Je relaie l’information sur ce colloque après avoir rencontré Bénédicte Vidaillet dans une formation et lu son livre passionnant « Pourquoi nous voulons tuer Greta. Nos raisons inconscientes de détruire le monde », paru en 2023 chez érès.
Elle y propose un regard radicalement décalé – et qui résonne fortement chez la « psy » que je suis -, qui ouvre et nourrit notre capacité à penser (à mon sens aujourd’hui enfermée et pour beaucoup inaudible) la situation écologique, en intégrant les dimensions affectives et subjectives qui nous meuvent ; un regard décalé car sortant des sentiers battus et novateur, et de ce fait profondément rafraîchissant. Le colloque ci-dessous s’inscrit dans cette voie.
Extrait de l’argument du colloque
L’aggravation de la situation écologique globale nous projette vers un monde en rupture avec celui que nous avons connu. Comment, alors, dépasser le sentiment d’impuissance qui peut s’emparer de nous, à l’échelle individuelle et collective ? Où puiser des ressources pour faire face à l’ampleur du désastre en cours, inventer d’autres manières d’agir, de penser et de sentir ?
Cette journée offre un prolongement aux contributions développées dans le numéro 37 de la Nouvelle Revue de Psychosociologie « Penser et intervenir face au désastre écologique » (coordonné par D. Faure, J. Le Goff, B. Vidaillet, 2024), qui abordaient la question écologique en intégrant les dimensions affectives et subjectives. Parce qu’il s’agit d’articuler le sujet et le collectif, le psychique et le politique, et de travailler la question du sens, du lien et de la transformation, cette journée donnera l’occasion d’explorer nos champs d’intervention.
Dans le cadre de sa politique de promotion de la santé, la ville de Brest et tous les acteurs (professionnelles et bénévoles) engagés sur les enjeux de promotion de la santé physique et psychique, organisent un temps fort intitulé :
« Santé-vous bien à Brest- Mieux vaut prévenir que guérir ».
Ce temps fort, pour toutes et toutes, se déroulera aux Ateliers des Capucins, le 15 mars 2025 de 10h à 17h.
Mes lectures me font recroiser le chemin de cet article d’Alain Delourme, Docteur en psychologie, psychologue et psychothérapeute, formateur et superviseur de praticiens, qui a été publié en 2003. J’ai plaisir à le partager avec vous, car il est complet, dense, et soutenant notre réflexion. Avec mes patients je suis très attentive au cadre et à ce qui se passe autour de lui. Or souvent cette question est a priori peu conscientisée par eux. La faire venir en conscience, petit à petit, à l’occasion de différentes choses qui se passent dans notre contact au fil des séances, cela incluant les contacts hors séance stricto sensu (et qui peuvent prendre la forme éventuellement d’envoi de sms, message vocal sur messagerie, email), fait partie de l’espace psychothérapeutique et est toujours très riche. Parfois la mise en conscience à l’occasion du cadre est fulgurante. Je me souviens d’une patiente elle-même praticienne et accueillant des clients. Les contacts premiers et durant quelques séances furent agréables, sans aspérités, sans engagement dans un travail non plus – mais cela peut prendre du temps, je ne m’en inquiétai pas. A l’occasion d’une séance manquée qu’elle avait omis d’annuler, je lui ai demandé de la régler comme posé en première séance avec les règles encadrant nos rencontres. Cela donna lieu à une opposition véhémente de sa part, arguant que elle ne faisait jamais payer une séance oubliée avec ses clients – et elle quitta ce qui devint notre dernière séance. Si la séance manquée n’a jamais été réglée (et la laisse dans une dette symbolique qui lui revient), cela n’est pas le coeur de la question. Par ce passage à l’acte, elle nous permit d’entr’apercevoir l’impasse de contact au monde dont elle était venue faire état et question en consultant. L’arrêt de nos rencontres n’a pas permis dans notre espace de déplier cela. Toutefois, je me sais par expérience clinique confiante que la séance manquée et restant due a continué à infuser. Bonne lecture !
Article par Alain Delourme, publié en 2003 dans la revue Gestalt sur le thème « Penser le cadre ». Original ici.
Le cadre thérapeutique délimite un espace-temps distinct de celui de la vie quotidienne. Tout ce que l’on y vit est signifiant, chargé de sens, et utilisable pour comprendre le monde spécifique de chaque patient. Car cet espace-temps est investi de manière singulière et subjective par chacun. Les enjeux les plus profonds et les plus puissants s’y actualisent et s’y déploient, ou ne s’y déploient pas selon l’implication du patient mais aussi selon la qualité de l’encadrement et du lien. Quoi qu’il en soit, la banalité en est exclue, tout y a potentiellement de la valeur.
Transition entre l’intérieur et l’extérieur, entre l’imaginaire et la réalité, entre la subjectivité et l’objectivité, entre la spontanéité et la ritualisation, le cadre délimite un espace caractérisé par la notion d’« aire de jeu ». Dans cette aire, qui prend pour modèle le jeu de l’enfant, ce qui se passe relève de la réalité psychique interne tout en étant plus ou moins relié au monde extérieur. Ainsi se construit pour le patient un espace potentiel entre son intériorité et le monde, ainsi apparaît une source d’activité créatrice : « jouer devient une thérapie en soi » (Winnicott, 1975, p. 71).
Le cadre constitue une scène et un contexte qui vont induire un certain mode de communication et des processus spécifiques comme la régression à des stades antérieurs de fonctionnement ou comme l’actualisation d’émois transférentiels. Ce cadre et les règles de « jeu » qui le constituent existent non pas pour réprimer cette actualisation mais au contraire pour la favoriser, la contenir et la canaliser. On met des limites protectrices et seulement celles-là. C’est ce qui permet d’une part une grande liberté de parole et d’autre part, comme nous le verrons, le travail de la différence entre l’expression des désirs et leur satisfaction.
Le cadre va-t-il révéler la répétition et libérer la créativité ou bien va-t-il piéger la créativité et sombrer dans la répétition ? Comment travailler la répétition ? En la désignant et en l’interprétant mais aussi en la jouant, en aidant le patient à la figurer, parfois la caricaturer pour bien l’appréhender dans un double mouvement d’implication et de distanciation. C’est ce que vont permettre le cadre externe du processus et le cadre interne du praticien.
LE CADRE EXTERNE DU PROCESSUS
Le cadre du processus psychothérapique doit être en cohérence avec la définition de celui-ci et l’identification de ses finalités. Rappelons que la psychothérapie est l’accompagnement psycho-relationnel de personnes en difficultés, à des fins d’élucidation des causes de ces difficultés et d’émancipation vis-à-vis de celles-ci. Quant aux finalités, la psychothérapie consiste à restaurer les capacités à communiquer et à aimer, à développer la conscience, à construire la pensée et améliorer la conduite, enfin à intégrer le passé pour mieux construire l’avenir.
Pendant la thérapie, la valorisation des produits psychiques du patient et l’attention portée à son être, en dehors de toute notion de performance, vont enrichir ses possibilités expressives, consolider ses capacités de mentalisation et affiner son rapport à lui-même. Mais pour cela il lui faudra se sentir en sécurité et s’ouvrir aux différents pans de son vécu : imaginaire, sensoriel, cognitif, émotionnel, … Il importe que le patient se sente libre d’exprimer authentiquement son vécu réel sans peur d’être jugé, sans crainte de représailles ou d’abandon. C’est alors que va apparaître un équilibre dynamique entre l’espace d’expression de son monde singulier et l’utilisation constructive ce qui apparaît dans cet espace, y compris dans les registres archaïques de l’émotion, de la pulsion et du fantasme. Le ciment affectif qui lie thérapeutes et patients est ici essentiel car au service du maintien de cet équilibre.
Par exemple, le non passage à l’acte sexuel et/ou agressif entre les praticiens et ceux qui les consultent n’est pas seulement une règle déontologique c’est-à-dire un principe édicté collectivement pour garantir le respect des patients. Il s’agit, plutôt que de restreindre la liberté de chacun, de définir au contraire un champ de liberté. C’est parce que le passage à l’acte pulsionnel n’est pas toléré que l’expression des désirs fantasmatiques peut s’effectuer sans retenue autre que l’inhibition psychique propre au patient, inhibition que l’on peut alors identifier, révéler et si possible dépasser.
Par exemple, Paul s’arrêtait parfois de s’exprimer en séance, laissant peser un silence lourd de retenue et de tension. Interrogé sur ces arrêts soudains de sa parole, il dit un jour : « je me tais puisqu’ici les désirs sexuels sont interdits ! ». C’est un malentendu fréquent. Ce qui est interdit, c’est la réalisation du désir, sa mise en œuvre dans un projet de satisfaction directe avec le thérapeute. Mais l’énoncé du désir, quel qu’il soit, est quant à lui hautement soutenu puisque le projet majeur est la libération de la parole afin que le patient, grâce à cette liberté retrouvée, s’autodécouvre. Pouvoir dire tout ce qui vient à la conscience, sans choisir ni censurer, est une méthode très efficace si l’on vise l’auto-connaissance. Comme le lecteur pourra le vérifier s’il s’y essaie quelques minutes, c’est une méthode qui permet de vérifier très vite combien nous vivons sous le joug d’une censure sévère et omniprésente. Fréquenter un professionnel qui, lui, accepte sans sourciller ni vaciller tout ce qu’on se laisse aller à penser et ressentir est une expérience intéressante et souvent innovante. D’une part elle permet d’être soulagé quelques instants de ce tribunal intérieur qui fait écran entre soi et le monde et d’autre part elle nous donne un aperçu de ce que pourrait être notre vie si nous pouvions diminuer notre jugement sur nous-même.
Revenons à l’aménagement concret de la situation thérapeutique qui est à considérer du point de vue du réel mais aussi de la portée symbolique des différents constituants de cette réalité :
Le lieu : le cabinet du praticien est-il dans une maison, un appartement, un immeuble de bureaux, …
S’agit-il de l’habitation privée du praticien ou seulement de son lieu de travail ?
Travaille-t-il seul ou en association avec des collègues ? Ceux-ci sont-ils également psychothérapeutes ou détiennent-ils d’autres spécialisations (psychiatre, ostéopathe, kinésithérapeute, … )? Quel sera l’impact sur le patient des rencontres dans la salle d’attente avec les patients des autres collègues ?
Le style de la salle d’attente, quand elle existe : pièce sobre, sans fioriture et dégagée de tout encombrement ou pièce envahie par des meubles, des magazines féminins, les dernières publications du praticien, etc.
La salle de travail elle-même et le mobilier : divan, fauteuils confortables, chaises spartiates, matelas pour s’allonger, coussins mis à disposition pour s’y étendre, s’y adosser, les serrer contre soi, …
Existe-t-il dans ce lieu des objets appartenant visiblement au praticien (photos de familles ou de vacances, accessoires divers) ou au contraire la pièce est-elle débarrassée de tout signe d’appropriation privée ? Et si oui, pourquoi ?
Plus ou moins consciemment, le patient va effectuer une enquête à partir des différents éléments qui seront ainsi mis à sa disposition et effectuer des déductions quant à leur signification par rapport à la personnalité de son thérapeute. Par exemple l’un de nos collègues travaille en banlieue parisienne, dans l’annexe d’une maison tenue par une femme âgée qui apparaît régulièrement dans l’environnement immédiat : jardin, boîte aux lettres, … Paul avait remarqué l’existence de cette femme dans la propriété. Pensant que le praticien vivait là également, il en avait déduit que celui-ci vivait avec sa mère, ce qui l’embarrassait : comment son thérapeute, qui lui vantait parfois les mérites d’une vie autonome et adulte, pouvait-il vivre encore seul avec sa maman ? Ce patient n’en avait parlé que plusieurs mois après avoir pensé cette contradiction qui pour lui était devenue une réalité. Il lui fut difficile d’accepter que celle-ci était tout autre, que le praticien ne vivait pas seul, qu’il ne vivait pas ici, et que cette femme âgée n’était pas sa mère. Ce travail d’ancrage dans le réel fut particulièrement important pour lui car il put prendre conscience, sur la base de cet exemple, combien sa vie était placée sous le joug d’un imaginaire certes riche mais aussi déformant, envahissant et déréalisant. C’est sur sa construction imaginaire du monde qu’il bâtissait ses pensées et « choisissait » ses conduites plus que sur le monde réel lui-même. Cela était tellement difficile à reconnaître qu’il ne crut pas le praticien quand celui-ci lui déclara, pour mieux l’ancrer dans le réel, qu’il habitait ailleurs et que cette femme âgée aperçue n’était pas sa mère ! Un travail put s’effectuer sur cette projection imaginaire et ce qu’elle révélait du patient lui-même, de son désir ardent bien que refoulé de vivre seul avec sa mère aimée, loin de toute tension et de tout partage.
Parmi les autres éléments du cadre, citons :
La place des protagonistes : ils peuvent être dans des fauteuils en face à face sans meuble les séparant ; ou le patient peut être allongé sur le divan et son thérapeute assis dans un fauteuil derrière lui (c’est la situation analytique habituelle mais il n’existe aucune raison de la réserver à la seule psychanalyse); dans le cadre d’approches plus corporelles, ou intégrant le mouvement, le patient et le thérapeute peuvent se trouver plus ou moins longuement debout pour effectuer des exercices de mobilisation émotionnelle et énergétique ou jouer une scène psychodramatique avant de reprendre une position assise ; comme nous le verrons plus loin, des combinaisons de différentes situations sont possibles afin de pallier les insuffisances liées à la pratique exclusive et rigide d’une seule. Lucie a cette particularité de ne jamais s’asseoir aux endroits prévus. Jamais elle ne se place sur le divan, que ce soit en position allongée ou assise, jamais elle ne se positionne dans un des fauteuils mis à sa disposition. Après avoir hésité quelques instants debout, en oscillant d’une jambe sur l’autre, prenant le temps de sentir ce qui est juste pour elle, elle va généralement s’asseoir à même la moquette soit juste derrière la porte d’entrée (ou de sortie, selon l’interprétation qu’on veut en faire) soit contre le divan, soit entre le praticien et la fenêtre. Interrogée sur ces choix singuliers, elle dit que pour elle, il est particulièrement important d’une part de ne pas faire comme les autres et d’autre part de ne pas toujours faire pareil. Dans son univers familial d’origine, l’organisation de la maison et notamment des repas était très stricte, à la limite de la pathologie, les enfants étant menacés de représailles corporelles s’ils ne suivaient pas à la lettre les consignes rigides et parfois stupides ou absurdes qui étaient posées. Lucie avait ainsi besoin de créer un espace de liberté dans la pièce de consultation et d’investir celle-ci à sa guise. Cela valait symboliquement comme dégagement vis-à-vis de ce carcan familial qui avait laissé de nombreuses traces en elle. – Les modalités temporelles du cadre : les trois modalités temporelles du cadre sont la durée des séances, leur fréquence et la longueur du processus. – Le coût des séances : celui-ci est librement fixé par le praticien en tenant compte des habitudes de la profession (entre 50 et 80 euros la séance en moyenne) mais aussi, pour certains, des possibilités financières du patient. Aucun remboursement n’existe, sauf si le psychothérapeute est par ailleurs médecin et accepte de faire des feuilles de remboursement, ce qui est rare. Le paiement s’effectue en chèques ou en espèces, le choix n’en étant pas neutre en fonction des importantes resonnances symboliques que le règlement d’honoraires ne manque pas d’actualiser.
La gestion du téléphone par le praticien : celui-ci répond-il au téléphone pendant la séance. Si oui, le fait-il uniquement pour prendre ou déplacer des rendez-vous, ou dialogue-t-il également avec ses interlocuteurs ? S’agit-il seulement de son téléphone de bureau ou aussi de son mobile, à usage plus privé ? Pour ma part, je préfère que le répondeur téléphonique soit branché pendant les séances afin que les patients ne soient pas dérangés dans cet espace-temps si précieux qu’est leur rendez-vous avec celui ou celle qui partage l’essentiel de leur monde privé. Entendre le téléphone sonner dans ce lieu et pendant ce temps, c’est déjà vivre une irruption qui peut être péniblement ressentie. Si de plus, le psychothérapeute répond à l’appel, cette attitude peut être vécue comme un délaissement soudain, voire comme un abandon venant fragiliser une enveloppe contenante déjà très précaire chez la plupart des thérapisants, notamment chez ceux qui ont eu dans leur histoire à souffrir d’intrusions corporelles et/ou psychiques effectives. Répondre au téléphone, c’est donc potentiellement et inutilement toucher à cette précarité, fragiliser le patient et risquer de défaire le travail de tissage de la membrane psychique qui est le corollaire invisible de tout le processus en cours.
Vouvoiement ou tutoiement ? Ordinairement, c’est le vouvoiement qui est utilisé. Le vous sert d’indicateur d’un respect distancié et de rappel du caractère professionnel du lien. Toutefois, et notamment dans les démarches psycho-corporelles intégrant une dimension groupale, le tutoiement entre les patients et le thérapeute peut faire partie du mode communicationnel. Ceci est dû au fait que les contacts corporels, les jeux de rôle et les échanges émotionnels sont rendus plus aisés et apparaissent également plus cohérents quand les protagonistes se tutoient. Rappelons toutefois le cadre relationnel de ce tutoiement : il ne s’agit pas de l’expression d’un maladroit copinage ou d’un dérapage trivial. Dans ce cas, il s’agirait d’une erreur de la part d’un praticien qui peinerait à assumer son cadre professionnel. Le tutoiement est plutôt à situer dans un cadre éthique que le philosophe Martin Buber a partiellement décrit. Dans son ouvrage « Je et Tu » ( 1923), il indique comment le tutoiement situe l’échange au niveau d’une rencontre authentique et égalitaire, sans masque ni parade. Bien entendu, les psychothérapeutes savent par expérience que le tutoiement n’empêche pas la communication d’être défensive mais le projet reste néanmoins de viser la simplicité et l’honnêteté des échanges. Certains praticiens utilisent d’ailleurs le tutoiement dans les sessions groupales et le vouvoiement lors des séances individuelles afin de marquer différentiellement les situations et de chercher le mode communicationnel le plus adapté à chacun des cadres et à chacune des personnes.
Ce qui compte beaucoup dans tous les éléments qui viennent d’être énumérés, c’est aussi leur stabilité. Puisque l’espace thérapeutique est un terrain de jeu, son cadre général doit être stable afin que les séances soient vécues dans la sécurité et permettent le lâcher-prise. Cette stabilité globale du cadre n’empêche pas que sa géométrie soit variable et les règles d’échange adaptables : les manières de se rencontrer, d’être ensemble, de se parler, de se toucher ou non, d’analyser ou non les paroles et les rêves, de donner ou non de l’importance à la respiration et à l’émotion, la façon d’accueillir le regard et le silence, de rire ensemble, cette sollicitude active dans la confrontation des peurs, ce tact dans le partage d’un secret, tout cela n’est pas fixe et définitivement établi mais au contraire ouvert et évolutif parce que situé dans un contexte affectivo-relationnel stable et sécure.
LE CADRE INTERNE DU PRATICIEN
Les caractéristiques du cadre externe qui viennent d’être décrites (locaux, matériel, décor, silence ou bruit, ponctualité ou non, le fait de répondre ou non au téléphone, etc.) sont très dépendantes du cadre interne du psychothérapeute c’est-à-dire de sa propre organisation psychique, de son mode de vie et de son système de croyances.
Par exemple, un confrère, analyste lacanien, énonce qu’il faut toujours faire attendre les patients (au moins une demi-heure) car ses maîtres lui ont enseigné que cette attente était nécessaire, que cela favorisait l’actualisation des attentes infantiles du patient et notamment sa frustration de n’être pas reçu immédiatement, sa rage de devoir partager l’attention et l’affection de son analyste et sa tristesse de ne pas être son seul objet d’amour. Il apparaît nécessaire et thérapeutique à ce praticien de mettre en place un délai relativement long entre l’arrivée du patient et son accueil, temps qu’il associe à la mise en place d’un délai entre le désir et sa satisfaction, l’attente étant considérée ici comme l’opportunité d’instaurer et de stabiliser cette importante fonction mentale.
D’autres praticiens au contraire, parce que leur vécu personnel est différent que ce soit dans leur vie privée ou dans leur trajectoire psychothérapique, vont prétendre que faire attendre le patient longuement est une attitude de non respect vis-à-vis de celui-ci et vont donc faire très attention à réduire au maximum voire à supprimer cette attente. A cet effet, un autre collègue laisse toujours un délai d’une vingtaine de minutes entre deux rendez-vous afin d’être certain que la personne suivante n’aura pas à subir les conséquences d’une prolongation éventuelle de la séance précédente. Autant que les tentatives de justification théorique, ce sont bien les traits de personnalité spécifiques du praticien, liés à sa propre histoire, qui permettent de comprendre des choix aussi différents. Sur ce thème de l’attente, l’usage consiste généralement à donner au patient quelques minutes d’intervalle entre son arrivée et le début de la séance. Cela lui permet de disposer d’un temps transitionnel entre ses activités sociales et l’exploration de son intériorité, une sorte de sas de communication entre le monde externe et l’univers intérieur, dont l’investigation nécessite cette recentration sur soi.
Beaucoup de paramètres interagissent pour créer l’ambiance thérapeutique optimale. Parmi ces paramètres, certains concernent donc directement le praticien : sa personnalité, ses expériences de vie et la manière dont il les a intégrées, sa disponibilité, son niveau de réflexion, ses capacités d’empathie et d’intuition, son humour, son éthique de vie, ses croyances spirituelles, etc. Les caractéristiques du cadre externe qu’il propose sont très liées à son propre fonctionnement interne, même s’il cherche à ne rien révéler de celui-ci.
Si l’objectif général du cadre intégratif que je soutiens est l’articulation complexe et différentielle des théories et des pratiques, dans le monde interne du praticien, il va s’agir d’un mélange indéfinissable, d’un cocktail singulier qui convoque les différents traits de l’identité même du professionnel concerné. La compatibilité entre le praticien et sa méthode de travail et l’accordage entre ce même praticien et chacun de ses patients naissent dans un cadre qui devra être à la fois rigoureux et souple afin de vitaliser et de diversifier les échanges sans trop perturber les protagonistes, afin aussi de permettre aux dogmes théoriques et aux habitudes professionnelles d’être régulièrement secoués et dépoussiérés.
Parmi les qualités requises du praticien afin que son cadre interne corresponde aux nécessités du processus psychothérapique, citons :
L’autoconnaissance critique c’est-à-dire non seulement la conscience de ses talents spécifiques mais aussi la vigilance quant à ses insuffisances, ses limites tant intellectuelles que communicationnelles,
La souplesse adaptative dans le rapport à des patients présentant des traits de personnalité et des problématiques fort différents,
L’ouverture théorico-clinique donnant à lui-même et à ses patients l’autorisation de ne pas correspondre systématiquement à des schémas préétablis,
L’habileté à maintenir une proximité créative c’est-à-dire une qualité de présence et une capacité d’intervention générateurs d’expériences émotionnelles et psychiques correctrices.
Ces qualités du praticien peuvent être finalement ramenées à une caractéristique essentielle qui est la capacité de jouer créativement tant avec lui-même qu’avec autrui ainsi qu’avec les idées et les théories.
RIGUEUR ET SOUPLESSE
Encadrer ne consiste pas seulement à énoncer des règles. Il ne s’agit pas uniquement de mettre en place les conditions concrètes de réalisation du processus de changement mais d’adapter ces données au style et à la problématique personnelle du patient. C’est en créant l’ambiance relationnelle dont il a besoin qu’on peut optimiser ses chances d’amélioration.
Par exemple, le cadre analytique classique (patient allongé sur le divan et analyste assis dans un fauteuil derrière lui) est très adapté à l’exploration du monde interne du patient (ses pensées, ses fantasmes, ses rêves, … ) mais fort peu à l’amélioration de ses capacités communicationnelles. A contrario, les exercices proposés dans des groupes de thérapies psycho-corporelles vont grandement aider le patient à comprendre comment il résiste à la rencontre, comment il parasite lui-même son mode relationnel puis à agir sur cet auto-sabotage ; mais par contre, ces exercices l’aideront peu à effectuer cette plongée interne dans la vie fantasmatique qui caractérise l’investigation psychanalytique. Chaque méthode a ainsi ses points forts, sa zone de compétence mais aussi ses points faibles, sa zone d’incompétence.
C’est pourquoi il apparaît judicieux à de nombreux praticiens d’articuler entre elles des méthodes différentes afin de tirer profit de leurs apports respectifs tout en évitant d’être excessivement restreints par leurs limites qui restent cependant inévitables. Le recours à des méthodes diverses aide le praticien et le patient à identifier les différents registres de leurs vécus (paliers corporel, sensoriel, affectif, émotionnel, représentatif, fantasmatique, … ) et à les mettre en liaison pour pouvoir mieux les intégrer. Dans cette visée, distinguons ce qui peut être aménagé à l’intérieur d’un cadre unique et ce qui relève de l’interpénétration de cadres différents.
• Adaptations à l’intérieur d’un même cadre
Nathalie était en thérapie individuelle depuis un an. Allongée sur le divan une fois par semaine, elle était toujours ponctuelle, avait toujours « des choses à raconter » et développait vis-à-vis du praticien un transfert plutôt amoureux incluant de temps en temps des « pics » agressifs destinés à le faire réagir plus qu’à véritablement lui faire mal. Assez prolixe, elle évoquait sans grande difficulté les différents constituants de son mode de vie et de son histoire familiale. Mais l’impression dominante tant pour elle que pour son thérapeute était que tout cela ne changeait pas grand chose au fait qu’elle était seule dans la vie, en souffrait et ne savait comment modifier son attitude pour avoir une vie relationnelle plus satisfaisante. Le thérapeute lui proposa alors de modifier l’organisation interne des séances. Au lieu de systématiquement s’allonger et de se mettre à effectuer le récit de sa journée ou de ses rêves, elle pouvait sentir ce qui était présent en elle en début de séance et soit s’asseoir face au thérapeute, soit rester debout, soit passer de l’une à l’autre position selon son état et les sujets émergeants. Nathalie donna suite à cette proposition et les premières minutes de chaque séance furent consacrées à cette évaluation intime de ce qui constituait l’actualité de son vécu et de ce qui correspondait le mieux à l’abord de celui-ci : si par exemple c’était la colère qui était présente, soit vis-à-vis des hommes en général, soit plus précisément vis-à-vis d’un homme de sa vie tel son père ou son mari, soit encore plus directement à l’égard du praticien, elle pouvait alors rester face à celui-ci et dire ce qu’elle avait besoin d’exprimer tout en le regardant et en effectuant d’éventuels exercices de respiration et de mobilisation énergétique destinés à l’aider dans cette communication qui pour elle était très difficile et la faisait toujours beaucoup pleurer, du moins au début.
Si ce qui était présent était le besoin d’évoquer et d’analyser un rêve ou un souvenir d’enfance, alors elle s’allongeait sur le divan et effectuait généralement toute la séance dans cette attitude. Il lui arrivait également d’utiliser le divan non dans le sens habituel, le dos tourné au thérapeute, mais en lui faisant face car son besoin était alors de pouvoir communiquer visuellement avec lui tout en profitant des possibilités relaxantes de la situation couchée.
Cet exemple illustre une des manières possibles, il y en aurait bien d’autres, de faire évoluer les modalités concrètes de gestion des séances à l’intérieur du cadre d’une psychothérapie individuelle. C’est tantôt le patient, tantôt le praticien qui effectue une proposition d’aménagement des séances. Mais comme dans un couple, c’est finalement au niveau de leur dyade que l’on trouve la fonction ordonnatrice et régulatrice du système qu’ils composent.
Examinons maintenant la possibilité de combiner des cadres différents.
• Articulations de cadres différents
En levant certains verrous qui bloquent les rapports entre différentes approches conceptuelles et techniques, on peut mettre en communication plusieurs façons de travailler. Non plus lier rigidement une élaboration conceptuelle donnée et une méthode spécifique mais associer différents cadres ou même favoriser des transferts d’un cadre à l’autre. Car la psychothérapie n’est pas définie par une méthode particulière. Ce qui la spécifie, c’est plutôt un contrat moral et financier passé entre le client et un professionnel qui propose de lui apporter une aide. La frontière entre ce qui serait constant et ce qui peut varier va donc dépendre des choix effectués par le professionnel et par le style propre du patient.
Jean-Luc a été en analyse pendant trois ans. Il y était venu sur le conseil d’une amie qui en avait elle-même fait l’expérience pendant sept ou huit ans et avait trouvé beaucoup de bienfaits à suivre une cure. Les plaintes de Jean-Luc concernaient essentiellement une inhibition relationnelle marquée, de fortes angoisses à s’exprimer en groupe ainsi qu’une inappétence sexuelle qui lui semblait anormale. Les trois années d’analyse (deux séances par semaine sur le divan avec un analyste freudien qui intervenait plusieurs fois à chaque séance) lui avaient apporté beaucoup de connaissances sur l’origine de ses peurs et sur son organisation défensive mais il constatait que son inhibition, son angoisse et le manque de désir restaient tout aussi vifs. Il effectua alors un stage intensif d’été où étaient proposés des ateliers de gestalt-thérapie, de bio-énergie et de travail du souffle. Ils s’impliqua beaucoup dans ces ateliers, participa aux exercices avec entrain et détermination et s’aperçut que la vie en groupe pendant le séminaire se déroulait beaucoup mieux que ce qu’il redoutait, et même qu’il avait du plaisir à co-habiter avec la vingtaine de personnes qui constituaient ce groupe. Il ressentait même de l’attachement pour plusieurs d’entre elles. La liberté de parole et de conduite qui régnait dans le stage, pendant lequel les relations sexuelles étaient interdites entre les participants, et les contacts affectueux entre les personnes ainsi qu’avec les animateurs lui apportèrent une tranquillité et une ouverture qu’il ne connaissait pas jusque-là. A la rentrée de septembre, il s’en ouvrit à son analyste et lui déclara qu’il souhaitait poursuivre sa cure analytique mais au rythme d’une fois par semaine afin d’avoir les moyens financiers de participer au groupe continu de psychothérapie qu’animaient les thérapeutes côtoyés pendant le stage d’été, ce groupe se réunissant au rythme d’un week-end par mois. Après avoir étudié les enjeux de cette situation et de cette évolution, l’analyste apporta son soutien à ce projet et Jean-Luc poursuivit donc sa psychothérapie de deux manières complémentaires : individuelle et analytique d’un côté, groupale et affectivo-relationnelle de l’autre. Cette période fut pour lui très riche en prises de conscience et en évolution relationnelle. Par exemple, il rencontra dans l’entreprise dans laquelle il travaillait depuis plusieurs années une femme à laquelle il n’avait jamais prêté attention et vécut avec elle une histoire amoureuse désinhibante faite d’ouverture émotionnelle et de découvertes sexuelles.
L’analyste freudien et les thérapeutes psycho-corporels avaient su ouvrir leur cadre de travail à une coopération avec un (des) collègue (s) pour le bienfait du patient qui ne trouvait ni uniquement chez l’un ni seulement chez les autres la richesse et les potentialités évolutives procurées par l’interpénétration en lui de leurs cadres respectifs et de leurs méthodes singulières. Cet exemple est l’occasion aussi de soutenir deux combinaisons particulièrement utiles au processus de changement :
Combinaison entre la méthode analytique et les approches émotionnelles
Un certain nombre de praticiens craignent en intégrant les apports d’autres approches de ne plus « faire de l’analyse » car tel est souvent leur projet. Rassurons les donc : pour qu’une pratique puisse être conçue comme psychanalytique, il convient qu’elle respecte et adopte les pierres angulaires de la psychanalyse qui sont les suivantes :
La reconnaissance d’une vie inconsciente qui constitue une force motrice et organisatrice de la vie psychique.
La recherche de la libre association d’idées qui consiste pour le patient à exprimer sans choisir ce qui lui vient à l’esprit, visant ainsi la mise hors jeu de la censure entre le monde conscient et l’univers inconscient.
L’importance du refoulement et des mécanismes de défenses comme le clivage ou la projection.
L’attention portée au transfert et au contre-transfert.
La possibilité de donner sens aux rêves et aux symptômes, sens qui peut donc être découvert ou créé par le patient et le praticien.
L’exploration de la psycho-sexualité infantile et adulte.
L’étude de la persistance à l’âge adulte de vécus et de fixations infantiles.
Ces pierres angulaires, ces convictions-clés de la psychanalyse n’empêchent en rien que leur soient associées des idées et des pratiques complémentaires. C’est le cas notamment avec les approches psycho-émotionnelles qui insistent sur la cuirasse musculaire, l’expression émotionnelle et la mobilisation énergétique.
On constate généralement que l’intrication du partage émotionnel et de l’élaboration psychique augmente les possibilités de dégagement des peurs, des fixations infantiles et plus généralement des impasses existentielles. En reliant les affects et les représentations, en soutenant la mobilisation émotionnelle tout autant que la mobilité psychique, on œuvre assurément à une meilleure harmonie intrapsychique et à un meilleur accordage interrelationnel. Car la qualité affective de toute expérience importe autant que sa portée symbolique, c’est aussi ce que le cadre pluriréférentiel révèle et assume.
Combinaison entre les séances individuelles et les sessions groupales
Le groupe à la fois fait peur – il est plus ou moins vécu comme menaçant, dévorant, engloutissant – et à la fois il calme les angoisses individuelles. Le cadre groupal est rassurant car il favorise chez l’individu le rassemblement psychique et l’unification mentale des différentes parties de lui-même. Le réconfort mutuel, l’écoute partagée, l’accueil véritable, le rapprochement physique et affectif, tout cela crée une solidarité en acte vis-à-vis des peurs collectives et des angoisses individuelles. La proximité non fusionnelle, le rapprochement différentiel constituent le cadre groupal en situation à haute valeur thérapeutique, mise au service de l’individuation et de la maturation.
L’assistanat mutuel psychologique et concret, la complicité sans complaisance, le partage émotionnel et le jeu interactif font partie des ingrédients du cadre groupal qui participent activement au processus d’exploration et de changement qui caractérise la psychothérapie.
Concrètement, le cadre groupal consiste essentiellement en une grande salle si possible insonorisée, des matelas et des coussins confortables, des possibilités d’écoute musicale et de danse, parfois du matériel pour le dessin ou le collage, etc. Dans ce cadre groupal, le travail associatif s’effectue à trois niveaux complémentaires : à l’intérieur de chaque participant, dans ses résonances corporelles, émotionnelles, psychiques et fantasmatiques; à l’intérieur du groupe lui-même, dans les enchaînements thématiques, émotionnels et fantasmatiques propres à la vie collective ; le troisième niveau est en fait l’influence mutuelle qui s’établit entre le monde interne de chacun et l’univers fantasmatique du groupe et qui se traduit par une solidarité interindividuelle soutenante et contenante. Cette alliance affective va permettre au jeu fantasmatique groupal de se constituer en réorganisateur des espaces psychiques individuels. Elle va ainsi favoriser le travail psychothérapique d’actualisation et de dégagement. Complémentairement, les séances individuelles se prêtent davantage à l’exploration des résonances singulières à chaque personne et à l’intégration de ce qui fut vécu en groupe. L’objectif thérapeutique reste la mise en communication et en synergie des différents registres du vécu.
Des articulations diverses mais une démarche commune
C’est à un véritable décloisonnement théorico-clinique entre les diverses pratiques du changement auquel on assiste. Il convient pour cela de distinguer les métathéories, qui ne se prêtent guère aux combinaisons, et les hypothèses plus modestes qui les constituent et qui, elles, permettent et fécondent les interpénétrations entre les différents cadres méthodologiques. Par exemple, il est possible d’intégrer les précieuses découvertes freudiennes sur les fantasmes et sur les mécanismes psychiques tels la projection et le transfert sans pour autant accepter l’ensemble de l’édifice théorique de la psychanalyse et sans pour autant non plus s’obliger à appliquer le cadre de la cure tel qu’il a été inventé par le Maître dans un cadre culturel donné, avec une population clinique particulière et avec les limites inhérentes à sa propre personnalité. De même, on peut tirer profit des découvertes de Reich sur les tensions corporelles, sur la cuirasse caractérielle et musculaire et sur les développements qu’en a effectués Lowen (sous la formule « analyse bio~énergétique ») sans pour autant s’obliger à entrer dans le cadre théoricométhodologique particulier de cette approche. On pourrait en dire de même de la Gestalt-thérapie, des thérapies systémiques, du rebirth, du psychodrame, des méthodes cognitivocomportementalistes, etc.
Chaque approche possède ses qualités spécifiques, plutôt conceptuelles pour les unes, plutôt méthodologiques pour d’autres, mais chacune possède aussi ses faiblesses et ses limites. Il semble donc utile pour tout praticien de pouvoir mettre en dialogue leurs cadres spécifiques et d’opter pour les combinaisons qui correspondent le mieux à sa personnalité et à ses croyances.
Le travail psychothérapique, en favorisant les liaisons entres les différents niveaux du vécu individuel, vise le dépassement de l’isolation de chaque élément (un rêve, le souffle, une tension physique, un fantasme, des larmes de tristesse ou de joie, un silence d’angoisse, … ) et l’unification du vécu psycho-corporel du patient. Le cadre se met au service de cette exploration des liens et de cette articulation unifiante des différentes modalités d’expression de l’être.
Cette création de combinaisons thérapeutiques ne s’appuie pas seulement sur la pluralité des techniques et des théories qui sont aujourd’hui à notre disposition mais aussi sur la variété des paradigmes relationnels qui leur correspondent : l’écran neutre, la relation empathique et chaleureuse, le rôle de conseiller, la stratégie communicationnelle, l’utilisation du toucher et de l’enlacement, l’accompagnement émotionnel, …
Un cadre pluriréférentiel rigoureux et souple va donc favoriser la fertilisation mutuelle d’approches différentes et complémentaires. C’est pourquoi on peut le dire « intégratif » dans ses aspects à la fois théoriques et concrets, conceptuels et pratiques. C’est un espace thérapeutique à plusieurs dimensions dans lequel il s’agit soit de juxtaposer des méthodes différentes relevant de cadres théorico-cliniques hétérogènes soit de les marier dans un cadre consistant et adaptable qui va varier selon les praticiens, selon les patients et selon les différents temps du processus psychothérapique. Les stratégies d’investigation y seront certes variées puisque les portes d’entrée et l’architecture de l’ensemble le sont. Mais il s’agit de s’intéresser à la continuité et à l’unité pour chaque patient de sa trajectoire thérapeutique, en dépit des hétérogénéités méthodologiques et conceptuelles qu’il rencontre.
La rigueur et la souplesse du cadre tant du praticien que de la thérapie sont les garants de la sécurité du patient qui peut alors se déplacer dans les différents espaces-temps de ce processus d’actualisation, d’activation et de tranquillisation qui caractérise le voyage psychothérapique. Les registres hétérogènes du vécu (sensations corporelles, émotions, images, pensées, fantasmes, … ) sont mis en relation les uns avec les autres selon des processus inconscients qui échappent bien sûr au contrôle du praticien mais celui-ci sait qu’il favorise ainsi les transitions et les associations entre ces processus dans un climat sécure et qu’au fond c’est cela qui est attendu de lui : non seulement la stimulation et l’investigation du monde interne du patient mais aussi la proposition et l’incarnation d’un cadre solide, identifiable et adaptable.
BIBLIOGRAPHIE
DELOURME Alain et coll., Pour une psychothérapie plurielle, Retz, 2001.
MARC Edmond, Le changement en psychothérapie, Dunod, 2002.
PAGÈS Max, Psychothérapie et complexité, Hommes et perspectives, 1993.
WINNICOTT D.W., Jeu et réalité, Gallimard, 1975 (tr. fr.).
Leçon inaugurale au Collège de France le 6 février 2025 par Wajdi Mouawad. Prenez le temps de l’écouter – enregistrement vidéo ci-dessous, précédé du résumé de présentation de cette intervention. Et, plus bas, un article d’Emmanuelle Picaud à ce sujet, intitulé « Ecrire pour exister ».
Articles et vidéo consultables sur le site du Collège de France, ici.
Résumé
Tout héros qu’il est, Ulysse résiste aux chants des sirènes et demande à être attaché au mât du navire. Le fils de Laërte met toute son ardeur à ne pas prendre part à ce qui attire son équipage. S’y soumettre signifierait le terme du voyage. De même, le poète oppose une résistance farouche à l’attraction du savoir. Non pas qu’il soit contre le savoir, au contraire, mais obstinément, avec entêtement il cherche à garder inaccessible un fragment qui échappe depuis toujours au savoir. Si chaque objet a une ombre portée, le savoir aussi à la sienne, zone, paradoxalement, dont il est lui-même la raison et qui lui est interdite. Qui lui est, par définition, impossible d’éclairer de ses lumières. Pour s’aventurer dans cette ombre, il faut impérativement un Stalker. Certaines choses donc ne s’enseignent pas. Non seulement elles ne s’enseignent pas, mais l’acte de vouloir les enseigner les annule aussitôt. Elles doivent leur présence à l’effacement de la raison. Peut-être à une folie, à une transe, une perte, une dérive. Peut-être aussi, sans doute même, au sang qui est pour beaucoup dans l’ardeur d’une ombre qui trouve ses origines dans les profondeurs de nos violences et nos barbaries. L’une étant l’écho de l’autre, pour qui alors se penche vers l’écriture apprend, et parfois à ses dépens, que tout comme tomber dans le vide ne s’apprend pas, écrire ne s’enseigne pas plus. Il s’agira d’essayer de comprendre pourquoi.
Et donc à suivre, ci-dessous, l’article par Emmanuelle Picaud, « Ecrire pour exister ».
Article original sur le site du Collège de France, ici.
Né au Liban en 1968, le dramaturge Wajdi Mouawad le fuit pour la France de l’âge de dix à quinzeans, avant de vivre au Québec jusque dans les années2000. Il signe des adaptations et mises en scène de pièces classiques, contemporaines et de ses propres textes traduits sur les cinq continents. Cet autodidacte s’est forgé au fil du temps une solide culture littéraire à travers les récits d’écrivains célèbres, en particulier français.
À l’invitation du Collège de France, Wajdi Mouawad occupera en 2024 la chaire annuelle L’invention de l’Europe par les langues et les cultures, créée en partenariat avec le ministère de la Culture. L’occasion pour le dramaturge de questionner son rapport à l’écriture et aux mécanismes à l’origine de la création.
Toute la vie de Wajdi Mouawad tourne autour de l’écriture. «Je pense toute la journée à ce que je pourrais écrire, il n’y a rien d’autre qui m’intéresse. Même quand je dors, j’y pense. Je ne sais pas si je sais bien le faire, mais je ne sais rien faire d’autre», admet le comédien et dramaturge, dont l’œuvre prolifique a été traduite dans plus de vingt langues. Au cours de sa carrière, Wajdi Mouawad a joué des adaptations et mises en scène de pièces de théâtre classiques, contemporaines et de ses propres textes. Il a joué aussi sous la direction d’autres artistes comme celle de Stanislas Nordey, en France en 2010, dans Les Justes de Camus ou dans Le Pays rêvé de Jihane Chouaib et récemment dans le long-métrage Anatomie d’une chute de Justine Triet et dans celui de Chloé Mazlo Sous le ciel d’Alice. Depuis avril 2016, il est directeur du théâtre de la Colline, l’un des cinq théâtres nationaux avec la Comédie-Française. Une sacrée revanche pour ce fils d’immigrés libanais qui ne maîtrisait pas la langue française lorsqu’il est arrivé sur le sol français à l’âge de dix ans pour fuir la guerre.
La littérature comme miroir
Le rapport de Wajdi Mouawad avec l’écriture se manifeste à l’adolescence, vers l’âge de quinze ans, lorsqu’il écrit ses premiers textes. Mais les racines de l’appétence du jeune garçon pour les formes d’expression artistique remontent à bien plus tôt. Au Liban, il dessine et peint déjà beaucoup. «Je n’ai parlé qu’à partir de l’âge de sept ans. Dessiner et peindre, c’était un moyen de m’exprimer tout en n’ayant pas besoin de parler.» C’est dans le petit appartement qu’il occupe en France, son pays d’accueil à partir de 1978 et jusqu’en 1983, que s’opère la bascule avec la littérature. Le jeune Wajdi commence à lire des livres, comme les aventures de Bob Morane. Il pioche aussi dans la bibliothèque de son frère aîné et se lance dans la lecture de livres plus « sérieux » pour son âge, comme LaMétamorphose de Franz Kafka. Dans cette nouvelle écrite en 1915, un jeune représentant de commerce, Gregor Samsa, se réveille un matin pour découvrir qu’il s’est transformé en un gigantesque insecte. Débute alors pour le héros une période trouble où il est coupé du monde extérieur et de sa famille, qui restent sourds et indifférents à sa souffrance intérieure.
À l’époque, le jeune Wajdi se sent « en décalage » avec ses camarades de classe, un point commun qu’il se découvre avec le héros de La Métamorphose. Et de poursuivre : «je voulais être Bob Morane, mais il suffisait que je me regarde dans le miroir pour comprendre que je ne lui ressemblais pas. Bob Morane était ce héros que je voulais être et que je ne serais pas. Le héros de Kafka, Gregor Samsa, c’était tout l’inverse, son récit a agi comme un miroir pour moi.» Sa découverte de la littérature se poursuivra ensuite à l’école, où il découvrira l’œuvre d’un Victor Hugo ou encore celle d’un Arthur Rimbaud, ou encore Molière. Il aura l’occasion de jouer dans sa première pièce dans une œuvre de ce dernier, L’Avare. Il y joue le héros de la pièce, Harpagon, devant toute la classe. Pour l’incarner, le jeune Wajdi s’inspire du comédien Louis de Funès, un homme à l’allure flamboyante et au caractère explosif. Tout le contraire du jeune garçon timide qu’il incarnait à l’époque aux yeux des autres. «J’avais tout préparé minutieusement, j’avais appris le texte par cœur. Cela a dû faire un effet aux autres élèves, car à partir de cette représentation, leur regard a changé. C’est à partir de cette expérience que je me suis rendu compte qu’à travers la littérature et l’art, il est possible de changer les choses, de développer une forme de considération de soi.» Pour autant, il ne se voit pas encore devenir écrivain : «lorsque vous lisez ces œuvres de grands auteurs, vous vous dites qu’avant d’écrire, il faut déjà connaître le début et la fin de l’histoire. Mais cette pensée est écrasante pour l’esprit, elle rend l’acte d’écriture impensable, même si en réalité, c’est faux.»
Écrire pour réparer les blessures
L’enfance de Wajdi Mouawad l’a façonné en tant qu’artiste, dans la mesure où c’est en grande partie d’elle qu’il va s’inspirer ensuite pour la réalisation de ses œuvres. Arrivé au Canada, il intègre l’École nationale de théâtre, un peu par hasard, «parce que j’ai lu qu’il n’était pas nécessaire d’avoir le bac pour candidater». C’est là qu’il écrira sa première pièce de théâtre à l’âge de vingt ans. «J’étudiais Shakespeare, Tchekhov, mais ce n’était pas mon histoire. Alors je me suis décidé à écrire cette histoire qui était non seulement la mienne, mais celle de milliers d’autres Libanais.» Il choisit de raconter l’histoire d’un garçon exilé. Le Québec ayant lui aussi une histoire en lien avec l’exil, du fait de sa situation particulière avec le Canada, cette dernière rencontre un franc succès localement. Les Québécois ne sont pas les seuls à être touchés par ce récit. Pour les Libanais exilés, il fait écho à ce qu’ils ont vécu et ils le font savoir à l’auteur du texte, qui continuera d’être inspiré par le thème de l’exil et de la guerre pendant la suite de sa carrière.
Il cofonde en 1991, avec la metteuse en scène et comédienne Isabelle Leblanc, sa première compagnie : le Théâtre Ô Parleur. Puis, à la direction du Théâtre de Quat’Sous, à Montréal, de 2000 à 2004, il crée Incendies, une œuvre dramatique qui explore les thèmes de l’identité, de la mémoire, de la violence et des secrets familiaux, et qui sera adaptée au cinéma par le réalisateur Denis Villeneuve en 2010. Inspirée de sa biographie, la pièce se déroule dans un contexte de guerre civile évoquant celle du Liban et raconte l’histoire de jumeaux, Jeanne et Simon, qui reçoivent les dernières volontés de leur mère récemment décédée. Commence alors pour eux une quête inattendue qui les plongera dans un voyage au Moyen-Orient, où ils découvriront le passé douloureux de leur mère. Une œuvre où Wajdi Mouawad dépeint l’impact dévastateur de la guerre sur les individus et les familles, le poids des secrets familiaux et l’impact des traumatismes sur les descendants.
Une forme de thérapie
Le dramaturge reste, en effet, persuadé que la littérature peut aider à résoudre les conflits, à concilier, voire à réparer. «J’ai été victime de la guerre pendant quatre ans, puis j’ai connu l’exil. J’ai pu être témoin du silence de mes parents et des adultes, en général. J’ai vu ce que cette guerre a fait chez eux. J’ai connu le silence politique, celui au sein duquel la politique n’a jamais été abordée frontalement. Le travail que l’Allemagne d’après-guerre a fait sur elle-même, le Liban ne l’a jamais fait». À ses yeux, écrire n’est pas uniquement un acte culturel. «Il y a autre chose qui sous-tend cet acte. Nous avons besoin de raconter notre histoire, c’est aussi un acte de dignité et de reconnaissance.» Ce pouvoir de la littérature réside non seulement dans le pouvoir des mots, mais aussi dans l’imaginaire. «C’est l’imaginaire qui permet de créer une distance, de libérer le spectateur de ses malaises» et qui, en somme, offre une issue quasi thérapeutique dans le sens de ce que Wajdi Mouawad qualifie de « catharsis ». Introduit pour la première fois dans la littérature occidentale par le philosophe Aristote, la catharsis désigne un processus de libération émotionnelle, vécu par le spectateur ou le lecteur, à travers une œuvre d’art. C’est ce sentiment que cherche à reproduire le dramaturge chez le spectateur, en lui proposant de suivre le récit de personnages aux vies ordinaires, mais dont le parcours fait écho à une forme d’universel dans lequel chacun peut se reconnaître.
La littérature est aussi, en plus d’un exutoire, une façon de décrire l’inconcevable, de toucher une forme de vérité pour Wajdi Mouawad. C’est peut-être, d’ailleurs, dans cette quête du « vrai » que science et littérature se rejoignent, estime le dramaturge. Science et littérature essaient, chacune à leur façon, de toucher à «ce moment où l’on est au-delà du réel, qui est plus vrai que la réalité elle-même».«Il y a le réel et le vrai. Et le vrai est toujours plus puissant, il permet de s’extraire des apparences.» Il reconnaît toutefois que les chemins empruntés par les artistes sont différents de ceux que choisissent les scientifiques. Le scientifique cherche à saisir la vérité à travers la connaissance. Le poète, à rebours, cherche inlassablement à s’extraire de toute forme de certitude. «Non pas qu’il soit contre le savoir, au contraire, mais obstinément, avec entêtement, le poète cherche à garder inaccessible un fragment qui échappe depuis toujours au savoir», écrit-il encore. Là où le scientifique tente d’expliquer en se référant à des protocoles, des calculs et de la méthode, le poète utilise des mots et des métaphores. «Mon outil à moi, c’est le crayon», relève-t-il.
Enseigner au Collège de France
À l’invitation du Collège de France, Wajdi Mouawad occupera cette année la chaire annuelle L’invention de l’Europe par les langues et les cultures, créée en partenariat avec le ministère de la Culture. Un exercice qui s’apparente à un défi pour cet autodidacte, qui n’a même pas le bac. «Je sais écrire, mais je ne sais pas enseigner et je ne l’ai jamais fait. J’ai du mal à déployer une pensée académique, on ne me l’a jamais appris». Quand on lui a proposé de venir au Collège de France, il a d’abord été surpris. Puis, il s’est dit finalement que s’il y a un lieu académique qui pourrait lui correspondre, ce serait certainement celui-là. «Le Collège de France a été fondé en opposition à la Sorbonne et par son histoire, il rappelle que le savoir n’appartient pas à une élite, mais à tous. En ce sens, je me sens plus proche de cette école que du reste du monde académique.» Pour sa leçon inaugurale, Wajdi Mouawad a choisi de parler de ce qu’il sait faire : écrire. Le dramaturge cherchera d’ailleurs à enseigner que, en particulier pour l’écriture, « certaines choses ne s’enseignent pas ». Et de poursuivre : «on peut apprendre à écrire, mais on n’apprend pas à devenir poète ou écrivain. L’école vous dira de limiter l’utilisation des adverbes et des adjectifs. Pourtant, un écrivain comme Julien Gracq fait tout l’inverse».
Qu’est-ce qu’écrire, en fin de compte, et comment savoir si l’on tient le bon fil d’un récit ? Dans son rapport à l’écriture, Wajdi Mouawad aime se décrire « comme un arbre alimenté par les récits des oiseaux qui viennent le peupler ». «On me demande comment je trouve mes histoires. Je ne les trouve pas, elles viennent à moi, comme les oiseaux se posent sur les branches des arbres.» Une façon poétique de dire qu’en littérature comme dans la vie, suivre les règles ou les protocoles ne suffit pas toujours à raconter une belle histoire.
Cet article foisonnant et vivant m’a intéressée car il montre combien cette approche qu’est la psychanalyse est en mouvement, en recherche, en discussions, en confrontations, en émergences, en créativité. Que l’on soit d’accord ou non sur les orientations « des » psychanalyses (plutôt que « de la »), force est de constater qu’elle est loin de l’image d’une approche poussiéreuse et vieillotte qui lui est parfois prêtée.
Freud’s not dead : vers un retour en grâce de la psychanalyse ?
Article par Jean-Marie Durand publié le 11 février 2025 dans les Inrockuptibles, original ici.
Discréditée au cours des années 2000 par des prises de position conservatrices, la démarche thérapeutique théorisée par Freud fait l’objet d’une attention renouvelée. Philosophes, sociologues, historien·nes et psychologues y puisent ainsi des ressources politiques subversives pour faire face aux périls de notre époque.
“On ne pensera pas l’époque avec la psychanalyse seulement, mais on ne la pensera pas sans elle.” À la mesure de cet aveu de Frédéric Lordon et Sandra Lucbert dans leur essai programmatique Pulsion, les réflexions de Freud et de tous·tes ses disciples forment plus que jamais un outillage décisif pour comprendre notre époque.
Pulsion, désir, jouissance, hystérie, perversion, refoulé, frustration, traumatisme, moi, inconscient : ces notions reviennent de tous côtés pour mettre au clair les mystères intimes et les failles politiques des temps présents. Les effets du capitalisme forcené, le retour des fascismes, le triomphe des pervers dans des existences abîmées s’éclairent mieux grâce à elle. Les “harpages pulsionnels”décrits par Lordon et Lucbert sont partout.
Beaucoup de penseur·ses actuel·les les observent en mobilisant des concepts issus de cette discipline inventée il y a plus d’un siècle. Ces derniers mois, par exemple, l’écrivain Édouard Louis convoquait la psychologie, au-delà de la sociologie, pour comprendre le destin de son frère disparu (L’Effondrement, Seuil) ; le sociologue Marc Joly se raccrochait aux travaux du psychiatre Paul-Claude Racamier sur les pervers narcissiques pour mettre au jour la psyché secrète d’Emmanuel Macron (La Pensée perverse au pouvoir, anamosa)…
Comme si, pour comprendre le social et le politique, les blessures intimes et le recours à des notions psychanalytiques s’imposaient. Ce qui n’est pas toujours allé de soi pour une grande part de chercheur·ses en sciences sociales, méfiant·es à l’égard des lectures trop psychologisantes des faits sociaux.
Aujourd’hui réinvestie, la psychanalyse revient de loin, d’un moment d’effacement et de rejet critique dans les années 1990-2000. Car si elle fut une discipline-phare du champ des savoirs au cours des années 1960-1980, elle a perdu de son aura sociale et de son prestige intellectuel, en dépit de la généralisation de ses concepts-clés dans les discussions ordinaires.
Repartir de zéro
Concurrencée par les neurosciences et la psychologie cognitive, négligée par la recherche universitaire, la psychanalyse s’est mise à défendre dans les années 1990-2000 des positions souvent réactionnaires contre les nouveaux féminismes, la transidentité, la dysphorie de genre, l’homoparentalité, les sexualités alternatives, mais aussi l’antiracisme, la pensée décoloniale, le wokisme… Opposée à la conquête de nouveaux droits, à l’égalité politique concrète, elle semblait incapable d’œuvrer à de nouvelles formes d’émancipation et de sortir de son rétrécissement identitaire et politique.
Par une étrange et inquiétante concomitance, la figure du psy était attaquée par d’obscurantistes penseurs prêts à écrire son “livre noir”, comme Michel Onfray, à propos de Freud, avec Le Crépuscule d’une idole (Grasset, 2010), en même temps que le psy assumait souvent des prises de position en décalage avec les aspirations individuelles de son temps (se marier avec une personne de même sexe, dissocier le désir d’enfant de la conjugalité traditionnelle, changer d’identité de genre…).
Beaucoup de psychanalystes sont resté·es enfermé·es dans la binarité sexuelle et de genre, et s’affolent dès qu’on parle du corps, nous rappelait par exemple Paul B. Preciado dans Je suis un monstre qui vous parle (Grasset, 2020) qui, après d’autres dans les années 1970 (Foucault, Deleuze et Guattari…), s’élevait contre les dérives moralisatrices et normatives de la psychanalyse.
Or, comme le soulignent Lordon et Lucbert, si la psychanalyse “a fini par se rendre odieuse”, elle ne méritait pas le discrédit dont elle est l’objet. “Le champ intellectuel a désappris une façon de réfléchir aux faits humains qui se proposait pourtant de les saisir par le plus enseveli”, écrivent-il et elle, en insistant sur l’idée que beaucoup de catégories psychanalytiques (“névrosé”, “psychotique”, “pervers”…) ont été vidées de leur sens, incomprises, et qu’à ce titre, “il faut tout reprendre”.
Pour les deux auteur·rices, il existe de nombreuses affinités entre la psychanalyse et le spinozisme, tels la conception partagée d’un être animé par une énergie primitive, une critique du libre arbitre, un lieu d’interrogation sur les mouvements de l’âme. Comme Lordon et Lucbert, qui tentent une relecture philosophique et complexe de la psychanalyse à l’aune du spinozisme, d’autres se proposent depuis quelques années, dans le champ des sciences humaines et sociales, de repenser la pensée de Freud. Moins pour disqualifier ses intuitions que pour la sortir de ses ornières dogmatiques.
Un défi de société
“Purger la psychanalyse de ses connivences objectives avec l’ordre patriarcal, auquel elle n’a cessé de fournir ses cautions théoriques” : l’invitation de Lordon et Lucbert s’inscrit elle-même dans un large mouvement intellectuel. Tout bouge donc à nouveau, à la fois à l’intérieur de la discipline, longtemps repliée sur elle-même, et à sa périphérie.
S’intéressant par exemple à l’interprétation des rêves par Freud, le sociologue Bernard Lahire se proposait en 2018 de les relier aux expériences des individus dans le monde social (L’Interprétation sociologique des rêves, La Découverte) ; l’historien Hervé Mazurel estimait en 2021, dans L’Inconscient ou l’Oubli de l’histoire (La Découverte), que notre psychisme inconscient se transforme à travers le temps à mesure que changent nos mœurs, nos rapports à la sexualité, à l’intime.
Pour enrayer son déclin, la psychanalyse aurait donc selon lui intérêt à s’ouvrir aux sciences sociales, pour cesser de survaloriser l’individu et reconnaître que les pathologies contemporaines ont partie liée avec les mutations de la société. Le défi de la psychanalyse serait donc d’articuler la psyché et le social-historique.
Du côté des philosophes, aussi, la psychanalyse fait l’objet d’un réexamen critique, en particulier lorsqu’il s’agit de penser avec elle la question des violences sexuelles et sexistes ou de la perversion. Dans son récent essai Le Scandale de la séduction (PUF), Isabelle Alfandary analyse pourquoi la séduction, théorisée par Freud, est à la fois un “roc” sur lequel la psychanalyse s’est construite et “un obstacle” sur lequel elle n’a cessé de trébucher – en négligeant surtout la place de la séduction réelle plutôt que fantasmatique, dans la vie psychique et sexuelle.
Revenant sur cette théorie, la philosophe explique comment la psychanalyse permet de comprendre la nécessité de la séduction dans la vie érotique de l’adulte, tout en rappelant qu’elle peut s’avérer traumatisante. La psychanalyse a découvert que ce qui est en jeu dans une séduction n’est pas toujours simple ni transparent. À ce titre, la réflexion en cours sur la notion-clé de consentement ne peut pas faire l’économie d’une prise en compte de cette ambivalence. “Le moi n’est pas maître en sa propre demeure”,suggérait d’ailleurs Freud. La psychanalyse, suggère Alfandary, a donc quelque chose à dire de pertinent sur les enjeux du post-féminisme.
S’ouvrir aux autres et au monde
Cet enjeu faisait l’an dernier l’objet d’une autre réflexion stimulante de la part du philosophe Patrice Maniglier et de la thérapeute Silvia Lippi dans Sœurs – Pour une psychanalyse féministe, qui ouvrait la voie à une “psychanalyse sororale”, libérée des schémas phalliques dominants dans la théorie analytique.
Partant du double constat d’une effervescence militante dans le champ du féminisme et d’un isolement théorique de la psychanalyse dépassée par les nouvelles figures de la transformation sociale, Maniglier et Lippi invitaient moins à déconstruire la psychanalyse qu’à la “recommencer”. À rebours de son orientation patriarcale, il et elle défendaient une pratique non plus centrée sur la figure fétichiste du père, mais sur celle “de la sœur, ou plus précisément – car une sœur ne vient jamais seule et n’existe que comme relais d’un processus de contagion du symptôme – de la horde des sœurs”.
La psychanalyse trouverait-elle dans le féminisme le lieu de sa réinvention ? On peut en faire le pari, de même qu’elle se réinventera probablement aussi à partir de ses marges culturelles, à la périphérie du monde occidental. Dans Psychanalyse du reste du monde – Géo-histoire d’une subversion (La Découverte, 2023), Sophie Mendelsohn et Livio Boni ouvrent la pratique psychanalytique à la question post-coloniale, en cherchant à “désaxer”l’histoire du freudisme de son versant occidental et à la rattacher à une histoire mondiale, attentive aux traces traumatiques du colonialisme.
Au plus près des débats actuels sur le front du féminisme, des formes de domination sexiste, des perversions en tout genre, des héritages coloniaux, la psychanalyse se repense aussi à l’intérieur même de la profession.
Dans son recueil de chroniques sur France Inter, L’Inconscient (Les Liens qui Libèrent), la psychanalyste Laurie Laufer rappelle ce que Jacques Lacan écrivait en 1979 : “C’est bien ennuyeux que chaque psychanalyste soit forcé – puisqu’il faut bien qu’il y soit forcé – de réinventer la psychanalyse.” De fait, Freud puis Lacan ont eu à cœur de laisser la psychanalyse ouverte à la réinvention, estimant qu’elle était une pratique traversée par les sciences, la culture et les mouvements de chaque époque.
Pour se réinventer et renouer avec ses origines subversives, la psychanalyse doit donc dialoguer avec les théories féministes, les études queer et les mouvements trans. “C’est en redevenant une théorie critique et inventive, à l’affût des nouveaux savoirs et pratiques, que la psychanalyse peut renouer avec l’émancipation”, estime Laurie Laufer. Pour ce faire, elle doit échapper à un discours autoréférencé, s’ouvrir au monde, se laisser elle-même instruire par d’autres discours.
Retrouver du sens
Réinventer, recommencer, relancer, dynamiter, élargir… C’est bien cette nécessité d’une nouvelle étape de son histoire qui traverse le champ de la psychanalyse actuelle, happée par le sentiment qu’elle ne peut passer outre les vicissitudes politiques et existentielles de notre temps. Qu’elle a probablement quelque chose à dire, sinon à sauver, de ce qui se noue et se déjoue dans beaucoup de vies fracassées. Quitte à réactiver certains pans oubliés de son épopée, liés aux luttes d’émancipation, saluées par Florent Gabarron-Garcia dans son Histoire populaire de la psychanalyse (La fabrique éditions, 2021) et dans son essai L’Héritage politique de la psychanalyse (Amsterdam).
L’auteur, psychanalyste lui-même, rappelle que sa discipline n’a pas toujours été l’outil de reproduction de l’ordre social qu’elle est devenue, et défend une clinique attentive à la dimension sociale et politique des histoires personnelles. Prônant l’abandon du primat œdipien, l’auteur veut réveiller la dimension subversive de la pensée et de la pratique psychanalytique, incarnée notamment par des figures-clés des années 1950-1970 comme François Tosquelles, Jean Oury ou Fernand Deligny.
La possibilité pour le sujet de reprendre son destin en main, de “frayer des voies pour donner droit à son désir et sortir de sa minoration” : telle est la vraie promesse de la psychanalyse, qui a prouvé dans son histoire tourmentée qu’elle avait des ressources pour y parvenir. L’historien Michel de Certeau le rappelait déjà dansHistoire et psychanalyse entre science et fiction (Gallimard, 1987) : “Là où la psychanalyse ‘oublie’ sa propre historicité […], elle devient ou un mécanisme de pulsions, ou un dogmatisme du discours, ou une gnose de symboles.”
S’extraire, sans l’éradiquer totalement, du dogme freudien, en finir avec la figure obsédante du père, le complexe d’Œdipe à tout bout de champ, se méfier du rappel grandiloquent à l’ordre symbolique, de la différence des sexes et des normes sexuelles : la réinvention de la psychanalyse exige une série de décentrements permettant d’échapper aux éternelles menaces apocalyptiques (de type “ne pas transgresser, ou la civilisation n’y survivra pas”) que des psys font peser dès lors que le symbolique est touché. De fait, les femmes ont reçu le droit à la contraception, à l’IVG, au divorce, les homosexuel·les celui à sortir de l’illégalité, à se marier, à avoir des enfants ; à chaque étape, la société, qui devait s’effondrer, a bien tenu – et même progressé.
“Décalqué d’une formation socio-historique contingente, l’ordre symbolique a été frauduleusement présenté comme un universel, transhistorique – une sorte d’éternité anthropologique. C’était un mensonge. Un ordre symbolique est une construction politique […] qui consacre la domination de certains groupes sur d’autres”, précisent Lordon et Lucbert.
En dépit des controverses sur son histoire et ses héritages multiples, un consensus existe en tout cas autour du fait que la psychanalyse fut une vraie révolution intellectuelle, comme il s’en est peu produit dans l’histoire des idées. “Elle nous avait au moins appris à savoir qu’il y a de l’insu”, estiment Lordon et Lucbert. Que nous sommes tous·tes travaillé·es intérieurement par des forces qui nous échappent, dont il faut tenter de cerner l’étendue pour en maîtriser les effets. À l’heure où les pulsions fascisantes se libèrent à tout-va, où les violences prédatrices se multiplient, où la désorientation générale se diffuse, comment ne pas puiser chez Freud et tous·tes ses disciples des voies raisonnables, éclairantes et renouvelées pour se frayer un chemin ?
Pulsion de Frédéric Lordon et Sandra Lucbert (La Découverte), 600 p., 28 €. En librairie. Le Scandale de la séduction – D’Œdipe à #MeToo d’Isabelle Alfandary (PUF), 224 p., 19 €. En librairie. Sœurs – Pour une psychanalyse féministe de Patrice Maniglier et Silvia Lippi (Seuil/“La Couleur des idées”), 352 p., 23,50 €. En librairie. L’Inconscient – Deux ou trois choses que l’on entend de lui de Laurie Laufer (Les Liens qui Libèrent/France Inter), 256 p., 18 €. En librairie. L’Héritage politique de la psychanalyse de Florent Gabarron-Garcia (Amsterdam/“Poches”), 416 p., 13 €. En librairie le 14 février.
Je vous partage ci-dessous un commentaire de lecture par Patrick Ben Soussan, pédopsychiatre, de cet ouvrage de Gérard Neyrand récemment paru. Rien à ajouter. A lire.
Commentaire de lecture paru le 24 janvier 2025, original ici.
« L’Happycratie – Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies – de la sociologue Eva Illouz et du psychologue Edgar Cabanas avait déjà donné le ton en 2018. Cet essai, décapant, dénonçait avec brio l’injonction qui nous est faite d’être heureux et rappelait que cette idéologie, dont la psychologie positive est le bras armé, n’avait qu’un objectif : culpabiliser les individus et conforter le néolibéralisme.
Gérard Neyrand, dans sa Critique de la pensée positive. Heureux à tout prix ?, paru aux éditions érès à la rentrée 2024, s’attelle à une analyse de même nature en nous appelant à nous méfier de ces nouveaux ordres moraux qui imposent l’obsession égocentrique de l’amélioration de soi et la tyrannie de l’optimisme.
L’auteur, sociologue, professeur émérite à l’Université Paul Sabatier Toulouse 3, reconnu pour ses travaux riches et fouillés sur la famille, la parentalité, le couple et plus globalement sur l’impact des mutations sociales sur les sphères intimes, nous propose une élucidation salutaire et passionnante de cette alliance baroque entre commerce, para-scientificité et idéologie. Il y a quelque chose de jubilatoire à lire Neyrand, démontant avec détail et minutie, avec l’esprit d’analyse qui le caractérise, les pierres de touche de la pensée puis de la psychologie positive. Son approche, centrée sur la famille, développe plus précisément les incohérences de l’éducation et de la parentalité dite positives, en exhibant à la fois l’indigence théorique de ces propositions et les effets qu’elles induisent, à savoir contestation scolaire, délégitimation de l’école, crise de l’autorité mais aussi sur-responsabilisation des parents, déni du social et soutien de la division sexuée très traditionnelle entre père et mère.
Sa voie d’entrée est singulière, puisque la généalogie de la pensée positive qu’il propose, trouve son origine dans un discours marchand : la publicité. Ainsi, de ses balbutiements dans « la réclame » au XIXe à sa propagation permanente par les médias sociaux et autres influenceurs au XXIe siècle, le discours positiviste va sans trêve proposer à l’individu de développer une quête éperdue du bonheur.
Neyrand va ensuite déconstruire avec application la façon dont cette pensée positive s’est progressivement imposée tout au long du XXe siècle jusqu’à aujourd’hui, à travers tout un discours social et médiatique. Ce courant américain initié par des pasteurs chrétiens dont Norman Vincent Peale, qui, avec son ouvrage paru en 1952, La puissance de la pensée positive en fût l’un des plus notoires exégètes, s’est initialement proposé comme une approche bienveillante de l’existence, même s’il s’est développé sur une base ambiguë, mélange de références religieuses et scientifiques un brin avariées. Mais très rapidement, cet appel à une quête, individualiste, du bonheur, s’est progressivement métamorphosée en une forme d’injonction tyrannique. C’est ce que validera, non sans contradictions, la psychologie positive à la fin du XXe siècle, promouvant la reconnaissance d’un individu supposé libre, c’est-à-dire dégagé de toute détermination aussi bien sociale que psychique. Depuis lors, cet élan positiviste a colonisé nos écrans, nos esprits, et même nos relations et il agit comme un rouleau compresseur émotionnel, effaçant toute complexité, toute contradiction, toute nuance.
Mais que cache donc cette quête effrénée du bonheur ? Neyrand le martèle consciencieusement : un marché fort lucratif ! Car la pensée positive n’est pas qu’une philosophie, elle est une industrie : du développement personnel aux stages de mindfulness, en passant par les coachs de vie et les influenceurs bien-être, l’auteur montre comment le bonheur est devenu un véritable produit de consommation. Cette nouvelle logique mercantile qui nous incite à acheter notre félicité comme on achèterait une nouvelle paire de baskets, nous offre un bonheur prêt-à-porter, taillé pour Instagram, qui s’insinue dans toutes les sphères de nos vies, publiques et privées. C’est Ruwen Ogien, ce grand philosophe libertaire, qui, dans un essai très personnel, Mes mille et une nuits – La maladie comme drame et comme comédie, paru quelques mois avant son décès, avait fait un sort tapageur à ce mantra contemporain : « Au fond, la psychologie « positive », dont la résilience est un des piliers, a, comme les idées de Leibniz dont Voltaire se moquait, un côté bêtement optimiste, répugnant aux yeux de tous ceux dont la vie est précaire, marquée par des échecs et des peines profondes. Elle tend à culpabiliser tous les défaitistes en pensée, tous ceux qui n’ont pas la force ou l’envie de surmonter leur désespoir. » Car cette course à la positivé, cette injonction au bonheur constituent bien une forme de violence – douce ? -, culpabilisant ceux qui peinent à être « heureux ». Tout malheur devient une faute personnelle, tout échec une preuve de paresse ou de mauvaise volonté. Neyrand dénonce ici une responsabilisation à outrance qui dédouane les structures sociales et économiques.
Il insiste alors notoirement sur le virage qu’a pris le soutien à la parentalité ces dernières années, en devenant une véritable industrie, détrempée de tant de maux : marchandisation de la petite enfance, quantification des sciences de l’éducation, prolifération d’un discours neuroscientifique et économiste, en lien avec l’individualisation et la privatisation de la responsabilité parentale et le retrait de la responsabilité publique. On se référera judicieusement alors à l’ouvrage de Michel Vandenbroeck, Être parent dans notre monde néolibéral, paru l’an dernier chez érès. Comme Gérard Neyrand, ce professeur de pédagogie de la famille à l’Université de Gand (Belgique), attirait l’attention sur l’effort public, de plus en plus en retrait, en témoigne la crise actuelle des milieux d’accueil de la petite enfance.
C’est Marcel Gauchet, dans un lumineux article sous le titre de L’enfant imaginaire(Le débat, 2015, 183-1, 158-166), qui rappelait la prophétie d’Ellen Key, grande philosophe et pédagogue suédoise qui a marqué l’histoire de l’éducation : le XXe siècle serait « le siècle de l’enfant » prédisait-elle… en 1900 ! Gauchet, aux aubes du XXIe siècle, insistait : notre vision contemporaine de l’enfant à qui nous vouons un véritable culte, enfant du désir, enfant mythologique, « constitue un obstacle épistémologique et pratique à l’entreprise éducative ». Il concluait en nous implorant de libérer l’enfant « de l’imaginaire que les adultes ont développé à son propos ». Entre psychanalyse, sociologie, études des mœurs, pédagogie, Laurence Gavarini nous rappelait, dans son remarquable ouvrage de 2001, La passion de l’enfant que la famille contemporaine était désormais littéralement « pédocentrée » et que statut et place de l’enfant dans notre modernité avaient été totalement renouvelés.
Gérard Neyrand poursuit la même œuvre de salubrité sociétale et parentale en plaidant pour une réhabilitation de la complexité humaine, dès le plus jeune âge, et en osant que le bonheur standardisé que certains croient pouvoir nous vendre n’est que « marchandise ». Il nous exhorte à reconquérir une conception plus réaliste, plus humaine du bonheur, un bonheur qui accepterait la douleur, l’échec, le doute, et qui cesserait de les voir comme des anomalies à corriger. En somme, un bonheur qui ne serait plus une obligation morale, un diktat, mais qui saurait faire place à l’incomplétude de l’expérience humaine, dans toute sa richesse et sa fragilité. Une lueur d’espoir dans ce monde du malaise. C’est qu’ils sont nombreux ceux qui évoquent la mutation anthropologique que nous vivons, inédite, postmoderne affirment-ils, qui ne fait plus place au sujet critique kantien comme au sujet névrotique freudien, installant ce nouveau sujet ultralibéral gouverné par la seule satisfaction par l’objet marchand (c’est ce que pressentait déjà Dany-Robert Dufour, dans son L’art de réduire les têtes. Sur la nouvelle servitude de l’homme libéré à l’ère du capitalisme total, paru en 2003).
Il y a bien longtemps que Gérard Neyrand, en sociologue et penseur affuté, a renoncé à ce que Nabokov nommait le « démon des généralités » et qu’il s’emploie, avec rigueur et méthode – la bibliographie de son essai est proprement titanesque -, à analyser ce que notre modernité transforme, au quotidien, du plus public au plus privé. Critique de la pensée positive en fait plus encore : cet essai, très documenté et néanmoins très accessible, est une alerte, un appel à résister à cette allégresse obligatoire qui étouffe notre humanité. Dans un monde où l’on nous demande sans cesse d’être à 100 %, Neyrand nous rappelle que le droit de ralentir, de douter, de souffrir, est précieux.
Une lecture indispensable ! » (Patrick Ben Soussan)
Sur l’ouvrage et son auteur :
Gérard Neyrand est sociologue, professeur émérite de l’université de Toulouse, spécialisé dans l’analyse des relations privées et de la famille (couple, parentalité, petite enfance, adolescence, interculturel, action sociale et politiques familiales…).
Éditions érès, parution : 19 septembre 2024 EAN : 9782749281124 14×20.5, 240 pages Questions de société Thème : Société
Voilà un ouvrage qui manquait à la clinicienne que je suis et à certains de mes patients ! Dans ce livre issu de sa thèse de docteur en psychologie clinique et psychopathologie, l’autrice aborde le sujet ô si brûlant de l’effet sur le couple conjugal de l’arrivée de bébé. Je m’en réjouis, rencontrant régulièrement dans ma pratique des adultes devenus parents désemparés dans leur couple conjugal. Nombre se résignent à « faire avec » sa mise de côté, trouvant « normale » son évolution au fil du temps – « ça ne peut pas être comme au début ». Certes, le couple conjugal évolue au fil de ses années, mais si possible dans le sens d’une « métamorphose » comme le dit Sylvain Missonnier dans sa préface de cet ouvrage : « une véritable mutation potentiellement révolutionnaire », et non dans le sens « de l’obtention d’un nouvel équilibre au prix d’aménagements adaptatifs ». Bonne lecture.
Paru aux éditions érès en septembre 2023, original de la présentation ci-dessous : ici. Vous y trouverez le sommaire et pourrez lire quelques pages en extrait, dont la très intéressante préface par Sylvain Missonnier.
Cet ouvrage vise à mieux comprendre les spécificités du lien conjugal et les bouleversements et réaménagements qu’il subit au moment de l’arrivée d’un premier enfant. Comment mieux les prendre en compte pour aider le couple parental dans ce moment de fragilité ?
« Alors que la production scientifique sur le processus de devenir mère, ou père, sur la parentalisation a donné lieu à d’innombrables travaux et publication, le couple d’amants devenant parents a été totalement oublié. L’ouvrage de Charlène Guéguen nous fait prendre conscience d’un véritable angle mort dans le domaine de la recherche en périnatalité. » Sylvain Missonnier
Pourtant, l’arrivée du premier enfant est à l’origine d’un véritable bouleversement dans le couple et dans sa dynamique relationnelle. En effet, vont devoir s’articuler dans la vie familiale future les places d’amants, de conjoints et de parents. Et cela ne s’effectue pas sans difficultés, si bien que les séparations conjugales après la naissance d’un premier bébé sont en augmentation.
Dans un panorama historique, sociologique et psychanalytique de la notion de couple en Occident et du sentiment amoureux qui préside aujourd’hui à sa formation, l’auteur met en évidence les spécificités du lien conjugal. En s’appuyant sur son expérience clinique, elle en décrit les réaménagements nécessaires à l’arrivée du premier né. Ces évolutions dans la vie des couples devenant parents sont trop souvent considérées comme relevant de l’intimité du foyer alors qu’elles constituent pour ces nouvelles familles un moment de fragilité.
Comment peut-on mieux les prendre en compte dans les lieux d’accueil des tout-petits (maternités, PMI, centres maternels, crèches, etc.) pour accompagner ces transformations du couple parental ?
Une belle proposition qui s’annonce passionnante, notamment pour les professionnels psys que nous sommes si nous pensons l’environnement de nos patients comme important dans nos consultations . Vincent de Gaulejac – président du réseau international de sociologie clinique, professeur émérite à l’université Paris-Cité, docteur honoris causa des universités de Mons (Belgique) et de Rosario (Argentine) et auteur d’une vingtaine d’ouvrages – animera l’ensemble de la formation. Il invitera à chaque session des auteurs ayant publié des ouvrages dans la collection ‘Sociologie clinique’. La formation organisée par érès Formations,se déroulera en vision sur 8 demi-journées, de 9h30 à 12h (13 et 27 janvier, 10 et 24 février, 10 et 24 mars, 7 avril, 19 mai 2025).
» Une société ça ne se soigne pas. Une société n’a pas de corps, pas de conscience, pas d’appareil psychique. On ne voit pas bien comment on pourrait l’allonger sur le divan d’un psychanalyste ou lui conseiller de consulter un psychothérapeute. Les métaphores médicales ou psychopathologiques sont fréquentes pour évoquer une société malade, schizophrène, paranoïaque, fracturée, dépressive, anxiogène, anesthésiée… Les sociologues cliniciens évoquent souvent la souffrance sociale, les maladies de l’excellence, de l’exclusion, du travail (burn out, épuisement professionnel, stress, suicide…). C’est dire que les symptômes somatiques et psychosomatiques ont des liens étroits avec des situations sociales qui les génèrent. Il y a là des « nœuds sociopsychiques » qui doivent être traités dans leurs dimensions plurielles. «
Programme :
» La formation présentera différentes démarches théoriques, méthodologiques et pratiques pour analyser et traiter les pathologies qui émergent dans les sociétés hypermodernes à l’articulation du psychique et du social.
Chaque séance abordera une thématique particulière illustrant différents aspects de recherches et d’interventions menées sur le terrain. Dans une deuxième partie, nous examinerons, à partir des questions des participants, comment les outils et les méthodes de la recherche socio-clinique peuvent servir aux praticiens pour accompagner des personnes, des familles, des groupes et des institutions confrontés aux conflits qui traversent nos sociétés fracturées. Différentes thématiques seront abordées comme la violence terroriste, la perte de sens et la souffrance au travail, la violence managériale, la crise des institutions, les désastres écologiques, mais aussi les remèdes possibles pour produire du sens face au chaos, mieux comprendre en quoi les contradictions de chaque histoire génèrent des conflits dans le présent, retrouver la beauté au travail, utiliser le théâtre et différentes formes d’expression artistiques pour « mettre sa vie en jeux ». «
Voilà un dossier plus qu’intéressant, passionnant voire nécessaire tant le sujet est rare, qui a paru au CarnetPsy en novembre dernier. Les liens de notre pratique de psychologues psychothérapeutes, en tous cas de la mienne – qui de plus est en tant que gestalt-thérapeute et psychanalyste -, entre corps et psyché, sont. Nous le percevons chaque jour dans notre clinique, et sommes convoqués à y travailler. Le nouage entre nos différentes disciplines est malheureusement trop rare pour que je ne puisse pas ne pas souligner la bienvenue et la pertinence de ce dossier sur « psychomotricités ». J’invite à le lire et laisser notre réflexion s’enrichir à partir de là sur et dans notre pratique de « psy ».
Article ci-dessous par Fabien Joly, psychologue clinicien, psychanalyste, psychomotricien, docteur en psychopathologie fondamentale et en psychanalyse, paru en novembre 2024 original : ici.
» Introduire et présenter un dossier thématique du Carnet Psy sur la psychomotricité « entre pratiques et théories » exige d’abord de dire que c’est le tout premier dossier présenté sur ce thème dans la revue (depuis 274 numéros et plus de 30 ans d’existence) ; ce qui paraît plus qu’étonnant : presque « symptomatique ». En tout cas, ce qui nous dit quelque chose d’une indéniable difficulté à publier sur la psychomotricité (autant sans doute du côté de la « productivité » des psychomotriciens que de l’accueil et de l’écoute des collègues psy) et révèle de fait une certaine forme de résistance à ce genre de publications.
Dans une revue d’orientation psychanalytique, mais ouverte à la diversité des pratiques de soins psychiques et aux équipes de santé mentale (de psychologie, de psychiatrie, de psychanalyse) qui a exploré dans toutes les directions à peu près tous les objets cliniques et théoriques, et tous les dispositifs de soins et de psychothérapies, cette absence totale, cette troublante vacuité a du sens, et témoigne à tout le moins d’une zone frontière, « aux limites », et d’un certain embarras.
Au double titre des pratiques multiples de thérapies autant que de rééducations psychomotrices et du point de vue psychomoteur dans et sur le développement de l’enfant et la psychopathologie développementale qui s’en déduit, la psychomotricité semble considérée, avec bienveillance sans doute, mais aussi un peu de condescendance, comme une « petite main », une « discipline associée » et avec beaucoup de méconnaissance et de préjugés alimentant dans une spirale enfermante le « complexe du psychomotricien ».
La formation courte (la plus courte des professions paramédicales), la piètre reconnaissance dont nombre de praticiens disent souffrir, le statut de « technicien » intermédiaire, ainsi que la forte accentuation d’une dimension technico-pratique d’orientation rééducative ou réadaptative (ensemble assez kaléidoscopique de savoir-faire, de techniques et médiations utilisées assez généralement dans le soutien au développement de l’enfant, avec le risque peut-être d’une centration discutable sur le « symptôme ») ; mais au moins autant – et a contrario – la proximité troublante avec l’exercice authentiquement psychothérapeutique des psychologues, analystes et divers thérapeutes, additionnée de nombre d’enjeux de « territoires » animés comme il se doit par le « narcissisme des petites différences » (Freud, 1930), fait de cet objet « psychomotricité », autant un intérêt modeste, qu’un repoussoir embarrassé.
Le pari, le parti pris, de la coordination de ce présent dossier, s’est donc assumé (par quelqu’un qui navigue depuis toujours d’une double formation et se faisant une « obligation » de faire travailler et de lier ces « petites différences » et dans une certaine forme de militantisme, voire de « résistance à la résistance ») pour dire combien il était temps et qu’il était enrichissant, de faire un certain « état des lieux » des pratiques thérapeutiques au demeurant (c’est reconnu par tous) extrêmement précieuses dans la clinique – à tous les âges de la vie¹ – qui se regroupent sous l’étiquette de thérapies psychomotrices, tant dans une dimension historique qu’actuelle de ces praxis… Mais qu’il était aussi d’un grand intérêt d’inscrire cette tour de Babel des pratiques psychomotrices dans une unité théorique : celle – héritée de son père fondateur Julian de Ajuriaguerra – du point de vue psychomoteur et du « corps-en-relation » ou disons du « nouage psychomoteur » et du « fonctionnement des fonctions » (Joly, 2010). Cette approche dépasse de très loin et transcende (entre corps et psyché, et entre développement et psychopathologie) le seul catalogue des techniques et de leurs éventuelles indications différentielles ; mais témoigne plus authentiquement d’un vertex essentiel sur le développement, ses avatars et autres souffrances globales ou plus spécifiées et instrumentales, et in fine porte une théorie du lien corps/psyché extraordinairement complexe et féconde pour la psychopathologie générale.
Nous avons donc réuni ici quelques articles (nous permettant de renvoyer à l’immensité des travaux, articles, revues et collections spécialisées) de publications psychomotrices pour tenter de témoigner de cette double valence et de l’intérêt de la psychomotricité. Françoise Giromini rappelle quelques éléments de l’histoire et de l’identité des pratiques de psychomotricité ; Catherine Potel déploie avec un grand talent clinique quelques réflexions sur le cadre et la technique en thérapie psychomotrice ; Benoît Lesage montre, entre expressivité et développement, une vision hyper-complexe et passionnante pour l’approche la clinique du corps des schèmes toniques, posturaux et moteurs ; Jérôme Boutinaud soutient, quant à lui, une élaboration des pratiques psychomotrices et de leurs enseignements dans la confrontation différentielle au modèle de l’autisme et aux différentes formes de psychoses et de dysharmonies de l’enfant ; Bernard Meurin présente ici une synthèse de l’apport si fondamental de l’école sensori-motrice d’André Bullinger qui a révolutionné, bien au-delà du champ de la psychomotricité, la recherche sur le corps et le développement « vie durant » ; Isabelle Charpine développe avec beaucoup de finesse et au regard d’une très longue expérience l’approche psycho-corporelle des troubles de l’adolescence ; et Fabien Joly externalise enfin (à partir des cliniques psychomotrices et dans l’héritage direct de Julian de Ajuriaguerra ou Jean Bergès), une vision psychomotrice de et dans la psychopathologie développementale, sorte de « garde-fou » entre neurosciences, psychologie du développement et psychanalyse, là où « le nouage psychomoteur » révèle l’enjeu fondamental du corps et des liens corps/psyché pour le petit d’homme en développement !
Note
1. Il y a longtemps déjà dans le cadre d’une enquête de la SFPEADA sur les soins en pédopsychiatrie – rassemblée par Jean-Louis Lang – quelques lignes très modestes se dépliaient pour dire combien les chefs de service et professeurs interrogés témoignaient qu’ils avaient dans leur service un(e) (voire des) psychomotricien(nes) chevronné(es) à qui ils adressaient des cas très difficiles et qui faisaient – je cite – des « miracles cliniques » avec un « indéniable savoir-faire thérapeutique », mais que lesdites pratiques étant tellement multiformes et peu théorisées qu’in fine ces « indications » et outils soignants n’apparaissaient à aucun endroit dans la partie scientifique et évaluative de l’enquête ! Ou qu’elles devaient être « rangées » dans les multiples formes d’aides éducatives et rééducatives à inventer au cas par cas avec leurs équipes !
Bibliographie
• Freud, S., 1930. « Malaise dans la culture », in OCFP. Tome XVIII, Paris, Puf, 1994.
• Joly, F., 2010. « TIC, TAC, TOC, TED et THADA : la fonction et le fonctionnement », in Neuropsychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, n°58.
« Sous le soleil de Platon », une émission de Charles Pépin sur France Inter, a reçu mardi 24 décembre dernier Vimala Pons. Les questions du corps, du mouvement, du déséquilibre font partie du fondement de ma clinique avec les personnes que je reçois en tant que psychothérapeute et psychanalyste. Entendre et apprendre d’autres univers m’enrichit continuellement, ainsi il en a été avec cette émission. Je vous souhaite tout autant ce plaisir. Le texte ci-dessous présente cette artiste et ses recherches. Je vous invite aussi à écouter l’émission dans sa totalité.
« Vimala Pons est une artiste inclassable, en équilibre entre cariatide, jongle, caméra, scène de théâtre, et production musicale, elle passe sa vie à questionner cette notion : qu’est-ce que l’équilibre ? Comme une boussole, elle nous guide pour trouver le déséquilibre.
L’édito de Charles Pépin :
J’aimerais ce matin vous raconter l’histoire d’une fille qui ne veut plus qu’on lui mente. Tout avait commencé il y a bien longtemps, en Inde, devant le Taj Mahal. Elle n’était alors qu’une enfant, mais déjà, il lui avait semblé que quelque chose clochait. Il n’y avait, parait-il rien de plus beau au monde… Cette beauté du Taj Mahal ne pouvait être que l’éclat d’une vérité cachée, des formes parfaites surgies d’un rêve pour figurer dans la matière un idéal de sagesse et d’équilibre. Elle n’était alors qu’une enfant, mais justement, son corps d’enfant traversé déjà d’élans amoureux et de colères furieuses lui soufflait une autre vérité : la vie, ce n’est pas ça ! Cet équilibre parfait, éternel, immuable, figée en une pure immobilité, ce rêve de sagesse et de paix… Ce n’est pas la vraie vie ! Elle avait senti que quelque chose clochait, mais elle n’avait alors pas su le formuler.
Quelques années plus tard, adolescente, elle avait ressenti le même malaise devant une statue d’Apollon… Ce corps parfaitement proportionné, parfaitement équilibré, pur symbole d’une cité harmonieuse – mais quel mensonge ! La vie, ce n’est pas ça !
Et cette fois, elle avait grandi, elle savait trouver les mots : la vie, c’est de sentir en soi des élans et des émotions qui nous font perdre l’équilibre, et si parfois, on réussit à le rétablir, l’équilibre, ce n’est que le temps d’être à nouveau déséquilibré, appelé par la vie, touché en plein cœur, surpris par un regard, emporté par des courants contraires, chahuté par le vent de la nouveauté. Elle finit même par rencontrer une psy qui sut trouver encore mieux qu’elle les mots pour démasquer le mensonge de l’équilibre, et même, au-delà, ce rêve peut-être mortifère de toutes ces sagesses qui nous promettent l’équilibre. Sa psy lui dit un jour, et ce jour-là la jeune trentenaire qu’elle était devenue eut l’envie de l’embrasser : vous savez, le but d’une thérapie n’est peut-être pas de trouver l’équilibre, cela ne veut pas dire grand-chose, être équilibrée, mais peut-être en revanche qu’il s’agit de trouver le déséquilibre qui est le vôtre, de trouver votre déséquilibre et d’entrer en relation avec lui, d’être en paix avec lui. Peut-être qu’il n’y a d’équilibre que dans une bonne relation au déséquilibre…
Pour en parler ce matin, de ce rêve d’équilibre et de tout ce qu’il cache, de la beauté aussi d’un certain déséquilibre, j’ai la joie de recevoir une femme qui lui ressemble peut-être un peu. Actrice, notamment pour Rivette, Dupontel, Alain Resnais ou Bertrand Mandico, à l’affiche, aux côtés de William Lebghil et depuis mercredi dernier, de la comédie Romantique Le Beau rôle de Victor Rodenbach, actrice, mais également circassienne, metteuse en scène, chanteuse, performeuse et bien d’autres choses encore, Vimala Pons nous a rejoints sous le soleil de Platon, dans la caverne de France Inter, pour nous aider à réfléchir à cette difficile question : peut-on, et même doit-on, rechercher l’équilibre ?
Le mythe de l’équilibre parfait remis en question
À l’affiche du film Le Beau Rôle de Victor Rodenbach, Vimala Pons livre une réflexion originale sur l’équilibre, tant physique qu’émotionnel, et remet en question notre quête perpétuelle de stabilité. « Le moment de grâce, c’est quand on ne bouge plus et que ça tient, un peu comme les moments de bonheur dans la vie où tout d’un coup, on ne fait plus rien, et on ne sait pas pourquoi, on a beaucoup de chance, on est heureux. Mais pour atteindre cela, il faut tout le temps piétiner, rétablir, être en action, en mouvement », explique-t-elle. Pour Vimala Pons, l’équilibre absolu est une illusion. S’appuyant sur son expérience d’équilibriste, elle explique que « l’équilibre est amené par le rétablissement du déséquilibre permanent ». Cette vision s’oppose à l’idéal de perfection incarné par le Taj Mahal ou les statues d’Apollon, qui selon elle ne reflètent pas la réalité de la vie. « La vie, c’est de sentir en soi des élans et des émotions qui font perdre l’équilibre », affirme-t-elle.
Une philosophie du mouvement permanent
« Si on arrête de bouger, que l’on porte un objet en équilibre sur sa tête, il tombe. Comme pour la recherche du bonheur. Le bonheur, c’est une manipulation de soi, un acte artificiel. Si on arrête de le chercher, il ne vient à nous tout seul. Je me suis un peu construit une conviction là-dessus. Je ne dis pas que c’est la vérité, mais cela m’a permis de me réconcilier avec mon angoisse, un acte pas facile à faire », déclare l’artiste, développant une vision dynamique de l’existence. Pour elle, il faut « être en action, en mouvement » en permanence. Cette approche s’applique aussi bien à sa pratique artistique qu’à sa conception des relations humaines.
Et pour la question de la singularité de l’être humain : « Je crois vraiment qu’il n’y a pas qu’un seul visage »,souligne la comédienne, et cite Delphine Horvilleur et sa réflexion sur le mot « panim » (visage en hébreu), qui n’existe qu’au pluriel.
L’art comme expression du déséquilibre
Dans son travail, notamment son spectacle où elle porte des objets en équilibre sur sa tête, Vimala Pons explore cette tension permanente entre équilibre et déséquilibre. « Parfois, je porte des choses qui font le triple de ma taille (…) comme la charge mentale dans la vie », explique-t-elle. Cette recherche se retrouve également dans Le Beau Rôle, où elle interprète une metteuse en scène questionnant les dynamiques de soutien au sein d’un couple. « Des fois, je trouve que pour vraiment aider quelqu’un, il faut l’abandonner pour qu’il se retrouve en face de lui-même », conclut-elle. »
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