Trouble de l’attention (TDAH) : la dangereuse explosion du traitement médicamenteux de l’enfant

Un article étayé sur un sujet de société passé plus ou moins sous silence. A lire.

L’auteur, Sébastien Ponnou, est Maître de Conférences en Sciences de l’Education à l’Université de Rouen Normandie, et psychanalyste.

Article publié le 1 mars 2022, original ici.

Le Trouble déficitaire de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) est considéré comme le trouble mental le plus fréquent chez l’enfant et l’adolescent.

Or, dans la mesure où il n’existe aucun marqueur ni test biologique susceptible de contribuer au diagnostic, le TDAH est exclusivement défini sur la base de symptômes comportementaux : un déficit d’attention associé ou non à de l’impulsivité excessive et de l’hyperactivité. Pour cette raison, sa prévalence (fréquence de survenue d’un phénomène de santé dans une population pour une période donnée) varie considérablement d’un pays à l’autre : en 2012, il était d’environ 10 % aux États-Unis et inférieur à 1 % en Grande-Bretagne.

En France, l’industrie pharmaceutique a financé une étude publiée en 2011 concluant à une forte prévalence du TDAH (entre 3,5 et 5,6 % en 2008) alors même que la méthodologie et les données fournies pour étayer cette conclusion étaient très contestables.

Les recommandations concernant le traitement du TDAH diffèrent aussi selon les pays et les régions. En France, et dans la majorité des pays européens, une approche éducative, sociale et psychothérapeutique est officiellement préférée. La médication y est, en principe, réservée aux cas les plus sévères.

Le méthylphénidate, seul traitement autorisé…

Le méthylphénidate (MPH) est le seul traitement médicamenteux autorisé en France pour le Trouble déficitaire de l’attention. De manière générale, il est reconnu utile s’il favorise l’accès au travail de parole, de soin et d’éducation. Réciproquement, il n’existe pas d’autre indication thérapeutique pour cette molécule.

Le MPH est commercialisé sous forme simple (Ritaline®) ou sous forme retard (Ritaline-LP®, Concerta®, Quasym®, Medikinet®). Il est indiqué chez l’enfant à partir de six ans « lorsque les mesures correctives psychologiques, éducatives, sociales et familiales seules s’avèrent insuffisantes » (ANSM, 2017).

De nombreuses études contre placebo ont prouvé son action pour diminuer les symptômes du TDAH… Mais elles sont de court terme. Les bénéfices d’un traitement au long cours restent toujours à démontrer.

Plusieurs enquêtes américaines ayant suivi de larges cohortes d’enfants pendant des années montrent par ailleurs que le traitement par psychostimulants (dont la Ritaline®) ne présente aucun bénéfice à long terme sur les risques d’échec scolaire, de délinquance et de toxicomanie associés au TDAH.

… mais pas une panacée

Autre point : si les effets secondaires de court terme semblent mineurs, ceux de long terme sont largement inconnus.

L’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) mentionne ainsi une liste relativement importante d’effets indésirables comprenant notamment nervosité, troubles du sommeil, céphalées, amaigrissement, risques d’aggravation de pathologies psychiatriques et de passages à l’acte violents ou suicidaires, risques de maladies cardiovasculaires et cérébrovasculaires (pp. 18-22).

Pour ces raisons, et dans la mesure où le MPH est un psychostimulant classé stupéfiant (Vidal), sa prescription a toujours été soumise à un encadrement et à des conditions de délivrance stricts : prescription initiale et renouvellements annuels réalisés en milieu hospitalier par des médecins spécialistes (jusqu’au 13 septembre 2021), renouvellements mensuels sur ordonnance sécurisée, identification du pharmacien exécutant l’ordonnance.

Notre récente étude, réalisée dans les bases de données de la Sécurité sociale, pointe pourtant une augmentation inexorable de son emploi chez l’enfant et l’adolescent, ainsi qu’une rupture systématique des obligations réglementaires de prescription.

Hausse continue de la prescription de méthylphénidate chez l’enfant

En effet, ce travail réalisé auprès de l’ensemble des enfants et des adolescents français (0-17 ans) ayant bénéficié d’au moins une prescription de MPH entre 2010 et 2019, montre que la consommation a plus que doublé ces dix dernières années : +56 % pour l’incidence (ici, nombre de nouvelles prescriptions par an entre 2010 et 2019), et +116 % pour la prévalence. Cette hausse s’inscrit dans un continuum puisque de précédents travaux faisaient déjà état d’une augmentation de +65 % entre 2003 et 2005, puis +135 % entre 2005 et 2011.

Un rapport de l’ANSM montre également qu’entre 2008 et 2014, la prévalence de la prescription pour les enfants de 6 à 11 ans a augmenté de +63 % et presque doublé chez les 12-17 ans.

Cette augmentation se double d’un allongement considérable des durées de traitement : la durée médiane de la consommation chez les enfants de 6 ans en 2011 était de 5,5 ans et jusqu’à plus de 8 ans pour 25 % d’entre eux. Plus préoccupant encore : les enfants les plus jeunes sont ceux pour lesquels les durées de traitement sont les plus longues.

Ces durées sont sans comparaison avec celles mises en exergue dans le courant des années 2000 : la durée médiane de prescription de MPH chez l’enfant en 2005 en France était alors de 10,2 mois.

Des conditions de prescription bafouées

En France, l’Autorisation de mise sur le marché (AMM) est accordée par l’ANSM après une procédure d’évaluation du bénéfice/risque du médicament. Cette autorisation peut être assortie de conditions et de recommandations de prescription, comme c’est le cas pour le méthylphénidate. Or l’analyse des bases de données de santé montre une multiplication du nombre de prescriptions hors des cadres réglementaires :

  • Avant l’âge de 6 ans, contrairement aux indications de la mise sur le marché,
  • Avec des durées de traitement particulièrement longues et en constante augmentation. Les recommandations de prescription mentionnent clairement des usages de court terme et des réévaluations constantes des bénéfices du médicament,
  • Des premières prescriptions (25 %) et des renouvellements annuels (50 %) qui ne sont pas effectués par un spécialiste hospitalier, contrairement aux obligations réglementaires en vigueur jusqu’au 13 septembre 2021,
  • Avec un suivi médical et psychoéducatif des enfants qui ne semble pas toujours réalisé de manière satisfaisante : 84 % des enfants ne bénéficient d’aucune consultation médicale par le service hospitalier prescripteur dans les 13 mois suivant l’initiation. Entre 2010 et 2019, le nombre de consultations en centres médico-psychopédagogiques (CMPP) a été divisé par quatre tandis que la prévalence de la consommation de MPH a plus que doublé. Ces résultats suggèrent un risque de substitution des pratiques psychothérapeutiques et socio-éducatives par des prescriptions médicamenteuses.
  • Une prescription qui n’est pas nécessairement associée au diagnostic de TDAH, pourtant sa seule indication autorisée. A fortiori, lorsqu’un diagnostic psychiatrique est posé, il ne correspond pas toujours à l’indication thérapeutique définie par l’AMM. Or, le Résumé des caractéristiques du produit (RCP) précise que « les psychostimulants ne sont pas destinés […] aux patients atteints d’autres pathologies psychiatriques primaires ».
  • Un quart (22,8 %) des enfants et adolescents consommateurs de MPH reçoivent un ou plusieurs autres médicaments psychotropes dans l’année suivant la première prescription : neuroleptiques (64,5 %), anxiolytiques (35,5 %), antidépresseurs (16,2 %), antiépileptiques (11 %), hypnotiques (4,8 %) et antiparkinsoniens (3 %). Ces co-prescriptions sont souvent très éloignées de leur zone d’AMM et se situent hors des recommandations de la Haute autorité de santé (HAS). Or ces associations avec d’autres psychotropes – en particulier les antipsychotiques – présentent de sérieux risques pour la santé et devait être évitées.

Effet des facteurs scolaires et sociaux

L’étude montre également que le système scolaire contribue de manière significative à la prescription de psychostimulants : les enfants les plus jeunes de leur classe – nés en décembre plutôt qu’en janvier – présentent un risque accru de médication de +44 à +60 % (+54 % en moyenne au fil de la période 2010-2019).

Pourtant, il semble normal que les capacités d’attention des enfants les plus jeunes de leur classe soient potentiellement moins soutenues que celles de leurs camarades plus âgés, sans que cela n’engage de conclusion en termes de pathologie, de handicap ou de médication.

De plus, les enfants issus des classes sociales les plus défavorisées ou présentant des conditions sociales défavorables ont un risque accru de médication.

En 2019, 21,7 % des enfants recevant du MPH vivaient dans des familles bénéficiant de la Couverture maladie universelle (CMU) ou d’un dispositif apparenté. Ceci alors que, selon l’Insee, ces aides n’étaient attribuées qu’à 7,8 % de la population française. La prescription est donc significativement plus fréquente chez les enfants des familles bénéficiaires de la CMU, et cette tendance a augmenté entre 2010 et 2019.

Si l’on considère également les enfants consommateurs de MPH disposant d’un diagnostic de défavorisation sociale (touchés par exemple par des difficultés liées à l’éducation, à l’alphabétisation, à l’emploi et au chômage, à l’environnement physique, au logement, aux conditions économiques ou à l’environnement social, etc.), le pourcentage d’enfants avec des difficultés sociales atteint 25,7 %.

Ces éléments pointent un risque de médication de l’enfant selon son âge ou ses origines sociales. Ces discriminations s’ajoutent à des ruptures des réglementations de prescription qui forgent le pacte démocratique entre les citoyens et leur système de santé.

Face à cette situation, ni l’AMM, ni les recommandations ou les lettres de rappel de l’ANSM, ni les alertes des chercheurs ou des professionnels de santé ayant dénoncé ces abus depuis de longues années ne semblent pas avoir été entendues.

Quelles pratiques et quelles politiques de santé ?

Ces enjeux sont d’autant plus vifs que le 13 septembre 2021, la HAS a décidé la fin de la Prescription initiale hospitalière (PIH) pour le MPH – une mesure qui avait pour fonction de garantir l’accompagnement des enfants et de leurs parents.

Cette décision augure une poursuite du phénomène, ainsi qu’une accentuation du non-respect des conditions de prescription. Or, les travaux scientifiques sont particulièrement réservés quant à la prescription de médicaments psychotropes chez l’enfant et l’adolescent, et insistent sur l’importance de la surveillance et sur le rôle des agences de santé et de sécurité du médicament.

Ces réserves s’expliquent par la rareté d’études robustes sur l’efficacité des traitements, des effets indésirables importants et une balance bénéfice/risque qui conduit à un nombre limité d’autorisations de mise sur le marché pour les psychotropes en population pédiatrique.

En revanche, les pratiques psychothérapeutiques, éducatives et sociales orientées par la parole font leurs preuves dans la clinique et sont recommandées en première intention en France dans le soin des enfants et des adolescents.

Quels bénéfices attendre d’une médicalisation croissante des comportements de l’enfant, et d’une dérégulation progressive de la prescription de psychostimulants voire de psychotropes : enfants, adolescents et famille peuvent-ils y trouver un meilleur soutien ? L’accueil des patients et les pratiques de soin peuvent-ils en être améliorés ? Le lien entre la population, les praticiens et les services de santé peut-il en sortir renforcé ?

Le modèle américain, qui fait référence en termes de médicalisation de la souffrance psychique, montre que ce serait plutôt le contraire.

Ces questions interrogent à la fois les capacités de régulation de la communauté médicale, des agences de santé et des pouvoirs publics. Mais elles touchent aussi à des choix de société : quelles pratiques et quel modèle de soin souhaitons-nous pour nos enfants et les prochaines générations ? Ces enjeux sensibles et complexes méritent a minima un débat scientifique, politique et citoyen éclairé et contradictoire.

« Un employeur n’est que le locataire des talents de ses employés » par Xavier Camby

J’aime les « billets » de Xavier Camby, et vous en partage parfois certains. Celui qui suit propose des clefs de lecture sur un changement du rapport au travail ou plutôt du rapport entre entreprises et salariés. A lire.

Article par Xavier Camby, 25 mars 2022, original ici.

Une pandémie de démissions, libres décisions de pourtant très remarquables, jeunes et habiles professionnels, commence à s’imposer en Suisse comme Europe, à peine 2 ans après celle, très massive constatée aux USA entre 2019 et 2020 (concernant 40% des salariés de cette nation). L’exponentiel et irrésistible accroissement de la souffrance psychique au travail – identique à celle dont pâtissent tous nos voisins – engendrant coûts cachés, absentéismes et contreperformances, n’en serait-elle pas la cause première ?

High Resolution Mission Concept

Tous mes amis recruteurs – d’anciens collègues – en attestent : les candidats ont désormais définitivement décidé de choisir leur employeur. Et leurs critères sont simples, humains et définitifs.

Nul de nos talentueux jeunes gens n’accepte plus le caporalisme injonctif, les consignes paradoxales et toujours urgentissimes, les horaires contraignants plutôt que la création d’une authentique – et libre d’horaires – valeur ajoutée. Encore moins les objectifs individuels sclérosant l’intelligence collective et contributive, les entretiens intrusifs et culpabilisants (dits de « recadrage »), les évaluations aussi obligatoires que tronqués ou injustes. Sans oublier l’enflure envahissante d’égos (parfois aussi schizoïdes que maladroits), les jugements à l’emporte-pièce (ça fait très mal) nés des assessments ou des vilains tests dits « de personnalités » (toujours perversement réducteurs), les dérobades managériales de celles et ceux qui n’ont plus jamais de temps pour écouter leurs collègues et/ou collaborateurs, réfugiés de séances en confcalls, les urgences imposées et les agressions émotionnelles autant que les comportements non-éthiques…

Née de l’application mimétique, répétitive et quasi-aveugle de croyances aussi obsolètes qu’importées d’écosystèmes sénescents (armées ou organisations internationales étrangères, anglo-américaines, par exemple), cette saine réaction des meilleurs d’entre nous va changer notre monde et c’est bien involontairement qu’elle décime actuellement équipes et organisations dysfonctionnelles. Au bénéfice notamment des entreprises responsables, les start-ups et celles de l’entreprenariat individuel. Nombre de dirigeants et de managers n’y comprennent rien et beaucoup de RH semblent ne pas savoir ni pouvoir prévoir, anticiper ou réfréner cette hémorragie des plus précieux talents !

L’indispensable talent authentique se remarque pourtant à son originalité de pensée, par l’invention permanente de nouvelles façons et formes, à l’élégante volonté d’économiser l’énergie en s’adaptant sans cesse, par un anticonformisme qu’on appelle l’intelligence, cette capacité à n’être jamais ni un « yesman » ni une « yeswoman » et à son savoir vendre et défendre une vision sans cesse renouvelée, au sein d’un monde changeant.

Un véritable entrepreneur de génie, bien sûr autodidactique, c’est-à-dire non-corrompu par une « éducation » trop sophistiquée autant que contraignante, a créé un groupe de plus de 10’000 collaborateurs en moins de 40 ans (dont la profitabilité fait pâlir de jalousie les groupes côtés). Il déclare dans son émouvante biographie qu’ « un employeur n’est que le locataire du talent de ses équipes » (Philippe Ginestet).

Non pas comme d’avaricieux propriétaire de nos talents, pouvant en disposer à notre guise, sommes-nous bien de provisoires et respectueux locataires des talents de celles et ceux qui se confient à nous ? Aussi respectueux de leurs personnes que nous le sommes de nos familles et de nos amis ? Prenons-nous ce soin diligent – qui nous profite – de leurs expressions et de leurs développements utiles, ainsi qu’on gère judicieusement notre ménage ?

Nos jeunes gens, nos démissionnaires de tous âges sont en train de nous le signifier, très explicitement.

Au-delà de notre système d’éducation obsolète (née en 1874 et qui fabrique désormais du décrochage massif et ne prépare pas à la vraie vie) et de nos exceptionnelles réussites techniques, prononcer l’adieu à la financiarisation nous permettra de réinventer et de refonder un monde meilleur, celui de notre futur.

Si le sujet vous intéresse, je vous invite à lire également l’interview de X.Camby dans Atlantico :

https://atlantico.fr/article/decryptage/la-deplaisante-montee-du-ghosting-sur-le-marche-du-travail-candidats-employur-entretien-embauche-xavier-camby

Les Ateliers du Corps Joyeux : Présence et Spontanéité

C’est avec plaisir que je vous partage l’information sur « Les Ateliers du Corps Joyeux » animés par Yvain Lucas. Ces ateliers ont lieu à Plouézoch (29). Contact en fin d’article.

Présence et Spontanéité. L’intelligence du corps en mouvement.

Les ateliers du Corps Joyeux sont des ateliers de Physiodynamie (du grec phusis, « nature », et dunamis, « force » ; une pratique centrée sur « la force des choses », sur « la dynamique du vivant » ). Une approche qui se définit comme l’art de s’en remettre à l’intelligence dynamique du corps, et qui s’appuie sur la tendance des organismes vivants à retourner spontanément vers leur harmonie naturelle dès qu’on leur en laisse la possibilité. En pratique, la physiodynamie recommande de permettre au corps de s’autoréguler librement dès que nous en ressentons le besoin. C’est tout. L’idée maîtresse c’est que le corps est une merveille de spontanéité tout à fait apte à se « dé-brouiller » toute seule ; et qu’en matière de santé et de bien-être, aucune technique inventée par l’homme, aussi belle, pertinente et efficace soit-elle, n’égalera jamais l’intelligence du corps qui n’est autre que celle de la spontanéité du vivant dans son ensemble.

Les ateliers du Corps Joyeux sont des ateliers de « facilitation au lâcher-prise ». Le lâcher-prise est ici entendu non pas comme un effort pour « se lâcher » (comme dans l’expression corporelle ou la danse improvisée par exemple), mais comme un relâchement dans l’emprise que l’on exerce sur notre propre corps, comme une réduction du contrôle sur nous-même ; et même, si possible, comme une suspension momentanée de la volonté : une cessation de l’usage de soi et du corps. Le lâcher-prise conduit à une acceptation tranquille de ce qui se passe dans l’instant et a besoin de s’exprimer.  Après un temps d’accompagnement préalable de « détente en mouvement » destiné à nous prédisposer à cette acceptation, l’atelier comporte un temps de lâcher-prise. Autrement dit, un temps de Méditation Physiologique ou de « ne rien faire ». Ne pas intervenir. Laisser-faire l’intelligence dynamique du corps. Ne plus se mêler ni de ce qui se passe en soi ni autour de soi. Un moment de non-ingérence durant lequel on s’abandonne en confiance dans le cours des choses et sa spontanéité. Laisser carte blanche à l’expression naturelle du corps (autrement appelée «le Mouvement de la Source », « le mouvement régénérateur », ou « katsugen undo » en japonais).  

Les ateliers du Corps Joyeux sont une invitation à vous rendre compte (ou non) par vous-même que votre corps réclame à cor et à cri des temps de non-ingérence de votre part. Des temps durant lesquels il se fera une joie de se réguler lui-même. Sans que vous n’ayez rien à faire de spécial. Juste que vous acceptiez de temps à autres d’être relégué au rang de simple témoin de votre propre spontanéité. Pour vôtre bien-être, qui rime avec celui de tous.  

Contact et informations : Yvain Lucas, email : ateliersducorpsjoyeux@yahoo.com.

Absence

De retour à partir du lundi 25 avril.

« Parler de la guerre avec les enfants » par yapaka.be

Le site yapaka.be est une mine d’informations et ressources pour accompagner les adultes qui accompagnent les enfants et adolescents. Le texte reproduit ci-dessous est paru début mars.

Original ici.

Parler de la guerre avec les enfants

Lorsque des événements tragiques surviennent, les parents, éducateurs, enseignants… se demandent comment en parler aux enfants. Que dire ? Comment ? À partir de quel âge ? Chaque adulte s’interroge sur la manière de rassurer l’enfant en étant attentif à ses questions sans les anticiper.

Dans ce contexte, construire une collectivité éducative autour des enfants est particulièrement porteur pour eux. Chaque adulte amène à l’enfant des éléments de compréhension différents, évoque les questions dans la singularité ou dans le collectif… L’enfant profite alors de ces allers-retours entre les différentes sphères de sa vie (l’école, la ou les maisons…) pour construire à son rythme sa pensée, sa représentation du monde dans lequel il est inscrit.

En créant notamment des espaces, des moments pour parler, l’adulte développe une attention soutenue, ajustée et essentielle au développement de l’enfant. En effet, les enfants qui le souhaitent peuvent alors dire comment ils se sentent, ce qu’ils comprennent, ce qui les questionne sans pour autant être obligés de prendre la parole. Ces espaces collectifs sont pensés par l’adulte pour être protecteurs et non invasifs, le droit de ne rien dire y a sa place. Les enfants, même jeunes, peuvent déposer leurs questions singulières, interroger le sens de « faire la guerre », partager leurs inquiétudes… Avec un groupe d’enfants, il est utile d’avoir en tête que si tel enfant vit dans un contexte familial branché 24h/24 sur l’actualité, tel autre enfant en sera totalement déconnecté par choix parental notamment. Pour certains, le conflit paraitra loin, alors que d’autres y seront très sensibles voire y seront concrètement confrontés par la présence de réfugiés dans leur quartier, leur école, leur famille.

Accueillir les émotions de l’enfant
L’enfant, témoin des conversations des adultes, sent leurs inquiétudes, voit des images, des vidéos à la télévision, sur les réseaux sociaux, entend les nouvelles à la radio… Se montrer attentifs à ses questions, sans les anticiper, en l’interrogeant sur ce qu’il en a compris, en pense ou en ressent, permet à l’enfant de rester acteur de sa pensée et du monde dans lequel il vit.

Dans ces contextes de guerre, l’accompagnement aux écrans est particulièrement important, comme le JT par exemple : interroger sur les images vues et les programmes regardés, sur le ressenti. Prendre le parti de couper l’information en continu, de limiter les temps d’écrans permet également à l’enfant de métaboliser ce qu’il a reçu comme information (par le jeu notamment) et aussi de souffler, rêver et créer.

Les enfants sont de vraies éponges vis-à-vis des émotions des adultes qui leur sont proches et prennent soin d’eux. Ils peuvent être touchés par ce qui se passe dans le monde parfois en ricochet aux émotions, réactions vives ou dépressives des adultes. Dès lors, pour les enfants très jeunes, il pourra être nécessaire de mettre des mots simples pour expliquer que « papa et maman sont inquiets en ce moment, mais ça n’est en aucun cas de ta faute ». Pour les enfants plus grands, cacher nos émotions ne les aide pas à apprivoiser les leurs, à les décoder. Il s’agit plutôt de les « passer au tamis », les filtrer, d’ajuster les mots en fonction de l’âge, la maturité de l’enfant, tout en le rassurant.

Parler, penser ensemble
Dans les lieux collectifs, comme les écoles, ouvrir régulièrement des espaces pour parler (indépendamment de ce qui se passe dans l’actualité) permet aux enfants d’évoquer les petits et grands soucis de leurs vies. Les inviter à s’exprimer sur tout sujet qui les préoccupe, sans présager de ce qui constitue un motif d’inquiétude pour eux, est essentiel. Cela leur montre que des adultes sont disponibles, à leur écoute, et qu’ils n’ont pas peur de prendre à bras le corps leurs questions. Tous les sujets peuvent être évoqués, personne ne doit rester avec des choses lourdes sur le cœur, les adultes sont là, présents, pour aider les enfants à grandir.

Contre le chaos, il n’y a pas d’autres armes que celles de la pensée, de la dignité, de l’attention à autrui, de la construction démocratique permanente, le travail de la culture… L’homme gagne son humanité en évitant d’être emporté par ses émotions grâce à sa capacité de penser par (à) lui-même, à l’autre et au monde qui l’entoure.

L’école ainsi que les associations qui accueillent les jeunes sont des lieux où l’on cherche à comprendre, où l’on apprend à penser ; y compris dans les limites de l’impensable. Telle est la responsabilité de l’éducateur. Les événements dramatiques sont chaque fois des occasions de penser ensemble à de nombreux thèmes au fil des questions et sans les devancer : Pourquoi la guerre existe ? Quelle est la frontière entre le bien et le mal ? Il pourrait y avoir la guerre ici ? Qui sont les « gentils », qui sont les « méchants » ? Pourquoi y a-t-il de la violence ? Quelles réponses donner ? Impossible de les tracer au cordeau, on peut juste penser ensemble en sachant qu’il n’y a pas de « maître de l’univers », seulement des humains qui tentent de faire de leur mieux dans un monde où, hélas, il y a des catastrophes, des accidents, des pandémies, des guerres. Depuis l’aube des temps, les hommes ont à la fois cherché à s’en prémunir mais également ont été amenés à vivre avec ce réel, le ciel qui peut tomber sur la tête malgré la potion magique. Reconnaître cette part de non-maîtrisable et faire entendre à l’enfant qu’il y a moyen de vivre avec, c’est également l’aider à grandir.

Contextualiser à hauteur d’oreilles d’enfant
Lorsqu’on sent les enfants préoccupés par une guerre, un événement tragique, dans un premier mouvement, les laisser s’exprimer sur ce qu’ils en comprennent, ce qui les inquiète, ce qu’ils pensent de la situation est un point de départ pour débattre des grands thèmes de la vie : la vie, la mort, la violence… Un dessin de presse, une chanson offrent également des surfaces de symbolisation qui permettent d’amorcer des discussions, des échanges sur une thématique particulière.

Dans un second temps, si les enfants manifestent de l’inquiétude ou semblent perdus, l’adulte doit pouvoir amener des éléments concrets sur lesquels s’appuyer par exemple, en montrant une carte, une mappemonde. Ces informations géographiques très précises permettront de pouvoir circonscrire un conflit à une zone du monde. Des éléments d’histoire peuvent également permettre de placer les événements sur une ligne du temps : le passé, le présent et l’avenir. En retraçant le fil géopolitique et historique, en parlant des origines du conflit, des différences entre les pays (appartenance aux mêmes instances internationales ou non par ex), en parlant des faits, des populations qui se lèvent ou non contre leur gouvernement… on permet aux enfants de sortir de l’émotion brute, de construire leur esprit critique, de nuancer leur jugement qui peut, pendant un temps de l’enfance, être très dichotomique (les gentils et les méchants). Parler ensemble, de manière factuelle, de points concrets, permet d’apaiser l’imaginaire et peut faire barrage aux angoisses qui se manifestent parfois face au chaos d’une situation.

Il n’est pas toujours porteur de rentrer dans des détails qui dépassent les questions des enfants. Rassurer et attirer leur attention sur la solidarité, l’accueil des réfugiés, les revendications et mobilisations pour la paix sont également des aspects essentiels à aborder avec eux lorsque l’on parle d’une guerre. Cela leur permet d’avoir prise sur une situation, eux aussi peuvent être solidaires si les adultes les y invitent en rassemblant du matériel, des vivres pour les personnes prises dans le conflit. Expérimenter la solidarité est essentiel. Ces moments sont également l’occasion de développer, soutenir l’empathie pour une autre communauté humaine.

Jouer, dessiner, créer… pour comprendre le monde
Les enfants n’ont pas toujours les mots pour exprimer ce qu’ils ressentent. Parfois même ils ne comprennent pas vraiment leurs émotions, ce qui les traverse… Leur offrir des moments, des espaces, du matériel pour jouer, dessiner, écrire des textes, des poèmes… est essentiel pour les aider à grandir. Grâce au jeu, au dessin, les enfants se « débarrassent » en quelque sorte de ce qui les encombre, ils déposent leurs émotions, donnent forme et couleurs à leurs ressentis. Si les enfants jouent à la guerre dans la cour de récré par exemple, c’est parce qu’ils saisissent là une occasion pour élaborer leurs questions, éprouver leurs sentiments. La tâche de l’adulte, alors consciemment en retrait, consistera à garder une attention vive afin de vérifier que les règles ne débordent pas : de veiller à ce que tous les enfants soient consentants, qu’ils restent dans le symbolique du jeu… Jouer aide à grandir, à comprendre le monde, à créer, à apprivoiser ses peurs, à se construire…

Le rôle des adultes, des professionnels
Rappeler que maintenir la vie dans sa quotidienneté, le travail, l’apprentissage scolaire par exemple est une manière d’assurer une stabilité au développement des enfants. Il s’agit également de leur offrir un espace où ils peuvent se concentrer en étant protégés des préoccupations des adultes, des tensions familiales, de l’agitation si pas du chaos.

Quand nous sommes nous-mêmes trop envahis par le chaos, l’émotion, il est important de pouvoir s’ouvrir à un autre adulte, un collègue, un groupe d’amis… Ce sas permet souvent de prendre un peu de recul et d’éviter d’envahir les enfants avec nos propres peurs et angoisses.

Quand un sentiment d’impuissance nous gagne, il  peut également contaminer les enfants. Réaliser des actions très concrètes même à petite échelle permet de se sentir acteur dans la vie et dans la communauté humaine en nous reliant les uns aux autres. On peut se mobiliser par exemple en envoyant des dessins, des colis aux enfants qui arrivent dans nos pays, réaliser des chaines humaines qui symbolisent la paix …

Chacune de ces situations de guerre est l’occasion d’évoquer les traits de la vie : les mouvements de paix, les liens que l’on peut tisser les uns avec les autres. Et c’est là aussi l’occasion d’aborder des situations proches de la vie quotidienne de l’enfant : la violence au sein de la cour de récréation, les conséquences sur les amis,…

« Comment faire face à l’anxiété générée par la guerre en Ukraine » par PsyCom

Je relaie ci-dessous un article paru début mars sur le site « Santé Mentale Info PsyCom », et qui donne quelques indications utiles.

Original ici.

Accepter l’inquiétude, limiter son exposition à l’actualité et trouver le moyen d’agir à son échelle par rapport aux événements : autant de moyens qui peuvent nous prémunir contre l’angoisse.

La guerre en Ukraine, depuis l’entrée des troupes russes dans ce pays le 23 février, s’est imposée dans l’actualité. En France comme ailleurs dans le monde, beaucoup de personnes témoignent sur les réseaux sociaux ou auprès des journalistes de l’anxiété que ce conflit génèrent chez elles.

Peter_Lazar/AFP
  • Lire les témoignages réunis par Slate à propos des “montées d’angoisse” 
  • Lire les propos de patients rapportés par la psychanalyste Catherine Grangeard dans sa chronique sur le Huffington Post

Dans les jours qui ont suivi l’offensive russe, la plupart des médias ont interrogé des psychologues ou des psychiatres, sollicitant des conseils pour mieux faire face à l’anxiété. Une réactivité qui montre à quel point la santé mentale est  devenue, à la suite de la pandémie de Covid-19, une préoccupation à part entière.   

Les professionnels de la santé mentale rappellent, comme pour la pandémie, que ressentir de l’anxiété est une réaction adaptée au contexte. Passé la sidération ou l’incrédulité face aux premiers bombardements de l’Ukraine, un nouvel état émotionnel s’installe chez la plupart d’entre nous. Cette anxiété nous place en alerte, nous préparant à agir face à des dangers potentiels. Elle devient problématique si elle perturbe durablement notre quotidien. 

Il est utile de parler de ses inquiétudes avec ses proches et plus généralement, de “s’attarder sur ses sentiments”, selon la suggestion de la psychothérapeute britannique Lucy Beresford. “Il faut du courage pour rester dans le moment présent avec ses sentiments, car on peut avoir peur d’être submergé, affirme-t-elle au Huffigton post. Mais se murmurer à l’oreille le mantra ‘ça aussi ça va passer’ est très efficace.”

  • Lire ses conseils et ceux d’une psychologue réunis par le Huffington Post

On peut limiter l’exposition aux informations sur la guerre en Ukraine pour préserver sa santé mentale. Il ne s’agit pas de se couper de l’actualité, car on a besoin de comprendre ce qui se joue pour diminuer le niveau d’incertitude. Cependant, la vigilance est de mise avec les images, dont l’effet est plus marquant que les textes, et avec les chaînes d’information en continu, dont le principe même incite à rester devant l’écran. 

  • Lire l’article du Progrès ou celui de l’agence de presse Destination santé sur La Depêche du Midi
  • Vérifier les nouvelles trouvées sur les réseaux sociaux et mieux repérer la propagande des différents camps en consultant la rubrique Factuel de l’Agence France Presse ou la rubrique Vérification du quotidien Le Monde

Si on a des enfants, on peut trouver des mots adaptés à leur âge pour leur expliquer ce qui se passe. Il est utile de choisir un moment où l’on est parvenu à prendre un peu de recul, sans tenter de cacher ses émotions pour autant.

  • Lire l’entretien avec la pédopsychiatre Marie-Rose Moro sur La Croix
  • Lire sur Slate le point de vue d’une médecin généraliste américaine, Deborah Gilboa, interrogée par le quotidien britannique The Independant

Enfin, se montrer concerné et solidaire avec les victimes du conflit, agir à son échelle et défendre les valeurs auxquelles on croit sont des moyens efficaces de lutter contre le sentiment d’impuissance, un des moteurs de l’anxiété.  

  • Lire l’article de la radio télévision publique belge RTBF
  • Rejoindre une initiative près de chez soi, à partir de la carte établie par les radios publiques locales France Bleu

Revue Esprit : « Vieillesse et vieillissement », 4 février 2022

A lire et méditer. Ci-dessous le mot de la rédaction de la Revue Esprit paru le 4 février 2022 sur le thème « Vieillesse et vieillissement », suivi d’un article de Benjamin Delmotte paru en décembre 2012 dans la Revue Esprit au sujet du film « Amour » de Michael Haneke.

« Le mot d’Esprit » : Vieillesse et vieillissement, paru le 4 février 2022, original ici.

Le mot d’Esprit. Le scandale suscité par la parution du livre de Victor Castanet, Les Fossoyeurs, et la mise en cause des pratiques du groupe Orpéa, poids-lourd mondial dans le secteur de la gestion lucrative des Ehpad, posent une nouvelle fois la question de la manière dont nous entendons, collectivement, prendre soin des personnes âgées dépendantes.

La canicule de 2003 et, plus encore, la première vague de la pandémie, avaient déjà mis en lumière de nombreuses défaillances de prise en charge dans ces structures d’hébergement. La Défenseure des droits avait ainsi alerté en mai 2021 sur le fait que les droits de nombreux résidents et résidentes avaient été « gravement entravés » pendant la crise sanitaire. Et le malaise touche aussi les soignants : en 2017, les personnels des Ehpad avaient fait grève pour dénoncer leurs conditions de travail, et les conséquences de ces dernières sur la relation de soin.

Ces constats répétés interviennent dans un contexte où la perspective de la perte d’autonomie est pour beaucoup inadmissible. La personne âgée est paradoxalement devenue un « autre », que l’on est d’autant moins enclin à reconnaître que l’on se sait appelé à lui ressembler un jour. De ce point de vue, il est urgent que les principes d’éthique du soin, qui constituent un champ de recherche dynamique depuis la fin des années 1980, trouvent enfin leur traduction dans la conduite des politiques publiques, notamment dans le champ de la dépendance.

Nous est ainsi posée la question de la compatibilité entre logique de profit et logique de soin, à l’endroit de ceux qu’Alfred Sauvy, dans un dossier de 1963, appelait les « faibles » : personnes âgées, handicapées, pauvres ou marginales. Dans toute société, il est nécessaire que certaines dimensions de l’existence restent « hors de prix ». Puisse ce nouvel épisode nous convaincre que la dignité des personnes âgées en fait partie.

La rédaction (4 février 2022, newsletter).

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Comment finir ? Amour, de Michael Haneke

par Benjamin Delmotte, paru en décembre 2012, original ici.

Que peut l’amour face à une l’intransitivité de la mort ? En racontant la confrontation d’un couple à la survenue de la dépendance, Michael Haneke interroge la possibilité d’apprivoiser ce qui représente la fin d’un monde, celui des habitudes et des désirs d’avant, notamment lorsque le corps devient ce poids mort que soulèvent et manipulent les aides-soignantes.

Anne et Georges forment un couple d’octogénaires que relie un commun amour de la musique. Une attaque conduit Anne à l’hôpital et l’opération se passe mal. Hémiplégique, Anne ne peut se résoudre à sa dépendance et tente même de se suicider. Son état empire bientôt, et la condamne à une impotence quasi totale ainsi qu’à de très grandes difficultés d’expression. Georges s’emploie à faire face, partagé entre sa responsabilité et le constat de la misère de l’existence à laquelle est réduite son épouse.

Les derniers plans d’Amour, de Michael Haneke, offrent un étrange suspens, qui abandonne le spectateur à l’indécision et l’énigme : qu’est devenu Georges, le personnage interprété par Jean-Louis Trintignant ? Pourquoi l’appartement – apparemment vide – dans le dernier plan du film, nous paraît-il si gros de la présence de la mort ?

Cette fin suspendue n’est certes pas un pis-aller tant le film, dans sa construction, rencontre ce qui est sans doute son sujet même : comment finir ? comment en finir ? comment une fin est-elle possible ? La mort physique d’Anne (interprétée par Emmanuelle Riva) ne résout pas l’énigme du film, car celui-ci se situe ailleurs que dans la résolution d’une intrigue. Du reste, cette fin est donnée dès la première séquence, avant de lancer le flash-back qui revient sur ses circonstances et au sein duquel la perspective de la mort est rapidement assurée : il n’y a rien à attendre, le processus est inexorable. Comme l’affirme Georges : cela ne peut aller que « de mal en pis ».

Or, c’est peut-être justement parce que la fin est ici d’emblée donnée qu’elle devient un enjeu d’une rare puissance : elle ne se confond plus avec un simple événement, clairement intégré dans la chaîne dramatique. Le fait de montrer d’emblée la réalité de la mort (en offrant la vision du cadavre d’Anne) permet de la dépasser pour l’envisager davantage à travers l’énigme insondable de sa possibilité : une mort certaine, inéluctable, mais intransitive et incompréhensible ; telle est l’épreuve endurée par le couple formé par Anne et Georges, l’énigme à laquelle se confronte leur amour.

La mort est intransitive

Georges a beau aimer Anne, vouloir réduire les souffrances et les désagréments de son existence, il ne peut se mettre à sa place. Il peut rassurer Anne lorsqu’elle se souille, tenter de dédramatiser la situation, il ne peut partager le sentiment évident d’humiliation qui la traverse. La douleur physique est tout aussi impossible à partager. Comment comprendre la souffrance d’Anne ? ses lamentations ? Une infirmière conseille à Georges de ne pas tenir compte des râles de son épouse, affirmant qu’il s’agit d’automatismes déconnectés de toute signification véritable. Mais comment en être certain ? et surtout, comment les ignorer ?

En outre, si la douleur isole Anne et abîme la complicité au sein du couple, la perspective de la mort achève d’introduire une étrange distance entre eux. Il est remarquable de voir à quel point la tentative de suicide avortée à laquelle se livre Anne la sépare de son mari, car Georges ne peut souhaiter la mort comme Anne la souhaite alors. Georges comprend ce qui s’est passé, sans doute peut-il même comprendre ce désir d’en finir, mais il ne peut l’assumer, et leur conversation gênée se heurte au non-dit de cette tentative de mettre fin à ses jours, à l’impossibilité de son partage. Autrement dit, la mort est nécessairement ma mort : une possibilité fondamentale qui renvoie le sujet à lui-même et l’esseule.

Que peut l’amour face à une telle intransitivité ? Le film évite assez heureusement l’emphase d’une réponse trop affirmative à cette question. Georges est un époux amoureux et débordé, qui fait ce qu’il peut face à l’impossible communication qui entoure la mort.

La mort est insituable

Intransitive, la mort est également insituable, dans le temps comme dans l’espace. D’un point de vue temporel, la mort est une certitude dont le film affirme le caractère inéluctable. Mais sa temporalité n’en demeure pas moins étrange : Amour montre à la fois une progression lente et inexorable de la maladie d’Anne et une succession d’étapes dont la violence est toujours surprenante. La mort, donc, à la fois s’annonce lentement et avance par à-coups choquants. Devant une telle temporalité, les personnages sont dépassés, soumis à une contingence qu’ils ne peuvent maîtriser.

Par ailleurs, face à la maladie et la mort, le couple ne vit pas la même temporalité : on ressent très tôt et souvent chez Anne la volonté d’en finir avec cette vie, quand Georges tente de la convaincre de s’en accommoder, et d’aménager la possibilité d’une autre existence. En d’autres termes, il semble qu’Anne en a fini avec la vie avant même de mourir : elle ne peut se résoudre à une existence qui, pour elle, n’est plus qu’une existence diminuée.

La mort est tout aussi difficile à situer dans l’espace : le film fait ressentir un mouvement continu et progressif de rétrécissement, tout en suggérant une autre spatialité, plus inquiétante, étrangement atmosphérique. La progression de la maladie correspond d’abord à une limitation progressive de la mobilité ; Anne va voir son espace réduit à celui de l’appartement, et finalement à celui de son lit. Le film tend ainsi vers un huis clos de plus en plus resserré et étouffant, Anne finissant prisonnière des limites de son corps, ne pouvant pas même se libérer par la parole.

À ce mouvement de resserrement se superpose un étrange mouvement d’expansion. En même temps que la maladie et la mort avancent dans le temps, elles semblent en effet gagner du terrain : la photographie est de plus en plus terne, le matériel et les accessoires médicaux imposent progressivement leur présence dans l’appartement. À terme, la mort semble contaminer tout l’espace, quand bien même elle ne se donne réellement que dans le cadavre allongé sur le lit. Georges a beau vouloir la contenir dans l’espace de la chambre, l’odeur de la mort se répand, au point d’être insupportable aux policiers venus enfoncer la porte. C’est là ce que le dernier plan du film suggère autrement : Éva (interprétée par Isabelle Huppert) découvre l’appartement, apparemment vide, avant de s’asseoir. Rien en particulier ne nous est montré, mais la présence de la mort n’en est pas moins évidente : Haneke parvient à faire ressentir la façon dont la mort plane dans l’espace et inquiète les vivants.

La fin est inadmissible

La fin est d’autant plus impossible à se représenter qu’elle est inadmissible : comment admettre de voir son corps à ce point réduit, diminué ? Anne ne peut se résoudre à l’humiliation d’un corps qui ne fait que perdre en mobilité, en possibilités. La maladie est pour elle la fin d’un monde, celui des habitudes et des désirs d’avant l’accident. Sa dépendance lui devient même insupportable : on ressent sa terreur, lorsque son corps devient ce poids mort que soulèvent et manipulent les aides-soignantes. Anne est là, présente, vivante, mais voit son existence comme déniée par ces manipulations techniques, qui assimilent d’ores et déjà son enveloppe charnelle au futur cadavre qu’elle constituera : en témoigne ce plan où une infirmière apprend à Georges les gestes à accomplir pour changer son épouse. Haneke braque sa caméra sur le regard halluciné d’Anne, ballottée entre les bras d’une infirmière qui ne la regarde jamais et ne s’adresse qu’à Georges, comme si Anne n’était déjà plus là. Mais pire encore que cette manipulation « technique » du corps, il y a l’humiliation avilissante de condescendance et d’infantilisation qu’une autre infirmière réalise en brossant les cheveux d’Anne : sous le monologue bêtifiant de l’infirmière, c’est une violence inouïe qui se fait entendre.

La fin est sans échappatoire ?

Pour Anne, il s’agit donc très vite d’en finir pour de bon, de prendre de court la maladie et la perspective de son aggravation. Mais cette fin souhaitée n’est pas la fin de l’histoire : Georges, lui, doit continuer à vivre avec cette mort, et le film s’installe alors dans un étrange suspens : nous perdons tout repère temporel, la frontière qui sépare la réalité et le fantasme devient poreuse, on se demande même si Georges n’a pas lui-même mis fin à ses jours. Anne est allongée sur son lit de mort, Georges se réveille dans un autre lit et croit voir son épouse encore vivante, avant de quitter l’appartement en sa compagnie. « Mourir, dormir ; dormir… rêver peut-être. » L’imaginaire apparaît comme une échappatoire ambiguë, à la fois merveilleusement salvatrice et dérisoire.

Cette ambiguïté se retrouve d’ailleurs dans le statut que le film assigne à l’art. Lorsque Anne vit l’enfermement dans son corps et l’humiliation de la manipulation, un insert surgit et la montre au piano : ses mains courent alors librement sur le clavier, la musique l’emporte. À un autre moment, Haneke donne à voir une succession de plans qui sont autant de tableaux de paysages, montrés plein cadre. Dans les deux cas, l’art offre une sorte de bouffée d’oxygène, une échappée imaginaire accueillie avec une rare satisfaction dans ce huis clos étouffant.

Mais l’échappatoire n’est que ce qu’elle est, et la puissance de l’art, aussi remarquable soit-elle, bute contre l’insistance du réel : la musique s’arrête brutalement, l’espace pictural et l’ouverture du paysage cèdent la place à l’enfermement dans l’appartement et la maladie. Haneke est un artiste qui ne ment pas : si l’œuvre d’art peut offrir un contrepoint remarquable à la réalité, elle n’est pas un mensonge, une manière de prendre le faux pour le vrai. Chez Haneke, elle est peut-être même une manière de toucher à la vérité – dans ce qu’elle a de plus terrible et de plus nébuleux.

« Quand aller consulter un psychologue n’est pas donné à tout le monde » par Baptiste Beaulieu

Le dispositif de « remboursement des consultations chez un.e psychologue » annoncé par le président Macron lors de la clôture des « Assises de la Santé Mentale » le 28 septembre 2021 a fait, depuis, couler beaucoup d’encre chez les professionnels de santé, dont les psychologues psychothérapeutes. L’opérationnalité effective du dispositif est toutefois beaucoup moins heureuse que ce que le « coup d’annonce » peut laisser croire. Ce matin sur France Inter le médecin Baptiste Beaulieu y a consacré quelques minutes fort synthétiques sur l’inanité de ce dispositif. A écouter. Si j’avais à rajouter une précision à son « topo », ce serait que les 30 euros par consultation sont du chiffre d’affaires, dont il faut déduire les cotisations sociales – comprenez Urssaf et autres caisses de cotisation obligatoires lorsque l’on est à son compte en tant profession libérale -, et non du « résultat net ». Merci docteur pour votre soutien des personnes qui souhaitent consulter un « psy », des professionnels en psychiatrie et des libéraux, que ce dispositif met à mal.

« Alors voilà », France Inter, lundi 31 janvier 2022, par Baptiste Beaulieu – original ici.

Quand aller consulter un psychologue n’est pas donné à tout le monde

Baptiste explique pourquoi il est fondamental de normaliser le besoin d’aller voir un psychothérapeute pour parler. Mais il regrette que la possibilité de consultation n’aille pas de soit tant le remboursement des séances par la sécurité sociale est encore soumis à certains critères.

L’autre matin, j’avais rendez-vous chez ma psy à 8 heures. Ça m’arrange, comme ça je peux attaquer mes visites à domicile à 9 heures.

C’est bien, ça, les psys. Quand ils sont bons : ça permet d’avoir quelqu’un à qui parler de mes difficultés en tant que soignant, et d’autres casseroles rouillées que je traîne comme tout le monde.

Je crois vraiment qu’il faut normaliser le fait d’avoir besoin de quelqu’un pour parler. La vie ne fait pas de cadeau. On ne va pas voir un psychologue car on est faible. On va voir un psy car on est suffisamment fort et sage pour ne pas faire payer aux autres les sentiments qui nous traversent en tant qu’être existant dans un monde difficile.

Mais on va aussi voir un psy car on le peut…

Je mesure le privilège qui est le mien de pouvoir payer ce moment privilégié.

Quand la sécurité sociale a proposé de rembourser des séances, j’ai pensé que « c’était bien pour les patients qui n’ont pas les moyens et c’est une juste reconnaissance de l’apport des psychologues à la Santé Publique ». Eh bien je ne pouvais pas me tromper davantage. Le fait que nombre de psychologues boycottent cette disposition devrait nous mettre la puce à l’oreille. J’ai commencé à le comprendre quand, pour faire entrer un patient dans le dispositif de remboursement j’ai attendu 20 minutes au téléphone qu’une personne de la sécurité sociale me réponde et valide, car oui, c’est soumis à la validation d’un certain nombre de critères, à commencer par l’absence de médicamentation anxiolytique : oui anti-depressive, c’est ballot vu que c’est un peu beaucoup les traitements qu’on prescrit aux personnes qui ont besoin d’aller consulter un psychologue rapidement. Et puis de toutes manières on manquait de paperasserie à la con.

Ensuite, il s’agit de trouver un psychologue conventionné. Le chemin de croix continue. Le médecin traitant, s’il le juge nécessaire, car, et c’est bien connu, nous jouissons d’une solide formation en ce qui concerne l’évaluation des troubles psychologiques, remplit une première ordonnance pour une première séance, puis en fonction de ce bilan, s’ensuit la rédaction d’une ordonnance pour sept séances de soutien psychologique.

Est-ce que vous pensez vraiment qu’on résout un problème avec huit séances ? Pas sûr. Heureusement, les huit séances sont renouvelables une fois, mais l’année suivante ! Et puis le message envoyé au patient : « écoutez monsieur, vous avez eu six séances, il s’agirait d’aller mieux d’ici deux séances, sinon il va falloir attendre l’année prochaine ! ».

Après ça va, ce n’est pas comme si c’était difficile d’engager la démarche d’aller consulter un psy quand on va mal… Et le psy ? Le psy est payé 30 euros. Il doit, en sus, établir un compte rendu. De l’administratif non rémunéré, évidemment. Donc oui au remboursement, bien sûr que oui ! Mais pas à ces conditions déplorables qui concourent à maltraiter les patients, et à précariser les professionnels de la santé mentale. On ne guérit pas une jambe de bois avec un pansement. On ne s’appuierait pas sur les psychologues libéraux si l’hôpital et les CMP étaient suffisamment financés et dotés. Bel effet d’annonce politique, très séduisant dans un contexte de pré-campagne électorale… Cela fera du bien aux sondages de certains. Pas sûr que cela soulage les patients de leurs maux, que cela respecte les psychologues ni que cela allège l’emploi du temps des médecins. Les patients, les psys, et les médecins méritent mieux que cette nouvelle usine à gaz. Nous pouvons les soutenir sur les réseaux, avec le #manifestepsy.

Podcast à re - écouter : ici.

 » Manager à la confiance ?  » par Xavier Camby

Plaisir de partager ici un court article que Xavier Camby a publié le 21 janvier 2022 sur son site. Un brin provocateur avec cette élégance qui le caractérise.

Manager à la confiance ?

par Xavier Camby, publié le 21 janvier 2022 ici .

La trêve des confiseurs, ce doux moment de paix dédié à la célébration de la vie amicale et familiale s’achève. Déjà le retour au travail s’impose, entre contraintes sanitaristes et intense productivité – que les pénuries nombreuses ne semblent guère que retarder.

Peut-être avons-nous un peu appris, depuis le début de cette pandémie – désormais devenue endémique ; ce qui impliquerait que son éradication passe par bien d’autres méthodes que celles d’une gestion de crise…

Le renouveau du travail à domicile – il s’agit en effet d’une très ancienne pratique – transforme peu à peu nos relations salariées: les espaces de libre organisation personnelle (travail asynchrone et distant) mettent en relief l’indispensable collaboration, faite d’humaines relations ; la numérisation ou la digitalisation achoppent face à l’insécurité systémique d’internet et à la lassitude des écrans impersonnels ; l’évaluation de la valeur ajoutée authentiquement créée se substitue peu à peu au seul pauvre décompte du temps passé ou de l’opiniâtreté des efforts…

Cette nouvelle organisation du travail emporte avec elle une drastique réduction des contrôles. Et consécutivement, une inflation de la confiance. Bon gré mal gré pour certains, avec enthousiasme pour le plus grand nombre. Quelques-uns l’avaient même anticipé, déclarant vouloir faire de cette confiance le moteur premier de la motivation professionnelle. Suffit-il pourtant de s’y résoudre ou de la vouloir, pour créer la confiance ? De la décréter pour en faire une efficace méthode de management ?

Qu’est-ce que la confiance ? Un aphorisme apocryphe (attribué à Lénine) fleurit en tout lieu, affirmant, dogmatique et péremptoire, que «la confiance – ou la délégation – n’exclut pas le contrôle ». Nous avons tous l’expérience concrète que rien n’est plus faux ! Si j’ai confiance dans mon conjoint, vais-je mettre un traceur dans ses affaires ou sur son portable ? Si j’ai confiance en mon enfant, vais-je contrôler chacun de ses faits et gestes ? Si je reçois des amis chez moi, vais-je fouiller leurs poches avant leur départ ? Ainsi, la confiance authentique se vérifie en ce qu’elle exclut tout contrôle, par définition même.

Un général d’armée rencontré, affirmait – métaphore hardie – que «la confiance, c’est comme une allumette, ça ne sert qu’une fois ! ». Là encore, l’image est fallacieuse : nous savons d’expérience que la confiance se créé peu à peu, avec patience et bienveillance, au gré de relations véritables, mais variables et fragiles. Et qu’elle peut se restaurer, lorsqu’abimée, par simple humanité et dans la vérité.

L’étymologie nous donne une clé pour comprendre la réalité anthropologique de la vraie confiance. Il s’agit d’une foi (et non d’une certitude) réciproque, l’un dans l’autre ! PartagéeÉchangée. Cette une relation se construit à deux, dans une indispensable et absolue symétrie. Ainsi, une confiance prétendument unilatérale constituerait alors un redoutable non-sens et la confiance en soi se révèle être un bien ambigu abus de langage… Ne serait-il pas plus exact de parler de foi en soi, qui deviendrait confiance dès que partagée par un autre ?

Comment créer ce « management à la confiance », auquel tant aspirent, dans nos belles organisations ?

Quels messages – symboliques mais puissants – envoyons-nous, au gré de méthodes héritées du passé, à l’ensemble de nos collaborateurs ?

Des assessments interminables aux tests de personnalité divinatoires et presque secrets, des KPI aux reportings en passant par les pack-slide et les révisions budgétaires incessantes, des cahiers des charges aux évaluations périodiques, ces excès procéduriers jusqu’aux dérives réglementaristes, des entretiens de «recadrage» jusqu’aux contrats de travail pointillistes, des objectifs individuels imposés jusqu’aux rémunérations conditionnelles… quelles profondes défiances implantons-nous chaque jour laborieux chez nos collaborateurs? Bien involontairement, mais réellement, par symétrie autant que par mimétisme ?

À une DRH qui récemment m’interrogeait, je proposais une forme de communication symbolique sur la confiance extrêmement efficace, techniquement simple et sans aucun risque : verser les salaires en début de mois – plutôt qu’à la fin – comme gage d’une vraie confiance – ainsi que le font déjà certaines entreprises. Écornant un dogme sacro-saint, j’ai cru voir dans ses yeux comme un reflet des flammes du bucher sur lequel elle aurait peut-être aimé me voir expier !

Jamais la confiance ne pourra se décréter, se feindre ni s’imposer. Il nous reste donc encore tout un nouveau monde de confiance laborieuse à (ré)inventer, sans doute en rupture avec les routines passées et les paradigmes éculés…

C’est le vœu que de grand cœur je forme pour nous tous, en ce début d’année renouvelée.

Vinciane Despret : “L’expression ‘faire son deuil’ impose une norme qui contrôle la psyché”

L’article de Vinciane Despret , philosophe des sciences, auteure de nombreux ouvrages et publications, nous invite à visiter les notions de deuil, de mort, de vivant. A lire sans modération !

Article paru dans Philosophie Magazine, propos recueillis par Marie Denieuil, publié le 14 janvier 2022. Original ici.

Dans le cadre de l’émission d’Arte Les Idées larges, dont Philosophie magazine est partenaire, Vinciane Despret nous invite à envisager de nouvelles manières de faire notre deuil. La philosophe et essayiste belge, qui a fait paraître en 2015 Au bonheur des morts. Récits de ceux qui restent (La Découverte),propose de sortir des sentiers battus du réalisme froid, afin de ne pas en passer forcément par un schéma balisé d’avance, qui dicterait ce qu’il est normal de faire ou de ressentir. Une proposition aussi belle que, parfois, dérangeante.

Vous n’utilisez pas le terme de “deuil”, et contestez sa définition. Mais le deuil, qu’est-ce au juste ?

Vinciane Despret : La conception classique du deuil est héritée de Freud (Deuil et Mélancolie, 1917). C’est le fait que le principe de réalité s’impose, après la mort d’un être. On accepte le fait que le défunt a disparu et qu’il n’est plus là. De cette acceptation découle la possibilité pour la libido, les affects, de se porter sur un autre objet. L’acceptation que la personne n’est plus là se trouve intériorisée sous différentes formes, comme le souvenir. Toute la libido investie sur la personne disparue peut ainsi être investie sur un autre être. Personnellement, je conteste cette définition – que beaucoup de psychanalyste remettent d’ailleurs également en question, tel le psychanalyste lacanien Jean Allouch. D’abord parce dans l’expression « principe de réalité », de quelle réalité parle-t-on ? Et la réalité de qui ? De celui qui prend le pouvoir d’imposer ce qu’il pense être légitimement réel ? Ensuite parce qu’elle suppose une conception très particulière, laïque, matérialiste de la mort, selon laquelle le disparu aurait disparu à tout jamais, que la mort, c’est le néant.

La psychanalyse a repris cette notion freudienne de “travail de deuil”, en catégorisant plusieurs étapes du processus (déni, colère, marchandage, dépression, acceptation). Que pensez-vous de l’injonction à “faire son deuil” ?

C’est une expression qui vise ou qui sanctionne une normalisation des sentiments. Même la notion d’« étapes » donne une norme, comme si l’on était dans un circuit, dans une autoroute. Gilles Deleuze s’interroge : qu’est-ce qu’une autoroute ? C’est un moyen de contrôle. Sur une autoroute, vous n’avez pas du tout l’impression d’être emprisonné – sauf que vous pouvez uniquement réaliser les trajets qui vous sont imposés, et vous peinez à trouver les sorties. Vous passez par les manières de sortir qui vous sont imposées, par les manières de vous restaurer qui vous sont imposées, par les manières de conduire qui vous sont imposées, par les paysages qui vous sont imposés… Finalement, on se retrouve là face à des normalisations qui sont des formes de pouvoir. De même, « faire son deuil », avec les étapes du processus qui lui sont ultérieurement caractérisées, cela suggère une autoroute psychique. Ce sont des effets de normalisation, des effets de pouvoir sur la psyché des gens : « Voilà comment vous devez vivre les choses, comment il est légitime de les vivre si vous voulez protéger votre capital psychique. »

Dans ce contexte de pandémie de Covid, beaucoup de gens ont vu leurs rituels funéraires contrariés (cérémonies empêchées ou en nombre réduit, familles coincées à l’étranger…). La pandémie nous a-t-elle appris quelque chose là-dessus ?

La pandémie nous a permis d’éprouver ce qui était un savoir collectif, non dit. C’est dans le manque de rituel qu’on en a saisi l’importance. Ceci étant, la valeur des rituels n’a pas besoin d’être exprimée. C’est à chaque fois qu’ils sont performés qu’on en saisit la puissance, que les gens peuvent éprouver dans les effets que ces rituels auront. Sauf que ces effets-là sont extrêmement divers. Les anthropologues ont bien montré que la fonction des rituels funéraires est de réactiver des choses tout à fait variées au sein du collectif. Ce que la pandémie nous a peut-être appris en revanche, là où certains sociologues supposaient une perte du symbolique dans notre société, c’est qu’elle n’est pas si déritualisée et si désymbolisée que ce qu’on nous laisse penser. Nous restons des peuples de rituels.

Peut-on vraiment échapper à la façon dont le deuil est appréhendé et pratiqué socialement, aujourd’hui ?

De nombreuses personnes résistent à cette normativité du deuil qui présuppose que la mort est un néant : Roland Barthes, lorsqu’il écrit après la mort de sa mère : « Ne pas dire deuil. C’est trop psychanalytique. Je ne suis pas en deuil. J’ai du chagrin. » Je pense aussi à une amie avec qui j’ai passé la soirée, dont le fils s’est suicidé. J’ai parlé de son fils au présent, et cela l’a beaucoup touchée, parce qu’elle en a aussi l’habitude et qu’avec sa psychologue, elle n’en parlait qu’au passé. Lorsqu’elle m’a demandé pourquoi cet usage du présent, je lui ai répondu que je n’avais pas à décider de la syntaxe qu’il convient d’utiliser à propos de son fils, tant qu’elle ne m’aurait pas dit laquelle choisir. Même si c’était sans doute, aussi, une manière de faire exister son fils au présent, lors de notre rencontre. Or, sa psy lui avait conseillé de parler de son fils au passé. Ce à quoi elle a rétorqué : « Ma psy est là pour m’aider, pas pour m’apprendre à parler. » On tient là un joli moment de résistance politique. Elle exprimait par là son refus de rentrer dans cette norme que prescrit l’expression « faire son deuil », celui de la domestication de la psyché.

Pourquoi les rituels de deuil sont-ils malgré tout nécessaires ?

Concernant la fonction des rituels, l’anthropologue Maurice Bloch a montré que c’était une façon de renouer avec la vie, avec la fécondité, de construire un barrage contre la mort. Je retiens pour ma part une fonction rituelle présente durant la pandémie et que j’affectionne particulièrement : la cérémonie d’hommage. Magali Molinié, auteure de Soigner les morts pour guérir les vivants (Seuil, 2006), écrit à ce titre que « la cérémonie d’hommage permet de bien instaurer les morts » – et j’ajouterais « quand elles sont bien faites ». Dans une cérémonie d’hommage, on trouve des lettres adressées aux morts: « Bobonne, tu étais si joyeuse », « Tu étais ceci ou cela ». On raconte des épisodes de la vie du décédé, des anecdotes, des traits de caractère. On découvre des choses sur lui, à travers le récit qu’en font les autres. On découvre d’autres facettes de sa personnalité. Quelle est la fonction du rituel d’hommage ? Le trépassé en sort densifié, il gagne en épaisseur, en solidité. Sa subjectivité est augmentée. S’il faut vivre par la suite avec le souvenir de ce mort, quelles que soient les choses qu’il pourra effectuer dans la vie des vivants, la cérémonie d’hommage aura permis d’instaurer le mort, de l’installer dans sa vie future en le chargeant de tout ce qu’il était dans sa vie antérieure.

Comment comprenez-vous le besoin d’“habiller” un défunt ?

Que fait-on quand on dépose tant d’objets dans le cercueil d’un mort ? On l’équipe. Pour sa vie future. On lui met ses lunettes, la musique qu’il aimait, ses chaussures… On peut croire au voyage, mais sans besoin d’adhérer à cette conception de la croyance dans le voyage, on lui dit au moment où il meurt : « Voilà ce que tu es, voilà les choses que tu aimais, et tout cela, c’était toi. » C’est un geste public. Il ne s’agit pas de lui glisser en douce, dans le cercueil, une vieillerie dont on n’aurait plus besoin (en stoemmelings, en douce, comme on dit en français de Belgique)! On dit qui était le mort, on recrée un monde dans lequel il redevient un être très singulier, comme pour lui déclarer : « Tu continues d’être avec nous. » Tous ces objets témoignent du fait que nous ne savons pas ce qu’il y a après la mort, mais que nous postulons l’existence d’une chose indéfinissable. Les hommages expriment : « Tu as apporté et tu continueras à apporter » ; les gestes expriment : il y a un après – quel qu’il soit, et pas forcément l’idée d’un paradis après la mort ou de retrouvailles. Le mort garde une existence après sa mort. Reste une question en suspens : tous ces rituels qui n’ont pas pu être effectués durant la pandémie, pourra-t-on les refaire un jour ? Peut-on postposer ces rituels qui n’ont pas pu être faits ?

Dans notre société occidentale, héritière de l’esprit rationnel des Lumières et du positivisme, on conçoit la mort biologique comme un déficit d’existence. Cependant, vous montrez dans votre ouvrage que cette conception de la mort comme néant ou “trou d’être” est minoritaire dans le monde. Vous citez les travaux de nombreux anthropologues. Quelle place occupe l’imagination dans le processus de deuil ?

Au Vietnam, l’imagination est socialement favorisée, puisqu’on y retrouve un grand nombre de gestes indiqués et cultivés pour continuer d’entretenir des relations avec les morts (comme par exemple offrir des cadeaux, installer un autel pour les ancêtres…). Ceci nous apprend que l’imagination n’est pas requise pour inventer. Il y a des formes d’inventivité, mais qui sont au départ des choses préalablement installées dans la société. En revanche, chez nous, puisque nous évoluons dans un milieu relativement hostile à ce genre de conceptions et que nous ne sommes pas nourris par tous ces guides d’action face à la mort, les individus sont paradoxalement très imaginatifs. Je proposerais une définition politique de l’imagination. L’imagination, c’est le fait de pouvoir penser que le monde aurait pu être autrement qu’il n’est. Pourquoi est-ce politique ? Parce que si vous pensez que les choses sont contingentes et qu’il n’y a pas de nécessité à ce qu’elles soient, que le monde aurait pu être autrement qu’il n’est, vous pouvez à ce moment-là commencer à imaginer que le monde pourrait être autrement. La psychanalyste Anne Dufourmantelle avait en ce sens attiré mon attention sur le fait que lorsqu’on parle d’imagination, on devrait plutôt parler d’« imaginal ». L’imaginal, c’est la capacité d’inventer des choses dont on peut penser qu’elles existent, sans certitude, et qu’on ne peut percevoir que par l’imagination. Il n’y a pas de certitudes sur l’existence de ces choses, mais on sait qu’on ne pourra les faire exister qu’à condition d’arriver à les imaginer.

Que répondriez-vous à ceux qui associeraient une telle libération de l’imagination à du spiritisme ou de la “pensée magique”?

Le terme de « pensée magique » est déjà une accusation – faussement bienveillante. Elle renvoie en effet forcément à l’irrationnel, en lui donnant, sous un sourire affable, les caractéristiques de l’enfance ou de la primitivité. À mon sens, quand on parle de pensée magique, cela veut dire qu’on n’a pas encore réussi à bien se « décoloniser »! C’est-à-dire qu’on continue à considérer que les autres cultures, taxées de pensée magique ou dites « primitives », sont dans l’erreur (celles qui pensent que les morts peuvent vraiment être nourris, ou qu’ils continuent à avoir des effets sur les collectifs ou les individus). Ceux qui ont recourt à une telle formule n’ont pas encore réussi à décoloniser la pensée, et devraient peut-être s’interroger sur les relents et les réflexes coloniaux encore à l’oeuvre dans cette qualification.

Notre société gagnerait donc à s’ouvrir à l’imagination, notamment lors de cette épreuve qu’est la perte d’un proche… Selon vous, la critique positiviste de la superstition a-t-elle un rôle à jouer dans cette méfiance à l’égard de l’imagination ?

Il y a deux manières de répondre. La première réponse, c’est que l’imagination est toujours là, dans toutes les sociétés. Au fond, s’ouvrir à l’imagination, les gens le font très bien. Tous ceux que j’ai rencontrés, pour mener mon enquête, étaient terriblement imaginatifs. Ils devaient l’être – ils n’avaient pas le choix, puisqu’ils étaient insatisfaits de la pauvreté de la réponse que notre tradition officielle, c’est-à-dire la tradition portée par les sciences humaines, propose face à la mort d’un proche. Alors qu’il y a quelque chose dans l’épreuve de perdre quelqu’un de très proche, qui est de l’ordre de l’enrichissement. Cette épreuve transforme les gens, les fait grandir. La deuxième réponse, plus fâchée, plus irritée, c’est que l’imagination ne cesse d’être stigmatisée, disqualifiée, renvoyée aux confins de l’irrationnel, de tout ce qui est inacceptable. Et là, il est vrai que dans notre société, ce matérialisme et ce positivisme, en partie imposés avec la complicité des sciences humaines, sont deux modes de pensée qui abîment terriblement les gens, et qui appauvrissent la manière de réagir face à la mort. En ce sens, la chasse aux sorcières n’est pas totalement terminée.

Au cours de votre enquête, avez-vous pu noter que certaines catégories sociales étaient plus orientées que d’autres vers l’imaginaire ou au contraire, vers le réalisme ?

C’est une question que je me suis interdite de poser, d’abord parce que je ne suis pas sociologue, ensuite parce que je ne pense pas que ces catégorisations soient pertinentes quand il est question de l’épreuve face à la mort d’un proche. C’est une enquête que j’ai faite partout où j’allais, dans un environnement très bigarré, auprès de proches ou moins proches. J’ai cependant noté que la permission à se laisser aller à l’imagination, qui caractérise ceux qui résistent le mieux au mot d’ordre positiviste ou matérialiste, existe pratiquement partout, sauf chez les intellectuels !

Comment l’expliquez-vous ?

Dans mes enquêtes, je n’ai jamais demandé aux gens « Est-ce que vous croyez dans la vie après la mort ? » ou « Avez-vous des contacts avec votre défunt ? » ; je leur disais plutôt mon sujet d’intérêt, « le récit de ceux qui restent », et j’observais leurs réactions. J’ai remarqué que lorsque je discutais avec des gens très éduqués et lettrés, ils me répondaient presque tous par : « Vous devriez aller voir à Madagascar », « au Mexique ». Ils me signifiaient que je trouverais des exemples plus fournis ailleurs, où cela existe « encore ». Cette résistance pourrait donc s’expliquer par deux hypothèses. La première, ce serait que les intellectuels sont plus surveillés que les autres. Il y a chez eux un mécanisme d’autosurveillance qui se met en place, un «Surmoi » très fort qui fait qu’ils s’autorisent mal à glisser vers cette forme de pensée. La deuxième hypothèse, c’est aussi peut-être le « rationalocentrisme » des milieux intellectuels. Elisabeth Claverie, qui avait écrit sur les pèlerinages à la Vierge à Međugorje, en Bosnie-Herzégovine, a noté que, chez les intellectuels, lorsqu’on s’intéresse aux rituels de l’apaisement des esprits au Kenya ou chez les Amérindiens, c’est très noble. En revanche, si l’on s’intéresse dans nos sociétés judéo-chrétiennes à quelques personnes qui croient que la Vierge pourrait leur apparaître, d’un seul coup, cela fait désordre. Parce que les intellectuels seraient au fond convaincus que la croisade pour la rationalité, qui est menée tambour battant par les sciences humaines notamment, connait encore quelques échecs, mais que ces échecs devraient être au fond minoritaires : il serait évident qu’avec internet, l’électricité et toutes les avancées technologiques (ce qu’on nomme le « progrès »), on ne pourrait plus adhérer, dans nos sociétés, à l’idée qu’il pourrait y avoir des formes d’existence invisible.

Nous sommes pourtant tous humains, nous avons tous des sentiments. Dans quels cas ces mécanismes peuvent-ils tomber ?

Les intellectuels ont, semble-t-il, ce réflexe de ne pas bien connaître la manière dont les gens pensent et agissent. Cependant, il y a des intellectuels tout à fait favorables et ouverts à ce mode de pensée. Et ce qui est intéressant de noter, c’est qu’ils s’y ouvrent quand ils sont confrontés à l’épreuve de la mort d’un proche, quand cela les traverse : « Au moment de la mort de ma mère », m’a-t-on dit. Dans ce cas-là, soit certains semblent réticents et rejettent toute forme de pensée qui ne soit pas réaliste (« C’est comme ça », « Il faut l’accepter », « Je ne vais pas faire le travail de deuil tel qu’il est prescrit, mais quand même »…), soit, au contraire, certains sont appelés à remettre en question cette conception dominante rationaliste, minoritaire en nombre mais majoritaire en termes de rapports de pouvoir, si quelque chose se passe qui leur permet de se détendre par rapport à la situation. Par exemple, le fait de porter les chaussures de sa grand-mère pour arpenter le monde. Mais cela ne signifie pas nécessairement que vous croyez dans les revenants ou que vous le faites pour des raison «symboliques ». Cela signifie simplement que vous entrez dans une conception inverse, qui est, pour le coup, minoritaire en termes de rapports de pouvoir mais majoritaire en nombre. Dans l’épreuve, beaucoup de gens rompent avec la certitude que la mort est le néant.

Peut-on alors imaginer une société où les morts et les vivants cohabiteraient ensemble, ou existe-t-il une stricte partition entre les deux, selon vous ?

Cette partition entre les vivants et les morts, même dans notre société, n’est pas tranchée. Maurice Bloch a bien montré qu’il existe des « brèches dans la frontière entre l’être et le non-être ». C’est criant dans les cultures qui continuent d’entretenir des liens avec les esprits, mais ce n’est pas du tout leur apanage. Ces brèches existent chez nous aussi. On peut même prendre des exemples très profanes : les nouvelles technologies, qui permettent de garder des personnes en état de mort cérébrale dont le cœur continue à battre et qui sont encore capables de susciter des relations autour d’eux. La technologie médicale créé ici une brèche entre l’être et le non-être – cela fait même l’objet de lois, de débats éthiques. Car d’un point de vue médical, quel est le statut de ces personnes ? Il est vrai cependant que lorsqu’il s’agit de la mort telle qu’on l’acte au moment des funérailles, on a tendance, en Occident moderne, à penser que la mort est une affaire de tout ou rien : soit on est vivant, soit on est mort. On ne peut pas être dans l’entre-deux. Mais beaucoup de technologies démentent cette position : le don d’organes pose la question de l’entre-deux, à la fois au moment où l’on doit décider si un individu en mort cérébrale est véritablement décédé ou non, et après, car les personnes ayant reçu ce don peuvent avoir le sentiment de faire vivre le donneur en eux. Une dame dont le fils avait péri dans un accident de la route et dont les organes avaient été donnés, disait un jour : « Il est possible maintenant que je sois grand-mère ». Son fils décédé faisait vivre quelqu’un d’autre. Cela montre que cette rupture entre être soit mort, soit vivant, n’est pas si nette [et pose ici une question proche de celle soulevée par le célèbre paradoxe philosophique dit du « bateau de Thésée »]. Mais la conception dominante est nette : la théorie du deuil pose la mort comme une affaire de tout ou rien. Il y a donc à la fois un discours officiel, dominant, normatif, et à la fois, l’on peut partout observer des pratiques qui ne cessent de contredire ce discours normatif.

Mais refuser ce discours normatif du deuil comme vous le faites, n’est-ce pas faire courir le risque aux vivants – qui continuent alors de nourrir le lien au quotidien avec le mort – de plonger dans une forme de mélancolie empêchant de vivre ? Faut-il se défaire de nos morts, les tuer une deuxième fois, les laisser partir”, comme l’écrit la romancière américaine Joan Didion, ou au contraire, faut-il accepter ce lien et le transformer, envisager un autre mode d’existence à la mort ?

Accepter la proposition de Joan Didion de « laisser partir » le mort, c’est comme si l’on disait que ne pas le tuer, c’est « tout » (mais ici, le mort est omniprésent, envahissant), et le tuer, c’est « rien » (là, le mort retourne au néant, il n’existe plus du tout). Or l’on peut très bien imaginer des relations avec les morts qui ne soient pas « tout ». En ce sens, la plupart des gens qui refusent le « rien », la disparition totale du décédé, ne veulent pas non plus être dans le « tout », soit sa présence totale. Sinon, l’on entendrait : « Votre mère est morte mais elle est là, partout ? Comment faites-vous pour faire l’amour avec votre conjoint, puisqu’elle regarde sans doute au-dessus du lit !» Le problème vient du fait que notre tradition officielle cultive tellement peu le lien avec les morts, qu’on se retrouve à devoir choisir entre tout ou rien. Sans doute ce qu’on appelle le « deuil pathologique » relève-t-il de ce choix du tout, de l’omniprésence du mort, ce qui s’aggrave sans doute du fait qu’on ne rencontre que de l’hostilité et de l’opposition par rapport à la relation qu’on essaie de créer avec le mort, et qu’on ne peut s’accommoder de sa disparition totale. La tradition occidentale moderne ne nous permet pas d’entretenir avec nos morts des relations qui seraient de l’ordre de la nuance. Heureusement, la plupart des gens sont suffisamment sages, bien entourés et imaginatifs, pour ne pas tomber dans le tout ou rien, pour construire un lien nuancé avec le mort. Toutes les cultures exigent en ce sens la séparation des vivants et des morts, il ne faut pas croire l’inverse. Aucune culture ne laisse les morts complètement habiter le monde des vivants et interférer à tout bout de champ ! Les morts peuvent être là mais pas pleinement là, pas tout le temps là. Ils ne peuvent pas entraver les décisions des vivants. C’est le rôle du notaire, par exemple : il prolonge à la fois la volonté du mort (répartition de l’héritage), mais la limite aussi dans la mesure où le mort n’a pas à entrer dans la vie des vivants (l’héritage ne peut pas être sous condition, par exemple que les descendants fassent ou non d’autres enfants).

Vous qui avez tenté plusieurs fois de vous mettre dans la tête d’un animal, vous semblez penser qu’il serait bon parfois de se mettre dans la tête d’un mort…

On n’arrête jamais de se mettre dans la tête d’un mort ! Que ce soit lorsqu’on s’identifie à ceux qui sont partis (on refait les mêmes plats, on porte des vêtements qui leur ressemblent, on imite leurs gestes) ou lorsqu’on se met à leur place après, pour les rituels, pour les décisions à prendre : « Qu’est-ce qu’il souhaiterait que je fasse ? » Surtout lorsque la personne est partie trop tôt, selon nous, ou bien pas au bon moment, parce qu’il y avait encore des choses à faire, il y avait encore de la relation, des joies à partager. Cependant, cela peut aussi être le signe qu’on n’arrive pas à se dégager de la relation avec le mort. C’est le cas lorsque la relation était toxique, compliquée ou extrêmement insatisfaisante. Certaines personnes peuvent être beaucoup plus affectées par la mort d’une mère parce que la relation n’a pas eu lieu. Dans ce cas, il arrive que le mort devienne envahissant, entrave la vie du vivant, et que ce soit le vivant qui laisse le mort s’installer dans sa tête. Ce qu’une thérapie peut faire, c’est aider le vivant à laisser partir le mort. Ce qui ne veut pas dire le rendre au néant. Aujourd’hui, il existe même des thérapeutes qui encouragent à entretenir des conversations avec les morts, non pas sur le mode pathologique, mais parce qu’au contraire, cela rendrait la vie plus agréable, plus facile et moins appauvrie.

Les morts peuvent-ils nous apprendre quelque chose, nous transformer, quand bien même ils seraient une création des vivants ?

Le fait que quelqu’un meurt s’il importait dans notre vie, ébranle de toute évidence notre identité. Jean Allouch écrit en ce sens : « Il y a la perte de l’autre, et l’acte de deuil prolonge cette perte par la perte supplémentaire d’un bout de soi. » Qu’est-ce à dire ? En mourant, l’autre emporte avec soi une partie de vous qui n’existait que par la relation que vous aviez avec lui. Vous êtes comme amputé d’une partie de vous-même. Pour prendre un exemple personnel, j’ai perdu ma sœur aînée à 20 ans. Ma vie a été bousculée deux fois : d’abord à cause de cette perte, ensuite parce que je suis devenue l’aînée. C’est du moins comme cela que mes frères, sœurs et parents se sont adressés à moi. C’est un changement d’identité fondamental. Il a fallu, qui plus est, redéfinir tout un équilibre familial. Pour Allouch, quoi qu’il ait des réticences à l’égard de la « théorie du deuil », on ne peut résoudre celui-ci que lorsqu’on élucide cette partie de soi que le mort a emportée, qu’on se met à la découvrir et que l’on arrive à transformer ce qui était un vol en don. En partant, le mort vous dérobe en effet ce morceau de vous que vous étiez avec lui (en l’occurrence, être une sœur plus jeune, insouciante), mais il vous donne aussi quelque chose que vous incorporez et qui vous enrichit (devenir l’aîné, mûrir, voir le monde autrement). Cet ajout vient colmater, réparer voire augmenter votre identité chamboulée.

Si la perte d’un proche peut, contre toute attente, nous enrichir, peut-on concevoir alors des deuils joyeux – ou le deuil est-il nécessairement triste ?

Le philosophe Pierre Zaoui a évoqué certaines joies qu’on peut éprouver à la mort d’un proche, notamment parce que tous les sentiments sont exacerbés. En outre, il arrive, dans des deuils qui ne sont pas trop angoissants, que des gens se sentent nourris par l’amour de l’entourage qu’ils découvrent, par les témoignages de soutien. Mais prenons la question de biais. Renouer avec la joie, c’est-à-dire avec la vitalité, requiert d’accepter de renouer avec la joie, non pas en dépit de la mort, mais avec la mort. On n’efface pas la mort, mais on l’intègre à notre existence. On sort, encore une fois, du tout ou rien.

Notre société rationaliste fabrique-t-elle des fantômes ? Peut-elle gagner à le faire ?

Le fantôme est une figure déterminée par des conditions culturelles très particulières. Je me suis beaucoup interrogée sur ce point pendant la pandémie : est-on en train de fabriquer des fantômes, c’est-à-dire des morts qui n’ont pas reçu de traitement adéquat, avec tous ces rituels contrariés ? Dans d’autres cultures, cela provoquerait leur émergence. Dans son livre Les Intelligences particulières (Éditions Vues de l’esprit, 2021), l’anthropologue Grégory Delaplace définit le fantôme comme le signe d’un « passé qui ne passe pas ». Cependant, il montre aussi qu’on admet très bien, dans certains endroits, comme en Angleterre, la présence de fantômes ; même, les relations entre vivants et fantômes sont très codifiées dans certaines maisons ! La croyance dans le purgatoire que l’on a instaurée, comme lieu d’attente des âmes avant le paradis ou l’enfer, est en ce sens très propice aux fantômes. La question est la suivante : avons-nous d’autres modes de pensée pour répondre à un passé qui ne passe pas, ou bien la figure du fantôme est-elle le mode privilégié qui devrait être adopté ? On ne saurait répondre. On ne choisit pas de fabriquer des fantômes. Ce sont les fantômes eux-mêmes qui doivent mettre la main à la pâte !

Vinciane Despret a accordé un entretien au préalable, pour exposer sa pensée ; cliquez ici pour visionner son intervention en vidéo.

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