Freud’s not dead : vers un retour en grâce de la psychanalyse ?

Cet article foisonnant et vivant m’a intéressée car il montre combien cette approche qu’est la psychanalyse est en mouvement, en recherche, en discussions, en confrontations, en émergences, en créativité. Que l’on soit d’accord ou non sur les orientations « des » psychanalyses (plutôt que « de la »), force est de constater qu’elle est loin de l’image d’une approche poussiéreuse et vieillotte qui lui est parfois prêtée.

Freud’s not dead : vers un retour en grâce de la psychanalyse ?

Article par Jean-Marie Durand publié le 11 février 2025 dans les Inrockuptibles, original ici.

Discréditée au cours des années 2000 par des prises de position conservatrices, la démarche thérapeutique théorisée par Freud fait l’objet d’une attention renouvelée. Philosophes, sociologues, historien·nes et psychologues y puisent ainsi des ressources politiques subversives pour faire face aux périls de notre époque.

“On ne pensera pas l’époque avec la psychanalyse seulement, mais on ne la pensera pas sans elle.” À la mesure de cet aveu de Frédéric Lordon et Sandra Lucbert dans leur essai programmatique Pulsion, les réflexions de Freud et de tous·tes ses disciples forment plus que jamais un outillage décisif pour comprendre notre époque.

Tony (James Gandolfini) et Dr Melfi (Lorraine Bracco), dans “Les Soprano” © HBO

Pulsion, désir, jouissance, hystérie, perversion, refoulé, frustration, traumatisme, moi, inconscient : ces notions reviennent de tous côtés pour mettre au clair les mystères intimes et les failles politiques des temps présents. Les effets du capitalisme forcené, le retour des fascismes, le triomphe des pervers dans des existences abîmées s’éclairent mieux grâce à elle. Les “harpages pulsionnels”décrits par Lordon et Lucbert sont partout.

Beaucoup de penseur·ses actuel·les les observent en mobilisant des concepts issus de cette discipline inventée il y a plus d’un siècle. Ces derniers mois, par exemple, l’écrivain Édouard Louis convoquait la psychologie, au-delà de la sociologie, pour comprendre le destin de son frère disparu (L’Effondrement, Seuil) ; le sociologue Marc Joly se raccrochait aux travaux du psychiatre Paul-Claude Racamier sur les pervers narcissiques pour mettre au jour la psyché secrète d’Emmanuel Macron (La Pensée perverse au pouvoir, anamosa)…

Comme si, pour comprendre le social et le politique, les blessures intimes et le recours à des notions psychanalytiques s’imposaient. Ce qui n’est pas toujours allé de soi pour une grande part de chercheur·ses en sciences sociales, méfiant·es à l’égard des lectures trop psychologisantes des faits sociaux.

Aujourd’hui réinvestie, la psychanalyse revient de loin, d’un moment d’effacement et de rejet critique dans les années 1990-2000. Car si elle fut une discipline-phare du champ des savoirs au cours des années 1960-1980, elle a perdu de son aura sociale et de son prestige intellectuel, en dépit de la généralisation de ses concepts-clés dans les discussions ordinaires.

Repartir de zéro

Concurrencée par les neurosciences et la psychologie cognitive, négligée par la recherche universitaire, la psychanalyse s’est mise à défendre dans les années 1990-2000 des positions souvent réactionnaires contre les nouveaux féminismes, la transidentité, la dysphorie de genre, l’homoparentalité, les sexualités alternatives, mais aussi l’antiracisme, la pensée décoloniale, le wokisme… Opposée à la conquête de nouveaux droits, à l’égalité politique concrète, elle semblait incapable d’œuvrer à de nouvelles formes d’émancipation et de sortir de son rétrécissement identitaire et politique.

Par une étrange et inquiétante concomitance, la figure du psy était attaquée par d’obscurantistes penseurs prêts à écrire son “livre noir”, comme Michel Onfray, à propos de Freud, avec Le Crépuscule d’une idole (Grasset, 2010), en même temps que le psy assumait souvent des prises de position en décalage avec les aspirations individuelles de son temps (se marier avec une personne de même sexe, dissocier le désir d’enfant de la conjugalité traditionnelle, changer d’identité de genre…).

Beaucoup de psychanalystes sont resté·es enfermé·es dans la binarité sexuelle et de genre, et s’affolent dès qu’on parle du corps, nous rappelait par exemple Paul B. Preciado dans Je suis un monstre qui vous parle (Grasset, 2020) qui, après d’autres dans les années 1970 (Foucault, Deleuze et Guattari…), s’élevait contre les dérives moralisatrices et normatives de la psychanalyse.

Or, comme le soulignent Lordon et Lucbert, si la psychanalyse “a fini par se rendre odieuse”, elle ne méritait pas le discrédit dont elle est l’objet. “Le champ intellectuel a désappris une façon de réfléchir aux faits humains qui se proposait pourtant de les saisir par le plus enseveli”, écrivent-il et elle, en insistant sur l’idée que beaucoup de catégories psychanalytiques (“névrosé”, “psychotique”, “pervers”…) ont été vidées de leur sens, incomprises, et qu’à ce titre, “il faut tout reprendre”.

Pour les deux auteur·rices, il existe de nombreuses affinités entre la psychanalyse et le spinozisme, tels la conception partagée d’un être animé par une énergie primitive, une critique du libre arbitre, un lieu d’interrogation sur les mouvements de l’âme. Comme Lordon et Lucbert, qui tentent une relecture philosophique et complexe de la psychanalyse à l’aune du spinozisme, d’autres se proposent depuis quelques années, dans le champ des sciences humaines et sociales, de repenser la pensée de Freud. Moins pour disqualifier ses intuitions que pour la sortir de ses ornières dogmatiques.

Un défi de société

“Purger la psychanalyse de ses connivences objectives avec l’ordre patriarcal, auquel elle n’a cessé de fournir ses cautions théoriques” : l’invitation de Lordon et Lucbert s’inscrit elle-même dans un large mouvement intellectuel. Tout bouge donc à nouveau, à la fois à l’intérieur de la discipline, longtemps repliée sur elle-même, et à sa périphérie.

S’intéressant par exemple à l’interprétation des rêves par Freud, le sociologue Bernard Lahire se proposait en 2018 de les relier aux expériences des individus dans le monde social (L’Interprétation sociologique des rêves, La Découverte) ; l’historien Hervé Mazurel estimait en 2021, dans L’Inconscient ou l’Oubli de l’histoire (La Découverte), que notre psychisme inconscient se transforme à travers le temps à mesure que changent nos mœurs, nos rapports à la sexualité, à l’intime. 

Pour enrayer son déclin, la psychanalyse aurait donc selon lui intérêt à s’ouvrir aux sciences sociales, pour cesser de survaloriser l’individu et reconnaître que les pathologies contemporaines ont partie liée avec les mutations de la société. Le défi de la psychanalyse serait donc d’articuler la psyché et le social-historique.

Du côté des philosophes, aussi, la psychanalyse fait l’objet d’un réexamen critique, en particulier lorsqu’il s’agit de penser avec elle la question des violences sexuelles et sexistes ou de la perversion. Dans son récent essai Le Scandale de la séduction (PUF), Isabelle Alfandary analyse pourquoi la séduction, théorisée par Freud, est à la fois un “roc” sur lequel la psychanalyse s’est construite et “un obstacle” sur lequel elle n’a cessé de trébucher – en négligeant surtout la place de la séduction réelle plutôt que fantasmatique, dans la vie psychique et sexuelle.

Revenant sur cette théorie, la philosophe explique comment la psychanalyse permet de comprendre la nécessité de la séduction dans la vie érotique de l’adulte, tout en rappelant qu’elle peut s’avérer traumatisante. La psychanalyse a découvert que ce qui est en jeu dans une séduction n’est pas toujours simple ni transparent. À ce titre, la réflexion en cours sur la notion-clé de consentement ne peut pas faire l’économie d’une prise en compte de cette ambivalence. “Le moi n’est pas maître en sa propre demeure”,suggérait d’ailleurs Freud. La psychanalyse, suggère Alfandary, a donc quelque chose à dire de pertinent sur les enjeux du post-féminisme.

S’ouvrir aux autres et au monde

Cet enjeu faisait l’an dernier l’objet d’une autre réflexion stimulante de la part du philosophe Patrice Maniglier et de la thérapeute Silvia Lippi dans Sœurs – Pour une psychanalyse féministe, qui ouvrait la voie à une “psychanalyse sororale”, libérée des schémas phalliques dominants dans la théorie analytique.

Partant du double constat d’une effervescence militante dans le champ du féminisme et d’un isolement théorique de la psychanalyse dépassée par les nouvelles figures de la transformation sociale, Maniglier et Lippi invitaient moins à déconstruire la psychanalyse qu’à la “recommencer”. À rebours de son orientation patriarcale, il et elle défendaient une pratique non plus centrée sur la figure fétichiste du père, mais sur celle “de la sœur, ou plus précisément – car une sœur ne vient jamais seule et n’existe que comme relais d’un processus de contagion du symptôme – de la horde des sœurs”.

La psychanalyse trouverait-elle dans le féminisme le lieu de sa réinvention ? On peut en faire le pari, de même qu’elle se réinventera probablement aussi à partir de ses marges culturelles, à la périphérie du monde occidental. Dans Psychanalyse du reste du monde – Géo-histoire d’une subversion (La Découverte, 2023), Sophie Mendelsohn et Livio Boni ouvrent la pratique psychanalytique à la question post-coloniale, en cherchant à “désaxer”l’histoire du freudisme de son versant occidental et à la rattacher à une histoire mondiale, attentive aux traces traumatiques du colonialisme. 

Au plus près des débats actuels sur le front du féminisme, des formes de domination sexiste, des perversions en tout genre, des héritages coloniaux, la psychanalyse se repense aussi à l’intérieur même de la profession.

Dans son recueil de chroniques sur France Inter, L’Inconscient (Les Liens qui Libèrent), la psychanalyste Laurie Laufer rappelle ce que Jacques Lacan écrivait en 1979 : “C’est bien ennuyeux que chaque psychanalyste soit forcé – puisqu’il faut bien qu’il y soit forcé – de réinventer la psychanalyse.” De fait, Freud puis Lacan ont eu à cœur de laisser la psychanalyse ouverte à la réinvention, estimant qu’elle était une pratique traversée par les sciences, la culture et les mouvements de chaque époque.

Pour se réinventer et renouer avec ses origines subversives, la psychanalyse doit donc dialoguer avec les théories féministes, les études queer et les mouvements trans. “C’est en redevenant une théorie critique et inventive, à l’affût des nouveaux savoirs et pratiques, que la psychanalyse peut renouer avec l’émancipation”, estime Laurie Laufer. Pour ce faire, elle doit échapper à un discours autoréférencé, s’ouvrir au monde, se laisser elle-même instruire par d’autres discours.

Retrouver du sens

Réinventer, recommencer, relancer, dynamiter, élargir… C’est bien cette nécessité d’une nouvelle étape de son histoire qui traverse le champ de la psychanalyse actuelle, happée par le sentiment qu’elle ne peut passer outre les vicissitudes politiques et existentielles de notre temps. Qu’elle a probablement quelque chose à dire, sinon à sauver, de ce qui se noue et se déjoue dans beaucoup de vies fracassées. Quitte à réactiver certains pans oubliés de son épopée, liés aux luttes d’émancipation, saluées par Florent Gabarron-Garcia dans son Histoire populaire de la psychanalyse (La fabrique éditions, 2021) et dans son essai L’Héritage politique de la psychanalyse (Amsterdam).

L’auteur, psychanalyste lui-même, rappelle que sa discipline n’a pas toujours été l’outil de reproduction de l’ordre social qu’elle est devenue, et défend une clinique attentive à la dimension sociale et politique des histoires personnelles. Prônant l’abandon du primat œdipien, l’auteur veut réveiller la dimension subversive de la pensée et de la pratique psychanalytique, incarnée notamment par des figures-clés des années 1950-1970 comme François Tosquelles, Jean Oury ou Fernand Deligny.

La possibilité pour le sujet de reprendre son destin en main, de “frayer des voies pour donner droit à son désir et sortir de sa minoration” : telle est la vraie promesse de la psychanalyse, qui a prouvé dans son histoire tourmentée qu’elle avait des ressources pour y parvenir. L’historien Michel de Certeau le rappelait déjà dansHistoire et psychanalyse entre science et fiction (Gallimard, 1987) : “Là où la psychanalyse ‘oublie’ sa propre historicité […], elle devient ou un mécanisme de pulsions, ou un dogmatisme du discours, ou une gnose de symboles.”

S’extraire, sans l’éradiquer totalement, du dogme freudien, en finir avec la figure obsédante du père, le complexe d’Œdipe à tout bout de champ, se méfier du rappel grandiloquent à l’ordre symbolique, de la différence des sexes et des normes sexuelles : la réinvention de la psychanalyse exige une série de décentrements permettant d’échapper aux éternelles menaces apocalyptiques (de type “ne pas transgresser, ou la civilisation n’y survivra pas”) que des psys font peser dès lors que le symbolique est touché. De fait, les femmes ont reçu le droit à la contraception, à l’IVG, au divorce, les homosexuel·les celui à sortir de l’illégalité, à se marier, à avoir des enfants ; à chaque étape, la société, qui devait s’effondrer, a bien tenu – et même progressé.

“Décalqué d’une formation socio-historique contingente, l’ordre symbolique a été frauduleusement présenté comme un universel, transhistorique – une sorte d’éternité anthropologique. C’était un mensonge. Un ordre symbolique est une construction politique […] qui consacre la domination de certains groupes sur d’autres”, précisent Lordon et Lucbert.

En dépit des controverses sur son histoire et ses héritages multiples, un consensus existe en tout cas autour du fait que la psychanalyse fut une vraie révolution intellectuelle, comme il s’en est peu produit dans l’histoire des idées. “Elle nous avait au moins appris à savoir qu’il y a de l’insu”, estiment Lordon et Lucbert. Que nous sommes tous·tes travaillé·es intérieurement par des forces qui nous échappent, dont il faut tenter de cerner l’étendue pour en maîtriser les effets. À l’heure où les pulsions fascisantes se libèrent à tout-va, où les violences prédatrices se multiplient, où la désorientation générale se diffuse, comment ne pas puiser chez Freud et tous·tes ses disciples des voies raisonnables, éclairantes et renouvelées pour se frayer un chemin ? 

Pulsion de Frédéric Lordon et Sandra Lucbert (La Découverte), 600 p., 28 . En librairie.
Le Scandale de la séduction – D’Œdipe à #MeToo d’Isabelle Alfandary (PUF), 224 p., 19 
. En librairie.
Sœurs – Pour une psychanalyse féministe de Patrice Maniglier et Silvia Lippi (Seuil/“La Couleur des idées”), 352 p., 23,50 
. En librairie.
L’Inconscient – Deux ou trois choses que l’on entend de lui de Laurie Laufer (Les Liens qui Libèrent/France Inter), 256 p., 18 
. En librairie.
L’Héritage politique de la psychanalyse de Florent Gabarron-Garcia (Amsterdam/“Poches”), 416 p., 13 
. En librairie le 14 février.

« Critique de la pensée positive. Heureux à tout prix ? » de Gérard Neyrand, éditions érès, 2024 – lecture par Patrick Ben Soussan

Je vous partage ci-dessous un commentaire de lecture par Patrick Ben Soussan, pédopsychiatre, de cet ouvrage de Gérard Neyrand récemment paru. Rien à ajouter. A lire.

Commentaire de lecture paru le 24 janvier 2025, original ici.

« L’Happycratie – Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies – de la sociologue Eva Illouz et du psychologue Edgar Cabanas avait déjà donné le ton en 2018. Cet essai, décapant, dénonçait avec brio l’injonction qui nous est faite d’être heureux et rappelait que cette idéologie, dont la psychologie positive est le bras armé, n’avait qu’un objectif : culpabiliser les individus et conforter le néolibéralisme.

Gérard Neyrand, dans sa Critique de la pensée positive. Heureux à tout prix ?, paru aux éditions érès à la rentrée 2024, s’attelle à une analyse de même nature en nous appelant à nous méfier de ces nouveaux ordres moraux qui imposent l’obsession égocentrique de l’amélioration de soi et la tyrannie de l’optimisme.

L’auteur, sociologue, professeur émérite à l’Université Paul Sabatier Toulouse 3, reconnu pour ses travaux riches et fouillés sur la famille, la parentalité, le couple et plus globalement sur l’impact des mutations sociales sur les sphères intimes, nous propose une élucidation salutaire et passionnante de cette alliance baroque entre commerce, para-scientificité et idéologie. Il y a quelque chose de jubilatoire à lire Neyrand, démontant avec détail et minutie, avec l’esprit d’analyse qui le caractérise, les pierres de touche de la pensée puis de la psychologie positive. Son approche, centrée sur la famille, développe plus précisément les incohérences de l’éducation et de la parentalité dite positives, en exhibant à la fois l’indigence théorique de ces propositions et les effets qu’elles induisent, à savoir contestation scolaire, délégitimation de l’école, crise de l’autorité mais aussi sur-responsabilisation des parents, déni du social et soutien de la division sexuée très traditionnelle entre père et mère.

Sa voie d’entrée est singulière, puisque la généalogie de la pensée positive qu’il propose, trouve son origine dans un discours marchand : la publicité. Ainsi, de ses balbutiements dans « la réclame » au XIXe à sa propagation permanente par les médias sociaux et autres influenceurs au XXIe siècle, le discours positiviste va sans trêve proposer à l’individu de développer une quête éperdue du bonheur.

Neyrand va ensuite déconstruire avec application la façon dont cette pensée positive s’est progressivement imposée tout au long du XXe siècle jusqu’à aujourd’hui, à travers tout un discours social et médiatique. Ce courant américain initié par des pasteurs chrétiens dont Norman Vincent Peale, qui, avec son ouvrage paru en 1952, La puissance de la pensée positive en fût l’un des plus notoires exégètes, s’est initialement proposé comme une approche bienveillante de l’existence, même s’il s’est développé sur une base ambiguë, mélange de références religieuses et scientifiques un brin avariées. Mais très rapidement, cet appel à une quête, individualiste, du bonheur, s’est progressivement métamorphosée en une forme d’injonction tyrannique. C’est ce que validera, non sans contradictions, la psychologie positive à la fin du XXe siècle, promouvant la reconnaissance d’un individu supposé libre, c’est-à-dire dégagé de toute détermination aussi bien sociale que psychique. Depuis lors, cet élan positiviste a colonisé nos écrans, nos esprits, et même nos relations et il agit comme un rouleau compresseur émotionnel, effaçant toute complexité, toute contradiction, toute nuance.

Mais que cache donc cette quête effrénée du bonheur ? Neyrand le martèle consciencieusement : un marché fort lucratif ! Car la pensée positive n’est pas qu’une philosophie, elle est une industrie : du développement personnel aux stages de mindfulness, en passant par les coachs de vie et les influenceurs bien-être, l’auteur montre comment le bonheur est devenu un véritable produit de consommation. Cette nouvelle logique mercantile qui nous incite à acheter notre félicité comme on achèterait une nouvelle paire de baskets, nous offre un bonheur prêt-à-porter, taillé pour Instagram, qui s’insinue dans toutes les sphères de nos vies, publiques et privées. C’est Ruwen Ogien, ce grand philosophe libertaire, qui, dans un essai très personnel, Mes mille et une nuits – La maladie comme drame et comme comédie, paru quelques mois avant son décès, avait fait un sort tapageur à ce mantra contemporain : « Au fond, la psychologie « positive », dont la résilience est un des piliers, a, comme les idées de Leibniz dont Voltaire se moquait, un côté bêtement optimiste, répugnant aux yeux de tous ceux dont la vie est précaire, marquée par des échecs et des peines profondes. Elle tend à culpabiliser tous les défaitistes en pensée, tous ceux qui n’ont pas la force ou l’envie de surmonter leur désespoir. » Car cette course à la positivé, cette injonction au bonheur constituent bien une forme de violence – douce ? -, culpabilisant ceux qui peinent à être « heureux ». Tout malheur devient une faute personnelle, tout échec une preuve de paresse ou de mauvaise volonté. Neyrand dénonce ici une responsabilisation à outrance qui dédouane les structures sociales et économiques.

Il insiste alors notoirement sur le virage qu’a pris le soutien à la parentalité ces dernières années, en devenant une véritable industrie, détrempée de tant de maux : marchandisation de la petite enfance, quantification des sciences de l’éducation, prolifération d’un discours neuroscientifique et économiste, en lien avec l’individualisation et la privatisation de la responsabilité parentale et le retrait de la responsabilité publique. On se référera judicieusement alors à l’ouvrage de Michel Vandenbroeck, Être parent dans notre monde néolibéral, paru l’an dernier chez érès. Comme Gérard Neyrand, ce professeur de pédagogie de la famille à l’Université de Gand (Belgique), attirait l’attention sur l’effort public, de plus en plus en retrait, en témoigne la crise actuelle des milieux d’accueil de la petite enfance.

C’est Marcel Gauchet, dans un lumineux article sous le titre de L’enfant imaginaire(Le débat, 2015, 183-1, 158-166), qui rappelait la prophétie d’Ellen Key, grande philosophe et pédagogue suédoise qui a marqué l’histoire de l’éducation : le XXe siècle serait « le siècle de l’enfant » prédisait-elle… en 1900 ! Gauchet, aux aubes du XXIe siècle, insistait : notre vision contemporaine de l’enfant à qui nous vouons un véritable culte, enfant du désir, enfant mythologique, « constitue un obstacle épistémologique et pratique à l’entreprise éducative ». Il concluait en nous implorant de libérer l’enfant « de l’imaginaire que les adultes ont développé à son propos ». Entre psychanalyse, sociologie, études des mœurs, pédagogie, Laurence Gavarini nous rappelait, dans son remarquable ouvrage de 2001, La passion de l’enfant que la famille contemporaine était désormais littéralement « pédocentrée » et que statut et place de l’enfant dans notre modernité avaient été totalement renouvelés.

Gérard Neyrand poursuit la même œuvre de salubrité sociétale et parentale en plaidant pour une réhabilitation de la complexité humaine, dès le plus jeune âge, et en osant que le bonheur standardisé que certains croient pouvoir nous vendre n’est que « marchandise ». Il nous exhorte à reconquérir une conception plus réaliste, plus humaine du bonheur, un bonheur qui accepterait la douleur, l’échec, le doute, et qui cesserait de les voir comme des anomalies à corriger. En somme, un bonheur qui ne serait plus une obligation morale, un diktat, mais qui saurait faire place à l’incomplétude de l’expérience humaine, dans toute sa richesse et sa fragilité. Une lueur d’espoir dans ce monde du malaise. C’est qu’ils sont nombreux ceux qui évoquent la mutation anthropologique que nous vivons, inédite, postmoderne affirment-ils, qui ne fait plus place au sujet critique kantien comme au sujet névrotique freudien, installant ce nouveau sujet ultralibéral gouverné par la seule satisfaction par l’objet marchand (c’est ce que pressentait déjà Dany-Robert Dufour, dans son L’art de réduire les têtes. Sur la nouvelle servitude de l’homme libéré à l’ère du capitalisme total, paru en 2003).

Il y a bien longtemps que Gérard Neyrand, en sociologue et penseur affuté,  a renoncé à ce que Nabokov nommait le « démon des généralités » et qu’il s’emploie, avec rigueur et méthode – la bibliographie de son essai est proprement titanesque -, à analyser ce que notre modernité transforme, au quotidien, du plus public au plus privé. Critique de la pensée positive en fait plus encore : cet essai, très documenté et néanmoins très accessible, est une alerte, un appel à résister à cette allégresse obligatoire qui étouffe notre humanité. Dans un monde où l’on nous demande sans cesse d’être à 100 %, Neyrand nous rappelle que le droit de ralentir, de douter, de souffrir, est précieux. 

Une lecture indispensable ! » (Patrick Ben Soussan)

Sur l’ouvrage et son auteur :

Gérard Neyrand est sociologue, professeur émérite de l’université de Toulouse, spécialisé dans l’analyse des relations privées et de la famille (couple, parentalité, petite enfance, adolescence, interculturel, action sociale et politiques familiales…).

Éditions érès, parution : 19 septembre 2024
EAN : 9782749281124
14×20.5, 240 pages 
Questions de société
Thème : Société

« L’effet bébé, Métamorphoses conjugales à l’arrivée du premier enfant » par Charlène Gueguen (éd.érès)

Voilà un ouvrage qui manquait à la clinicienne que je suis et à certains de mes patients ! Dans ce livre issu de sa thèse de docteur en psychologie clinique et psychopathologie, l’autrice aborde le sujet ô si brûlant de l’effet sur le couple conjugal de l’arrivée de bébé. Je m’en réjouis, rencontrant régulièrement dans ma pratique des adultes devenus parents désemparés dans leur couple conjugal. Nombre se résignent à « faire avec » sa mise de côté, trouvant « normale » son évolution au fil du temps – « ça ne peut pas être comme au début ». Certes, le couple conjugal évolue au fil de ses années, mais si possible dans le sens d’une « métamorphose » comme le dit Sylvain Missonnier dans sa préface de cet ouvrage : « une véritable mutation potentiellement révolutionnaire », et non dans le sens « de l’obtention d’un nouvel équilibre au prix d’aménagements adaptatifs ». Bonne lecture.

Paru aux éditions érès en septembre 2023, original de la présentation ci-dessous : ici. Vous y trouverez le sommaire et pourrez lire quelques pages en extrait, dont la très intéressante préface par Sylvain Missonnier.

Cet ouvrage vise à mieux comprendre les spécificités du lien conjugal et les bouleversements et réaménagements qu’il subit au moment de l’arrivée d’un premier enfant. Comment mieux les prendre en compte pour aider le couple parental dans ce moment de fragilité ?

 « Alors que la production scientifique sur le processus de devenir mère, ou père, sur la parentalisation a donné lieu à d’innombrables travaux et publication, le couple d’amants devenant parents a été totalement oublié. L’ouvrage de Charlène Guéguen nous fait prendre conscience d’un véritable angle mort dans le domaine de la recherche en périnatalité. » Sylvain Missonnier

Pourtant, l’arrivée du premier enfant est à l’origine d’un véritable bouleversement dans le couple et dans sa dynamique relationnelle. En effet, vont devoir s’articuler dans la vie familiale future les places d’amants, de conjoints et de parents. Et cela ne s’effectue pas sans difficultés, si bien que les séparations conjugales après la naissance d’un premier bébé sont en augmentation.

Dans un panorama historique, sociologique et psychanalytique de la notion de couple en Occident et du sentiment amoureux qui préside aujourd’hui à sa formation, l’auteur met en évidence les spécificités du lien conjugal. En s’appuyant sur son expérience clinique, elle en décrit les réaménagements nécessaires à l’arrivée du premier né. Ces évolutions dans la vie des couples devenant parents sont trop souvent considérées comme relevant de l’intimité du foyer alors qu’elles constituent pour ces nouvelles familles un moment de fragilité.

Comment peut-on mieux les prendre en compte dans les lieux d’accueil des tout-petits (maternités, PMI, centres maternels, crèches, etc.) pour accompagner ces transformations du couple parental ?

« Peut-on soigner les personnes sans soigner la société ? » par Vincent de Gaulejac chez érès formations

Une belle proposition qui s’annonce passionnante, notamment pour les professionnels psys que nous sommes si nous pensons l’environnement de nos patients comme important dans nos consultations . Vincent de Gaulejac – président du réseau international de sociologie clinique, professeur émérite à l’université Paris-Cité, docteur honoris causa des universités de Mons (Belgique) et de Rosario (Argentine) et auteur d’une vingtaine d’ouvrages – animera l’ensemble de la formation. Il invitera à chaque session des auteurs ayant publié des ouvrages dans la collection ‘Sociologie clinique’. La formation organisée par érès Formations, se déroulera en vision sur 8 demi-journées, de 9h30 à 12h (13 et 27 janvier, 10 et 24 février, 10 et 24 mars, 7 avril, 19 mai 2025).

Vous voulez en savoir plus ? Suivre ce lien.

Argument :

 » Une société ça ne se soigne pas. Une société n’a pas de corps, pas de conscience, pas d’appareil psychique. On ne voit pas bien comment on pourrait l’allonger sur le divan d’un psychanalyste ou lui conseiller de consulter un psychothérapeute.  Les métaphores médicales ou psychopathologiques sont fréquentes pour évoquer une société malade, schizophrène, paranoïaque, fracturée, dépressive, anxiogène, anesthésiée… Les sociologues cliniciens évoquent souvent la souffrance sociale, les maladies de l’excellence, de l’exclusion, du travail (burn out, épuisement professionnel, stress, suicide…). C’est dire que les symptômes somatiques et psychosomatiques ont des liens étroits avec des situations sociales qui les génèrent. Il y a là des « nœuds sociopsychiques » qui doivent être traités dans leurs dimensions plurielles. « 

Programme :

 » La formation présentera différentes démarches théoriques, méthodologiques et pratiques pour analyser et traiter les pathologies qui émergent dans les sociétés hypermodernes à l’articulation du psychique et du social.

Chaque séance abordera une thématique particulière illustrant différents aspects de recherches et d’interventions menées sur le terrain. Dans une deuxième partie, nous examinerons, à partir des questions des participants, comment les outils et les méthodes de la recherche socio-clinique peuvent servir aux praticiens pour accompagner des personnes, des familles, des groupes et des institutions confrontés aux conflits qui traversent nos sociétés fracturées. Différentes thématiques seront abordées comme la violence terroriste, la perte de sens et la souffrance au travail, la violence managériale, la crise des institutions, les désastres écologiques, mais aussi les remèdes possibles pour produire du sens face au chaos, mieux comprendre en quoi les contradictions de chaque histoire génèrent des conflits dans le présent, retrouver la beauté au travail, utiliser le théâtre et différentes formes d’expression artistiques pour « mettre sa vie en jeux ». « 

« Psychomotricité(s)… Entre pratiques et théories », par leCarnetPsy  

Voilà un dossier plus qu’intéressant, passionnant voire nécessaire tant le sujet est rare, qui a paru au CarnetPsy en novembre dernier. Les liens de notre pratique de psychologues psychothérapeutes, en tous cas de la mienne – qui de plus est en tant que gestalt-thérapeute et psychanalyste -, entre corps et psyché, sont. Nous le percevons chaque jour dans notre clinique, et sommes convoqués à y travailler. Le nouage entre nos différentes disciplines est malheureusement trop rare pour que je ne puisse pas ne pas souligner la bienvenue et la pertinence de ce dossier sur « psychomotricités ». J’invite à le lire et laisser notre réflexion s’enrichir à partir de là sur et dans notre pratique de « psy ».

Article ci-dessous par Fabien Joly, psychologue clinicien, psychanalyste, psychomotricien, docteur en psychopathologie fondamentale et en psychanalyse, paru en novembre 2024 original : ici.

 » Introduire et présenter un dossier thématique du Carnet Psy sur la psychomotricité « entre pratiques et théories » exige d’abord de dire que c’est le tout premier dossier présenté sur ce thème dans la revue (depuis 274 numéros et plus de 30 ans d’existence) ; ce qui paraît plus qu’étonnant : presque « symptomatique ». En tout cas, ce qui nous dit quelque chose d’une indéniable difficulté à publier sur la psychomotricité (autant sans doute du côté de la « productivité » des psychomotriciens que de l’accueil et de l’écoute des collègues psy) et révèle de fait une certaine forme de résistance à ce genre de publications.

Dans une revue d’orientation psychanalytique, mais ouverte à la diversité des pratiques de soins psychiques et aux équipes de santé mentale (de psychologie, de psychiatrie, de psychanalyse) qui a exploré dans toutes les directions à peu près tous les objets cliniques et théoriques, et tous les dispositifs de soins et de psychothérapies, cette absence totale, cette troublante vacuité a du sens, et témoigne à tout le moins d’une zone frontière, « aux limites », et d’un certain embarras.

Au double titre des pratiques multiples de thérapies autant que de rééducations psychomotrices et du point de vue psychomoteur dans et sur le développement de l’enfant et la psychopathologie développementale qui s’en déduit, la psychomotricité semble considérée, avec bienveillance sans doute, mais aussi un peu de condescendance, comme une « petite main », une « discipline associée » et avec beaucoup de méconnaissance et de préjugés alimentant dans une spirale enfermante le « complexe du psychomotricien ».

La formation courte (la plus courte des professions paramédicales), la piètre reconnaissance dont nombre de praticiens disent souffrir, le statut de « technicien » intermédiaire, ainsi que la forte accentuation d’une dimension technico-pratique d’orientation rééducative ou réadaptative (ensemble assez kaléidoscopique de savoir-faire, de techniques et médiations utilisées assez généralement dans le soutien au développement de l’enfant, avec le risque peut-être d’une centration discutable sur le « symptôme ») ; mais au moins autant – et a contrario – la proximité troublante avec l’exercice authentiquement psychothérapeutique des psychologues, analystes et divers thérapeutes, additionnée de nombre d’enjeux de « territoires » animés comme il se doit par le « narcissisme des petites différences » (Freud, 1930), fait de cet objet « psychomotricité », autant un intérêt modeste, qu’un repoussoir embarrassé.

Le pari, le parti pris, de la coordination de ce présent dossier, s’est donc assumé (par quelqu’un qui navigue depuis toujours d’une double formation et se faisant une « obligation » de faire travailler et de lier ces « petites différences » et dans une certaine forme de militantisme, voire de « résistance à la résistance ») pour dire combien il était temps et qu’il était enrichissant, de faire un certain « état des lieux » des pratiques thérapeutiques au demeurant (c’est reconnu par tous) extrêmement précieuses dans la clinique – à tous les âges de la vie¹ – qui se regroupent sous l’étiquette de thérapies psychomotrices, tant dans une dimension historique qu’actuelle de ces praxis… Mais qu’il était aussi d’un grand intérêt d’inscrire cette tour de Babel des pratiques psychomotrices dans une unité théorique : celle – héritée de son père fondateur Julian de Ajuriaguerra – du point de vue psychomoteur et du « corps-en-relation » ou disons du « nouage psychomoteur » et du « fonctionnement des fonctions » (Joly, 2010). Cette approche dépasse de très loin et transcende (entre corps et psyché, et entre développement et psychopathologie) le seul catalogue des techniques et de leurs éventuelles indications différentielles ; mais témoigne plus authentiquement d’un vertex essentiel sur le développement, ses avatars et autres souffrances globales ou plus spécifiées et instrumentales, et in fine porte une théorie du lien corps/psyché extraordinairement complexe et féconde pour la psychopathologie générale.

Nous avons donc réuni ici quelques articles (nous permettant de renvoyer à l’immensité des travaux, articles, revues et collections spécialisées) de publications psychomotrices pour tenter de témoigner de cette double valence et de l’intérêt de la psychomotricité. Françoise Giromini rappelle quelques éléments de l’histoire et de l’identité des pratiques de psychomotricité ; Catherine Potel déploie avec un grand talent clinique quelques réflexions sur le cadre et la technique en thérapie psychomotrice ; Benoît Lesage montre, entre expressivité et développement, une vision hyper-complexe et passionnante pour l’approche la clinique du corps des schèmes toniques, posturaux et moteurs ; Jérôme Boutinaud soutient, quant à lui, une élaboration des pratiques psychomotrices et de leurs enseignements dans la confrontation différentielle au modèle de l’autisme et aux différentes formes de psychoses et de dysharmonies de l’enfant ; Bernard Meurin présente ici une synthèse de l’apport si fondamental de l’école sensori-motrice d’André Bullinger qui a révolutionné, bien au-delà du champ de la psychomotricité, la recherche sur le corps et le développement « vie durant » ; Isabelle Charpine développe avec beaucoup de finesse et au regard d’une très longue expérience l’approche psycho-corporelle des troubles de l’adolescence ; et Fabien Joly externalise enfin (à partir des cliniques psychomotrices et dans l’héritage direct de Julian de Ajuriaguerra ou Jean Bergès), une vision psychomotrice de et dans la psychopathologie développementale, sorte de « garde-fou » entre neurosciences, psychologie du développement et psychanalyse, là où « le nouage psychomoteur » révèle l’enjeu fondamental du corps et des liens corps/psyché pour le petit d’homme en développement !

Note

1. Il y a longtemps déjà dans le cadre d’une enquête de la SFPEADA sur les soins en pédopsychiatrie – rassemblée par Jean-Louis Lang – quelques lignes très modestes se dépliaient pour dire combien les chefs de service et professeurs interrogés témoignaient qu’ils avaient dans leur service un(e) (voire des) psychomotricien(nes) chevronné(es) à qui ils adressaient des cas très difficiles et qui faisaient – je cite – des « miracles cliniques » avec un « indéniable savoir-faire thérapeutique », mais que lesdites pratiques étant tellement multiformes et peu théorisées qu’in fine ces « indications » et outils soignants n’apparaissaient à aucun endroit dans la partie scientifique et évaluative de l’enquête ! Ou qu’elles devaient être « rangées » dans les multiples formes d’aides éducatives et rééducatives à inventer au cas par cas avec leurs équipes !

Bibliographie

• Freud, S., 1930. « Malaise dans la culture », in OCFP. Tome XVIII, Paris, Puf, 1994.

• Joly, F., 2010. « TIC, TAC, TOC, TED et THADA : la fonction et le fonctionnement », in Neuropsychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, n°58.

Vimala Pons : « Le but d’une thérapie n’est peut-être pas de trouver l’équilibre »

« Sous le soleil de Platon », une émission de Charles Pépin sur France Inter, a reçu mardi 24 décembre dernier Vimala Pons. Les questions du corps, du mouvement, du déséquilibre font partie du fondement de ma clinique avec les personnes que je reçois en tant que psychothérapeute et psychanalyste. Entendre et apprendre d’autres univers m’enrichit continuellement, ainsi il en a été avec cette émission. Je vous souhaite tout autant ce plaisir. Le texte ci-dessous présente cette artiste et ses recherches. Je vous invite aussi à écouter l’émission dans sa totalité.

Pour ecouter l’émission, suivre ce lien : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/sous-le-soleil-de-platon/sous-le-soleil-de-platon-du-mardi-24-decembre-2024-6059195

« Vimala Pons est une artiste inclassable, en équilibre entre cariatide, jongle, caméra, scène de théâtre, et production musicale, elle passe sa vie à questionner cette notion : qu’est-ce que l’équilibre ? Comme une boussole, elle nous guide pour trouver le déséquilibre.

L’édito de Charles Pépin :

J’aimerais ce matin vous raconter l’histoire d’une fille qui ne veut plus qu’on lui mente. Tout avait commencé il y a bien longtemps, en Inde, devant le Taj Mahal. Elle n’était alors qu’une enfant, mais déjà, il lui avait semblé que quelque chose clochait. Il n’y avait, parait-il rien de plus beau au monde… Cette beauté du Taj Mahal ne pouvait être que l’éclat d’une vérité cachée, des formes parfaites surgies d’un rêve pour figurer dans la matière un idéal de sagesse et d’équilibre. Elle n’était alors qu’une enfant, mais justement, son corps d’enfant traversé déjà d’élans amoureux et de colères furieuses lui soufflait une autre vérité : la vie, ce n’est pas ça ! Cet équilibre parfait, éternel, immuable, figée en une pure immobilité, ce rêve de sagesse et de paix… Ce n’est pas la vraie vie ! Elle avait senti que quelque chose clochait, mais elle n’avait alors pas su le formuler.

Quelques années plus tard, adolescente, elle avait ressenti le même malaise devant une statue d’Apollon… Ce corps parfaitement proportionné, parfaitement équilibré, pur symbole d’une cité harmonieuse – mais quel mensonge ! La vie, ce n’est pas ça !

Et cette fois, elle avait grandi, elle savait trouver les mots : la vie, c’est de sentir en soi des élans et des émotions qui nous font perdre l’équilibre, et si parfois, on réussit à le rétablir, l’équilibre, ce n’est que le temps d’être à nouveau déséquilibré, appelé par la vie, touché en plein cœur, surpris par un regard, emporté par des courants contraires, chahuté par le vent de la nouveauté. Elle finit même par rencontrer une psy qui sut trouver encore mieux qu’elle les mots pour démasquer le mensonge de l’équilibre, et même, au-delà, ce rêve peut-être mortifère de toutes ces sagesses qui nous promettent l’équilibre. Sa psy lui dit un jour, et ce jour-là la jeune trentenaire qu’elle était devenue eut l’envie de l’embrasser : vous savez, le but d’une thérapie n’est peut-être pas de trouver l’équilibre, cela ne veut pas dire grand-chose, être équilibrée, mais peut-être en revanche qu’il s’agit de trouver le déséquilibre qui est le vôtre, de trouver votre déséquilibre et d’entrer en relation avec lui, d’être en paix avec lui. Peut-être qu’il n’y a d’équilibre que dans une bonne relation au déséquilibre…

Pour en parler ce matin, de ce rêve d’équilibre et de tout ce qu’il cache, de la beauté aussi d’un certain déséquilibre, j’ai la joie de recevoir une femme qui lui ressemble peut-être un peu. Actrice, notamment pour Rivette, Dupontel, Alain Resnais ou Bertrand Mandico, à l’affiche, aux côtés de William Lebghil et depuis mercredi dernier, de la comédie Romantique Le Beau rôle de Victor Rodenbach, actrice, mais également circassienne, metteuse en scène, chanteuse, performeuse et bien d’autres choses encore, Vimala Pons nous a rejoints sous le soleil de Platon, dans la caverne de France Inter, pour nous aider à réfléchir à cette difficile question : peut-on, et même doit-on, rechercher l’équilibre ?

Le mythe de l’équilibre parfait remis en question

À l’affiche du film Le Beau Rôle de Victor Rodenbach, Vimala Pons livre une réflexion originale sur l’équilibre, tant physique qu’émotionnel, et remet en question notre quête perpétuelle de stabilité. « Le moment de grâce, c’est quand on ne bouge plus et que ça tient, un peu comme les moments de bonheur dans la vie où tout d’un coup, on ne fait plus rien, et on ne sait pas pourquoi, on a beaucoup de chance, on est heureux. Mais pour atteindre cela, il faut tout le temps piétiner, rétablir, être en action, en mouvement », explique-t-elle. Pour Vimala Pons, l’équilibre absolu est une illusion. S’appuyant sur son expérience d’équilibriste, elle explique que « l’équilibre est amené par le rétablissement du déséquilibre permanent ». Cette vision s’oppose à l’idéal de perfection incarné par le Taj Mahal ou les statues d’Apollon, qui selon elle ne reflètent pas la réalité de la vie. « La vie, c’est de sentir en soi des élans et des émotions qui font perdre l’équilibre », affirme-t-elle.

Une philosophie du mouvement permanent

« Si on arrête de bouger, que l’on porte un objet en équilibre sur sa tête, il tombe. Comme pour la recherche du bonheur. Le bonheur, c’est une manipulation de soi, un acte artificiel. Si on arrête de le chercher, il ne vient à nous tout seul. Je me suis un peu construit une conviction là-dessus. Je ne dis pas que c’est la vérité, mais cela m’a permis de me réconcilier avec mon angoisse, un acte pas facile à faire », déclare l’artiste, développant une vision dynamique de l’existence. Pour elle, il faut « être en action, en mouvement » en permanence. Cette approche s’applique aussi bien à sa pratique artistique qu’à sa conception des relations humaines.

Et pour la question de la singularité de l’être humain : « Je crois vraiment qu’il n’y a pas qu’un seul visage »,souligne la comédienne, et cite Delphine Horvilleur et sa réflexion sur le mot « panim » (visage en hébreu), qui n’existe qu’au pluriel.

L’art comme expression du déséquilibre

Dans son travail, notamment son spectacle où elle porte des objets en équilibre sur sa tête, Vimala Pons explore cette tension permanente entre équilibre et déséquilibre. « Parfois, je porte des choses qui font le triple de ma taille (…) comme la charge mentale dans la vie », explique-t-elle. Cette recherche se retrouve également dans Le Beau Rôle, où elle interprète une metteuse en scène questionnant les dynamiques de soutien au sein d’un couple. « Des fois, je trouve que pour vraiment aider quelqu’un, il faut l’abandonner pour qu’il se retrouve en face de lui-même », conclut-elle. »

Texte par France Inter, original ici.

« Cultiver le monde intérieur ? » Colloque de la SPP

Le thème et l’argument de ce colloque m’ont réjouie. Oui, je le constate aussi dans ma clinique avec mes patients au quotidien. Si nos oreilles sont rabattues par « il faut que ça aille vite », « on n’a pas le temps », « je veux un solution rapide et efficace », si notre environnement nous assaille d’informations pour la plupart inquiétantes – et que tout cela pourrait désespérer la clinicienne que je suis, … en fait… en fait j’expérimente chaque jour aux côtés de mes patients d’abord leur besoin puis, petit à petit grâce à notre espace-temps qu’ils s’offrent, leur désir de s’asseoir, simplement, de ralentir, de respirer, de partager leur intime, leur vulnérabilités, leurs joies et leurs angoisses, leurs doutes et leurs « envolées lyriques » – et toujours AVEC quelqu’un, qui est là, incarné, présent, qui est posé, a le temps et peut entendre. Pour cultiver leur monde intérieur. Et aller à la rencontre de l’autre, de l’extérieur. En écho à mon expérience clinique, j’ai plaisir à partager l’argument de ce colloque ci-dessous.

ARGUMENT. Curieusement, dans un monde épris d’efficacité immédiate, la demande de travail analytique ne décline pas. Face à la douleur psychique ce lent détour par la parole résiste aux désaffections : il ne permet pas d’éviter cette douleur, mais de l’intégrer au déploiement de la vie psychique.

Travail risqué, qui convoque les démons oubliés ou rejetés : il lui faut un espace protégé, sensible aux mouvements de la réalité ambiante mais en décalage avec les attractions du monde extérieur. Jardinier de cet espace, gardien de sa stabilité, de ses ouvertures, de son mouvement, réceptif, résistant, interprétant et agissant parfois, l’analyste tente de favoriser la dynamique des transformations.

C’est pourquoi nous avons invité Gilles Clément, jardinier inspiré et passionné du vivant, à partager les réflexions de cette journée.

Parfois c’est déjà par la rencontre insolite avec l’analyste que l’espace intérieur du patient se découvre : des propos inattendus décalent sur une autre scène la répétition des expériences traumatiques. Le travail qui s’engage passe par des métamorphoses, des révélations, mais aussi des régressions, des disparitions, une négativité incontournable. Comment cultiver la psyché dans le désert de la répétition, des croyances fixées, des passions mortifères ? Lorsque règne l’accrochage à la réalité, comment restaurer la régression vers le rêve, le recours à la sublimation ?

Mais la psyché s’organise de résurgences et d’après-coup, du moins quand le passé parvient à faire retour en séance. C’est aussi en parlant du monde extérieur, de ce qui semble n’être que la « réalité », qu’émerge la confrontation au traumatique interne, à ses variétés, à ses impasses et à son tragique : c’est par l’après-coup que se recrée la capacité d’investir et de désirer.

Psychopathologie du travail : rencontre avec un auteur

cairn.info organise depuis 2021 des rencontres diffusées en streaming, afin de faciliter l’accès aux travaux d’auteur(e)s francophones particulièrement suivi(e)s sur le portail. Elles sont l’occasion d’un dialogue érudit entre auteur(e)s et journalistes spécialisé(e)s. D’une durée moyenne de 90 minutes, elles sont généralement suivies d’une séance de questions/réponses avec les participant(e)s. Ces rencontres sont ainsi sources d’échanges à distance avec les internautes du monde entier. La prochaine session, le vendredi 13 décembre 2024, recevra Christophe Dejours autour de la question « Psychopathologie du travail ». En partenariat avec le Carnet Psy.

Argument : Quels liens unissent plaisir et souffrance dans l’expérience du travail ? Comment l’activité professionnelle façonne notre subjectivité et surtout, comment expliquer qu’elle occupe une place si centrale dans nos vies ? À travers les apports fondamentaux de la psychodynamique du travail, cette rencontre propose d’examiner avec le psychiatre Christophe Dejours les transformations de la parole sur le travail dans la pratique clinique.

Christophe Dejours est psychiatre, psychanalyste et professeur de psychologie, spécialiste en psychodynamique du travail et en psychosomatique. Il a été professeur titulaire de la chaire de « Psychanalyse-Santé-Travail » au CNAM avant de devenir professeur émérite à l’Université de Paris Nanterre. Il est notamment l’auteur du « Que sais-je ? » Le Facteur humain (PUF, 2022) et a récemment publié Écouter le travail vivant. Nouveaux chemins cliniques (Éditions de l’Atelier, 2024).
Une rencontre en partenariat avec Le Carnet Psy.

Inscriptions : ici.

« Vivre sans, une philosophie du manque » par Mazarine Pingeot

Période de vacances. L’étymologie du mot vacances nous renseigne sur ce dont il tente de rendre compte. Du latin «vacare», il parle d’être vide, avoir du temps, être disponible, et de son participe présent «vacans». Durant mes vacances l’été passé je croise le chemin de l’émission « Sous le soleil de Platon » animé par Charles Pépin, philosophe et romancier, qui ce jour-là reçoit Mazarine Pingeot, philosophe et romancière, à l’occasion de la parution de l’essai « Vivre sans, une philosophie du manque ». Belle synchronicité. Je me souviens de mon enfance, où « vacances » a été plus d’une fois plutôt expériences du rien, du vide, du sans. De l’ennui. Et de l’espace disponible pour les émergences. J’ai écouté l’émission avec intérêt et tendresse. Mazarine Pingeot propose un regard décalé sur ce « sans » qui nous envahit : sans sel, sans gluten, sans huile de palme, … et qui est paradoxalement devenu tout autant objet de consommation que le « avec ». Elle prend le soin de retracer de manière accessible comment cette question du « vacare » a été pensée au fil des époques. Cela le rend également riche car il situe les filiations dans lesquelles nous sommes pris. Une belle découverte.

Fiche de lecture ci-dessous par Philippe Rivet De Sabatier publiée dans « Etudes » numéro 4316 de juin 2024

 » Cet essai dense, brillant (et accessible), utilise le « sans » (le manque) comme un instrument de dissection, appliqué aux origines et aux contours de notre monde du plein, en traçant, à travers une succession de figures de la pensée occidentale, un itinéraire qui nous conduit du Calliclès de Platon à Emmanuel Levinas et à la transcendance selon Sophie Nordmann (Études, n° 4303, avril 2023). L’autrice y fait apparaître la convergence paradoxale de l’immanentisme d’un Baruch Spinoza, d’un Friedrich Nietzsche et de leurs successeurs d’aujourd’hui, avec le jeu de la « main invisible » chère aux tenants de l’économie libérale depuis Adam Smith.

Dans ces deux univers, il n’est d’autre valeur que celle déterminée subjectivement par le désir de puissance des agents humains, une valeur commensurable, échangeable, achetable. En regard, l’autrice met en évidence, chez René Descartes et Emmanuel Kant, l’irréductible transcendance d’un monde hors du sujet – d’un sujet dont (citant Jean-Paul Sartre) « la liberté ne vient pas de l’homme en tant qu’il est, […] mais en tant qu’il n’est pas, […] en tant qu’il est fini, limité ». Face au discours omniprésent d’un marketing qui fait de tout une valeur d’échange (« sans huile de palme » : on vend de la bonne conscience, etc.) dans une quête à jamais insatisfaite de la jouissance et du « plein », elle rétablit l’indisponibilité du monde, l’incommensurabilité de la dignité, la valeur qui échappe à l’évaluation, le « désir lévinassien », l’inachèvement. »

« Comment avez-vous rencontré votre partenaire ? »

Le schéma ci-dessous propose, sous une forme dynamique, l’évolution, depuis les années 1930 à 2024, des formes de rencontre. La part des rencontres « en ligne » (@online) va – sans surprise – croissant au fur et à mesure des années qui passent et de l’évolution de nos modes de vie. Ce qui en tant que « psy » m’intéresse sont les conséquences de l’évolution et de ces formes de rencontre, qu’il s’agisse de rencontres dans une visée « amoureuse », amicale, de partage d’activités, etc. Dans les consultations à mon cabinet la question de la rencontre incarnée, en chair et en os, est convoquée, elle est le point central du travail en gestalt-thérapie : le contact. Le schéma ci-dessous est une représentation ludique et un des points de départ possibles pour déplier plus intimement « et moi là-dedans ? Je vis quoi, comment et avec qui le contact avec de l’autre ? »

Musique : Sunflower Dance par Helmut Schenker, Epidemic Sounds

Source des données de ce schéma : http://r/dataisbeautiful / James Eagle.