le sadique exigera de sa victime qu’elle demande elle-même, en s’accusant de telle ou telle faute, la punition qu’il va lui infliger – punition qui se présentera dès lors comme « méritée ».

Pourquoi cette nécessité de la complicité forcée de l’autre ? Parce que, dans la perversion, le fantasme a une fonction démonstrative. Le pervers ne peut, en effet, s’assurer de sa subjectivité qu’à la condition de se faire apparaître comme sujet positivé en l’autre (manoeuvre dans laquelle lui n’est que l’agent). Mais de quel « sujet » s’agit-il en l’occurrence ? D’un sujet pour qui il est essentiel, vital, d’affirmer qu’il y a continuité entre le désir et la jouissance. Car, pour le pervers, un désir qui ne s’achève pas en jouissance n’est qu’un mensonge, une escroquerie ou une lâcheté. C’est ce mensonge et cette lâcheté qu’il dénonce inlassablement comme constitutifs de la réalité du névrosé et de l’ordre social : si celui-ci interdit la jouissance (en tout cas, au-delà d’un certain point), c’est parce que le névrosé n’ose pas jouir vraiment. Car c’est la jouissance qui constitue la valeur suprême de l’univers pervers, alors que, dans la névrose, c’est le désir. C’est pourquoi le névrosé, lui, se soutient parfaitement d’un désir insatisfait (dans l’hystérie), d’un désir impossible (dans la névrose obsessionnelle), ou d’un désir prévenu (dans la phobie). Le névrosé trouve son appui dans un désir dont l’objet est toujours en défaut – chaque fois qu’il croit l’avoir atteint, il déchante rapidement : non, ce n’était pas « ça ». C’est la raison pour laquelle, dans la névrose, la jouissance va toujours de pair avec la culpabilité.

Ce que veut démontrer le pervers, ce à quoi il s’efforce de convertir l’autre (de force s’il le faut), ce n’est pas seulement l’existence de la jouissance, mais sa prédominance sur le désir. Pour lui, le désir ne peut être que désir de jouir, et non pas désir de désir ou désir de désirer, comme chez le névrosé.

9. LE RAPPORT À LA LOI ET À LA JOUISSANCE

La nécessité de cette démonstration est si pressante que l’on peut se demander si la perversion connaît la dialectique du désir ou si elle ne l’escamote pas purement et simplement. En tout cas, sa compréhension réclame une autre théorie du désir et de la jouissance que celle à laquelle nous nous référons dans le cadre de la clinique des névroses.

Pour entrer dans cette théorie, il faut cerner le rapport subjectif que le pervers entretient avec la Loi. L’opinion commune tend à confondre perversion et transgression. Pourtant il serait tout à fait simpliste et erroné d’assimiler le pervers à un hors-la-loi, même si l’interrogation cynique, le défi et la provocation des instances représentant la loi constituent des données constantes dans la vie des pervers.

Si le pervers met la loi, et plus souvent encore le juge, au défi, ce n’est pas qu’il se réclame d’une position anarchiste. Tout au contraire. Lorsqu’il critique ou lorsqu’il enfreint la loi positive et les bonnes moeurs, c’est au nom d’une autre loi, loi suprême et bien plus tyrannique que celle de la société. Car cette autre loi n’admet, elle, aucune faculté de transgression, aucun compromis, aucune défaillance, aucune faiblesse humaine, aucun pardon. Cette loi supérieure qui s’inscrit au coeur de la structure perverse n’est pas, par essence, une loi humaine. C’est une loi naturelle dont le pervers est parfois capable de soutenir et d’argumenter l’existence avec une force de persuasion et une virtuosité dialectique remarquables. Son texte non-écrit n’édicte qu’un seul précepte : l’obligation de jouir.

En somme, lorsqu’il « transgresse », comme dit le langage commun, le pervers ne fait en réalité qu’obéir. Ce n’est pas un révolutionnaire, c’est un serviteur modèle, un fonctionnaire zélé. Dans sa logique, ce n’est pas lui qui désire, ce n’est même pas l’autre : c’est la Loi (de la jouissance). Pire : cette loi ne désire pas, elle exige. Poussez le sujet pervers dans ses derniers retranchements et, s’il est sincère et accepte de se livrer, vous entendrez son discours se transformer en une véritable leçon de morale. Rien de plus sensible pour le pervers que le concept de « vertu ». Sade, Genet, Jouhandeau, Montherlant, Mishima – et j’en passe\u… – nous le prouvent chacun à leur manière : la perversion aboutit à une apologie paradoxale de la vertu. Etrange vertu, sans doute. Ici encore, l’opposition entre le monde du névrosé et celui du pervers est diamétrale. Alors que, pour le premier, la loi est, par définition, un interdit qui porte sur la jouissance, et la vertu le respect des tabous qui en découlent, pour le pervers, la loi commande la jouissance et ce, de façon absolue (il est, en quelque sorte, interdit de ne pas jouir). Si bien que la vertu, dans ce cas, consiste à se montrer à la hauteur de ce que peut exiger cet impératif absolu – jusqu’au mal suprême. La rédemption par le mal ou la sainteté dans l’abjection constituent des thèmes récurrents des discours pervers.

10. LA PERVERSION PEDOPHILE

Le psychanalyste que je suis ne considère pas comme injustes les lois qui sanctionnent la pédophilie. Je ne les prends pas non plus comme l’expression d’une justice absolue et universelle. Ces lois ne sont que l’une des constructions grâce auxquelles notre société tente de se maintenir en tant que symptôme parmi d’autres. Dans d’autres sociétés, tout aussi civilisées que la nôtre, par exemple dans les sociétés helléniques préclassiques, on sait que la pédophilie était organisée au niveau social en tant que rituel de passage pour les jeunes garçons. Dans la société athénienne de l’âge classique, la pédophilie était non seulement tolérée, mais considérée comme le modèle idéal de la relation amoureuse et pédagogique (cfr. le « Premier Alcibiade » et le « Banquet » de Platon). Dans la société romaine, il était de règle que le maître ait pour amants quelques jeunes garçons non pubères pourvu qu’ils ne fussent pas citoyens romains. Au Moyen-Age, les monastères étaient des lieux privilégiés de relations pédophiles entre les abbés et les jeunes novices. Dans bien des cultures qui nous entourent aujourd’hui, l’usage sexuel des enfants, voire leur prostitution organisée, est considéré comme une chose normale dont personne ne se préoccupe. La sorte de chasse au pédophile qui devient, depuis peu, le mot d’ordre dans nos pays doit donc être considérée comme un phénomène bizarre plutôt que comme un progrès de la civilisation. En tant que psychanalyste, je pense qu’avant d’engager la lutte contre la pédophilie, il conviendrait d’abord d’éclaircir pour quoi et contre quoi le pédophile lutte lui-même. Cela nécessite de l’entendre avant de le condamner.

La pédophilie se définit comme l’amour des enfants – précisons : une certaine forme d’amour visant un certain genre d’enfants. Il ne faut donc pas confondre, je le répète, le pervers pédophile et le pervers sadique. Ce n’est pas parce que la loi positive en vigueur commande, pour des raisons de technique de procédure et de linguistique pénale, de qualifier automatiquement de « viol » les relations sexuelles d’un adulte avec un enfant en dessous d’un certain âge, que les pédophiles doivent être réellement pris pour des violeurs systématiques. En principe (bien sûr, il y a des exceptions), le viol n’intéresse pas le pédophile. Au contraire, le discours du pédophile se fonde sur la thèse que l’enfant consent aux relations qu’il a avec lui, et davantage encore, qu’il les demande lui-même. Ce que dit le pédophile – je caricature à peine, je l’ai entendu régulièrement dans ma pratique – c’est quasiment que l’enfant l’a violé lui. C’est un point très important, il faut prendre ces paroles très au sérieux (ce qui ne veut pas dire qu’il faut les croire).

Il est, en effet, capital pour le pervers pédophile de faire la démonstration que l’enfant baigne dans une sorte de sexualité naturelle bienheureuse qui s’oppose à la sexualité restreinte, réprimée et déformée des adultes, et que l’expression spontanée de cette sexualité naturelle est le désir de jouir. Cette idée d’un érotisme spontané de l’enfant s’oppose à toute envie de viol. Pour le violeur, par contre, et c’est pourquoi sa conduite relève du sadisme, le non-consentement de l’autre est une condition nécessaire. Le violeur cherche en effet à prouver que l’on peut faire jouir l’autre par la force, que la jouissance se passe du désir ou du consentement subjectif parce qu’elle est une Loi qui s’impose absolument. Par ailleurs, un autre point capital dans l’argumentation dont le pédophile tente de nous convaincre, c’est que la violence à l’égard de l’enfant se situe, par essence, dans la structure familiale puisque celle-ci est foncièrement répressive à l’égard de la sexualité. Le pervers pédophile soutient que les parents – et, en tout premier lieu, le père – abusent de leurs enfants, lui font violence, en lui « volant » sa sexualité, en l’empêchant de faire l’amour et en l’obligeant à n’être que le voyeur de l’érotisme parental (cfr. Le bon sexe illustré de Tony Duvert).

Une autre idée communément répandue doit également être dénoncée : la pédophilie, contrairement à ce que l’on dit, n’est pas du tout la même chose que l’inceste. Il existe, bien sûr, des cas de pervers pédophiles qui séduisent aussi leur propre enfant, mais ces cas forment plutôt exceptions. Le père incestueux, celui qui a des relations sexuelles avec sa fille ou avec son fils, n’est pas, en règle générale, quelqu’un qui est excité par l’enfant comme tel. Ce qui l’intéresse, ce qui le trouble, ce qui le met hors de lui, c’est son propre enfant, sa descendance. En fait, le père incestueux est un sujet qui ne supporte pas la paternité (cette aversion, je le montrerai plus loin, s’oppose radicalement à la position que défend le pédophile). Non seulement il ne la supporte pas, mais il éprouve l’irrésistible besoin de la bafouer, de l’annuler en quelque sorte en en révélant l’indignité. Je le répète, il est rare qu’un pédophile abuse de ses propres enfants. Au contraire, les pédophiles qui ont des enfants sont généralement des pères modèles ou qui s’efforcent de l’être.

En effet, à l’opposé des pères incestueux – qui sont des destructeurs de la paternité -, les pédophiles développent une idée très élevée de la paternité. Il n’est pas exagéré de dire que la perversion pédophile contient une théorie complexe et subtile de la paternité, plus précisément de la restauration de la fonction paternelle. Cette thèse peut paraître choquante et paradoxale mais pourtant c’est bien la conviction d’être le héraut d’une véritable réforme morale (cfr. « Les garçons » de Montherlant) qui pousse le pédophile à entrer en conflit avec la famille, avec la société et avec les institutions. Pour lui, les parents légaux, coincés dans leur rôle de censeurs, sont par essence incapables d’aimer. Il faut donc que le « véritable » amour paternel provienne d’ailleurs que de ceux qui sont liés à l’enfant par le sang. Comme le déclare l’Abbé, héros de la pièce de Montherlant « La ville dont le prince est un enfant », « Dieu a créé des hommes plus sensibles que les pères, en vue d’enfants qui ne sont pas les leurs, et qui sont mal aimés ».

Mais qu’est-ce que le véritable amour paternel, tel que le pédophile le conçoit ? C’est un amour passionnel et sensuel qui est en rivalité profonde avec l’amour maternel – comme si la mère volait au père la part érotique de l’amour qu’il éprouve pour l’enfant. Restaurer la passion d’être père et faire de celle-ci le modèle de la passion amoureuse, tel est l’enjeu le plus radical de la pédophilie. C’est la raison pour laquelle le pédophile est intimement persuadé de faire du bien aux enfants avec qui il entretient des relations amoureuses ou sexuelles. C’est pourquoi aussi il est convaincu de se montrer meilleur éducateur – meilleur parce que plus vrai – que le père légal. Il réplique aux lois et aux moeurs familiales qui châtrent les pères avant de châtrer les fils, que seul peut être à la hauteur de sa fonction le père dont l’amour ne recule pas devant la passion. Une passion qui ne rejette ni ne refoule ce qu’elle comporte de sensualité et d’érotisme. Une passion qui exige la réciprocité parce qu’elle croit savoir que l’enfant lui-même réclame cette sensualité paternelle. En somme, le pervers pédophile nous met au défi de concevoir la fonction paternelle comme fondée sur l’idéalisation de la pulsion plutôt que sur l’idéalisation du désir. Dans cette passion, l’initiation à la jouissance a la plus grande importance. En effet, comme dans toute perversion, la jouissance est ici identifiée à la Loi. Il s’agit donc d’introduire l’enfant à la vérité de la Loi et de lui faire découvrir le mensonge fondateur de la famille et de la normalité sociale. Ce mensonge, Tony Duvert, que j’ai déjà cité, le dénonce comme l’alliance d’une maternité incestueuse et d’une paternité pédérastique dont le sexe se prétend absent (cfr. Tony Duvert, Le bon sexe illustré, pp. 66-67).

Quelques mots enfin sur l’enfant qui est l’objet élu de la perversion pédophile. On a parfois évoqué l’idée que l’enfant jouerait, pour le pédophile, le rôle d’un fétiche. C’est une idée que je trouve intéressante même si elle ne me semble pas exacte. Il faut remarquer – c’est un critère décisif pour distinguer le pédophile de l’homosexuel pédéraste – que le pédophile se tourne vers l’enfant pré-pubère. Voilà une notion bien difficile à manier, surtout pour le législateur ou pour le juge qui sont obligés de se reposer sur des critères « objectifs », par exemple l’absurde idée d’un âge auquel on fixerait ce qu’on appelle la « majorité sexuelle ». La pré-puberté ne se réfère ni à un âge, ni à une définition biologique ou médicale de la puberté. C’est une notion floue, d’autant plus floue que son objet est justement le flou. En effet, celui que vise la perversion pédophile est l’enfant dont le corps ou l’esprit n’a pas encore vraiment choisi son sexe. C’est l’ange, ou l’angelot, comme on préférera. C’est l’enfant apparemment asexué ou sexué de façon indécise, c’est l’être qui incarne, en quelque sorte, le démenti opposé à la reconnaissance de la différence des sexes, mais en qui le pédophile discerne, pour cette raison même, le bonheur d’une sexualité complète, plus large que celle des adultes. Cette imprécision de la sexuation de l’enfant n’a pas seulement pour fonction de soutenir la défense contre l’homosexualité qui est inhérente à la pédophilie comme à bien d’autres formes de perversion. Pédophiles et homosexuels ont horreur les uns des autres, c’est une donnée bien connue de la clinique. Mais, au-delà de cette fonction de défense, l’exigence que l’enfant soit choisi avant toute manifestation de la puberté signifie que le pédophile recherche chez l’enfant qui l’attire l’incarnation du démenti de la castration et de la différence des sexes. L’enfant élu par le pédophile, c’est le troisième sexe. Ou, plus exactement, c’est le sexe qui unit, en les confondant, les pôles opposés de la différence sexuelle. C’est pourquoi l’attirance du pédophile se cristallise tantôt sur un trait d’exquise féminité qui se révèle chez un jeune garçon, tantôt sur un trait de gaminerie que manifeste une fillette.

Mais, dans tous les cas, ce que la psychanalyse du pédophile permet de mettre au jour, c’est que, dans la figure infantile élue par sa passion, c’est lui-même que le pédophile cherche à rencontrer et à faire apparaître. Il ne s’agit pas seulement d’une quête narcissique, ni d’un processus d’identification imaginaire. Cette recherche frénétique ne se situe pas simplement au niveau du moi et de ses images spéculaires. C’est le sujet en tant que tel qui est appelé à se révéler. Le sujet, c’est-à-dire ce qui n’est jamais qu’un vide dans la chaîne signifiante du discours. Ce vide, le pédophile le comble en provoquant l’apparition d’un enfant qui représente l’incarnation d’un sujet naturel plutôt que fils du langage, d’un sujet qui serait vierge de la marque du signifiant, d’un sujet qui serait d’avant la castration symbolique. C’est là son égarement fondamental. C’est là qu’il manifeste à quel point il reste lui-même un éternel enfant imaginaire, tout attaché à être ce qui pourrait combler le manque du désir de sa mère afin que jamais la béance de celui-ci ne puisse apparaître.

Pour conclure ces réflexions, je reprendrai à Philippe Forest deux phrases d’un article publié dans le numéro 59 de la revue L’Infini consacré à « La question pédophile ». Ph. Forest y écrivait : « \u…l’enfance n’existe pas, elle est le rêve du pédophile. Le pédophile – je l’imagine ainsi – est précisément celui qui croit à l’enfance (\u…). Il la voit comme le paradis dont il a été injustement chassé, le lieu vers lequel il lui faut revenir, qu’il lui faut à tout prix pénétrer. » Effectivement, ma pratique de la psychanalyse avec des sujets pédophiles me permet de confirmer que, pour eux, l’enfance n’est pas un moment, une étape transitoire de la vie, un temps destiné, par essence, à prendre fin, mais bien une sorte d’état de l’être qu’il s’agit de restituer dans sa temporalité indéfinie. Dans la logique pédophile, l’enfant constitue le démenti opposé à la division du sujet : le « sujet-enfant » incarne le mythe d’une complétude naturelle dans laquelle désir et jouissance ne sont pas séparés. C’est pourquoi chaque pédophile est constamment confronté au drame de voir l’enfant qu’il aime se transformer et quitter cet état dont il se fait, lui, le dépositaire. C’est pourquoi aussi, malgré leur attrait et souvent leur talent exceptionnel pour la pédagogie, je crois, avec François Regnault que l’on peut définir le pédophile comme « l’envers du pédagogue » (cfr. L’Infini n° 59, p. 125). Car le véritable pédagogue – en existe-t-il encore ? – est celui qui fonde sa pratique sur la supposition que le désir le plus fondamental de l’enfant, est le désir de devenir grand. Comme l’écrit Hegel dans ses Principes de la philosophie du droit (§ 175), « la nécessité d’être élevé existe chez les enfants comme le sentiment qui leur est propre de ne pas être satisfaits de ce qu’ils sont. C’est la tendance à appartenir au monde des grandes personnes qu’ils devinent supérieur, le désir de devenir grands. La pédagogie du jeu traite l’élément puéril comme quelque chose qui vaudrait pour lui-même, le présente aux enfants comme tel, et rabaisse pour eux ce qui est sérieux, et se rabaisse elle-même à une forme puérile peu prisée par les enfants. En les représentant comme achevés dans l’état d’inachèvement où ils se sentent, en s’efforçant ainsi de les rendre contents, elle trouble et altère leur vrai besoin spontané qui est bien meilleur » (cité par F. Regnault in op.cit.).

Eclairés par ces dernières phrases, à nous à présent de nous interroger sur le sens de l’évolution contemporaine de notre société, que j’évoquais plus haut. Ce mouvement, que j’ai désigné comme « l’infantolâtrie » de l’époque, ne risque-t-il pas de nous mener vers une forme de pédophilie généralisée et triomphante ? Cette hypothèse pourrait bien, en tout cas, expliquer les manifestations d’effroi et de panique que le pédophile soulève aujourd’hui dans notre société. Cet effroi ne serait-il pas finalement l’effroi devant la révélation de la signification de notre propre idéalisation de l’enfance?

Serge André, 1999.

Lou Andreas-Salomé : profession psychanalyste

FRANCE CULTURE : émission « SAVOIRS »

AVOIR RAISON AVEC LOU ANDREAS-SALOMÉ par Géraldine Mosna-Savoye, diffusé en août 2018.

Profession psychanalyste

La psychanalyse n’est rien d’autre qu’une mise à nu, opération que l’homme encore malade évite parce qu’elle lui arrache son masque, mais que l’homme guéri accueille comme une libération.    
Lettre ouverte à Freud (1931)

 » Lou Andreas-Salomé (1861-1937) était romancière, essayiste et psychanalyste. De sa pratique de la psychanalyse et de sa connaissance de Freud, que reste-t-il aujourd’hui ? De leur rencontre en 1912 à ses écrits sur le narcissisme en passant par ses réflexions sur la névrose, sait-on qu’en elle, l’inventeur de l’inconscient a vu une disciple, une amie, et

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Lou Andrea-Salomé au congrès de Weimar en 1911, avec Sigmund Freud, Sandor Ferenczi (entre autres)• Crédits : ullstein bild / Contributeur – Getty

même une alliée ?

C’était pourtant une alliée paradoxale, une disciple hérétique, qui avait perçu dans la psychanalyse la révolution de son époque, l’a pratiqué jusqu’à sa mort, mais y avait apporté une contradiction majeure et d’actualité : et si on avait accordé trop d’importance à la pulsion de mort, et pas assez à la pulsion de vie ? « (France Culture).