Tribune : « ChatGPT apparaît comme la promesse d’une mère tout-amour »

La tribune du philosophe et psychanalyste Roland Chvetzoff : « ChatGPT apparaît comme la promesse d’une mère tout-amour », parue le 22 octobre dernier dans le journal La Croix, pose de manière claire et intéressante les enjeux psychiques de cet outil. A lire !

Tribune par Roland Chvetzoff parue la 22 octobre 2025 dans le journal La Croix, original ici.

Alors que la souffrance psychique atteint des records, notamment chez les plus jeunes, le philosophe Roland Chvetzoff montre que les agents conversationnels tels que ChatGPT piègent leurs interlocuteurs et sapent notre rapport à l’autre, dont la valeur ajoutée réside justement dans l’existence d’une rugosité imparfaite.

Il y a des moments où la parole se cherche, trébuche, se risque et parfois se tait. C’est ce doute, cette hésitation même, qui fonde la rencontre individuelle : celle d’un sujet parlant à un autre, non pas pour recevoir une réponse, mais pour être reconnu dans son effort de dire.

Aujourd’hui, face à la souffrance psychique, une autre scène s’ouvre, faite d’un dialogue sans présence, sans regard, sans attente, sans corps : celle des intelligences artificielles conversationnelles. ChatGPT et les autres interfaces du même ordre s’imposent peu à peu comme des interlocuteurs parfaits : rapides, cohérents, infatigables, peu onéreux. Ils répondent à tout et à tout moment, mais surtout, ils ne se trompent jamais – du moins en apparence.

Ce sont des machines de réponse, des « grands Autres non barrés », aurait dit Lacan, c’est-à-dire des figures du savoir total, sans faille ni division. Or, c’est précisément ce manque, cette faille, ces limites qui rendent humain le rapport à l’autre.

La parole, simple flux de données

Pour une personne en souffrance, en quête d’un autre de confiance, ChatGPT apparaît comme une promesse : celle d’une écoute sans jugement, d’une disponibilité absolue. Promesse trompeuse, comme celle de la mère tout-amour de La Promesse de l’aube de Romain Gary qui, en voulant étancher toutes les soifs, rend impossible celle du désir. Car le désir naît du manque, non de la réponse. Or la machine conversationnelle ne manque jamais : elle consent, elle comprend, elle reformule.

Dotée de beaucoup de mémoire, la machine possède peu de souvenirs. En n’opposant ni altérité, ni rugosité, le sujet s’enferme dans une circularité avec la machine où plus rien ne résiste. L’extrême bienveillance et la saturation du sens des réponses deviennent un piège, car elles abolissent la possibilité du conflit, du silence, du non-savoir – ces dimensions essentielles de tout lien véritable.

L’adolescent en perte de repères, la femme sous emprise, l’employé humilié, se confient, s’identifient, trouvent dans la machine un refuge sans risque, un miroir sans aspérité. Ils parlent mais ne s’adressent plus. Ils demandent mais ne désirent plus. Ce glissement est silencieux, mais redoutable : la parole, privée de sa fonction symbolique, devient un simple flux de données. Le lien, un simulacre.

L’effacement de la subjectivité humaine

Face à ce miroir sans faille, une autre posture demeure possible : celle de l’écoute humaine, qui ne répond pas pour combler, mais pour ouvrir. Le psychanalyste, lui, n’incarne pas le savoir : il en soutient le manque. « Le psychanalyste doit toujours répondre… à côté », disait Lacan. C’est-à-dire qu’il ne répond jamais à la demande directe, mais à ce qu’elle cache, détourne, cherche à éviter. La psychanalyse, loin d’être une simple discussion, est une adresse : elle engage le sujet à parler à partir de ce qu’il ignore de lui-même, non à s’abriter derrière une réponse.

Nous entrons aujourd’hui dans une ère où l’Autre – ce lieu symbolique du langage, de la loi, de la culture – s’efface peu à peu. L’intelligence artificielle vient combler ce vide, mais au prix de ce qui fonde le sujet : sa limite, sa responsabilité, sa capacité d’interpréter. L’IA ne supporte pas le manque, elle le corrige. Elle ne supporte pas le lapsus, elle le reformule. Elle ne supporte pas l’ambiguïté, elle la clarifie. Bref, elle efface tout ce qui, dans le langage, ouvre à la subjectivité.

La machine fait taire la division, qui nous fonde

Faut-il alors diaboliser l’intelligence artificielle ? Certainement pas. Il s’agit plutôt de lui restituer sa juste place, surtout face à la souffrance psychique : celle d’un outil, et non d’un interlocuteur. Car dès qu’elle devient une adresse, elle occupe la place du grand Autre, et ferme la possibilité du malentendu, de la surprise. Bref, du surgissement du sujet.

La psychanalyse, mais également la véritable conversation, reposent à l’inverse sur l’épreuve du malentendu et du ratage : « Jamais rien d’autre. D’essayé. De raté. N’importe. Essayer encore. Rater encore. Rater mieux », disait Beckett. C’est en parlant à un Autre manquant que nous nous découvrons désirants, vivants, faillibles, humains. La machine conversationnelle, elle, ne manque jamais, ne rate jamais. Et c’est pour cela qu’elle fascine, mais aussi qu’elle menace : elle fait taire la division et le manque qui nous fondent.

Face à la tentation de la conversation parfaite, il nous revient collectivement – soignants, enseignants, citoyens – de rappeler que le soin, l’éducation et la parole humaine ne consistent pas uniquement à répondre, mais à accueillir. Accueillir l’incomplétude, le silence, la faille, le trouble. C’est dans cette fragilité partagée que l’humain se reconnaît.