Vient de paraître « Les Cahiers de Gestalt-thérapie » 2019/1 (n° 41)

 » Prendre ou perdre consistance _ Présence / absence « 

Numéro à consulter ici.

Dans son EDITO, Jean-Marie Terpereau écrit :

 » Mais qu’est-ce que la présence ? » s’exclame Simone de Beauvoir. « Elle n’est pas ailleurs CGES_041_L204que dans l’acte qui présentifie, elle ne se réalise que dans la création de liens concrets. » Pyrrhus, Simone de Beauvoir, 1944

Présentifier serait rendre présent à la conscience, aussi bien l’absence que ce qui est présent, ce qui est. Ce qui est, est un donné, le donné de la situation. Lorsqu’à l’appel du matin en classe, les écoliers répondent « présent », ils signifient qu’ils sont là, peut-être pas encore tous présent à. Présentifier serait possiblement un acte d’éveil à, comme nous pourrions dire l’acte d’être au monde, au sein d’une relation. Présentifier suppose l’envers, absentifier. L’absence pourrait être le déplacement de l’attention et de l’intérêt ailleurs que dans la situation mais participant toujours de la situation, tout en sachant qu’elle nous agit davantage que nous l’agissons.

Margherita Spagnuolo-Lobb attire notre attention sur le fait qu’éveillé se traduit en anglais par awake, mot proche d’awareness, expérience immédiate avec.

Acte d’éveil à, une expérience tenant du principe d’awareness comme présentification immédiate et implicite du champ, portant une intentionnalité. Il est habituel de considérer awareness et consciousness avec une manière de clivage entre eux, comme si l’un excluait l’autre. Être présent à, pour revenir au sens que désigne l’étymologie, pourrait s’affranchir de ce clivage comme si cela pouvait suggérer la « présence d’awareness » en soubassement corporel de la conscience réflexive. Cette présentification serait faite d’attention, de curiosité, de disponibilité, d’accueil, d’ouverture, d’empathie… de tout cela incorporé, et son antonyme, de replis, d’échappées, ou de désensibilisation, de sidération… Présence ou absence au monde, à l’autre, à soi, à la relation, à la situation, qui coure dans la séance de thérapie, telles sont les variations que conjuguent et croisent les paroles qui se donnent à lire dans ce numéro.

Dialoguant avec les mots de Patrick Colin, Joseph Caccamo va à la pêche sémantique. « Être devant à » synthétiserait le sens originel, nous renvoyant à notre analyse du cours de la présence dans la temporalité de l’instant incluant l’instant qui suit, toujours d’un instant au suivant. Cela détermine aussi l’action simultanée à l’analyse. L’auteur souligne que quel que soit le temps grammatical, le présent reste le socle de tous les temps.

Être, et rester en présence, réclame la conscience d’y être. Présence-à et absence-à rejoignent la question de la vulnérabilité car être en présence-à expose du fait même, par la vérité de l’intention, comme un rideau que l’on aurait tiré de devant la fenêtre. C’est parfois de la perte même de la consistance que la possibilité de venir en présence peut émerger par un processus de conscience-de, ouvrant ainsi à un éveil, réveil à soi-monde qui ne fait pas l’économie de la douleur. Christine Feldman nous installe dans les processus de l’apparaître/disparaître et prendre consistance/dé-consistance au fil d’un parcours qui a commencé par elle-même pour se poursuivre avec ses patients.

Faire l’expérience de la frontière-contact dans toutes ses dimensions est une manière de définir la présence, quand l’absence serait la mise en œuvre de l’oubli qui fait rupture. L’expérience relationnelle de la présence donne au patient un fond sur lequel ancrer le travail qui vise à sensibiliser et mobiliser le corps. Marie Paré, à l’aide de deux expériences cliniques, nous fait vivre et sentir de manière sensible le travail avec les processus corporels permettant de sensibiliser à l’expérience. L’expérience relationnelle de la présence permise par la constance et la modulation de la présence du thérapeute, donne alors au patient un fond sur lequel ancrer le travail qui vise à re-sensibiliser et re-mobiliser le corps.

Laurence Gateau-Brochard nous convie dans l’univers psychotique abordé phénoménologiquement, où présence et absence constituent des formes d’apparaître, prenant appui sur la « phénoménalité du donner » de Jean-Luc Marion, où « ce qui se montre, d’abord se donne ». La présence comme l’absence serait alors une configuration de l’espace/temps dans laquelle la tentative du lien embrasserait le chaos comme forme expressive suggérant une dé-contenance qui ne serait pas une déconvenue. Dès lors, il y aurait à accueillir avec effroi et étonnement l’imprévisible et le discordant comme saisissement d’une esthétique faite de déferlements qui se donnent à lire dans les séquences cliniques.

Gianni Francesetti, traduit par Séverine Pluvinage, nous entraine dans l’examen des Troubles Obsessionnels Compulsifs a partir de la théorie de la Gestalt-therapie, de la psychologie gestaltiste et de la phenomenologie psychiatrique. Cela donne un texte riche et passionnant dans lequel l’auteur tisse son propos d’une esthetique pleine de sensibilite, de nombreuses ouvertures, de profondeur, questionnant les mots, rassemblant les idees, organisant la pensee sans le moins du monde la confisquer dans un sens ou dans l’autre. Gianni Francesetti maitrise son sujet, mais nous pourrions dire dans une maitrise qui conserve la possibilite du doute, lucide sur ce qui lui echappe et sur la posture de chercheur humaniste qu’il tient.

Dans Prae-ens, Patrick Colin, avec la précision d’un artisan accordeur, décortique la présence à, partant de la sémantique des mots. En ce sens, il fait écho aux propos étymologistes de Joseph Caccamo tout en prolongeant la réflexion dans une manière qui n’est pas sans rappeler la dimension philosophique, dimension partagée ailleurs d’un point de vue plus clinique par Jean-Marc Chavarot, et qui ouvre sur les questionnements existentiels.

Une possibilité de développer le concept de conscience du présent en Gestalt-thérapie, serait de l’appréhender comme conscience relationnelle, c’est-à-dire émergence d’un sentiment de soi dans un champ d’expérience partagée. Cette capacité à ressentir l’autre à partir de sa propre sensorialité, donne au thérapeute une compétence d’être avec l’autre. L’utilisation du ressenti pour comprendre la situation du patient est ce que Margharita Spagnuolo-Lobb, traduite par Joseph Caccamo, nomme la connaissance relationnelle esthétique, intelligence sensorielle du champ phénoménologique partagé permettant au patient, porté par son intentionnalité, de pouvoir « rejouer l’histoire » dans l’expérience de la séance.

Valérie Hanss nous invite, à partir du cadre d’un accompagnement à la petite enfance, dans la dynamique évolutive du lien : comment celui-ci peut se reconfigurer dans une interaction sociale, ouverture à l’autre, à partir d’une relation perturbée provoquant frustration et isolement. Avec un vocabulaire empruntant à la psychanalyse, l’expérience relatée montre la nécessité de la continuité de la présence à l’enfant, en l’occurrence comme accompagnement attentionné de l’auteure vis à vis de Désiré à travers les processus transitionnels, de séparation, de jeu et d’intériorisation.

Anne-Sophie Roquefère, jouant avec les mots et les figures de style, tente d’amener le lecteur à approcher sans cesse l’inapprochable dans une forme de langage baroque, testant les capacités d’équilibriste dans la foisonnance d’expressions qui font tournoyer absence et consistance, et peut-être un peu la tête du lecteur prise dans une désorientation inattendue.

Un texte qui constitue à lui seul une figure de style gageant d’apprivoiser un patient qui tend à disparaître, l’accrochant par le fil ténu de l’entre-deux, là où règne l’insaisissable présence.

Nous vous proposons quelques textes et entretiens sur le thème de ce Cahier avec des thérapeutes dont les approches sont parfois différentes de celle à laquelle nous nous référons habituellement. Ainsi, Jean-Marc Chavarot (psychiatrie phénoménologique), Alain Drimmer (clinique adlérienne), Véronique Duchâteau (gestalt et hypnose éricksonienne), Noémie Gachet-Bensimhon (psychanalyse freudienne et lacanienne), Pierre Soulier (thérapies brèves) livrent tantôt par écrit tantôt au micro de l’un ou l’autre membre du comité de rédaction, leurs réflexions sur les notions de présence/consistance et d’absence en situation de thérapie. De ces différents témoignages, le Comité de rédaction propose une lecture synthétique.

Dans un texte traduit par Sylvie Daudin, Sheila Maria da Rocha Antony aborde les enfants et parents en psychotherapie dans l’intention d’eveiller les parents aux drames non resolus de leur propre enfance, dont les symptômes font echo chez l’enfant. L’auteur explore les mecanismes introjectifs et projectifs a l’œuvre qui aboutissent a des desordres et des desequilibres au sein de la famille, creant des alterations du contact et construisant chez l’enfant des mythes negatifs. Le resultat en est une perception distordue, diminuee, fragmentee et confuse de la realite et de soi. Il revient alors au gestalt-therapeute d’identifier et permettre au patient de clarifier les introjections toxiques, de restaurer un dialogue sain entre l’enfant blessé d’alors et l’adulte d’aujourd’hui.

Une autre Aurélia, du sinologue Jean-François Billeter, nous fait entrer dans la traversée de la perte où l’absence exacerbe la présence sous forme de remémoration, de rêves et d’imagination. La présentification mémorielle et imaginaire de la disparue devient la condition pour que l’absence puisse être soutenue, non pas dans une forme délirante mais dans une forme consciente qui permet à l’amour de rester vivant et présent. Jean-Marie Terpereau vous en propose une note de lecture.

Les arts constituent un secours pour qui cherche son chemin dans l’obscurité. La peinture, la musique, la sculpture mais aussi bien sûr l’écriture, la fiction, la poésie ou la philosophie, comme encore le cinéma ou le théâtre. Pierre-André Beley propose de visiter quelques œuvres littéraires, plastique et cinématographique récentes susceptibles de ressources à proposer aux patients pour traverser la perte d’un être cher. L’objet de ces fictions est de proposer une autre parole pouvant faire résonnance et ouverture dans une affliction qui pourrait se refermer sur elle-même.

Sylvie Daudin qui nous donne régulièrement des nouvelles du British Gestalt Journal, a traduit pour nous le sommaire du numéro de mai 2018, ainsi qu’une partie de l’éditorial de Christine Stevens qui s’ouvre sous les auspices d’une question : « Quelle est l’essence de la gestalt-thérapie ? ».

Excellente lecture à tous. « 

 

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