Revue Esprit : « Vieillesse et vieillissement », 4 février 2022

A lire et méditer. Ci-dessous le mot de la rédaction de la Revue Esprit paru le 4 février 2022 sur le thème « Vieillesse et vieillissement », suivi d’un article de Benjamin Delmotte paru en décembre 2012 dans la Revue Esprit au sujet du film « Amour » de Michael Haneke.

« Le mot d’Esprit » : Vieillesse et vieillissement, paru le 4 février 2022, original ici.

Le mot d’Esprit. Le scandale suscité par la parution du livre de Victor Castanet, Les Fossoyeurs, et la mise en cause des pratiques du groupe Orpéa, poids-lourd mondial dans le secteur de la gestion lucrative des Ehpad, posent une nouvelle fois la question de la manière dont nous entendons, collectivement, prendre soin des personnes âgées dépendantes.

La canicule de 2003 et, plus encore, la première vague de la pandémie, avaient déjà mis en lumière de nombreuses défaillances de prise en charge dans ces structures d’hébergement. La Défenseure des droits avait ainsi alerté en mai 2021 sur le fait que les droits de nombreux résidents et résidentes avaient été « gravement entravés » pendant la crise sanitaire. Et le malaise touche aussi les soignants : en 2017, les personnels des Ehpad avaient fait grève pour dénoncer leurs conditions de travail, et les conséquences de ces dernières sur la relation de soin.

Ces constats répétés interviennent dans un contexte où la perspective de la perte d’autonomie est pour beaucoup inadmissible. La personne âgée est paradoxalement devenue un « autre », que l’on est d’autant moins enclin à reconnaître que l’on se sait appelé à lui ressembler un jour. De ce point de vue, il est urgent que les principes d’éthique du soin, qui constituent un champ de recherche dynamique depuis la fin des années 1980, trouvent enfin leur traduction dans la conduite des politiques publiques, notamment dans le champ de la dépendance.

Nous est ainsi posée la question de la compatibilité entre logique de profit et logique de soin, à l’endroit de ceux qu’Alfred Sauvy, dans un dossier de 1963, appelait les « faibles » : personnes âgées, handicapées, pauvres ou marginales. Dans toute société, il est nécessaire que certaines dimensions de l’existence restent « hors de prix ». Puisse ce nouvel épisode nous convaincre que la dignité des personnes âgées en fait partie.

La rédaction (4 février 2022, newsletter).

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Comment finir ? Amour, de Michael Haneke

par Benjamin Delmotte, paru en décembre 2012, original ici.

Que peut l’amour face à une l’intransitivité de la mort ? En racontant la confrontation d’un couple à la survenue de la dépendance, Michael Haneke interroge la possibilité d’apprivoiser ce qui représente la fin d’un monde, celui des habitudes et des désirs d’avant, notamment lorsque le corps devient ce poids mort que soulèvent et manipulent les aides-soignantes.

Anne et Georges forment un couple d’octogénaires que relie un commun amour de la musique. Une attaque conduit Anne à l’hôpital et l’opération se passe mal. Hémiplégique, Anne ne peut se résoudre à sa dépendance et tente même de se suicider. Son état empire bientôt, et la condamne à une impotence quasi totale ainsi qu’à de très grandes difficultés d’expression. Georges s’emploie à faire face, partagé entre sa responsabilité et le constat de la misère de l’existence à laquelle est réduite son épouse.

Les derniers plans d’Amour, de Michael Haneke, offrent un étrange suspens, qui abandonne le spectateur à l’indécision et l’énigme : qu’est devenu Georges, le personnage interprété par Jean-Louis Trintignant ? Pourquoi l’appartement – apparemment vide – dans le dernier plan du film, nous paraît-il si gros de la présence de la mort ?

Cette fin suspendue n’est certes pas un pis-aller tant le film, dans sa construction, rencontre ce qui est sans doute son sujet même : comment finir ? comment en finir ? comment une fin est-elle possible ? La mort physique d’Anne (interprétée par Emmanuelle Riva) ne résout pas l’énigme du film, car celui-ci se situe ailleurs que dans la résolution d’une intrigue. Du reste, cette fin est donnée dès la première séquence, avant de lancer le flash-back qui revient sur ses circonstances et au sein duquel la perspective de la mort est rapidement assurée : il n’y a rien à attendre, le processus est inexorable. Comme l’affirme Georges : cela ne peut aller que « de mal en pis ».

Or, c’est peut-être justement parce que la fin est ici d’emblée donnée qu’elle devient un enjeu d’une rare puissance : elle ne se confond plus avec un simple événement, clairement intégré dans la chaîne dramatique. Le fait de montrer d’emblée la réalité de la mort (en offrant la vision du cadavre d’Anne) permet de la dépasser pour l’envisager davantage à travers l’énigme insondable de sa possibilité : une mort certaine, inéluctable, mais intransitive et incompréhensible ; telle est l’épreuve endurée par le couple formé par Anne et Georges, l’énigme à laquelle se confronte leur amour.

La mort est intransitive

Georges a beau aimer Anne, vouloir réduire les souffrances et les désagréments de son existence, il ne peut se mettre à sa place. Il peut rassurer Anne lorsqu’elle se souille, tenter de dédramatiser la situation, il ne peut partager le sentiment évident d’humiliation qui la traverse. La douleur physique est tout aussi impossible à partager. Comment comprendre la souffrance d’Anne ? ses lamentations ? Une infirmière conseille à Georges de ne pas tenir compte des râles de son épouse, affirmant qu’il s’agit d’automatismes déconnectés de toute signification véritable. Mais comment en être certain ? et surtout, comment les ignorer ?

En outre, si la douleur isole Anne et abîme la complicité au sein du couple, la perspective de la mort achève d’introduire une étrange distance entre eux. Il est remarquable de voir à quel point la tentative de suicide avortée à laquelle se livre Anne la sépare de son mari, car Georges ne peut souhaiter la mort comme Anne la souhaite alors. Georges comprend ce qui s’est passé, sans doute peut-il même comprendre ce désir d’en finir, mais il ne peut l’assumer, et leur conversation gênée se heurte au non-dit de cette tentative de mettre fin à ses jours, à l’impossibilité de son partage. Autrement dit, la mort est nécessairement ma mort : une possibilité fondamentale qui renvoie le sujet à lui-même et l’esseule.

Que peut l’amour face à une telle intransitivité ? Le film évite assez heureusement l’emphase d’une réponse trop affirmative à cette question. Georges est un époux amoureux et débordé, qui fait ce qu’il peut face à l’impossible communication qui entoure la mort.

La mort est insituable

Intransitive, la mort est également insituable, dans le temps comme dans l’espace. D’un point de vue temporel, la mort est une certitude dont le film affirme le caractère inéluctable. Mais sa temporalité n’en demeure pas moins étrange : Amour montre à la fois une progression lente et inexorable de la maladie d’Anne et une succession d’étapes dont la violence est toujours surprenante. La mort, donc, à la fois s’annonce lentement et avance par à-coups choquants. Devant une telle temporalité, les personnages sont dépassés, soumis à une contingence qu’ils ne peuvent maîtriser.

Par ailleurs, face à la maladie et la mort, le couple ne vit pas la même temporalité : on ressent très tôt et souvent chez Anne la volonté d’en finir avec cette vie, quand Georges tente de la convaincre de s’en accommoder, et d’aménager la possibilité d’une autre existence. En d’autres termes, il semble qu’Anne en a fini avec la vie avant même de mourir : elle ne peut se résoudre à une existence qui, pour elle, n’est plus qu’une existence diminuée.

La mort est tout aussi difficile à situer dans l’espace : le film fait ressentir un mouvement continu et progressif de rétrécissement, tout en suggérant une autre spatialité, plus inquiétante, étrangement atmosphérique. La progression de la maladie correspond d’abord à une limitation progressive de la mobilité ; Anne va voir son espace réduit à celui de l’appartement, et finalement à celui de son lit. Le film tend ainsi vers un huis clos de plus en plus resserré et étouffant, Anne finissant prisonnière des limites de son corps, ne pouvant pas même se libérer par la parole.

À ce mouvement de resserrement se superpose un étrange mouvement d’expansion. En même temps que la maladie et la mort avancent dans le temps, elles semblent en effet gagner du terrain : la photographie est de plus en plus terne, le matériel et les accessoires médicaux imposent progressivement leur présence dans l’appartement. À terme, la mort semble contaminer tout l’espace, quand bien même elle ne se donne réellement que dans le cadavre allongé sur le lit. Georges a beau vouloir la contenir dans l’espace de la chambre, l’odeur de la mort se répand, au point d’être insupportable aux policiers venus enfoncer la porte. C’est là ce que le dernier plan du film suggère autrement : Éva (interprétée par Isabelle Huppert) découvre l’appartement, apparemment vide, avant de s’asseoir. Rien en particulier ne nous est montré, mais la présence de la mort n’en est pas moins évidente : Haneke parvient à faire ressentir la façon dont la mort plane dans l’espace et inquiète les vivants.

La fin est inadmissible

La fin est d’autant plus impossible à se représenter qu’elle est inadmissible : comment admettre de voir son corps à ce point réduit, diminué ? Anne ne peut se résoudre à l’humiliation d’un corps qui ne fait que perdre en mobilité, en possibilités. La maladie est pour elle la fin d’un monde, celui des habitudes et des désirs d’avant l’accident. Sa dépendance lui devient même insupportable : on ressent sa terreur, lorsque son corps devient ce poids mort que soulèvent et manipulent les aides-soignantes. Anne est là, présente, vivante, mais voit son existence comme déniée par ces manipulations techniques, qui assimilent d’ores et déjà son enveloppe charnelle au futur cadavre qu’elle constituera : en témoigne ce plan où une infirmière apprend à Georges les gestes à accomplir pour changer son épouse. Haneke braque sa caméra sur le regard halluciné d’Anne, ballottée entre les bras d’une infirmière qui ne la regarde jamais et ne s’adresse qu’à Georges, comme si Anne n’était déjà plus là. Mais pire encore que cette manipulation « technique » du corps, il y a l’humiliation avilissante de condescendance et d’infantilisation qu’une autre infirmière réalise en brossant les cheveux d’Anne : sous le monologue bêtifiant de l’infirmière, c’est une violence inouïe qui se fait entendre.

La fin est sans échappatoire ?

Pour Anne, il s’agit donc très vite d’en finir pour de bon, de prendre de court la maladie et la perspective de son aggravation. Mais cette fin souhaitée n’est pas la fin de l’histoire : Georges, lui, doit continuer à vivre avec cette mort, et le film s’installe alors dans un étrange suspens : nous perdons tout repère temporel, la frontière qui sépare la réalité et le fantasme devient poreuse, on se demande même si Georges n’a pas lui-même mis fin à ses jours. Anne est allongée sur son lit de mort, Georges se réveille dans un autre lit et croit voir son épouse encore vivante, avant de quitter l’appartement en sa compagnie. « Mourir, dormir ; dormir… rêver peut-être. » L’imaginaire apparaît comme une échappatoire ambiguë, à la fois merveilleusement salvatrice et dérisoire.

Cette ambiguïté se retrouve d’ailleurs dans le statut que le film assigne à l’art. Lorsque Anne vit l’enfermement dans son corps et l’humiliation de la manipulation, un insert surgit et la montre au piano : ses mains courent alors librement sur le clavier, la musique l’emporte. À un autre moment, Haneke donne à voir une succession de plans qui sont autant de tableaux de paysages, montrés plein cadre. Dans les deux cas, l’art offre une sorte de bouffée d’oxygène, une échappée imaginaire accueillie avec une rare satisfaction dans ce huis clos étouffant.

Mais l’échappatoire n’est que ce qu’elle est, et la puissance de l’art, aussi remarquable soit-elle, bute contre l’insistance du réel : la musique s’arrête brutalement, l’espace pictural et l’ouverture du paysage cèdent la place à l’enfermement dans l’appartement et la maladie. Haneke est un artiste qui ne ment pas : si l’œuvre d’art peut offrir un contrepoint remarquable à la réalité, elle n’est pas un mensonge, une manière de prendre le faux pour le vrai. Chez Haneke, elle est peut-être même une manière de toucher à la vérité – dans ce qu’elle a de plus terrible et de plus nébuleux.

« Quand aller consulter un psychologue n’est pas donné à tout le monde » par Baptiste Beaulieu

Le dispositif de « remboursement des consultations chez un.e psychologue » annoncé par le président Macron lors de la clôture des « Assises de la Santé Mentale » le 28 septembre 2021 a fait, depuis, couler beaucoup d’encre chez les professionnels de santé, dont les psychologues psychothérapeutes. L’opérationnalité effective du dispositif est toutefois beaucoup moins heureuse que ce que le « coup d’annonce » peut laisser croire. Ce matin sur France Inter le médecin Baptiste Beaulieu y a consacré quelques minutes fort synthétiques sur l’inanité de ce dispositif. A écouter. Si j’avais à rajouter une précision à son « topo », ce serait que les 30 euros par consultation sont du chiffre d’affaires, dont il faut déduire les cotisations sociales – comprenez Urssaf et autres caisses de cotisation obligatoires lorsque l’on est à son compte en tant profession libérale -, et non du « résultat net ». Merci docteur pour votre soutien des personnes qui souhaitent consulter un « psy », des professionnels en psychiatrie et des libéraux, que ce dispositif met à mal.

« Alors voilà », France Inter, lundi 31 janvier 2022, par Baptiste Beaulieu – original ici.

Quand aller consulter un psychologue n’est pas donné à tout le monde

Baptiste explique pourquoi il est fondamental de normaliser le besoin d’aller voir un psychothérapeute pour parler. Mais il regrette que la possibilité de consultation n’aille pas de soit tant le remboursement des séances par la sécurité sociale est encore soumis à certains critères.

L’autre matin, j’avais rendez-vous chez ma psy à 8 heures. Ça m’arrange, comme ça je peux attaquer mes visites à domicile à 9 heures.

C’est bien, ça, les psys. Quand ils sont bons : ça permet d’avoir quelqu’un à qui parler de mes difficultés en tant que soignant, et d’autres casseroles rouillées que je traîne comme tout le monde.

Je crois vraiment qu’il faut normaliser le fait d’avoir besoin de quelqu’un pour parler. La vie ne fait pas de cadeau. On ne va pas voir un psychologue car on est faible. On va voir un psy car on est suffisamment fort et sage pour ne pas faire payer aux autres les sentiments qui nous traversent en tant qu’être existant dans un monde difficile.

Mais on va aussi voir un psy car on le peut…

Je mesure le privilège qui est le mien de pouvoir payer ce moment privilégié.

Quand la sécurité sociale a proposé de rembourser des séances, j’ai pensé que « c’était bien pour les patients qui n’ont pas les moyens et c’est une juste reconnaissance de l’apport des psychologues à la Santé Publique ». Eh bien je ne pouvais pas me tromper davantage. Le fait que nombre de psychologues boycottent cette disposition devrait nous mettre la puce à l’oreille. J’ai commencé à le comprendre quand, pour faire entrer un patient dans le dispositif de remboursement j’ai attendu 20 minutes au téléphone qu’une personne de la sécurité sociale me réponde et valide, car oui, c’est soumis à la validation d’un certain nombre de critères, à commencer par l’absence de médicamentation anxiolytique : oui anti-depressive, c’est ballot vu que c’est un peu beaucoup les traitements qu’on prescrit aux personnes qui ont besoin d’aller consulter un psychologue rapidement. Et puis de toutes manières on manquait de paperasserie à la con.

Ensuite, il s’agit de trouver un psychologue conventionné. Le chemin de croix continue. Le médecin traitant, s’il le juge nécessaire, car, et c’est bien connu, nous jouissons d’une solide formation en ce qui concerne l’évaluation des troubles psychologiques, remplit une première ordonnance pour une première séance, puis en fonction de ce bilan, s’ensuit la rédaction d’une ordonnance pour sept séances de soutien psychologique.

Est-ce que vous pensez vraiment qu’on résout un problème avec huit séances ? Pas sûr. Heureusement, les huit séances sont renouvelables une fois, mais l’année suivante ! Et puis le message envoyé au patient : « écoutez monsieur, vous avez eu six séances, il s’agirait d’aller mieux d’ici deux séances, sinon il va falloir attendre l’année prochaine ! ».

Après ça va, ce n’est pas comme si c’était difficile d’engager la démarche d’aller consulter un psy quand on va mal… Et le psy ? Le psy est payé 30 euros. Il doit, en sus, établir un compte rendu. De l’administratif non rémunéré, évidemment. Donc oui au remboursement, bien sûr que oui ! Mais pas à ces conditions déplorables qui concourent à maltraiter les patients, et à précariser les professionnels de la santé mentale. On ne guérit pas une jambe de bois avec un pansement. On ne s’appuierait pas sur les psychologues libéraux si l’hôpital et les CMP étaient suffisamment financés et dotés. Bel effet d’annonce politique, très séduisant dans un contexte de pré-campagne électorale… Cela fera du bien aux sondages de certains. Pas sûr que cela soulage les patients de leurs maux, que cela respecte les psychologues ni que cela allège l’emploi du temps des médecins. Les patients, les psys, et les médecins méritent mieux que cette nouvelle usine à gaz. Nous pouvons les soutenir sur les réseaux, avec le #manifestepsy.

Podcast à re - écouter : ici.

 » Manager à la confiance ?  » par Xavier Camby

Plaisir de partager ici un court article que Xavier Camby a publié le 21 janvier 2022 sur son site. Un brin provocateur avec cette élégance qui le caractérise.

Manager à la confiance ?

par Xavier Camby, publié le 21 janvier 2022 ici .

La trêve des confiseurs, ce doux moment de paix dédié à la célébration de la vie amicale et familiale s’achève. Déjà le retour au travail s’impose, entre contraintes sanitaristes et intense productivité – que les pénuries nombreuses ne semblent guère que retarder.

Peut-être avons-nous un peu appris, depuis le début de cette pandémie – désormais devenue endémique ; ce qui impliquerait que son éradication passe par bien d’autres méthodes que celles d’une gestion de crise…

Le renouveau du travail à domicile – il s’agit en effet d’une très ancienne pratique – transforme peu à peu nos relations salariées: les espaces de libre organisation personnelle (travail asynchrone et distant) mettent en relief l’indispensable collaboration, faite d’humaines relations ; la numérisation ou la digitalisation achoppent face à l’insécurité systémique d’internet et à la lassitude des écrans impersonnels ; l’évaluation de la valeur ajoutée authentiquement créée se substitue peu à peu au seul pauvre décompte du temps passé ou de l’opiniâtreté des efforts…

Cette nouvelle organisation du travail emporte avec elle une drastique réduction des contrôles. Et consécutivement, une inflation de la confiance. Bon gré mal gré pour certains, avec enthousiasme pour le plus grand nombre. Quelques-uns l’avaient même anticipé, déclarant vouloir faire de cette confiance le moteur premier de la motivation professionnelle. Suffit-il pourtant de s’y résoudre ou de la vouloir, pour créer la confiance ? De la décréter pour en faire une efficace méthode de management ?

Qu’est-ce que la confiance ? Un aphorisme apocryphe (attribué à Lénine) fleurit en tout lieu, affirmant, dogmatique et péremptoire, que «la confiance – ou la délégation – n’exclut pas le contrôle ». Nous avons tous l’expérience concrète que rien n’est plus faux ! Si j’ai confiance dans mon conjoint, vais-je mettre un traceur dans ses affaires ou sur son portable ? Si j’ai confiance en mon enfant, vais-je contrôler chacun de ses faits et gestes ? Si je reçois des amis chez moi, vais-je fouiller leurs poches avant leur départ ? Ainsi, la confiance authentique se vérifie en ce qu’elle exclut tout contrôle, par définition même.

Un général d’armée rencontré, affirmait – métaphore hardie – que «la confiance, c’est comme une allumette, ça ne sert qu’une fois ! ». Là encore, l’image est fallacieuse : nous savons d’expérience que la confiance se créé peu à peu, avec patience et bienveillance, au gré de relations véritables, mais variables et fragiles. Et qu’elle peut se restaurer, lorsqu’abimée, par simple humanité et dans la vérité.

L’étymologie nous donne une clé pour comprendre la réalité anthropologique de la vraie confiance. Il s’agit d’une foi (et non d’une certitude) réciproque, l’un dans l’autre ! PartagéeÉchangée. Cette une relation se construit à deux, dans une indispensable et absolue symétrie. Ainsi, une confiance prétendument unilatérale constituerait alors un redoutable non-sens et la confiance en soi se révèle être un bien ambigu abus de langage… Ne serait-il pas plus exact de parler de foi en soi, qui deviendrait confiance dès que partagée par un autre ?

Comment créer ce « management à la confiance », auquel tant aspirent, dans nos belles organisations ?

Quels messages – symboliques mais puissants – envoyons-nous, au gré de méthodes héritées du passé, à l’ensemble de nos collaborateurs ?

Des assessments interminables aux tests de personnalité divinatoires et presque secrets, des KPI aux reportings en passant par les pack-slide et les révisions budgétaires incessantes, des cahiers des charges aux évaluations périodiques, ces excès procéduriers jusqu’aux dérives réglementaristes, des entretiens de «recadrage» jusqu’aux contrats de travail pointillistes, des objectifs individuels imposés jusqu’aux rémunérations conditionnelles… quelles profondes défiances implantons-nous chaque jour laborieux chez nos collaborateurs? Bien involontairement, mais réellement, par symétrie autant que par mimétisme ?

À une DRH qui récemment m’interrogeait, je proposais une forme de communication symbolique sur la confiance extrêmement efficace, techniquement simple et sans aucun risque : verser les salaires en début de mois – plutôt qu’à la fin – comme gage d’une vraie confiance – ainsi que le font déjà certaines entreprises. Écornant un dogme sacro-saint, j’ai cru voir dans ses yeux comme un reflet des flammes du bucher sur lequel elle aurait peut-être aimé me voir expier !

Jamais la confiance ne pourra se décréter, se feindre ni s’imposer. Il nous reste donc encore tout un nouveau monde de confiance laborieuse à (ré)inventer, sans doute en rupture avec les routines passées et les paradigmes éculés…

C’est le vœu que de grand cœur je forme pour nous tous, en ce début d’année renouvelée.

Vinciane Despret : “L’expression ‘faire son deuil’ impose une norme qui contrôle la psyché”

L’article de Vinciane Despret , philosophe des sciences, auteure de nombreux ouvrages et publications, nous invite à visiter les notions de deuil, de mort, de vivant. A lire sans modération !

Article paru dans Philosophie Magazine, propos recueillis par Marie Denieuil, publié le 14 janvier 2022. Original ici.

Dans le cadre de l’émission d’Arte Les Idées larges, dont Philosophie magazine est partenaire, Vinciane Despret nous invite à envisager de nouvelles manières de faire notre deuil. La philosophe et essayiste belge, qui a fait paraître en 2015 Au bonheur des morts. Récits de ceux qui restent (La Découverte),propose de sortir des sentiers battus du réalisme froid, afin de ne pas en passer forcément par un schéma balisé d’avance, qui dicterait ce qu’il est normal de faire ou de ressentir. Une proposition aussi belle que, parfois, dérangeante.

Vous n’utilisez pas le terme de “deuil”, et contestez sa définition. Mais le deuil, qu’est-ce au juste ?

Vinciane Despret : La conception classique du deuil est héritée de Freud (Deuil et Mélancolie, 1917). C’est le fait que le principe de réalité s’impose, après la mort d’un être. On accepte le fait que le défunt a disparu et qu’il n’est plus là. De cette acceptation découle la possibilité pour la libido, les affects, de se porter sur un autre objet. L’acceptation que la personne n’est plus là se trouve intériorisée sous différentes formes, comme le souvenir. Toute la libido investie sur la personne disparue peut ainsi être investie sur un autre être. Personnellement, je conteste cette définition – que beaucoup de psychanalyste remettent d’ailleurs également en question, tel le psychanalyste lacanien Jean Allouch. D’abord parce dans l’expression « principe de réalité », de quelle réalité parle-t-on ? Et la réalité de qui ? De celui qui prend le pouvoir d’imposer ce qu’il pense être légitimement réel ? Ensuite parce qu’elle suppose une conception très particulière, laïque, matérialiste de la mort, selon laquelle le disparu aurait disparu à tout jamais, que la mort, c’est le néant.

La psychanalyse a repris cette notion freudienne de “travail de deuil”, en catégorisant plusieurs étapes du processus (déni, colère, marchandage, dépression, acceptation). Que pensez-vous de l’injonction à “faire son deuil” ?

C’est une expression qui vise ou qui sanctionne une normalisation des sentiments. Même la notion d’« étapes » donne une norme, comme si l’on était dans un circuit, dans une autoroute. Gilles Deleuze s’interroge : qu’est-ce qu’une autoroute ? C’est un moyen de contrôle. Sur une autoroute, vous n’avez pas du tout l’impression d’être emprisonné – sauf que vous pouvez uniquement réaliser les trajets qui vous sont imposés, et vous peinez à trouver les sorties. Vous passez par les manières de sortir qui vous sont imposées, par les manières de vous restaurer qui vous sont imposées, par les manières de conduire qui vous sont imposées, par les paysages qui vous sont imposés… Finalement, on se retrouve là face à des normalisations qui sont des formes de pouvoir. De même, « faire son deuil », avec les étapes du processus qui lui sont ultérieurement caractérisées, cela suggère une autoroute psychique. Ce sont des effets de normalisation, des effets de pouvoir sur la psyché des gens : « Voilà comment vous devez vivre les choses, comment il est légitime de les vivre si vous voulez protéger votre capital psychique. »

Dans ce contexte de pandémie de Covid, beaucoup de gens ont vu leurs rituels funéraires contrariés (cérémonies empêchées ou en nombre réduit, familles coincées à l’étranger…). La pandémie nous a-t-elle appris quelque chose là-dessus ?

La pandémie nous a permis d’éprouver ce qui était un savoir collectif, non dit. C’est dans le manque de rituel qu’on en a saisi l’importance. Ceci étant, la valeur des rituels n’a pas besoin d’être exprimée. C’est à chaque fois qu’ils sont performés qu’on en saisit la puissance, que les gens peuvent éprouver dans les effets que ces rituels auront. Sauf que ces effets-là sont extrêmement divers. Les anthropologues ont bien montré que la fonction des rituels funéraires est de réactiver des choses tout à fait variées au sein du collectif. Ce que la pandémie nous a peut-être appris en revanche, là où certains sociologues supposaient une perte du symbolique dans notre société, c’est qu’elle n’est pas si déritualisée et si désymbolisée que ce qu’on nous laisse penser. Nous restons des peuples de rituels.

Peut-on vraiment échapper à la façon dont le deuil est appréhendé et pratiqué socialement, aujourd’hui ?

De nombreuses personnes résistent à cette normativité du deuil qui présuppose que la mort est un néant : Roland Barthes, lorsqu’il écrit après la mort de sa mère : « Ne pas dire deuil. C’est trop psychanalytique. Je ne suis pas en deuil. J’ai du chagrin. » Je pense aussi à une amie avec qui j’ai passé la soirée, dont le fils s’est suicidé. J’ai parlé de son fils au présent, et cela l’a beaucoup touchée, parce qu’elle en a aussi l’habitude et qu’avec sa psychologue, elle n’en parlait qu’au passé. Lorsqu’elle m’a demandé pourquoi cet usage du présent, je lui ai répondu que je n’avais pas à décider de la syntaxe qu’il convient d’utiliser à propos de son fils, tant qu’elle ne m’aurait pas dit laquelle choisir. Même si c’était sans doute, aussi, une manière de faire exister son fils au présent, lors de notre rencontre. Or, sa psy lui avait conseillé de parler de son fils au passé. Ce à quoi elle a rétorqué : « Ma psy est là pour m’aider, pas pour m’apprendre à parler. » On tient là un joli moment de résistance politique. Elle exprimait par là son refus de rentrer dans cette norme que prescrit l’expression « faire son deuil », celui de la domestication de la psyché.

Pourquoi les rituels de deuil sont-ils malgré tout nécessaires ?

Concernant la fonction des rituels, l’anthropologue Maurice Bloch a montré que c’était une façon de renouer avec la vie, avec la fécondité, de construire un barrage contre la mort. Je retiens pour ma part une fonction rituelle présente durant la pandémie et que j’affectionne particulièrement : la cérémonie d’hommage. Magali Molinié, auteure de Soigner les morts pour guérir les vivants (Seuil, 2006), écrit à ce titre que « la cérémonie d’hommage permet de bien instaurer les morts » – et j’ajouterais « quand elles sont bien faites ». Dans une cérémonie d’hommage, on trouve des lettres adressées aux morts: « Bobonne, tu étais si joyeuse », « Tu étais ceci ou cela ». On raconte des épisodes de la vie du décédé, des anecdotes, des traits de caractère. On découvre des choses sur lui, à travers le récit qu’en font les autres. On découvre d’autres facettes de sa personnalité. Quelle est la fonction du rituel d’hommage ? Le trépassé en sort densifié, il gagne en épaisseur, en solidité. Sa subjectivité est augmentée. S’il faut vivre par la suite avec le souvenir de ce mort, quelles que soient les choses qu’il pourra effectuer dans la vie des vivants, la cérémonie d’hommage aura permis d’instaurer le mort, de l’installer dans sa vie future en le chargeant de tout ce qu’il était dans sa vie antérieure.

Comment comprenez-vous le besoin d’“habiller” un défunt ?

Que fait-on quand on dépose tant d’objets dans le cercueil d’un mort ? On l’équipe. Pour sa vie future. On lui met ses lunettes, la musique qu’il aimait, ses chaussures… On peut croire au voyage, mais sans besoin d’adhérer à cette conception de la croyance dans le voyage, on lui dit au moment où il meurt : « Voilà ce que tu es, voilà les choses que tu aimais, et tout cela, c’était toi. » C’est un geste public. Il ne s’agit pas de lui glisser en douce, dans le cercueil, une vieillerie dont on n’aurait plus besoin (en stoemmelings, en douce, comme on dit en français de Belgique)! On dit qui était le mort, on recrée un monde dans lequel il redevient un être très singulier, comme pour lui déclarer : « Tu continues d’être avec nous. » Tous ces objets témoignent du fait que nous ne savons pas ce qu’il y a après la mort, mais que nous postulons l’existence d’une chose indéfinissable. Les hommages expriment : « Tu as apporté et tu continueras à apporter » ; les gestes expriment : il y a un après – quel qu’il soit, et pas forcément l’idée d’un paradis après la mort ou de retrouvailles. Le mort garde une existence après sa mort. Reste une question en suspens : tous ces rituels qui n’ont pas pu être effectués durant la pandémie, pourra-t-on les refaire un jour ? Peut-on postposer ces rituels qui n’ont pas pu être faits ?

Dans notre société occidentale, héritière de l’esprit rationnel des Lumières et du positivisme, on conçoit la mort biologique comme un déficit d’existence. Cependant, vous montrez dans votre ouvrage que cette conception de la mort comme néant ou “trou d’être” est minoritaire dans le monde. Vous citez les travaux de nombreux anthropologues. Quelle place occupe l’imagination dans le processus de deuil ?

Au Vietnam, l’imagination est socialement favorisée, puisqu’on y retrouve un grand nombre de gestes indiqués et cultivés pour continuer d’entretenir des relations avec les morts (comme par exemple offrir des cadeaux, installer un autel pour les ancêtres…). Ceci nous apprend que l’imagination n’est pas requise pour inventer. Il y a des formes d’inventivité, mais qui sont au départ des choses préalablement installées dans la société. En revanche, chez nous, puisque nous évoluons dans un milieu relativement hostile à ce genre de conceptions et que nous ne sommes pas nourris par tous ces guides d’action face à la mort, les individus sont paradoxalement très imaginatifs. Je proposerais une définition politique de l’imagination. L’imagination, c’est le fait de pouvoir penser que le monde aurait pu être autrement qu’il n’est. Pourquoi est-ce politique ? Parce que si vous pensez que les choses sont contingentes et qu’il n’y a pas de nécessité à ce qu’elles soient, que le monde aurait pu être autrement qu’il n’est, vous pouvez à ce moment-là commencer à imaginer que le monde pourrait être autrement. La psychanalyste Anne Dufourmantelle avait en ce sens attiré mon attention sur le fait que lorsqu’on parle d’imagination, on devrait plutôt parler d’« imaginal ». L’imaginal, c’est la capacité d’inventer des choses dont on peut penser qu’elles existent, sans certitude, et qu’on ne peut percevoir que par l’imagination. Il n’y a pas de certitudes sur l’existence de ces choses, mais on sait qu’on ne pourra les faire exister qu’à condition d’arriver à les imaginer.

Que répondriez-vous à ceux qui associeraient une telle libération de l’imagination à du spiritisme ou de la “pensée magique”?

Le terme de « pensée magique » est déjà une accusation – faussement bienveillante. Elle renvoie en effet forcément à l’irrationnel, en lui donnant, sous un sourire affable, les caractéristiques de l’enfance ou de la primitivité. À mon sens, quand on parle de pensée magique, cela veut dire qu’on n’a pas encore réussi à bien se « décoloniser »! C’est-à-dire qu’on continue à considérer que les autres cultures, taxées de pensée magique ou dites « primitives », sont dans l’erreur (celles qui pensent que les morts peuvent vraiment être nourris, ou qu’ils continuent à avoir des effets sur les collectifs ou les individus). Ceux qui ont recourt à une telle formule n’ont pas encore réussi à décoloniser la pensée, et devraient peut-être s’interroger sur les relents et les réflexes coloniaux encore à l’oeuvre dans cette qualification.

Notre société gagnerait donc à s’ouvrir à l’imagination, notamment lors de cette épreuve qu’est la perte d’un proche… Selon vous, la critique positiviste de la superstition a-t-elle un rôle à jouer dans cette méfiance à l’égard de l’imagination ?

Il y a deux manières de répondre. La première réponse, c’est que l’imagination est toujours là, dans toutes les sociétés. Au fond, s’ouvrir à l’imagination, les gens le font très bien. Tous ceux que j’ai rencontrés, pour mener mon enquête, étaient terriblement imaginatifs. Ils devaient l’être – ils n’avaient pas le choix, puisqu’ils étaient insatisfaits de la pauvreté de la réponse que notre tradition officielle, c’est-à-dire la tradition portée par les sciences humaines, propose face à la mort d’un proche. Alors qu’il y a quelque chose dans l’épreuve de perdre quelqu’un de très proche, qui est de l’ordre de l’enrichissement. Cette épreuve transforme les gens, les fait grandir. La deuxième réponse, plus fâchée, plus irritée, c’est que l’imagination ne cesse d’être stigmatisée, disqualifiée, renvoyée aux confins de l’irrationnel, de tout ce qui est inacceptable. Et là, il est vrai que dans notre société, ce matérialisme et ce positivisme, en partie imposés avec la complicité des sciences humaines, sont deux modes de pensée qui abîment terriblement les gens, et qui appauvrissent la manière de réagir face à la mort. En ce sens, la chasse aux sorcières n’est pas totalement terminée.

Au cours de votre enquête, avez-vous pu noter que certaines catégories sociales étaient plus orientées que d’autres vers l’imaginaire ou au contraire, vers le réalisme ?

C’est une question que je me suis interdite de poser, d’abord parce que je ne suis pas sociologue, ensuite parce que je ne pense pas que ces catégorisations soient pertinentes quand il est question de l’épreuve face à la mort d’un proche. C’est une enquête que j’ai faite partout où j’allais, dans un environnement très bigarré, auprès de proches ou moins proches. J’ai cependant noté que la permission à se laisser aller à l’imagination, qui caractérise ceux qui résistent le mieux au mot d’ordre positiviste ou matérialiste, existe pratiquement partout, sauf chez les intellectuels !

Comment l’expliquez-vous ?

Dans mes enquêtes, je n’ai jamais demandé aux gens « Est-ce que vous croyez dans la vie après la mort ? » ou « Avez-vous des contacts avec votre défunt ? » ; je leur disais plutôt mon sujet d’intérêt, « le récit de ceux qui restent », et j’observais leurs réactions. J’ai remarqué que lorsque je discutais avec des gens très éduqués et lettrés, ils me répondaient presque tous par : « Vous devriez aller voir à Madagascar », « au Mexique ». Ils me signifiaient que je trouverais des exemples plus fournis ailleurs, où cela existe « encore ». Cette résistance pourrait donc s’expliquer par deux hypothèses. La première, ce serait que les intellectuels sont plus surveillés que les autres. Il y a chez eux un mécanisme d’autosurveillance qui se met en place, un «Surmoi » très fort qui fait qu’ils s’autorisent mal à glisser vers cette forme de pensée. La deuxième hypothèse, c’est aussi peut-être le « rationalocentrisme » des milieux intellectuels. Elisabeth Claverie, qui avait écrit sur les pèlerinages à la Vierge à Međugorje, en Bosnie-Herzégovine, a noté que, chez les intellectuels, lorsqu’on s’intéresse aux rituels de l’apaisement des esprits au Kenya ou chez les Amérindiens, c’est très noble. En revanche, si l’on s’intéresse dans nos sociétés judéo-chrétiennes à quelques personnes qui croient que la Vierge pourrait leur apparaître, d’un seul coup, cela fait désordre. Parce que les intellectuels seraient au fond convaincus que la croisade pour la rationalité, qui est menée tambour battant par les sciences humaines notamment, connait encore quelques échecs, mais que ces échecs devraient être au fond minoritaires : il serait évident qu’avec internet, l’électricité et toutes les avancées technologiques (ce qu’on nomme le « progrès »), on ne pourrait plus adhérer, dans nos sociétés, à l’idée qu’il pourrait y avoir des formes d’existence invisible.

Nous sommes pourtant tous humains, nous avons tous des sentiments. Dans quels cas ces mécanismes peuvent-ils tomber ?

Les intellectuels ont, semble-t-il, ce réflexe de ne pas bien connaître la manière dont les gens pensent et agissent. Cependant, il y a des intellectuels tout à fait favorables et ouverts à ce mode de pensée. Et ce qui est intéressant de noter, c’est qu’ils s’y ouvrent quand ils sont confrontés à l’épreuve de la mort d’un proche, quand cela les traverse : « Au moment de la mort de ma mère », m’a-t-on dit. Dans ce cas-là, soit certains semblent réticents et rejettent toute forme de pensée qui ne soit pas réaliste (« C’est comme ça », « Il faut l’accepter », « Je ne vais pas faire le travail de deuil tel qu’il est prescrit, mais quand même »…), soit, au contraire, certains sont appelés à remettre en question cette conception dominante rationaliste, minoritaire en nombre mais majoritaire en termes de rapports de pouvoir, si quelque chose se passe qui leur permet de se détendre par rapport à la situation. Par exemple, le fait de porter les chaussures de sa grand-mère pour arpenter le monde. Mais cela ne signifie pas nécessairement que vous croyez dans les revenants ou que vous le faites pour des raison «symboliques ». Cela signifie simplement que vous entrez dans une conception inverse, qui est, pour le coup, minoritaire en termes de rapports de pouvoir mais majoritaire en nombre. Dans l’épreuve, beaucoup de gens rompent avec la certitude que la mort est le néant.

Peut-on alors imaginer une société où les morts et les vivants cohabiteraient ensemble, ou existe-t-il une stricte partition entre les deux, selon vous ?

Cette partition entre les vivants et les morts, même dans notre société, n’est pas tranchée. Maurice Bloch a bien montré qu’il existe des « brèches dans la frontière entre l’être et le non-être ». C’est criant dans les cultures qui continuent d’entretenir des liens avec les esprits, mais ce n’est pas du tout leur apanage. Ces brèches existent chez nous aussi. On peut même prendre des exemples très profanes : les nouvelles technologies, qui permettent de garder des personnes en état de mort cérébrale dont le cœur continue à battre et qui sont encore capables de susciter des relations autour d’eux. La technologie médicale créé ici une brèche entre l’être et le non-être – cela fait même l’objet de lois, de débats éthiques. Car d’un point de vue médical, quel est le statut de ces personnes ? Il est vrai cependant que lorsqu’il s’agit de la mort telle qu’on l’acte au moment des funérailles, on a tendance, en Occident moderne, à penser que la mort est une affaire de tout ou rien : soit on est vivant, soit on est mort. On ne peut pas être dans l’entre-deux. Mais beaucoup de technologies démentent cette position : le don d’organes pose la question de l’entre-deux, à la fois au moment où l’on doit décider si un individu en mort cérébrale est véritablement décédé ou non, et après, car les personnes ayant reçu ce don peuvent avoir le sentiment de faire vivre le donneur en eux. Une dame dont le fils avait péri dans un accident de la route et dont les organes avaient été donnés, disait un jour : « Il est possible maintenant que je sois grand-mère ». Son fils décédé faisait vivre quelqu’un d’autre. Cela montre que cette rupture entre être soit mort, soit vivant, n’est pas si nette [et pose ici une question proche de celle soulevée par le célèbre paradoxe philosophique dit du « bateau de Thésée »]. Mais la conception dominante est nette : la théorie du deuil pose la mort comme une affaire de tout ou rien. Il y a donc à la fois un discours officiel, dominant, normatif, et à la fois, l’on peut partout observer des pratiques qui ne cessent de contredire ce discours normatif.

Mais refuser ce discours normatif du deuil comme vous le faites, n’est-ce pas faire courir le risque aux vivants – qui continuent alors de nourrir le lien au quotidien avec le mort – de plonger dans une forme de mélancolie empêchant de vivre ? Faut-il se défaire de nos morts, les tuer une deuxième fois, les laisser partir”, comme l’écrit la romancière américaine Joan Didion, ou au contraire, faut-il accepter ce lien et le transformer, envisager un autre mode d’existence à la mort ?

Accepter la proposition de Joan Didion de « laisser partir » le mort, c’est comme si l’on disait que ne pas le tuer, c’est « tout » (mais ici, le mort est omniprésent, envahissant), et le tuer, c’est « rien » (là, le mort retourne au néant, il n’existe plus du tout). Or l’on peut très bien imaginer des relations avec les morts qui ne soient pas « tout ». En ce sens, la plupart des gens qui refusent le « rien », la disparition totale du décédé, ne veulent pas non plus être dans le « tout », soit sa présence totale. Sinon, l’on entendrait : « Votre mère est morte mais elle est là, partout ? Comment faites-vous pour faire l’amour avec votre conjoint, puisqu’elle regarde sans doute au-dessus du lit !» Le problème vient du fait que notre tradition officielle cultive tellement peu le lien avec les morts, qu’on se retrouve à devoir choisir entre tout ou rien. Sans doute ce qu’on appelle le « deuil pathologique » relève-t-il de ce choix du tout, de l’omniprésence du mort, ce qui s’aggrave sans doute du fait qu’on ne rencontre que de l’hostilité et de l’opposition par rapport à la relation qu’on essaie de créer avec le mort, et qu’on ne peut s’accommoder de sa disparition totale. La tradition occidentale moderne ne nous permet pas d’entretenir avec nos morts des relations qui seraient de l’ordre de la nuance. Heureusement, la plupart des gens sont suffisamment sages, bien entourés et imaginatifs, pour ne pas tomber dans le tout ou rien, pour construire un lien nuancé avec le mort. Toutes les cultures exigent en ce sens la séparation des vivants et des morts, il ne faut pas croire l’inverse. Aucune culture ne laisse les morts complètement habiter le monde des vivants et interférer à tout bout de champ ! Les morts peuvent être là mais pas pleinement là, pas tout le temps là. Ils ne peuvent pas entraver les décisions des vivants. C’est le rôle du notaire, par exemple : il prolonge à la fois la volonté du mort (répartition de l’héritage), mais la limite aussi dans la mesure où le mort n’a pas à entrer dans la vie des vivants (l’héritage ne peut pas être sous condition, par exemple que les descendants fassent ou non d’autres enfants).

Vous qui avez tenté plusieurs fois de vous mettre dans la tête d’un animal, vous semblez penser qu’il serait bon parfois de se mettre dans la tête d’un mort…

On n’arrête jamais de se mettre dans la tête d’un mort ! Que ce soit lorsqu’on s’identifie à ceux qui sont partis (on refait les mêmes plats, on porte des vêtements qui leur ressemblent, on imite leurs gestes) ou lorsqu’on se met à leur place après, pour les rituels, pour les décisions à prendre : « Qu’est-ce qu’il souhaiterait que je fasse ? » Surtout lorsque la personne est partie trop tôt, selon nous, ou bien pas au bon moment, parce qu’il y avait encore des choses à faire, il y avait encore de la relation, des joies à partager. Cependant, cela peut aussi être le signe qu’on n’arrive pas à se dégager de la relation avec le mort. C’est le cas lorsque la relation était toxique, compliquée ou extrêmement insatisfaisante. Certaines personnes peuvent être beaucoup plus affectées par la mort d’une mère parce que la relation n’a pas eu lieu. Dans ce cas, il arrive que le mort devienne envahissant, entrave la vie du vivant, et que ce soit le vivant qui laisse le mort s’installer dans sa tête. Ce qu’une thérapie peut faire, c’est aider le vivant à laisser partir le mort. Ce qui ne veut pas dire le rendre au néant. Aujourd’hui, il existe même des thérapeutes qui encouragent à entretenir des conversations avec les morts, non pas sur le mode pathologique, mais parce qu’au contraire, cela rendrait la vie plus agréable, plus facile et moins appauvrie.

Les morts peuvent-ils nous apprendre quelque chose, nous transformer, quand bien même ils seraient une création des vivants ?

Le fait que quelqu’un meurt s’il importait dans notre vie, ébranle de toute évidence notre identité. Jean Allouch écrit en ce sens : « Il y a la perte de l’autre, et l’acte de deuil prolonge cette perte par la perte supplémentaire d’un bout de soi. » Qu’est-ce à dire ? En mourant, l’autre emporte avec soi une partie de vous qui n’existait que par la relation que vous aviez avec lui. Vous êtes comme amputé d’une partie de vous-même. Pour prendre un exemple personnel, j’ai perdu ma sœur aînée à 20 ans. Ma vie a été bousculée deux fois : d’abord à cause de cette perte, ensuite parce que je suis devenue l’aînée. C’est du moins comme cela que mes frères, sœurs et parents se sont adressés à moi. C’est un changement d’identité fondamental. Il a fallu, qui plus est, redéfinir tout un équilibre familial. Pour Allouch, quoi qu’il ait des réticences à l’égard de la « théorie du deuil », on ne peut résoudre celui-ci que lorsqu’on élucide cette partie de soi que le mort a emportée, qu’on se met à la découvrir et que l’on arrive à transformer ce qui était un vol en don. En partant, le mort vous dérobe en effet ce morceau de vous que vous étiez avec lui (en l’occurrence, être une sœur plus jeune, insouciante), mais il vous donne aussi quelque chose que vous incorporez et qui vous enrichit (devenir l’aîné, mûrir, voir le monde autrement). Cet ajout vient colmater, réparer voire augmenter votre identité chamboulée.

Si la perte d’un proche peut, contre toute attente, nous enrichir, peut-on concevoir alors des deuils joyeux – ou le deuil est-il nécessairement triste ?

Le philosophe Pierre Zaoui a évoqué certaines joies qu’on peut éprouver à la mort d’un proche, notamment parce que tous les sentiments sont exacerbés. En outre, il arrive, dans des deuils qui ne sont pas trop angoissants, que des gens se sentent nourris par l’amour de l’entourage qu’ils découvrent, par les témoignages de soutien. Mais prenons la question de biais. Renouer avec la joie, c’est-à-dire avec la vitalité, requiert d’accepter de renouer avec la joie, non pas en dépit de la mort, mais avec la mort. On n’efface pas la mort, mais on l’intègre à notre existence. On sort, encore une fois, du tout ou rien.

Notre société rationaliste fabrique-t-elle des fantômes ? Peut-elle gagner à le faire ?

Le fantôme est une figure déterminée par des conditions culturelles très particulières. Je me suis beaucoup interrogée sur ce point pendant la pandémie : est-on en train de fabriquer des fantômes, c’est-à-dire des morts qui n’ont pas reçu de traitement adéquat, avec tous ces rituels contrariés ? Dans d’autres cultures, cela provoquerait leur émergence. Dans son livre Les Intelligences particulières (Éditions Vues de l’esprit, 2021), l’anthropologue Grégory Delaplace définit le fantôme comme le signe d’un « passé qui ne passe pas ». Cependant, il montre aussi qu’on admet très bien, dans certains endroits, comme en Angleterre, la présence de fantômes ; même, les relations entre vivants et fantômes sont très codifiées dans certaines maisons ! La croyance dans le purgatoire que l’on a instaurée, comme lieu d’attente des âmes avant le paradis ou l’enfer, est en ce sens très propice aux fantômes. La question est la suivante : avons-nous d’autres modes de pensée pour répondre à un passé qui ne passe pas, ou bien la figure du fantôme est-elle le mode privilégié qui devrait être adopté ? On ne saurait répondre. On ne choisit pas de fabriquer des fantômes. Ce sont les fantômes eux-mêmes qui doivent mettre la main à la pâte !

Vinciane Despret a accordé un entretien au préalable, pour exposer sa pensée ; cliquez ici pour visionner son intervention en vidéo.

2ème journée nationale d’anthropologie et d’éthique : Penser la liberté en fin de vie

La Société Française d’Accompagnement et Soins Palliatifs (SFAP) organise sa 2è journée nationale d’anthropologie et d’éthique le lundi 24 janvier prochain avec des intervenants de grande qualité (voir ci-dessous).

La 2ème journée nationale d’anthropologie et d’éthique : Penser la liberté en fin de vie, organisée par le groupe grain de sel de la SFAP aura lieu le lundi 24 janvier 2022 en distanciel uniquement.

  • CONTENU PEDAGOGIQUE DE LA JOURNEE :
    • PROGRAMME : Consulter le programme définitif de la journée
    • OBJECTIFS PEDAGOGIQUES : consultables directement dans le programme sous le titre de chaque intervention.
      Formation en distanciel : vous pourrez communiquer, interagir et poser des questions par chat. Le lien de finalisation zoom vous sera transmis courant janvier 2022.
  • N° FORMATEUR : 11751832675 /  N° DATADOCK : 0044637
  • TARIFS : Inscription individuelle 70,00 € et formation continue 90,00 €
  • INSCRIPTION EN LIGNE : cliquez ici.

L’ère du narcissisme de masse avec Clotilde Leguil

Dans « L’Heure Philo » présenté par Patricia Martin, la philosophe et psychanalyste Clotilde Leguil.

L’heure Philo de vendredi 17 septembre 2021 présenté par Patricia Martin sur France Inter.

Podcast ici : https://www.franceinter.fr/emissions/l-heure-philo/l-heure-philo-du-vendredi-17-septembre-2021

L’ère du narcissisme de masse avec Clotilde Leguil

Dans « Je, la traversée des identitées », la psychanalyste et philosophe Clotilde Leguil s’interroge sur cette nouvelle version du narcissisime liée à la révolution numérique.

Il y en a aujourd’hui qui haïssent le « Je », qui déclarent sa fin prochaine, ou même sa disparition accomplie. Il y en a qui préfèrent le « Nous », l’identité qui peut se partager ; d’autres encore qui préfèrent le « Il » scientifique, l’identité qui peut se compter. Comment alors continuer à être « Je » lorsque l’époque tend à faire disparaître la nécessité d’un rapport subjectivé à son existence ? Le narcissisme de masse se présente paradoxalement comme un effort pour continuer à exister en première personne dans le monde uniforme de la mondialisation.

Mais n’est-ce pas là un autre piège ? Le déchaînement des passions sur les réseaux sociaux, la mise en scène de notre vie privée, le partage de notre intimité nous aident-ils vraiment à retrouver notre singularité perdue dans l’univers irrespirable de la quantification de soi et de la marchandisation des expériences ?

Dans un monde globalisé, où la toile permet à chacun de s’exprimer à tout va et parfois de façon pulsionnelle , où les selfies favorisent une mise en scène permanente de soi, on assiste à un narcissisme de masse qui détourne finalement chacun du souci de sa propre existence et conduit à trouver refuge dans des communautés diverses et variées.

Comment retrouver cette heure de vérité qu’est le Je ? Comment exister dans sa propre subjectivité tout en étant relié à l’Autre ?  Quel rôle la psychanalyse peut-elle tenir dans ce monde nouveau?

Parier sur le « Je » offre une autre voie que le narcissisme. Parier sur le « Je », c’est accepter de miser sur la parole et le langage, c’est continuer de croire avec Freud et Lacan dans les messages de nos rêves et de nos cauchemars, c’est ne pas suturer la dimension de l’inconscient. Parier sur le « Je », c’est faire une traversée : la traversée des identités.

avec Clotilde Leguil, philosophe et psychanalyste. Elle enseigne en tant que professeur au Département de psychanalyse de Paris8 St Denis. « Je, une traversée des identitée a été publié en 2018 aux Editions Puf. « Céder n’est pas consentir. Un approche clinique et politique du consentement » vient tout juste de sortir. 

1er Colloque « 
Le temps de la Psychanalyse : écouter… les surprises de l’inconscient », 26 mars 2022

1er Colloque
Le temps de la Psychanalyse

Samedi 26 mars 2022 – en présentiel à la Maison de la Chimie, Paris et en distanciel.

Tu m’écoutes ?! Interrogative et exclamative, cette phrase que le parent prononce plus ou moins agacé à son enfant ne fait-elle pas partie de la psychologie de la vie quotidienne ?

Les « professionnels » de l’écoute que nous sommes – psychologues cliniciens, psychothérapeutes et psychanalystes – pour lesquels Freud a décidé qu’il valait mieux écouter que regarder, accordent-ils suffisamment d’importance aux multiples perspectives du contenu de l’écoute et à la manière dont cette capacité humaine peut s’exercer ? Restons-nous parfois des enfants à qui nos patients, inversant les rôles, pourraient nous agacer en prononçant cette fameuse phrase « Vous m’écoutez ? ! ».

Ce colloque a pour ambition de se consacrer à notre principal outil de travail, trop rarement évoqué comme tel : l’écoute. Comment ne pas consacrer tout notre intérêt à celle-ci, tout en maintenant une attention suffisamment flottante pour saisir l’émergence et les surprises de l’inconscient ?

Dans ce début du XXIe siècle marqué par le pouvoir de l’image et fasciné par le virtuel, pouvons-nous encore, nous autres cliniciens, ouvrir grandes nos oreilles ?

Informations et inscriptions ici : Le Carnet Psy

Meilleurs Voeux pour 2022

Plaisir en cette nouvelle année de vous offrir en partage une photo prise à la plage du Moulin de la Rive à Locquirec (29), ainsi que l’interview d’une philosophe. Horizon, possibles, infini, mouvements, courage, … – je nous souhaite une bonne et belle année 2022.

« Pour atteindre le bonheur, il faut oser exister »

Dans « L’Invité du week-end » sur France Inter de ce samedi 1 janvier 2022, à ré-écouter : ici.

Professeure de philosophie en lycée à Marseille, Marianne Chaillan est l’invitée de Carine Bécard pour la parution de son dernier essai, « Où donc est le bonheur ? », paru aux éditions des Équateurs.

Que peut-on se souhaiter de mieux, en ce 1er janvier 2022, que du bonheur pour la nouvelle année qui démarre ? La philosophe Marianne Chaillan nous propose de réfléchir à la définition du bonheur, tel qu’il a été pensé par Kant, Nietzsche ou encore Flaubert. 

Si, loin de la promesse de bonheur, naïve voire dangereuse, que nous vendent les ouvrages de développement personnel, il fallait plutôt reconnaître que du monde, « on ne peut attendre rien de bon » et que la vie « est une affaire qui ne couvre pas ses frais », comme l’écrit Schopenhauer ? Si souhaiter être heureux était le moyen le plus sûr d’être malheureux ?

Marianne Chaillan commence par fracasser la représentation commune du bonheur pour mieux nous faire découvrir les chemins étroits et exigeants qui conduisent à une vie heureuse et authentique.

À la manière du fameux professeur du Cercle des poètes disparus, elle nous invite à entrer dans sa salle de classe, à nous appuyer sur la philosophie, non pour rêver de bonheur mais bien le pratiquer ici et maintenant.

« C’est sur cette question que chaque année je quitte mes élèves. Comme si, étant l’ultime leçon, elle avait vocation à demeurer plus vive. Ce cours concentre l’essentiel de ce que la philosophie m’a appris et que je souhaite transmettre à mon tour. Apprendre à aimer nos propres incomplétudes. Pour exister pleinement, il faut s’emparer du stylo de sa propre vie et son existence. Cela nécessite beaucoup de courage et de force. Mais il faut oser exister. »

« Mon psy voit-il un psy ? » par E. Laurent

L’article ci-dessous explicite ce qui souvent interroge les personnes voulant consulter un professionnel « psy » – il est d’ailleurs bienvenu de poser cette question au professionnel que vous souhaitez consulter -, et permet également de rappeler la pertinence de « faire un travail sur soi » en tant que professionnel.

Article d’Emmanuelle Laurent, psychologue psychanalyste, publié le 23 décembre 2021, original ici.

Mon psy voit-il un psy?

Je dirais même plus : il en consulte parfois deux. Mais pourquoi ? N’est-il pas censé être bien dans ses baskets ? Atteindre une quasi-perfection de santé psychique ?

Durant mes études en psychologie clinique, certains de mes camarades de promotion rechignaient à consulter eux-mêmes un psychologue. Cette idée comme quoi un psy devrait avoir suivi une thérapie pour devenir un praticien digne de ce nom n’est pas tranchée dans la profession. Pour ma part, en tant que psychanalyste, ça me semble essentiel.

Évidemment, si on considère la prise en charge psychique comme une administration de soins spécifiques pour des sujets anormaux ou du moins, souffrant anormalement d’une situation, on comprend aisément qu’il est gênant de se penser comme étant soi-même le fou à corriger ou à réadapter à un mode de vie «sain». C’est une vision manichéenne mais plus répandue qu’on ne le croit et qui, selon moi, tend à déshumaniser les pratiques des secteurs psychiatriques et psychologiques. C’est toujours l’autre le malade, le fou, le pervers, l’hystérique… Cet autre qu’il est insupportable de rapprocher d’un fonctionnement jugé comme normal.

Pourtant, mettre à distance ces comportements, ces symptômes, ces délires comme étant radicalement sur l’autre rive du psychisme, comme n’ayant rien à voir avec mes hésitations, mes craintes, mes désirs, mes rêves, c’est à mon sens prendre le risque de rater complètement la thérapie et sombrer dans l’agression des patients, l’identification à outrance à leurs problèmes, voire la paranoïa. C’est risquer de développer des sentiments d’amour intense à l’égard de certains, pour des raisons qui nous échappent, et de la haine pour d’autres quand ce qu’ils énoncent touchent à des points personnels non réglés ou du moins non reconnus.

Tout bêtement, n’est-il jamais arrivé à un psy d’être regonflé à bloc quand un patient lui a avoué à quel point il l’aimait, que les séances lui faisaient un bien fou? Pour ensuite dégringoler de ce petit instant narcissique quand, à la séance d’après, le patient se montrait au choix: agressif, déprimé, silencieux ou pire… qu’il avait tout bonnement oublié sa séance.

La responsabilité de se connaître un minimum

Par ailleurs, il est fondamental de se rendre compte de la charge mentale que représente l’écoute des sujets que nous recevons. Comment faire en sorte de trouver le cadre suffisamment juste en nous-mêmes pour accepter de se laisser parfois envahir sans que cela bouleverse complètement nos vies?

Parce qu’un psy qui se tiendrait toujours entièrement en dehors peut louper le souvenir à relever, peut rester en surface par peur d’atterrir dans des zones de remous trop intenses. Il faut pouvoir entendre et recevoir ce qui dérange, ce qui interroge, ce à quoi nous n’avons pas de réponse toute faite. A contrario, un psy qui se laisserait attraper par chaque mouvement du patient envers lui s’aventure dans des réponses sans fin, des justifications incessantes qui ne concernent plus tellement le patient mais témoignent de sa méconnaissance clinique du psychisme humain.

Les psys sont loin d’être parfaits mais ils ont la responsabilité de se connaître un minimum pour ne pas polluer le travail de leurs patients avec leurs propres angoisses, leurs points de butée, leur morale. Et pour ce faire, il est nécessaire d’avoir accompli ce travail psychothérapeutique ou psychanalytique. Ne serait-ce que pour comprendre ce que nos patients vivent, ce qu’ils sont susceptibles de ressentir. Non pas pour les bichonner ou les torturer, au contraire: pour tenter d’éviter l’un et l’autre. Et consacrer toute notre attention à leur psychisme et non au nôtre durant les séances.

Ça ne signifie pas que nous ne sommes pas affectés, désemparés parfois, embêtés ou heureux quand nous constatons que les choses avancent. J’irais même plus loin, nous répondons inconsciemment à ce qui est énoncé en séances, nous ne sommes pas déconnectés de nous-mêmes. Mais tout ceci est à entendre, à travailler, à analyser. Il m’est arrivé d’avoir souvent très mal au ventre avant de voir un patient en particulier. Certains psys diraient qu’il y a quelque chose chez lui ou elle qui me génère ce désagrément, que cela raconte une part de son psychisme. Peut-être, mais je ne suis pas aussi mystique.

Il y avait bien un trait de sa personnalité qui me causait du tort mais c’est à moi de lever la résistance, sans lui en faire part. Je n’ai pas à le charger de mes soucis. Lacan disait: «Il n’est de résistance que de l’analyste.» C’est une phrase que je prends comme un conseil judicieux. C’est le psy qui provoque la résistance quand il presse son patient d’avancer alors qu’il n’y est pas prêt. Alain Abelhauser, un autre psychanalyste, écrit qu’une de ses patientes lui règle toujours les séances de façon scrupuleuse, elle ne manque jamais de le payer, sauf une fois où elle raconte que devant la tirette elle s’est perdue dans ses pensées et que son billet et sa carte ont été avalés. Elle s’en est rendu compte quand la machine a émis un bruit significatif qui l’a sortie de sa rêverie. Et Abelhauser d’écrire: «À vrai dire, la leçon vaut avant tout pour moi: n’importe quelle machine sait à l’occasion se montrer plus incisive que je ne dois l’être.»

Enfin, les psys consultent fréquemment d’autres psys pour évoquer leur travail avec les patients, analyser et mettre en mots ce qui résiste, ce qui perturbe, ce qui a fonctionné, ce qui apparaît comme un énorme loupé, et ainsi aiguiser leur bon sens clinique et leurs connaissances théoriques.

« Comment ne pas gâcher la crise ? Petites ou grandes épreuves… », congrès 13 & 14 décembre, Paris

Parole d’enfants est une association fondée en 1996 qui développe différents pôles d’activités en faveur de l’enfance en danger : recherches-actions, formations des professionnels de la relation d’aide, sensibilisation du grand public et publications d’ouvrages spécialisés.
Autant de moyens pour contribuer à améliorer les systèmes d’aide et de soin au bénéfice des enfants en difficulté, et particulièrement des enfants victimes d’abus sexuels.

Depuis le début de la pandémie de Covid 19, nous avons pu entendre le philosophe Bruno Latour dire et redire : « Si on ne profite pas de cette situation incroyable pour changer, c’est gâcher une crise ! » Cette expression remplie de malice nous a beaucoup impressionné·e·s. Ainsi, après de longs mois d’embûches où nous avons été privé·e·s de nos repères, confronté·e·s à la peur, à l’inconnu, à l’incertitude, nous avons décidé de consacrer notre congrès annuel à réfléchir ensemble à la notion de crise et aux opportunités qu’elle peut représenter. Comme la « crise COVID » a révélé différentes failles du monde dans lequel nous vivons, nous considérons que toute crise vécue par un être humain ou par un système humain (couple, famille, équipe, institution) peut constituer, par l’impossibilité absolue de continuer comme avant, une occasion inédite d’apprendre, de grandir, de changer.

Il ne s’agit pas ici de minimiser la rudesse de l’épreuve : mais plutôt, de chercher comment y survivre et surtout comment en sortir.

À la suite du psychiatre Guy Ausloos, nous pourrions dire : « rien ne sera plus jamais comme avant : ce sera comme après ». Mais à quelles conditions cet après pourra-t-il être mieux qu’avant ?

Au cours de ces deux journées, nous avons choisi d’aborder la notion de crise telle que nous pouvons la rencontrer dans l’exercice de notre profession d’accompagnement, d’aide ou de soin :

  • Lorsque des épreuves inattendues font voler en éclats la vie telle qu’elle était vécue ;
  • Lorsque des conjoints se séparent, que des familles explosent, que des parents sont signalés, que des enfants sont placés ;
  • Lorsque des ados font leur travail d’ados ; lorsque des jeunes ou moins jeunes, en souffrance, « pètent les plombs » ;
  • Lorsque des équipes se déchirent, lorsque des soignants craquent, lorsque des institutions s’effondrent …

Ce congrès s’adresse donc aux professionnels de l’éducation, de l’aide, du soin, à qui sont confiées différentes missions :

  • Intervention au bénéfice d’adolescents en rupture, en révolte, en détresse ;
  • Aide éducative en milieu ouvert ;
  • Soutien à la parentalité ;
  • Travail psychothérapeutique avec des enfants, des adultes, des couples ou des familles
  • Interventions auprès de publics violents ;
  • Prise en charge de personnes marginalisées ;
  • Accompagnement éducatif d’enfants ou d’adolescents en foyer ou en famille d’accueil,…

Il permettra aux participants d’enrichir leur pratique dans les domaines suivants :

  • Accueillir les demandes d’aide qui peuvent émerger à ce moment-là alors qu’elles n’ont pas pu émerger avant ;
  • Prendre soin de ce moment clé où la douleur est criante et où un changement s’impose ;
  • Distinguer différents temps d’intervention et chercher le bon rythme, entre sidération et précipitation ;
  • Faire la différence entre la crise, l’urgence, le danger ;
  • Comprendre, grâce à la crise, ce qui manque autant que ce qui compte ;
  • Mobiliser les ressources internes et externes pour créer un nouvel équilibre ;
  • Distinguer différents niveaux d’action : individuel, familial, institutionnel, sociétal …

MISE EN PLACE D’UNE FORMULE HYBRIDE (PRESENTIELLE et DISTANCIELLE)RENDEZ-VOUS A PARIS … ou EN ZOOM (AU CHOIX) 

La situation épidémique et les nouvelles mesures sanitaires nous imposent la prudence ! 

Nous maintenons la tenue de notre congrès au Palais des Congrès de Paris les 13 et 14 décembre prochains dans le respect des nouvelles règles sanitaires. 

Toutefois nous vous offrons aussi une possibilité alternative : nous suivre en virtuel si vous ne pouvez ou ne voulez vous déplacer à Paris.