Cours excellents proposés par Isabelle Morin-Larbey. Elle vient également de démarrer une nouvelle saison. Vous trouverez les séances sur le site suivant : ici.

Pratiquer le yoga chez soi, avec des podcasts 
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Pratiquer le yoga chez soi, avec des podcasts 
Le congrès national de la SFAP est l’un des temps forts de l’association. Pendant 3 jours, plus de 2.500 personnes (professionnels de santé, bénévoles, pouvoirs publics, usagers du système de soins…) se retrouvent pour réfléchir et débattre des soins palliatifs et de l’accompagnement.
Accueilli chaque année dans une ville différente, le congrès permet de sensibiliser les élus et politiques locaux aux problématiques des soins palliatifs, favorisant ainsi leur diffusion sur l’ensemble du territoire.
L’organisation du congrès de la SFAP est portée par un groupe scientifique et un groupe d’organisation.
Le groupe scientifique se charge de l’élaboration du contenu scientifique du congrès de l’appel à communication jusqu’au jour du congrès en lien étroit avec la SFAP et le conseil scientifique de la SFAP.
Le groupe d’organisation s’occupe du programme social du congrès pour rendre ce congrès attractif aussi bien par son contenu que par toutes les innovations et interactivités proposées aux temps de pause et en soirée.
Le congrès de la SFAP c’est :



09/24 – 09/26/2021 in Hamburg, Germany
„GESTALT FOR FUTURE – CREATING A NETWORK FOR RESEARCH“
The future of Gestalt therapy is uncertain. Scientific recognition, recognition as a psychotherapeutic method, integration into the state health care system: questions that are answered differently in countries across the world. What is missing in order to give Gestalt therapy the place it deserves in the field of psychotherapy is, among other things, research on the effectiveness of Gestalt therapy. Especially in Germany, research on Gestalt Therapy is not very pronounced due to a lack of university connections.
This conference aims to promote and bring together international research on Gestalt therapy.


TRIBUNE – Ce long confinement, qui pèse à beaucoup, est aussi l’occasion de réapprendre la valeur des choses qui nous entourent, raconte l’écrivain François Cheng.
Original publié le 27 avril 2020, ici.
François Cheng est un écrivain de l’Académie française. Dernier ouvrage paru: «Enfin le royaume. Quatrains» (Gallimard, coll. Blanche, 2018).

Sauf chez les plus doués d’entre nous, d’une façon générale, nos postures et nos comportements ; notre manière d’être, sont empreints de gaucherie et de maladresse ; il y manque trop de la grâce pour que nous soyons à même d’entrer en résonance avec l’invisible Souffle rythmique qui anime l’univers vivant.
Le mot confinement contient l’adverbe finement. Le confinement pourrait donc signifier «être ensemble finement», voire «vivre ensemble finement». Inutile de consulter un dictionnaire: qui dit finement veut dire penser ou faire des choses avec finesse. Quelles sont les choses qu’on peut et doit faire avec plus de finesse? Notre réponse: mais tout! Nous n’oublions pas que nous sommes venus au monde en parfait ignorant et que nous avons dû apprendre les usages terrestres à partir de zéro. À commencer par apprendre à nous tenir debout, puis à avancer pas à pas vers l’espace qui s’ouvre devant nous.
Nous sommes en quelque sorte d’éternels apprentis, d’éternels amateurs. Il y a toujours lieu d’améliorer notre approche de la vie, avec plus de lucidité et de finesse.
Le confinement obligatoire nous en donne l’occasion. D’abord, dans notre rapport avec les choses qui nous entourent.
Il fut un temps où l’humanité était plus humble, plus patiente. Elle chérissait les choses qui étaient à son service. Elle en connaissait le prix, éprouvait à leur égard de la gratitude. Il s’établissait entre les humains et les choses un lien de sympathie, pour ne pas dire de connivence. On gardait les choses le plus longtemps possible, même quand elles étaient rongées d’usure. On rapiéçait les chaussettes, on ravaudait les chemises, on réparait les porcelaines fêlées, on entretenait avec vénération les meubles légués par les aïeux. Ainsi traitées, les choses prenaient un aspect personnel, revêtaient un coloris intime.
Mais depuis une ou deux générations, nous assistons à l’avènement du jetable. Du coup, nous n’entretenons plus le même rapport avec les choses. Les traitant de haut, nous ne leur portons ni attachement ni affection. Elles sont usées par nous, dans l’indifférence. Arrive le moment où elles se montrent moins efficaces, nous les fourrons sans ménagement dans le sac-poubelle. Hop là, bon débarras ! Ni vu, ni connu. Tout cela ne nous éduque pas dans le sens de l’attention du respect, encore moins de la douceur et de l’harmonie. Il arrive bien souvent qu’inconsciemment, aux heures de nos désoeuvrements, nous nous agacions de la présence des choses, parce qu’elles nous renvoient l’image de nos propres désarrois. Le confinement est l’occasion de réapprendre la valeur des choses qui nous entourent. Celles-ci, nous le savons, ont une âme, même un bout de ruban, même une épingle. Elles ont acquis une âme, pour avoir été les témoins de notre vie. Elles conservent précieusement nos souvenirs, que nous avons relégués aux oubliettes. Elles peuvent nous être d’un soutien secourable si nous consentons à en faire des interlocuteurs valables. Elles sont là, pour nous rappeler que la vie n’est pas forcément un gâchis total. Elles sont là pour nous appeler à la fidélité. Après notre rapport avec les choses, venons-en à celui, plus complexe, que nous entretenons avec les êtres.
Le confinement crée des conditions pour vivre en compagnie des êtres qui nous sont chers, nuit et jour, sans une seconde de séparation. Au lieu de nous en réjouir, nous voilà paniqués. Jusqu’ici en effet, nous n’avons pas conçu la vie ainsi ; chacun a ses occupations, jouit des possibilités d’évasion. On découvre, effarés, qu’un tête-à-tête permanent est un casse-tête, que trop de promiscuité tue la vraie intimité. On en vient à avoir la nostalgie d’une certaine distanciation. Or, justement, en même temps que le confinement, on nous recommande de garder une « distance sociale », et si possible de ne pas se toucher. Cette situation, apparemment contradictoire, nous incite à une réflexion plus fine.
Dans notre société, les sentiments d’affection s’expriment par un ensemble de paroles et de gestes très démonstratifs, une effusion ignorant les barrières. On s’adore, on s’embrasse, on baigne sans répit dans une mare de sentimentalité. C’est certes tout ce qu’il y a de positif.
Sauf qu’en vase clos, pour peu que survienne un accroc, ces mêmes paroles et gestes, prononcées, effectués machinalement, ou devenus trop envahissants, étouffants, dégénèrent en chamailleries, quand ce n’est pas en violence.
Me revient alors en mémoire l’injonction de Confucius qui prônait dans les relations humaines, le « li », terme qu’on peut traduire par « le rituel du respect mutuel », un rituel fondé sur le principe de la distance juste.
Selon le sage, seul ce principe permet de rendre durable l’attachement le plus profond. À partir de ce principe d’ailleurs, ses disciples conseillaient d’introduire dans le lien conjugal une forme d’amour courtois où chaque conjoint traite l’autre en hôte d’honneur.
Les circonstances actuelles, pleines de paradoxe, me poussent ici à rappeler ce que Confucius avait proposé, il y a 2 500 ans ; mais je mesure parfaitement ce qu’il peut y avoir d’inconcevable pour les gens d’aujourd’hui.
Après le rapport avec les choses et les êtres, comment ne pas aborder enfin le rapport avec soi-même.
Dans le confinement, le sentiment qui domine chez chacun est la peur de se trouver seul à seul avec son ombre.
Inévitablement, nous pensons à notre cher Pascal qui déplore que l’homme ne sache pas demeurer dans une chambre ; en proie au divertissement, il cherche à se fuir pour ne pas dévisager le destin, le sien.
Entre quatre murs où rien d’inespéré ne peut advenir, quel mortel ennui ! Pourtant, la chambre peut contenir plus de présence et de richesse qu’on imagine. Il y a la mémoire de notre passé chargé d’orages, de remords, mais également de moment de félicité, il y a le présent à méditer et à métamorphoser, un présent bouleversé cette fois-ci par les actes héroïques des soignants et de tous ceux qui aident ; par les SMS reçus, qui donnent lieu à un authentique partage dans l’épreuve ; il y a le futur à préparer, un futur ouvert qui ne sera plus comme avant.
À ce point de réflexion, l’idée me vient d’évoquer un épisode dans la vie de Jakob Böhme, le grand mystique du XVIIe siècle.
Un après-midi de solitude dans son sombre logis, il voit un rayon de lumière qui entre par la fenêtre et qui s’attarde sur un ustensile en étain. L’humble objet renvoie des reflets irisés.
Soudain, il est ému jusqu’aux larmes et, empli de gratitude, il tombe à genoux. Un matérialiste pur et dur viendrait nous expliquer doctement que tout cela relève de la loi physique, qu’il n’y a vraiment pas de quoi s’émouvoir là-dessus. Mais Böhme voit autre chose, il voit qu’au sein de l’éternité, en ce coin perdu de l’immense univers apparemment muet et indifférent, un instant de miracle a lieu, ce rayon de lumière qui vient iriser l’après-midi terrestre où un humain anonyme, poussière d’entre les poussières, a pu capter la scène et, avec son oeil ouvert et son coeur battant, être submergé par l’émotion.
Qui peut expliquer cet insondable mystère ? Il n’y a peut-être rien à expliquer. Il y a la vie qui est là, miraculeusement là, à recevoir comme un don inouï. Chacun dans sa chambre, à sa manière unique, doit se tenir prêt à accueillir le rayon de vie qui se donne là, comme un ange annonciateur, comme un hôte d’honneur.
FRANÇOIS CHENG
Une passionnante exploration de notre sixième sens, la proprioception, étrangement méconnue et cependant indispensable à notre équilibre et à la coordination de nos mouvements.

Le sixième sens n’a cessé de nourrir les fantasmes. En réalité, nous en possédons effectivement un, mystérieux et enfoui au plus profond de nous-mêmes : la proprioception. Indispensable à notre équilibre, à notre orientation dans l’espace et à la coordination de nos mouvements, pour marcher, courir ou sauter, mais aussi pour écrire ou boutonner sa chemise, ce sens méconnu est aujourd’hui exploré par la science. Si elle n’a pas d’organe dédié, comme les yeux pour la vue ou les oreilles pour l’ouïe, la proprioception résulte du traitement par le cerveau de messages nerveux, portés par des milliers de capteurs au cœur de nos muscles. Sans ce sens, comme Ginette qui en est privée, il est impossible de marcher sans avoir à regarder ses pieds, car le cerveau ne sait tout simplement pas où ils sont dans l’espace. Ce sens est mis en lumière et sans cesse sollicité par le célèbre chorégraphe Yoann Bourgeois qui place ses danseurs en perpétuel déséquilibre sur des plateaux tournants ou des trampolines, nous offrants d’étourdissantes démonstrations de ses capacités. Au sein de l’université d’Aix-Marseille, un laboratoire de neurosciences s’emploie à comprendre son mécanisme tandis que l’Institut des sciences du mouvement (ISM) l’étudie auprès de Ginette, l’une des cinq personnes dans le monde à avoir perdu sa sensibilité proprioceptive, à la suite d’une maladie auto-immune. La recherche dans ce domaine nous mène aussi chez les champions de la proprioception, les pilotes de la patrouille de France, qui travaillent ce sens pour effectuer des chorégraphies parmi les plus périlleuses au monde.
Sens essentiel
Naviguant avec fluidité entre science et poésie, des laboratoires aux scènes dans le sillage de l’initié Yoann Bourgeois, Vincent Amouroux (L’odyssée interstellaire) dévoile les secrets de notre essentiel sixième sens, lequel nous accompagne au quotidien dans chacun de nos gestes. Comme conclut ce film passionnant, la proprioception « pourrait nous apporter beaucoup sur notre conscience de nous-mêmes, mais aussi de notre interaction avec les autres et avec le monde« .
Publié le 30 avril 2020, original ici.
Temps de lecture : 12 minutes
monde vivant. Face à cette maladie caractéristique de l’Anthropocène, il nous faut inventer d’autres modes d’existence, attentifs aux vivants et ouverts aux temporalités multiples qui sont les leurs.Le 16 mars le président de la République annonce aux Français des mesures de confinement dues à la propagation de l’épidémie de coranovirus Covid-19 en martelant sur un ton grave et solennel cette formule : « nous sommes en guerre ». L’appel à l’unité nationale, la mobilisation des services de santé, de l’armée et l’état d’urgence justifient certes ce vocabulaire martial. Le scénario ressemble effectivement à l’état d’exception instauré en temps de guerre, avec des mesures contraignantes qui affectent l’ensemble de la population.
Drôle de guerre en vérité, car on ne voit pas bien qui est l’ennemi, surtout quand Bruno Le Maire déclare à son tour « nous sommes en guerre économique » (France-Inter jeudi 19 mars). Preuve que les métaphores, comme les virus, contaminent et colonisent nos esprits.
Certes la métaphore guerrière est depuis longtemps à l’honneur dans le monde médical. Elle remonte au XVIe siècle à l’époque où la médecine initiée par Paracelse – souvent nommée iatrochimie (médecine chimique) – a concurrencé l’ancienne tradition galénique1. Contrairement à la vision holiste de la maladie comme l’expression d’un déséquilibre des humeurs, la maladie est vue comme intervention d’un agent étranger sur l’organisme, qui infecte un organe particulier et que l’on peut éradiquer à l’aide d’une substance chimique spécifique. Cette conception de la maladie présuppose une nette distinction entre le dedans et le dehors, le soi et le non-soi qui s’applique de manière privilégiée au système immunitaire. D’où les descriptions très pédagogiques des défenses immunitaires comme une armée de soldats en lutte pour résister aux attaques de microbes. La médecine du XXe siècle, marquée par la découverte, puis l’utilisation massive des antibiotiques est l’âge d’or de cette médecine guerrière qui culmine avec le fameux slogan de « war on cancer » lancé par Richard Nixon en 1971.
La métaphore guerrière revient force dans le discours du Président de la République et remplit visiblement la fonction d’ordre de mobilisation. Elle est si familière qu’elle semble aller de soi, et convenir parfaitement à la situation d’exception, même si elle suscite parfois l’angoisse chez les personnes âgées. En réalité, si cette métaphore guerrière traduit notre expérience vécue c’est avant tout parce qu’elle structure la réalité. Les études de linguistique cognitive montrent à quel point les métaphores fonctionnent comme un moule qui façonne notre expérience: elles filtrent nos perceptions et construisent nos représentations mentales à travers le langage verbal comme à travers les images ou les icônes2. A la fois révélatrices et performatives, les métaphores ont le pouvoir de façonner ce qu’elles disent. Bien plus que de simples figures rhétoriques, elles constituent des visions du monde. C’est précisément parce qu’elles ont un tel pouvoir qu’elles appellent un examen critique.
« On est en guerre » soit, mais de quelle guerre s’agit-il au juste ? Qui est l’ennemi ? L’intrus, le virus ? La découverte des antibiotiques a été célébrée comme l’une des plus grandes avancées de l’humanité. Et ce fut en effet une grande victoire. Mais aujourd’hui la résistance aux antibiotiques est problème majeur de santé publique qui alimente le catastrophisme ambiant. L’Organisation Mondiale de la Santé considère la résistance aux antibiotiques comme une « bombe à retardement ». Les virus, plus encore que les microbes, sont des bombes et nos armes pour les combattre ont une efficacité toujours limitée dans le temps. Car les virus s’adaptent et en quelques années deviennent résistants aux molécules actives qui permettent de les stopper. Si bien que chaque victoire dans la recherche d’un antiviral ou d’un vaccin est éphémère.
Si dans la pandémie actuelle on prétend se battre contre le coranovirus, la guerre est perdue d’avance. Dès le début de la pandémie, on savait au vu des modélisations des scénarios de décision par l’équipe d’épidémiologistes britanniques dirigée par Neil Ferguson, que l’épidémie ne cessera que lorsque le virus aura contaminé plus de la moitié, environ 60% de la population. Le pic de l’épidémie engendre une immunité globale3. Rien ne peut résister au virus. Il déroule sa propre ligne de vie – si tant est qu’il peut être considéré comme un vivant – qui passe par la contamination de la population humaine. Le parasite prospère tant qu’il trouve des hôtes disponibles. C’est une trajectoire inexorable qui, du fait de la globalisation, croise celle des milliards d’individus humains qui lui servent d’hôtellerie.
Comme on ne peut arrêter la trajectoire du virus en l’absence de vaccin, on n’a d’autre solution que d’adapter nos propres lignes de vie. On peut se préparer à des épidémies, comme l’ont fait certains pays asiatiques, en utilisant ce que Frédéric Keck nomme les 3 S (sentinelles, simulations, stocks)4. Les organismes sentinelles donnant l’alerte sur la présence d’un virus permettent d’agir en tout début, les simulations d’épidémie préparent les hôpitaux et autres infrastructures à une crise sanitaire et les stocks de tests et de masques permettent de dépister puis de limiter la propagation.
A défaut de préparation, la France a choisi d’instaurer des mesures de confinement de la population visant à ralentir la propagation du virus. Au lieu de jouer sur l’acquisition d’une immunité collective grâce à la croissance exponentielle du nombre de personnes infectées comme dans le scénario laisser-faire, on tente de limiter le nombre de ce nombre pour que le virus se transmette à une seule autre personne (R0=1) au lieu de deux ou trois personnes (R0=2,5) sans confinement. Limiter nos échanges, réduire les contacts, confiner la population, limiter les prises offertes au virus, suspendre le train de vie quotidien permet donc de ménager une forme de cohabitation avec le virus.
Mais cette stratégie n’est pas un acte de guerre, fût-ce d’une guerre défensive. C’est plutôt un geste de diplomatie, visant à concilier la propagation du virus avec nos infrastructures de santé. Car on n’a pas le choix : il faut composer avec le virus, trouver un arrangement pour faire monde avec lui. Si guerre il y a, c’est un conflit de temporalités : la croissance exponentielle du nombre de personnes contaminées par le virus heurte de front nos rêves de croissance économique. La seule option est de ralentir notre propre rythme pour ralentir le virus.
Le déphasage est cruel: voici un intrus qui vient défier le jeu démocratique parce qu’il accroît sa virulence juste au moment des élections ; qui se permet de paralyser le libre jeu du marché en fermant les bourses ; qui interrompt brutalement le temps long de l’apprentissage en fermant les écoles et universités, bloquant les examens et les concours. L’interférence de ces lignes de vie incompatibles bouleverse les fragiles équilibres de nos modes d’être au monde.
La crise sanitaire est une épiphanie : le virus, tel une divinité païenne, apporte la révélation soudaine que la globalisation n’est pas soutenable, que la tyrannie de l’économie spéculative n’est qu’une bulle dans laquelle on nous enferme depuis quelques décennies, que la santé n’a pas de prix. Tout bascule. Les promesses actuelles du gouvernement sur un État Providence prenant en charge les dommages sont aussi irréalistes que révélatrices d’une inversion soudaine de l’échelle des valeurs et des priorités. « Vulnérables », ce mot est sur toutes les lèvres et circule comme le virus. Le sentiment de fragilité voire d’impuissance nous accable. La pandémie mondiale dévoile brutalement les limites de l’idéal moderne de maîtrise de la nature qui nous faisait croire qu’on pouvait s’affranchir des contraintes matérielles, et poursuivre nos objectifs de croissance à tout prix.
Maladie typique de l’Anthropocène, c’est-à-dire d’une époque où l’humanité est devenue une force géologique planétaire, comme l’explique Philippe Sansonetti cette pandémie mondiale révèle soudain une face cachée du mirage d’un monde hyperconnecté où l’on peut vivre en temps réel avec le monde entier5. Car la carte de propagation du virus se superpose exactement à celle des transports aériens. Elle révèle pareillement la face sombre du « fantasme d’un monde à disposition sans frais », où l’on peut impunément piller les ressources naturelles, abattre les forêts, consommer des animaux sauvages ou domestiques, éliminer des espèces.
Le choc de boomerang est rude. La lente violence6des lois du marché de l’économie néolibérale, qui depuis quatre décennies accroît les inégalités sociales et multiplie les disparités nationales, fait place à un déchaînement de violence qui terrasse les populations humaines.
Cet effet de révélation, de prise de conscience que ni les prévisions alarmistes du GIEC, ni les COP 21, 22… 25, ni les marcheurs pour le climat n’ont réussi à produire, un simple virus inconnu au bataillon des grands fléaux potentiels, semble l’avoir provoqué en quelques semaines, grâce à sa vitesse de propagation. Aux trois célèbres blessures narcissiques de l’humanité que signalait Freud, il faut ajouter une quatrième blessure qui vient atteindre l’anthropocentrisme cher à notre culture7. Mais alors que les trois premières blessures étaient infligées par les découvertes d’éminents savants – Copernic : la terre n’est pas le centre de l’univers ; Darwin : l’espèce humaine n’est qu’une espèce animale parmi d’autres ; Freud : l’homme n’est pas maître des pulsions issues de son inconscient – la blessure du XXIe siècle est infligée par un virus, un vulgaire parasite doté de 15 gènes à peine, soit 2000 fois moins que notre lot8.
L’humiliation est plus forte et semble propre à donner un coup d’arrêt aux prétentions de domination du monde qui ont marqué l’époque moderne et encouragé la croyance en un progrès indéfini permettant aux humains de s’émanciper toujours davantage des contraintes naturelles, grâce aux techniques. Maîtrise de l’espace grâce aux transports, maîtrise du temps grâce aux technologies de la communication, on finissait par croire à la possibilité de vivre à l’écart de la nature, dans une bulle de culture peuplée d’écrans et d’objets communicants. Et même quand il est devenu patent que la croissance exponentielle des innovations dans la technosphère aseptisée affecte gravement les rythmes et cycles de la biosphère, on a gardé l’espoir de trouver des solutions techniques pour remédier aux dégâts causés par les innovations technologiques des générations précédentes.
« Plus rien ne sera comme avant », dit-on. C’est la fable du virus qui donne une bonne leçon aux humains vaniteux. Mais en quel sens faut-il l’entendre ?
La pandémie pourrait, à première vue, donner raison aux apôtres d’une catastrophe. Car de manière aussi inexorable que la propagation du virus, la crise sanitaire entraînera une crise économique mondiale qui fera plus de victimes indirectes que le virus lui-même. Elle met aussi en place des mesures de surveillance généralisée des individus qui pourraient bien survivre à l’état d’exception, devenir normales en portant toujours plus loin les atteintes aux droits humains. En précipitant un mouvement de dé-globalisation, cette crise risque aussi d’encourager les réflexes de repli nationaliste et individualiste. Autant de menaces qui noircissent le paysage de demain.
La crise sanitaire vient redoubler les effets de la crise énergétique et renforcer le climat d’urgence écologique qui a réveillé la peur et l’anxiété d’une fin du monde. Contrairement à l’apocalypse nucléaire, l’effondrement annoncé procède de l’ensemble de la civilisation industrielle et met en cause la course à l’innovation comme les pratiques de consommation effrénée qui alimentent l’économie capitaliste. Les militants de l’effondrement pourront décliner l’urgence au carré. La pandémie mondiale semble, en effet, accélérer la fin annoncée pour 2030 par certains collapsologues, comme Yves Cochet par exemple. Dans un ouvrage récent, Devant l’effondrement. Essai de collapsologie, Cochet annonce l’effondrement imminent et fulgurant de toutes les infrastructures de la civilisation destinées à satisfaire les besoins primordiaux en nourriture, eau, énergie. Il annonce des guerres, des famines, des épidémies éliminant environ la moitié des humains en l’espace d’une ou deux décennies.
Mais un autre avenir est possible si l’on consent à rebattre les cartes et changer les règles du jeu. Déjà notre expérience du temps en confinement rompt avec le temps sous pression de la vie normale . Le sentiment d’accélération et de manque de temps pour réaliser toutes les tâches que l’on voudrait accomplir qui domine depuis quelques décennies, constitue un problème finement analysé par les sociologues9. Il a précipité une vague des mouvements appelant au ralentissement : slow food, slow city, slow design, slow school, slow science10…
Mais par-delà l’expérience subjective du temps, l’épreuve de la contagion nous oblige à faire l’expérience de la contingence, d’un temps qui ne mène nulle part, qui n’est orienté ni vers l’avenir radieux, ni vers la catastrophe. Telle est la leçon que nous livrent les microbes en général, car ces « êtres infimes11» ont acquis une importance très grande dans les sciences et bousculent notre rapport au temps. Depuis quelques décennies les microbes sont les acteurs clés de toutes sortes d’histoires : histoire de la Terre, histoire de la vie, de la civilisation, des empires, de la santé, des techniques … La géologie, les sciences agricoles, la biochimie, la biologie évolutive, la génomique, le génie génétique, l’histoire et l’archéologie… dévoilent leurs capacités étonnantes.
Les microbes colonisent l’espace, ils occupent tous les milieux depuis les roches du manteau terrestre jusqu’aux fonds des océans, les déserts glaciaires, les sources chaudes, les milieux acides ou hypersalés. Rien ne les rebute, rien ne les arrête.
Colonisant l’espace, les microbes et les virus défient aussi le temps chronologique. Ils brassent toutes les échelles temporelles que notre culture s’évertue à distinguer. Ils connectent l’histoire biogéochimique et l’histoire des civilisations humaines. Indifférents à nos catégories taxonomiques ils passent d’une espèce à l’autre. Grâce à leurs capacités de symbiose ou de parasitisme, ils font cohabiter des temporalités très disparates comme celle des bactéries qui constituent le microbiote de chaque individu humain. Les phénomènes de symbiose suggèrent que l’évolution réutilise des modules préexistants, en incorporant le système génétique de microbes dans les cellules végétales et animales, au lieu de réinventer à partir de rien. En faisant ainsi coexister et co-évoluer des organismes très éloignés dans l’évolution, les microbes remettent radicalement en question l’unidirectionnalité du temps phylogénétique vers des niveaux d’organisation de plus en plus complexes. La lignée verticale de la transmission des gènes le long de l’arbre généalogique croise une autre temporalité, horizontale, qui se dessine par contact ou contagion.
En outre, du fait de cette capacité de contagion, microbes et virus interfèrent avec l’histoire politique et culturelle. Ils sont capables de décimer des populations entières, voire de participer à l’extinction de grandes civilisations. Celle de l’Empire romain par exemple peut éclairer la crise sanitaire que nous traversons. Les grandes routes terrestres et maritimes qui sillonnaient l’Empire d’Orient et d’Occident ont été empruntées aussi bien par les commerçants, les soldats, les idées et les biens que par les virus. L’historien Kyle Harper repère trois grandes pandémies qui ont sévi sur l’Empire tardif. En 165 apr. J.-C. la « peste antonine » (probablement la variole) cause environ sept millions de victimes sans altérer vraiment la prospérité de l’Empire. En 249 apr. J.-C., un agent pathogène inconnu balaye tous les territoires sous domination romaine. Enfin, vers 541, une grande pandémie de peste causée par le bacille Yersinia pestis sévit pendant deux siècles sur l’Empire d’Orient et précipite sa fin.
Il ne suffit donc pas d’en découdre avec la modernité et l’ambition de se rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature ». Il faut en outre chambouler notre ontologie, repenser la hiérarchie spontanée qui nous place au centre du monde, à la pointe de la flèche du temps.
Non, nous ne sommes pas en guerre. Nous sommes en apprentissage d’un mode d’existence attentif aux êtres infimes – virus, bactéries, plantes, insectes et autres – qui peuplent la planète. Ces êtres que l’on tient pour « nuisibles » ou indésirables ont leur temps propre, leur propre trajectoire, leur droit à l’existence.
L’enjeu est d’apprendre à composer avec leur temps propre, à faire cohabiter le tempo fulgurant des êtres qui prospèrent par contagion avec les battements du temps politique, du temps économique, de la vie sociale comme avec le temps de nos projets individuels. Oui, rien ne sera plus comme avant : il va falloir changer nos modes de vie, renoncer aux voyages au long cours du tourisme de masse, intégrer des gestes barrières dans nos sorties de groupe. Le coronavirus nous oblige à faire l’expérience de l’altérité.
Paradoxalement le confinement chez soi est le signal de la fin de l’entre-soi des humains qui croient s’émanciper de la nature et creuser la distance avec les autres vivants. Si guerre il y a, c’est donc une guerre longue comme la guerre de cent ans contre notre ontologie anthropocentrique, contre le prépensé de la flèche du temps.
Bernadette Bensaude-Vincent est philosophe, historienne et historienne des sciences française. Elle est ancienne élève de l’École normale supérieure de Fontenay-aux-Roses. Agrégée de philosophie en 1971 et docteur ès lettres et sciences humaines en 1981, Bernadette Bensaude-Vincent est professeure à l’Université Paris I (Panthéon-Sorbonne). Membre de l’Académie des Technologies, elle est membre du comité d’éthique commun de l’INRA du CIRAD et de l’IFREMER.
Notes
| 1. | ↟ | Debus, A. G. (1993). Paracelsus and the Medical Revolution of the Renaissance; A 500th Anniversary Celebration. (In A. G. Debus (Ed.), Paracelsus, Five Hundred Years; Three American Exhibits (p. 3). Washington, DC: National Library of Medicine). |
| 2. | ↟ | John L. Austin, How to Do Things with Words. Oxford: Clarendon Press, 1962. GeorgeLakoff, M. Johnson,Metaphors we live by.Chicago: University of Chicago Press, 1980. |
| 3. | ↟ | https://www.imperial.ac.uk/media/imperial-college/medicine/sph/ide/gida-fellowships/Imperial-College-COVID19-NPI-modelling-16-03-2020.pdf |
| 4. | ↟ | Frédéric Keck, Les Sentinelles des pandémies. Chasseurs de virus et observateurs d’oiseaux aux frontières de la Chine, Paris, Zones sensibles, à paraître. voir «Les chauves-souris et les pangolins se révoltent», Médiapart 20 mars 2020 |
| 5. | ↟ | Philippe Sansonetti, « Covid-19, chronique d’une émergence annoncée », La vie des idées, 19 mars 2020. |
| 6. | ↟ | Cette expression inspirée du concept de « violence structurale » forgé par J. Galtung (« Violence, peace, and peace research ». Journal of Peace Research 6 (3) (1969:167–91) à propos des inégalités sociales) est repris par Rob Nixon pour qualifier la violence de la pollution en particulier dans les pays pauvres où atterrissent les déchets des pays riches. Il la définit comme « une violence à action destructive différée, dispersée dans le temps et dans l’espace, une violence d’usure qui n’a rien de la violence typique » (Robert Nixon, Slow Violence and the Environmentalism of the Poor, Cambridge & London: Harvard University Press, 2011. p. 2). |
| 7. | ↟ | Freud S. « Une difficulté de la psychanalyse » (1917). In : Œuvres complètes – Psychanalyse vol. XV. Paris : PUF; 1996. p. 43-51. |
| 8. | ↟ | Dorothée Benoit Browaeys « quand un virus provoque le ‘reset’ du monde », Up’Magazine, 24 mars 2020. |
| 9. | ↟ | Nicole Aubert, Le culte de l’urgence. La société malade du temps, Paris, Champs essais, 2009. La recherche du temps : individus hyperconnectés, société accélérée, Paris, Erès, 2018. Cédric Lagaudré, L’actualité pure, essai sur le temps paralysé, Paris, PUF, 2009. Harmut Rosa H. Accélération. Une critique sociale du temps, Paris, éd la découverte, 2010. Judy Wajcman, Pressed for Time: The Acceleration of Life in Digital Capitalism, University of Chicago Press, 2014. |
| 10. | ↟ | Bernadette Bensaude-Vincent, « Slow-fast : un faux débat ? », Natures, Sciences et Sociétés, 22/3 (2014) : 254-261. |
| 11. | ↟ | Kyle Harper, The Fate of Rome, Princeton : Princeton University Press, 2017. Tr. fr. par Philippe Pignarre, Comment l’Empire romain s’est effondré. Le climat, les maladies et la chute de Rome, Paris, la découverte, 2019. |
Paru dans la revue Esprit, Avril 2020 – original ici.

Paru dans la revue Esprit, Juillet 2007 – original ici.
Songer à qui donner la main pour glisser dans l’immensité.
Nous vivons, jour après jour, avec des images de la mort. À heures fixes, celles-ci nous sont imposées. Nous les trouvons dans les magazines et les affiches qui en font la publicité à la devanture des kiosques, elles ponctuent les journaux télévisés, au titre de la couverture d’une actualité, dont le trait distinctif, le trait premier est précisément d’être mortifère, de présenter, de nous présenter (de porter jusqu’à nous) des images de mort. Images de guerres et d’attentats meurtriers, de catastrophes naturelles, d’accidents spectaculaires, la mort fait l’actualité. Ce qui nous est donné comme actuel (comme événement du jour, jour après jour) est fait d’une certaine présentation de la mort – d’une mort toujours violente et multiple, c’est-à-dire de l’interruption brutale, imprévisible et massive de vies nombreuses et toujours sans nom. De la plupart des morts qui font notre actualité – victimes des catastrophes, des accidents, des guerres ou des attentats –, il faut dire, en effet, que nous ne connaissons (et ne connaîtrons) jamais les noms.
Mais ces images reviennent aussi, sous une forme apparemment différente dans les fictions, télévisuelles ou cinématographiques (sans parler des jeux vidéo), qui dessinent à leur façon une autre « actualité » : celle d’un « divertissement » tout aussi mortifère et tout aussi imposé que celle-là même dont il entend divertir. Je parle d’une différence seulement apparente, car entre l’une et l’autre de ces « cultures mortifères », la frontière est incertaine. Les effets de l’une sur l’autre sont difficiles à cerner, qu’il s’agisse de mesurer l’impact de ces fictions sur la présentation (la scénographie, la dramaturgie) de l’actualité ou inversement les implications d’une « actualité » marquée par la mort violente dans la réalisation de ces mêmes fictions – des fictions qui donnent ainsi une autre réalité à la mort. Au demeurant, lorsque nous disons de « la réalité » qu’elle dépasse la fiction ou de la fiction qu’elle « devance la réalité », c’est à la possibilité d’une telle indiscernabilité que nous renvoyons et à ce qu’elle doit aux images de mort, autour desquelles l’une et l’autre (réalité et fiction) sont construites et, non sans calcul, confondues.
Que signifie le fait que nous vivions communément avec de telles images ? Préalablement à toute considération d’ordre éthique (à leur condamnation ou à leur défense), à toute analyse sociologique ou psychologique, à tout calcul de leurs effets (la compassion, l’indignation, la révolte), ce fait implique trois ordres de questions. 1) Les premières concernent le sens que recouvre l’expression « faire l’actualité ». Concernant la mort, cela signifie-t-il que rien n’est plus « actuel » que ses diverses manifestations, entendues comme autant d’effets d’une relation déréglée entre les hommes, entre les hommes et le monde ou entre les hommes et la planète ? Ou cela veut-il dire que l’actualité est faite (fabriquée, construite, organisée et parfois même « fictionnée ») avec son image ? Mais si tel est le cas, quels sont les motifs et les enjeux de la focalisation de cette construction sur de telles images ? Où et comment se décide une telle focalisation ? 2) Le second ordre de questions interroge la destination collective de ces images. Elles ne sont, en effet, jamais adressées à un individu singulier. En tant qu’elles « nous » sont imposées dans un même temps et qu’elles occupent le même espace public, elles participent de la constitution d’un sujet collectif. Nous vivons avec ces images, mais nous vivons aussi avec d’autres, avec lesquels nous les recevons passivement, sans vraiment les partager, même si parfois, dans le meilleur des cas, nous nous en indignons, nous témoignons notre inquiétude de les supporter, au fil des jours, et, plus rarement, les analysons et les commentons. Des images de la mort, il faut se demander ce qu’elles font de « nous » – c’est-à-dire quel « nous » elles font1. Nous verrons qu’il s’agit là d’une question éminemment politique – qu’aux images et aux représentations de la mort (à l’histoire et aux techniques de leur fabrication) sont liées les questions de la communauté et de l’appartenance, et parfois même de leurs dérives identitaires les plus meurtrières. Cela est vrai, sans doute, de toute présentation de l’actualité, dont il importe de souligner le privilège exorbitant qu’elle accorde au « national », au « local » ou au « régional ». Sauf que, précisément, elle ne fait jamais aussi facilement exception à son repli identitaire que lorsqu’elle peut présenter ce qui arrive ailleurs sous le signe de la mort. Lorsque l’« actualité » cesse d’être nationale, locale ou régionale2, lorsqu’elle s’intéresse au reste du monde, c’est pour présenter des images de mort – comme si celles-ci constituaient la seule voie possible pour ouvrir le « nous », auquel elles sont adressées, au reste du monde. 3) Mais dès lors que nous nous demandons ce que nous partageons (ou ne partageons pas) dans et avec de telles images, une question surgit, plus ardue : quel rapport ce partage (ou ce non-partage) entretiennent-ils avec la pensée de la mort ? Ces présentations ou représentations (autant de termes sur lesquels il faudrait s’attarder) nous font-elles penser à la mort ? Ou faut-il dire, avec des accents pascaliens, qu’elles nous en détournent, nous en distraient ou nous en « divertissent » ? Est-ce une pensée commune de la mort qui nous rassemble (aussi indéterminé que reste alors ce « nous »), ou est-ce son impensé ? Mais si la pensée de la mort est partageable d’une façon irréductible au partage de ces images, quel « nous » autre s’en trouve autrement constitué ?
Ces trois ordres de question n’appartiennent pas en propre à notre époque. Pour prendre un exemple lointain, ni la question de l’exploitation (politique et religieuse) des images de la mort, ni celle de leur partage collectif, ni celle encore de leur rapport complexe à la pensée de la mort ne sont étrangères à la fin du Moyen Âge – notamment à cette époque où la «Mort noire », la peste, ravageait villes et campagnes en Europe. Le cinéaste Ingmar Bergman le rappelait, dès les premiers plans d’un film qui a beaucoup à nous apprendre sur les images de la mort : Le septième sceau. J’en rappellerai seulement quelques scènes, en suivant l’ordre des questions évoquées à l’instant. 1)Au début du film, la troupe d’acteurs qui se mettra, un peu plus tard, sous la protection du chevalier Antonius Block, discute, au réveil, du spectacle qu’ils joueront à la fête des saints et de la représentation de la mort qui leur est commandée (dans tous les sens du terme), à cette occasion, par les autorités religieuses :
Les prêtres, dit celui qui dirige encore la troupe (il sera le premier que la mort viendra prendre) – les prêtres spéculent sur la mort violente.
Un peu plus tard, à l’écuyer Jöns qui lui rend visite et l’interroge sur la danse macabre qu’il est en train d’achever, un peintre répond en invoquant la nécessité pour les autorités de terroriser le peuple. 2) Plus tard encore, alors qu’un prédicateur de la mort (au sens que Nietzsche donne à ce terme) invective la foule, en rappelant chacun à sa mort prochaine (« savez-vous tous, bornés, que vous allez mourir »), l’écuyer Jöns, toujours lui, manifeste sa distance critique avec les images mêmes de ce discours en fustigeant ce qu’il appelle « le jargon de la mort ». 3) Mais c’est évidemment la partie d’échecs entre le chevalier et la personnification de la mort (l’image de la mort, par excellence – l’image de toutes les images et de tous les masques mortuaires) qui porte au plus haut le questionnement de cette image. Au chevalier qui l’interroge, au retour des croisades, sur le sens de la mort, la figure de la mort répond, d’elle-même, qu’elle ne sait rien. De la mort, la silhouette sombre qui en personnifie, comme un masque vivant, toutes les images déclare qu’elle n’a (et n’aura jamais) rien à nous apprendre.
D’où la question qui devrait servir ici de fil conducteur : qu’en est-il de la pensée de la mort, comme pensée commune et comme pensée partagée face aux images de la mort, qui sont notre lot ou notre sort communs ? Le paradoxe de cette pensée est le suivant : il n’en est aucune qui esseule davantage celui qui s’y attarde. Le rapport que chacun entretient avec sa propre finitude (comme avec celle des autres), devançant, par la pensée, l’échéance de sa propre disparition (ou celle de ses proches), est singulier3. Il est même ce qui fait la singularité absolue de chacun, au sens où personne ne peut penser à ma place ma propre disparition, pas plus qu’il ne pensera comme moi (dans les mêmes termes) celle de mes proches. De cette pensée-là, de l’angoisse qui nous saisit, lorsque nous ne savons plus lui échapper, des vertiges où elle nous entraîne, nous avons peine à parler. Et pourtant, il n’est rien que nous n’ayons davantage en commun. La pensée de la mort (de la nôtre, mais aussi de celle des autres, proches et moins proches, parents et amis) traverse toutes les cultures et transcende toutes les appartenances. Il n’y a rien que nous sachions davantage les uns des autres que le fait de cette pensée, quelle que soit la façon, dont elle se différencie. Nous pensons à la mort, nous savons que d’autres (tous les autres) y pensent, nous savons que nous y pensons – et pourtant, cette pensée n’est constitutive d’aucun « nous ». Elle ne nous rassemble pas. Bossuet4, Pascal et même Nietzsche5, tous l’ont répété : ce que nous avons de plus commun est ce que nous partageons le moins – pas même avec ceux qui nous sont le plus proche6.
Qu’un tel « partage » soit néanmoins possible sera donc toujours un sujet d’étonnement, une surprise. À en croire le Phédon, cela l’était en tout cas pour Simmias et Cébès, les interlocuteurs de Socrate, dans ce dialogue de Platon proprement inouï. Le Phédon, en effet, n’est pas seulement un texte philosophique sur la mort (le premier, peutêtre, et le plus célèbre d’entre eux, dont la lecture et le commentaire traversent toute l’histoire de l’Occident), une pensée sur la mort donc (une pensée parmi d’autres et à l’origine de tant d’autres), mais une méditation sur le partage de cette pensée. C’est la possibilité même d’un tel partage, au lieu des atermoiements, des pleurs, de la terreur ou de l’effroi, qui est en question – une possibilité à ce point improbable qu’elle ne cesse de surprendre les interlocuteurs du dialogue, au moment même où ils l’éprouvent.
La scène, que Phédon raconte à Echérate, est donc la suivante : accompagné de Simmias, de Cébès et de quelques autres, il s’est rendu à la prison pour soutenir Socrate, dans les derniers instants qui devaient précéder son exécution. Les voici donc, rassemblés autour du maître, et aussitôt pris au dépourvu par son manque d’appréhension et d’affliction, par sa sérénité et même par sa joie apparente. Aucun chagrin, aucune frayeur, aucune angoisse ne transparaît dans ses gestes ni dans ses paroles. Socrate semble échapper à toutes les représentations de la mort qui en font une chose terrifiante. Aussi ceux qui sont venus l’entourer et le soutenir (et peut-être même le consoler) voient-ils leur rôle s’inverser. Pour qu’un tel détachement soit possible, il faut que le philosophe soit habité par une pensée de la mort assez forte pour en contrer les images les plus convenues – une pensée, dont ils demandent aussitôt le partage.
Alors quoi Socrate, dit Simmias ? Est-ce que tu as l’intention de t’en aller en gardant pour toi seul à l’esprit une telle pensée ? Est-ce que tu ne la partageras7 pas avec nous ? Il me semble pourtant que c’est certainement une pensée qui nous est commune, et qui en même temps est bonne pour nous8 ?
Ce qui se donne dans l’imminence de la mort, dans le temps de son ultime devancement, est le partage d’une pensée, dont l’explication et la discussion vont, de fait, occuper tout (ou plutôt presque tout) le dialogue. Presque tout, car c’est sur une illustration (une image, peutêtre), dans le prolongement ou la continuité de cette pensée, qu’il s’achèvera. Cette pensée, la voici donc, de la bouche de Socrate :
Or cette déliaison n’est pas seulement le nom de la mort, elle est aussi celui de la pensée. Penser suppose, en effet, pour Platon, que l’âme ne soit plus accaparée par les besoins du corps – qu’elle se détache, se délie, se libère du corps (de ses sensations, de ses plaisirs et sans doute aussi de son délire). Il en résulte, entre l’une et l’autre, une communauté d’essence qui donne à la scène un éclairage supplémentaire. L’imminence de la mort devient le temps propre à la pensée (du moins pour les sages), parce que jamais l’âme, de son vivant, n’y est plus proche de sa libération. Et jamais la pensée n’est plus proche de se saisir elle-même que lorsque, libérée de son effroi ou de son appréhension, elle pense la mort. L’une et l’autre (la mort et la pensée) accèdent à leur essence l’une par l’autre. La pensée se saisit elle-même en étant pensée de la mort et la mort se laisse connaître lorsque, surmontant ce que nous craignons de perdre avec elle (tout ce qui nous attache à la vie), nous en faisons l’objet de notre pensée.
Mais ce qui nous attache et nous lie (y compris les uns aux autres) est aussi ce que nous nous imaginons avoir en propre (à commencer par notre corps). La liaison (à l’inverse de la déliaison) s’étend à toutes les sphères du propre et de l’appropriation (le visage et la silhouette, les biens, les honneurs). C’est pourquoi la pensée (y compris la pensée de la mort) n’est telle que si elle est, en même temps, désappropriation. À l’inverse, la crainte de la mort (ou le refus de la penser) révèle l’attachement à ces mêmes figures du propre. Nous craignons la mort à mesure que nous tenons à ce que nous sommes et à ce que nous détenons.
Si tu vois un homme se révolter quand il est sur le point de mourir, c’est qu’il n’était pas ami du savoir mais un quelconque ami du corps ; le même pouvant d’ailleurs être aussi, si cela se trouve, ami de l’argent, ami des honneurs, soit des unes, soit des autres, soit des deux à la fois11.
À quoi tenons-nous ? Qu’est-ce qui nous tient et nous maintient ? Le Phédon n’a sans doute pas d’autre question. L’imminence de la mort (de la mienne, comme de celle d’autrui), son anticipation, son devancement ultimes sont un temps propice à la pensée de ce qui nous tient. Or l’essentiel est ici que cette question est une question partagée. Si la pensée suppose, comme la mort qu’elle anticipe (et à son image), la déliaison des figures du propre, cela implique que ce partage est aussi (et peut-être prioritairement) celui de cette désappropriation. À ces amis qui se demandent ce qu’ils pourront partager avec lui dans les derniers instants qui lui sont accordés, Socrate répond ainsi : « Un autre regard sur ce qui nous tient et à quoi nous tenons. »
Cet autre regard n’est autre que par sa différence avec celui qui porte notre attention sur les choses que nous aimons (à quoi nous disons tenir) : notre corps, nos biens, les honneurs. On notera au passage (pour y revenir plus tard) que Socrate ne mentionne pas les parents, les amis – qu’à aucun moment il n’évoque, au fil du dialogue, la mort comme une séparation des proches, son imminence comme l’anticipation d’un deuil, sa déliaison comme une épreuve pour ceux qui restent. À aucun moment donc, sauf de façon très fugitive, en écartant la question, il n’envisage la mort du point de vue de ceux à qui je (tu, il) tiens(t) et qui tiennent à moi (toi, lui). Tel est le paradoxe du Phédon. Le partage de la pensée manque le sens premier de la mort qui est, précisément, d’interrompre le dialogue12 qui le soutient et ainsi de le rendre impossible. Et pourtant, toutes les paroles échangées par Socrate et ses compagnons (et mises en scène par Platon) n’ont d’autre sens que de mettre en œuvre cet autre regard sur la mort (et sur la vie), comme un regard partagé.
Mais il est encore un autre trait qui en fait l’altérité – un trait qui ne se découvre qu’à demander en quoi consiste la pensée. Platon y consacre la partie la plus importante du dialogue. Autre, la pensée l’est, parce qu’elle est, fondamentalement, réminiscence. Penser, c’est se souvenir de ce qu’on a appris. L’anticipation de la mort (jusque dans son imminence) est un temps propice à la remémoration de savoirs enfouis. Et, en l’occurrence, ce dont nous nous souvenons, en ce moment précis – ce que Socrate partage avec ses amis – c’est la réminiscence de la mort elle-même – de ce que signifie chaque mort singulièrement. C’est-à-dire aussi le souvenir de ce à quoi tient non pas la vie en général, mais une vie, chaque vie dans sa singularité. De cette réminiscence, l’opinion commune garde quelque chose, lorsque tel ou tel qui a cru sa dernière heure venue, dans une situation de péril, souligne qu’il a vu alors défiler, en accéléré, le film de sa vie. Dans de telles circonstances, l’anticipation de cette déliaison qu’est la mort se conjugue au futur antérieur : «Voilà ce qu’aura été ma vie, voilà ce que j’en aurai fait. »
Il faut néanmoins nuancer encore. Si l’anticipation de la mort (sa pensée ou son appréhension) implique une remémoration, celle-ci n’a pas nécessairement la pensée pour objet. Cela dépend, explique Socrate, de la façon dont chacun a vécu – de ce à quoi sa vie fut attachée. Si celle-ci fut marquée par ce que l’interlocuteur de Simmias et Cébès appelle « les maux liés à l’humaine condition » (qu’il énumère dans les termes suivants : « errance, déraison, terreurs, désirs sauvages13 »), il n’y aura d’autre souvenir possible que celui de la crainte elle-même. La pensée sera entachée de cette crainte – qui est d’abord la crainte de perdre ce avec quoi, et grâce à quoi, tout aura été fait pour fuir la pensée, et notamment la pensée de la mort. Ces maux, comme on sait, sont fonction de notre attachement au corps – du lien que nous aurons entretenu avec « ce qu’on peut toucher, voir, boire, manger, servir aux plaisirs de l’amour14 ». Leur souvenir, alors, si l’on suit Platon, est cela même qui oblitère toute pensée de la déliaison. À l’inverse, si la vie aura été marquée par l’exercice de la pensée (ce que Socrate appelle « une vie de philosophe ») – c’est-à-dire par l’apprentissage de la déliaison –, c’est son souvenir qui s’imposera, au moment de mourir. Ainsi s’inscrit, au cœur du dialogue platonicien, cette idée, dont toute l’histoire de la pensée occidentale aura porté l’héritage : « Penser n’est rien d’autre que s’exercer à mourir. »
Si, au moment où elle se sépare, l’âme est pure et n’entraîne avec elle rien qui vienne du corps, du fait que tout au long de sa vie elle n’a volontairement rien de commun avec lui, le fuit au contraire en ne cessant de se concentrer en elle-même, du fait que c’est là, toujours, l’objet de son exercice : cela ne revient-il pas à dire que cette âme pratique droitement la philosophie, et qu’elle s’exerce pour de bon à être morte sans faire aucune difficulté. Ne serait-ce pas cela s’exercer à la mort15 ?
C’est sur cette pensée (de la pensée comme préparation à la mort) que je voudrais suspendre, momentanément, le long détour qu’il m’aura fallu faire par la lecture (très partielle) du Phédon. J’en retiendrai trois remarques qui vont nous reconduire au problème des images de la mort.
1) La première est que si l’argumentation platonicienne a pour présupposé un discrédit du corps que, comme Nietzsche, nous pouvons soupçonner d’abriter un ressentiment contre la vie, celle-ci nous incite, malgré tout, à méditer la chose suivante : le lien de toute pensée de la mort avec les affections (ou idéalement, pour Platon, l’absence d’affection) du corps. Sauf à correspondre à la figure platonicienne du philosophe (dont Socrate offre, y compris à ses amis, le paradigme), lorsque nous pensons à la mort, nous le faisons avec un corps que la mort a toujours déjà touché – et qui en a gardé la mémoire. Nous vivons, parfois même à notre insu, avec la mémoire de ces affections. Notre pensée même est en prise avec cette mémoire, dont l’origine, la constitution, les strates successives sont la part la plus mystérieuse et la plus insondable de notre existence. Ce qui fait surgir, aussitôt, une infinité de questions. Cette mémoire peut-elle et doit-elle être « éduquée » ? À supposer qu’elle soit à la fois individuelle et commune (qu’elle intègre donc toujours la dimension d’un partage), comment détermine-t-elle ou affecte-t-elle la (les) relation(s) qui nous lie(nt) les uns aux autres ? Que désigne ce « nous » ? Jusqu’où s’étend le partage de cette mémoire ? Quelles lignes de fracture, quelles frontières (culturelles, politiques et même économiques) dessine-t-elle ?
2) Toutes ces questions signifient qu’à vouloir traiter, comme je tente de le faire, des « images de la mort », c’est cette mémoire qui est en question. Ce qui me conduit à une deuxième remarque. Il existe évidemment d’autres images de la mort que celles qui ont été retenues jusqu’ici – d’autres images, dont nous gardons une mémoire commune. Sans parler des images poétiques et musicales, toute « visitation » de la peinture chrétienne nous expose à de telles images. Mais cela vaut, plus généralement, de toute la peinture occidentale. Certaines de ces images évoquent déjà les horreurs de la guerre, comme cet ensemble d’eaux-fortes de Jacques Callot, intitulé Les misères et malheurs de la guerre (1633) ou celles que Goya réalisa entre 1810 et 1820 (Los desastres de la guerra16) – ou encore les dessins d’Otto Dix et de George Grosz. Mais d’autres mettent en œuvre une tout autre pensée de la mort, comme les Vanités de Pieter Claesz, Pieter Boel, David Bailly ou Antonio de Pereda qui en rappellent l’échéance commune par la représentation d’un crâne déposé sur une table, au milieu d’autres objets (pièces de monnaie, bijoux, armes, livres ou partitions17). Quel critère alors devra-t-on retenir pour distinguer entre toutes ces images ? Le réel et l’imaginaire, l’art ? Parmi toutes les distinctions qui pourraient être faites, c’est la mémoire que je retiendrai ici comme fil conducteur. Pour le dire simplement, les vanités des xvie et xviie siècles, les eaux-fortes de Callot et Goya (que nous pouvons voir dans les musées ou dont les catalogues nous offrent la reproduction) ne sont pas mémorisées de la même façon que les fictions cinématographiques ou télévisuelles, encore moins que les images des magazines ou des journaux d’actualité. Et cela ne tient pas seulement à leur support et à leur mouvement qui devraient être distingués (ceux de la peinture, du cinéma, de la télévision, de l’écran d’ordinateur, du papier journal ou de la photo). Ces images ne sont pas constituées (c’est-à-dire découpées, détachées et/ou enchaînées, encadrées ou montées) avec les mêmes attendus. Cela tient à la fois à leur adresse et à leur destination. Les actualités comme les fictions (cinématographiques ou télévisuelles) – films de guerre et films catastrophe – sont formatées et montées pour toucher le plus large public. Les images de la mort qu’elles présentent sont destinées à retenir l’attention (et, par la force de leur répétition, à s’inscrire, de force, dans la mémoire) du plus grand nombre. En dernier ressort, c’est cette obsession de l’audience (comme figure de l’universel) qui prime sur toute autre exigence. À l’inverse, le parcours des images de la mort qui n’obéissent pas à de tels impératifs est plus secret, plus idiomatique. Il dépend de rencontres individuelles et providentielles (la visite d’un musée, la découverte d’un catalogue). Leur inscription dans la mémoire collective est réelle (elles font partie de l’histoire de l’art) et plus aléatoire dans la mémoire individuelle – plus rare sans doute. C’est pourquoi ces images ne nous affectent pas collectivement de la même façon. Leur partage n’est pas identique. Elles ne participent pas de la formation d’un même « nous ». Or cette différentiation de l’affection et de la mémorisation se redouble d’une différentiation du rapport à « la pensée de la mort ». Ces images ne nous font pas toutes penser à la mort semblablement. Elles n’ont pas, dira-t-on, la même pensivité.
3)Ma dernière remarque concernera alors les enjeux politiques de cette pensivité (ou de son absence). Comme il a été rappelé plus haut, les images de la mort qui « font l’actualité » sont des images de morts violentes (accidents, guerres, épidémies, catastrophes naturelles, attentats, meurtres), tout comme celles de la plupart des fictions (films et séries) qui nous sont imposées. Notre rapport quotidien à la mort (à supposer que cela circonscrive encore un rapport) est surdéterminé par de telles images, plus régulières, plus fréquentes et plus simultanées que toute autre expérience de la mort. Lorsque nous pensons à la mort, donc, nous le faisons, que nous le voulions ou non, avec un corps affecté par des images que nous aurons incorporées, fût-ce à notre insu – des images qui nous auront tour à tour fascinés, attristés, indignés ou angoissés. Or ces images ne peuvent être dissociées de leurs conditions techniques de production et de diffusion. Cela signifie que, à vouloir penser ces images, nous devons nous interroger sur la démultiplication simultanée de l’affection que celles-ci (production et diffusion) organisent, avec des moyens considérables – en tant qu’elle est constitutive d’une mémoire collective qui prédétermine notrerelation à la mort. Par exemple notre aptitude (ou notre inaptitude), pour chaque mort, à penser à un nom et à revoir un visage, singuliers, irréductibles à tout dénombrement, à tout calcul comme à toute totalité.
Ces remarques nous lèguent toute une série de questions. Qu’estce qui fait la pensivité (ou l’« im-pensivité ») d’une image ? Quels sont les effets et les attendus politiques des unes et des autres ? Comment se partage (ou ne se partage pas), dans chaque cas, la pensée (ou la non-pensée) de la mort ? Quel « nous » servent-elles ? Afin d’esquisser quelques éléments de réponse, je me concentrerai à nouveau sur les images qui m’ont servi de point de départ : ces images de la mort, dont on dit qu’elles « font l’actualité ». Le long détour par la lecture (encore partielle) du Phédonn’aura pas été inutile pour construire le questionnement qu’elles appellent. Nous aurons, en effet, appris au moins deux choses, grâce à Platon. La première est que ces images, de quelque façon qu’elles nous affectent, sont constitutives d’une mémoire corporelle qui interfère nécessairement avec notre « pensée de la mort », à moins qu’elle ne l’oblitère ou ne l’offusque. La seconde est que toute pensée de la mort est, en même temps, pensée de ce à quoi tient la vie, ou de ce à quoi nous tenons dans la vie. Des images de la mort, de celles qui font l’actualité (mais la question vaudrait aussi pour les autres), nous devrons donc demander dans quelle mesure elles nous renvoient, elles aussi, à la pensée de ce qui rend la vie tenable ou intenable, alors même qu’elle est exposée, jour après jour, à l’insoutenable.
Pour avancer dans l’analyse de ces images, je soulignerai trois points. 1) Le premier consiste à rappeler avec Jacques Derrida18 que, lorsque nous sommes exposés à ces images de catastrophes naturelles, d’attentats meurtriers, de guerres, d’épidémies ou d’accidents spectaculaires, nous devons savoir qu’elles constituent, à chaque fois, un artefact. Sans doute les « événements » dont elles rendent compte sont bien « réels ». Il ne s’agit en aucun cas de nier qu’ils font partie du «monde » dans lequel nous vivons. Mais pour autant, deux de leurs traits constitutifs doivent être soulignés. Le fait qu’ils soient retenus prioritairement comme « événementiels » fait l’objet d’une construction et d’un calcul à la fois politique et économique. Ces « événements » sont choisis, sélectionnés pour constituer l’actualité, parce qu’il est supposé (présupposé) qu’ils sont seuls susceptibles de retenirnotre intérêt. Ils participent de la capture de cet intérêt, dont les attendus engagent la définition et la fonction de leurs supports médiatiques (la télévision, les magazines, etc.). Le deuxième trait, auquel nous devons être attentif et qui appelle notre vigilance est que cette « artefactualité » de l’événement est redoublée par celle de l’image. Non seulement le choix de l’événement, mais aussi la sélection, le montage des images censées le couvrir sont constitutifs de l’actualité. Sans images susceptibles de nous intéresser, l’événement ne saurait être retenu pour tel.
Comment comprendre alors que ces images soient aussi massivement, aussi régulièrement des images qui évoquent la mort, qui ne la montrent pas nécessairement (au sens où elles s’attarderaient sur les corps – quoiqu’elles le fassent parfois19), mais y renvoient avec insistance ? D’où vient que les acteurs de leur sélection, de leur montage et de leur diffusion présupposent – c’est-à-dire calculent notre intérêt pour elles ? Au début de ces réflexions, il était rappelé que la frontière est parfois indécidable entre les images de la mort diffusées, au titre de l’actualité, et celles qui, dans une parfaite continuité, sont imposées au titre du divertissement, comme des fictions. Ce qui se laisse surtout difficilement différencier est notre intérêt supposé (celui qui nous est prêté, qui est anticipé et programmé) pour les unes et pour les autres. Nous passons, l’espace d’une soirée, de la mort « réelle » à la mort « virtuelle », de catastrophes, d’accidents, de guerres réelles à des catastrophes, des guerres, des accidents virtuels. Seules quelques annonces publicitaires séparent les uns des autres.
De ces différentes images, nous dirons sans doute que nous savons très bien faire la distinction – que nous ne confondons pas la réalité insoutenable que nous présentent celles qui exposent la mort « réelle » avec la mort virtuelle qu’exploitent les fictions. Et pourtant elles ne cessent de se traduireles unes dans les autres. Des images de morts « réelles » que nous sommes censés avoir mémorisées et incorporées inspirent les fictions qui nous sont proposées. Ce sont des guerres « réelles », des attentats « réels », des catastrophes et des accidents « réels » qui en nourrissent l’imagination. Nous sommes invités à retrouver en elles quelque chose de la réalité présente ou passée – quand il ne s’agit pas d’anticiper celle qui viendra. À l’inverse, ces « morts virtuelles » ne sont pas sans effet tant sur la « réalité » que sur sa présentation (c’est-à-dire sur le montage de l’actualité). Il arrive, en effet, que tel ou tel entreprenne de traduire, dans la réalité, les images qui se sont emparées de lui, au gré des fictions, des jeux vidéo, dont il s’est fait le spectateur20, que des tueries, des attentats, des catastrophes trouvent leur origine et leur explication dans le caractère virtuel des images qui les ont inspirés. Mais, plus généralement encore, c’est dans l’actualité, telle qu’elle est construite – dans les artifices, donc, de sa construction intéressée – que nous retrouvons quelque chose des fictions qui sont imaginées, scénarisées, jouées, filmées, montées et programmées, diffusées et rediffusées pour nous « divertir ».
2) Le second point concerne la façon dont nous nous incorporons ces images, au lieu même de leur confusion possible – c’est-à-dire la façon dont notre corps en est affecté. Car on aurait tort de penser que leur réception et leur perception sont indifférentes – que la répétition de l’une et de l’autre, des années durant, nous laisse indemnes. Ces images nous fascinent (quand bien même elles nous apitoient ou nous révulsent) et nous façonnent. Et elles ne le font pas individuellement, mais collectivement. Elles sont constitutives, à proportion des moyens techniques mis en œuvre pour les imposer, de cette mémoire commune, à laquelle il faut toujours en revenir21 – même si nous finissons par les oublier, à mesure qu’une nouvelle « actualité », aussi bien que de nouveaux divertissements, les chassent.
Et pourtant, ces images artefactuelles ne visent pas à créer d’affects nouveaux. Elles n’entendent pas agir ou influer directement sur notre rapport au monde – encore moins sur notre rapport à la mort. Elles ne modifient en rien notre mémoire. Au contraire leur fabrication se calque sur une mémoire présupposée. Pour ne pas nous heurter, nous déranger, nous inquiéter, pour que nous restions disponibles, elle présuppose les affects que nous sommes censés nous être déjà incorporés. Les images de la mort, réelle ou virtuelle, qui nous sont imposées se plient ainsi à la représentation la plus générale et la plus commune de la mort – à ce que nous sommes supposés pouvoir supporter (c’est-à-dire avoir déjà supporté). Elles sont soigneusement dosées, formatées en fonction d’une mémoire ciblée.
3) Le dernier point que je voudrais soulever nous ramène à la pensée de la mort. Il concerne, en effet, le rapport singulier de ces images de la mort (images de guerres, d’attentats, d’accidents, de catastrophes naturelles) avec la mort elle-même. Leur logique, comme on sait, est celle de la comptabilité ou du dénombrement. C’est au nombre des victimes que ces images renvoient – au nombre et jamais à la singularité des vies brutalement interrompues. C’est lui qui fait l’« actualité ». Des morts, que cette actualité évoque, jour après jour, il faut, en effet, rappeler, comme on le faisait déjà plus haut, que nous n’avons aucun moyen de remplacer leur nombre par des noms. Nous vivons avec des images de la mort, dont l’effet premier est d’ôter aux morts qu’elles évoquent toute singularité. On dira sans doute qu’il ne saurait en être autrement, que l’« actualité » n’a pas les moyens d’énumérer les morts qu’elle dénombre. Il n’en demeure pas moins que les images sont là, et que la mémoire commune qu’elles constituent et avec laquelle nous vivons est peuplée de morts sans nom.
Parce que les morts s’y succèdent, anonymes et indifférents – et que la mort réelle y côtoie la mort virtuelle –, cette mémoire (artéfactuelle et parfois même artificielle) est inquiétante. Ses images nous exposent (nous habituent peut-être) à l’insoutenable, sans nous donner les moyens de penser, au-delà du nombre, ce que signifie chaque mort singulièrement. Or il n’y a pas de pensée de la mort qui ne soit pensée de sa singularité – c’est-à-dire une confrontation avec ce que chacune d’elles a d’absolument singulier. C’est à cette confrontation que nous reconduit le Phédon, comme toute grande pensée de la mort22. Lorsque nous perdons le sens de cette singularité irréductible, lorsque le nombre prend la place des noms propres, qu’il fait l’image et que cette image nous captive, nous fascine et finit par tenir lieu de pensée, nous perdons toute possibilité de faire de la pensée de la mort une pensée de la vie – de ce à quoi tient la vie, de ce à quoi nous tenons avec elle.
L’exposition aux images insoutenables de la mort n’aurait de sens pourtant que si elle nous conduisait à penser ce qui se soutient dans chaque vie singulièrement – et disparaît avec la mort : à chaque fois, pour chacune d’elles : le monde. Ce qui se soutient dans chaque vie, ce que chacune d’elles porte à sa façon, incomparable, irréductible à toute appartenance, ce n’est rien d’autre, en effet, que le monde. Non pas un monde, parmi d’autres (un monde qu’un autre pourrait remplacer), mais le monde en totalité23. À défaut de penser ainsi, c’est la mesure de ce que chaque vie a d’irremplaçable qui nous fait défaut – c’est-à-dire qui fait défaut au nous que nous sommes. Les vies, comme les morts, deviennent infiniment substituables, marchandisables et même exploitables. Elles s’inscrivent dans des économies et des calculs : ceux de la guerre, de la terreur, des épidémies et des catastrophes, mais aussi de leurs images qui relèvent d’une telle exploitation.
Et pourtant, cette pensée ne nous est pas étrangère. Nous en faisons l’expérience, chaque fois que, apprenant la disparition d’un proche, nous avons le sentiment que le monde s’écroule – et partageons ce « sentiment » avec d’autres. Dans ces moments d’égarement, où toute certitude vacille, rien ne nous est plus insupportable que l’idée selon laquelle la disparition de l’être aimé ne serait rien d’autre que la fin d’un monde parmi d’autres. Nous ne pouvons pas, nous ne voulons pas envisager que, passé le temps du deuil, le monde pourrait continuer comme avant – qu’il pourrait rester le même. Au contraire, la disparition d’un être proche signifie toujours pour nous qu’aucun des repères qui étaient les nôtres, dans le temps et l’espace de ce monde, ne peut demeurer intact. Mais alors une question surgit qui est éminemment politique, sinon la question de la politique même. Quand cessons-nous de percevoir dans la mort (quelles morts ?) un tel écroulement du monde ? Quand cessons-nous de comprendre qu’elle a ce sens pour celui ou ceux qui restent ? Que cela ne vaut pas seulement pour la disparition de mes proches (parents, amis), mais pour celle de tout homme ?
Des images de la mort (réelle ou virtuelle), nous saisissons désormais, un peu plus précisément, l’enjeu essentiel. S’il est vrai qu’elles sont constitutives d’une certaine «mémoire de la mort » – et notamment de ces morts violentes, auxquelles sont liés la guerre, la terreur, les épidémies, les catastrophes et les accidents –, leur mémorisation, la façon dont elles affectent nécessairement notre rapport à la mort nous permettent-elles de penser la disparition de chaque « victime », de tout être humain, sans considération d’appartenance, comme la fin du monde ? Ou faut-il dire que leur répétition, leur exploitation, leur « commercialisation », la culture mortifère qu’elles organisent contribuent au contraire à l’éclipse d’une telle pensée ? En un sens, tout le chemin que nous avons parcouru jusqu’ici n’avait d’autre raison d’être, d’autre objectif que d’en venir à cette question. Car, précédant (et appelant par là même) la considération de la liberté et de l’égalité, c’est la possibilité et le risque d’une telle éclipse qui sont en jeu dans la politique. La guerre, les exécutions, qu’elles soient ou non de masse, les attentats, les génocides (mais cela est vrai aussi de toute forme d’indifférence, politique, économique ou autre, aux victimes de la misère, de la pauvreté, des épidémies) – comme toutes les formes d’encouragement, de consentement et même de résignation au sacrifice de la vie – supposent cette éclipse. Comme la supposent tous les calculs qui rendent, à l’avance autant qu’a posteriori, la mort acceptable, assimilable et ordinaire. Si de tels calculs, en effet, impliquent la formation d’un nous (ce pronom énigmatique et périlleux, autour duquel nous aurons tant tourné), s’ils peuvent déployer à cette fin des moyens techniques considérables, mobiliser tous les savoirs et beaucoup d’images, c’est, en dernier ressort, toujours et partout autour d’une telle éclipse que le lien se fera – c’est elle qui rassemblera24. Ce nous, c’est celui d’une « communauté » (passivement ou activement) d’accord avec la tuerie que ses dirigeants (politiques et/ou religieux) organisent, mais aussi bien celui de « peuples entiers », spectateurs indifférents et impuissants, résignés à ces massacres, comme ils supportent qu’une partie croissante de l’humanité meure de faim ou de maladie, sans avoir accès à la nourriture, aux médicaments et aux soins qui pourraient les sauver. C’est alors que pour nous, pour le nous qui s’en trouve constitué, la mort, inscrite dans d’autres considérations (économiques, stratégiques, politiques, ou religieuses) n’est plus la mort. Elle ne signifie plus, dans sa répétition et sa démultiplication, ce qu’elle devrait toujours signifier : la disparition démultipliée et répétée, absurde et injuste, du monde, en tant que chaque vie le portait singulièrement. Mais, du même coup, c’est aussi le monde lui-même que ces calculs oublient ou refusent (que nous oublions ou refusons) de penser. C’est le sens du monde que nous ne savons plus partager. L’éclipse du sens de la mort (et de son partage) et l’éclipse du sens du monde (et de son partage) ne sont pas séparables.
Cela récuse-t-il toute image de la mort ? Au lieu même où cette double éclipse appelerait une autre mémorisation de la mort, où elle inviterait par là même à se souvenir autrement de ce à quoi tient la vie et de ce qui tient avec elle (et nous savons désormais qu’il s’agit du monde), la question des images de la mort et de leur partage se trouve posée à nouveaux frais. Des réflexions qui précèdent, on aurait tort, en effet, de déduire un discrédit général de l’image ou une opposition radicale entre « pensée de la mort » et « images de la mort ». Au contraire, la critique de leur usage et de leur calcul (économique et politique) n’a d’autre effet que laisser apparaître en creux le besoin d’autres images – c’est-à-dire d’images autrement pensées, d’images qui s’accordent autrement avec la pensée de la mort –, ce qui suppose d’abord, en réalité, une autre pensée, une autre considération de l’image elle-même25. Dans les présentations ou représentations (télévisuelles, artéfactuelles ou autres) de la mort, celle-ci, en effet, ne se montre pas. Elle est éclipsée, au profit d’autres attendus qui ne se laissent pas aisément circonscrire, mais dont l’histoire du dernier siècle (au moins) montrerait toutes les implications dans les discriminations, les violences, les injustices qui l’ont marquée. En retour, ce constat (qu’il faudrait pouvoir développer, films, images de propagande et d’actualité à l’appui) appelle alors la question suivante : si l’éclipse de la pensée de la mort est d’autant plus désastreuse qu’elle est relayée, comme c’est le cas aujourd’hui, par l’exploitation de ces images, comment, à l’inverse, la mort peut-elle et doit-elle se montrer, pour que de cette monstration même, surgisse un autre partage qui soit à la fois un partage du sens du monde et un partage du sens de la mort ?
*.Philosophe, il a publié récemment Altérités de l’Europe, Paris, Galilée, 2006.
1.Voir à ce sujet le très bel essai de Susan Sontag, Devant la douleur des autres (Paris, Christian Bourgois, 2003), dans lequel la question se trouve posée d’entrée de jeu (et une réponse apportée aussitôt), dans des termes légèrement différents de ceux qui sont ici proposés : « Qui est donc ce “nous ” auquel sont destinées ces images-choc ? Un “nous ” qui ne serait pas restreint aux sympathisants d’une petite nation ou d’un peuple sans État luttant pour sa vie, mais qui engloberait la communauté beaucoup plus vaste de ceux dont l’inquiétude, s’agissant d’une guerre déplaisante se déroulant ailleurs, demeure purement théorique », p. 15.
2.Jacques Derrida le rappelait dans un entretien accordé à la revue Passages (no 57, septembre 1993). Cet entretien est repris au début de Jacques Derrida et Bernard Stiegler, Échographies de la télévision, Paris, Galilée, 1996. Voir p. 12 : « Parmi les filtrages qui “informent ” l’actualité, et malgré une internationalisation accélérée, mais d’autant plus équivoque, il y a cet indéracinable privilège du national, du régional, du provincial – ou de l’occidental – qui surdétermine toutes les autres hiérarchies (d’abord le sport, puis le “politicien ” – et non le politique – puis le “culturel ”, par ordre de demande de spectacularité et de lisibilité supposées décroissantes). Ce privilège secondarise une masse d’événements : ceux qu’on croit éloignés de l’intérêt (supposé public) et de la proximité de la nation, de la langue nationale, du code et du style national. »
3.C’est évidemment vers les analyses que propose Heidegger de « l’être pour la mort », dans les § 46 à 53 de Être et temps, que fait signe ce paragraphe. Voir à ce sujet l’étude qu’en propose Françoise Dastur dans la Mort, essai sur la finitude, Paris, Hatier, 1994, p. 37 sq., ainsi que celles de Jacques Derrida dans Apories, Paris, Galilée, 1996.
4.Voir Sermon sur la mort (1662), Paris, Garnier-Flammarion, 1996, p. 129 : « Je puis dire, Messieurs, que les mortels n’ont pas moins de soin d’ensevelir les pensées de la mort que d’enterrer les morts mêmes. »
5.Voir notamment l’étonnant § 278 de le Gai savoir, intitulé précisément : « La pensée de la mort », trad. fr. Pierre Klossovski, revue par Marc de Launay, dans Œuvres philosophiques complètes, t. 5, Paris, Gallimard, 1982, p. 190-191 : « Chacun veut être le premier dans cet avenir – et pourtant la mort et le silence de mort constituent l’unique certitude et ce qu’il y a de commun à tous dans cet avenir. Combien étrange que l’unique certitude, l’unique sort commun n’ait eu à peu près aucun empire sur les hommes, et que ce dont ils sont le plus éloignés, c’est de se sentir comme une confrérie de la mort. »
6.Sur toutes les modalités contemporaines de ce non-partage, voir l’analyse sociologique qu’en donne Norbert Elias, dans la Solitude des mourants, trad. de l’allemand par Sybille Muller, Paris, Christian Bourgois, 1987.
7.Je souligne.
8.Platon, Phédon, 63c et d, trad. de Monique Dixsaut, Paris, Garnier-Flammarion, 1991, p. 211.
9.Je souligne.
10.Platon, Phédon, 67d, op. cit., p. 218.
11.Platon, Phédon, 68c, op. cit., p. 219-220.
12.Sur la mort, comme interruption du dialogue, voir Jacques Derrida, Béliers, le dialogue ininterrompu, entre deux infinis, le poème, Paris, Galilée, 2003.
13.Platon, Phédon, 81a, op. cit., p. 245.
14.Ibid., 81b, op. cit., p. 245.
15.Ibid., 80e, op. cit., p. 244.
16.Sur les eaux-fortes de Callot, comme sur celles de Goya, voir les analyses de Susan Sontag, dans Devant la douleur des autres, op. cit., p. 48 sq.
17.Je songe notamment à deux huiles sur bois d’Antonio de Pereda : Le rêve du chevalier (Madrid, Real Academia de San Fernando) et l’Allégorie de la caducité (Vienne, Kunsthistorisches Museum). Le premier représente un jeune noble, richement vêtu, endormi, la tête appuyée dans la main. Sur une table plongée dans l’obscurité, s’étalent les objets de son rêve (un globe, une couronne, une armure, des pièces de monnaie, un livre, un masque, une arme, des fleurs) – tout le désirable – et, au milieu, une tête de mort. À ses côtés, un ange déploie une bannière sur laquelle est inscrite la devise suivante : « Aeterne pungit, cito volat et occidit » (il pique pour l’éternité, s’envole vite et tue). Une telle image de la mort n’est pas séparable de sa pensivité. Elle désigne elle-même sa fonction qui est de nous faire penser à la mort. D’où aussitôt toute une série de questions (qui sont, de fait, celles-là mêmes que posent toutes les images de la mort). Comment s’organise cette pensivité ? Qui la commande ? À qui s’adresse-t-elle ?
18.Voir Jacques Derrida et Bernard Stiegler, Échographies de la télévision, op. cit., p. 11 : « L’actualité, précisément, est faite : pour savoir de quoi elle est faite, il n’en faut pas moins savoir aussi qu’elle est faite. Elle n’est pas donnée mais activement produite, criblée, investie, performativement interprétée par nombre de dispositifs actifs et artificiels, hiérarchisants et sélectifs, toujours au service de forces et d’intérêts que les “sujets ” et les agents (producteurs et consommateurs d’actualité – ce sont aussi parfois des “philosophes ” et toujours des interprètes) ne perçoivent jamais assez. Si singulière, irréductible, têtue, douloureuse ou tragique que reste la “réalité ” à laquelle se réfère l’ “actualité ”, celle-ci nous arrive à travers une facture fictionnelle. »
19.Ce qui est « montré » de la mort et, plus encore, des morts nécessiterait toute une étude. Quand, comment, à quelle condition montre-t-on les « cadavres » ? Et lorsque c’est le cas, comment les montre-t-on ? De dos, de face, le visage caché ? Sur ce point, voir encore une fois les analyses très éclairantes de Susan Sontag dans Devant la douleur des autres, op. cit., p. 64 sq.
20.L’exemple le plus significatif est évidemment la tuerie de Columbine, aux États-Unis, dont le film de Gus Van Sant, Elephant (une fiction inspirée de faits réels, eux-mêmes nourris de morts virtuelles), a donné une image saisissante.
21.Sur la constitution de cette mémoire collective, sur les dispositifs techniques qui la mettent en œuvre, ses enjeux politiques et économiques, voir les travaux de Bernard Stiegler, notamment De la misère symbolique. 1. L’époque hyperindustrielle, Paris, Galilée, 2004.
22.Je songe ici notamment aux § 46 à 53 de Être et temps de Heidegger, aux commentaires qu’en ont donné Jacques Derrida dans Apories (Paris, Galilée, 1996) ou Françoise Dastur dans la Mort, essai sur la finitude (Paris, Hatier, 1994).
23.Je ne saurais trop dire ici ce que cette analyse doit à la pensée de Jacques Derrida. Disant tout ceci, je songe, en effet, à deux des derniers volumes qu’il aura publiés : Béliers (Paris, Galilée, 2003) et Chaque fois unique, la fin du monde (Paris, Galilée, 2003). Et notamment à ceci (p. 9) : « La mort de l’autre, non seulement mais surtout si on l’aime, n’annonce pas une absence, une disparition, la fin de telle ou telle vie, à savoir de la possibilité pour un monde (toujours unique) d’apparaître à tel vivant. La mort déclare chaque fois la fin du monde en totalité, la fin de tout monde possible, et chaque fois la fin du monde comme totalité unique, donc irremplaçable et donc infinie. »
24.L’analyse des mécanismes qui ont conduit au génocide des Tutsis et des opposants Hutus au Rwanda (mais cela vaudrait aussi pour les guerres dans les Balkans) donne de cette éclipse un terrible témoignage. Voir à ce sujet les témoignages des bourreaux recueillis par Jean Hatzfeld dans Une saison de machettes, Paris, Le Seuil, 2003.
25.Voir, sur ce point, Jean-Luc Nancy, Au fond des images, Paris, Galilée, 2003. Si l’on devait avancer dans cette direction, ce sont quelques-unes des orientations données par ce livre qui mériteraient d’être suivies. On rappellera qu’il s’achève précisément par une méditation sur les images de la mort.
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