« La Finlande secouée par le piratage de milliers de dossiers de patients en psychothérapie »

Je suis encore au papier-crayon… écrire sur un support avec un crayon est une activité qui engage le corps entier. L’engagement du corps est déterminant dans l’organisation du tracé de l’écriture. Le tracé devient une production de forme (indépendamment du contenu produit) qui engage le corps, là où poser un texte via un clavier ne le fait pas.

Article paru le 27 octobre dernier dans Le Monde, original ici.

La Finlande secouée par le piratage de milliers de dossiers de patients en psychothérapie

Des milliers de plaintes ont été déposées, les pirates ayant tenté de faire chanter des dizaines de patients. Le gouvernement a été réuni en urgence.

Les standards des centres de psychothérapie qui surchauffent, des patients anxieux, des milliers de plaintes et des réunions de crise au sommet de l’Etat : depuis quelques jours, la Finlande est secouée par un piratage informatique sans précédent.

Les données de milliers de patients issues des systèmes informatiques de la société Vastaamo, qui gère pour le compte du service public de santé une vingtaine de centres de psychothérapie, ont été dérobées, vraisemblablement en novembre 2018. Il y a quelques semaines, fin septembre, les pirates avaient menacé la société de rendre ces données publiques. Les autorités, contactées par l’entreprise, avaient alors demandé à l’entreprise de ne pas révéler cette tentative d’extorsion pour ne pas entraver leur enquête.

Des conversations avec les thérapeutes révélées

L’affaire a pris un tour encore plus dramatique en fin de semaine dernière lorsque certains des patients concernés par cette fuite de données ont reçu des messages, des pirates ou d’autres individus s’étant procuré les données, leur ordonnant de payer jusqu’à 500 euros en bitcoin. Faute de quoi, expliquent les rançonneurs, les données seraient rendues publiques. Vastaamo a, elle, reçu une demande de rançon de l’ordre de 450 000 euros en bitcoin.

De fait, un site hébergé sur le réseau Tor a été utilisé pour publier certaines données, par nature extrêmement sensibles puisqu’elles contiennent notamment le contenu des discussions avec les thérapeutes. Au moins 2 000 patients, dont des enfants, sont concernés par cette première publication, selon des experts en sécurité cités par l’Agence France-Presse. Le pirate, lui, prétend avoir en sa possession les données de 40 000 personnes.

Des agissements « cruels »

La classe politique finlandaise s’est indignée face à ce que la ministre de l’intérieur, Maria Ohisalo, a qualifié de « violation extrêmement grave ». Le président, Sauli Niinistö, a qualifié ces agissements de « cruels » et « répugnants ». La première ministre, Sanna Marin, a évoqué des événements « choquants ». Signe de la gravité de la crise, le gouvernement a été réuni en urgence dimanche soir.

Lundi, la police et les ministères ont ouvert un site pour les victimes de cette cyberattaque, qui vise à donner des conseils, notamment celui de ne pas payer de rançon et de ne pas communiquer avec le ou les extorqueurs.

Alors que les associations de santé mentale faisaient face, lundi, à un afflux d’appels de patients craignant de voir leurs conversations avec leur thérapeute rendues publiques, les autorités ont aussi voulu rassurer la population pour qu’elle ne se détourne pas des services psychologiques dans un pays fortement touché par les maladies mentales. D’après les données de l’OCDE, près d’un Finlandais sur cinq souffre de troubles psychologiques.

Des « milliers » de plaintes

« Nous enquêtons, entre autres chefs d’inculpation, sur une atteinte à la sécurité et une extorsion aggravées », a déclaré à la presse Robin Lardot, responsable de la police judiciaire, ajoutant que le nombre de patients touchés pourrait atteindre plusieurs dizaines de milliers. Selon la police, des « milliers » de plaintes ont déjà été déposées.

Vastaamo, qui s’est excusé, a aussi lancé une enquête interne. Après avoir reconnu des manquements en matière de sécurité, le groupe a assuré, cité par la presse finlandaise, que sa base de données était désormais « sécurisée ». L’enquête interne a déjà produit des résultats, puisque cette dernière a révélé que les systèmes informatiques de Vastaamo étaient encore vulnérables en mars 2019 et ont alors à nouveau fait l’objet d’une attaque. Le PDG du groupe, que l’enquête interne accuse d’avoir été au courant des failles de sécurité pendant plusieurs mois, a été licencié lundi.

Lundi, l’autorité finlandaise de régulation des services sociaux a déclaré enquêter sur les pratiques de Vastaamo, notamment sur la manière dont les patients ont été tenus informés de cette fuite.

Selon Mikko Hypponen, le directeur de la recherche de l’entreprise de cybersécurité finlandaise F-Secure, cette double opération de piratage d’ampleur et de chantage, visant directement des particuliers en utilisant leurs données médicales, est une première, a-t-il expliqué à la chaîne publique finlandaise YLE. En 2019, une clinique de reconstruction faciale avait été visée par un piratage, mais la quantité de données était « moins importante », a-t-il précisé. « Tous les professionnels de la sécurité informatique sont à l’œuvre pour tenter de trouver l’attaquant », a-t-il enfin lancé dans les colonnes du magazine Politico.

Le Monde avec AFP

« Écrire, c’est tenter de traduire l’intraduisible » par Virginie Megglé

Poésies…. original ici.

Écrire, quoi écrire, pourquoi écrire ?

Écrire, c’est tendre vers l’autre, l’attendre, l’entendre nous lire, imaginer le toucher. La rencontre avec le lecteur est une des plus émouvantes expériences qui me soit donnée. Quand il nous fait entendre qu’il nous a lu… En nous l’écrivant par exemple. Le silence alors qui nous sépare est peuplé de merveilleux sentiments. 
Le pourquoi de l’écriture s’est imposé gravement sitôt qu’a été décrété l’interdit de sortir sinon muni d’une attestation, dans un périmètre retreint, pour une durée limitée… Lourdement sanctionnés, s’ils étaient outrepassés. La sensation de menace que faisait peser cette attestation fut insupportable. Je n’avais pas alors de projet en cours de réalisation…

Écrire, c’est tenter de traduire l’intraduisible, c’est réinventer le langage, avec les mêmes mots. Mais là, je ne savais plus écrire.

Écrire, c’est reproduire le geste de ceux qui dans ma solitude enfantine m’ont sauvée. Peut-être plus encore le nourrir, le perpétuer que le reproduire.  Mais là je ne savais plus écrire.

La vie s’étant arrêtée, l’inspiration s’est envolée… Panne totale, le chaos, à quoi bon les mots ? Ils m’échappaient.

L’écriture est une mise en ordre, laborieuse et magique, un accordage pour éclaircir sa pensée, (se) raconter une histoire ; sculpter, graver, faire de la dentelle aussi, tracer des archipels. Attentif aux bruits des mots, aux phrases qui aspirent à se former. Les saisir… Écrire, c’est le droit à la paresse, cette paresse infinie sans laquelle il m’est difficile de me mettre au travail…

C’est le temps suspendu… Délibérément suspendu…

Lire, je ne pouvais pas non plus… Des extraits, des morceaux, des fragments, des bribes, attrapés au vol, ici ou là, si, bien sûr, mais pas des livres. Alors je me suis mise à contempler les livres, leurs tranches, leurs couvertures, à les respirer comme on le fait avec les arbres.  J’ai visité mentalement mes années de lecture pour réconforter mon goût des mots. La crainte de le perdre ou de l’avoir perdu m’a vraiment traversée.

Lire, écrire, c’est attiser son désir… Mais là le désir était empêché. L’isolement nécessaire n’ayant pu être choisi, l’interdit de sortie m’a paralysée, moi qui suis casanière, plus que jamais, j’ai eu l’impression que mon heure était finie et l’envie de m’échapper. La patience mise à l’épreuve, on a beau être casanière, être forcée à l’être est une autre affaire. 
Lire, écrire, c’est le temps suspendu sans menace d’arrêt… 
Puis j’ai fini par prendre un certain plaisir à cette suspension du temps qui nous était imposée, à aller, venir, déambuler… à me sentir désorientée, à jouer, chercher à respirer, à travers les écrans, rencontrer les amis…. 
C’est alors qu’est venue l’annonce du déconfinement. L’inquiétude de la sortie, comme celle de la rentrée des classes que pourtant l’on espère… Le corps un peu plus souvent alité qu’à l’ordinaire – seul moyen pour le forcer à rester confiné-, j’ai craint qu’il ne soit rouillé… Et que l’autorisation de sortir une heure ne se transforme en obligation d’obéir à d’autres injonctions paralysantes pour l’esprit…

Et puis la peur s’est estompée… en même temps que je découvrais sur le mur d’une amie poétesse, une citation de Foucault. C’est toujours dans les mots des autres que se ressource le désir.

« Ce n’est pas l’écriture qui est heureuse, dit-il, c’est le bonheur d’exister qui est suspendu à l’écriture (…) Comment la réalité des choses – les occupations, la faim, le désir, l’amour, la sexualité, le travail – est-elle transfigurée parce qu’il y a eu ça le matin, ou parce qu’on a pu faire ça dans la journée ? Voilà qui est très énigmatique. » 

Écrire, c’est transformer le chaos.

J’ai compris alors qu’un temps de convalescence était nécessaire pour se préparer à la fin du confinement. 
Depuis quelques jours, j’étais habitée sans y penser par le souvenir d’une de mes hospitalisations, la plus longue, plus d’un mois, deux, trois ou quatre ? J’ai voulu l’oublier, un jour, apprendre à ne plus savoir compter, l’essentiel ayant été d’échapper à la sensation d’enfermement, en attendant la permission de sortir et de recouvrer la liberté.  
Mais quand celle-ci est arrivée, je ne tenais plus sur mes jambes, je ne savais plus marcher. Je ne reconnaissais plus la ville que j’avais tant aimée, je me sentais comme une visiteuse fantôme. Les médecins m’avaient estimée guérie. L’enveloppe était belle, peut-être même jolie. Je devais aller bien.

Parfois, ces jours-ci, je me surprends à revivre cette fébrilité envahissante du corps…

Le même tremblement, des années après, qui parcourt l’être en son entier ….

Je crois que depuis, depuis cette sortie de l’hôpital, je n’ai cessé de tenter de réapprendre à vivre. Ce que vous avez vécu seul.e n’existe pour personne. Une partie de moi avait cessé d’exister. C’est peut-être celle-ci que je vais retrouver. Le 11 mai.

Alors, j’essaierai de ne pas (l’) oublier…

Ainsi, ces derniers jours du confinement sont une convalescence qui me permettra de retourner doucement à la vie, de la découvrir, je ne sais comment, mais probablement autrement.

D’avoir partagé cette expérience intime avec tant de personnes de par le monde m’émeut, un peu moins étrangère en celui-ci, mon attention est en alerte, portée par l’espoir que combat l’appréhension d’un retour à la norme souhaité par certains. L’expression de cette volonté suffit à réveiller l’effroi.  

Jamais, jamais rien ne sera plus comme avant. Il n’est d’expérience qu’inédite.

Oh ! Extraordinaire impression que celle d’avoir le droit de vivre cette convalescence, interrompue il y a des années.  

Oh ! Bonheur aussi de pouvoir peut-être la vivre en partage.

D’imaginer l’espace de la parole écrite ou énoncée qui permettra de demander :

« Comment te sens-tu ? »  « Comment ça se passe pour toi… ? » 
Et celui du silence qui permettra d’écouter chacune, chacun, se raconter. 
L’une dira, je me suis libérée de mon enfermement pendant cette période de confinement.

Et l’autre plus tard : « Ce qui m’a fait peur, c’est le déconfinement, me déconfiner, c’était me mettre au contact de la mort. »

Moi je dirai peut-être : Un instant j’ai eu peur de ne plus savoir ni lire ni écrire à la sortie du confinement. L’horreur, lorsque j’écris, c’est d’être suspendue à une volonté extérieure ou d’être interrompue. L’écriture s’accomplit dans un temps sans limites, qui n’implique pas de les ignorer.

Écrire, c’est céder à la tentation de vivre…                                                            

 Virginie Megglé, 8 mai 2020

Virginie Megglé est psychanalyste et écrivain, auteure notamment de Étonnante fragilité, parue chez Eyrolles en octobre 2019, Le harcèlement émotionnelaimer sans s’étouffer, chez le même éditeur en mars 2020, et précédemment chez Odile Jacob Le Bonheur d’être responsable Vivre sans culpabiliser.

« Écrire pour mieux vivre », entretien avec Michel Le Brigand

Propos recueillis par Andrea Ostojic, paru 

Michel Le Brigand

Formateur, consultant et poète, il a publié Écrire pour mieux vivre (Eyrolles, 2019), où il propose une trentaine d’exercices pour nous faire ML.Brigand_.jpgdécouvrir le pouvoir libérateur de l’écriture.


Comment l’écriture nous aide-t-elle à vivre ?

Par sa dimension de régulation émotionnelle et par sa dimension de partage. Dans mon livre Écrire pour mieux vivre, je m’intéresse avant tout à l’écriture de soi, une forme particulière, tout à fait différente de l’écriture de transmission : une écriture réflexive, intime, qui permet une libération de la parole. Car l’écriture est d’abord une prise de parole, qui répond au besoin fondamental de l’être humain de s’exprimer, de faire sortir ce qui est à l’intérieur, en régulant ses émotions. Dans un second temps vient l’écriture de transmission, en adressant son texte aux autres. L’émotion prend alors un autre visage : celui du lecteur.

Vous êtes formateur et consultant. Comment utilisez-vous l’écriture dans votre activité ?

Outre le fait d’animer des ateliers centrés sur l’écriture de soi ou sur le geste artistique, je forme aussi régulièrement des personnes qui exercent des métiers de la relation, dans l’accompagnement, le soin ou la pédagogie, et dont les émotions deviennent presque un outil de travail. Souvent, elles ont pris l’habitude de les réguler par le dialogue verbal, mais vont forcément manquer de recul face à certaines situations. En vue de les amener à davantage d’autonomie, je les encourage à débriefer les situations par écrit. Écrire permet en effet de mettre à distance les émotions pour rétablir la pensée, surtout lorsque les choses sont conflictuelles.

Je propose aussi de travailler sur les petites voix intérieures, qui nous dictent des comportements, liés au conditionnement venant de notre éducation. Ces injonctions, nous nous les imposons à nous-mêmes, pour être un bon professionnel ou une personne acceptable en société. Mais ces voix intérieures sont parfois envahissantes, et prendre la parole avec une autre voix permet d’ajuster notre présence et nos intentions dans l’action.

Comment passe-t-on de l’écriture à l’action ?

Récemment, lors d’un atelier, j’ai invité les participants à écrire sur « le petit truc qui est resté coincé depuis 24 heures », cette petite contrariété, ce grain de sable, « ce pas grand-chose » qui a affecté leur humeur. A partir de ce matériau, ils construisent alors une démarche ajustée à eux-mêmes, puisqu’ils en sont les auteurs.

Après cette première étape, qui est celle des « écrits de ressenti », j’invite les participants à s’exprimer sur ce qu’ils ont produit et sur les émotions éprouvées au moment de l’écriture. C’est un moment d’échange, de transmission, de partage émotionnel. A force de coucher ses ressentis sur le papier par différents exercices, arrive le moment où une pensée surgit, le plus souvent apaisante. Une synthèse apparaît comme une vérité élucidante. C’est un déclic, une révélation, semblable à ce qui peut advenir dans le cadre d’une thérapie, quand on a l’impression que notre inconscient s’exprime malgré nous, que notre parole a dépassé notre intention.

Cette pensée-là, je vais la surligner, l’entourer, la réécrire : elle sera mon cahier des charges, mon leitmotiv pour les temps à venir. C’est ce que j’appelle les « écrits de cadrage ». Progressivement, on ira plus loin, en prenant des engagements pour fixer cette orientation et passer de l’intention à l’action, en fixant soi-même un périmètre. Ce sont des décisions d’autant plus fortes qu’elles sont prises par la personne elle-même, qu’elles sont le fruit d’un dialogue intérieur.

Quels conseils donneriez-vous à des personnes qui souhaitent, par l’écriture, mieux réguler leurs émotions et développer leur potentiel ?

Je leur conseillerais d’écrire fréquemment, comme on prend du paracétamol en cas de douleur, c’est-à-dire dès qu’elles sentent l’émotion monter au point de bouleverser leur identité. Mais on peut aussi choisir d’écrire à heures fixes. Se donner ainsi rendez-vous chaque jour permet de constater les variations, les évolutions de nos interprétations de la réalité… Je regrette que dans certains livres de développement personnel, les exercices soient si directifs, ce qui permet peut-être de canaliser la personne, mais peut avoir un impact infantilisant. Or l’écriture, en tant que moyen d’expression, doit être à l’image de notre identité. Elle doit offrir un espace de liberté, dans lequel la subjectivité est pleinement acceptée.

Dans l’écriture de soi, le vrai et le faux n’ont pas d’importance. On a aussi le droit de reconnaître ses émotions négatives. Ce qui compte, c’est la manière dont je me représente une réalité à un moment donné.

Il est aussi important de garder à l’esprit que nos écrits sont jetables. On nous a trop dit que l’écrit était engageant. On a pourtant le droit de s’en débarrasser, comme on balance à la poubelle des mouchoirs usagés ! Cela peut nous aider à tourner la page.

Qu’en est-il de ce que vous appelez l’écriture de transmission ?

J’entends cette expression avec l’idée de faire du beau avec ce qui pourrait parfois être vécu comme désagréable. Dans une optique artistique, ces moments, que l’on pourrait autrement qualifier comme des troubles anxieux ou de la déprime, deviennent une matière pour se retirer et ainsi faire jaillir des messages inédits. C’est la vertu sublimatoire de l’écriture… Baudelaire parlait de ses « miasmes ». Ces moments sont alors requalifiés en une magnifique mélancolie, pour générer de l’exaltation, véritable force de production. A la fin, les gens vous lisent, entendent votre voix : ce qui était à l’intérieur a trouvé une issue partagée.

Propos recueillis par Andrea Ostojic, paru 

%d blogueurs aiment cette page :