» Le remboursement des séances de psy, une fausse bonne idée ? « 

Rappelons que l’accès aux psychologues reste libre.

En effet, et contrairement à ce que « l’effet d’annonce » peut (veut ?) laisser croire, le dispositif de parcours de soins qui sera proposé à partir de janvier 2022 pour bénéficier de consultations remboursées par la CPAM auprès de psychologues est très encadré et contraint :

  • obligation d’une prescription médicale (médecin traitant et psychiatre) à plusieurs étapes du parcours comportant une évaluation de la problématique du patient et décision si elle relève de consultations de soutien psychologique :  » (…) Pour pouvoir bénéficier de ces séances gratuites, il faut en effet consulter un médecin généraliste, qui, à l’issue d’un test de santé psychique, prescrit un forfait de quelques séances «de soutien» chez un psychologue (…) À l’issue des dix premières séances, le patient doit retourner chez le généraliste, qui le réoriente vers un psychiatre, qui peut alors prescrire à son tour dix nouvelles séances. (…) »
  • nombre de séances limité : 10 renouvelables une fois, soit au total maximum 20 séances
  • confidentialité et discrétion partagées entre le psychologue, les médecins traitant et psychiatre, la CPAM, la mutuelle…
  • dispositif proposant au mieux un « soutien psychologique » (et aucunement une psychothérapie)
  • problématiques relevant de ce dispositif et permettant d’en bénéficier limitées

Une fausse bonne idée, donc ? L’article ci-dessous reprend ces quelques éléments.

Par Coline Renault, publié le 28 septembre 2021, original ici.

FOCUS – La consultation d’un psychologue devrait être bientôt prise en charge par l’Assurance maladie. Mais le dispositif tel qu’expérimenté dans quatre départements soulève de nombreuses critiques.

Des séances de psychologue à 60 euros l’heure, ou près d’un an d’attente pour avoir rendez-vous dans un centre médico-psychologique (CMP) ? Voilà le dilemme auquel font face les nombreux Français en souffrance psychique qui souhaiteraient consulter. Pour remédier au problème, Emmanuel Macron a annoncé, ce mardi 28 septembre, le remboursement des séances de psychologues à l’issue des assises de la santé mentale et de la psychiatrie, selon une information de RTL.

Problème : le dispositif a fait l’objet d’une expérimentation dans quatre départements français (les Bouches-du-Rhône, la Haute-Garonne, les Landes et le Morbihan), et n’a pas convaincu les professionnels du secteur. Seuls 1700 psychologues ont participé à l’expérimentation, soit 5 à 6% des professionnels éligibles. Ces derniers regrettent un parcours de soins «trop lourd», selon Patrick Ange Raoult, président du syndicat national des psychologues, qui «ralentit la prise en charge du patient».

Le secret médical en question

Pour pouvoir bénéficier de ces séances gratuites, il faut en effet consulter un médecin généraliste, qui, à l’issue d’un test de santé psychique, prescrit un forfait de quelques séances «de soutien» chez un psychologue, les patients présentant des troubles psychotiques ou des idées suicidaires n’étant pas éligibles au dispositif. À l’issue des dix premières séances, le patient doit retourner chez le généraliste, qui le réoriente vers un psychiatre, qui peut alors prescrire à son tour dix nouvelles séances. «Nombre de mes patients ne souhaitent pas se confier à leur médecin généraliste au sujet de leur souffrance psychique, et les médecins ne sont pas formés en psychopathologie. Cela pose un vrai problème de secret médical», observe Mathieu Collet, psychologue libéral à Millau (Occitanie). Lui a participé pendant près de deux ans au programme pilote, avant de s’en retirer en mars dernier. «Dans la région, l’expérimentation a été un échec. La moitié des psychologues se sont retirés avant la fin», poursuit-il. La durée des séances remboursées, 30 minutes, pose également problème aux professionnels du secteur. «On ne peut pas recevoir un patient dans ces conditions. Alors, les séances sont plus longues… à notre charge», explique-t-il.

Des tarifs «trop bas»

Le montant du remboursement est également critiqué par les psychologues. Le tarif de la consultation est fixé à 25 ou 30 euros, bien en dessous des 50 ou 70 euros habituellement pratiqués. «Les dépassements d’honoraires sont interdits dans le dispositif. Avec des consultations à ce tarif, si on ajoute les charges, le salaire moyen d’un psychologue s’élève à 1240 euros net par mois», soupire Mathieu Collet.

Résultat, seuls les jeunes psychologues en quête de patientèle risquent de recourir au dispositif, à en croire Patrick Ange Raoult. «On risque de créer une consultation à deux vitesses : des séances courtes avec des psychologues moins expérimentés pour ceux qui n’ont pas les moyens de s’offrir des séances en libéral, comme les autres. On est loin d’un accès universel et direct à la psychologie.» Cet accès-là devrait en effet être offert par les centres médico-psychologiques, ces structures d’accueil en milieu ouvert qui présentent des listes d’attente de 8 mois à un an, selon les régions. «On externalise les manques des CMP, plutôt que de renforcer leurs capacités d’accueil», regrette Patrick Ange Raoult. En janvier dernier, le gouvernement a annoncé l’embauche de 160 personnes supplémentaires dans les CMP sur toute la France.

« Il y a beaucoup de psychologues qui vivent bien de leur profession, a commenté Emmanuel Macron ce mardi 28 septembre lors de la clôture des Assises de la Santé Mentale, et qui facturent des consultations bien supérieures, en termes de tarifs, à celles que je viens d’évoquer. Ils pourront continuer à exercer leur profession de la même manière. » Cette mesure de forfait de consultations est davantage destinée aux psychologues « qui n’arrivent pas à vivre de leur métier » et à ceux « qui ne peuvent accéder à des consultations auprès de psychologues si les tarifs ne sont pas encadrés ». (article complet ici).

« Une épidémie de fatigue », Revue Esprit, Juin 2021

L’introduction du numéro de juin 2021 de la Revue Esprit reproduit ci-dessous est signé Jonathan Chalier et Alain Ehrenberg. Il propose d’élargir notre regard sur la « fatigue », mot-clef central parmi quelques autres, dont il est question depuis l’arrivée du Covid19 dans nos vies, pour la penser non comme une conséquence de cette crise sanitaire mais comme un élément que celle-ci a amplifié. Ce numéro de la Revue propose un dossier sur la question.

Original Revue Esprit, ici.

Une épidémie de fatigue
Introduction

Si c’est bien une guerre que mènent les humains contre le coronavirus, il s’agit indubitablement d’une guerre d’usure. Une fatigue généralisée touche malades, soignants, travailleurs et parents, qui prend une dimension collective, et dit quelque chose des apories de l’individualité dans nos sociétés de l’autonomie.

La pandémie de Covid-19 donne-t-elle lieu à une épidémie de fatigue ? Des études scientifiques et articles de presse ont constaté la fatigue des malades souffrant de la Covid-19, l’épuisement des soignants déjà éreintés par l’organisation des services hospitaliers, l’usure des travailleurs en situation précaire qui doivent même redoubler d’efforts dans certains secteurs, et la « charge mentale » des femmes qui subissent les effets d’une répartition inégale des tâches au sein du couple. Un rapport de l’Organisation mondiale de la santé définit en outre la « fatigue pandémique » comme la lassitude du public à l’égard des mesures de protection (confinement de la population, ralentissement ou mise à l’arrêt de certaines activités professionnelles, rapports sociaux limités, déplacements interdits, surveillance policière, gestes barrières, etc.), un manque de motivation qui peut conduire à la transgression des règles1.

L’épidémie et les mesures prises pour la combattre engendrent des fatigues qui touchent tout le monde, même si elles le font de manière différenciée. L’enquête Covadapt ainsi que les bulletins de Santé publique France montrent qu’une grande majorité de Français se déclarent fatigués et souffrent de troubles du sommeil, voire connaissent des épisodes d’anxiété et de dépression. Autant la fatigue est ressentie de manière intime et individuelle, autant elle acquiert, au moins dans le contexte de la crise sanitaire, une dimension collective. Et, dans la mesure où elle ne dépend pas d’une dépense accrue d’énergie, on peut considérer que cette fatigue est de nature morale. Elle pose en effet de manière aiguë la question du sens de nos activités, de la vulnérabilité des uns et des autres et de la limitation de nos perspectives d’avenir. Nos horizons de sens et nos possibilités de partager nos expériences avec d’autres se trouvent en effet singulièrement limités, donnant lieu à un sentiment tenace d’impuissance, voire une peur qui nous travaillent sourdement. Avec l’imprévu et l’imprévision s’installent un climat d’incertitude, une dissolution des repères habituels, qui entraînent une agitation et une inquiétude, suspendus que nous sommes aux variations des modèles épidémiologiques et des décisions politiques.

Plus généralement, la santé mentale fait l’objet d’une attention croissante de la part du public, comme du gouvernement qui déclare vouloir « à tout prix éviter une troisième vague, qui serait celle de la santé mentale ». Mais la santé mentale concerne singulièrement les modes contemporains de socialisation, c’est-à-dire les affects des individus dans une société de l’autonomie. La santé mentale constitue-t-elle une troisième vague épidémique ou bien est-elle une nouvelle donne sociale ? L’hypothèse suivie dans ce dossier est que la santé mentale est notre attitude collective à l’égard de la contingence dans des sociétés marquées par le fait que l’autonomie devient la condition commune2. De fait, l’histoire de la fatigue, que Georges Vigarello a récemment étudiée et qu’il nous restitue dans un entretien, montre « une irrépressible extension du domaine de la fatigue3 », contemporaine d’une lente conquête de l’intériorité dans les sociétés occidentales.

La santé mentale est notre attitude collective à l’égard de la contingence dans des sociétés marquées par le fait que l’autonomie devient la condition commune.

La massivité des phénomènes de souffrance psychique et des troubles de santé mentale ne constitue pas seulement un problème de maladie, d’offre de soins, de stigmatisation, etc. Ces phénomènes permettent d’exprimer ce qui va ou ne va pas dans nos relations sociales, dans le contexte d’une société qui donne, depuis les années 1980, une place centrale à la subjectivité individuelle et, partant, aux aspects émotionnels de la vie en société. Avec l’autonomie comme condition commune, nous sommes entrés dans l’existence individuelle de masse. Elle s’accompagne d’une insécurité personnelle généralisée qui s’exprime en termes de santé mentale et de souffrance psychique. En effet, ces mœurs encouragent l’expression de la subjectivité individuelle tout en la mettant à l’épreuve. La santé mentale apparaît ainsi comme une manière de formuler des difficultés émotionnelles dans les relations sociales, mais aussi comme une manière d’agir sur elles. C’est le cas pour l’enfance et l’adolescence, avec l’hyperactivité et les troubles du comportement, qui expriment à la fois une souffrance personnelle et une désorganisation des relations scolaires. C’est encore le cas pour la souffrance psychosociale au travail, qui est une manière de formuler des conflits du travail.

Dans ce contexte, l’épidémie ne provoque pas tant notre fatigue qu’elle l’accentue. Les différentes contributions de ce dossier s’accordent sur le caractère révélateur de nos fatigues, qui disent quelque chose de nos sociétés, des valeurs qu’elles promeuvent, des inégalités qu’elles nourrissent, et de la manière dont elles tentent d’y répondre. Marie Jauffret-Roustide et ses coauteurs montrent ainsi que la crise sanitaire affecte très fortement la santé mentale des jeunes adultes, qui sont « les oubliés de la pandémie ». Pour Emmanuel Alloa, notre fatigue témoigne d’un idéal social de contrôle de soi, notamment promu dans le monde du travail par les technologies de surveillance de la neuro-économie. Mais elle revêt également une fonction critique et ouvre des possibles, en particulier dans le champ de l’esthétique. Selon Romain Huët, l’épidémie a révélé un épuisement collectif qui lui préexistait. Mais ce dernier n’aboutit pas nécessairement au désespoir : il signale un désir de vivre autrement, plus densément, et peut conduire à la violence s’il n’est pas entendu. L’épuisement n’épuise donc pas tous les possibles… À cet égard, Nicolas Marquis insiste sur le fait que ce qui crée la fatigue d’agir, c’est d’abord la généralisation de l’incertitude quant à l’avenir. Mais il remarque que le développement personnel, le coaching et la résilience, dont la promotion s’est accélérée avec la crise sanitaire, constituent de puissantes attitudes face à la contingence, à l’instar de la magie dans les sociétés traditionnelles.

L’essor de la presse au xixe siècle joue certainement un rôle dans la constitution de ce que Georges Vigarello appelle la « société du surmenage » et qu’il caractérise par l’« inquiétude majeure d’un monde en voie d’accélération4 », en multipliant les alertes, en suscitant un sentiment d’urgence et, désormais, en sollicitant l’attention des lecteurs à coups de notifications. Cette société du surmenage est sans doute encore la nôtre, si l’on veut bien lire la description qu’en fait Zola : « Il serait si bon de ne pas porter dans le crâne tout le tapage du siècle, la tête d’un homme aujourd’hui est si lourde de l’amas effroyable des choses que le journalisme y dépose pêle-mêle quotidiennement5. » Le rythme mensuel de la revue constitue peut-être une ressource pour un rapport plus distant et apaisé aux tumultes du monde, redonnant un peu de force et de tranquillité d’esprit. Et si la fatigue peut se mesurer à une plus faible propension à rire, qu’on nous permette de citer cette boutade prononcée par Jean-Pierre Marielle dans Coup de torchon (Bertrand Tavernier, 1981) : « Marcher, c’est déjà fatigant… Réfléchir en marchant, alors ça ! »

  • 1.Organisation mondiale de la santé, Pandemic fatigue: Reinvigorating the public to prevent COVID-19, novembre 2019.
  • 2.Voir Alain Ehrenberg, « Fatigue nerveuse : Covid, santé mentale, individualisme » [en ligne], Telos, 11 janvier 2021. Voir aussi A. Ehrenberg, La Société du malaise. Le mental et le social, Paris, Odile Jacob, 2010.
  • 3.Georges Vigarello, Histoire de la fatigue. Du Moyen Âge à nos jours, Paris, Seuil, 2020, p. 9.
  • 4.Ibid., p. 243.
  • 5.Émile Zola, préface au livre de Charles Chincholle, Les Mémoires de Paris, Paris, 1889, cité dans G. Vigarello, Histoire de la fatigueop. cit., p. 240.

 » Une critique très élogieuse de la PGRO »

Plaisir de vous partager l’article suivant qui a été publié dans le bulletin de juillet 2021 de l’Association des psychologues du Québec. Cet article signé par le président de l’Association fait une présentation de la PGRO : « psychothérapie gestaltiste des relations d’objet » comme approche, et du CIG « Centre d’Intégration Gestaltiste » à Montréal, Québec comme institut de formation, qui fait partie de ces approches qui prennent en compte l’humain, sa subjectivité, sa singularité et la rencontre comme fondements d’une approche psychothérapeutique.

 » Alors qu’une tendance lourde se dessine vers les thérapies manualisées — ces petits kits techniques pour imiter la psychothérapie et qui, selon Shedler (2010), sont élaborés par des académiciens qui ne font pas de pratique clinique — il s’avère à la fois rafraîchissant et soutenant de pouvoir se référer à des repères solides pour la définition et la formation en psychothérapie. (…) »

« Le silence des Assises de la santé mentale et de la psychiatrie »

Le texte ci-dessous est porté par un collectif de 300 signataires dont 120 psychiatres, selon le journal qui le relaie. N’ayant pas accès à la totalité de la publication, réservée – malheureusement car ce type d’appels et textes mérite un accès libre dont entre autre pour des questions éthiques -, je le reproduis simplement ci-dessous pour ce qu’il met la focale sur une question sociétale : de quel accompagnement de soins voulons-nous et sommes-nous prêts à soutenir, dont notamment l’organisation et proposition de soins psychiques. L’offre et le suivi de soins en santé mentale en France souffrent depuis plusieurs dizaines d’années de restrictions en moyens humains et budgétaires, les formations et propositions de soins sont de plus en plus orientés vers des approches « résolution de problèmes » à visée court-terme et rentabilité. La rencontre, le lien, la subjectivité, l’insondable de l’humain passent en arrière-plan au profit de l’opératoire.

Publication originale le 22 septembre 2021, ici.

Le silence des Assises de la santé mentale et de la psychiatrie

Les Assises de la santé mentale et de la psychiatrie doivent se tenir les 27 et 28 septembre 2021, sous l’égide de la présidence d’Emmanuel Macron.

Si cette initiative peut être saluée pour mettre au coeur des débats un des parents pauvres de la santé, elle risque d’être une frustration de plus pour un secteur sinistré par des années d’appauvrissement et de pénurie.

Alors que ces Assises ont pour ambition d’être « historiques » (1) et de réunir l’ensemble des acteurs de ce champ, il est étonnant de constater le nombre de problématiques invisibilisées alors même que des textes législatifs sont actuellement en cours d’élaboration. En tant qu’acteurs et observateurs de la psychiatrie de proximité, nous attirons l’attention sur des omissions surprenantes.

Omise la réforme du financement de la psychiatrie qui impose à compter du 1er janvier 2022 la tarification à l’activité pour la totalité des établissements psychiatriques et pédopsychiatriques, alors même que la pandémie a révélé les effets délétères de ce mode de financement pour les services de médecine, chirurgie, obstétrique.

Omis le débat sur les pratiques de contention et d’isolement qui augmentent de façon exponentielle depuis les trente dernières années. Pourtant, un premier texte de loi (2) a été retoqué par le Conseil constitutionnel en juin 2021. Par ailleurs, un article a été introduit à l’intérieur de la loi de financement de la sécurité sociale, non constitutionnel et sans débat, alors que l’inflation des pratiques de contention et d’isolement témoignent de la déliquescence actuelle de la psychiatrie. Le gouvernement doit revoir sa copie avant le 1er janvier 2022 pour que la loi réponde aux attendus de la Constitution.

Omise également la réforme de l’irresponsabilité pénale alors qu’elle suscite une rupture des rapports entre justice et psychiatrie et induit un impact social majeur, qui aurait pour le moins nécessité un débat de fond.

Omises la désaffection et les fermetures toujours plus nombreuses de structures ambulatoires et hospitalières partout sur le territoire.

Omis encore la désinstitutionnalisation sauvage, le manque de lieux de soin, d’accueil et d’accompagnement, la pénurie de soignants et de professionnels prenant en soin les personnes, l’inflation des « dispositifs » spécialisés ne permettant pas une prise en charge globale.

En somme, « la bonne santé mentale », objet de ces Assises, s’acclimate très – trop – bien de la mauvaise psychiatrie.

Omis également le choc de complexification des dix dernières années et la pénétration dans le champ de la psychiatrie de diverses start up, notamment celles de la e-santé mentale, omise la bureaucratisation galopante censée répondre aux pénuries de soin par le biais de plateformes et de dispositifs « innovants » intégrés à la MDPH … Plutôt que de rééquiper en forces vives soignantes les services de soin.

Omis le travail empêché dont témoignent l’expression de la souffrance de nombreux professionnels en institutions comme en libéral ainsi que les désertions de professionnels du service public, symptomatiques d’une maltraitance institutionnelle.

Omise l’organisation instituée de la « non-rencontre », l’évitement des liens et des collectifs.

Omise la pluralité des patients et des familles.

Omis le contexte de désinvestissement par l’État du service public qui touche l’École, l’Aide Sociale à l’Enfance, la Protection Judiciaire de la Jeunesse, les services sociaux et de secteur, les lieux d’accueil, d’hospitalité et de soin.

Au vu de l’intensité de ces problématiques, nous nous étonnons du choix des intervenants qu’illustre la conclusion de ces Assises, mettant à l’honneur les start-up via France Bio Tech, aux côtés de l’Institut Montaigne et de la fondation FondaMental.

Nous appelons à ce que ces omissions fassent l’objet de réelles Assises, des Assises en chair et en os et non pas virtuelles, rassemblant une pluralité de citoyens, personnes concernées et professionnels de terrain représentant la diversité des pratiques nécessaires au soin.

(1) http://clsm-ccoms.org/wp-content/uploads/2021/09/programme_-assises_sante_mentale.pdf

(2) https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/article_jo/JORFARTI000042665379

« Hommes battus : pourquoi on ne les croit pas ! »

Si l’article date de quelques années (2016), il permet de contribuer à mettre en lumière cette violence moins connue, et souvent vécue avec beaucoup de honte et de manière cachée. Pourtant, là encore, des êtres humains se retrouvent seuls et dans l’impasse de la maltraitance et violence relationnelle.

Article écrit par Valérie PERONNET, paru en mai 2016 dans le Républicain Lorrain. Original ici.

Hommes battus : pourquoi on ne les croit pas !

La plupart du temps, ils se taisent. Quand ils osent enfin parler, ils sont rarement pris au sérieux. Comme si la parole des hommes victimes de violence conjugale « contrariait » celle des femmes battues, qui ont mis des siècles à se faire entendre.

Malaise. Il y a d’abord ces photos, qui nous sont arrivées à la rédaction : des hommes au visage transparent, sans regard, sans expression, sans rien. Et puis, autour de moi, ces petits sourires, mi-gênés, mi-narquois à l’énoncé du sujet. Hommes battus ? Par qui ? Ils ne peuvent pas se défendre ? Je me souviens de cette femme interviewée il y a longtemps, violentée des années par son mari, qui expliquait en s’excusant : « Je ne pouvais pas partir, vous comprenez ? Il me faisait trop peur ». Je ne sais pas si je comprenais, j’imaginais au moins : la force, les coups, l’emprise. Mais eux, pourquoi ne partent-ils pas ? Comment les femmes qui battent leurs hommes leur font-elles si peur ? Et d’abord, les battent-elles vraiment ?

Les seuls chiffres qui mesurent cette réalité sont ceux de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales, qui ne comptabilise que les affaires pour lesquelles une plainte ou au moins un signalement est déposée : 149 000 hommes victimes de violences conjugales en 2013, contre 398 000 femmes. Et un mort tous les quinze jours, contre une tous les trois jours. Tout est dans le « contre », semble-t-il : les hommes ne représentent « que » un quart des victimes, et « même pas » 20 % des cas mortels. Re-malaise.

« Je pensais qu’il y avait peu de cas, mais en fait non. » Sylvianne Spitzer est psychologue, psychanalyste et criminologue. C’est en allant consulter au domicile de ses patients qu’elle a découvert les traces d’une violence qu’ils taisent, ou minorent, lors des consultations en cabinet : « Dans un premier temps, ils sont dans le déni complet. Ils pensent que ça va passer, que le problème vient d’eux, qu’ils sont de mauvais conjoints ou de mauvais pères, puisque c’est ce qu’elles leur répètent à longueur de temps. » Si les femmes savent, désormais, « qu’il faut partir dès la première gifle » (même si elles ne le font pas toujours), les hommes, eux, mettent beaucoup plus de temps à identifier qu’il y a un problème. « Peut-être parce qu’ils sont habitués, dès la cour de récréation, à régler leurs différends par la bagarre. Un coup n’est pas forcément un acte grave dans leur esprit. » Griffures, gifles, jet d’objets, mais aussi menaces, humiliations, chantage ; une fois sortis du déni, rien ne s’arrange : comment se faire entendre ? À qui demander de l’aide ? Où s’adresser ? Ils disent tous la même chose : la honte, l’épuisement, et les structures d’écoute ou d’accueil des victimes de violences conjugales qui ne veulent pas ou ne savent pas les prendre en compte. La plupart du temps, on leur raccroche au nez, parfois avec un petit rappel à « la » réalité : « Et les femmes ? Vous savez combien elles sont, les femmes, à être battues par les hommes ? » C’est vrai, est-ce qu’ils savent ?

Dans une société où toutes les paroles se libèrent, il n’y a aucune raison que la leur se taise. C’est pourtant Sylvianne Spitzer une femme qui finit par créer SOS Hommes battus en 2009, pour combler un vide. Deux mille cinq cents appels par an, plus tous ceux que la petite structure n’a pas la capacité de traiter. « Ils sont de plus en plus nombreux non pas forcément à être maltraités, mais à oser le dire enfin », à SOS Hommes battus , mais aussi à SOS Papa , et parfois directement au commissariat ou à la gendarmerie où, d’après leurs dires, ils sont reçus avec plus ou moins de bienveillance. « On est encore engoncés dans des stéréotypes traditionnels : tout le monde a du mal à imaginer que les femmes peuvent être violentes, et les hommes doux. La justice est censée être neutre, mais dans les faits, elle ne l’est pas. Les femmes savent que si elles arrivent avec une trace, même petite, on les croit immédiatement » s’indigne la chercheuse Catherine Ménabé (1), spécialiste de la criminalité féminine.

Accueillis avec des sarcasmes

« Vous n’avez qu’à divorcer », « Vous ne savez pas vous défendre ? », « Apprenez à tenir votre femme ». Il y a cinquante ans, les femmes qui osaient demander de l’aide étaient accueillies avec les mêmes sarcasmes ; il a fallu du temps et le combat des féministes pour qu’on les écoute enfin. Ces mêmes féministes qui, si on en croit Olivier, membre du bureau de la très virulente association SOS Papa, noyautent toute tentative des hommes violentés d’être entendus. « De plus en plus de flics et de juges sont des femmes, et on voit bien qu’elles ne veulent pas nous croire. Le discours néoféministe ne réclame pas l’égalité des femmes et des hommes, mais carrément leur supériorité sur nous, jusqu’à valoriser la violence contre les hommes, dans une sorte d’hyperréaction au machisme de nos grands-pères. » Pas que de nos grands-pères, Olivier !

Naturellement, juges et policiers démentent : « Lorsque les plaintes arrivent jusqu’à nous, nous les traitons avec la plus stricte partialité, se défend le juge Jean-Pierre Ménabé, qui a présidé pendant plusieurs années le tribunal de Bobigny. Mais la plupart des victimes, quelles qu’elles soient, ont le sentiment de ne pas être entendues. » « Évidemment que nous les croyons, renchérit Christophe Crépin, policier. C’est tellement difficile, pour un homme, de dire une chose pareille que j’en ai rarement vu mentir ! Mais pour tout dire, j’en ai aussi rarement vu venir déposer : la plupart du temps, ils se taisent. » Le juge comme le policier s’accordent sur le fait que ce à quoi ils se fient, ce sont les preuves. Et que les preuves, dans ce domaine, sont difficiles à réunir : les empoignades marquent moins la peau des hommes que celle des femmes et, lors d’une altercation, les femmes se débrouillent souvent pour avoir une trace elles aussi, de manière à prétendre qu’elles n’ont fait que se défendre. « En voulant se protéger d’un coup, un de nos adhérents a dévié le bras de sa femme. Le bras a heurté sa bouche, et elle a eu la lèvre ouverte. Elle lui a dit : « Merci, tu viens de me rendre un grand service », et s’est précipitée au commissariat pour déposer une main courante », raconte Olivier. Qui égraine la litanie des « malentendus » rapportés par les hommes à SOS Papa : les gendarmes, appelés à l’aide par le mari, qui l’immobilisent lui au lieu de maîtriser sa femme ; qui l’obligent à quitter le domicile conjugal alors qu’il a signalé qu’elle est dangereuse pour les enfants ; qui le gardent à vue alors qu’il vient déposer plainte ; les parents et les amis qui sentent la violence mais pensent que c’est l’homme qui cogne !

« Quand j’ai découvert que mon ami d’enfance vivait un enfer avec sa nouvelle compagne, je suis tombée des nues », raconte Sophie : comment imaginer qu’Arnaud, du haut de son mètre quatre-vingt-quinze, se laisse martyriser par une frêle petite blonde ? Pourtant, elle lui a cassé une dent et, surtout, l’a complètement démoli psychiquement ! ». Arnaud, amoureux et très attaché à l’enfant de la jeune femme, s’est laissé faire longtemps avant de se sortir de ses griffes.

Battus, déclassés, dévirilisés

« Même si c’est désagréable à admettre, dans l’inconscient collectif, un homme battu par une femme perd immédiatement sa position d’homme, confirme le psychiatre et psychanalyste Serge Hefez (2). Il est déclassé, dévirilisé, il perd sa place « naturelle » de dominant. Et nous en sommes gênés, au point de le trouver ridicule au lieu d’éprouver de l’empathie pour lui, comme chaque fois qu’un mâle se montre « féminin », soumis, pénétré plus que pénétrant. » On en serait donc encore là ? Dans les lois, clairement pas, mais dans leur application, dans les faits et dans les inconscients, c’est certain. Ce que nous disent ces hommes le plus souvent amoureux, sidérés de voir leur amour se retourner contre eux et terriblement inquiets pour leurs enfants, c’est que la violence conjugale, et plus largement familiale, n’est pas (qu’) une question de domination physique, mais aussi, surtout, une forme d’emprise psychique dont il est difficile de s’extraire, tous sexes confondus.

« À tort ou à raison, je me dis qu’un homme a tout de même plus de possibilités qu’une femme de ne pas se retrouver dans cette situation », reconnaît Serge Hefez, un peu piteux. Il n’est pas le seul : je pense à mon ami Pierre, un homme solide et musclé à qui personne ne songerait à chercher des noises, qui m’a avoué, des années plus tard, s’être retrouvé deux fois à l’hôpital après une « altercation conjugale ». Il ne s’est pas défendu, parce qu’« on ne frappe pas une femme ». Il n’est pas non plus allé « pleurnicher dans une association ». Il n’a pas porté plainte. Il s’est seulement « extirpé de la nasse », et engagé dans un divorce douloureux dont il est sorti démoli et presque ruiné. « Il m’a fallu du temps pour comprendre, et pour avoir les couilles de le faire », a-t-il fini par m’avouer. Ça serait donc, encore et toujours, une question de « couilles » ? Malaise !

1. Catherine Ménabé, auteure de La Criminalité féminine (L’Harmattan, 2014).

2. Serge Hefez, auteur du Nouvel Ordre sexuel (Le Livre de poche, 2013).

SOS Hommes battus : 09 51 73 44 94, lundi, mardi, jeudi et vendredi de 9 heures à 11 heures et soshommesbattus.over-blog.com.

SOS Papa : 01 47 70 25 34 et sospapa.net.

Medhi, 51 ans : « Personne ne m’a soutenu » 

Dès le départ, j’ai été pris dans un étau : plus je gesticulais, plus le piège se refermait. J’ai été dépassé, violenté, humilié, mais face aux évidences, personne ne m’a soutenu, à part ma sœur. Cette femme m’a entraîné dans un cauchemar. J’ai tout perdu. Heureusement, la justice pénale a rétabli la vérité. Elle a été condamnée, et moi, je me reconstruis, lentement. »

Daniel, 70 ans : « Je n’osais pas me manifester »

Tout se passait à huis clos : j’étais comme une femme battue, qui n’ose pas se manifester de peur de redéclencher sa fureur. Et quand j’osais, personne ne me croyait : les rapports disent que je me < positionne > comme victime ! J’ai fini par me faire entendre, mais à quel prix ! La justice l’a condamnée, mais surtout m’a confié notre fils. Nous réapprenons à avoir une vie normale. »

Valérie Péronnet est journaliste et écrivaine. Intervieweuse passionnée, elle écrit régulièrement, depuis 15 ans, portraits, témoignages et parcours de vie dans Psychologies.

Elle est « autobiographe », auteure de plus d’une quarantaine de récits de vie, essais et témoignages parmi lesquels Je ne suis pas un assassin, de Frédéric Chaussoy (Oh édition, 2004), Votre corps a une mémoire de Myriam Brousse (Fayard, 2007), La petite fille à la balançoire, de Frédérique Bedos (Les Arènes, 2013), L’espion et l’enfant, de Ian Brossat (Flammarion 2016), Tous sont vivants, de Klaus Vogel (Les Arènes, 2017).

Elle a également été la collaboratrice du psychanalyste Serge Hefez pour six de ses ouvrages (dont Dans le cœur des hommes, Scènes de la vie conjugale, Le nouvel ordre sexuel, La fabrique de la famille).

Son premier roman, Jeanne et Marguerite est paru chez Calmann Levy en 2011, et a été adapté au théâtre en 2013. Son deuxième roman, Un petit glaçon dans la tête (Calmann Levy, 2016) a reçu le prix des lecteurs de Corrèze. (extrait de psychologies.com)

Salon SAFEXPO Brest

Dans le cadre du salon SAFEXPO qui aura lieu les 7 et 8 octobre prochain à Brest, le Club SRE 29 propose un village Sécurité Routière.

Pour ma part, je reste reconnaissante d’avoir été sollicitée en tant que psychologue pour contribuer aux films SRE 29 sur le thème des substances psychoactives et leurs impacts sur la conduite de véhicules. Ma contribution a été sollicitée pour le volet « Accidents », et la focale de mon intervention est orientée très spécifiquement sur les suites psychologiques d’un accident (qui a lieu sous influence de substances psychoactives et dans le cadre professionnel) pour l’auteur de l’accident. Très rares sont la littérature et les interventions non moralisatrices et non culpabilisantes consacrés à ce protagoniste, souvent laissé de côté, isolé et en risque de conséquences psychologiques lourdes pour lui (et son entourage), parce que auteur des faits.

Prise en charge des consultations de psychologues par les organismes complémentaires santé (OCAM)

Les OCAM (organismes complémentaires santé) ont mis en place un dispositif inédit de prise en charge des consultations de psychologues sur la période du 23 mars à fin décembre 2021. Cette prise en charge exceptionnelle de maximum 4 séances à maximum 60 euros vient en complément des remboursements que chaque mutuelle propose à ses adhérents par ailleurs.

En résumé :

  • Bénéficiaires : l’ensemble des personnes couvertes, à la date de chaque séance, par un contrat d’assurance complémentaire santé, individuel et collectif, qu’elles soient assurés/adhérents ou ayants-droit
  • Périmètre des professionnels concernés : tous les professionnels disposant du titre de «psychologue » tel que défini par la législation et la réglementation en vigueur et inscrit sur le répertoire de l’Agence Régionale de Santé (liste ADELI).
  • Consultation :
    • Les assurés/adhérents sont libres de consulter le psychologue de leur choix.
    • – La consultation a lieu en présentiel ou à distance (consultation/téléconsultation).
    • – Une consultation de psychologue s’entend comme une séance complète, de l’ordre d’une heure environ en fonction des besoins appréciés par le professionnel.
  • Coordination :
    • – L’assuré n’a pas besoin d’une prescription médicale pour aller consulter un psychologue de son choix.
  • Processus de gestion
    • L’assuré/adhérent paie chaque séance au psychologue. Le psychologue lui remet une facture qui comporte : nom et prénom, titre et n°ADELI du psychologue et nom et prénom, date de naissance et adresse de l’assuré/adhérent.
    • L’assuré/adhérent adresse à son organisme complémentaire cette facture, éventuellement accompagnée lors de la première séance du courrier d’orientation de son médecin.
    • Le courrier, reçu par les services de gestion, n’est utilisé par l’organisme complémentaire que pour déclencher le remboursement. Il n’est pas conservé et ne peut être utilisé pour d’autres finalités.
    • L’organisme complémentaire rembourse l’assuré dans la limite du prix facturé.
    • Des contrôles peuvent être mis en place par l’organisme complémentaire sur la facture et la qualification du psychologue notamment.

Absence pour congés

Le cabinet est en pause pour congés jusqu’au 16 août.

A bientôt !

La fin du sublime ? par Anne Dufourmantelle

Un bel article par une belle personne qui invite à ralentir et savourer…

par Anne Dufourmantelle, philosophe et psychanalyste, publié dans Libération le 9 juin 2016, original ici.

Dans nos sociétés agitées par les pulsions, la sublimation semble en voie de disparition, au profit du déni et du passage à l’acte.

La sublimation a vécu. La pulsion a trouvé un regain de toute-puissance dans un monde qui ne supporte aucune limite pour la satisfaire. Immédiateté, vitesse, fluidité appellent une société sans frustration ni délai. Que ce soit dans l’espace public (les actualités, les faits divers, la pornographie normative, les attitudes «décomplexées») ou sur le divan (patient déprimé, désaxé, agité par les pulsions qui ne trouvent pas une voie féconde en lui, déversées dans ses «humeurs» ou refoulées dans le meilleur des cas jusqu’au retour plus ou moins violent de ce refoulé), la société post-industrielle et post-traumatique de l’après-guerre admet mal qu’on «sublime». Tout ce qui attente à l’envie immédiate est perçu comme un obstacle. Il faut au sujet narcissique un champ opératoire simple et direct à ses pulsions, sinon, il se déprime. La frustration n’est plus supportable, trouvons-lui donc sans cesse de nouveaux objets à ses appétits. L’abstraction, le style, la précision sont passés à l’ennemi, toutes ces choses nous «ralentissent». On ne possède pas un livre, ce n’est ni un investissement ni un instrument ; la lecture prend du temps, et ne produit rien d’autre qu’une capacité accrue à rêver et à penser. On lui préférera des bribes de textes glanés sur le Net qui livreront au plus vite possible l’information ad hoc. L’absence de style dans les productions culturelles est aussi préoccupante que le sont les vies sous pression, moroses et fonctionnelles – tellement plus nombreuses que des vies habitées, voulues.

Freud définit la sublimation pour la première fois en 1905 pour rendre compte de ce qui nous porte à créer spirituellement et artistiquement, sans que cette activité n’ait de rapport apparent avec la sexualité. Il fait l’hypothèse que la pulsion se déplace vers un but non sexuel. Autrement dit, il s’agit d’un processus inconscient de conversion de l’énergie – la libido. «La sublimation comprend un jugement de valeur. […] Le but de la pulsion est dévié : à la différence du symptôme, loin d’impliquer angoisse et culpabilité, elle est associée à une satisfaction esthétique, intellectuelle et sociale.» A la fonction cathartique de l’acte de création s’ajoute un bénéfice narcissique. Attendre, imaginer, espérer, c’est faire face au chaos de nos envies et de nos tourments en leur donnant un ordre symbolique. Longtemps, le sexe, la mort et leurs diverses conjugaisons, mais aussi l’extase, l’abandon mystique, l’effroi ont été des portes que l’on savait ouvertes sur des abîmes sans quoi l’humain serait réduit à une animalité de confort. Pour mettre au secret ce que dans des temps anciens on appelait l’hubris, c’est-à-dire «l’excès», la vie pulsionnelle non refrénée, meurtre compris, il y avait ce couple : refoulement et sublimation. Qui se passait de notre consentement comme de notre volonté.

Ce que Freud a posé, c’est que la sublimation n’était pas l’envers de la répression, mais un agir, presque un instinct de beauté. Oui, Freud, en explorant cette capacité de l’être humain, a fait une trouvaille géniale quand il désigne dans la sublimation non une propension au fantasme, ni bovarysme de l’esprit, mais un des destins de la pulsion. La pulsion a un autre talent : elle invente, elle propose, elle trace des arabesques là tout est muré. C’est l’anamorphose qui révèle dans l’ombre portée du crâne, des paysages. C’est le délire du fou qui révèle une vérité enfouie, inaudible. La question du délire est intéressante, d’ailleurs, pour qui s’intéresse à la psychiatrie. Car le délire aussi est une forme de sublimation. En ce sens, les délires pauvres ou empêchés par les médicaments disent bien notre forme de puritanisme. Car la pulsion de sublimation est aussi épocale. Tel l’art zen du tir à l’arc ou l’art du désordre dans le jardin anglais, elle appelle chez le sujet un consentement à se passer de l’immédiat pour la beauté du geste. Citons quelques exemples de ses conquêtes : l’art baroque, le trait d’esprit, l’équation mathématique, le pas de danse, la corrida. La sublimation, pour Freud, était la clé du processus de symbolisation. Elle articulait pulsion et langage, affects et valeur. La sublimation ne nie pas la réalité, elle en reconnaît la contrainte mais elle passe outre, et au passage elle invente un langage. Freud aimait citer ce mot de Pierre-François Lacenaire, qui, appelé à être guillotiné à l’aube, s’était écrié en trébuchant sur un pavé de la cour : «Voilà une semaine qui commence mal.» Et Freud de conclure avec humour : voilà le parfait dépassement de la névrose ! Sublimer n’est pas éviter la mort mais faire un dernier tableau avant la mort dans le dos. Le réel n’est pas nié, ni même évité, il est surmonté. Qu’a donc la sublimation de si dangereux pour être dans une si mauvaise passe ? Le couple refoulement-sublimation, qui caractérisait le XXe siècle, est-il en train d’être remplacé par le déni et le passage à l’acte ? Un monde qui parvient à sublimer est un monde qui prend une forme, qui n’est pas informe comme l’actuelle confusion générale destine le nôtre à l’être.

Cette chronique est assurée en alternance par Sandra Laugier, Michaël Fœssel, Anne Dufourmantelle et Frédéric Worms.

« Burn out, épuisement, surmenage : à distinguer » par C. Dejours

Un article intéressant qui permet d’y voir plus clair sur les différents termes, et notamment celui de « burn-out ». Original consultable ici. La liste de ses nombreux ouvrages, parmi lesquels ceux qui restent repères encore et toujours, est ajoutée à la fin de ce post.

Le Pr. Christophe Dejours est professeur titulaire de la chaire de psychanalyse santé-travail au conservatoire national des arts et métiers (CNAM) et directeur du laboratoire de psychologie du travail et de l’action. Plusieurs de ses publications amènent à considérer qu’il « a créé une nouvelle discipline » : la « psychodynamique du travail »

Retranscription de son intervention à la commission d’information sur l’épuisement professionnel à l’assemblée nationale française, le 11 octobre 2016.

1. Burn out, épuisement, surmenage : à distinguer

Le mot « burn out » est un syndrome qui est apparu au milieu des années 1970 dans la pratique langagière du secteur médical comme désignation des personnes pour qui le personnel s’était longuement engagé avant de faire un constat d’échec. Typiquement un toxicomane dont on finissait par considérer, après de longues années d’essais infructueux, que sa situation n’était plus récupérable. En langage d’aujourd’hui on aurait dit « c’est râpé», «c’est foutu», «c’est grillé», à l’époque en anglais on disait «it’s burned out».

Cette terminologie fut peu à peu retournée par le personnel médical pour désigner une situation d’épuisement qu’ils pouvaient eux-mêmes rencontrer: l’épuisement de l’engagement d’un soignant dans sa vocation à porter de l’aide à des personnes en situation difficile, voire désespérée. Chez un certain nombre d’entre eux, après une période d’enthousiasme dans l’engagement survenait en effet un grand épuisement, sans doute en relation avec la rencontre de l’échec: l’échec devant les pathologies chroniques, devant la pauvreté, la rechute des toxicomanes, … Ils vivaient alors une crise dans leur rapport subjectif au travail, crise qui épuisait leur capacité à mobiliser leur attention, leur vigilance, leur intelligence, leur imagination, … rendant le travail impossible.

Le champ d’application du burn out s’est peu à peu étendu à toutes les activités impliquant une relation de service: le service commercial, le service aux justiciables (magistrats), le service après-vente, … et de là, le burn out en est venu à désigner toutes les formes d’épuisement professionnel, si bien qu’on ne sait plus aujourd’hui ce qu’il veut dire exactement.

Le concept d’ »épuisement », quant à lui, est un phénomène plus ancien. Il est repérable historiquement dès le capitalisme du 19ème siècle où hommes, femmes et enfants pouvaient avoir dans les grandes manufactures des journées de 12, 14 et parfois même 16 heures de travail. L’épuisement fut d’ailleurs un des points de départ des grandes luttes ouvrières sur la longueur des journées de travail, la réduisant à ce que nous connaissons aujourd’hui. Il y a donc un certain paradoxe à voir resurgir aujourd’hui un phénomène d’épuisement lié au travail, alors que les journées sont de moitié moins longues.

L’épuisement tel que vécu au 19ème siècle était d’abord physique. Aujourd’hui, il s’accompagne d’épuisement psychique, et le terme de surmenage est sans doute plus approprié pour décrire cette nouvelle réalité : un épuisement physique et psychique combinés.

Le surmenage se traduit notamment par une invasion des pensées liées au travail dans l’esprit d’une personne, non seulement pendant le temps de travail mais également en dehors. Bien sûr, il est normal et même bon que ces deux temps ne soient pas totalement étanches : une fois rentrés du travail et alors que nous nous occupons à nos affaires privées, il arrive que notre cerveau garde certaines questions actives en arrière-plan, qui peuvent se résoudre grâce à la distance prise, et parfois grâce à des stimuli inattendus. Il n’y a à cela rien de pathologique.

Ce qui devient pathologique, c’est quand cette présence du travail dans nos pensées pendant les heures de repos devient omniprésence, provoquant insomnies, cauchemars, absences dans les relations familiales, dégradation générale de la vie psychique. La personne ne peut plus s’arrêter de penser au travail, perdant ainsi la valeur structurante de cette prise de distance et la capacité à développer des stratégies de défense adéquates.

Le surmenage apparaît quand il y a association entre surcharge de travail, sentiment d’échec et sentiment d’inutilité de l’effort. Il n’est plus rare d’être confrontés à une situation où quoi que nous fassions, il en arrive toujours plus : prenons le simple exemple de la boîte e-mail. En dépit de notre mobilisation toute entière, en dépit de l’effort, en dépit de la surcharge… arrive un moment où nous avons le sentiment que nous n’y arriverons pas.

Cette association de trois facteurs provoque alors la perte de sens. C’est une crise de la mobilisation psychique : tant que vous avez la conviction que les efforts que vous faites ont du sens, qu’ils s’inscrivent dans un projet collectif pour le bien commun, le bien de la cité, le bien des malades, … tant que vous avez le sentiment que cet effort est vectorisé vers un résultat qui a une signification sociale et qui garde sa dimension enthousiasmante, la résistance à la surcharge, au surmenage, à l’épuisement physique et psychique est incroyable. Mais si vous perdez ce rapport au sens, alors d’un seul coup la situation se retourne contre vous. Comme vous étiez un bosseur on vous confiait beaucoup de travail, et cette charge de travail vous paraît soudain insurmontable. Pour certains ce sera le suicide, pour d’autres l’infarctus, l’hypertension, … et tout au moins l’apparition d’une grande asthénie. La sténie est cet élan, ce « ressort » qui vous pousse vers un objectif. L’asthénie est la perte de ce ressort : une perte totale d’énergie.

Burn out n’est donc pas épuisement et épuisement n’est pas surmenage. Le surmenage, qui est aujourd’hui communément appelé « burn out », est ce phénomène d’asthénie psychique et physique qui survient lorsque se combinent surcharge de travail, sentiment d’échec et d’inutilité de l’effort.

2. Pourquoi cette soudaine attention sur le surmenage?

L’épuisement et le surmenage sont des choses connues depuis un certain temps. Ce qui est nouveau, ce sont les conséquences graves auxquelles il peut mener : suicides, états anxio-dépressifs majeurs, troubles physiques, … et ce phénomène semble s’amplifier avec le temps.

Le problème n’est donc pas l’épuisement en tant que tel, mais les conséquences auquel il peut mener.

À partir d’une certaine durée, d’une certaine intensité ou des deux combinés, ce sont les défenses contre les effets du surmenage qui s’effondrent : l’effondrement de la capacité à se défendre contre les effets délétères de l’épuisement. Entre surcharge d’un côté et objectifs inatteignables de l’autre, la capacité à développer des stratégies de défense pour supporter la situation ou la contourner s’effondrent à cause de l’épuisement, et la personne ne trouve parfois pas d’autre issue à cette situation que le suicide.

3. Qu’est-ce qui explique l’amplification du phénomène?

Plusieurs facteurs expliquent que l’épuisement et le surmenage conduisent aujourd’hui soudain à des conséquences aussi graves. L’emprise des NTIC (nouvelles technologies d’information et de communication) n’est certainement pas absente des causes de ce phénomène. Nous avons vu précédemment combien les pensées liées au travail peuvent envahir notre sphère de repos. Or avec l’émergence des NTIC, la porosité entre le travail et le repos n’est plus seulement psychique, elle est devenue physique : le travail s’introduit physiquement dans l’espace privé ! Cependant, si le phénomène « burn out » peut être en partie imputé aux NTIC, ce n’est probablement pas le facteur décisif.

Nous savons que la santé physique est liée aux conditions de travail (exposition au bruit, aux chimiques, température, ergonomie …). La santé mentale est, elle, liée à l’organisation du travail et le facteur qui explique l’éclosion du phénomène « burn out » tel que nous le connaissons, c’est le tournant gestionnaire que nous avons vu se produire à la fin des année 1990 et au début des années 2000.

Autrefois, l’organisation du travail était l’apanage des ingénieurs : ingénieurs des méthodes, ingénieur en organisation, ingénieur de conception, … Ford, Taylor, Ono étaient des ingénieurs. Or les ingénieurs avaient un vrai intérêt pour la question de l’organisation du travail. La matérialité du travail les passionnait. Quand il y avait des difficultés dans le travail, il était possible de négocier avec les ingénieurs : ils connaissaient le moindre rouage de l’organisation et savaient ce qui était possible pour retrouver un compromis vivable.

Lors du tournant gestionnaire, les ingénieurs ont perdu le pouvoir et ont été remplacés par les gestionnaires, qui ne connaissent rien de la matérialité du travail, et ne veulent rien en savoir. Il suffit de se rappeler l’apparition, dans le courant des années 1990, des ouvrages comme « La fin du travail », de Rifkin (préfacé par Michel Rocard, 1996), les travaux de Dominique Meda en 1995, … le travail est devenu une valeur en voie de disparition. Les gens qui aujourd’hui dirigent les entreprises et les ateliers ne connaissent pas le travail. Les écoles de commerce, et même aujourd’hui les écoles d’ingénieur, forment des gestionnaires qui ne connaissent pas le travail. Les majors de polytechnique terminent chez Goldmann Sachs, ils ne deviennent pas ingénieurs nucléaires.

Quand arrive une situation critique, comme par exemple une vague de suicides, les gestionnaires sont démunis car ils maîtrisent mal les termes de la négociation. Ils connaissent « objectif » et « performance », en termes quantitatifs. Ce qui importe n’est plus la réalité du travail et sa qualité, mais le résultat du travail, provoquant une tension verticale : on passe de plus en plus de temps à justifier son temps. D’un modèle de gouvernance par des lois, on est passé à « La gouvernance par les nombres » (Alain Supiot), qui se traduit concrètement par l’évaluation individuelle des performances, la qualité totale, la précarisation / la flexibilité de l’emploi, et la normalisation / standardisation, … dont l’ordinateur est le vecteur idéal.

Regardons en détail ce que produit par exemple l’apparition de l’évaluation individuelle. Un premier effet de cette apparition est la perte de la coopération verticale. Là où le supérieur hiérarchique était auparavant un soutien, un recours, il est devenu un agent de contrôle, de surveillance qui ne veut plus voir que des tableaux de chiffres. Le chef, lui-même soumis à une hiérarchie dont il ne peut attendre que des reproches, devient le danger.

Un second effet est que les salariés sont mis en concurrence entre eux (en plus de la concurrence déjà présente entre départements, équipes, entreprise, …). Autrefois quand une personne recevait un prix, c’était toute l’équipe qui était reconnue, il y avait un vrai esprit d’appartenance et de fidélité. Aujourd’hui avec l’individualisation des performances, on voit apparaître des pièges tendus entre collègues, de la rétention d’information… En effet si mon collègue a des meilleurs performances que moi, il devient une menace pour moi et mon avenir. Face à la surcharge de travail, face aux cadences, face aux réprimandes, personne ne bouge, chacun est seul. Il n’y a plus d’espace permettant de réfléchir collectivement à la répartition de la charge de travail.

Ces quelques éléments suffisent à démontrer voir combien le tournant gestionnaire des années 1990-2000 a pu impacter l’organisation du travail de façon négative, et combien cet impact a un lien direct avec le phénomène « burn out » que nous rencontrons aujourd’hui. Pour plus de détails sur ces analyses, se reporter aux ouvrages de Christophe Dejours : « Travail, usure mentale » (2015), « Psychopathologie du travail » (2016), « Le choix, souffrir au travail n’est pas une fatalité » (2015).

4. Est-il possible de faire de la prévention, éventuellement en légiférant?

La seule prévention, c’est la coopération.

Ce n’est pas en mettant des médecins, des cours de yoga, des numéros verts que vous allez résoudre les problèmes. Ce qu’il faut, c’est rétablir les condition de la coopération au sein de l’entreprise. La coopération ne vise pas que la performance collective, mais implique un certain vivre ensemble : pour pouvoir coopérer il faut prendre du temps pour se parler, au jour le jour, et trouver ensemble les solutions aux problèmes rencontrés collectivement et individuellement.

Le rétablissement de la coopération est la seule solution pour contrer les effets du tournant gestionnaire d’il y a 20 ans : ré-humaniser l’organisation du travail et rétablir des relations de confiance au sein du collectif d’individus qui est au service de l’appareil économique qu’est l’entreprise.

De nombreuses études démontrent combien la coopération est un facteur majeur de productivité en entreprise.

La prévention par la loi est une chimère. Si on ne s’attelle pas à rétablir les conditions de la coopération, on ne réglera pas les problèmes de santé mentale au travail, dont l’épuisement professionnel est un des symptômes les plus bruyants.

Bibliographie de Christophe Dejours

  • Souffrance en France – La banalisation de l’injustice sociale5, éditions du Seuil, 1998, 183 p.
  • Travail, usure mentale – De la psychopathologie à la psychodynamique du travail, Paris, Bayard, 1980 (rééd. 2000), 281 p.
  • Le Facteur humain, coll. Que sais-je ? Paris, PUF, 1994 (rééd. 2018), 127 p.
  • L’évaluation du travail à l’épreuve du réel – Critique des fondements de l’évaluation Versailles, INRA éditions, 2003, 84 p.
  • Le corps, d’abord – Corps biologique, corps érotique et sens moral, Paris, Payot, 2001 et coll. « Petite Bibliothèque Payot » no 476, 2003 (ISBN 9782228897488).
  • Conjurer la violence – Travail, violence et santé, Payot, 2007, et coll. « Petite Bibliothèque Payot » no 785, 2011 (ISBN 9782228906104).
  • Suicide et travail : que faire ?, en collaboration avec Florence Bègue, PUF, 2009, 130 p.
  • Les Dissidences du corps, Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot » no 01, 2009 (ISBN 9782228904094)
  • Travail vivant, Tome 1 : Sexualité et travail, Payot, 2009, et coll. « Petite Bibliothèque Payot » no 895, 2013 (ISBN 9782228908399)
  • Travail vivant, Tome 2 : Travail et émancipation, Payot, 2009, et coll. « Petite Bibliothèque Payot » no 896, 2013 (ISBN 9782228908405)
  • Observations cliniques en psychopathologie du travail, PUF, coll. « Souffrance et théorie », 2010, 160 p.
  • La Panne, Bayard éditions, 2012
  • Le Choix – Souffrir au travail n’est pas une fatalité, Bayard éditions, 2015
  • Situations du travail, PUF, 2016