« Protection de l’enfance, une urgence nationale »

dans le journal La Croix,

Tribune

À l’occasion des Assises de la Protection de l’Enfance qui se tiennent cette année à Marseille les 4 et 5 juillet prochains, un collectif de personnalités du monde de l’enfance nous alerte sur la situation dans le domaine de la protection de l’enfance. Ils co-signent cette tribune (1).

  • Boris Cyrulnik, pédopsychiatre, Catherine Dolto, médecin, haptothérapeute, Didier Houzel, professeur en pédopsychiatrie, Danielle Rapoport, psychologue, fondatrice de Bien-traitance, Françoise Molenat, pédopsychiatre en périnatalité, Dominique Decant-Paoli, pédopsychiatre, présidente du CIRDH-FV. Brigitte Chatoney, Fondatrice d’Aire de famille, Présidente de la FNC et Frédéric Van der Borght Psychologue, Vice-président de la FNCP

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« Bien s’occuper des tout-petits et de leurs parents, c’est faire de l’humain un horizon, et c’est le meilleur et peut-être le seul véritable rempart contre la barbarie. » Catherine Dolto, médecin, haptothérapeute.

Nous tirons un signal d’alarme car il y a urgence dans la protection de l’enfance. Intervenant sur l’ensemble du territoire français, « Aire de famille » est témoin de la souffrance invisible des bébés, des enfants, de leurs familles et des professionnels. Nous avons le devoir d’en parler clairement : On ne reconstruira pas un système de protection de l’enfance juste et pertinent sans s’appuyer sur une alliance avec les familles. Mettre en place une mesure de protection pour l’enfant sans faire un réel travail d’accueil et d’accompagnement de ses parents est vain, coûteux et renforce sa détresse.

La situation actuelle est particulièrement aiguë pour des familles précaires et vulnérables relevant de l’enfance en danger. C’est donc une urgence !

L’intention d’éradiquer la maltraitance faite aux enfants renforce paradoxalement la violence du système de protection de l’enfance : il est de plus en plus bureaucratique, et donc alourdi par un contrôle social normatif qui terrorise les familles les plus fragiles et plombe la créativité des professionnels du secteur.

Un système à bout de souffle :

On constate dans bon nombre de départements, une forte augmentation des placements d’enfants et en particulier de bébés dès la maternité. (Voir le dernier rapport de l’ONPE intitulé « penser petit » – mars 2019) La protection de l’enfance est souvent le premier budget des départements alors que les résultats sont loin d’être à la hauteur de l’investissement.

Les placements peuvent avoir des effets collatéraux parfois plus destructeurs que le danger dont on souhaite protéger l’enfant.

Les contraintes administratives imposées aux professionnels de l’aide sociale à l’enfance (entre autres) sont chronophages et si lourdes qu’elles ne leur laissent même plus le temps d’assurer leur mission première de protection de l’enfant et de sa famille. Cela provoque maltraitance institutionnelle et burn-out.

Ainsi, pour les cadres du secteur, le souci de se protéger prend souvent le pas sur l’objectif de protection de l’enfant. La capitulation est une des conséquences pour un grand nombre de professionnels qui se sont pourtant fortement engagés au départ.

Les surcoûts des failles du système et des effets destructeurs sur le moyen et long terme, sont sous-évalués et reviennent en boomerang quelque temps après, généralement à l’adolescence. Plus de 26 % des SDF sont des jeunes sortis de la protection de l’enfance en particulier des « jeunes majeurs » d’à peine 18 ans.

Pourtant l’expérience montre qu’il y a des solutions, certes exigeantes, mais elles existent !

Une approche réellement innovante dans le secteur de la protection de l’enfance est très attendue non seulement par les parents mais également par de nombreux professionnels de terrain.

Repenser notre représentation de la famille

Le gouvernement semble avoir pris conscience du problème en mettant en place un secrétariat d’État chargé de la protection de l’enfance. C’est une excellente nouvelle qui laisse espérer une meilleure prise en compte des réalités du terrain et nous apprécions particulièrement que l’amélioration de la protection de l’enfance soit considérée comme un défi majeur : une démarche de concertation a été lancée au niveau national.

Pour « Aire de famille », qui s’inscrit dans cette démarche d’ouverture, faire mieux c’est d’abord faire autrement. Pour cela il est essentiel de remettre en cause certaines de nos représentations, certitudes et idéologies, et de respecter, aux côtés de la mère la place du père, en l’incluant dans l’accompagnement autant que possible.

En 2004, « Aire de famille » a ouvert à Paris le premier centre parental en France. Sa mission, a été d’accueillir dès la vie prénatale (*), des jeunes couples en grande détresse qui désirent assumer et protéger ensemble leur enfant. C’est un dispositif avec un hébergement en appartement qui permet un travail éducatif intensif au quotidien alliant soutien à la parentalité et à la conjugalité, à une prévention des violences intrafamiliales.

Cet accueil du père avec la mère est extrêmement favorable au développement de l’enfant et est fortement recommandé par l’OMS en particulier quand la femme est vulnérable.

Dans ce type de dispositif, toutes les dimensions de la responsabilité sont accompagnées, en passant par la santé, le logement, la formation et l’insertion professionnelle, dans un décloisonnement et une transversalité aux vertus très émancipatrices pour les familles et au plus grand bénéfice des enfants.

La mise en place d’un centre parental

Cette nouvelle possibilité permet désormais aux départements de développer ce type d’établissement qui s’avère dynamisant et stimulant pour les professionnels et les familles et ouvre des perspectives encourageantes. La loi détermine le profil des familles susceptibles d’être accueillies dans un centre parental mais elle ne définit pas son cadre singulier, ni son fonctionnement et ses pratiques. Pour remplir une telle mission sans la dévoyer, ni la corrompre, la mise en place d’un centre parental nécessite la formation des équipes sur le plan du management et des pratiques professionnelles selon l’approche développée par Aire de famille dans le cadre d’un partenariat nécessairement étroit et de confiance avec l’Aide sociale à l’enfance et le tribunal pour enfant.

« Aire de famille » invite à cette révolution nécessaire relatée dans : « Protéger bébé et ses deux parents dès la vie prénatale » (éditions Erès, collection 1001BB). Il ne s’agit en aucun cas de « stocker » des familles en détresses multiples dans un centre parental mais de permettre à ces familles d’être accompagnés dans l’expression et l’accomplissement de leurs désirs, de leurs réels besoins et leur projet de sortir de la répétition pour quitter les dispositifs de protection de l’enfance au terme de leur séjour.

Une prévention précoce, prévenante et bienveillante

Un centre parental offre un contexte qui permet de penser avec les parents la protection de leur enfant. L’intérêt des centres parentaux est de prendre le temps d’une longue observation participante du système familial tout entier. Ce type d’observation est d’un apport considérable pour une meilleure évaluation des besoins de protection de l’enfant, mais aussi pour la formation des personnels, mieux à même dans un tel contexte de prendre la mesure des risques projectifs auxquels ils sont confrontés, notamment dans les situations les plus sévères.

Nous sommes convaincus qu’une prévention précoce, prévenante et bienveillante constitue un enjeu primordial non seulement pour l’enfant d’abord et ses parents qui en bénéficient mais également pour la société dans son ensemble, tant sur le plan économique que social.

À l’initiative de la Fédération Nationale des Centres Parentaux, et par des formations dispensées par « Aire de famille », les centres parentaux commencent à fleurir sur tout le territoire français. Un label est en cours d’élaboration qui clarifiera et définira le cadre des pratiques des centres labélisés permettant aux familles en grande dépendance de retrouver leur autonomie en s’engageant sur le chemin de leur intégration.

(*) Les découvertes récentes liées à la relation prénatale mère-père-bébé ont modifié nos repères théoriques et pratiques ainsi que l’apport de l’haptonomie.

Stage EPG « Les Jeux du Désir et du Pouvoir » du 11 au 14 juillet 2019

C’est maintenant, avec Bernard Elyn et moi-même,

c’est notre 4ème édition, et c’est complet 🙂

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Informations ici.

 

Discussion avec A.Ehrenberg « La mécanique des passions », février 2019

La mécanique des passions.

Cerveau, comportement, société.

par Alain Ehrenberg , février 2019

Après La Fatigue d’être soi (Odile Jacob, 1998) et La Société du malaise (Odile Jacob, 2010), le sociologue Alain Ehrenberg livre un troisième volet de sa réflexion sur les troubles psychiques et les problèmes de santé mentale dans le contexte de nos sociétés qualifiées d’individualistes.  Prenant acte de l’engouement actuel pour les neuro­sciences cognitives, il se demande si l’homme « neuronal » est en passe de remplacer l’homme « social ».

Sur quelles représentations de nous-mêmes repose l’intérêt pour les sciences du cerveau?  Quelles inquiétudes ces recherches traduisent-elles ? Assistons-nous à une scientifisation de notre comportement ? Pouvons-nous expliquer tous nos comportements sociaux sur la base du fonctionnement cérébral ?

Les neurosciences sont portées aujourd’hui par le type d’engouement qui a existé pour la psychanalyse il y a 30 ans. Et en parallèle, nous assistons à une modification profonde de nos manières d’interagir en société. 

Aujourd’hui, les sciences cognitives incarnent un climat de l’opinion, il y a des attentes très fortes à leur égard, dans la résolution des problèmes psychopathologiques ou des politiques publiques, particulièrement en ce qui concerne l’éducation.

Or, si la psychanalyse confronte l’homme à ses limites, à ce qu’il en est de son désir,  les sciences cognitives invitent plutôt à les dépasser. Dans cette vidéo, Alain Ehrenberg revient sur « le mythe du potentiel caché », et interroge ce qu’il appelle « l’ autonomie comme condition», qui, d’aspiration individuelle à l’émancipation, devient une norme sociale.

La discussion est conduite par Antoine Garapon, directeur de la rédaction d’Esprit.

IFGT _ Enseignement de psychopathologie phénoménologique

Enseignement de psychopathologie phénoménologique

Enseignement - Psychopathologie phénoménologique-page-001Enseignement - Psychopathologie phénoménologique-page-002

Alzheimer : de carpe diem à la neuropsychologie, novembre 2019 à Toulouse

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La journée de formation L’âge et la vie
coorganisée par nota bene et érès

aura lieu le 26 novembre 2019 à Toulouse
Salle Osète – Toulouse

sur le thème

ALZHEIMER : de carpe diem à la neuropsychologie…
Accompagner autrement

Intervenants : Nicole Poirier, Roger Gil, Michel Billé,
avec la participation de Blandine Prévost

10e Journées Spirale, novembre 2019 à Toulouse

« La parentalité positive ?! »

 » Cela ne vous a pas échappé, l’éducation positive est partout, dans les librairies et sur la toile, nous engageant à une « parentalité bienveillante », « constructive », non-violente. Mais cette approche constitue-t-elle une vraie révolution éducative ? D’où s’originent cet engouement actuel pour éducation positive et parentalité bienveillante ? Comment se définissent leurs concepts ? Contribuent-elles à révéler les « compétences » parentales ou au contraire, à culpabiliser davantage les parents ? Peut-on aujourd’hui faire preuve de réticences, voir de défiance à l’égard de cette proposition ? « 

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EPG Infos Juillet 2019

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vient de paraître « Pratiquer la thérapie du couple » chez Dunod

PRÉSENTATION DU LIVRE

 

Couple conjugal et professionnel, thérapeutes experts de la thérapie du couple, fondateurs de l’Ecole du couple, les auteurs ont pour intention avec ce manuel de 9782729619961-001-X.jpegsoutenir les professionnels dans leurs accompagnements de couples en difficulté.
Ils y explicitent – avec rigueur, bienveillance et humour – une approche riche de plus de vingt années de pratique, ayant pour objectif de permettre à chaque couple de s’épanouir et prendre sa place au sein de la société – sans lui imposer d’autres normes que celles que le couple lui-même désire se donner.
Les nombreuses situations cliniques exposées procureront aux professionnel(e)s des pistes utiles pour répondre à un accompagnement de plus en plus demandé, en tenant compte des attentes fortes et multiples auxquelles font face les couples tout autant que de l’entité singulière que forme chacun des couples rencontrés.

 

 

Anne Sauzède-Lagarde

Thérapeute, co-fondatrice de l’Ecole du Couple (Paris, Nimes, Rennes, Bruxelles)

Thérapeute du couples, Gestalt-thérapeute, diplômée de 3° cycle en Gestalt-thérapie, formée en analyse systémique et familiale, membres de la Fédération des Professionnels de la Gestalt-thérapie, consultante en institutions sociales et auprès d’entreprises, formatrice internationale, superviseur de thérapeutes, Anne-Sauzède-Lagarde exerce en tant que clinicien auprès de couples en difficulté et forme depuis plus de 10 ans à la thérapie du couple des psychologues, thérapeutes et des acteurs sociaux
www.écoleducouple.com

Jean-Paul Sauzède

Consultant et thérapeute, fondateur de l’Ecole du couple.

Thérapeute du couples, Gestalt-thérapeute, diplômé de 3° cycle en Gestalt-thérapie, formé en analyse systémique et familiale, membre de la Fédération des Professionnels de la Gestalt-thérapie, consultant en institutions sociales et auprès d’entreprises, formateur international, superviseur de thérapeutes, Jean-Paul Sauzéde exerce en tant que clinicien auprès de couples en difficulté et forme depuis plus de 10 ans à la thérapie du couple des psychologues, thérapeutes et des acteurs sociaux.
www.écoleducouple.com

 

CARACTÉRISTIQUES DU LIVRE

Pages : 256 pages
Collection : Soins et Psy
Parution : juin 2019
Marque : InterEditions
Public : Professionnel

« Les sociopathes » par Frédéric Lordon

Article original in Le Monde Diplomatique paru le 31 mai 2019

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 » Concédons d’emblée que la catégorie de « sociopathe » n’est sans doute pas ce qu’on fait de mieux en la matière. Ici, du moins à condition de lui donner ce qu’il faut de prolongements, elle suffira amplement pour ce qu’il s’agira de faire entendre. Le plus grand mérite du procès France Télécom, c’est de nous faire passer des abstractions aux réalités sensibles, avec au surplus un effet de récapitulation qui laisse abasourdi. Les prévenus sont là, et ils « s’expliquent ». À les écouter, on se demande presque si ça n’est pas pire encore que la commission des faits mêmes. « Sociopathe » désigne cette catégorie d’individus étrangers à toute régulation de la moralité élémentaire et parfaitement insensibles à la souffrance d’autrui, on pourrait même dire à l’humanité des hommes. Lombard, Wenès, Barberot (1) : ce sont des sociopathes. D’humanité, ou plutôt de sa disparition, il est question dans le témoignage du médecin du travail qui a eu à connaître de France Télécom, et parle d’« une violence insoutenable, une inhumanité qu’elle n’aurait jamais imaginée dans cette entreprise (2) ».

De la manière dont les dirigeants de France Télécom discouraient à l’époque, nous savons à peu près tout : les départs qui « se feront par la porte ou par la fenêtre », « la fin de la pêche aux moules », la « mode des suicides », la « crise médiatique », et même, a-t-on découvert récemment, « l’effet Werther », sous-daube pour pensée managériale, à base de fausse science (« l’effet Trucmuche ») et de rehaussement culturel en toc (« nous sommes des humanistes tout de même »), qui « élabore » à partir de la vague de suicides mimétiques qu’aurait occasionnée Les souffrances du jeune Werther — entendre : les suicidés se sont beaucoup émulés les uns les autres, qu’y pouvons-nous donc ?

Les hommes comme des choses

« Qu’y pouvons-nous ? », c’est à l’évidence la ligne de défense des prévenus, qui dit tout du type humain auquel nous avons affaire en leurs personnes : précisément, des sociopathes. Sans la « crise médiatique », très regrettable en termes de communication, ou les réactions exagérément sensibles de syndicalistes, d’inspecteurs et de médecins du travail, on ne serait pas loin de leur prêter l’idée qu’après tout, un nombre suffisant de salariés mettant fin à leur jour, c’était une manière comme une autre d’« atteindre les objectifs », puisque dans ce monde qui est le leur, c’est la chose qui compte avant toute autre : que les objectifs soient atteints.

Chez ces prévenus d’époque, les propos, le système de défense, les autojustifications, mis en regard des témoignages de leurs victimes ou des proches de leurs victimes : tout est d’une stupéfiante obscénité. On sait bien qu’il est parfaitement trivial de dire que les capitalistes d’aujourd’hui considèrent les hommes comme des choses, mais c’est une trivialité qui se détrivialise instantanément rapportée à des faits comme ceux de France Télécom. La chosification, l’objectalisation des hommes, c’est cela le propre du sociopathique — et, se trouve-t-il, c’est le propre du capitalisme. Kant pourtant nous avait mis en garde en enjoignant chacun de nous d’agir « de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin, et jamais comme un moyen (3) ». C’est sans doute que ce propre du sociopathique — se servir des autres comme de choses — se trouvait déjà inscrit dans les schèmes fondamentaux de la rationalité instrumentale, celle qui agence des moyens à des fins, et n’a cure de la nature des moyens. À tout le moins le capitalisme néolibéral, armé de rationalité économique, lui a-t-il donné une extension inouïe — ressources humaines, et tout est dit.

Le plus frappant, et le plus caractéristique, dans le procès France Télécom, c’est que les prévenus, à l’évidence, ne comprennent absolument pas ce qui leur est reproché ou, plus exactement, parviennent sans cesse à le ramener à un système de justifications admissibles, au simple respect de la « nécessité économique », sans doute regrettable à certains égards, mais qui, enfin, s’impose, et dont ils ne sont, à la limite, que les desservants quasi-mécaniques. Un système qui broie les individus jusqu’à la mort, opéré par d’autres individus qui se prévalent d’un commandement supérieur (ici la « loi du marché »), déniant toute responsabilité, hermétiques à tout sentiment de culpabilité, c’est une configuration qui nous rappelle des choses — mais Adorno et Horkheimer avaient déjà eu une ou deux idées à ce propos (4).

La panne de compréhension des dirigeants de France Télécom est le symptôme qui dit la vérité du capitalisme : le capitalisme traite communément les hommes comme des choses, or nous sommes des capitalistes, donc nous traitons les hommes comme des choses — et, puisqu’il est admis que nous sommes en capitalisme, qu’est-ce qu’on pourrait bien nous reprocher ? Qu’y a-t-il de mal à cela ? Voilà sur quoi bute l’entendement de Lombard et Wenès, la chose qu’ils ne peuvent pas comprendre. Que des individus meurent, c’est l’équivalent d’objets qu’on déclasse (jette) : où est le problème ? Voilà comment pensent des sociopathes.

Les structures sociales de la sociopathie managériale

Des récits qui nous sont faits des premières journées d’audience, il ressort que la comparution des accusés ne fait pas entendre le moindre regret sérieux, le moindre retour sur soi et ses actes, la moindre empathie pour les parties civiles, ni le moindre effort d’en rabattre d’un mélange d’arrogance, de certitude de soi et de déni qui, en toute autre matière se jouerait aux assises avec peines de sûreté. À ce moment, vient inévitablement la pensée à laquelle, bien sûr, il ne faudrait céder pour rien au monde : des hommes qui dénient à ce point la qualité d’hommes aux autres hommes, sont-ils eux-mêmes des hommes ? Hélas la réponse est oui.

Car l’histoire enseigne assez tout ce en quoi elle est capable de transformer les hommes, tout ce qu’il lui est possible d’en faire, et de leur faire faire. L’histoire, c’est-à-dire, à chaque fois, des structures sociales particulières. C’est qu’on aurait tort de ne voir dans le box France Télécom que des cas psychopathologiques — où s’arrêtera au mieux le commentaire de l’humanisme médiatique : des monstres mais sans conséquence. Or, Lombard, Wenès, Barberot, ce sont des types, entendre : des sociopathes mais d’époque, des sociopathes de la sociopathie néolibérale. Car les structures sociales, néolibérales donc, s’expriment dans les psychés, et produisent leur type, leur type d’homme.

Le propre des structures du néolibéralisme, c’est d’avoir aboli toute restriction aux mouvements stratégiques du capital, d’avoir levé toute limite à ses menées. Comment ce propre des structures sociales du capitalisme néolibéral ne se convertirait-il pas en propre des capitalistes néolibéraux ? Quand la finance est déréglementée et impose le règne des actionnaires internationaux, quand la concurrence, cœur de la construction européenne et promue mondialement par l’OMC, promet de faire jouer le chantage à la compétitivité par les miséreux, quand les délocalisations ne sont plus entravées par rien, quand le droit du travail rapproche tendanciellement le statut du travail de celui de la liquidité financière, c’est-à-dire fait des salariés des choses dont on peut se dégager aussi facilement que d’actifs boursiers, bref quand le capital a pris ce genre d’aises, quand il a pris le pli de pouvoir faire ce qu’il veut parce que plus aucune régulation, plus aucune règle ne le retient dans ses mouvements, comment la psyché des capitalistes n’exprimerait-elle pas à son tour cette nouvelle disposition, cette nouvelle habitude que plus rien ne fasse obstacle ? Refaits par les structures, les hommes sont à l’image des structures : déchaînés si les structures sont déchaînantes, tout-permis si les structures leur permettent tout.

Alors le poison des structures imbibe de plus en plus profondément les strates sociales de l’entreprise, pourrit des têtes de plus en plus nombreuses, sans doute en ajoutant, à mesure qu’on descend dans la hiérarchie, la peur à la jouissance violente. C’est que le merveilleux idéal de la concurrence généralisée charge le travail d’enjeux de vie ou de mort sociale. Toute l’organisation est mise sous tension par l’impératif de la valeur pour l’actionnaire dans un contexte de concurrence externe suraiguë, et toute l’organisation sait, dans ces conditions, que le jeu du profit se jouera à la productivité, donc à la réduction de la masse salariale. Par conséquent que la guerre concurrentielle externe va se réfracter au sein de l’organisation en guerre concurrentielle interne. Quand chacun lutte pour sa propre survie, il n’y a pas à s’étonner que la plus extrême violence se répande partout : réduire les individus à devoir lutter pour leurs intérêts vitaux, c’est organiser leur devenir-sociopathe : plus rien ne les intéresse que leur autoconservation, dont les « autres » deviendront s’il le faut le simple moyen.

Les « objectifs » sont, pour les individus, la manière dont la guerre leur tombe dessus, ce à quoi ils se trouvent mis en demeure d’accrocher leur survie. Pour les « objectifs », ils se feront donc des kapos. Ce qui est frappant dans le cas France Télécom, mais qu’on retrouverait à l’identique dans toutes les entreprises du même type, c’est avec combien peu de perte en ligne les impulsions sociopathiques venues du sommet descendent le long de la hiérarchie, et sont relayées par les couches intermédiaires. À la violence commandée par le haut, cependant, beaucoup ajoutent la peur — peur que le défaut à exercer la violence les expose à devenir à leur tour les prochaines victimes de la violence —, mais aussi, pour ceux chez qui l’entreprise néolibérale n’a pas détruit tous les cadres moraux, une terrible souffrance de se voir faire ce qu’ils sont enjoints de faire.

Du privé au public : extension du domaine de la sociopathie

On peut avoir bien des désaccords philosophiques avec Agamben, mais s’il y a un point où il a vu profondément juste, c’est avec sa théorie du camp et de l’état d’exception. France Télécom, c’était un camp. Tout y était devenu possible. Il suffit d’en lire les récits pour s’en convaincre (5)— de nouveau : « une violence insoutenable, une inhumanité que je n’aurais jamais imaginée dans cette entreprise », dixit Monique Fraysse-Guiglini, médecin du travail.

Mais l’on aurait grand tort de s’abriter derrière l’imparfait des récits et la supposée particularité du cas pour se rassurer. Les structures, dont France Télécom a été une réalisation exemplaire, sont d’une très grande généralité, elles sont toujours en place, toujours actives, plus que jamais même. Elles n’en finissent pas de produire du France Télécom, à intensités et à visibilités variables. On connaît les noms des futurs France Télécom : SNCF, La Poste — comme tout ce qui est au contact des déréglementations européennes, c’est-à-dire de ce qui détruit les enclaves (publiques) où l’on était préservé soit de la tyrannie actionnariale soit de la tyrannie concurrentielle. Et c’est la brutalité de ce désenclavement, de la conversion radicale imposée aux agents, qui produit la violence du traumatisme. Car dans toutes les entreprises du secteur privé (Technip), la violence managériale est devenue ordinaire d’être « entrée dans les mœurs » depuis longtemps — pas nécessairement active en continu mais prête à ressurgir dès qu’il y aura crise et restructuration.

Ainsi, la caractéristique qui, très au-delà du cas France Télécom, atteste le mieux la généralité des structures néolibérales, c’est qu’elles étendent désormais leur pouvoir d’empoisonnement à l’univers public. C’est que la logique normalisatrice de la finance — le vrai pouvoir hégémonique dans le néolibéralisme — est parvenue à infester tous les recoins de la vie économique. Quand ça n’est pas sous la forme actionnariale, c’est sous la forme de l’orthodoxie budgétaire et de la dette, c’est-à-dire — encore — sous surveillance des marchés, mais cette fois des marchés obligataires. Aussi le secteur public ne s’en retrouve-t-il pas moins sous une férule semblable, d’ailleurs opportunément rebaptisée « néomanagement public », déclinant avec la même ferveur imbécile les motifs d’abord conçus à l’usage du secteur privé sous contrôle actionnarial : objectifs, productivité, benchmarking, rating, monitoring, reporting. En conséquence, c’est dans les hôpitaux qu’on se jette par la fenêtre. Sans doute bientôt dans les collèges.

Mais alors pourquoi ne jugerait-on pas les individus qui auront installé ce règne, ceux qui auront trôné pendant les défenestrations ? — puisqu’on juge bien Lombard et ses séides. Qui massacre l’école en ce moment ? Qui massacre l’AP-HP ? En cherchant bien, on devrait pouvoir trouver des noms. Pas que là d’ailleurs. Ne se sera-t-il pas trouvé des individus suffisamment détraqués pour adapter à la purge d’entreprise la fameuse « courbe de deuil » — avec ce tour vicieux supplémentaire qu’il s’agit ici de manipuler les individus pour leur faire admettre non pas la mort d’un proche mais la leur propre ! (si elle est sociale). Voilà les trésors cachés de la psychologie managériale, telle qu’elle s’élabore dans les labos fous des consultants en DRH, voire qu’elle s’enseigne dans les business schools, ultime dévoiement des expérimentations sur l’homme. À France Télécom, de nouveau, on a expérimenté sur l’homme.

On pense à ça, on lit les récits, et forcément on a honte : d’avoir eu un forfait France Télécom, d’avoir un forfait Orange. Mais c’est une honte vieille comme Le Quai de Wigan d’Orwell, qui déjà avait honte d’être éclairé et chauffé chez lui, parce qu’il avait vu le travail dans les mines, et qu’il savait donc quelle était la contrepartie de souffrance, la contrepartie de vies détruites, à son confort domestique. Rendu à ce point, il n’y a qu’une alternative : soit, par impossible cohérence, renoncer à tout — impossible, puisque le capitalisme nous prend en otage pour le tout de notre vie matérielle et que nous n’en finirons pas de nous dépouiller ; soit porter la lutte là où il faut : non pas dans la réorganisation sans espoir des vies individuelles séparées, mais dans la destruction générale des structures qui imposent ce système de contreparties. Ce que réalise, ou devrait réaliser, le procès France Télécom, ça n’est pas tant l’incrimination de quelques individus, il est vrai spécialement dégénérés, mais l’incrimination du monde qui les produit, et les laisse faire.

Post-scriptum : de Lombard à Macron

Que le sociopathe soit le type néolibéral accompli, la preuve ultime en est donnée — comme toujours — par le sommet de l’édifice. Ce qu’aura été la réaction de Macron aux victimes de la répression inouïe des « gilets jaunes » parle pour lui, et dit tout — formidable éloquence du silence. Car la réaction, c’est qu’il n’y a eu aucune réaction. Littéralement : ça ne lui a rien fait — l’indice sociopathique par excellence. Une morte, 5 mains arrachés, 25 éborgnés, 289 blessures à la tête, mais rien. La même considération que pour du bois mort. Avec, comme à France Télécom, le même déni : « Après des semaines et des semaines, je constate qu’il n’y a eu aucun mort à déplorer du fait des forces de l’ordre » –- c’est vrai, c’était une femme arabe, ça ne compte pas ; « Je n’aime pas le terme répression parce qu’il ne correspond pas à la réalité » ; « Ne parlez pas de répression ou de violences policières, ces mots sont inacceptables dans un Etat de droit ». Face à des annulations aussi massives de la réalité, n’importe quel psychiatre ferait interner le sujet responsable de ces faits réellement commis et mentalement effacés. Mais dans la sociopathie néolibérale devenue norme, rien de tout ça n’est vraiment sérieux. Le sociopathe peut faire tuer, faire mutiler, et continuer d’arborer le même sourire entre stupide et effrayant, la même éclatante et terrifiante satisfaction de soi. Dans la version pour abruti, Castaner, lui, va en boîte pour « se relaxer ». Dans la version pour violent à sang froid, le préfet Lallement jouit du travail bien fait dans le silence de son bureau (6).

Voici les types auxquels les pouvoirs suprêmes ont été remis. Quand ils ont à commenter en public leur action, on les reconnaît à cette phrase caractéristique entre toutes, devenue comme leur motto : « j’assume ». Le propre des sociopathes, c’est d’« assumer » à la face du monde. Je détruis des lieux, je détruis le travail, je détruis des existences, mais j’assume. Il fut un temps où, si le pouvoir était violent, les hommes de pouvoir « assumaient » un peu moins facilement. Pasqua, dit-on, était resté quelque peu chamboulé de la mort de Malik Oussekine — Pasqua ! Trente ans plus tard, Pasqua deviendrait presque une borne-témoin de la décence, c’est dire le chemin parcouru entre temps, un chemin dont le sourire de Macron est le terminus. Quand on parle de gens comme de « riens », il est assez logique qu’on finisse par les traiter comme des « riens », et par compter leur démolition physique pour rien.

De Lombard à Macron, la ligne est droite. Tout ceci suggère de revoir La question humaine, un film de Nicolas Klotz, qui, déjà (2007), posait quelques question aiguës, et invitait à penser notre situation dans l’histoire, les réminiscences de l’histoire, jusqu’à la possibilité de ses répétitions, et par-dessus tout le risque de ne pas reconnaître certaines constantes profondes au motif que les figures ne sont pas exactement les mêmes, c’est-à-dire de méconnaître jusqu’où peuvent emmener des commencements d’abord trouvés sans importance.

Frédéric Lordon  »

(1Respectivement président, directeur général et DRH de France Télécom au moment des faits.

(2Témoignage de Monique Fraysse-Guiglini, cité in Dan Israël, « Quand France Télécom se débarrassait des fruits trop mûrs ou pourris », Mediapart, 21 mai 2019.

(3Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, coll. « Bibliothèque des textes philosophiques », Vrin, 1997, p. 105.

(4Dans La dialectique de la raison, Adorno et Horkheimer isolent le schème le plus fondamental de la rationalité instrumentale comme cela-même dont l’opération hors de contrôle a conduit le processus des Lumières, a priori émancipatrices, à se retourner en son exact contraire, comme puissance d’oppression ou de destruction totalitaire.

(5Par exemple Bernard Nicolas, « Humiliation, dépression, démission : l’offre triple play de France Télécom », Les Inrocks, 25 mai 2019.

(6Voir aussi, sur ce blog, « Les forcenés », 8 janvier 2019.

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11ème Congrès Vents d’Ouest

Accueil et Traitement des Violences

Prévention, accueil et traitement des violences : conjugales et intra-familiales, relationnelles à l’école et en institutions

5 & 6 décembre 2019, Palais du Grand Large, Saint Malo

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