Cet article foisonnant et vivant m’a intéressée car il montre combien cette approche qu’est la psychanalyse est en mouvement, en recherche, en discussions, en confrontations, en émergences, en créativité. Que l’on soit d’accord ou non sur les orientations « des » psychanalyses (plutôt que « de la »), force est de constater qu’elle est loin de l’image d’une approche poussiéreuse et vieillotte qui lui est parfois prêtée.
Freud’s not dead : vers un retour en grâce de la psychanalyse ?
Discréditée au cours des années 2000 par des prises de position conservatrices, la démarche thérapeutique théorisée par Freud fait l’objet d’une attention renouvelée. Philosophes, sociologues, historien·nes et psychologues y puisent ainsi des ressources politiques subversives pour faire face aux périls de notre époque.
“On ne pensera pas l’époque avec la psychanalyse seulement, mais on ne la pensera pas sans elle.” À la mesure de cet aveu de Frédéric Lordon et Sandra Lucbert dans leur essai programmatique Pulsion, les réflexions de Freud et de tous·tes ses disciples forment plus que jamais un outillage décisif pour comprendre notre époque.
Pulsion, désir, jouissance, hystérie, perversion, refoulé, frustration, traumatisme, moi, inconscient : ces notions reviennent de tous côtés pour mettre au clair les mystères intimes et les failles politiques des temps présents. Les effets du capitalisme forcené, le retour des fascismes, le triomphe des pervers dans des existences abîmées s’éclairent mieux grâce à elle. Les “harpages pulsionnels”décrits par Lordon et Lucbert sont partout.
Beaucoup de penseur·ses actuel·les les observent en mobilisant des concepts issus de cette discipline inventée il y a plus d’un siècle. Ces derniers mois, par exemple, l’écrivain Édouard Louis convoquait la psychologie, au-delà de la sociologie, pour comprendre le destin de son frère disparu (L’Effondrement, Seuil) ; le sociologue Marc Joly se raccrochait aux travaux du psychiatre Paul-Claude Racamier sur les pervers narcissiques pour mettre au jour la psyché secrète d’Emmanuel Macron (La Pensée perverse au pouvoir, anamosa)…
Comme si, pour comprendre le social et le politique, les blessures intimes et le recours à des notions psychanalytiques s’imposaient. Ce qui n’est pas toujours allé de soi pour une grande part de chercheur·ses en sciences sociales, méfiant·es à l’égard des lectures trop psychologisantes des faits sociaux.
Aujourd’hui réinvestie, la psychanalyse revient de loin, d’un moment d’effacement et de rejet critique dans les années 1990-2000. Car si elle fut une discipline-phare du champ des savoirs au cours des années 1960-1980, elle a perdu de son aura sociale et de son prestige intellectuel, en dépit de la généralisation de ses concepts-clés dans les discussions ordinaires.
Repartir de zéro
Concurrencée par les neurosciences et la psychologie cognitive, négligée par la recherche universitaire, la psychanalyse s’est mise à défendre dans les années 1990-2000 des positions souvent réactionnaires contre les nouveaux féminismes, la transidentité, la dysphorie de genre, l’homoparentalité, les sexualités alternatives, mais aussi l’antiracisme, la pensée décoloniale, le wokisme… Opposée à la conquête de nouveaux droits, à l’égalité politique concrète, elle semblait incapable d’œuvrer à de nouvelles formes d’émancipation et de sortir de son rétrécissement identitaire et politique.
Par une étrange et inquiétante concomitance, la figure du psy était attaquée par d’obscurantistes penseurs prêts à écrire son “livre noir”, comme Michel Onfray, à propos de Freud, avec Le Crépuscule d’une idole (Grasset, 2010), en même temps que le psy assumait souvent des prises de position en décalage avec les aspirations individuelles de son temps (se marier avec une personne de même sexe, dissocier le désir d’enfant de la conjugalité traditionnelle, changer d’identité de genre…).
Beaucoup de psychanalystes sont resté·es enfermé·es dans la binarité sexuelle et de genre, et s’affolent dès qu’on parle du corps, nous rappelait par exemple Paul B. Preciado dans Je suis un monstre qui vous parle (Grasset, 2020) qui, après d’autres dans les années 1970 (Foucault, Deleuze et Guattari…), s’élevait contre les dérives moralisatrices et normatives de la psychanalyse.
Or, comme le soulignent Lordon et Lucbert, si la psychanalyse “a fini par se rendre odieuse”, elle ne méritait pas le discrédit dont elle est l’objet. “Le champ intellectuel a désappris une façon de réfléchir aux faits humains qui se proposait pourtant de les saisir par le plus enseveli”, écrivent-il et elle, en insistant sur l’idée que beaucoup de catégories psychanalytiques (“névrosé”, “psychotique”, “pervers”…) ont été vidées de leur sens, incomprises, et qu’à ce titre, “il faut tout reprendre”.
Pour les deux auteur·rices, il existe de nombreuses affinités entre la psychanalyse et le spinozisme, tels la conception partagée d’un être animé par une énergie primitive, une critique du libre arbitre, un lieu d’interrogation sur les mouvements de l’âme. Comme Lordon et Lucbert, qui tentent une relecture philosophique et complexe de la psychanalyse à l’aune du spinozisme, d’autres se proposent depuis quelques années, dans le champ des sciences humaines et sociales, de repenser la pensée de Freud. Moins pour disqualifier ses intuitions que pour la sortir de ses ornières dogmatiques.
Un défi de société
“Purger la psychanalyse de ses connivences objectives avec l’ordre patriarcal, auquel elle n’a cessé de fournir ses cautions théoriques” : l’invitation de Lordon et Lucbert s’inscrit elle-même dans un large mouvement intellectuel. Tout bouge donc à nouveau, à la fois à l’intérieur de la discipline, longtemps repliée sur elle-même, et à sa périphérie.
S’intéressant par exemple à l’interprétation des rêves par Freud, le sociologue Bernard Lahire se proposait en 2018 de les relier aux expériences des individus dans le monde social (L’Interprétation sociologique des rêves, La Découverte) ; l’historien Hervé Mazurel estimait en 2021, dans L’Inconscient ou l’Oubli de l’histoire (La Découverte), que notre psychisme inconscient se transforme à travers le temps à mesure que changent nos mœurs, nos rapports à la sexualité, à l’intime.
Pour enrayer son déclin, la psychanalyse aurait donc selon lui intérêt à s’ouvrir aux sciences sociales, pour cesser de survaloriser l’individu et reconnaître que les pathologies contemporaines ont partie liée avec les mutations de la société. Le défi de la psychanalyse serait donc d’articuler la psyché et le social-historique.
Du côté des philosophes, aussi, la psychanalyse fait l’objet d’un réexamen critique, en particulier lorsqu’il s’agit de penser avec elle la question des violences sexuelles et sexistes ou de la perversion. Dans son récent essai Le Scandale de la séduction (PUF), Isabelle Alfandary analyse pourquoi la séduction, théorisée par Freud, est à la fois un “roc” sur lequel la psychanalyse s’est construite et “un obstacle” sur lequel elle n’a cessé de trébucher – en négligeant surtout la place de la séduction réelle plutôt que fantasmatique, dans la vie psychique et sexuelle.
Revenant sur cette théorie, la philosophe explique comment la psychanalyse permet de comprendre la nécessité de la séduction dans la vie érotique de l’adulte, tout en rappelant qu’elle peut s’avérer traumatisante. La psychanalyse a découvert que ce qui est en jeu dans une séduction n’est pas toujours simple ni transparent. À ce titre, la réflexion en cours sur la notion-clé de consentement ne peut pas faire l’économie d’une prise en compte de cette ambivalence. “Le moi n’est pas maître en sa propre demeure”,suggérait d’ailleurs Freud. La psychanalyse, suggère Alfandary, a donc quelque chose à dire de pertinent sur les enjeux du post-féminisme.
S’ouvrir aux autres et au monde
Cet enjeu faisait l’an dernier l’objet d’une autre réflexion stimulante de la part du philosophe Patrice Maniglier et de la thérapeute Silvia Lippi dans Sœurs – Pour une psychanalyse féministe, qui ouvrait la voie à une “psychanalyse sororale”, libérée des schémas phalliques dominants dans la théorie analytique.
Partant du double constat d’une effervescence militante dans le champ du féminisme et d’un isolement théorique de la psychanalyse dépassée par les nouvelles figures de la transformation sociale, Maniglier et Lippi invitaient moins à déconstruire la psychanalyse qu’à la “recommencer”. À rebours de son orientation patriarcale, il et elle défendaient une pratique non plus centrée sur la figure fétichiste du père, mais sur celle “de la sœur, ou plus précisément – car une sœur ne vient jamais seule et n’existe que comme relais d’un processus de contagion du symptôme – de la horde des sœurs”.
La psychanalyse trouverait-elle dans le féminisme le lieu de sa réinvention ? On peut en faire le pari, de même qu’elle se réinventera probablement aussi à partir de ses marges culturelles, à la périphérie du monde occidental. Dans Psychanalyse du reste du monde – Géo-histoire d’une subversion (La Découverte, 2023), Sophie Mendelsohn et Livio Boni ouvrent la pratique psychanalytique à la question post-coloniale, en cherchant à “désaxer”l’histoire du freudisme de son versant occidental et à la rattacher à une histoire mondiale, attentive aux traces traumatiques du colonialisme.
Au plus près des débats actuels sur le front du féminisme, des formes de domination sexiste, des perversions en tout genre, des héritages coloniaux, la psychanalyse se repense aussi à l’intérieur même de la profession.
Dans son recueil de chroniques sur France Inter, L’Inconscient (Les Liens qui Libèrent), la psychanalyste Laurie Laufer rappelle ce que Jacques Lacan écrivait en 1979 : “C’est bien ennuyeux que chaque psychanalyste soit forcé – puisqu’il faut bien qu’il y soit forcé – de réinventer la psychanalyse.” De fait, Freud puis Lacan ont eu à cœur de laisser la psychanalyse ouverte à la réinvention, estimant qu’elle était une pratique traversée par les sciences, la culture et les mouvements de chaque époque.
Pour se réinventer et renouer avec ses origines subversives, la psychanalyse doit donc dialoguer avec les théories féministes, les études queer et les mouvements trans. “C’est en redevenant une théorie critique et inventive, à l’affût des nouveaux savoirs et pratiques, que la psychanalyse peut renouer avec l’émancipation”, estime Laurie Laufer. Pour ce faire, elle doit échapper à un discours autoréférencé, s’ouvrir au monde, se laisser elle-même instruire par d’autres discours.
Retrouver du sens
Réinventer, recommencer, relancer, dynamiter, élargir… C’est bien cette nécessité d’une nouvelle étape de son histoire qui traverse le champ de la psychanalyse actuelle, happée par le sentiment qu’elle ne peut passer outre les vicissitudes politiques et existentielles de notre temps. Qu’elle a probablement quelque chose à dire, sinon à sauver, de ce qui se noue et se déjoue dans beaucoup de vies fracassées. Quitte à réactiver certains pans oubliés de son épopée, liés aux luttes d’émancipation, saluées par Florent Gabarron-Garcia dans son Histoire populaire de la psychanalyse (La fabrique éditions, 2021) et dans son essai L’Héritage politique de la psychanalyse (Amsterdam).
L’auteur, psychanalyste lui-même, rappelle que sa discipline n’a pas toujours été l’outil de reproduction de l’ordre social qu’elle est devenue, et défend une clinique attentive à la dimension sociale et politique des histoires personnelles. Prônant l’abandon du primat œdipien, l’auteur veut réveiller la dimension subversive de la pensée et de la pratique psychanalytique, incarnée notamment par des figures-clés des années 1950-1970 comme François Tosquelles, Jean Oury ou Fernand Deligny.
La possibilité pour le sujet de reprendre son destin en main, de “frayer des voies pour donner droit à son désir et sortir de sa minoration” : telle est la vraie promesse de la psychanalyse, qui a prouvé dans son histoire tourmentée qu’elle avait des ressources pour y parvenir. L’historien Michel de Certeau le rappelait déjà dansHistoire et psychanalyse entre science et fiction (Gallimard, 1987) : “Là où la psychanalyse ‘oublie’ sa propre historicité […], elle devient ou un mécanisme de pulsions, ou un dogmatisme du discours, ou une gnose de symboles.”
S’extraire, sans l’éradiquer totalement, du dogme freudien, en finir avec la figure obsédante du père, le complexe d’Œdipe à tout bout de champ, se méfier du rappel grandiloquent à l’ordre symbolique, de la différence des sexes et des normes sexuelles : la réinvention de la psychanalyse exige une série de décentrements permettant d’échapper aux éternelles menaces apocalyptiques (de type “ne pas transgresser, ou la civilisation n’y survivra pas”) que des psys font peser dès lors que le symbolique est touché. De fait, les femmes ont reçu le droit à la contraception, à l’IVG, au divorce, les homosexuel·les celui à sortir de l’illégalité, à se marier, à avoir des enfants ; à chaque étape, la société, qui devait s’effondrer, a bien tenu – et même progressé.
“Décalqué d’une formation socio-historique contingente, l’ordre symbolique a été frauduleusement présenté comme un universel, transhistorique – une sorte d’éternité anthropologique. C’était un mensonge. Un ordre symbolique est une construction politique […] qui consacre la domination de certains groupes sur d’autres”, précisent Lordon et Lucbert.
En dépit des controverses sur son histoire et ses héritages multiples, un consensus existe en tout cas autour du fait que la psychanalyse fut une vraie révolution intellectuelle, comme il s’en est peu produit dans l’histoire des idées. “Elle nous avait au moins appris à savoir qu’il y a de l’insu”, estiment Lordon et Lucbert. Que nous sommes tous·tes travaillé·es intérieurement par des forces qui nous échappent, dont il faut tenter de cerner l’étendue pour en maîtriser les effets. À l’heure où les pulsions fascisantes se libèrent à tout-va, où les violences prédatrices se multiplient, où la désorientation générale se diffuse, comment ne pas puiser chez Freud et tous·tes ses disciples des voies raisonnables, éclairantes et renouvelées pour se frayer un chemin ?
Pulsion de Frédéric Lordon et Sandra Lucbert (La Découverte), 600 p., 28 €. En librairie.
Le Scandale de la séduction – D’Œdipe à #MeToo d’Isabelle Alfandary (PUF), 224 p., 19 €. En librairie.
Sœurs – Pour une psychanalyse féministe de Patrice Maniglier et Silvia Lippi (Seuil/“La Couleur des idées”), 352 p., 23,50 €. En librairie.
L’Inconscient – Deux ou trois choses que l’on entend de lui de Laurie Laufer (Les Liens qui Libèrent/France Inter), 256 p., 18 €. En librairie.
L’Héritage politique de la psychanalyse de Florent Gabarron-Garcia (Amsterdam/“Poches”), 416 p., 13 €. En librairie le 14 février.









