Tribune : « ChatGPT apparaît comme la promesse d’une mère tout-amour »

La tribune du philosophe et psychanalyste Roland Chvetzoff : « ChatGPT apparaît comme la promesse d’une mère tout-amour », parue le 22 octobre dernier dans le journal La Croix, pose de manière claire et intéressante les enjeux psychiques de cet outil. A lire !

Tribune par Roland Chvetzoff parue la 22 octobre 2025 dans le journal La Croix, original ici.

Alors que la souffrance psychique atteint des records, notamment chez les plus jeunes, le philosophe Roland Chvetzoff montre que les agents conversationnels tels que ChatGPT piègent leurs interlocuteurs et sapent notre rapport à l’autre, dont la valeur ajoutée réside justement dans l’existence d’une rugosité imparfaite.

Il y a des moments où la parole se cherche, trébuche, se risque et parfois se tait. C’est ce doute, cette hésitation même, qui fonde la rencontre individuelle : celle d’un sujet parlant à un autre, non pas pour recevoir une réponse, mais pour être reconnu dans son effort de dire.

Aujourd’hui, face à la souffrance psychique, une autre scène s’ouvre, faite d’un dialogue sans présence, sans regard, sans attente, sans corps : celle des intelligences artificielles conversationnelles. ChatGPT et les autres interfaces du même ordre s’imposent peu à peu comme des interlocuteurs parfaits : rapides, cohérents, infatigables, peu onéreux. Ils répondent à tout et à tout moment, mais surtout, ils ne se trompent jamais – du moins en apparence.

Ce sont des machines de réponse, des « grands Autres non barrés », aurait dit Lacan, c’est-à-dire des figures du savoir total, sans faille ni division. Or, c’est précisément ce manque, cette faille, ces limites qui rendent humain le rapport à l’autre.

La parole, simple flux de données

Pour une personne en souffrance, en quête d’un autre de confiance, ChatGPT apparaît comme une promesse : celle d’une écoute sans jugement, d’une disponibilité absolue. Promesse trompeuse, comme celle de la mère tout-amour de La Promesse de l’aube de Romain Gary qui, en voulant étancher toutes les soifs, rend impossible celle du désir. Car le désir naît du manque, non de la réponse. Or la machine conversationnelle ne manque jamais : elle consent, elle comprend, elle reformule.

Dotée de beaucoup de mémoire, la machine possède peu de souvenirs. En n’opposant ni altérité, ni rugosité, le sujet s’enferme dans une circularité avec la machine où plus rien ne résiste. L’extrême bienveillance et la saturation du sens des réponses deviennent un piège, car elles abolissent la possibilité du conflit, du silence, du non-savoir – ces dimensions essentielles de tout lien véritable.

L’adolescent en perte de repères, la femme sous emprise, l’employé humilié, se confient, s’identifient, trouvent dans la machine un refuge sans risque, un miroir sans aspérité. Ils parlent mais ne s’adressent plus. Ils demandent mais ne désirent plus. Ce glissement est silencieux, mais redoutable : la parole, privée de sa fonction symbolique, devient un simple flux de données. Le lien, un simulacre.

L’effacement de la subjectivité humaine

Face à ce miroir sans faille, une autre posture demeure possible : celle de l’écoute humaine, qui ne répond pas pour combler, mais pour ouvrir. Le psychanalyste, lui, n’incarne pas le savoir : il en soutient le manque. « Le psychanalyste doit toujours répondre… à côté », disait Lacan. C’est-à-dire qu’il ne répond jamais à la demande directe, mais à ce qu’elle cache, détourne, cherche à éviter. La psychanalyse, loin d’être une simple discussion, est une adresse : elle engage le sujet à parler à partir de ce qu’il ignore de lui-même, non à s’abriter derrière une réponse.

Nous entrons aujourd’hui dans une ère où l’Autre – ce lieu symbolique du langage, de la loi, de la culture – s’efface peu à peu. L’intelligence artificielle vient combler ce vide, mais au prix de ce qui fonde le sujet : sa limite, sa responsabilité, sa capacité d’interpréter. L’IA ne supporte pas le manque, elle le corrige. Elle ne supporte pas le lapsus, elle le reformule. Elle ne supporte pas l’ambiguïté, elle la clarifie. Bref, elle efface tout ce qui, dans le langage, ouvre à la subjectivité.

La machine fait taire la division, qui nous fonde

Faut-il alors diaboliser l’intelligence artificielle ? Certainement pas. Il s’agit plutôt de lui restituer sa juste place, surtout face à la souffrance psychique : celle d’un outil, et non d’un interlocuteur. Car dès qu’elle devient une adresse, elle occupe la place du grand Autre, et ferme la possibilité du malentendu, de la surprise. Bref, du surgissement du sujet.

La psychanalyse, mais également la véritable conversation, reposent à l’inverse sur l’épreuve du malentendu et du ratage : « Jamais rien d’autre. D’essayé. De raté. N’importe. Essayer encore. Rater encore. Rater mieux », disait Beckett. C’est en parlant à un Autre manquant que nous nous découvrons désirants, vivants, faillibles, humains. La machine conversationnelle, elle, ne manque jamais, ne rate jamais. Et c’est pour cela qu’elle fascine, mais aussi qu’elle menace : elle fait taire la division et le manque qui nous fondent.

Face à la tentation de la conversation parfaite, il nous revient collectivement – soignants, enseignants, citoyens – de rappeler que le soin, l’éducation et la parole humaine ne consistent pas uniquement à répondre, mais à accueillir. Accueillir l’incomplétude, le silence, la faille, le trouble. C’est dans cette fragilité partagée que l’humain se reconnaît.

« Petit guide d’auto-soin en situation de crise », adapté de Babette Rothschild (© 2025)

J’ai plaisir de partager avec l’autorisation de son autrice, Babette Rothschild, ce bref guide, diffusé par l’EABP , association européenne en psychothérapie corporelle. L’original est en anglais, je l’ai traduit en français. Par ailleurs et comme indiqué à la fin, vous êtes bienvenus de le partager à votre tour. Bonne lecture !

Petit guide bref d’auto-soin en situation de crise :


garder la tête et le cœur lucides en temps de guerre ou face à des circonstances extrêmement stressantes

Adapté de Babette Rothschild (© 2025)

Tous les professionnels de l’aide sont exposés à la fatigue compassionnelle, au traumatisme vicariant et au risque d’épuisement.
Ce risque s’intensifie lorsque nous accompagnons des personnes confrontées à la guerre, à la violence, au déplacement, ou à d’autres situations de crise aiguë — surtout si nous partageons leurs conditions de vie ou leurs inquiétudes.

Vous pouvez être thérapeute, médecin, infirmier·ère, psychologue, travailleur social, bénévole ou humanitaire, en zone de guerre ou à distance. Dans tous les cas, il est essentiel de reconnaître vos propres signes d’alerte : fatigue profonde, engourdissement émotionnel, anxiété, irritabilité, perte de sens, isolement, troubles du sommeil ou de l’appétit…

Ce court guide propose des repères simples pour vous aider à préserver votre équilibre mental et physique.


Une précaution importante

Chacun a ses ressources et ses limites. Prenez dans ce guide ce qui vous convient, adaptez, transformez, ou laissez de côté ce qui ne vous parle pas.
Et si votre état s’aggrave ou ne s’améliore pas, n’hésitez pas à consulter un·e collègue, un·e superviseur·e ou un·e thérapeute.


1. Les bases : boire, manger, dormir

Sous stress intense, on oublie facilement les besoins les plus simples.
Pourtant, si vous ne prenez pas soin de vous, vous ne pourrez pas continuer à prendre soin des autres.

Souvenez-vous de la règle des vols d’avion :

« Mettez d’abord votre propre masque à oxygène avant d’aider quelqu’un d’autre. »

Ce n’est pas de l’égoïsme, c’est une condition pour durer.

👉 Essayez de rester :

  • Hydraté·e
  • Nourri·e
  • Reposé·e

💡 Astuce : programmez des rappels sur votre téléphone pour boire, manger ou faire une pause.

Réfléchissez à vos besoins personnels :

  • Je mange un repas ou une collation toutes les ____ heures.
  • Je bois environ ____ verres d’eau par jour.
  • Une pause de ____ minutes toutes les ____ heures m’aide à rester concentré·e.
  • J’ai besoin de ____ heures de sommeil par nuit.
  • Un jour de repos tous les ____ jours me permet de récupérer.

2. Prendre un moment de conscience

Faire une courte pause pour revenir à l’instant présent peut réduire le stress et clarifier les idées.
Cela peut être aussi simple que de respirer profondément, sentir la chaleur d’une tasse, écouter un son autour de vous ou observer la lumière.

Quelques exemples :

  • Sentir le contact du sol sous vos pieds
  • Observer la couleur d’un mur ou la forme d’un nuage
  • Écouter le bruit de l’eau ou du vent
  • Goûter lentement un aliment
  • Prendre deux respirations profondes

👉 Notez d’autres moyens qui fonctionnent pour vous :


3. Retrouver son ancrage

S’ancrer, c’est revenir au présent, à son corps, à la réalité concrète.

Exemples de gestes simples :

  • Marcher pieds nus en ressentant le sol
  • Tapoter légèrement du pied jusqu’à sentir une vibration
  • Tenir l’équilibre sur un pied
  • S’enrouler dans une couverture
  • S’asseoir ou s’allonger sur le sol

👉 Qu’est-ce qui vous aide, vous, à vous ancrer ?


4. S’appuyer sur ses ressources

Vos ressources sont tout ce qui vous soutient :
personnes, animaux, lieux, musique, spiritualité, nature, valeurs, activités créatives…

Prenez le temps d’y revenir régulièrement, même quelques minutes par jour.

Exemples :

  • Parler à un proche ou à un collègue bienveillant
  • Écouter une chanson qui apaise
  • Caresser un animal
  • Participer à un rituel spirituel ou culturel
  • Regarder une photo apaisante
  • Aller marcher ou jardiner

👉 Listez vos ressources :


5. Distinguer vos émotions de celles des autres

Lorsque vous aidez, il est naturel de vous identifier à ceux que vous soutenez.
Mais trop d’identification peut vous épuiser et brouiller votre discernement.

Essayez de repérer vos émotions : sont-elles vraiment les vôtres, ou celles de la personne en face ?

Formulez des phrases internes qui vous aident à garder une juste distance :

  • « C’est leur moment, pas le mien. »
  • « Nous vivons une situation semblable, mais chacun à notre manière. »
  • « Je prendrai le temps de ressentir mes émotions plus tard, dans un espace sûr. »

6. Gérer les images mentales intrusives

Si vous êtes envahi·e par des images ou des sons traumatiques (vécus ou racontés), rappelez-vous que vous pouvez en reprendre le contrôle.

Imaginez ces scènes comme un film que vous pouvez manipuler :

  • Réduisez ou éloignez l’écran
  • Passez en noir et blanc
  • Ralentissez le rythme
  • Changez le son ou la voix

Cela vous aide à redevenir acteur·rice de votre expérience mentale, au lieu d’en être victime.

💡 Si les informations ou les médias ravivent ces images, réduisez votre exposition pendant quelque temps.


7. Faire un plan d’auto-soin

L’auto-soin n’est pas une improvisation : planifiez-le.

  • Faites la liste de ce qui vous aide vraiment
  • Classez vos priorités
  • Décidez ce que vous ferez chaque jour, chaque semaine, chaque mois
  • Écrivez votre plan et gardez-le à portée de main
  • Trouvez un·e collègue ou un petit groupe pour vous soutenir mutuellement

Le soutien réciproque est un levier puissant pour maintenir vos pratiques d’équilibre.


Partager ce petit guide

Ce guide peut être transmis librement à toute personne — professionnel·le ou non — qui pourrait en bénéficier.
Il peut aussi être traduit et adapté, à condition de mentionner la source et les droits d’auteur :

© 2025 Babette Rothschild
Traduction et adaptation française libre à usage non commercial.


Pour aller plus loin

  • Aider l’aidant : prévenir la fatigue compassionnelle et le traumatisme vicariant (édition révisée, 2023)
  • Révolutionner le traitement du trauma, 2021
  • Le corps se souvient, 2000

À propos de l’auteure

Babette Rothschild, MSW, est praticienne depuis 1976 et formatrice depuis 1992.
Autrice de huit ouvrages traduits dans plus de 19 langues, elle est reconnue pour son approche somatique du trauma et de la régulation émotionnelle.
Elle partage aujourd’hui son expérience à travers la formation, la supervision et des programmes de soutien offerts aux professionnels dans les zones de crise.

🌐 www.trauma.cc

« La continuité des soins, où en sommes-nous ? », paru dans L’Information Psychiatrique, 2025

Diagnostic ou pronostic ? L’édito du dernier numéro du magazine L’Information Psychiatrique ci-dessous est particulièrement intéressant et remarquable en ce qu’il pose une question de fond :

« Il n’empêche, le constat est manifeste et frappant. Tous les efforts portent aujourd’hui sur le travail autour du diagnostic (centres experts, plateformes, etc.) en négligeant scandaleusement le pronostic. Or, il n’y a pas de continuité thérapeutique sans une idée de pronostic. Si bien qu’en matière de troubles1 mentaux (qu’ils soient d’apparence aiguë ou chronique), le soin paraît réduit aux actes permettant de juguler en un temps bref la symptomatologie la plus envahissante. Quand il n’est pas réduit à réduire les risques de débordements et de troubles du comportement pour soi ou pour autrui.« 

Si les efforts autour de la communication sur la question « santé mentale » peuvent sembler louables, force est de constater depuis des années une dérive qui met l’accent et les moyens sur « étiqueter », ou, disons-le plus agréablement sur « diagnostiquer » ; mais quid du suivi des patients sur la durée, quid de cette continuité des soins évoquée dans cet édito ? Un suivi sur la durée est coûteux et de plus en plus malheureusement à contrecourant de la tendance sociétale à trouver des solutions efficaces rapidement. A lire si le sujet vous intéresse.

  1. ↩︎

Vacances !

Le temps est venu pour moi de prendre quelques jours de congés de mon activité professionnelle. ll arrive plus qu’on ne le pense que la forme de nos vacances est faite d’automatismes, d’habitudes ou encore est une forme de fuite du quotidien. Certains ont l’habitude de partir toujours au même endroit avec les mêmes personnes, sans s’interroger sur leurs besoins et envies du moment.

D’autres vont prévoir des congés emplis d’activités physiques ou culturelles, pensant cela différent et enrichissant par rapport à leur quotidien, alors qu’ils auraient, à ce moment précis, besoin de poser un transat sur une plage et de ne rien faire. Conserver les bénéfices de ses vacances demande en amont à ralentir, se poser et prendre le temps de se connecter à soi pour identifier son niveau de fatigue et clarifier de quoi on a besoin, avant de les organiser. Je vous souhaite de trouver la forme de vacance qui vous convienne, et avec plaisir de nous reprendre nos entretiens au retour.

Quelques mots par Serge Hefez , psychiatre et psychanalyste, sur comment il vit ses vacances (original publié ici) :

« En vacances, j’aime partir pour des destinations lointaines, où je peux me confronter à des façons bien différentes de vivre, de se comprendre, de se relier… Au fond, je continue le travail d’immersion propre à mon métier, sinon que ce n’est pas dans la culture d’un individu que je plonge, mais dans celle d’une collectivité. Je deviens moins psy qu’anthropologue. Si des proches me parlent de leurs problèmes conjugaux ou familiaux, je réagis en m’appuyant sur mes propres expériences de mari, de père, d’homme… mais pas du tout de psy.

En revanche, si – comme cela arrive trop souvent – des inconnus me demandent des conseils, je leur dis que ce n’est ni le lieu ni le moment. Je déteste les conseils stéréotypés. Répondre à une demande en tant que psychanalyste, c’est entrer dans une trajectoire de vie, et cette parole a besoin d’être recueillie dans un cadre spécifique. D’ailleurs, tous mes patients le sentent : quoiqu’ils aient mon numéro de portable, jamais ils ne s’en servent en vacances. Preuve qu’ils savent combien le cadre n’est pas une contrainte mais un espace de liberté pour eux, pour leur thérapie.

Je n’ai aucune difficulté à partir, car c’est ce que l’on apprend dans ce métier : s’immerger totalement dans la vie et l’âme des patients lorsque l’on est avec eux, laisser résonner leur souffrance avec notre vie intérieure, puis émerger hors de cette histoire affective afin d’entrer dans une autre – celle du patient suivant ou la nôtre. Et peu importe la durée des vacances : au retour, c’est comme si nous nous étions quittés la veille, tels deux très bons amis. Une forme de magie opère qui permet de reconstituer aussitôt toute la trame émotionnelle de la relation. »

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Et puis un peu d’humour avec le billet de Lison Daniel, humoriste, dans le 7/9 sur France Inter : « Lison, aujourd’hui vous êtes Yvan le psychanalyste et vous êtes en vacances« 

=> Billet à écouter ici :

=> Billet à lire ici :

 » Nicolas Demorand : Lison, aujourd’hui vous êtes Yvan le psychanalyste et vous êtes en vacances.

Lison Daniel alias Yvan : Je prends mes quelques jours annuels, mais manifestement il n’y a que moi que cela réjouit. A chaque fois c’est pareil, dès que je m’absente, c’est la catastrof. Toute ma patientèle est aux abois, c’est un défilé de complaintes : comment tenir trois semaines sans vous parler ? Mais que vais-je bien pouvoir faire avec ces 220 euros économisés ? J’ai mon astuce pour éluder : je fais comme vous avec les auditeurs Nicolas, je fais semblant d’écouter et hop je change de sujet. Merci Christiane !

Mais en même temps, c’est normal que ce soit dur pour eux, avec mon départ, ils revivent un traumatisme primaire d’abandon. Ils se sentent comme ces petits chiots abandonnés sur l’échangeur de Montélimar, c’est horrible.

Et puis quand leurs vacances à eux sont arrivées, c’est encore pire. Sans moi, ils n’ont plus de boussole, ils n’ont plus aucun surmoi, et c’est le “ça” pulsionnel qui prend le dessus. Et là ils ne contrôlent plus rien : le cubi de rosé tiède dès onze heures du matin, les merguez “prix malin” à tous les repas, les bouteilles de soda à même la table, et le laisser aller esthétique de la tong ou de la médouze. La Médouse Léa, vous savez la sandale translucide qui nous renvoie au concept jungien de transparenz, la médouze cache et révèle dans un même mouvement.

Elle refuse la bestialité de marcher à même les rochers, en enfermant la patte dans une petite écrin de plastique ridicule, mais EN MEME TEMPS, montre dans toute sa majesté le petit peton et tous les orteils.

Mais je ne m’étend pas sur les méduses. Si ça vous intéresse, c’est tout un chapitre de mon séminaire : psychopathologie de la tong, des rives de Thessalonique aux pédiluves de la Grande Motte

Tout ça pour dire : le spectacle pathétique des vacanciers débraillés, ce sont surtout des patients en mal de cure, causés par les congés de leurs thérapeutes.

Mais bon, moi, pour être un bon psychanalyste, il faut que je prenne des vacances. J’ai la tête comme une tomate farcie du malheur des autres, et j’ai besoin de me ressourcer.

Cette année je pars avec des amis du séminaire. Nous allons faire du trekking en Bavière, et un peu de visites culturelles et architecturales. L’été, ce n’est pas ma saison, je ne supporte pas le soleil Claude, j’ai la peau très fine. Alors quand il fait trop chaud, je me débrouille toujours pour être à l’ombre d’un bâtiment du Bahaus tardif, qui me protège des OU-V.

Ca s’annonce joyeux, nous allons admirer les résineux de la forêt noire, et boire du maté, qui est amer comme la vie.

Le seul problème quand on part en vacances à plusieurs psychanalystes c’est de gérer le budget des vacances…Hé oui, au moment de se partager les dépenses, tout le monde dit aux autres “c’est important que toi tu payes”’ pour que tu ressentes vraiment le repos, et que tu sois actif dans la récupération estivale…Par conséquent au restaurant, nous payons chacun la totalité de la note. En liquide bien sûr. Donc au moins pendant que mes patients se scarifient en attendant mon retour, les saisonniers allemands eux sont heureux.

Et puis pendant le séjour le naturel reprend nécessairement le dessus : “Christian, quel ordre moral tentes-tu de molester en laissant ton maillot de bain traîner dans l’entrée ?”, hihi nous sommes impayables.

Enfin, je vous souhaite à tous de belles vacances. Rappelez vous qu’une bonne analyse se fait aussi entre les séances. Et puis si vous ne rentriez pas dans vos familles pathogènes de temps en temps, franchement on parlerait de quoi à mon retour ? Allez tchüss. »

« Une psychanalyse, c’est une prise de risque », dixit Mazarine Pingeot

Mazarine Pingeot répond à quelques questions dans une interview dont vous trouverez la totalité ci-dessous, suite à la publication de son ouvrage « Vivre sans » que j’avais déjà commenté en octobre 2024. Une mise en exergue, toutefois : « Une psychanalyse, c’est une prise de risque. Celle d’aller y voir du côté de ces petits arrangements obscurs avec nous-mêmes qui nous assurent un certain confort mais au prix de la sincérité, d’un rapport authentique aux autres. La psychanalyse déstabilise des équilibres qui nous maintiennent pour aller vers une vérité plus grande. Parfois, nous n’avons pas le choix et il est trop difficile de renoncer à une vie fausse où, par exemple, le désir est mis à distance parce qu’il est jugé trop dangereux. Mais le résultat, c’est une vie pas vécue parce qu’il eût été trop dangereux de la vivre. Ce ne sont pas les exemples qui manquent… C’est normal de construire des défenses, mais la société et des idéologies comme le développement personnel n’ont pas à nous inciter à les ériger. Je considère que c’est une vision assez triste de la vie, de l’être humain.« 

Interview par Hélène Fresnel, publiée le 7 mars 2024 dans Psychologies Magazine, original ici.

Mazarine Mitterrand-Pingeot : « Une psychanalyse, c’est une prise de risque »

Rien ne sert de chercher à vivre comblé : notre besoin de satisfaction est impossible à rassasier. Dans son dernier ouvrage, Vivre sans, Mazarine Mitterrand-Pingeot explique l’importance, les aléas et les vertus du manque qui constitue l’être humain.

Pourquoi vous être intéressée aux questions du manque et du « sans » ?

Mazarine Mitterrand-Pingeot : Je suis toujours intéressée par les signes qui racontent notre époque. Et cela faisait un moment que j’avais été interpellée par cette prolifération de « sans » sur les étiquettes des produits vendus en supermarché : « sans gluten », « sans huile de palme », « sans sulfates »… Même si je comprends évidemment le progrès que cela peut représenter, cela m’a saisie, cette histoire d’arriver à vendre du manque et de l’absence. Qu’est-ce que cela peut bien signifier sur le fond ? me suis-je demandé.

Dans mon travail philosophique, j’aime bien articuler la métaphysique et ses applications concrètes, effeuiller ses différents niveaux pour arriver au noyau. Et il se trouve que mes recherches fondamentales portent plus spécifiquement sur la question de la faille, du trou, du manque chez l’être humain. Il me paraissait intéressant de relier ce sujet à celui très actuel de la profusion du « sans ».

Quelles différences faites-vous entre « sans » et manque ?

M. M. -P. : Le « sans » sous-entend l’absence d’une substance, d’un objet, d’un être… C’est un adverbe auquel il faut adjoindre du « avec » et qui implique une soustraction : il y a quelque chose au départ qui est ensuite enlevé. Le manque, lui, peut être pensé seul. Il peut se suffire à lui-même. L’être humain est manquant par nature : il ne s’engendre pas ; il n’est pas à l’origine de lui-même ; il ne naît pas de lui-même.

Nous venons au monde sans être tout de suite conscients de notre existence. Et en même temps, nous sentons que nous n’existons qu’à partir du moment où nous avons pris conscience de nous-mêmes. Il y a un écart, une faille entre le fait d’être vivant et de se penser comme un être vivant avec un passé, un présent, un futur. Un animal n’est pas fendu en deux comme cela. C’est cette faille qui est le moteur de la vie humaine.

S’il y a faille, cela signifie que nous sommes défaillants ?

M. M. -P. : Oui. On ne se rejoint jamais soi-même, mais ce n’est pas grave : c’est dans cette fêlure que l’on crée et que l’on crée aussi des relations. J’ai un peu le sentiment que c’est comme l’écriture : quand j’écris, j’essaie de rejoindre quelque chose que je ne parviendrai jamais à attraper. Mais en même temps, c’est ce qui fait que je continue. L’écriture suscite le manque. Son pouvoir nous creuse, nous amène à nous questionner. Elle est le miroir de notre condition.

Mais nous vivons aujourd’hui dans une époque qui ne nous incite plus à nous interroger, à interroger le monde qui nous entoure. Elle préfère nous proposer des batteries de réponses avec des objets censés nous combler. Seulement, nous voyons bien que nous ne sommes jamais satisfaits. C’est le principe de la société de consommation : un processus indéfini, un cycle sans fin qui permet de mettre notre manque en attente, ou de nous en divertir, comme dirait Pascal. La logique est parfaite et fonctionne extrêmement bien.

Pourquoi ne sommes-nous jamais satisfaits ?

M. M. -P. : Parce que c’est le propre de l’être humain ! La consommation est une tentative de remplacement du manque d’être qui nous constitue par le manque d’avoir, la possession d’objets. Elle est le fruit d’un glissement pervers : faire croire que le manque fondamental de l’être humain est un manque matériel.

Notre système a bien compris que le meilleur moyen de durer consistait à alimenter le manque par le plein. Il suffirait de se remplir pour en sortir. Mais à travers la promesse du plein, le manque est sans cesse réactivé puisque ce manque, rien ne peut le combler et qu’il est consubstantiel à la nature humaine. C’est un peu ce qui se passe dans les phénomènes d’addictions.

Vous parlez beaucoup de pléonexie.  Qu’est-ce que c’est ?

M. M. -P. : Le désir d’avoir toujours plus. Nous regardons toujours dans l’assiette du voisin et nous en voulons toujours plus. Cette avidité qui nous caractérise, au lieu d’être encadrée, est encouragée. C’est le principe du capitalisme, qui a su en tirer profit. C’est là qu’intervient le politique au sens large : doit-il favoriser le désir d’avoir (principe économique et utilitariste), ou doit-il le réguler ? Les facteurs socio-économiques, historiques jouent évidemment un rôle. Lorsque nous avons plus de mal à finir nos fins de mois, il est normal d’avoir tendance à verser dans la radicalité. Maintenant, d’un point de vue purement philosophique, ma thèse, c’est que nous assistons à un meurtre du symbolique. Autrement dit, tout est devenu littéral, matériel ; il n’y a plus d’élévation, d’affirmation d’idéaux, de nuances, d’échanges. Les rapports deviennent violents parce qu’il n’y a plus de médiation par la parole, par le langage. Je parle d’une vraie parole, pas d’une parole technique où il n’est question que de chiffres et de données, ou d’une parole « tripale » qui joue uniquement sur les émotions – colère, peur.

Le désir d’ empowerment, de devenir la « meilleure version de soi-même » relève-t-il de la pléonexie ?

M. M. -P. : Oui et c’est atroce, cette idée. Elle obéit à l’idéologie matérialiste de la performance. D’abord je ne sais pas ce que c’est que « soi-même ». Soi n’existe pas. Soi n’a pas à être défini par des attentes sociales sur le modèle de l’entreprise. Ensuite, il y a partout, associée à l’empowerment, cette obsession du bonheur. Si nous pouvons être heureux, tant mieux, mais on n’y peut pas grand-chose. En revanche, on peut chercher à être libre, à s’émanciper de ses aliénations. Œuvrer pour son autonomie, s’interroger sur la complexité des choses me paraît beaucoup plus intéressant. On en est venu à considérer que le bonheur est une performance. Pourquoi d’ailleurs le bonheur serait-il une valeur ? C’est une chance d’être heureux, mais en général, on n’y est pas pour grand-chose. Et que fait-on du risque, de la mise en danger ?

Qu’est-ce que vous appelez le risque ?

M. M. -P. : Une psychanalyse, c’est une prise de risque. Celle d’aller y voir du côté de ces petits arrangements obscurs avec nous-mêmes qui nous assurent un certain confort mais au prix de la sincérité, d’un rapport authentique aux autres. La psychanalyse déstabilise des équilibres qui nous maintiennent pour aller vers une vérité plus grande. Parfois, nous n’avons pas le choix et il est trop difficile de renoncer à une vie fausse où, par exemple, le désir est mis à distance parce qu’il est jugé trop dangereux. Mais le résultat, c’est une vie pas vécue parce qu’il eût été trop dangereux de la vivre. Ce ne sont pas les exemples qui manquent… C’est normal de construire des défenses, mais la société et des idéologies comme le développement personnel n’ont pas à nous inciter à les ériger. Je considère que c’est une vision assez triste de la vie, de l’être humain.

Quelle position défendez-vous ?

M. M. -P. : Nous sommes habités par le désir de puissance d’être. Deux grands penseurs en parlent très bien : Hobbes, pour qui les humains cherchent à survivre quel qu’en soit le prix, et puis il y a Spinoza, pour qui déployer sa puissance d’être se fait par la connaissance philosophique et par autrui. La position de Spinoza est séduisante parce que, pour lui, nous sommes un tout, le monde est un tout, mais je n’y adhère pas car il me manque cette idée du manque. Le désir spinoziste s’oppose au point de vue que je défends, celui du désir métaphysique qui se creuse à cause du manque, de la faille qui nous constitue dès la naissance et que nous ne pourrons jamais combler. Nous naissons troués, et ce vide en nous ne pourra jamais être rempli par la connaissance. Mais c’est parce que le vide en nous crée un manque que nous pouvons chercher à en savoir toujours plus.

Ce trou, ce manque à être, est-ce cela, l’inconscient ?

M. M. -P. : C’est une vraie question puisque l’inconscient ne peut pas être atteint. Et ce qui est intéressant aussi, c’est que la psychanalyse propose, avec ce concept d’inconscient, de dessiner la structure de notre manque. Il y a un point aveugle en nous que nous ne pouvons pas connaître. Nous ne pouvons pas tout expliquer de nous-mêmes et du monde. La science nous fait croire à la toute-puissance de la pensée. Mais tout n’est pas connaissable. Il existe d’autres dimensions qui peuvent fonder les rapports entre les êtres : la dignité, l’égalité, la liberté, autant de choses sur lesquelles la science n’a rien à dire, car elles n’existent pas dans la réalité du monde ; elles appartiennent à un autre ordre qui relève de l’idéal. La dignité ne se rencontre pas au coin de la rue, mais notre faille nous permet de la penser, de la faire exister. Il faut tout repenser à partir de ce point aveugle en nous. Mais je concède que c’est insécurisant. Il est difficile aujourd’hui de se poser des questions. Il n’y a que des réponses données à de mauvaises questions.

L’amour relève-t-il de cet ordre de l’idéal ?

M. M. -P. : Oui ! L’amour, c’est l’espoir de la complétude. Nous savons bien que ça ne va pas combler, que cela va recréer du manque. C’est cela, le désir métaphysique : quand l’autre vient vous combler en créant un manque plus grand. C’est grâce à cela que le désir dure et que nous sommes portés par un élan. Nous avons toujours cette illusion que cela fonctionne uniquement pour les autres, mais c’est faux. L’amour, c’est rare ! Ce que je trouve terrifiant, c’est cette réponse sociale des sites de rencontre qui relèvent en fait de la logique du catalogue. Mais ce n’est pas la faute des individus. Nous prenons les solutions que la société nous offre. Après, chacun s’arrange avec ça, et quand il y a rencontre, il y a rencontre. La rencontre vient transcender tout ce fatras. Personne n’est à l’abri. Et c’est beau.

Agrégée et docteure en philosophie, Mazarine Mitterrand-Pingeot a soutenu sa thèse de doctorat sur René Descartes. Elle enseigne la philosophie à Sciences Po Bordeaux et a publié une quinzaine d’essais (La Dictature de la transparence, Robert Laffont, 2016) et romans (Le Salon de massage, Mialet-Barrault, 2023).

À LIRE

Vivre sans, une philosophie du manque de Mazarine M. Pingeot

Un texte érudit sur le manque, l’attente, mais aussi l’espoir ou le désir (Flammarion, “Climats”, 320 p., 21 €, en librairies depuis 24 janvier 2024)

« Intérieur nuit » par Nicolas Demorand

J’ai acheté le livre de Nicolas Demorand en librairie et l’ai lu d’une traite dans un train retour de Paris à Morlaix. Il est court et dense, se lit facilement, fluidement : simple, sans fioritures sauf celles d’une personne qui me semble écrire dans une forme d’urgence – j’imagine : il était temps que cela sorte – avec ses tripes et laisse venir les mots pour donner forme à son expérience singulière. Une mise en mots de son expérience « de l’intérieur » : bipolaire de type 2 (qui se caractérise par l’association d’au moins un épisode dépressif caractérisé et d’un épisode d’hypomanie), et cela sans chichis, ni drames ni envolées lyriques. Boum. C’est raide. Son écrit a la mérite de démystifier, est sincère et clair, fait la peau aux projections et interprétations, rend accessible et compréhensible son vécu.

Point de longues – ni courtes d’ailleurs – explications et hypothèses sur le pourquoi du comment de cette pathologie chez lui. Peut-être un jour il nous en dira plus, peut-être pas. Le temps est encore ailleurs, dans le ici-et-maintenant de sa vie. Merci Nicolas Demorand, le partage de votre expérience singulière fait du bien, et aussi à la clinicienne que je suis. Il permet de rejoindre davantage le vécu des patients qui souffrent de cette pathologie, sans y pouvoir autre chose que de ne pas juger. Le reste est du ressort – INDISPENSABLE – d’une équipe professionnelle aux côtés du patient.

Pour lire l’introduction qui plante littéralement le décor : cliquer ici.

Infos : Intérieur nuit, Nicolas Demorand, paru le 27 mars 2025 aux éditions Les Arènes.

Quelques éléments sur « la » bipolarité, terme qui s’est à mon sens vu dévoyer trop ces dernières années au risque d’une « banalisation » de cette pathologie qui est lourde. Rappel de sa prévalence dans la population française : estimée entre 1% et 2,5%.

« Des descriptions anciennes de tableaux évocateurs de manie ou de dépression ont été proposées dès l’antiquité. Reposant sur sa théorie des humeurs, Hippocrate a décrit la transformation de la mélancolie en manie. C’est Arétée de Cappadoce, médecin de la période antique romaine (Ier siècle ou IIe siècle après J.C.), qui, en décrivant l’alternance successive de la mélancolie (du grec « melas kholé », ou bile noire) vers la manie (folie, en grec), a proposé l’existence d’un lien potentiel entre ces deux tableaux. 
L’approche hippocratique et les travaux de Galien influenceront pendant des siècles les théories médicales. De ce fait, peu de données nouvelles sont venues changer les points de vue sur ces troubles. 
En effet, jusqu’au XVIIe siècle, la manie était considérée comme une forme de terminaison de la mélancolie. La dimension dépressive dominait donc déjà alors dans la maladie, l’inversion de l’humeur signant le rétablissement, sinon la guérison. Parallèlement, les travaux en physiologie expérimentale avaient invalidé progressivement la théorie des humeurs et un auteur comme Théophile Bonet, pourtant tourné vers l’anatomopathologie, renforça l’idée que manie et mélancolie étaient liées. 
C’est seulement à partir de Thomas Willis (1622-1675) que les deux états furent mis sur le même plan et purent alterner « comme la flamme et la fumée ». Plus tard, les psychiatres « classificateurs » du XIXe siècle ont cherché à mieux caractériser l’organisation des symptômes entre eux et ont montré de l’intérêt pour cette maladie, ce qui a donné lieu à de nombreuses dénominations. Falret évoqua par exemple la « folie circulaire », Baillarger la « folie à double forme ». C’est le psychiatre Allemand Emile Kraeplin qui, en 1889, parlera en premier de la maladie « maniaco-dépressive ». Deux psychiatres français, Deny et Camus, remplaceront le terme « maladie » par celui de « psychose », pour donner la « psychose maniaco-dépressive ».
Cette terminologie a fait l’objet de nombreux débats, car l’existence d’une dimension psychotique n’est pas systématique. Le deuxième problème en lien avec cette dénomination est qu’elle regroupait en définitive toutes les formes de troubles de l’humeur, qu’ils soient bipolaires ou unipolaires (dépression seules). C’est dans cette optique, entre autres, que le terme « trouble bipolaire » sera proposé à la fin des années 1950, pour favoriser la distinction entre ces entités et leurs causes probables, que l’on supposait en partie distinctes.

Selon les chiffres de la Haute autorité de santé (HAS), en France, la prévalence du trouble bipolaire est estimée autour de 1 % à 2,5 % dans la population générale, mais plusieurs auteurs estiment que cette prévalence est possiblement sous-évaluée. Les troubles bipolaires sont des maladies complexes, parfois difficiles à diagnostiquer (on estime le retard diagnostic à presque 8 ans) et à traiter. Pour poser le diagnostic d’un type de bipolarité, quel qu’il soit, un bilan médical rigoureux est nécessaire pour éliminer toutes les autres causes.
Le traitement du trouble bipolaire combine deux approches : un traitement de fond et un traitement symptomatique adapté aux besoins de chaque patient. » (source : Inicea).

Colloque : « Face au désastre écologique : explorer et relier nos expériences », 29 mars 2025, Paris

Je relaie l’information sur ce colloque après avoir rencontré Bénédicte Vidaillet dans une formation et lu son livre passionnant « Pourquoi nous voulons tuer Greta. Nos raisons inconscientes de détruire le monde », paru en 2023 chez érès.

Elle y propose un regard radicalement décalé – et qui résonne fortement chez la « psy » que je suis -, qui ouvre et nourrit notre capacité à penser (à mon sens aujourd’hui enfermée et pour beaucoup inaudible) la situation écologique, en intégrant les dimensions affectives et subjectives qui nous meuvent ; un regard décalé car sortant des sentiers battus et novateur, et de ce fait profondément rafraîchissant. Le colloque ci-dessous s’inscrit dans cette voie.

Extrait de l’argument du colloque

L’aggravation de la situation écologique globale nous projette vers un monde en rupture
avec celui que nous avons connu. Comment, alors, dépasser le sentiment d’impuissance
qui peut s’emparer de nous, à l’échelle individuelle et collective ? Où puiser des
ressources pour faire face à l’ampleur du désastre en cours, inventer d’autres manières
d’agir, de penser et de sentir ?


Cette journée offre un prolongement aux contributions développées dans le numéro 37
de la Nouvelle Revue de Psychosociologie « Penser et intervenir face au désastre
écologique » (coordonné par D. Faure, J. Le Goff, B. Vidaillet, 2024), qui abordaient la
question écologique en intégrant les dimensions affectives et subjectives. Parce qu’il
s’agit d’articuler le sujet et le collectif, le psychique et le politique, et de travailler la
question du sens, du lien et de la transformation, cette journée donnera l’occasion
d’explorer nos champs d’intervention.

« Santé-vous bien à Brest- Mieux vaut prévenir que guérir », Atelier des Capucins, Brest

Reçu et relayé.

Dans le cadre de sa politique de promotion de la santé, la ville de Brest et tous les acteurs (professionnelles et bénévoles) engagés sur les enjeux de promotion de la santé physique et psychique, organisent un temps fort intitulé :

« Santé-vous bien à Brest- Mieux vaut prévenir que guérir ».

Ce temps fort, pour toutes et toutes, se déroulera aux Ateliers des Capucins, le 15 mars 2025 de 10h à 17h.

Vous trouverez en pièce jointe le pré-programme que vous pouvez relayer dans vos réseaux ou via ce lien Santé vous bien- Mieux vaut prévenir que guérir ! – Santé-vous bien à Brest .

« La souplesse du cadre » par Alain Delourme

Mes lectures me font recroiser le chemin de cet article d’Alain Delourme, Docteur en psychologie, psychologue et psychothérapeute, formateur et superviseur de praticiens, qui a été publié en 2003. J’ai plaisir à le partager avec vous, car il est complet, dense, et soutenant notre réflexion. Avec mes patients je suis très attentive au cadre et à ce qui se passe autour de lui. Or souvent cette question est a priori peu conscientisée par eux. La faire venir en conscience, petit à petit, à l’occasion de différentes choses qui se passent dans notre contact au fil des séances, cela incluant les contacts hors séance stricto sensu (et qui peuvent prendre la forme éventuellement d’envoi de sms, message vocal sur messagerie, email), fait partie de l’espace psychothérapeutique et est toujours très riche. Parfois la mise en conscience à l’occasion du cadre est fulgurante. Je me souviens d’une patiente elle-même praticienne et accueillant des clients. Les contacts premiers et durant quelques séances furent agréables, sans aspérités, sans engagement dans un travail non plus – mais cela peut prendre du temps, je ne m’en inquiétai pas. A l’occasion d’une séance manquée qu’elle avait omis d’annuler, je lui ai demandé de la régler comme posé en première séance avec les règles encadrant nos rencontres. Cela donna lieu à une opposition véhémente de sa part, arguant que elle ne faisait jamais payer une séance oubliée avec ses clients – et elle quitta ce qui devint notre dernière séance. Si la séance manquée n’a jamais été réglée (et la laisse dans une dette symbolique qui lui revient), cela n’est pas le coeur de la question. Par ce passage à l’acte, elle nous permit d’entr’apercevoir l’impasse de contact au monde dont elle était venue faire état et question en consultant. L’arrêt de nos rencontres n’a pas permis dans notre espace de déplier cela. Toutefois, je me sais par expérience clinique confiante que la séance manquée et restant due a continué à infuser. Bonne lecture !

Article par Alain Delourme, publié en 2003 dans la revue Gestalt sur le thème « Penser le cadre ». Original ici.

Le cadre thérapeutique délimite un espace-temps distinct de celui de la vie quotidienne. Tout ce que l’on y vit est signifiant, chargé de sens, et utilisable pour comprendre le monde spécifique de chaque patient. Car cet espace-temps est investi de manière singulière et subjective par chacun. Les enjeux les plus profonds et les plus puissants s’y actualisent et s’y déploient, ou ne s’y déploient pas selon l’implication du patient mais aussi selon la qualité de l’encadrement et du lien. Quoi qu’il en soit, la banalité en est exclue, tout y a potentiellement de la valeur.

Transition entre l’intérieur et l’extérieur, entre l’imaginaire et la réalité, entre la subjectivité et l’objectivité, entre la spontanéité et la ritualisation, le cadre délimite un espace caractérisé par la notion d’« aire de jeu ». Dans cette aire, qui prend pour modèle le jeu de l’enfant, ce qui se passe relève de la réalité psychique interne tout en étant plus ou moins relié au monde extérieur. Ainsi se construit pour le patient un espace potentiel entre son intériorité et le monde, ainsi apparaît une source d’activité créatrice : « jouer devient une thérapie en soi » (Winnicott, 1975, p. 71).

Le cadre constitue une scène et un contexte qui vont induire un certain mode de communication et des processus spécifiques comme la régression à des stades antérieurs de fonctionnement ou comme l’actualisation d’émois transférentiels. Ce cadre et les règles de « jeu » qui le constituent existent non pas pour réprimer cette actualisation mais au contraire pour la favoriser, la contenir et la canaliser. On met des limites protectrices et seulement celles-là. C’est ce qui permet d’une part une grande liberté de parole et d’autre part, comme nous le verrons, le travail de la différence entre l’expression des désirs et leur satisfaction.

Le cadre va-t-il révéler la répétition et libérer la créativité ou bien va-t-il piéger la créativité et sombrer dans la répétition ? Comment travailler la répétition ? En la désignant et en l’interprétant mais aussi en la jouant, en aidant le patient à la figurer, parfois la caricaturer pour bien l’appréhender dans un double mouvement d’implication et de distanciation. C’est ce que vont permettre le cadre externe du processus et le cadre interne du praticien.

LE CADRE EXTERNE DU PROCESSUS

Le cadre du processus psychothérapique doit être en cohérence avec la définition de celui-ci et l’identification de ses finalités. Rappelons que la psychothérapie est l’accompagnement psycho-relationnel de personnes en difficultés, à des fins d’élucidation des causes de ces difficultés et d’émancipation vis-à-vis de celles-ci. Quant aux finalités, la psychothérapie consiste à restaurer les capacités à communiquer et à aimer, à développer la conscience, à construire la pensée et améliorer la conduite, enfin à intégrer le passé pour mieux construire l’avenir.

Pendant la thérapie, la valorisation des produits psychiques du patient et l’attention portée à son être, en dehors de toute notion de performance, vont enrichir ses possibilités expressives, consolider ses capacités de mentalisation et affiner son rapport à lui-même. Mais pour cela il lui faudra se sentir en sécurité et s’ouvrir aux différents pans de son vécu : imaginaire, sensoriel, cognitif, émotionnel, … Il importe que le patient se sente libre d’exprimer authentiquement son vécu réel sans peur d’être jugé, sans crainte de représailles ou d’abandon. C’est alors que va apparaître un équilibre dynamique entre l’espace d’expression de son monde singulier et l’utilisation constructive ce qui apparaît dans cet espace, y compris dans les registres archaïques de l’émotion, de la pulsion et du fantasme. Le ciment affectif qui lie thérapeutes et patients est ici essentiel car au service du maintien de cet équilibre.

Par exemple, le non passage à l’acte sexuel et/ou agressif entre les praticiens et ceux qui les consultent n’est pas seulement une règle déontologique c’est-à-dire un principe édicté collectivement pour garantir le respect des patients. Il s’agit, plutôt que de restreindre la liberté de chacun, de définir au contraire un champ de liberté. C’est parce que le passage à l’acte pulsionnel n’est pas toléré que l’expression des désirs fantasmatiques peut s’effectuer sans retenue autre que l’inhibition psychique propre au patient, inhibition que l’on peut alors identifier, révéler et si possible dépasser.

Par exemple, Paul s’arrêtait parfois de s’exprimer en séance, laissant peser un silence lourd de retenue et de tension. Interrogé sur ces arrêts soudains de sa parole, il dit un jour : « je me tais puisqu’ici les désirs sexuels sont interdits ! ». C’est un malentendu fréquent. Ce qui est interdit, c’est la réalisation du désir, sa mise en œuvre dans un projet de satisfaction directe avec le thérapeute. Mais l’énoncé du désir, quel qu’il soit, est quant à lui hautement soutenu puisque le projet majeur est la libération de la parole afin que le patient, grâce à cette liberté retrouvée, s’autodécouvre. Pouvoir dire tout ce qui vient à la conscience, sans choisir ni censurer, est une méthode très efficace si l’on vise l’auto-connaissance. Comme le lecteur pourra le vérifier s’il s’y essaie quelques minutes, c’est une méthode qui permet de vérifier très vite combien nous vivons sous le joug d’une censure sévère et omniprésente. Fréquenter un professionnel qui, lui, accepte sans sourciller ni vaciller tout ce qu’on se laisse aller à penser et ressentir est une expérience intéressante et souvent innovante. D’une part elle permet d’être soulagé quelques instants de ce tribunal intérieur qui fait écran entre soi et le monde et d’autre part elle nous donne un aperçu de ce que pourrait être notre vie si nous pouvions diminuer notre jugement sur nous-même.

Revenons à l’aménagement concret de la situation thérapeutique qui est à considérer du point de vue du réel mais aussi de la portée symbolique des différents constituants de cette réalité :

  • Le lieu : le cabinet du praticien est-il dans une maison, un appartement, un immeuble de bureaux, …
  • S’agit-il de l’habitation privée du praticien ou seulement de son lieu de travail ?
  • Travaille-t-il seul ou en association avec des collègues ? Ceux-ci sont-ils également psychothérapeutes ou détiennent-ils d’autres spécialisations (psychiatre, ostéopathe, kinésithérapeute, … )? Quel sera l’impact sur le patient des rencontres dans la salle d’attente avec les patients des autres collègues ?
  • Le style de la salle d’attente, quand elle existe : pièce sobre, sans fioriture et dégagée de tout encombrement ou pièce envahie par des meubles, des magazines féminins, les dernières publications du praticien, etc.
  • La salle de travail elle-même et le mobilier : divan, fauteuils confortables, chaises spartiates, matelas pour s’allonger, coussins mis à disposition pour s’y étendre, s’y adosser, les serrer contre soi, …
  • Existe-t-il dans ce lieu des objets appartenant visiblement au praticien (photos de familles ou de vacances, accessoires divers) ou au contraire la pièce est-elle débarrassée de tout signe d’appropriation privée ? Et si oui, pourquoi ?

Plus ou moins consciemment, le patient va effectuer une enquête à partir des différents éléments qui seront ainsi mis à sa disposition et effectuer des déductions quant à leur signification par rapport à la personnalité de son thérapeute. Par exemple l’un de nos collègues travaille en banlieue parisienne, dans l’annexe d’une maison tenue par une femme âgée qui apparaît régulièrement dans l’environnement immédiat : jardin, boîte aux lettres, … Paul avait remarqué l’existence de cette femme dans la propriété. Pensant que le praticien vivait là également, il en avait déduit que celui-ci vivait avec sa mère, ce qui l’embarrassait : comment son thérapeute, qui lui vantait parfois les mérites d’une vie autonome et adulte, pouvait-il vivre encore seul avec sa maman ? Ce patient n’en avait parlé que plusieurs mois après avoir pensé cette contradiction qui pour lui était devenue une réalité. Il lui fut difficile d’accepter que celle-ci était tout autre, que le praticien ne vivait pas seul, qu’il ne vivait pas ici, et que cette femme âgée n’était pas sa mère. Ce travail d’ancrage dans le réel fut particulièrement important pour lui car il put prendre conscience, sur la base de cet exemple, combien sa vie était placée sous le joug d’un imaginaire certes riche mais aussi déformant, envahissant et déréalisant. C’est sur sa construction imaginaire du monde qu’il bâtissait ses pensées et « choisissait » ses conduites plus que sur le monde réel lui-même. Cela était tellement difficile à reconnaître qu’il ne crut pas le praticien quand celui-ci lui déclara, pour mieux l’ancrer dans le réel, qu’il habitait ailleurs et que cette femme âgée aperçue n’était pas sa mère ! Un travail put s’effectuer sur cette projection imaginaire et ce qu’elle révélait du patient lui-même, de son désir ardent bien que refoulé de vivre seul avec sa mère aimée, loin de toute tension et de tout partage.

Parmi les autres éléments du cadre, citons :

  • La place des protagonistes : ils peuvent être dans des fauteuils en face à face sans meuble les séparant ; ou le patient peut être allongé sur le divan et son thérapeute assis dans un fauteuil derrière lui (c’est la situation analytique habituelle mais il n’existe aucune raison de la réserver à la seule psychanalyse); dans le cadre d’approches plus corporelles, ou intégrant le mouvement, le patient et le thérapeute peuvent se trouver plus ou moins longuement debout pour effectuer des exercices de mobilisation émotionnelle et énergétique ou jouer une scène psychodramatique avant de reprendre une position assise ; comme nous le verrons plus loin, des combinaisons de différentes situations sont possibles afin de pallier les insuffisances liées à la pratique exclusive et rigide d’une seule.
    Lucie a cette particularité de ne jamais s’asseoir aux endroits prévus. Jamais elle ne se place sur le divan, que ce soit en position allongée ou assise, jamais elle ne se positionne dans un des fauteuils mis à sa disposition. Après avoir hésité quelques instants debout, en oscillant d’une jambe sur l’autre, prenant le temps de sentir ce qui est juste pour elle, elle va généralement s’asseoir à même la moquette soit juste derrière la porte d’entrée (ou de sortie, selon l’interprétation qu’on veut en faire) soit contre le divan, soit entre le praticien et la fenêtre. Interrogée sur ces choix singuliers, elle dit que pour elle, il est particulièrement important d’une part de ne pas faire comme les autres et d’autre part de ne pas toujours faire pareil. Dans son univers familial d’origine, l’organisation de la maison et notamment des repas était très stricte, à la limite de la pathologie, les enfants étant menacés de représailles corporelles s’ils ne suivaient pas à la lettre les consignes rigides et parfois stupides ou absurdes qui étaient posées. Lucie avait ainsi besoin de créer un espace de liberté dans la pièce de consultation et d’investir celle-ci à sa guise. Cela valait symboliquement comme dégagement vis-à-vis de ce carcan familial qui avait laissé de nombreuses traces en elle.
    Les modalités temporelles du cadre : les trois modalités temporelles du cadre sont la durée des séances, leur fréquence et la longueur du processus.
    Le coût des séances : celui-ci est librement fixé par le praticien en tenant compte des habitudes de la profession (entre 50 et 80 euros la séance en moyenne) mais aussi, pour certains, des possibilités financières du patient. Aucun remboursement n’existe, sauf si le psychothérapeute est par ailleurs médecin et accepte de faire des feuilles de remboursement, ce qui est rare. Le paiement s’effectue en chèques ou en espèces, le choix n’en étant pas neutre en fonction des importantes resonnances symboliques que le règlement d’honoraires ne manque pas d’actualiser.
  • La gestion du téléphone par le praticien : celui-ci répond-il au téléphone pendant la séance. Si oui, le fait-il uniquement pour prendre ou déplacer des rendez-vous, ou dialogue-t-il également avec ses interlocuteurs ? S’agit-il seulement de son téléphone de bureau ou aussi de son mobile, à usage plus privé ? Pour ma part, je préfère que le répondeur téléphonique soit branché pendant les séances afin que les patients ne soient pas dérangés dans cet espace-temps si précieux qu’est leur rendez-vous avec celui ou celle qui partage l’essentiel de leur monde privé. Entendre le téléphone sonner dans ce lieu et pendant ce temps, c’est déjà vivre une irruption qui peut être péniblement ressentie. Si de plus, le psychothérapeute répond à l’appel, cette attitude peut être vécue comme un délaissement soudain, voire comme un abandon venant fragiliser une enveloppe contenante déjà très précaire chez la plupart des thérapisants, notamment chez ceux qui ont eu dans leur histoire à souffrir d’intrusions corporelles et/ou psychiques effectives. Répondre au téléphone, c’est donc potentiellement et inutilement toucher à cette précarité, fragiliser le patient et risquer de défaire le travail de tissage de la membrane psychique qui est le corollaire invisible de tout le processus en cours.
  • Vouvoiement ou tutoiement ? Ordinairement, c’est le vouvoiement qui est utilisé. Le vous sert d’indicateur d’un respect distancié et de rappel du caractère professionnel du lien. Toutefois, et notamment dans les démarches psycho-corporelles intégrant une dimension groupale, le tutoiement entre les patients et le thérapeute peut faire partie du mode communicationnel. Ceci est dû au fait que les contacts corporels, les jeux de rôle et les échanges émotionnels sont rendus plus aisés et apparaissent également plus cohérents quand les protagonistes se tutoient. Rappelons toutefois le cadre relationnel de ce tutoiement : il ne s’agit pas de l’expression d’un maladroit copinage ou d’un dérapage trivial. Dans ce cas, il s’agirait d’une erreur de la part d’un praticien qui peinerait à assumer son cadre professionnel. Le tutoiement est plutôt à situer dans un cadre éthique que le philosophe Martin Buber a partiellement décrit. Dans son ouvrage « Je et Tu » ( 1923), il indique comment le tutoiement situe l’échange au niveau d’une rencontre authentique et égalitaire, sans masque ni parade. Bien entendu, les psychothérapeutes savent par expérience que le tutoiement n’empêche pas la communication d’être défensive mais le projet reste néanmoins de viser la simplicité et l’honnêteté des échanges. Certains praticiens utilisent d’ailleurs le tutoiement dans les sessions groupales et le vouvoiement lors des séances individuelles afin de marquer différentiellement les situations et de chercher le mode communicationnel le plus adapté à chacun des cadres et à chacune des personnes.

Ce qui compte beaucoup dans tous les éléments qui viennent d’être énumérés, c’est aussi leur stabilité. Puisque l’espace thérapeutique est un terrain de jeu, son cadre général doit être stable afin que les séances soient vécues dans la sécurité et permettent le lâcher-prise. Cette stabilité globale du cadre n’empêche pas que sa géométrie soit variable et les règles d’échange adaptables : les manières de se rencontrer, d’être ensemble, de se parler, de se toucher ou non, d’analyser ou non les paroles et les rêves, de donner ou non de l’importance à la respiration et à l’émotion, la façon d’accueillir le regard et le silence, de rire ensemble, cette sollicitude active dans la confrontation des peurs, ce tact dans le partage d’un secret, tout cela n’est pas fixe et définitivement établi mais au contraire ouvert et évolutif parce que situé dans un contexte affectivo-relationnel stable et sécure.

LE CADRE INTERNE DU PRATICIEN

Les caractéristiques du cadre externe qui viennent d’être décrites (locaux, matériel, décor, silence ou bruit, ponctualité ou non, le fait de répondre ou non au téléphone, etc.) sont très dépendantes du cadre interne du psychothérapeute c’est-à-dire de sa propre organisation psychique, de son mode de vie et de son système de croyances.

Par exemple, un confrère, analyste lacanien, énonce qu’il faut toujours faire attendre les patients (au moins une demi-heure) car ses maîtres lui ont enseigné que cette attente était nécessaire, que cela favorisait l’actualisation des attentes infantiles du patient et notamment sa frustration de n’être pas reçu immédiatement, sa rage de devoir partager l’attention et l’affection de son analyste et sa tristesse de ne pas être son seul objet d’amour. Il apparaît nécessaire et thérapeutique à ce praticien de mettre en place un délai relativement long entre l’arrivée du patient et son accueil, temps qu’il associe à la mise en place d’un délai entre le désir et sa satisfaction, l’attente étant considérée ici comme l’opportunité d’instaurer et de stabiliser cette importante fonction mentale.

D’autres praticiens au contraire, parce que leur vécu personnel est différent que ce soit dans leur vie privée ou dans leur trajectoire psychothérapique, vont prétendre que faire attendre le patient longuement est une attitude de non respect vis-à-vis de celui-ci et vont donc faire très attention à réduire au maximum voire à supprimer cette attente. A cet effet, un autre collègue laisse toujours un délai d’une vingtaine de minutes entre deux rendez-vous afin d’être certain que la personne suivante n’aura pas à subir les conséquences d’une prolongation éventuelle de la séance précédente. Autant que les tentatives de justification théorique, ce sont bien les traits de personnalité spécifiques du praticien, liés à sa propre histoire, qui permettent de comprendre des choix aussi différents. Sur ce thème de l’attente, l’usage consiste généralement à donner au patient quelques minutes d’intervalle entre son arrivée et le début de la séance. Cela lui permet de disposer d’un temps transitionnel entre ses activités sociales et l’exploration de son intériorité, une sorte de sas de communication entre le monde externe et l’univers intérieur, dont l’investigation nécessite cette recentration sur soi.

Beaucoup de paramètres interagissent pour créer l’ambiance thérapeutique optimale. Parmi ces paramètres, certains concernent donc directement le praticien : sa personnalité, ses expériences de vie et la manière dont il les a intégrées, sa disponibilité, son niveau de réflexion, ses capacités d’empathie et d’intuition, son humour, son éthique de vie, ses croyances spirituelles, etc. Les caractéristiques du cadre externe qu’il propose sont très liées à son propre fonctionnement interne, même s’il cherche à ne rien révéler de celui-ci.

Si l’objectif général du cadre intégratif que je soutiens est l’articulation complexe et différentielle des théories et des pratiques, dans le monde interne du praticien, il va s’agir d’un mélange indéfinissable, d’un cocktail singulier qui convoque les différents traits de l’identité même du professionnel concerné. La compatibilité entre le praticien et sa méthode de travail et l’accordage entre ce même praticien et chacun de ses patients naissent dans un cadre qui devra être à la fois rigoureux et souple afin de vitaliser et de diversifier les échanges sans trop perturber les protagonistes, afin aussi de permettre aux dogmes théoriques et aux habitudes professionnelles d’être régulièrement secoués et dépoussiérés.

Parmi les qualités requises du praticien afin que son cadre interne corresponde aux nécessités du processus psychothérapique, citons :

  • L’autoconnaissance critique c’est-à-dire non seulement la conscience de ses talents spécifiques mais aussi la vigilance quant à ses insuffisances, ses limites tant intellectuelles que communicationnelles,
  • La souplesse adaptative dans le rapport à des patients présentant des traits de personnalité et des problématiques fort différents,
  • L’ouverture théorico-clinique donnant à lui-même et à ses patients l’autorisation de ne pas correspondre systématiquement à des schémas préétablis,
  • L’habileté à maintenir une proximité créative c’est-à-dire une qualité de présence et une capacité d’intervention générateurs d’expériences émotionnelles et psychiques correctrices.

Ces qualités du praticien peuvent être finalement ramenées à une caractéristique essentielle qui est la capacité de jouer créativement tant avec lui-même qu’avec autrui ainsi qu’avec les idées et les théories.

RIGUEUR ET SOUPLESSE

Encadrer ne consiste pas seulement à énoncer des règles. Il ne s’agit pas uniquement de mettre en place les conditions concrètes de réalisation du processus de changement mais d’adapter ces données au style et à la problématique personnelle du patient. C’est en créant l’ambiance relationnelle dont il a besoin qu’on peut optimiser ses chances d’amélioration.

Par exemple, le cadre analytique classique (patient allongé sur le divan et analyste assis dans un fauteuil derrière lui) est très adapté à l’exploration du monde interne du patient (ses pensées, ses fantasmes, ses rêves, … ) mais fort peu à l’amélioration de ses capacités communicationnelles. A contrario, les exercices proposés dans des groupes de thérapies psycho-corporelles vont grandement aider le patient à comprendre comment il résiste à la rencontre, comment il parasite lui-même son mode relationnel puis à agir sur cet auto-sabotage ; mais par contre, ces exercices l’aideront peu à effectuer cette plongée interne dans la vie fantasmatique qui caractérise l’investigation psychanalytique. Chaque méthode a ainsi ses points forts, sa zone de compétence mais aussi ses points faibles, sa zone d’incompétence.

C’est pourquoi il apparaît judicieux à de nombreux praticiens d’articuler entre elles des méthodes différentes afin de tirer profit de leurs apports respectifs tout en évitant d’être excessivement restreints par leurs limites qui restent cependant inévitables. Le recours à des méthodes diverses aide le praticien et le patient à identifier les différents registres de leurs vécus (paliers corporel, sensoriel, affectif, émotionnel, représentatif, fantasmatique, … ) et à les mettre en liaison pour pouvoir mieux les intégrer. Dans cette visée, distinguons ce qui peut être aménagé à l’intérieur d’un cadre unique et ce qui relève de l’interpénétration de cadres différents.

Adaptations à l’intérieur d’un même cadre

Nathalie était en thérapie individuelle depuis un an. Allongée sur le divan une fois par semaine, elle était toujours ponctuelle, avait toujours « des choses à raconter » et développait vis-à-vis du praticien un transfert plutôt amoureux incluant de temps en temps des « pics » agressifs destinés à le faire réagir plus qu’à véritablement lui faire mal. Assez prolixe, elle évoquait sans grande difficulté les différents constituants de son mode de vie et de son histoire familiale. Mais l’impression dominante tant pour elle que pour son thérapeute était que tout cela ne changeait pas grand chose au fait qu’elle était seule dans la vie, en souffrait et ne savait comment modifier son attitude pour avoir une vie relationnelle plus satisfaisante. Le thérapeute lui proposa alors de modifier l’organisation interne des séances. Au lieu de systématiquement s’allonger et de se mettre à effectuer le récit de sa journée ou de ses rêves, elle pouvait sentir ce qui était présent en elle en début de séance et soit s’asseoir face au thérapeute, soit rester debout, soit passer de l’une à l’autre position selon son état et les sujets émergeants. Nathalie donna suite à cette proposition et les premières minutes de chaque séance furent consacrées à cette évaluation intime de ce qui constituait l’actualité de son vécu et de ce qui correspondait le mieux à l’abord de celui-ci : si par exemple c’était la colère qui était présente, soit vis-à-vis des hommes en général, soit plus précisément vis-à-vis d’un homme de sa vie tel son père ou son mari, soit encore plus directement à l’égard du praticien, elle pouvait alors rester face à celui-ci et dire ce qu’elle avait besoin d’exprimer tout en le regardant et en effectuant d’éventuels exercices de respiration et de mobilisation énergétique destinés à l’aider dans cette communication qui pour elle était très difficile et la faisait toujours beaucoup pleurer, du moins au début.

Si ce qui était présent était le besoin d’évoquer et d’analyser un rêve ou un souvenir d’enfance, alors elle s’allongeait sur le divan et effectuait généralement toute la séance dans cette attitude. Il lui arrivait également d’utiliser le divan non dans le sens habituel, le dos tourné au thérapeute, mais en lui faisant face car son besoin était alors de pouvoir communiquer visuellement avec lui tout en profitant des possibilités relaxantes de la situation couchée.

Cet exemple illustre une des manières possibles, il y en aurait bien d’autres, de faire évoluer les modalités concrètes de gestion des séances à l’intérieur du cadre d’une psychothérapie individuelle. C’est tantôt le patient, tantôt le praticien qui effectue une proposition d’aménagement des séances. Mais comme dans un couple, c’est finalement au niveau de leur dyade que l’on trouve la fonction ordonnatrice et régulatrice du système qu’ils composent.

Examinons maintenant la possibilité de combiner des cadres différents.

Articulations de cadres différents

En levant certains verrous qui bloquent les rapports entre différentes approches conceptuelles et techniques, on peut mettre en communication plusieurs façons de travailler. Non plus lier rigidement une élaboration conceptuelle donnée et une méthode spécifique mais associer différents cadres ou même favoriser des transferts d’un cadre à l’autre. Car la psychothérapie n’est pas définie par une méthode particulière. Ce qui la spécifie, c’est plutôt un contrat moral et financier passé entre le client et un professionnel qui propose de lui apporter une aide. La frontière entre ce qui serait constant et ce qui peut varier va donc dépendre des choix effectués par le professionnel et par le style propre du patient.

Jean-Luc a été en analyse pendant trois ans. Il y était venu sur le conseil d’une amie qui en avait elle-même fait l’expérience pendant sept ou huit ans et avait trouvé beaucoup de bienfaits à suivre une cure. Les plaintes de Jean-Luc concernaient essentiellement une inhibition relationnelle marquée, de fortes angoisses à s’exprimer en groupe ainsi qu’une inappétence sexuelle qui lui semblait anormale. Les trois années d’analyse (deux séances par semaine sur le divan avec un analyste freudien qui intervenait plusieurs fois à chaque séance) lui avaient apporté beaucoup de connaissances sur l’origine de ses peurs et sur son organisation défensive mais il constatait que son inhibition, son angoisse et le manque de désir restaient tout aussi vifs. Il effectua alors un stage intensif d’été où étaient proposés des ateliers de gestalt-thérapie, de bio-énergie et de travail du souffle. Ils s’impliqua beaucoup dans ces ateliers, participa aux exercices avec entrain et détermination et s’aperçut que la vie en groupe pendant le séminaire se déroulait beaucoup mieux que ce qu’il redoutait, et même qu’il avait du plaisir à co-habiter avec la vingtaine de personnes qui constituaient ce groupe. Il ressentait même de l’attachement pour plusieurs d’entre elles. La liberté de parole et de conduite qui régnait dans le stage, pendant lequel les relations sexuelles étaient interdites entre les participants, et les contacts affectueux entre les personnes ainsi qu’avec les animateurs lui apportèrent une tranquillité et une ouverture qu’il ne connaissait pas jusque-là. A la rentrée de septembre, il s’en ouvrit à son analyste et lui déclara qu’il souhaitait poursuivre sa cure analytique mais au rythme d’une fois par semaine afin d’avoir les moyens financiers de participer au groupe continu de psychothérapie qu’animaient les thérapeutes côtoyés pendant le stage d’été, ce groupe se réunissant au rythme d’un week-end par mois. Après avoir étudié les enjeux de cette situation et de cette évolution, l’analyste apporta son soutien à ce projet et Jean-Luc poursuivit donc sa psychothérapie de deux manières complémentaires : individuelle et analytique d’un côté, groupale et affectivo-relationnelle de l’autre. Cette période fut pour lui très riche en prises de conscience et en évolution relationnelle. Par exemple, il rencontra dans l’entreprise dans laquelle il travaillait depuis plusieurs années une femme à laquelle il n’avait jamais prêté attention et vécut avec elle une histoire amoureuse désinhibante faite d’ouverture émotionnelle et de découvertes sexuelles.

L’analyste freudien et les thérapeutes psycho-corporels avaient su ouvrir leur cadre de travail à une coopération avec un (des) collègue (s) pour le bienfait du patient qui ne trouvait ni uniquement chez l’un ni seulement chez les autres la richesse et les potentialités évolutives procurées par l’interpénétration en lui de leurs cadres respectifs et de leurs méthodes singulières. Cet exemple est l’occasion aussi de soutenir deux combinaisons particulièrement utiles au processus de changement :

Combinaison entre la méthode analytique et les approches émotionnelles

Un certain nombre de praticiens craignent en intégrant les apports d’autres approches de ne plus « faire de l’analyse » car tel est souvent leur projet. Rassurons les donc : pour qu’une pratique puisse être conçue comme psychanalytique, il convient qu’elle respecte et adopte les pierres angulaires de la psychanalyse qui sont les suivantes :

  • La reconnaissance d’une vie inconsciente qui constitue une force motrice et organisatrice de la vie psychique.
  • La recherche de la libre association d’idées qui consiste pour le patient à exprimer sans choisir ce qui lui vient à l’esprit, visant ainsi la mise hors jeu de la censure entre le monde conscient et l’univers inconscient.
  • L’importance du refoulement et des mécanismes de défenses comme le clivage ou la projection.
  • L’attention portée au transfert et au contre-transfert.
  • La possibilité de donner sens aux rêves et aux symptômes, sens qui peut donc être découvert ou créé par le patient et le praticien.
  • L’exploration de la psycho-sexualité infantile et adulte.
  • L’étude de la persistance à l’âge adulte de vécus et de fixations infantiles.

Ces pierres angulaires, ces convictions-clés de la psychanalyse n’empêchent en rien que leur soient associées des idées et des pratiques complémentaires. C’est le cas notamment avec les approches psycho-émotionnelles qui insistent sur la cuirasse musculaire, l’expression émotionnelle et la mobilisation énergétique.

On constate généralement que l’intrication du partage émotionnel et de l’élaboration psychique augmente les possibilités de dégagement des peurs, des fixations infantiles et plus généralement des impasses existentielles. En reliant les affects et les représentations, en soutenant la mobilisation émotionnelle tout autant que la mobilité psychique, on œuvre assurément à une meilleure harmonie intrapsychique et à un meilleur accordage interrelationnel. Car la qualité affective de toute expérience importe autant que sa portée symbolique, c’est aussi ce que le cadre pluriréférentiel révèle et assume.

Combinaison entre les séances individuelles et les sessions groupales

Le groupe à la fois fait peur – il est plus ou moins vécu comme menaçant, dévorant, engloutissant – et à la fois il calme les angoisses individuelles. Le cadre groupal est rassurant car il favorise chez l’individu le rassemblement psychique et l’unification mentale des différentes parties de lui-même. Le réconfort mutuel, l’écoute partagée, l’accueil véritable, le rapprochement physique et affectif, tout cela crée une solidarité en acte vis-à-vis des peurs collectives et des angoisses individuelles. La proximité non fusionnelle, le rapprochement différentiel constituent le cadre groupal en situation à haute valeur thérapeutique, mise au service de l’individuation et de la maturation.

L’assistanat mutuel psychologique et concret, la complicité sans complaisance, le partage émotionnel et le jeu interactif font partie des ingrédients du cadre groupal qui participent activement au processus d’exploration et de changement qui caractérise la psychothérapie.

Concrètement, le cadre groupal consiste essentiellement en une grande salle si possible insonorisée, des matelas et des coussins confortables, des possibilités d’écoute musicale et de danse, parfois du matériel pour le dessin ou le collage, etc. Dans ce cadre groupal, le travail associatif s’effectue à trois niveaux complémentaires : à l’intérieur de chaque participant, dans ses résonances corporelles, émotionnelles, psychiques et fantasmatiques; à l’intérieur du groupe lui-même, dans les enchaînements thématiques, émotionnels et fantasmatiques propres à la vie collective ; le troisième niveau est en fait l’influence mutuelle qui s’établit entre le monde interne de chacun et l’univers fantasmatique du groupe et qui se traduit par une solidarité interindividuelle soutenante et contenante. Cette alliance affective va permettre au jeu fantasmatique groupal de se constituer en réorganisateur des espaces psychiques individuels. Elle va ainsi favoriser le travail psychothérapique d’actualisation et de dégagement. Complémentairement, les séances individuelles se prêtent davantage à l’exploration des résonances singulières à chaque personne et à l’intégration de ce qui fut vécu en groupe. L’objectif thérapeutique reste la mise en communication et en synergie des différents registres du vécu.

Des articulations diverses mais une démarche commune

C’est à un véritable décloisonnement théorico-clinique entre les diverses pratiques du changement auquel on assiste. Il convient pour cela de distinguer les métathéories, qui ne se prêtent guère aux combinaisons, et les hypothèses plus modestes qui les constituent et qui, elles, permettent et fécondent les interpénétrations entre les différents cadres méthodologiques. Par exemple, il est possible d’intégrer les précieuses découvertes freudiennes sur les fantasmes et sur les mécanismes psychiques tels la projection et le transfert sans pour autant accepter l’ensemble de l’édifice théorique de la psychanalyse et sans pour autant non plus s’obliger à appliquer le cadre de la cure tel qu’il a été inventé par le Maître dans un cadre culturel donné, avec une population clinique particulière et avec les limites inhérentes à sa propre personnalité. De même, on peut tirer profit des découvertes de Reich sur les tensions corporelles, sur la cuirasse caractérielle et musculaire et sur les développements qu’en a effectués Lowen (sous la formule « analyse bio~énergétique ») sans pour autant s’obliger à entrer dans le cadre théoricométhodologique particulier de cette approche. On pourrait en dire de même de la Gestalt-thérapie, des thérapies systémiques, du rebirth, du psychodrame, des méthodes cognitivocomportementalistes, etc.

Chaque approche possède ses qualités spécifiques, plutôt conceptuelles pour les unes, plutôt méthodologiques pour d’autres, mais chacune possède aussi ses faiblesses et ses limites. Il semble donc utile pour tout praticien de pouvoir mettre en dialogue leurs cadres spécifiques et d’opter pour les combinaisons qui correspondent le mieux à sa personnalité et à ses croyances.

Le travail psychothérapique, en favorisant les liaisons entres les différents niveaux du vécu individuel, vise le dépassement de l’isolation de chaque élément (un rêve, le souffle, une tension physique, un fantasme, des larmes de tristesse ou de joie, un silence d’angoisse, … ) et l’unification du vécu psycho-corporel du patient. Le cadre se met au service de cette exploration des liens et de cette articulation unifiante des différentes modalités d’expression de l’être.

Cette création de combinaisons thérapeutiques ne s’appuie pas seulement sur la pluralité des techniques et des théories qui sont aujourd’hui à notre disposition mais aussi sur la variété des paradigmes relationnels qui leur correspondent : l’écran neutre, la relation empathique et chaleureuse, le rôle de conseiller, la stratégie communicationnelle, l’utilisation du toucher et de l’enlacement, l’accompagnement émotionnel, …

Un cadre pluriréférentiel rigoureux et souple va donc favoriser la fertilisation mutuelle d’approches différentes et complémentaires. C’est pourquoi on peut le dire « intégratif » dans ses aspects à la fois théoriques et concrets, conceptuels et pratiques. C’est un espace thérapeutique à plusieurs dimensions dans lequel il s’agit soit de juxtaposer des méthodes différentes relevant de cadres théorico-cliniques hétérogènes soit de les marier dans un cadre consistant et adaptable qui va varier selon les praticiens, selon les patients et selon les différents temps du processus psychothérapique. Les stratégies d’investigation y seront certes variées puisque les portes d’entrée et l’architecture de l’ensemble le sont. Mais il s’agit de s’intéresser à la continuité et à l’unité pour chaque patient de sa trajectoire thérapeutique, en dépit des hétérogénéités méthodologiques et conceptuelles qu’il rencontre.

La rigueur et la souplesse du cadre tant du praticien que de la thérapie sont les garants de la sécurité du patient qui peut alors se déplacer dans les différents espaces-temps de ce processus d’actualisation, d’activation et de tranquillisation qui caractérise le voyage psychothérapique. Les registres hétérogènes du vécu (sensations corporelles, émotions, images, pensées, fantasmes, … ) sont mis en relation les uns avec les autres selon des processus inconscients qui échappent bien sûr au contrôle du praticien mais celui-ci sait qu’il favorise ainsi les transitions et les associations entre ces processus dans un climat sécure et qu’au fond c’est cela qui est attendu de lui : non seulement la stimulation et l’investigation du monde interne du patient mais aussi la proposition et l’incarnation d’un cadre solide, identifiable et adaptable.

BIBLIOGRAPHIE

  • DELOURME Alain et coll., Pour une psychothérapie plurielle, Retz, 2001.
  • MARC Edmond, Le changement en psychothérapie, Dunod, 2002.
  • PAGÈS Max, Psychothérapie et complexité, Hommes et perspectives, 1993.
  • WINNICOTT D.W., Jeu et réalité, Gallimard, 1975 (tr. fr.).

« L’ombre en soi qui écrit » par Wajdi Mouawad

Leçon inaugurale au Collège de France le 6 février 2025 par Wajdi Mouawad. Prenez le temps de l’écouter – enregistrement vidéo ci-dessous, précédé du résumé de présentation de cette intervention. Et, plus bas, un article d’Emmanuelle Picaud à ce sujet, intitulé « Ecrire pour exister ».

Articles et vidéo consultables sur le site du Collège de France, ici.

Résumé

Tout héros qu’il est, Ulysse résiste aux chants des sirènes et demande à être attaché au mât du navire. Le fils de Laërte met toute son ardeur à ne pas prendre part à ce qui attire son équipage. S’y soumettre signifierait le terme du voyage. De même, le poète oppose une résistance farouche à l’attraction du savoir. Non pas qu’il soit contre le savoir, au contraire, mais obstinément, avec entêtement il cherche à garder inaccessible un fragment qui échappe depuis toujours au savoir. Si chaque objet a une ombre portée, le savoir aussi à la sienne, zone, paradoxalement, dont il est lui-même la raison et qui lui est interdite. Qui lui est, par définition, impossible d’éclairer de ses lumières. Pour s’aventurer dans cette ombre, il faut impérativement un Stalker. Certaines choses donc ne s’enseignent pas. Non seulement elles ne s’enseignent pas, mais l’acte de vouloir les enseigner les annule aussitôt. Elles doivent leur présence à l’effacement de la raison. Peut-être à une folie, à une transe, une perte, une dérive. Peut-être aussi, sans doute même, au sang qui est pour beaucoup dans l’ardeur d’une ombre qui trouve ses origines dans les profondeurs de nos violences et nos barbaries. L’une étant l’écho de l’autre, pour qui alors se penche vers l’écriture apprend, et parfois à ses dépens, que tout comme tomber dans le vide ne s’apprend pas, écrire ne s’enseigne pas plus. Il s’agira d’essayer de comprendre pourquoi.

Et donc à suivre, ci-dessous, l’article par Emmanuelle Picaud, « Ecrire pour exister ».

Article original sur le site du Collège de France, ici.

Né au Liban en 1968, le dramaturge Wajdi Mouawad le fuit pour la France de l’âge de dix à quinze ans, avant de vivre au Québec jusque dans les années 2000. Il signe des adaptations et mises en scène de pièces classiques, contemporaines et de ses propres textes traduits sur les cinq continents. Cet autodidacte s’est forgé au fil du temps une solide culture littéraire à travers les récits d’écrivains célèbres, en particulier français.

À l’invitation du Collège de France, Wajdi Mouawad occupera en 2024 la chaire annuelle L’invention de l’Europe par les langues et les cultures, créée en partenariat avec le ministère de la Culture. L’occasion pour le dramaturge de questionner son rapport à l’écriture et aux mécanismes à l’origine de la création.

Toute la vie de Wajdi Mouawad tourne autour de l’écriture. « Je pense toute la journée à ce que je pourrais écrire, il n’y a rien d’autre qui m’intéresse. Même quand je dors, j’y pense. Je ne sais pas si je sais bien le faire, mais je ne sais rien faire d’autre », admet le comédien et dramaturge, dont l’œuvre prolifique a été traduite dans plus de vingt langues. Au cours de sa carrière, Wajdi Mouawad a joué des adaptations et mises en scène de pièces de théâtre classiques, contemporaines et de ses propres textes. Il a joué aussi sous la direction d’autres artistes comme celle de Stanislas Nordey, en France en 2010, dans Les Justes de Camus ou dans Le Pays rêvé de Jihane Chouaib et récemment dans le long-métrage Anatomie d’une chute de Justine Triet et dans celui de Chloé Mazlo Sous le ciel d’Alice. Depuis avril 2016, il est directeur du théâtre de la Colline, l’un des cinq théâtres nationaux avec la Comédie-Française. Une sacrée revanche pour ce fils d’immigrés libanais qui ne maîtrisait pas la langue française lorsqu’il est arrivé sur le sol français à l’âge de dix ans pour fuir la guerre.

La littérature comme miroir

Le rapport de Wajdi Mouawad avec l’écriture se manifeste à l’adolescence, vers l’âge de quinze ans, lorsqu’il écrit ses premiers textes. Mais les racines de l’appétence du jeune garçon pour les formes d’expression artistique remontent à bien plus tôt. Au Liban, il dessine et peint déjà beaucoup. « Je n’ai parlé qu’à partir de l’âge de sept ans. Dessiner et peindre, c’était un moyen de m’exprimer tout en n’ayant pas besoin de parler. » C’est dans le petit appartement qu’il occupe en France, son pays d’accueil à partir de 1978 et jusqu’en 1983, que s’opère la bascule avec la littérature. Le jeune Wajdi commence à lire des livres, comme les aventures de Bob Morane. Il pioche aussi dans la bibliothèque de son frère aîné et se lance dans la lecture de livres plus « sérieux » pour son âge, comme La Métamorphose de Franz Kafka. Dans cette nouvelle écrite en 1915, un jeune représentant de commerce, Gregor Samsa, se réveille un matin pour découvrir qu’il s’est transformé en un gigantesque insecte. Débute alors pour le héros une période trouble où il est coupé du monde extérieur et de sa famille, qui restent sourds et indifférents à sa souffrance intérieure.

À l’époque, le jeune Wajdi se sent « en décalage » avec ses camarades de classe, un point commun qu’il se découvre avec le héros de La Métamorphose. Et de poursuivre : « je voulais être Bob Morane, mais il suffisait que je me regarde dans le miroir pour comprendre que je ne lui ressemblais pas. Bob Morane était ce héros que je voulais être et que je ne serais pas. Le héros de Kafka, Gregor Samsa, c’était tout l’inverse, son récit a agi comme un miroir pour moi. » Sa découverte de la littérature se poursuivra ensuite à l’école, où il découvrira l’œuvre d’un Victor Hugo ou encore celle d’un Arthur Rimbaud, ou encore Molière. Il aura l’occasion de jouer dans sa première pièce dans une œuvre de ce dernier, L’Avare. Il y joue le héros de la pièce, Harpagon, devant toute la classe. Pour l’incarner, le jeune Wajdi s’inspire du comédien Louis de Funès, un homme à l’allure flamboyante et au caractère explosif. Tout le contraire du jeune garçon timide qu’il incarnait à l’époque aux yeux des autres. « J’avais tout préparé minutieusement, j’avais appris le texte par cœur. Cela a dû faire un effet aux autres élèves, car à partir de cette représentation, leur regard a changé. C’est à partir de cette expérience que je me suis rendu compte qu’à travers la littérature et l’art, il est possible de changer les choses, de développer une forme de considération de soi. » Pour autant, il ne se voit pas encore devenir écrivain : « lorsque vous lisez ces œuvres de grands auteurs, vous vous dites qu’avant d’écrire, il faut déjà connaître le début et la fin de l’histoire. Mais cette pensée est écrasante pour l’esprit, elle rend l’acte d’écriture impensable, même si en réalité, c’est faux. »

Écrire pour réparer les blessures

L’enfance de Wajdi Mouawad l’a façonné en tant qu’artiste, dans la mesure où c’est en grande partie d’elle qu’il va s’inspirer ensuite pour la réalisation de ses œuvres. Arrivé au Canada, il intègre l’École nationale de théâtre, un peu par hasard, « parce que j’ai lu qu’il n’était pas nécessaire d’avoir le bac pour candidater ». C’est là qu’il écrira sa première pièce de théâtre à l’âge de vingt ans. « J’étudiais Shakespeare, Tchekhov, mais ce n’était pas mon histoire. Alors je me suis décidé à écrire cette histoire qui était non seulement la mienne, mais celle de milliers d’autres Libanais. » Il choisit de raconter l’histoire d’un garçon exilé. Le Québec ayant lui aussi une histoire en lien avec l’exil, du fait de sa situation particulière avec le Canada, cette dernière rencontre un franc succès localement. Les Québécois ne sont pas les seuls à être touchés par ce récit. Pour les Libanais exilés, il fait écho à ce qu’ils ont vécu et ils le font savoir à l’auteur du texte, qui continuera d’être inspiré par le thème de l’exil et de la guerre pendant la suite de sa carrière.

Il cofonde en 1991, avec la metteuse en scène et comédienne Isabelle Leblanc, sa première compagnie : le Théâtre Ô Parleur. Puis, à la direction du Théâtre de Quat’Sous, à Montréal, de 2000 à 2004, il crée Incendies, une œuvre dramatique qui explore les thèmes de l’identité, de la mémoire, de la violence et des secrets familiaux, et qui sera adaptée au cinéma par le réalisateur Denis Villeneuve en 2010. Inspirée de sa biographie, la pièce se déroule dans un contexte de guerre civile évoquant celle du Liban et raconte l’histoire de jumeaux, Jeanne et Simon, qui reçoivent les dernières volontés de leur mère récemment décédée. Commence alors pour eux une quête inattendue qui les plongera dans un voyage au Moyen-Orient, où ils découvriront le passé douloureux de leur mère. Une œuvre où Wajdi Mouawad dépeint l’impact dévastateur de la guerre sur les individus et les familles, le poids des secrets familiaux et l’impact des traumatismes sur les descendants.

Une forme de thérapie

Le dramaturge reste, en effet, persuadé que la littérature peut aider à résoudre les conflits, à concilier, voire à réparer. « J’ai été victime de la guerre pendant quatre ans, puis j’ai connu l’exil. J’ai pu être témoin du silence de mes parents et des adultes, en général. J’ai vu ce que cette guerre a fait chez eux. J’ai connu le silence politique, celui au sein duquel la politique n’a jamais été abordée frontalement. Le travail que l’Allemagne d’après-guerre a fait sur elle-même, le Liban ne l’a jamais fait ». À ses yeux, écrire n’est pas uniquement un acte culturel. « Il y a autre chose qui sous-tend cet acte. Nous avons besoin de raconter notre histoire, c’est aussi un acte de dignité et de reconnaissance. » Ce pouvoir de la littérature réside non seulement dans le pouvoir des mots, mais aussi dans l’imaginaire. « C’est l’imaginaire qui permet de créer une distance, de libérer le spectateur de ses malaises » et qui, en somme, offre une issue quasi thérapeutique dans le sens de ce que Wajdi Mouawad qualifie de « catharsis ». Introduit pour la première fois dans la littérature occidentale par le philosophe Aristote, la catharsis désigne un processus de libération émotionnelle, vécu par le spectateur ou le lecteur, à travers une œuvre d’art. C’est ce sentiment que cherche à reproduire le dramaturge chez le spectateur, en lui proposant de suivre le récit de personnages aux vies ordinaires, mais dont le parcours fait écho à une forme d’universel dans lequel chacun peut se reconnaître.

La littérature est aussi, en plus d’un exutoire, une façon de décrire l’inconcevable, de toucher une forme de vérité pour Wajdi Mouawad. C’est peut-être, d’ailleurs, dans cette quête du « vrai » que science et littérature se rejoignent, estime le dramaturge. Science et littérature essaient, chacune à leur façon, de toucher à « ce moment où l’on est au-delà du réel, qui est plus vrai que la réalité elle-même ». « Il y a le réel et le vrai. Et le vrai est toujours plus puissant, il permet de s’extraire des apparences. » Il reconnaît toutefois que les chemins empruntés par les artistes sont différents de ceux que choisissent les scientifiques. Le scientifique cherche à saisir la vérité à travers la connaissance. Le poète, à rebours, cherche inlassablement à s’extraire de toute forme de certitude. « Non pas qu’il soit contre le savoir, au contraire, mais obstinément, avec entêtement, le poète cherche à garder inaccessible un fragment qui échappe depuis toujours au savoir », écrit-il encore. Là où le scientifique tente d’expliquer en se référant à des protocoles, des calculs et de la méthode, le poète utilise des mots et des métaphores. « Mon outil à moi, c’est le crayon », relève-t-il.

Enseigner au Collège de France

À l’invitation du Collège de France, Wajdi Mouawad occupera cette année la chaire annuelle L’invention de l’Europe par les langues et les cultures, créée en partenariat avec le ministère de la Culture. Un exercice qui s’apparente à un défi pour cet autodidacte, qui n’a même pas le bac. « Je sais écrire, mais je ne sais pas enseigner et je ne l’ai jamais fait. J’ai du mal à déployer une pensée académique, on ne me l’a jamais appris ». Quand on lui a proposé de venir au Collège de France, il a d’abord été surpris. Puis, il s’est dit finalement que s’il y a un lieu académique qui pourrait lui correspondre, ce serait certainement celui-là. « Le Collège de France a été fondé en opposition à la Sorbonne et par son histoire, il rappelle que le savoir n’appartient pas à une élite, mais à tous. En ce sens, je me sens plus proche de cette école que du reste du monde académique. » Pour sa leçon inaugurale, Wajdi Mouawad a choisi de parler de ce qu’il sait faire : écrire. Le dramaturge cherchera d’ailleurs à enseigner que, en particulier pour l’écriture, « certaines choses ne s’enseignent pas ». Et de poursuivre : « on peut apprendre à écrire, mais on n’apprend pas à devenir poète ou écrivain. L’école vous dira de limiter l’utilisation des adverbes et des adjectifs. Pourtant, un écrivain comme Julien Gracq fait tout l’inverse ».

Qu’est-ce qu’écrire, en fin de compte, et comment savoir si l’on tient le bon fil d’un récit ? Dans son rapport à l’écriture, Wajdi Mouawad aime se décrire « comme un arbre alimenté par les récits des oiseaux qui viennent le peupler ». « On me demande comment je trouve mes histoires. Je ne les trouve pas, elles viennent à moi, comme les oiseaux se posent sur les branches des arbres. » Une façon poétique de dire qu’en littérature comme dans la vie, suivre les règles ou les protocoles ne suffit pas toujours à raconter une belle histoire.

Article d’ Emmanuelle Picaud