Vient de paraître « Contact  » par Matthew B. Crawford

 » Après le succès d’Éloge du carburateur, qui mettait en évidence le rôle fondamental du travail manuel, Matthew B. Crawford s’interroge sur la fragmentation de notre vie mentale. Ombres errantes dans la caverne du virtuel, hédonistes abstraits fuyant les aspérités du monde, nous dérivons à la recherche d’un confort désincarné et d’une autonomie infantile qui nous mettent à la merci des exploiteurs de « temps de cerveau disponible ».
9782348054747Puisant chez Descartes, Locke, Kant, Heidegger, James ou Merleau-Ponty, le philosophe-mécanicien revisite les relations entre l’esprit et la chair, la perception et l’action, et voit dans les processus mentaux et la virtuosité des cuisiniers, des joueurs de hockey, des pilotes de course ou des facteurs d’orgue des écoles de sagesse, de maîtrise et d’épanouissement.
Contre un individualisme sans individus authentiques et une prétendue liberté sans puissance d’agir, il plaide avec brio pour un nouvel engagement avec le réel qui prenne en compte le caractère « incarné » de notre existence et nous réconcilie avec le monde. »

Matthew B. Crawford est philosophe et réparateur de motos (ou réparateur de motos et philosophe). Il vit à Richmond et enseigne à l’université de Virginie.

Traduit par Christophe JAQUET, Marc SAINT-UPÉRY
Collection : La Découverte Poche / Essais n°512
Parution : octobre 2019
ISBN : 9782348054747
Nb de pages : 360
Dimensions : 125 * 190 mm
ISBN numérique : 9782348054952
Format : EPUB

Eva Illouz : « Le développement personnel, c’est l’idéologie rêvée du néolibéralisme »

paru dans Usbek & Rica le 13 octobre 2019

Eva Illouz s’est fait connaître pour avoir expliqué « pourquoi l’amour fait mal » et, plus récemment, comment la dictature du bonheur s’est infiltrée en douce dans nos vies. Alors faut-il en vouloir à notre Chief Happiness Officer ? A-t-on encore le droit de crier dans l’open space sans passer pour un fou ? Et à quel futur de l’égalité peut-on s’attendre après #MeToo ? De passage à Paris, la sociologue franco-israélienne a accepté de répondre à nos questions existentielles sans en vouloir à notre « happycondrie ».

« Il est où le bonheur ? Il est où ? » Sommes-nous en train de vous confier que cette chanson de Christophe Maé résonnait avec insolence dans nos têtes alors que nous nous apprêtions à rencontrer Eva Illouz ? Absolument. Précisons que le bonheur est le thème d’Happycratie, essai édifiant paru à l’été 2018 (Premier Parallèle). Halte à la dictature du bonheur, alertent la sociologue franco-israélienne et le docteur en psychologie Edgar Cabanas, car celle-ci se révèle piégeuse. Vous voulez être heureux ? Les livres de développement personnel, qui caracolent en tête des ventes, vous attendent. Et puisqu’il suffit de « voir les choses positivement », pourquoi plaider pour de meilleures conditions de travail, de meilleures écoles, un meilleur futur ?

Tel est le fil rouge de la pensée d’Eva Illouz, qu’elle écrive au sujet de l’animatrice vedette Oprah Winfrey ou sur la trilogie érotique Fifty Shades : la psychologie ne peut pas tout expliquer. Même ce qui nous semble relever de l’intime reflète des normes. Même la souffrance amoureuse peut être lue sociologiquement (Pourquoi l’amour fait mal, Seuil, 2012) : vous ne cessez d’enchaîner les ruptures, d’accord, mais la modernité des rapports amoureux (transformés notamment par le consumérisme) a aussi sa part de responsabilité. Enfin, nos émotions ne résisteraient pas à la mainmise du capitalisme : c’est la thèse d’un ouvrage collectif (Les Marchandises émotionnelles, Premier Parallèle, 2019) dirigé par Eva Illouz, qui analyse comment les industries du tourisme, du sexe ou du cinéma visent à nous transformer intimement.

Née en 1961 à Fez dans une famille juive marocaine, elle arrive à Sarcelles à l’âge de 10 ans, part quelques années plus tard étudier aux États-Unis, se tourne vers la sociologie – la lecture de Belle du Seigneur d’Albert Cohen aurait inspiré ce choix – et vit aujourd’hui entre Paris, où elle est chercheuse à l’EHESS, et Israël, où elle est professeure de sociologie à l’université hébraïque de Jérusalem. Elle parle couramment français, hébreu, anglais et allemand. L’interview se fait heureusement pour nous dans la première des quatre langues. Celle qui dissèque les sentiments en laisse peu transparaître. La sociologie est son sport de combat. Un sport dont, c’est l’avantage, le terrain dépasse souvent les frontières du présent pour ouvrir des pistes convaincantes sur le futur.

Usbek & Rica : Votre thèse, développée dans Happycratie comme dans Les Marchandises émotionnelles, est que le capitalisme a transformé notre rapport aux émotions et au bonheur. Nous l’avons laissé faire ?

Eva Illouz : La science du marketing a joué un rôle important dans ce processus, et la sociologie n’a pas suffisamment évalué son influence à mon sens. Au début du XXe siècle, on sort d’une économie d’épargne pour passer à une économie de la dépense. Pour cela, la science du marketing commence à s’établir comme la science qui va faire le lien entre le sujet et la sphère économique. Mais attention, il s’agit autant de comprendre la nature de cette subjectivité que de l’inventer. La science du marketing met en place un apparatus pour que le consommateur corresponde mieux à cette nouvelle culture où existe une quantité inouïe d’objets, dont la plupart ne sont pas nécessaires à notre existence. Et comme les besoins du corps sont relativement finis, il y a eu un déploiement vers une idée de l’humain comme ayant des besoins émotionnels quasi inassouvibles. C’est encore plus intense après la révolution de 1968 parce qu’on peut enfin utiliser le corps, la sexualité, le moi « authentique » comme socle pour la consommation. L’authenticité devient ainsi une des grandes marchandises qui circulent dans des industries comme la psychologie ou le tourisme. Cette façon de reconceptualiser le moi est extrêmement « productive » sur le plan économique.

Quel a été le rôle de la psychologie dans cette évolution ?

La psychologie est venue à la rescousse de l’entreprise au moment où le capitalisme a dû se mesurer à de nouvelles normes démocratiques. À partir des années 1920-1930, on ne peut plus exploiter les travailleurs tranquillement. La question devient : comment faire pour exploiter cette main-d’œuvre de mieux en mieux dans les limites du droit du travail ? Il y avait déjà une forme de béhaviorisme – courant de la psychologie qui s’intéresse aux comportements – à l’époque. Des élèves de Carl Jung comme Elton Mayo (psychologue et sociologue australien considéré comme l’un des pères fondateurs de la sociologie du travail, ndlr) viennent aider l’entreprise. On propose un nouveau modèle de travailleurs, mus par des sentiments, venus de leur enfance, de leur cadre familial. Les psychologues ont en fait redessiné l’humain, sans le vouloir peut-être. On commence à réimaginer le lieu de travail comme un lieu où l’on doit créer des techniques efficaces de gestion de la main-d’œuvre, faire en sorte que le mécontentement ne soit pas éveillé et que le travailleur donne le meilleur de lui-même à l’entreprise, qu’il soit content. Jusqu’alors le contrôle des travailleurs se faisait par la violence, très souvent, ou par la main forte.

« Le travailleur d’aujourd’hui est tellement investi dans son travail qu’il s’identifie à lui, et cherche à exprimer son moi le plus profond »

Une nouvelle idéologie de la satisfaction se met en place. C’est politiquement très ambigu : d’un côté il y a progrès, de l’autre on inclut le travailleur pour mieux l’exploiter. Se met en place une forme de contrôle par les émotions, beaucoup plus subtile, qui a abouti au fait que le travailleur d’aujourd’hui vient sur le lieu de travail avec sa subjectivité, il est tellement investi dans son travail qu’il s’identifie à lui, et cherche à exprimer par le travail son moi le plus profond. Dans ce sens-là il y a eu une victoire éclatante de ce discours économique qui a utilisé la psychologie.

Ces mécanismes atteignent leur paroxysme avec l’arrivée d’un métier comme celui de Chief Happiness Officer, embauché pour assurer le bien-être au travail de ses collègues. Mais est-ce si grave si nous ne sommes pas dupes de ces nouvelles formes de management ?

Si vous posez la question de savoir s’il faut abolir l’idée selon laquelle les entreprises doivent satisfaire les besoins émotionnels des travailleurs ou revenir au modèle d’une mainmise violente et directe sur les travailleurs, certains vous diront que la deuxième forme de contrôle est préférable parce qu’elle est directe et non ambiguë et qu’elle peut donc générer de la résistance. Je ne sais pas. La perspective de Michel Foucault est de dire que ces deux formes de contrôle sont un peu identiques, une qu’il appelle le pouvoir négatif (celui de punir, et de frapper) et une autre forme de pouvoir productive dans laquelle le sujet serait discipliné par des techniques qui lui donnent plus le sentiment d’être sujet. Je suis très ambivalente vis-à-vis de ce type de diagnostic. Mais je n’ai pas non plus de grand dévoilement à proposer, comme Marx a pu dévoiler par exemple les relations d’exploitation. Les Chief Happiness Officers sont là pour contribuer à la culture d’entreprise, pour renforcer la loyauté à l’entreprise, pour créer des relations humaines, parce que ce sont souvent d’elles que dépend son image et donc ses profits. Le capitalisme contemporain, c’est la surexploitation psychique. 

Vous dénoncez également les travers du succès du développement personnel qui, dites-vous, nous détourne du collectif. Ne peut-il pas au contraire aider chacun à s’émanciper pour finalement former une société plus forte ?

Comme beaucoup de sociologues, je fais une distinction entre le niveau individuel et le niveau collectif. Je comprends très bien qu’une personne qui a recours à un médicament qui lui fait du bien soit, quand elle entend une critique sociologique d’un tel médicament, révoltée. Elle a raison. Le développement personnel vous dit que votre souffrance vous appartient, à vous et pas à d’autres, et que c’est à vous de l’améliorer par votre travail sur vous-même. C’est ce que j’appelle la privatisation de la souffrance sociale. Quand j’ai écrit Pourquoi l’amour fait mal, qui traitait du sujet a priori le plus intime, j’ai reçu un grand nombre de réactions me confiant « Vous m’avez libéré(e) », car je disais aux lecteurs que leur souffrance, qui semblait psychique et intime, était en fait une souffrance sociale. Cela ne veut pas dire que ces discours et techniques ne sont pas utiles individuellement. Elles le sont. Mais ce qui est vrai pour l’individu ne l’est pas pour le collectif.

Chacun devient responsable de son bonheur, et « c’est la construction collective même d’un changement sociopolitique qui se trouve sérieusement limitée », écrivez-vous.

L’idéologie du développement personnel est à la fois psychique et économique, parce que l’idée-clé sous-jacente est que c’est par le travail sur soi qu’on arrive à surmonter tous les problèmes économiques. C’est donc vraiment l’idéologie rêvée du néolibéralisme, puisque lui-même repose sur l’idée que c’est aux individus de faire le travail fait auparavant par l’État. Nous devenons responsables de notre destinée économique par le bon management de notre psyché, ce qui veut dire aussi que les destitués n’ont finalement à s’en prendre qu’à eux-mêmes, puisqu’il y a des instruments, des techniques, pour être toujours les vainqueurs, puisqu’il ne s’agit que de cela en fait. C’est une idéologie qui se représente le monde social en termes de victoires et de défaites, de winners et de losers, tout le darwinisme économique est véhiculé dans cette pensée. L’ironie, bien sûr, c’est que cette idéologie contient la preuve de son mensonge : même si tout le monde était très doué et travaillait très dur, par définition, il ne peut y avoir que très peu de gens en haut de la pyramide.

Et c’est une idéologie que vous voyez victorieuse pour notre futur ?

Oui, tout à fait. Mais encore une fois, il ne faut pas confondre le fait qu’individuellement elle peut soulager. Les psychologues, ça marche ! Voir un psychologue pour parler de ses problèmes aide beaucoup de gens. Je ne dis pas que le développement personnel n’aide pas. C’est précisément parce que ce discours a une efficacité redoutable qu’il faut se poser des questions sur ses effets politiques et sociaux.

Certains fustigent une société occidentale qui, à coups d’antidépresseurs, somnifères, excitants et drogues diverses tend à « mettre sous contrôle nos affects », pour citer le philosophe Laurent de Sutter, voire se rapproche du contrôle social exercé dans Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley. Qu’en pensez-vous ?

Michel Foucault disait dans les années 1980 que l’idée même de la normalité gérée par toutes les sciences psy – psychiatriques, psychanalytiques, psychologiques – crée des normes de comportement de plus en plus étroites et rigides. La « normalisation » est très paradoxale parce qu’on a aussi le sentiment d’une libération des mœurs, d’une plus grande tolérance des styles de vie. Je pense que ces deux processus avancent en parallèle. On va laisser d’un côté les gens faire ce qu’ils veulent, comme dans la sphère sexuelle, et de l’autre les comportements qu’on va considérer comme anormaux vont considérablement augmenter.

« On pathologise la tristesse, la honte, la timidité parce que les intérêts professionnels et les bénéfices économiques à en retirer sont énormes »

La pression sur la normativité est très forte dans de plus en plus de sphères, comme dans le travail où l’expression de la colère ou de la rage est de plus en plus interdite, et il y a en parallèle un défoulement dans la méditation, le tourisme, le jogging, la drogue… Les deux mouvements vont ensemble. Mais il y a une recrudescence extraordinaire de pathologies psychiques en tout genre – on pathologise la tristesse, la honte, la timidité… – parce que les intérêts professionnels et les bénéfices économiques à en retirer sont énormes.

Nos émotions intéressent de plus en plus les chercheurs en intelligence artificielle, qui les analysent et tentent de les mimer. On parle même de feel data. Et certains humains s’attachent à des machines programmées pour mimer l’affection, l’empathie. Cela vous inquiète ?

Il ne faut pas non plus sombrer dans une vision romantique des émotions, qui seraient de l’ordre de l’ineffable et échapperaient à la technologie. Elles ne le sont pas. L’intériorité du sujet est plus limitée et prévisible qu’on ne le dit même si on ne comprend pas les mécanismes. Internet et ses algorithmes le prouvent puisque après un achat les algorithmes peuvent deviner votre deuxième achat. Avec les robots et l’intelligence artificielle, on aboutit au sentiment que ce qui semble le plus indicible chez l’homme peut finalement être non pas compris, mais saisi par la logique de l’algorithme… qui peut, sans expliquer toutes les composantes, prévoir comment vous allez vous comporter. On comprend en fait que notre complexité est réductible à un certain nombre de variables. Donc je pense qu’on va vers une redéfinition de l’authenticité émotionnelle, qui n’exclurait pas du tout le robot et la machine. On est déjà dans cette ère, puisque l’interaction avec les machines ou Internet remet complètement en question ce qu’on appelle l’immédiateté de l’interaction et du face-à-face. L’anonymat sur Internet, par exemple, fait qu’on est beaucoup plus sauvage, violent, haineux, beaucoup plus soi-même. Les gens qui interagissent par Internet peuvent être sous certains aspects plus authentiques. On est en train de remettre en question notre vision de l’authenticité.

Au sujet de la révolution sexuelle des années 1960, vous estimez qu’elle a libéré la femme, mais que les hommes ont conservé leur domination ailleurs. En est-on encore là ? N’a-t-on pas fait des progrès rapides à l’échelle de l’histoire ?

Il est difficile de dresser un constat très clair. Je maintiens mon opinion selon laquelle il y a eu très peu de changements dans l’infrastructure du pouvoir. Sur le plan économique, le pouvoir des hommes n’a pas changé et s’est peut-être même renforcé depuis l’avènement de l’économie technologique, dont toutes les grandes boîtes sont masculines. Il faudrait examiner cela. Pour le pouvoir militaire, les hommes gardent la mainmise absolue. Politiquement, regardez la vague de populisme qui traverse le monde : elle n’est pas seulement populiste, elle est aussi et peut-être avant tout extrêmement masculiniste. Trump, Bolsonaro, Salvini, le PiS (Pologne), ce n’est pas n’importe qui… Ce sont des gens qui veulent contrôler le corps de la femme, reconstruire la famille traditionnelle, détruite par le féminisme.

« Les femmes sont le semi-prolétariat du capitalisme »

L’évolution est beaucoup plus trouble dans le domaine culturel et dans celui des idées. Les théories féministes sont enseignées dans les universités depuis quarante ans, la sphère juridique change puisque la loi a commencé à reconnaître des catégories de crime comme le viol domestique, on essaie de culpabiliser un petit peu moins les victimes… Les femmes sont entrées dans la sphère du travail mais l’ont fait massivement soit dans des professions de « cols roses » (le « care » : infirmières, aides à domicile, etc., ndlr), soit de « cols blancs », et c’est à peu près tout. Les femmes ne doivent pas constituer plus de 10-15 % des échelons supérieurs des grandes entreprises (et ce chiffre est sans doute exagéré). Elles sont donc le semi-prolétariat du capitalisme. Elles sont en compétition avec les hommes dans les professions de classe moyenne où elles sont entrées, ce qui donne le sentiment qu’il y a eu un changement, qu’elles sont leurs égales, or elles ne le sont pas du tout. C’est en revanche suffisant pour que cela ait un impact important sur la famille. Les femmes ne veulent plus forcément faire des enfants ou s’en occuper comme avant, donc il y a là un problème pour le capitalisme, qui a besoin de main-d’œuvre. Il existe une disjonction entre la production économique, qui est l’objectif principal du capitalisme et reste dominée par les hommes, et la reproduction, dont les femmes sont les responsables. On n’a pas recréé d’autres structures qui feraient que la famille traditionnelle, qui était contrôlée par les hommes, devienne plus vivable pour les femmes.

Et quel regard portez-vous sur le mouvement #MeToo ?

MeToo a été un événement passionnant, mais il ne faut absolument pas penser que c’est le signe que tout va bien et que le progrès est là pour rester. Regardez ce qui se passe aux États-Unis, où des lois inouïes contre l’avortement ont été votées par les Parlements en Alabama ou en Géorgie. Ce sont des lois plus anti-féministes que celles en vigueur dans beaucoup de pays officiellement musulmans. Comme l’écrivait quelqu’une, de quoi s’agit-il dans #MeToo ? Il s’agit de dire : « J’aimerais bien travailler dans un endroit où mon patron ne sort pas son pénis au milieu d’une journée de travail. » Cela fait quarante ans que les féministes se battent avec énormément d’intelligence et d’intensité, et finalement pour quoi ? Pour le droit à pouvoir travailler sans qu’on nous mette une main aux fesses, aux seins, ou que le patron sorte son pénis. Cela fait plus de trente ans que la loi sur le harcèlement sexuel existe aux États-Unis, mais elle n’a jamais été vraiment mise en vigueur puisque beaucoup d’actes sont restés impunis. Les jeunes femmes sont en train de changer tout cela. #MeToo n’est pas une énorme victoire, c’est une petite victoire contre une machine masculiniste extrêmement puissante. C’est la victoire de celles qui ne veulent plus les compromis.

« La fabrique du crétin digital » par Michel Desmurget (vient de paraître)

 » La consommation du numérique sous toutes ses formes – smartphones, tablettes, télévision, etc. – par les nouvelles générations est astronomique. Dès 2 La-fabrique-du-cretin-digital-1.jpgans, les enfants des pays occidentaux cumulent chaque jour presque 3 heures d’écran. Entre 8 et 12 ans, ils passent à près de 4 h 45. Entre 13 et 18 ans, ils frôlent les 6 h 45. En cumuls annuels, ces usages représentent autour de 1 000 heures pour un élève de maternelle (soit davantage que le volume horaire d’une année scolaire), 1 700 heures pour un écolier de cours moyen (2 années scolaires) et 2 400 heures pour un lycéen du secondaire (2,5 années scolaires).
Contrairement à certaines idées reçues, cette profusion d’écrans est loin d’améliorer les aptitudes de nos enfants. Bien au contraire, elle a de lourdes conséquences : sur la santé (obésité, développement cardio-vasculaire, espérance de vie réduite…), sur le comportement (agressivité, dépression, conduites à risques…) et sur les capacités intellectuelles (langage, concentration, mémorisation…). Autant d’atteintes qui affectent fortement la réussite scolaire des jeunes.
 » Ce que nous faisons subir à nos enfants est inexcusable. Jamais sans doute, dans l’histoire de l’humanité, une telle expérience de décérébration n’avait été conduite à aussi grande échelle « , estime Michel Desmurget. Ce livre, première synthèse des études scientifiques internationales sur les effets réels des écrans, est celui d’un homme en colère. La conclusion est sans appel : attention écrans, poisons lents ! »

Michel Desmurget est docteur en neurosciences et directeur de recherche à l’Inserm. Il est l’auteur de TV Lobotomie (Max Milo, 2011) et de L’Antirégime (Belin, 2015), qui ont tous deux remporté un large succès public.

70285478_10220146024179927_2874015569852497920_n

« New Phenomenology: A Brief Introduction » par Hermann Schmitz

 » In this work, Hermann Schmitz introduces the main theses of New Phenomenology: atmo-schmitz-new-phenomenology.jpgsubjective facts and affective involvement, the felt body and the primitive present, and pre-personal selfconsciousness among others. He also offers a new solution to the problem of freedom and a critique of the current age of irony based on the critique of Western reductionism and introjectivism. »

Hermann Schmitz, born 1928 in Leipzig, was Professor of Philosophy in Kiel from 1971 to 1993. He is the founder of New Phenomonology and has published over 50 books concerning different topics of philosophy. Worth mentioning, at the very least, are System der Philosophie (10 voll., Bonn 1964-80). Among the latest books: Der Leib(Berlin/ Boston 2011), Atmosphären (Freiburg/München 2014) and Wozu philosophieren? (Freiburg/ München 2018)

« Éloge indocile de la psychanalyse » par Samuel Dock

livre_moyen_429.jpg« J’avais vingt ans. Un de mes amis venait de mourir. Dans les jours qui ont suivi son décès, sans qu’alors je comprenne ni comment ni pourquoi, des idées qui semblaient appartenir à un autre – absurdes mais non dépourvues de férocité, ce ne pouvait pas être les miennes – petit à petit ont germé dans mon esprit. Une, c’est ridicule, facile à chasser, il faut ne plus y songer. Deux, c’est hélas revenu mais ce n’est pas grave, il suffit de respirer, de marcher un peu. Trois, c’est devenu plus compliqué, voilà qu’elles s’attardent. Quatre. Cinq. Six. Pourquoi cela m’arrive-t-il à moi ? Sept. Huit. Neuf. Plus possible de compter. Que reste-t-il de moi ? Quelques fragments épars. Je n’arriverai jamais à les réunir. Ces fleurs étranges prolifèrent, elles tapissent chaque émotion, chaque organe, s’infiltrent dans mes poumons, se lovent dans mes yeux, elles m’aveuglent. La douleur grandit et mon existence se réduit. Il devient si difficile de me concentrer, de travailler, de rencontrer mes amis, de croire en un avenir de nouveau en paix. Tout cogne trop fort. Tout fait trop mal. Ma personnalité retrouvera-t-elle un jour sa forme, ma vie, sa place? Reviendrai-je indemne de cet exil en enfer ? Intact ? Toujours le même, celui d’avant cette catastrophe ordinaire? J’étais plongé dans cette solitude que seuls connaissent ceux dont le visage impassible ne trahit pas l’interne agonie, ceux qui s’abîment en eux-mêmes sans pouvoir le hurler ou le chuchoter, même pas l’écrire. J’étais étudiant en psychologie, parce que je voulais être écrivain et que je supposais que je trouverais dans cette science de quoi rendre plus tangibles les personnages fictifs dont je me hâtais de raconter les destins. La psychanalyse, jusqu’à présent, avait suscité chez moi surtout de la fascination et un intérêt intellectuel. Mais j’y concentrais maintenant tous mes espoirs de trouver une explication à ce qui m’arrivait, un sens puisque plus rien n’en avait, la guérison de ce mal, allez, au moins son nom, un souffle, la clé de mes chaînes. L’interruption de l’invasion, juste une pause pour reprendre mon souffle, me rappeler qui j’étais. Une consolation. Mais j’ai trouvé bien plus qu’un soulagement dans le cabinet de mon premier analyste, de l’homme qui comme aucun autre m’a sauvé. À ses côtés, je me suis familiarisé avec ces guerres qui me déchiraient, j’ai caressé les pulsions de vie, tendu la main à Thanatos. J’ai osé me pen- cher sur cette douleur qui forait un gouffre dans mon nombril, qui aspirait tout, le cœur, l’envie, l’espoir, la rage. J’ai su me la représenter pour ne plus m’en effrayer, m’en emparer à pleine main, me réjouir de tout ce qu’à ce manque fondamental doit mon désir. J’ai appris à me panser, à me raconter, à faire jaillir de la plus froide des nuits la plus intense des narrations, à façonner dans le matériau brut de la vie les contours d’une existence qui me ressemble. Déposer enfin ces blessures que pour soulager d’autres, mes parents, ma sœur, je m’entêtais à porter. Reconnaître dans la polymorphie de l’humanité la mienne aussi, tout n’est pas toujours joli et il n’y a pas de quoi s’alarmer. De la cendre extraire des instants précieux. Dans le mensonge, révéler l’authenticité. Sur son désir, ne jamais céder. Penser. Aimer. Inventer. Éprouver. Être. Écrire. Je croyais que l’angoisse m’avait tout pris, que plus rien ne serait jamais pareil. Plus rien ne l’a été, c’est vrai, maintenant que de ces verbes je découvrais la signification véritable. C’est à cette psychanalyse-là que j’ai souhaité dans ce livre rendre hommage. Celle qui m’a rendu à la vie quand je la croyais finie. Celle qui m’a fait naître ». Samuel Dock.

 » Dans cet ouvrage passionnant, Samuel Dock défend une pratique nouvelle de son métier, plus accessible et plus humaine. Récusant toute approche élitiste de la psychanalyse, il en présente les concepts fondamentaux : plus de cent vingt-cinq entrées, dont « amour », « désir », « obsession », « inconscient », « refoulement », « dépression », « narcissisme »… En puisant dans son propre vécu, dans celui de ses patients ainsi que dans la culture populaire pour illustrer son propos, l’auteur signe un texte profond et ludique.

Samuel Dock décrit le rôle de la psychanalyse dans la société et confronte la science de Freud au monde contemporain : développement personnel, médias, société de consommation, réseaux sociaux, genre, pornographie… Ces nombreux thèmes, exposés dans une langue précise et délicate, sauront à la fois initier le néophyte à la psychanalyse et questionner le psychanalyste chevronné.

Le lecteur est invité à découvrir l’envers d’une scène rarement dévoilé, mais surtout à partager la conviction que la cure analytique demeure un espace unique pour revivre son histoire intime et explorer les voies de sa transformation. » 

Editions Philippe Rey.

Date de parution : 05/09/2019
ISBN : 978-2-84876-761-1
Format : 14.5 x 22 cm
Pages : 432
Prix : 20.00 €

3 ème édition du Manuel de Psychopathologie par Michel Delbrouck

La troisième version du Manuel de Psychopathologie à l’usage du médecin et du psychothérapeute, revue et augmentée sera disponible au début de septembre 2019 aux éditions De Boeck.

couverture_pp_iii-page-001

Michel Delbrouck est médecin, psychothérapeute et formateur, très actif dans le domaine de la formation et de l’aide aux professionnels de la santé en difficulté. Il est notamment past-président de la société Balint (Belgique) qui s’occupe de la relation « médecin-malade», « soignant-soigné » en proposant à de nombreux soignants une réflexion approfondie sur la qualité de leurs relations avec leurs patients par le biais de séminaires, de formations, de groupes de travail en Belgique et en France. Il collabore avec la Suisse et le Canada. Michel Delbrouck est aussi directeur de l’Institut de Formation et de Thérapie pour soignants. www.ifts.be

Préface de la troisième édition par le Docteur Michel Delbrouck

La troisième édition de ce Manuel de Psychopathologie à l’usage du médecin et dupsychothérapeute s’étoffe des nouvelles découvertes scientifiques en matièrenotamment de neurosciences.

Cependant, avant de parcourir les apports plus spécifiques de cette nouvelle édition, j’aimerais vous partager quelques réflexions à propos de la conception de la psychopathologie qui sous-tend cet ouvrage. Le lecteur en trouvera les détails au chapitre I.

Les patients que nous recevons sont en souffrance psychique et physique. Et il nous parait essentiel pour recentrer le propos, d’insister à nouveau sur le lien étroit etindissociable entre corps et esprit. Dès lors, nous devons tenir compte chez nos patients de leur réalité psychique, matérielle et biologique. Les conditions environnementales dans lesquelles vivent nos patients ont un impact important au niveau de leurpsychisme ainsi qu’au niveau de leur santé physique.

Nous avons de plus en plus à considérer et à tenir compte d’une pratique clinique respectueuse de l’être humain dans sa complexité et sa diversité, notamment en ce quiconcerne les constats et les découvertes scientifiques mais aussi des conditions socio- économiques dans lesquelles il vit.

Il devient clair que les individus les plus isolés deviennent les plus vulnérables au niveau de leur morbidité. La rupture des liens sociaux a des effets délétères sur la santé, de même que l’isolement et les facteurs de stress chronique. Les pathologiesinflammatoires, les syndromes d’épuisement professionnel et familial sont aggravéspar ces conditions de vie.

Tenir compte de la réalité psychique, matérielle et biologique du patient

Pour soigner nos patients, nous devons prendre en considération leur situation mentale, intellectuelle, matérielle et biologique.

Du point de vue mental, la société évolue dans le sens de l’individualisme et de l’hyper-narcissisme. La réalité psychique prend des formes d’organisation de la personnalité où les facteurs socioculturels sont prépondérants. L’isolement psychique, la dépressivité et le malheur entrainent des sur-consommations de substances illicites et d’alcool. Par ailleurs, les symptômes et toutes les manifestations de la « subjectivité » ont un sens caché, subjectif, spécifique qui cherche à « signifier » quelque chose, que le sujet ne connaît pas nécessairement consciemment. Cette réalité psychique inconsciente se manifeste par le langage verbal, le non-verbal, l’affect et la maladie. Au soignant de les faire progressivement découvrir au patient. Une place importante à l’écoute de l’intra-psychique et de l’inconscient personnel et collectif demeure donc indispensable pour aider nos patients, et ce au-delà des découvertes des neurosciences.

Les chercheurs mettent de plus en plus en évidence l’impact des événements survenant dans la petite enfance (A.C.E. Adverse Childhood Experience). Ils ont analysé l’impact d’expériences négatives durant l’enfance (émotionnelles, physiques, sexuelles, abus de substances, violences verbales) sur leur état de santé à l’âge adulte. Ils concluent que lesexpériences traumatisantes dans l’enfance influencent l’état de santé mentale à l’âge adulte. Mais pas uniquement, car il existe aussi une corrélation manifesteavec plusieurs maladies somatiques, dont l’obésité, l’hypersexualité et les troubles du sommeil. L’effet cumulatif de ces expériences semble par ailleurs plus important que l’effet qualitatif.

L’abord des neurosciences nous apporte, d’autre part, des réponses et/ou des explications au niveau d’un certain nombre de questions. L’hérédité, la génétique, les phénomènes de dégénérescence, les découvertes biologiques, les apports de l’épigénétique nous permettent de mieux comprendre ces pathologies. Nous voyons apparaître de plus en plus de maladies à facteurs multiples avec une prépondérance des facteurs neurobiologiques. La découverte des mécanismes épigénétiques a permis de nuancer le « fatalisme »supposé du « code génétique », dont l’expression est modulée par un ensemble de facteurs environnementaux. Les champs d’application de la psychiatrie génétique : (schizophrénie, autisme, troubles bipolaires…) se sont élargis. Les savants recherchent les variants génétiques associées aux troubles psychiatriques ou à une certaine dimension clinique. Il devient évident que des affections cliniquement très différentes partagent des origines génétiques communes. Un changement d’échelle par rapport aux travaux antérieurs s’est imposé. Les études qui portaient sur quelques centaines de personnes se sont élargies à d‘immenses populations. Les scientifiques se sont lancés dans l’identification de marqueurs de vulnérabilité génétique sur de vastes cohortes. Ils ont constaté des chevauchements génétiques entre des maladies très distinctes comme la schizophrénie, l’autisme ou encore les troubles bipolaires avec en particulier une suractivité des gènes liés aux astrocytes. Ce qui explique que ces différentes pathologies peuvent coexister au sein d’une même famille. Les recherches s’orientent aujourd’hui vers l’analyse des interactions entre les gènes de vulnérabilité et des facteurs non génétiques, comme la présence de traumatismes pendant l’enfance ou l’exposition maternelle à des agents infectieux pendant la grossesse. Le rôle des facteurs génétiques dans l’apparition d’affections psychiatriques, encore appelés facteurs génétiques de susceptibilité s’est révélé de plus en plus clair. Dans ce cadre, l’identification d’une mutation génétique à l’origine de la symptomatologie psychiatrique peut dans certains cas soulager et déculpabiliser les familles. De même, il peut également exister plusieurs gènes à l’origine d’un même tableau clinique et on parle alors d’hétérogénéité génétique.

L’impact environnemental occupe une place prépondérante au niveau de la santé physique et psychique des individus. La pollution des plastiques intoxique les mers, les poissons et les individus. La pollution atmosphérique par les pesticides, le plomb, le cadmium et les microparticules entraineraient certaines formes de démences. Les répercutions climatiques par les gaz à effet de serre provoquent et vont provoquer des phénomènes migratoires, des pertes d’emploi, des catastrophes naturelles qui vont impacter un grand nombre de personnes avec leurs cortèges de syndromes anxio-dépressifs, d’états de stress chronique et post-traumatiques, etc.

César Alfonso fait état de l’érosion de la charge allostatique, celle qui permet de maintenir la balance entre les multiples interactions de la vie quotidienne et d’adapter son comportement aux demandes environnementales externes. Cette érosion de la charge allostatique se traduit aussi par une perte d’adhérence thérapeutique accompagnée souvent d’une propension à subir les effets nocebos (un effet nocebo se produit lorsque les attentes négatives du patient à l’égard d’un traitement entraînent un effet plus négatif du traitement. (p.e. : l’anticipation d’un effet secondaire mineur d’une médication)) des thérapeutiques et par une morbidité importante marquée par une augmentation de l’immunosuppression (surtout au début), de l’athérosclérose, de l’hypertension et de l’activation des maladies à prédisposition génétique. Il va de soi, à lire ces conclusions, que la mortalité de ces patients est également augmentée.

page3image2957465744

page4image2958460336Figure 1 – Modèle intégratif, dynamique, complexe et multifactoriel de la pathogénie des troubles psychiatriques.

La troisième édition de ce manuel de psychopathologie

La troisième édition de ce manuel de psychopathologie s’est donc enrichie de nouveaux apports que nous allons rapidement survoler laissant au lecteur le soin des’informer plus avant.

Elle comporte :

▪  Une mise à jour des connaissances en matière de neurotransmetteurs et des bases neurobiologiques de la psychopathologie.

▪  Une mise à jour des psychotropes au chapitre 23.

▪  Les découvertes à propos du microbiote et système nerveux entérique et son influence

sur les affections mentales (définitions du « 2ème cerveau », mécanismes vasculaires, nerveux, inflammatoires et immunitaires, fonctions, thérapeutiques) au chapitre 2.

▪  Les constats récents à propos de l’impact du syndrome inflammatoire sur les étatsdépressifs et des Maladies Inflammatoires Chroniques de l’Intestin (MICI) sur la santé mentale seront approfondies.

▪  Une mise à jour de l’impact de la neurophysiologie du stress chronique sur le fonctionnement cérébral.

▪Un nouveau chapitre est consacré aux psychotraumatismes (théories, neurophysiologie, prises en charges, traitements) avec une réflexion sur les relations entre syndrome d’épuisement professionnel et psychotraumatismes

▪  Outre la neurophysiologie du phénomène d’addiction, sont développées lesNouvelles Substances Psychoactives (NSP), l’hyperémèse cannabique, lecannabidiol CBD, la cigarette électronique, le gaming disorder, le cibergambling.

▪  Les découvertes scientifiques font émerger de multiples nouvelles hypothèses étiopathogéniques des troubles schizophréniques et de l’autisme. Elles seront expliquées de même que le syndrome d’Asperger au féminin.

▪La psychopathologie phénoménologique de la schizophrénie et les comportements apparentés à la psychose.

▪  La psychopathie sociale ou en col blanc au chapitre 10.

▪  Un affinement du questionnement et du diagnostic des états dépressifs permettra au

thérapeute d’avancer dans son diagnostic différentiel.

▪  Quelles investigations et précautions la chirurgie bariatrique doit-elle envisager ? A

quelles évaluations psychologiques pré et post opératoires, risques, et complications

psychiques faut-il être attentif ?

▪  Un résumé sur les hauts potentiels répond aux demandes des lecteurs bien qu’il ne

s’agisse pas de psychopathologie au chapitre 21.

▪  L’hystérie, confirmation par imagerie médicale qu’il ne s’agit pas de mythomanie, de fabulation ou de simulation

▪  Révision de la bibliographie de chaque chapitre

Bibliographie

ALFONSO C., (2018), Innovations in psychodynamic psychotherapy education ? WPA Thematic Congress, Melbourne 25-28 février 2018

BOTBOL M., (2018), What today psychoanalysis can bring to person-centered medicine ?, WPA Thematic Congress, Melbourne 25-28 février 2018

MONTREUIL M. & DORON J., (2006), Psychologie clinique et psychopathologie, Paris, Puf, 2006 (ISBN 978-2-13-056586-4)

BERGERET J., (1996), La personnalité normale et pathologique, Paris, Dunod, 1996 (ISBN 978-2-10-060019-9)

BERGERET J., (2008), Psychologie pathologique : théorique et clinique, Paris, Elsevier Masson, (ISBN 978-2-29470-174-0

Vient de paraître « Les Cahiers de Gestalt-thérapie » 2019/1 (n° 41)

 » Prendre ou perdre consistance _ Présence / absence « 

Numéro à consulter ici.

Dans son EDITO, Jean-Marie Terpereau écrit :

 » Mais qu’est-ce que la présence ? » s’exclame Simone de Beauvoir. « Elle n’est pas ailleurs CGES_041_L204que dans l’acte qui présentifie, elle ne se réalise que dans la création de liens concrets. » Pyrrhus, Simone de Beauvoir, 1944

Présentifier serait rendre présent à la conscience, aussi bien l’absence que ce qui est présent, ce qui est. Ce qui est, est un donné, le donné de la situation. Lorsqu’à l’appel du matin en classe, les écoliers répondent « présent », ils signifient qu’ils sont là, peut-être pas encore tous présent à. Présentifier serait possiblement un acte d’éveil à, comme nous pourrions dire l’acte d’être au monde, au sein d’une relation. Présentifier suppose l’envers, absentifier. L’absence pourrait être le déplacement de l’attention et de l’intérêt ailleurs que dans la situation mais participant toujours de la situation, tout en sachant qu’elle nous agit davantage que nous l’agissons.

Margherita Spagnuolo-Lobb attire notre attention sur le fait qu’éveillé se traduit en anglais par awake, mot proche d’awareness, expérience immédiate avec.

Acte d’éveil à, une expérience tenant du principe d’awareness comme présentification immédiate et implicite du champ, portant une intentionnalité. Il est habituel de considérer awareness et consciousness avec une manière de clivage entre eux, comme si l’un excluait l’autre. Être présent à, pour revenir au sens que désigne l’étymologie, pourrait s’affranchir de ce clivage comme si cela pouvait suggérer la « présence d’awareness » en soubassement corporel de la conscience réflexive. Cette présentification serait faite d’attention, de curiosité, de disponibilité, d’accueil, d’ouverture, d’empathie… de tout cela incorporé, et son antonyme, de replis, d’échappées, ou de désensibilisation, de sidération… Présence ou absence au monde, à l’autre, à soi, à la relation, à la situation, qui coure dans la séance de thérapie, telles sont les variations que conjuguent et croisent les paroles qui se donnent à lire dans ce numéro.

Dialoguant avec les mots de Patrick Colin, Joseph Caccamo va à la pêche sémantique. « Être devant à » synthétiserait le sens originel, nous renvoyant à notre analyse du cours de la présence dans la temporalité de l’instant incluant l’instant qui suit, toujours d’un instant au suivant. Cela détermine aussi l’action simultanée à l’analyse. L’auteur souligne que quel que soit le temps grammatical, le présent reste le socle de tous les temps.

Être, et rester en présence, réclame la conscience d’y être. Présence-à et absence-à rejoignent la question de la vulnérabilité car être en présence-à expose du fait même, par la vérité de l’intention, comme un rideau que l’on aurait tiré de devant la fenêtre. C’est parfois de la perte même de la consistance que la possibilité de venir en présence peut émerger par un processus de conscience-de, ouvrant ainsi à un éveil, réveil à soi-monde qui ne fait pas l’économie de la douleur. Christine Feldman nous installe dans les processus de l’apparaître/disparaître et prendre consistance/dé-consistance au fil d’un parcours qui a commencé par elle-même pour se poursuivre avec ses patients.

Faire l’expérience de la frontière-contact dans toutes ses dimensions est une manière de définir la présence, quand l’absence serait la mise en œuvre de l’oubli qui fait rupture. L’expérience relationnelle de la présence donne au patient un fond sur lequel ancrer le travail qui vise à sensibiliser et mobiliser le corps. Marie Paré, à l’aide de deux expériences cliniques, nous fait vivre et sentir de manière sensible le travail avec les processus corporels permettant de sensibiliser à l’expérience. L’expérience relationnelle de la présence permise par la constance et la modulation de la présence du thérapeute, donne alors au patient un fond sur lequel ancrer le travail qui vise à re-sensibiliser et re-mobiliser le corps.

Laurence Gateau-Brochard nous convie dans l’univers psychotique abordé phénoménologiquement, où présence et absence constituent des formes d’apparaître, prenant appui sur la « phénoménalité du donner » de Jean-Luc Marion, où « ce qui se montre, d’abord se donne ». La présence comme l’absence serait alors une configuration de l’espace/temps dans laquelle la tentative du lien embrasserait le chaos comme forme expressive suggérant une dé-contenance qui ne serait pas une déconvenue. Dès lors, il y aurait à accueillir avec effroi et étonnement l’imprévisible et le discordant comme saisissement d’une esthétique faite de déferlements qui se donnent à lire dans les séquences cliniques.

Gianni Francesetti, traduit par Séverine Pluvinage, nous entraine dans l’examen des Troubles Obsessionnels Compulsifs a partir de la théorie de la Gestalt-therapie, de la psychologie gestaltiste et de la phenomenologie psychiatrique. Cela donne un texte riche et passionnant dans lequel l’auteur tisse son propos d’une esthetique pleine de sensibilite, de nombreuses ouvertures, de profondeur, questionnant les mots, rassemblant les idees, organisant la pensee sans le moins du monde la confisquer dans un sens ou dans l’autre. Gianni Francesetti maitrise son sujet, mais nous pourrions dire dans une maitrise qui conserve la possibilite du doute, lucide sur ce qui lui echappe et sur la posture de chercheur humaniste qu’il tient.

Dans Prae-ens, Patrick Colin, avec la précision d’un artisan accordeur, décortique la présence à, partant de la sémantique des mots. En ce sens, il fait écho aux propos étymologistes de Joseph Caccamo tout en prolongeant la réflexion dans une manière qui n’est pas sans rappeler la dimension philosophique, dimension partagée ailleurs d’un point de vue plus clinique par Jean-Marc Chavarot, et qui ouvre sur les questionnements existentiels.

Une possibilité de développer le concept de conscience du présent en Gestalt-thérapie, serait de l’appréhender comme conscience relationnelle, c’est-à-dire émergence d’un sentiment de soi dans un champ d’expérience partagée. Cette capacité à ressentir l’autre à partir de sa propre sensorialité, donne au thérapeute une compétence d’être avec l’autre. L’utilisation du ressenti pour comprendre la situation du patient est ce que Margharita Spagnuolo-Lobb, traduite par Joseph Caccamo, nomme la connaissance relationnelle esthétique, intelligence sensorielle du champ phénoménologique partagé permettant au patient, porté par son intentionnalité, de pouvoir « rejouer l’histoire » dans l’expérience de la séance.

Valérie Hanss nous invite, à partir du cadre d’un accompagnement à la petite enfance, dans la dynamique évolutive du lien : comment celui-ci peut se reconfigurer dans une interaction sociale, ouverture à l’autre, à partir d’une relation perturbée provoquant frustration et isolement. Avec un vocabulaire empruntant à la psychanalyse, l’expérience relatée montre la nécessité de la continuité de la présence à l’enfant, en l’occurrence comme accompagnement attentionné de l’auteure vis à vis de Désiré à travers les processus transitionnels, de séparation, de jeu et d’intériorisation.

Anne-Sophie Roquefère, jouant avec les mots et les figures de style, tente d’amener le lecteur à approcher sans cesse l’inapprochable dans une forme de langage baroque, testant les capacités d’équilibriste dans la foisonnance d’expressions qui font tournoyer absence et consistance, et peut-être un peu la tête du lecteur prise dans une désorientation inattendue.

Un texte qui constitue à lui seul une figure de style gageant d’apprivoiser un patient qui tend à disparaître, l’accrochant par le fil ténu de l’entre-deux, là où règne l’insaisissable présence.

Nous vous proposons quelques textes et entretiens sur le thème de ce Cahier avec des thérapeutes dont les approches sont parfois différentes de celle à laquelle nous nous référons habituellement. Ainsi, Jean-Marc Chavarot (psychiatrie phénoménologique), Alain Drimmer (clinique adlérienne), Véronique Duchâteau (gestalt et hypnose éricksonienne), Noémie Gachet-Bensimhon (psychanalyse freudienne et lacanienne), Pierre Soulier (thérapies brèves) livrent tantôt par écrit tantôt au micro de l’un ou l’autre membre du comité de rédaction, leurs réflexions sur les notions de présence/consistance et d’absence en situation de thérapie. De ces différents témoignages, le Comité de rédaction propose une lecture synthétique.

Dans un texte traduit par Sylvie Daudin, Sheila Maria da Rocha Antony aborde les enfants et parents en psychotherapie dans l’intention d’eveiller les parents aux drames non resolus de leur propre enfance, dont les symptômes font echo chez l’enfant. L’auteur explore les mecanismes introjectifs et projectifs a l’œuvre qui aboutissent a des desordres et des desequilibres au sein de la famille, creant des alterations du contact et construisant chez l’enfant des mythes negatifs. Le resultat en est une perception distordue, diminuee, fragmentee et confuse de la realite et de soi. Il revient alors au gestalt-therapeute d’identifier et permettre au patient de clarifier les introjections toxiques, de restaurer un dialogue sain entre l’enfant blessé d’alors et l’adulte d’aujourd’hui.

Une autre Aurélia, du sinologue Jean-François Billeter, nous fait entrer dans la traversée de la perte où l’absence exacerbe la présence sous forme de remémoration, de rêves et d’imagination. La présentification mémorielle et imaginaire de la disparue devient la condition pour que l’absence puisse être soutenue, non pas dans une forme délirante mais dans une forme consciente qui permet à l’amour de rester vivant et présent. Jean-Marie Terpereau vous en propose une note de lecture.

Les arts constituent un secours pour qui cherche son chemin dans l’obscurité. La peinture, la musique, la sculpture mais aussi bien sûr l’écriture, la fiction, la poésie ou la philosophie, comme encore le cinéma ou le théâtre. Pierre-André Beley propose de visiter quelques œuvres littéraires, plastique et cinématographique récentes susceptibles de ressources à proposer aux patients pour traverser la perte d’un être cher. L’objet de ces fictions est de proposer une autre parole pouvant faire résonnance et ouverture dans une affliction qui pourrait se refermer sur elle-même.

Sylvie Daudin qui nous donne régulièrement des nouvelles du British Gestalt Journal, a traduit pour nous le sommaire du numéro de mai 2018, ainsi qu’une partie de l’éditorial de Christine Stevens qui s’ouvre sous les auspices d’une question : « Quelle est l’essence de la gestalt-thérapie ? ».

Excellente lecture à tous. « 

 

paru dans Le Point – S.Agacinski : « Avec la PMA, on crée le rêve de l’enfant sur commande »

ENTRETIEN. À la veille d’un débat au Parlement, notamment sur la PMA, la philosophe s’inquiète que les questions bioéthiques perdent tout repère.

Propos recueillis par Valentine Arama_Publié le

Dans son dernier essai, publié sous le titre L’Homme désincarné, dans la collection Tracts de Gallimard, la philosophe Sylviane Agacinski s’attaque à la procréation médicalement assistée et à ses conséquences, tandis que le projet de loi de bioéthique doit être débattu en septembre à l’Assemblée nationale.

Le texte définitif, présenté en conseil des ministres mercredi, prévoit notamment l’ouverture de la PMA aux couples de femmes et aux femmes seules.

Si Agnès Buzyn, la ministre de la Santé, a déclaré à maintes reprises que l’extension de la PMA « ne mettait pas en tension nos valeurs éthiques », Sylviane safe_image.phpAgacinski, elle, voit les choses d’un autre œil. La féministe regrette notamment que tout soit désormais justifié au nom « des intérêts individuels et des demandes sociétales » que le droit est sommé de ne pas entraver.

L’auteur de Corps en miettes et du Tiers-corps déplore également l’argument massue qui consiste à invoquer le principe d’égalité pour clore toute forme de débat.

« La procréation, assistée ou non, n’a que faire des orientations sexuelles. Elle a revanche tout à voir avec l’asymétrie des deux sexes, qui ne sont, en la matière ni équivalents ni égaux », écrit Sylviane Agacinski, allant à rebours de sa famille politique.

Pour la philosophe de l’incarnation, l’homme moderne veut aujourd’hui dominer la nature, changer sa nature et s’affranchir de la chair, de la mort et de la génération sexuée. Entretien.

 » Le Point : Beaucoup des pro-PMA estiment que l’évolution du texte de loi va mettre fin à une discrimination. Qu’en pensez-vous  ?

Sylviane Agacinski : C’est une interprétation tendancieuse des choses. Aujourd’hui, la procréation médicalement assistée (PMA) est destinée à lutter contre l’infertilité d’origine pathologique, c’est-à-dire de couples normalement fertiles, et donc formés d’un homme et d’une femme en âge de procréer. Le diagnostic d’infertilité, défini selon l’OMS par « l’absence de grossesse après plus de douze mois de rapports sexuels réguliers sans contraception », s’applique forcément à des couples mixtes, souffrant par exemple d’une anomalie des cellules germinales (les gamètes), ou risquant de transmettre à ses enfants une maladie génétique invalidante. Ni le célibat ni l’homosexualité ne troublent les fonctions reproductives des individus et un couple de deux femmes (ou de deux hommes) ne sont pas, a priori, concernés par l’infertilité. En ce sens, ils ne sont pas non plus « discriminés ». C’est pourquoi, le recours à l’insémination artificielle ou la fécondation in vitro, avec le sperme d’un tiers-donneur, pour une femme seule ou un couple de femmes, ne représenterait pas l’extension d’un droit, mais un complet changement du régime de la procréation assistée.

Qu’implique concrètement l’ouverture de la PMA aux couples de femmes et aux femmes seules  ?

Pour répondre à une demande sociétale d’insémination artificielle ou de FIV avec don de sperme, il faut abandonner la logique médicale de lutte contre l’infertilité. Concrètement, cet abandon se traduit par l’instauration d’une sorte de « droit à l’enfant », ou du moins à la réalisation d’un embryon prise en charge par le système de santé. Certaines des demandes de PMA se fondent abusivement surle principe de l’égalité des couples « hétérosexuels et homosexuels ». D’autres s’appuient sur un « droit à l’autonomie reproductive pour toute personne, qu’elle soit seule ou non ». Mais l’autonomie est ici d’un pur fantasme : quelles que soient les méthodes de procréation (naturelles ou biotechnologiques), le recours à l’autre sexe est incontournable. Nul n’est « autonome » en ce domaine. C’est pourquoi le désir d’une procréation exclusivement maternelle (célibataire ou homo-sexuée) ne peut être réalisé que grâce au recours aux gamètes de l’autre sexe.

Ce recours ne relève pas seulement d’une technique, comme on le dit trop souvent : il nécessite une pratique sociale grâce à laquelle une tierce personne « fournit » les gamètes nécessaires à l’insémination ou la fécondation in vitro. Dans Corps en miettes, je soulignais combien le vocabulaire technologique avait modifié l’expérience de la procréation en général, au point de réduire les individus aux « ressources » et aux « matériaux » biologiques dont ils disposent pour procréer. Le schéma de la fabrication des enfants s’est substitué à celui de l’engendrement charnel. Inutile de préciser que, si le principe ridicule de « l’autonomie reproductive » était reconnu aux femmes, on ne tarderait pas à l’invoquer pour les hommes et donc à considérer qu’il faut bien des « mères porteuses » pour les hommes célibataires ou gays.

Se dirige-t-on vers une pratique sociale qui prend la forme d’un marché ?

Dans les États où la PMA n’est pas soumise à des conditions médicales, comme en Espagne, en Californie et ailleurs, elle s’inscrit le plus souvent dans cette logique de marché. Pourquoi ? Parce que, sans rémunération, les donneurs sont rares. En 2007, l’entreprise danoise Cryos était devenue « leader sur le marché du sperme », concurrencée par les « instituts de reproduction humaine » américains. Dans notre pays, le corps humain et ses éléments sont protégés par la loi. Tout prélèvement biologique, qu’il s’agisse du sang, des organes ou des gamètes, est soumis à des conditions d’intérêt médical et exclu de tout échange marchand, et seul le don solidaire, gratuit et anonyme est autorisé.

Le nombre de donneurs de sperme est pourtant déjà insuffisant, alors que 95 % des couples infertiles n’ont plus besoin de recourir à un tiers-donneur, grâce à la méthode d’injection directe du spermatozoïde dans l’ovocyte (ICSI). Les 4 % qui recourent à un don de sperme doivent attendre environ un an. Le délai passe à quatre ans pour les 1 % qui recourent à un don d’ovocytes. Si l’on sort de la logique médicale, la « pénurie de sperme » augmentera, et la pression, déjà forte, pour rémunérer les donneurs augmentera elle aussi. C’est pourquoi, si l’on renonçait à la logique médicale qui gouverne la PMA actuellement, les principes de gratuité et de solidarité du don risqueraient de ne pas pouvoir se maintenir. Il ne me semble pas douteux que la « demande sociétale » de recours aux biotechnologies pour produire des enfants soit largement inspirée et attisée par l’offre commerciale telle qu’elle existe ailleurs. Le modèle californien des « instituts de reproduction humaine », pour lesquels tout est possible parce que toutes les ressources biologiques peuvent être achetées (cellules, ventres, embryons) s’impose partout, on crée le rêve de l’enfant sur commande.

Les partisans de la PMA généralisée insistent sur le fait que « ce nouveau droit ne retire rien à personne »

Ce point de vue laisse de côté l’intérêt de l’enfant et le respect de ses droits fondamentaux. Lorsqu’une femme seule – ou un couple de femmes – recourt à un don de sperme, la filiation de l’enfant est exclusivement maternelle. Elle est a priori et irrémédiablement partielle, tronquée. Si le législateur instaurait cette pratique, l’amour d’une mère, ou de deux mères, serait sans aucun doute assuré à l’enfant. Mais non seulement il serait privé de père, une situation possible aussi lorsque l’auteur de l’enfant n’assume pas ses responsabilités, mais toute recherche en paternité lui serait aussi interdite par la loi elle-même. Si le projet de loi prévoit la fin de l’anonymat du don de sperme, l’enfant, une fois majeur, ne pourrait qu’obtenir des données « non identifiantes » sur le donneur. L’impossibilité, pour lui, de faire établir sa filiation paternelle, à la différence des autres enfants, est donc instituée par le législateur.Il pourra alors se sentir victime d’une injustice, due aux conditions artificielles de sa naissance. Ce risque grave doit avant tout, me semble-t-il, être envisagé par les femmes elles-mêmes, tentées par cette méthode de procréation. D’autant que si, en grandissant, leur enfant souffre, elles souffriront aussi.

Mais c’est aussi une question de justice et, en matière de procréation assistée, on ne peut pas se contenter de prendre en compte le désir ou la volonté des adultes et négliger l’intérêt des enfants à naître. C’est en considérant cet intérêt que le clonage reproductif a été interdit. Rappelons que selon la convention internationale des droits de l’enfant (Cide), « l’enfant a le droit, dans la mesure du possible, de connaître ses parents et d’être élevé par eux ». Ces parents, que l’enfant a le droit de connaître, ce sont d’abord ceux qui lui ont donné la vie et qu’on appelait jadis ses auteurs ou ses parents naturels. Il est vrai que cette parenté naturelle ne coïncide pas toujours avec la filiation socialement instituée par la coutume ou le droit, selon des règles variables d’une culture à l’autre. Mais si la filiation est conventionnelle, elle n’est pas arbitraire. Elle est en relation avec les conditions de la procréation en général.

On sait que, en italien, les parents se nomment les genitori (du verbe generare, engendrer). Plus significatif encore, les parents adoptifs sont dits les genitori adopttivi, autrement dit les « géniteurs adoptifs ». Cet exemple illustre le fait – comme le soulignait Claude Lévi-Strauss – que les liens biologiques sont « le modèle sur lequel sont établies les relations de parenté ».

Dans le rapport de la mission d’information sur la révision de la loi relative à la bioéthique, il est écrit qu’il faut « dépasser les limites de la procréation »…

Oui, mais qu’est-ce que cela veut dire ? Quelles sont ces limites ? Je les rappelais tout à l’heure : la procréation nécessite la participation des deux sexes, chacun jouant un rôle particulier, avec la semence mâle d’un côté, l’ovule et l’enfantement de l’autre. L’homme et la femme ne sont, à cet égard, ni équivalents ni interchangeables. Une nouvelle législation, selon ce rapport, devrait remplacer l’asymétrie père/mère par la volonté de devenir parents. Il s’agit, dit le texte, de donner toute sa portée à la volonté.

Ce discours s’inspire directement de la conception américaine des parents intentionnels (intended parents), notion forgée par la cour de justice californienne pour désigner les signataires d’une convention de « maternité de substitution » (avec une mère porteuse), à l’occasion des nombreux procès opposant les deux parties. Fonder la filiation sur l’intention ou la volonté des individus permettrait de contourner l’asymétrie des deux sexes dans la filiation, car la volonté n’a pas de sexe. Ce nouveau régime de filiation serait très différent du régime actuel. Lorsqu’un couple infertile bénéficie d’un don de gamètes, la filiation de l’enfant est exactement la même que celle des autres enfants. En effet, le conjoint qui s’engage, avec son épouse, dans un processus de PMA avec tiers-donneur devient automatiquement le père de l’enfant, bien qu’il ne soit pas son géniteur, tout comme, dans le mariage, l’époux bénéficie de la présomption de paternité. Cette présomption n’a évidemment pas d’équivalent féminin, du fait des conditions de la procréation en général.

Il faudrait aussi, j’essaie de le faire dans L’Homme désincarné, examiner comment la neutralisation de la différence sexuelle dans la filiation s’inspire de certaines « théories » qui prétendent déconstruire la différence sexuelle et les catégories homme/femme, pour leur substituer une multiplicité d’identités de genres. Le théoricien queer Tom Bourcier déclarait en 2007 : « Il serait sans doute intéressant » de réformer le Code civil de manière à supprimer la référence et l’incarnation obligée à un système de genre binaire et normatif (homme/femme ; père/mère). Mais c’est confondre la distinction de sexe avec les normes sociales et culturelles de genre, c’est-à-dire avec les stéréotypes de la masculinité et de la féminité. Il y a longtemps que ces stéréotypes sont remis en question, au moins depuis Stuart-Mill, Simone de Beauvoir, Margareth Mead et enfin par les gender studies. En revanche, l’asymétrie sexuelle est coriace, car elle repose principalement sur l’épreuve de la procréation.

Le gouvernement a tracé une ligne rouge en matière de GPA. Pourtant, certains députés de la majorité plaident déjà en faveur de la reconnaissance des enfants nés de GPA à l’étranger. Se dirige-t-on, de manière inéluctable, vers l’autorisation de la GPA en France  ?

On peut le craindre. D’abord parce qu’un certain militantisme gay, très influent, réclame comme un droit de pouvoir recourir à des « mères porteuses ». Ensuite parce que la maternité de substitution est un marché mondial en plein essor. Enfin parce que ceux qui ont utilisé sans scrupule cette pratique à l’étranger, et leurs avocats invoquent hypocritement « l’intérêt des enfants » nés ainsi pour exiger la transcription de leur état civil étranger à l’état civil français. Ce que l’on ne dit pas, c’est que ces enfants disposent en fait, fort heureusement, d’un état civil et de passeports établis à l’étranger, et qu’ils obtiennent la nationalité française si l’un des parents est français. Leur vie familiale est semblable à celles des autres enfants.

Le gouvernement a tracé une ligne rouge en matière de GPA. Pourtant, certains députés de la majorité plaident déjà en faveur de la reconnaissance des enfants nés de GPA à l’étranger. Se dirige-t-on, de manière inéluctable, vers l’autorisation de la GPA en France  ?

On peut le craindre. D’abord parce qu’un certain militantisme gay, très influent, réclame comme un droit de pouvoir recourir à des « mères porteuses ». Ensuite parce que la maternité de substitution est un marché mondial en plein essor. Enfin parce que ceux qui ont utilisé sans scrupule cette pratique à l’étranger, et leurs avocats invoquent hypocritement « l’intérêt des enfants » nés ainsi pour exiger la transcription de leur état civil étranger à l’état civil français. Ce que l’on ne dit pas, c’est que ces enfants disposent en fait, fort heureusement, d’un état civil et de passeports établis à l’étranger, et qu’ils obtiennent la nationalité française si l’un des parents est français. Leur vie familiale est semblable à celles des autres enfants.  »

 

__________

 

Nous vous proposons cet article afin d’élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie pas forcément que nous approuvions la vision développée ici. Dans tous les cas, notre responsabilité s’arrête aux propos que nous reportons ici. Nous ne sommes nullement engagés par les propos que l’auteur aurait pu tenir par ailleurs – et encore moins par ceux qu’il pourrait tenir dans le futur. Merci cependant de nous signaler par le formulaire de contact toute information concernant l’auteur qui pourrait nuire à sa réputation. 

« Le printemps et ses éveils : l’adolescence par la littérature », chapitre 1, Arthur Rimbaud

Une série proposée par Philippe Lacadée

Chapitre 1 – « Moi, pressé de trouver le lieu et la formule », Arthur Rimbaud

Retrouvez les livres : https://www.mollat.com/Recherche/Auteur/0-1307963/arthur-rimbaud

Note de Musique : Kevin MacLeod – ErikSatie, Gymnopedie N° 3

Published on Jul 25, 2019

vient de paraître « Pratiquer la thérapie du couple » chez Dunod

PRÉSENTATION DU LIVRE

 

Couple conjugal et professionnel, thérapeutes experts de la thérapie du couple, fondateurs de l’Ecole du couple, les auteurs ont pour intention avec ce manuel de 9782729619961-001-X.jpegsoutenir les professionnels dans leurs accompagnements de couples en difficulté.
Ils y explicitent – avec rigueur, bienveillance et humour – une approche riche de plus de vingt années de pratique, ayant pour objectif de permettre à chaque couple de s’épanouir et prendre sa place au sein de la société – sans lui imposer d’autres normes que celles que le couple lui-même désire se donner.
Les nombreuses situations cliniques exposées procureront aux professionnel(e)s des pistes utiles pour répondre à un accompagnement de plus en plus demandé, en tenant compte des attentes fortes et multiples auxquelles font face les couples tout autant que de l’entité singulière que forme chacun des couples rencontrés.

 

 

Anne Sauzède-Lagarde

Thérapeute, co-fondatrice de l’Ecole du Couple (Paris, Nimes, Rennes, Bruxelles)

Thérapeute du couples, Gestalt-thérapeute, diplômée de 3° cycle en Gestalt-thérapie, formée en analyse systémique et familiale, membres de la Fédération des Professionnels de la Gestalt-thérapie, consultante en institutions sociales et auprès d’entreprises, formatrice internationale, superviseur de thérapeutes, Anne-Sauzède-Lagarde exerce en tant que clinicien auprès de couples en difficulté et forme depuis plus de 10 ans à la thérapie du couple des psychologues, thérapeutes et des acteurs sociaux
www.écoleducouple.com

Jean-Paul Sauzède

Consultant et thérapeute, fondateur de l’Ecole du couple.

Thérapeute du couples, Gestalt-thérapeute, diplômé de 3° cycle en Gestalt-thérapie, formé en analyse systémique et familiale, membre de la Fédération des Professionnels de la Gestalt-thérapie, consultant en institutions sociales et auprès d’entreprises, formateur international, superviseur de thérapeutes, Jean-Paul Sauzéde exerce en tant que clinicien auprès de couples en difficulté et forme depuis plus de 10 ans à la thérapie du couple des psychologues, thérapeutes et des acteurs sociaux.
www.écoleducouple.com

 

CARACTÉRISTIQUES DU LIVRE

Pages : 256 pages
Collection : Soins et Psy
Parution : juin 2019
Marque : InterEditions
Public : Professionnel