Rencontre Dialogues Brest – « Et si vieillir libérait la tendresse »

Rencontre avec Marie de Hennezel et Philippe Gutton

Et si vieillir libérait la tendresse…, Éd. In press – Collection Old’up

Avec Philippe Gutton , Marie de Hennezel

hennezelLe , Café de la librairie Dialogues

En avançant en âge, éclosent de nouvelles émotions. C’est à cette « éclosion » de la tendresse que Marie de Hennezel et Philippe Gutton s’attachent.
Quelle est la nature de cette embellie de l’âge ? Quelle place y tient la tendresse libérée ?
Et quel rôle joue cette libération dans l’accomplissement d’une vie ? Dans cette partition à deux voix, les auteurs explorent le vécu d’hommes et des femmes engagés dans la deuxième partie de leur vie. Séduction, désir, sensualité, transformation du corps… Nous touchons au noyau de l’intime.
Au-delà des témoignages bouleversants, l’ouvrage invite à prendre du recul. Partant du constat que la psychanalyse n’a jusqu’ici pas pris au sérieux le concept de tendresse – pourtant central dans le fonctionnement psychique – Philippe Gutton lui donne un nouvel éclairage.

Bonne année – Frohes Neujahr – Kαλή χρόνια – Happy New Year 2020

 

 

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Musique : La Battue – Quicksand

Jean-Bertrand Pontalis : Changer, c’est d’abord changer de point de vue

Un très bel entretien avec ce grand monsieur au sujet de « changer ? », ou …  Il nous permet de mesurer combien la temporalité est un facteur incontournable dans un « travail sur soi », à une époque où de plus en plus il nous est demandé du « vite » et « efficace »…

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Entretien avec Jean-Bertrand Pontalis, philosophe, psychanalyste et écrivain,

mené par Pascale Senk et paru dans Psychologies en 2013, original ici.

Parole simple, généreuse, ouverte : Jean-Bertrand Pontalis, psychanalyste Jean-Bertrand-Pontalis-Changer-c-est-d-abord-changer-de-point-de-vue_imagePanoramique647_286.jpgd’exception, revisite avec nous son expérience de clinicien et son parcours personnel. Le parcours d’un pionnier, pour qui 
le changement est avant tout mouvement.

Psychologies : Certains psychanalystes le répètent : “Même après une analyse, on ne peut pas changer mais seulement ‘vivre avec’ qui l’on est.” En faites-vous partie ?

Jean-Bertrand Pontalis : Si je ne croyais pas au changement, je ne ferais pas ce métier – si l’on peut appeler ça un métier – de psychanalyste. Si je vous disais : « On ne peut rien changer au monde intérieur et à la vie réelle d’une personne », que serait une analyse ? Cela dit, il y a chez l’individu, comme dans la société, de fortes résistances au changement : quelqu’un vient vous voir avec l’idée que ça ne va pas dans sa vie, qu’il veut changer, et en même temps, il vous répète qu’il est comme il est, ou vous dit : « C’est mon caractère », en en parlant presque comme d’un caractère d’imprimerie, que l’on ne peut plus modifier… Il y a donc à la fois désir de changement et résistances à celui-ci. Dans l’une de ses lettres de jeunesse, Freud a ce mot superbe : « Les patients tiennent souvent plus à leur névrose qu’à eux-mêmes. » Car quelquefois, votre souffrance, c’est ce qui vous tient le mieux compagnie… Tout le travail analytique est fait pour essayer de dépasser ces résistances et amener, non pas un changement radical, brutal, comme celui qu’évoque “La Métamorphose” de Kafka, mais une forme de remise en mouvement. D’ailleurs, je préfère le terme de mouvement à celui de changement, parce que celui-ci a toujours un sens un peu brutal. Il me rappelle certaines injonctions : « Cesse d’être comme ça ! Il serait temps que tu changes ! »

Mais notre époque a soif de changements radicaux…

Oui. Certaines thérapies comme le rebirth proposent de « renaître complètement », de « se transformer »… Or, je pense que, même si nous changeons, nous ne renaissons pas. Il y a aussi le fantasme de guérison : on veut « guérir », être délivré à jamais de ses symptômes. Or, c’est là un terme médical. Si la médecine cherche à vous faire revenir à l’état antérieur à la maladie, l’analyse n’a pas pour finalité de vous faire revenir à l’état précédant l’installation de la névrose. Elle est au contraire attente et espoir d’un état nouveau. Cela dit, je ne suis pas d’accord avec ceux qui ont prôné un temps que la « guérison venait de surcroît ». C’est là une très mauvaise compréhension du mot de Lacan. Il voulait dire que l’analyse n’a pas comme « principal objectif » que le patient guérisse, ce qui ne signifie pas non plus que l’on doive s’en soucier comme d’une guigne…

Quelle évolution peut-on souhaiter alors ?

Chacun a une certaine image de soi. Sa propre histoire, ses propres mots, comme un code qui lui permet de se comprendre et de comprendre les autres. Chacun a sa propre « théorie de soi ». Souvent, au moins dans les premiers entretiens, les futurs patients se disent que leur difficulté à vivre vient de l’éducation qu’ils ont reçue, ou de tel événement que l’on appelle souvent abusivement un traumatisme. Peu à peu, l’analyse va faire évoluer cette représentation de soi, notamment grâce à une modification de l’image de ses parents et du couple qu’ils formaient. Tel patient qui pensait que ces parents n’avaient pas de vie sexuelle satisfaisante découvre qu’il est un « enfant de l’amour ». Changer donc, c’est d’abord changer de point de vue : sur soi, sur les autres… Et cette mutation fait que, percevant le monde autrement, on y vit différemment. Les changements internes retentissent toujours sur le dehors.

Comment, en tant qu’analyste, percevez-vous ces évolutions ?

La névrose est une sorte de huis clos dans lequel on s’est enfermé avec des chaînes qui empêchent de se mouvoir. Tout au long de la cure, on peut constater une libération de la mémoire, de la parole, de la perception… La capacité à laisser aller sa parole, à la laisser divaguer, « délirer » au sens de « sortir des sillons », est beaucoup plus grande. Il y a aussi plus de facilité à ne pas vouloir tout maîtriser, à admettre de plus en plus une « pensée rêvante », et non pas toujours arrimée au réel. C’est à cela que l’on voit le changement intérieur, à cette aptitude à se laisser aller vers l’inconnu… En analyse comme dans la vie, la volonté de maîtrise de soi et des autres est le principal obstacle au changement.

Qu’est-ce qui reste immuable, finalement, en chacun de nous ?

Dans “Le Dormeur éveillé”, j’ai écrit un texte commentant la photo d’un petit garçon. Cet enfant sur la plage, dont je dis « qu’il a le regard perdu » vers l’horizon, c’est moi, à 9 ans, peu de temps après la mort de mon père. Je me souviens qu’à l’époque, je rêvais souvent qu’il réapparaissait, vivant, et incognito sous l’apparence d’un clochard. J’étais le seul à le reconnaître. En vous le disant, je réalise que l’un de mes livres s’appelle “Un homme disparaît” (Gallimard, 1998), un autre “Perdre de vue”(Gallimard, 1999)… Eh bien voilà, tout ce qui est arrivé ensuite dans ma vie est sûrement lié à cet événement initial. Par exemple, quand je réalise que j’ai multiplié les activités, édition, philosophie, psychanalyse, je me dis qu’au fond, j’ai peut-être mis cela en place pour n’être jamais complètement abandonné. Aussi, que je n’abandonne jamais rien. Il y a sûrement en moi, comme en tout un chacun, un sentiment fort et déterminant de la perte, qui se traite différemment tout au long de la vie et suivant l’âge, mais qui est sans doute une permanence. A chacun de retrouver cette trame qui influe encore sur ce qu’il est aujourd’hui.

Chacun a une façon singulière de réagir et de se construire après ces premières séparations ?

Oui. Vous pouvez ainsi avoir deux patients très différents : l’un a vécu l’absence de sa mère comme un abandon, même si elle était seulement partie dans la pièce à côté. L’autre, en revanche, est resté fixé au temps béni où sa mère est revenue. L’un s’est fixé sur : « Je suis abandonné » ; l’autre sur : « Elle revient toujours. » Dans l’analyse, on pourra aussi voir le même patient passer d’une de ces fixations à l’autre. L’une des finalités de l’analyse, c’est de transformer la perte, vécue comme définitive, en absence : la mère peut s’absenter, mais elle reste présente en moi.

Vous écrivez : “Se séparer de soi : tâche aussi douloureuse qu’inéluctable et même nécessaire pour qui ne consent pas à rester sur place et que porte le désir d’avancer, d’aller au-devant de ce qui, n’étant pas soi, a des chances d’être à venir.” Est-ce cela, changer vraiment ?

Oui, c’est aller hors de ce qui est connu de soi. C’est ce que j’ai toujours cherché. Avant de devenir psychanalyste, j’étais prof de philo. Un jour – j’avais 29 ans –, une élève d’hypokhâgne m’a dit : « Ils sont bien vos cours, mais on a l’impression que vous n’y croyez pas vraiment. » Sur le moment, ça ne m’a pas fait beaucoup d’effet, mais après j’ai réalisé qu’elle disait vrai : je maîtrisais le langage, le discours, mais je n’habitais pas mes mots. Il me fallait d’abord me dégager de mes maîtres, notamment de Sartre qui, quoique généreux, était si écrasant… En me séparant de Sartre, puis de Lacan, à chaque fois je me suis séparé, « dé-pris » de celui que j’étais à ce moment-là et des concepts qui me portaient alors – vous savez, on peut aussi se retrouver enfermé dans des concepts. Ç’a été long avant que je me reconnaisse vraiment dans ma parole, dans ce que j’écrivais. Ainsi y a-t-il pour chacun à se dégager des différentes identifications qui jalonnent sa vie. C’est cela, être vivant : essayer de ne pas rester figé dans un âge, dans une position, et aussi être capable de naviguer, de faire des allers-retours dans les différentes époques de sa vie : retrouver l’enfant en soi, sa part de féminité, sa révolte adolescente… Alors, tous les âges se télescopent, comme dans les rêves, où un élément de la veille et des souvenirs des toutes premières années se mélangent. L’important, c’est que ça bouge.

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Jean-Bertrand Pontalis, dont le dernier ouvrage, “Le Dormeur éveillé”, sort ces jours-ci au Mercure de France, naît en 1924 à Paris. Il fait ses études supérieures à la Sorbonne après avoir eu Jean-Paul Sartre comme professeur au lycée Pasteur. Agrégé de philosophie, il devient professeur en 1948. Parrainé par Maurice Merleau-Ponty, il entre au CNRS en 1953. Dans ces mêmes années, il entreprend une analyse didactique avec Jacques Lacan, pour devenir ensuite un acteur essentiel du mouvement psychanalytique français.

A la fin des années 1950, il commence aux côtés de Jean Laplanche le travail qui aboutira en 1967 au “Vocabulaire de la psychanalyse” (Puf, 2002), véritable bible de tous ceux qui s’intéressent aux concepts psychanalytiques. A partir de 1966, il entame une carrière d’éditeur chez Gallimard, où il crée notamment la collection “Connaissance de l’inconscient”, et “L’un et l’autre”, espace plus littéraire dans lequel il publie Christian Bobin, Pierre Michon, Sylvie Germain…

Depuis 1980, il est l’auteur de récits plus personnels et son écriture tout à la fois précise et poétique l’impose comme un écrivain majeur. Parmi ses derniers livres : “L’Enfant des Limbes”, “Fenêtres” (qui vient d’obtenir le prix Larbaud), “En marge des jours” et “Traversée des ombres”, tous parus chez Gallimard.

SA VIE EN IMAGES

“Le Dormeur éveillé” paraît ce mois-ci au Mercure de France, dans la nouvelle collection “Traits et Portraits” qui réunit des textes d’artistes, de poètes et de créateurs autour d’un thème : « Trouver le fil qui conduit une vie et saisir des moments, des couleurs, des objets qui ont été décisifs. »

Jean-Bertrand Pontalis y commente, dans des textes courts et denses, vingt et une photographies ou toiles de maîtres qui ont jalonné son existence. Et c’est tout un univers intérieur qui se déploie alors sous nos yeux.

“Le Dormeur éveillé” de Jean-Bertrand Pontalis, Le Mercure de France (2004)

« La Signification de la Pédophilie » par Serge André

Un excellent article qui apporte une carte pour explorer le territoire et permet avec toute la finesse, acuité, ténuité de la psychanalyse de poser des repères là où il y a souvent étiquetages, lieux communs et ignorance.

Conférence donnée par Serge André à Lausanne le 8 juin 1999

La Signification de la Pédophilie

1. EN QUOI SUIS-JE AUTORISE A PARLER DE LA PEDOPHILIE ?

Je ne puis m’autoriser devant vous que de ma pratique – qui est celle de la psychanalyse – et du peu de savoir clinique et théorique qu’il me semble pouvoir en déduire avec une relative certitude.

La psychanalyse est une pratique marginale dans le champ social bien que son objet puisse être défini comme l’essence même du lien social. La psychanalyse n’est ni une forme de la médecine (spécialement pas de la psychiatrie), ni une excroissance de la psychologie (elle ne se laisse pas ranger parmi les psychothérapies). Ni science, ni art, bien qu’elle ait l’ambition affirmée d’établir un savoir sur la face la plus secrète de l’être humain, et bien que sa pratique quotidienne suppose une bonne dose d’inspiration, la

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Sans passion ni jugement, les auteurs répondent à cette question et appuient leur argumentation par l’analyse de l’autobiographie d’un pédophile. Si aucune thérapie ne peut changer la structure d’un individu (la pédophilie n’est pas innée, elle est structurelle comme toutes les perversions), il appartient au thérapeute de lui faire admettre la gravité de ses actes et sa responsabilité. Oui : le psychanalyste peut entendre le discours du pédophile et l’aider. Dans cette démarche, toute volonté de guérison ou de réadaptation doit être bannie, car la relation à l’enfant n’est pour le pédophile que la mise en scène imaginaire et symbolique d’un rapport beaucoup plus essentiel que l’acte érotique en lui-même. Il n’y a que chez l’être humain que l’on constate l’existence de perversions. Celles-ci rendent manifeste non seulement ce que nous refoulons, mais, ce qui est plus grave, le fait que le refoulement constitue finalement le seul fondement de notre morale. Paru en 2008

psychanalyse demeure la seule expérience qui permet d’avoir accès non pas au psychisme, mais à l’inconscient, c’est-à-dire au désir le plus fondamental qui dirige la subjectivité d’un être.

Pour des raisons que j’ignore – et sur lesquelles je m’interroge toujours -, il se fait que cette pratique m’a amené à recevoir régulièrement des demandes de sujets que le langage commun qualifierait de « pédophiles ». Pourquoi sont-ils venus vers moi ? Pourquoi m’ont-ils choisi ? Pourquoi, de mon côté, les ai-je accueillis sans la moindre réserve, sans crainte ni répugnance, sans non plus de curiosité obscène, et ce, souvent, durant de longues années ? Je n’en sais rien – sinon que ce qu’ils disaient, que les questions qu’ils me posaient et les difficultés auxquelles ils me confrontaient, m’intéressaient.

En cours de route, vers la fin des années 80, au moment où j’ai commencé à tenter de rendre compte de cette expérience dans mes séminaires à la Fondation Universitaire ou dans mes cours à la Section Clinique de Bruxelles, je me suis aperçu, à mon grand étonnement, que, sur ce point, je me distinguais de mes collègues. En effet, mes collègues psychanalystes ne reçoivent pas de pédophiles en analyse et je ne pense pas exagérer leur opinion en disant que, pour eux, recevoir un pédophile en analyse est une chose quasiment inconcevable. Ils prétendent – mais c’est aussi ce qu’ils disent en général des sujets pervers – que les pédophiles ne s’adressent pas au psychanalyste. Ils soutiennent ensuite que, si jamais ce cas se présentait, ce ne pourrait être qu’une « fausse demande », une tentative de manipulation du psychanalyste afin d’obtenir de celui-ci une forme d’acquiescement, voire de caution, fut-elle tacite, à leur particularité sexuelle. Bref, par une sorte de raisonnement qui rappelle furieusement le fameux syllogisme du chaudron que Freud évoque dans la Traumdeutung, les psychanalystes considèrent, en général, qu’il est contre-indiqué d’ouvrir l’accès de l’expérience analytique au pédophile. Pour ma part, je crois qu’il y a là une dénégation, une forme de surdité ou de panique irraisonnée, une manifestation de ce que LACAN appelait « la passion de l’ignorance ». Cette situation est évidemment bien regrettable pour les patients en question autant que pour la psychanalyse elle-même.

Je me souviens, par exemple, d’une analyse que, selon l’expression consacrée dans le jargon des psychanalystes, j’avais reprise « en second » (j’étais le deuxième analyste de ce patient). Il s’agissait d’un homme dont le cas était d’autant plus douloureux qu’étant encore peu avancé en âge, il pouvait légitimement espérer se construire une vie nouvelle ou tout au moins supportable, en se fondant sur les résultats d’une psychanalyse. Il avait déjà passé dix ans sur le divan d’un confrère sans qu’aucun des symptômes qui l’avaient amené à poser une demande d’analyse n’ait été modifié, sans que la moindre lumière n’ait pu éclairer la structure de son désir inconscient ni même mettre en place les éléments du montage de son fantasme. A l’en croire, son premier analyste était resté silencieux dix années durant. L’impasse complète dans laquelle sa première analyse s’était enlisée, était rendue évidente par le fait que les trois rêves répétitifs que l’analysant avait apportés à son analyste au cours de ses premières séances, s’étaient reproduits, textuellement identiques, jusqu’au terme de cette première tentative.

Après quelques séances, je commençai à entendre distinctement à travers les paroles de cet homme, comme des mots ou des bouts de phrase imprimés en italique dans un texte, les éléments d’une scène – à entendre au sens d’une scène théâtrale – dans laquelle un jeune garçon, aux cuisses musclées, serrées dans une culotte courte et trop étroite qui laissait sur la peau la marque-fétiche d’une ligne rouge, se faisait arracher violemment ses vêtements par un adulte tout-puissant qui le réduisait au silence d’une voix autoritaire. Dès le moment où je fis entendre ces éléments en retour à mon analysant, les choses se débloquèrent très vite.

Les deux symptômes principaux dont il nourrissait sa plainte apparente (l’impuissance sexuelle complète avec les femmes et l’impossibilité de supporter une relation avec une source quelconque d’autorité masculine) pouvaient, sinon se dénouer, tout au moins s’expliquer. Je passe sur la suite de cette analyse et sur son aboutissement, qui mériteraient certes un exposé exhaustif. Deux ans après la fin de ce travail, l’occasion m’est donnée de discuter de la clinique de la pédophilie avec le collègue qui avait été le premier analyste de ce patient. A ma question de savoir pourquoi il n’avait jamais souligné l’importance du fantasme pédophile chez son ex-patient, il me répond avec grand étonnement : il n’avait jamais pensé à cela ! Et puis, ajoute-t-il aussitôt, s’il avait dû s’en rendre compte à l’époque, il n’aurait certainement pas attiré l’attention de son patient sur ce point, mais aurait sans doute interrompu l’analyse car, dit-il, “ il y a certaines choses qu’il vaut mieux ne pas savoir ”.

Il y a certaines choses qu’il vaut mieux ne pas savoir. Je ne puis que manifester mon désaccord complet avec cet avis. Je suis persuadé, au contraire, qu’il vaut mieux, en tous les cas, savoir. Je ne dis pas que tout est bon à savoir. Loin de là ! Il y a du savoir qui fait mal. Il y a même – cela arrive – du savoir dont on ne peut que difficilement se relever (je pense, par exemple, au cas d’une jeune femme qui était venue en analyse parce qu’elle était littéralement ravagée par le fantasme d’avoir été ou d’être violée par son père, et qui fut amenée à découvrir en cours d’analyse que sa mère avait entretenu une relation incestueuse avec son propre père – le grand-père maternel de ma patiente -, de ses huit à ses vingt-trois ans, soit jusqu’à deux ans après la naissance de sa fille). Il n’empêche, je crois qu’il vaut quand même mieux savoir. C’est le principe du psychanalyste, comme c’est le principe d’oedipe, non pas l’oedipe du complexe, mais celui de la tragédie de Sophocle.

2. QUELQUES REFLEXIONS SUR LE CONTEXTE, A PARTIR DE L’ACTUALITE (BELGE, ENTRE AUTRES)

L’affaire judiciaire et médiatique qui a passionné tous les Belges durant plusieurs mois – et dont ils se sont, à présent, tout aussi massivement désintéressés – a fait du mot « pédophile » le sésame-ouvre-toi d’une communication à laquelle personne n’aurait plus osé songer : communication entre les communautés de notre État fédéral (et même avec ses immigrés), entre les classes sociales, les partis politiques, les générations. La répétition quotidienne des mots « pédophile » et « pédophilie » a toutefois été la source d’une grande confusion. Chacun croit, de bonne foi, savoir ce que signifient ces mots et, du coup, se croit dispensé de s’interroger sur les différences, pourtant énormes, qui distinguent les personnalités et les actes que ces mots recouvrent. Il est pourtant évident qu’il n’y a ni identité, ni équivalence, ni même analogie entre les faits dont Marc Dutroux est accusé, ceux dont on soupçonne tel éducateur de home ou tel professeur de lycée, ou les insinuations que l’on lance contre l’un ou l’autre ministre dont l’homosexualité notoire n’avait jusqu’alors jamais inquiété ni même intéressé personne.

S’il faut raison garder en cette affaire, comme en toute autre circonstance, notre première tâche doit consister à repousser les amalgames faciles et les généralisations hâtives qui font peut-être monter les ventes des journaux et les taux d’audience des chaînes télévisées, mais qui ont pour premier effet d’entretenir notre ignorance. L’information ne favorise pas toujours le savoir.

Je pose donc fermement, comme un premier préalable à toute réflexion raisonnée sur l’actualité de la pédophilie, que c’est à tort que l’on a qualifié Marc Dutroux de « pédophile ». Il ne faut pas confondre le registre du crime sexuel avec celui de l’attrait sexuel. Les faits qui sont reprochés à Dutroux n’ont rien à voir avec la signification de la pédophilie, c’est-à-dire avec l’amour électif des enfants – amour étant entendu dans son sens le plus large, du registre platonique jusqu’à l’acte sexuel le plus cru, et enfant désignant un jeune être qui n’a pas encore atteint la puberté. Marc Dutroux est sûrement un criminel, vraisemblablement un psychopathe, et peut-être un pervers sadique, mais certainement pas un pédophile. A titre de comparaison – et avec la réserve que ce mot commande -, le cas de Marc Dutroux est beaucoup plus proche de celui d’un Gilles de Rais que de ceux des pédophiles fameux et avérés qu’ont été, entre autres, Lewis Carroll, André Gide, Henry de Montherlant, Roger Peyrefitte ou Roland Barthes. Le rapprochement avec le procès de Gilles de Rais me paraît s’imposer car ce dernier ne se contentait pas d’avoir des relations sexuelles avec les enfants qu’il enlevait, mais il les mettait systématiquement à mort après les avoir torturés, suivant en cela l’exemple de quelques illustres empereurs romains, tels Tibère et Caracalla.

Pourtant la comparaison a ses limites. Contrairement à Gilles de Rais, Dutroux, qui est en cela un sujet exemplaire de notre société occidentale contemporaine, avait une motivation mercantile. Il faisait commerce d’enfants. L’enfant était sa matière première, sa source de plus-value. Une matière qui ne vaut pas très cher, il faut le souligner : cent cinquante mille francs belges ( à peu près sept mille francs suisses), c’est le prix que l’on paye en Thaïlande pour disposer d’une jeune vierge – la jeune vierge thaïlandaise constituant aujourd’hui l’objet-étalon de la mercantilisation mondiale de la sexualité. Ce qu’il faut noter dans l’affaire Dutroux, c’est que l’enfant, la chair de l’enfant, ne va vraiment acquérir de la valeur (valeur marchande et valeur sexuelle) que par l’usage qui va en être fait. Les enfants que Dutroux enlevait et séquestrait n’étaient pas simplement destinés aux plaisirs de quelque riche client. Ils étaient, semble-t-il, destinés à la fabrication de cassettes pornographiques sadiques, de « snuff movies », c’est-à-dire de films montrant des enfants violés et torturés jusqu’à la mise à mort. D’après des informations qui ont été rendues publiques, on sait que chacune de ces cassettes de « snuff movie » vaut, à l’exemplaire, jusqu’à six fois le prix payé pour l’enfant lui-même. Cette survalorisation de l’image de l’atrocité mériterait une réflexion approfondie – qui pourrait s’étendre jusqu’à interroger le destin de l’érotisme contemporain.

L’affaire Dutroux nous rappelle ainsi ce que Freud a mis en évidence, à savoir que la pulsion sadique est l’une des composantes fondamentales qui caractérisent l’être humain. Les animaux peuvent être cruels, mais ils ne sont pas sadiques. « Le crime est le fait de l’espèce humaine », disait Georges Bataille. C’est une phrase que Freud aurait pu écrire. L’une des expressions les plus fréquentes de cette pulsion sadique est la maltraitance, la torture, voire la mise à mort des enfants. Il faut bien se résigner à admettre, malgré la répulsion que ce savoir soulève en nous, que notre « humanité » se reconnaît aussi à ce trait qu’elle comporte certains êtres dont la jouissance consiste à découper des enfants en morceaux. Le scandale et l’émotion populaire soulevés par la révélation de l’affaire Dutroux – de même, d’ailleurs, que la remarquable aptitude des foules qui avaient défilé en « marches blanches », il y a deux ans à peine, à se détourner à présent de toute information relative à cette affaire – sont, en réalité, directement proportionnels au refoulement auquel nous soumettons tous notre propre sadisme.

Avons-nous oublié les contes les plus connus qui ont ravi notre enfance et que nous transmettons toujours avec plaisir à nos propres enfants ? Avons-nous oublié que le personnage qui symbolise la fête des enfants dans la culture chrétienne, saint Nicolas, est lié à une histoire d’enfants livrés à la boucherie ? Avons-nous oublié qu’en 1919 – il y a donc quatre-vingt ans -, Freud établissait que le fantasme « Un enfant est battu » est l’un des fantasmes les plus répandus chez les névrosés aussi bien que chez les pervers ? Ne savons-nous pas que tout parent, tout éducateur, tout instituteur éprouve, à un moment ou l’autre, et parfois de façon lancinante, l’envie féroce de corriger cruellement les enfants dont il a la charge, et qu’il arrive, même aux meilleurs d’entre-eux, de ne pouvoir toujours réprimer cette envie ? Quant à nos « chers petits », ne les avons-nous pas vus régulièrement occupés, à l’âge de deux ou trois ans, à mettre en pièces leurs poupées ou leurs peluches avec tous les signes d’une jubilation intense ?

Oui, il faut bien que nous le reconnaissions, oui, nous avons oublié tout cela. Ou plutôt, nous l’avons refoulé : nous ne voulons rien en savoir. Et c’est pourquoi, avec le recul dont nous disposons à présent, nous pouvons dire avec certitude que les « marches blanches » qui ont eu lieu en Belgique et le vaste mouvement d’indignation populaire qui a secoué jusqu’aux pays voisins, n’ont nullement été les manifestations d’une « prise de conscience », comme on l’a dit, mais, au contraire, les signes bruyants et coléreux d’un refus de savoir plus fort que l’envie de savoir, d’une protestation radicale contre le risque de mise à nu d’une face de la libido que nous avons dû tous censurer en nous avec une grande énergie. Il a fallu cinquante ans pour que le procès Papon ait lieu (pour autant que l’on puisse considérer que ce qui a eu lieu était le procès que l’on était en droit d’attendre). Soyez assurés qu’il faudra attendre au moins autant d’années avant que l’affaire Dutroux ne soit vraiment éclairée.

3. POURQUOI TANT D’EFFROI ?

Quant à l’aversion unanime qui s’est soudain déclarée à l’égard de la pédophilie et des pédophiles ( je ne parle plus ici du sadisme ni des crimes de Dutroux, mais de la traque au pédophile qui s’est déclenchée à la suite de l’affaire Dutroux), elle mérite également d’être interrogée. Pourquoi tant de surprise et d’indignation ? On dirait que l’on découvre tout à coup l’existence d’une forme de sexualité que l’on aurait ignorée depuis toujours. Tout a l’air de se passer comme si on ne savait pas, ou plutôt comme si l’on n’avait pas voulu savoir. Pourtant, il n’y a pas si longtemps, la pédophilie, et même l’inceste, bénéficiaient dans le public d’un accueil relativement neutre et même parfois bienveillant. Il suffit, pour s’en convaincre, de se reporter à la presse des années 70 et 80. Qu’on me permette de rappeler l’indulgence amusée, voire admirative, avec laquelle critiques littéraires et présentateurs de télévision accueillaient les déclarations de Gabriel Matzneff ou de René Schérer, lequel pouvait écrire, dans Libération du 9 juin 1978 « L’aventure pédophilique vient révéler quelle insupportable confiscation d’être et de sens pratiquent à l’égard de l’enfant les rôles contraints et les pouvoirs conjurés » (cité par Guillebaud in La tyrannie du plaisir, p. 23). Le cas de Tony Duvert, écrivain pédophile déclaré et même militant, est encore plus remarquable. En 1973, son roman Paysage de fantaisie, qui met en scène les jeux sexuels entre un adulte et des enfants, est encensé par la critique qui y voit l’expression d’une saine subversion. Le livre reçoit d’ailleurs le prix Médicis. L’année suivante, il publie Le bon sexe illustré, véritable manifeste pédophile qui réclame le droit pour les enfants de pouvoir bénéficier de la libération sexuelle que peut leur apporter le pédophile, à l’encontre des contraintes et des privations que leur impose l’organisation familiale. En tête de chaque chapitre du livre, se trouve reproduite la photographie d’un jeune garçon d’une dizaine d’années en érection. En 1978, un nouveau roman du même auteur, intitulé Quand mourut Jonathan, retrace l’aventure amoureuse d’un artiste d’âge mûr avec un petit garçon de huit ans. Ce livre est salué dans Le Monde du 14 avril 1976 : « Tony Duvert va vers le plus pur »… En 1979, L’île Atlantique lui vaut de nouveaux éloges dithyrambiques de la part de Madeleine Chapsal.

Que s’est-il donc passé entre 1980 et 1995 pour que l’opinion connaisse un revirement aussi spectaculaire ? J’aimerais que quelqu’un m’éclaire sur ce mystère. Le phénomène est d’autant plus remarquable que nos sociétés occidentales contemporaines semblent désormais cimentées par l’idéal sacro-saint, mais purement imaginaire, de l’enfant-roi et par l’obsession corrélative de la protection de l’enfance. Loin de moi l’idée de contester la nécessité de cette protection et le progrès qu’elle constitue. Mais la meilleure protection de l’enfant n’est-elle pas le désir et le soutien que les adultes qui l’entourent lui manifestent afin de le voir grandir ? J’ai été surpris, il y a quelques mois – et je suis particulièrement heureux de vous faire part de cette surprise ici, à l’hôpital Nestlé qui a bien voulu accueillir mes propos de ce soir -, de voir apparaître sur l’écran de mon téléviseur une publicité de la firme Nestlé dont le texte énonçait fièrement : « Chez Nestlé, c’est le bébé qui est président ». Est-ce que nous ne sommes pas arrivés au bord d’une espèce de délire collectif ? Qui ne voit l’hypocrisie de ce culte de l’enfant innocent, vierge de corps et d’esprit, l’enfant merveilleux et pur dont l’univers est censé n’être peuplé que de rêves et de jeux ? Qui n’observe, dans le langage et l’imagerie publicitaire et médiatique d’aujourd’hui, que la plus belle marchandise du monde est désormais un bel enfant ? Qui n’est frappé de constater que l’exemple de notre Cité idéale nous est proposé sous deux versions, deux imageries standardisées, qui font couple comme un duo d’opéra : Disneyland et Las Vegas ? D’un côté, le monde de l’enfant imaginé comme un adulte miniaturisé, de l’autre, le monde de l’adulte imaginé en enfant éternisé. Nous sommes entrés, sans nous en apercevoir, dans une véritable idolâtrie de l’enfant, dans « l’infantolâtrie », dans l’infantilisation générale du monde. Les enfants s’habillent comme des adultes pendant que les adultes s’empiffrent de bonbons et jouent comme des enfants – les uns et les autres se disputant les commandes de la console de l’ordinateur familial. L’idéal aujourd’hui, c’est de rester enfant, et non plus de devenir un adulte. Et, de plus en plus, c’est une certaine représentation imaginaire de l’enfant qui fait la loi. C’est l’enfant mythique dont la statue s’élève au rang d’idole à mesure même que les adultes déchoient de leur piédestal, démissionnent de leur fonction et s’infantilisent à qui-mieux-mieux.

Curieusement, mais logiquement, plus cette célébration de l’enfant imaginaire prend de l’ampleur, plus il apparaît, au sein de la réalité économique et sociale, que l’enfant représente un coût. D’ailleurs, plus on le vénère, plus il devient rare, plus il tend à être unique. Alors que dans toutes les phases de civilisation qui nous ont précédés, comme dans les cultures qui entourent notre îlot d’Occident, l’enfant a toujours été considéré comme la première richesse, chez nous il est à présent une charge dont il paraît normal à chacun que l’État nous en rembourse les frais. En somme, l’enfant que nous adulons et voulons protéger de tout, l’enfant que nous maintenons dans un état artificiel d’enfance, est de plus en plus irréel. Il est notre rêve narcissique et nous ne l’aimons plus, à la limite, que pour notre propre plaisir. L’enfant n’est plus pour nous une richesse, il est devenu un luxe – ce qui est tout à fait différent.

4. LA SIGNIFICATION DE LA PEDOPHILIE

Si l’on veut parler sérieusement de la pédophilie, avant de poser les questions, certes préoccupantes, de son traitement et de sa prévention, il conviendrait de tenter d’abord de comprendre ce que signifie ce mot. Cette démarche implique de distinguer soigneusement deux niveaux de discours.

On peut, d’une part, envisager la pédophilie d’un point de vue extérieur, objectif, descriptif. C’est ce que font les juristes qui doivent établir les faits et ensuite qualifier ceux-ci, c’est-à-dire les traduire dans le langage du droit pénal. Par exemple, on appellera « viol » toute relation sexuelle entre un adulte et un enfant en dessous d’un certain âge fixé par la loi. C’est aussi ce que font les psychologues et les sexologues, notamment ceux qui se prétendent aujourd’hui les plus experts dans le traitement des pédophiles. Les psychologues décrivent des comportements en se fondant sur le modèle théorique, expérimenté sur l’animal de laboratoire, d’un réflexe automatique induit par un stimulus. Par exemple, telle image représentant un petit garçon déclenche un début d’érection chez le patient. Le traitement consistera dès lors à associer ladite image à une sensation de déplaisir. Ainsi, on montrera systématiquement cette image au patient en lui envoyant une décharge électrique douloureuse sur le pénis. Dans ces deux approches, celle qui se fonde sur les faits et celle qui se fonde sur les comportements, une dimension essentielle – la plus essentielle – est évacuée : celle du sujet qui pose l’acte qualifié de « pédophile », celle de la dimension subjective (et non pas objective) de cet acte.

C’est cette dimension subjective qu’il faut tenter d’appréhender en examinant la question de la pédophilie d’un point de vue intérieur, du point de vue du fonctionnement d’une économie inconsciente et singulière. En effet, la question n’est pas seulement de savoir quel est l’acte qui a été commis, mais de savoir qui l’a commis. Les actes ou les comportements dits « pédophiles » peuvent se produire dans les contextes les plus divers et dans le cadre de toutes les structures cliniques que la psychanalyse permet de distinguer : les névroses, les psychoses et les perversions. Or, la structure psychique dans laquelle un sujet trouve sa position d’être, implique un rapport à chaque fois différent au désir, au fantasme, à la jouissance, à la loi, à la culpabilité, et à l’autre en général. Il peut arriver qu’un névrosé obsessionnel passe compulsivement à l’acte avec un enfant lorsque celui-ci est devenu pour lui la cristallisation d’une obsession. Dans ce cas, même si la description de l’acte coïncide exactement avec celle du même acte commis par un pervers ou par un schizophrène, sa signification sera fondamentalement différente et, par conséquent, sa sanction judiciaire et son traitement devraient également être distincts. Au lieu de qualifier automatiquement le sujet obsessionnel en question de « pédophile », on devrait prendre la peine d’analyser la portée subjective de son acte. On pourrait à l’occasion remarquer, par exemple, que son acte n’est pas motivé par un attrait sexuel électif pour les enfants, mais plutôt par la compulsion au sacrilège typique de cette névrose. On sait – je renvoie ici aux deux oeuvres majeures de Freud que sont Totem et tabou et L’homme-aux-rats – que l’économie psychique de l’obsessionnel s’organise autour du rapport au tabou, à l’intouchable, au sacré et à l’aveu de la faute.

En fait, si l’on veut s’en tenir à un usage rigoureux des mots et éviter les amalgames qui entraînent la confusion et l’obscurantisme, on devrait réserver le terme de « pédophilie » aux cas de perversion pédophile. Pour m’expliquer sur ce point, je vais essayer d’expliquer de façon synthétique ce que mon expérience de la psychanalyse me permet de cerner de la structure perverse en général, et ensuite des caractéristiques de cette perversion particulière qu’est la pédophilie au sens strict.

5. LA STRUCTURE DE LA PERVERSION

Distincte de la névrose et de la psychose, la perversion est l’une des trois structures psychiques inconscientes dans lesquelles l’être humain peut s’établir comme sujet de discours et comme agent de son acte. A ce titre, la perversion est parfaitement « normale », même si elle dérange le monde, voire tout le monde. La question que pose, avec une évidente provocation, l’existence des perversions vise l’essence même de la société humaine. En effet, seuls les névrosés font société : le symptôme névrotique n’est pas seulement une souffrance singulière, il est aussi la matrice du lien qui rassemble les hommes autour de règles communes. C’est pourquoi, dans Moïse et le monothéisme, Freud ne recule pas à traiter la religion (et spécialement la chrétienne) comme le symptôme par excellence. Les pervers, eux, abordent le lien social par une autre voie : micro-sociétés de maîtres, amicales, réseaux qui se fondent sur des formes de pactes ou de contrats qui n’ont pas encore été vraiment étudiés à ce jour, mais dont on peut souligner que c’est le fantasme, et non le symptôme, qui s’y offre comme base du lien, et que l’exigence de la singularité y prend toujours le pas sur celle de la communauté et s’oppose à toute idée d’universalité.

La clinique psychanalytique permet, me semble-t-il, de dégager quatre axes principaux de l’organisation de la perversion, quelle que soit la variante de celle-ci.

6. LA LOGIQUE DU DÉMENTI

Dans la perversion, le mécanisme fondateur de l’inconscient est distinct de celui de la névrose. Dans celle-ci, c’est la « dénégation » (Verneinung) qui commande et maintient le refoulement (Verdrängung). Quand un névrosé déclare, par exemple, « ma femme, ce n’est pas ma mère », il veut dire en réalité que sa femme, c’est sa mère. Mais il ne peut le reconnaître, ou l’avouer, qu’en affectant cet énoncé d’une négation (ne…pas). Chez le pervers, le mécanisme est plus complexe et plus subtil. Ce que Freud a appelé la Verleugnung – que nous avons choisi, avec Lacan, de traduire par « démenti », traduction la plus littérale -, consiste à poser simultanément deux affirmations contradictoires a) oui, la mère est châtrée, b) non, la mère n’est pas châtrée. Un névrosé éprouve la plus grande difficulté à comprendre ce processus. Car, pour le névrosé, la logique inconsciente se fonde sur le principe d’identité, base de la logique classique : A = A. Pour le pervers, le démenti signifie que A =A et aussi, en même temps, que A est différent de A. Cette coexistence – qui n’est contradictoire que pour le névrosé – fait du pervers un argumentateur redoutable (du moins, lorsqu’il est intelligent), un rhéteur particulièrement apte à manier et à manipuler la valeur de vérité dans le discours de façon à avoir toujours raison.

A la base, le démenti porte sur la castration de la mère. Ceci ne doit pas être entendu seulement comme le fait que la mère n’a pas de pénis, ou, plus finement, qu’elle manque du phallus. La castration de la mère signifie que la mère ne possède pas l’objet de son désir, que celui-ci ne peut s’inscrire que comme manque et que ce manque est structurel. En d’autres termes, il y a, dans le démenti que le pervers oppose à la castration, une face qui reconnaît le manque structurel de l’objet du désir, mais aussi, et simultanément, une face qui affirme l’existence positive de cet objet. Or, si l’objet du désir existe concrètement, s’il est saisissable et désignable par les sens, il en découle que le sujet ne peut que vouloir absolument le posséder et le consommer – et répéter indéfiniment cette démarche.

7. L’OEDIPE PERVERS

L’oedipe pervers se distingue par la place tout à fait particulière qui y est dévolue au père à chacun des niveaux où il est appelé à remplir sa fonction. En tant qu’instance symbolique, dépositaire en titre de la loi, de l’interdit et de l’autorité, le père y est parfaitement reconnu – le pervers n’est pas psychotique. De même, les attributs du père imaginaire, héros ou couard, père fouettard ou père aveugle, sont repérables et repérés par le sujet. Mais c’est au niveau du père réel que la perversion se signale à l’attention. Dans la situation \oedipienne qui caractérise la perversion, l’homme qui est appelé, dans la réalité, à assumer le rôle du père est systématiquement mis à l’écart – en exil, dirait Montherlant – par le discours maternel qui entoure le sujet. La position du père du pervers est celle d’un monarque tenu en échec dans son propre palais. Devenant du coup un personnage dérisoire, une pure fiction, le père se voit réduit à n’être qu’une sorte d’acteur de comédie à qui il est demandé de jouer au père, mais sans que ce rôle porte à la moindre conséquence : c’est un père « pour la scène ».

Il en résulte, pour son enfant, que, bien que posées et reconnues théoriquement, la loi, l’autorité et l’interdit se trouvent ramenés à de pures conventions de façade. De façon générale, le monde dans lequel le pervers se voit introduit par sa configuration familiale est une comédie, une farce dont le côté grotesque est souvent manifeste. Cette introduction prend pour lui valeur d’initiation. Car, si la comédie humaine est pour le névrosé une vérité dont il ne peut être qu’à son insu un participant parmi les autres (situation à laquelle il lui est d’ailleurs souvent difficile de se résigner), pour le pervers cette comédie est d’emblée révélée, démasquée dans sa facticité, et c’est en toute conscience qu’il y prend sa place. Étant appelé à la fois sur la scène et dans les coulisses, le pervers ne peut être dupe de la pièce qui se joue. Il en tire un savoir, certes, mais un savoir que l’on peut qualifier de toxique. Il en tire sa force aussi bien que son malheur. Il connaît ou croit connaître l’envers du décor et les règles secrètes qui démentent les conventions de la comédie.

Autre conséquence : l’univers subjectif du pervers se trouve dédoublé en deux lieux et deux discours dont la contradiction n’empêche pas la coexistence. D’un côté, la scène publique, de l’autre côté, la scène privée. La scène publique, lieu du semblant explicite, c’est le monde où les lois, les usages et les conventions sociales sont respectées, voire célébrées avec un zèle caricatural (« il faudrait être fou pour ne pas se fier aux apparences », disait Oscar Wilde). La scène privée, par contre, lieu de la vérité masquée, du secret partagé avec la mère, dément la précédente. C’est là qu’entre la mère et l’enfant, puis entre le pervers et son partenaire, s’accomplit le rituel (toujours théâtral) qui démontre que le sujet a ses raisons de faire exception aux lois communes parce qu’il se réclame des connaissances privilégiées sur lesquelles il fonde sa singularité.

8. L’USAGE DU FANTASME

Au niveau de son contenu, on peut dire que tout fantasme est pervers par essence. Le scénario imaginaire dans lequel le névrosé conjugue son désir et sa jouissance n’est rien d’autre, après tout, que la façon dont il se rêve pervers en grand secret. Ce n’est donc pas le contenu du fantasme qui permet de différencier le pervers du névrosé, mais, comme je vais le montrer, c’est son usage.

Secret trésor, strictement privé, chez le névrosé (au point qu’il faut des années d’analyse pour qu’il consente à commencer à en parler), le fantasme est, au contraire, chez le pervers une construction qui ne prend son sens qu’en devenant publique. Pour le névrosé, le fantasme est une activité solitaire : c’est la part de sa vie qu’il soustrait au lien social. A l’inverse, le pervers se sert du fantasme (sans même s’apercevoir d’ailleurs qu’il s’agit d’un montage imaginaire) pour créer le lien social au sein duquel sa singularité peut s’accomplir. Pour le pervers, le fantasme n’a de sens et de fonction que s’il est agi ou énoncé de telle sorte qu’il parvienne à inclure un autre, consentant ou non, dans son scénario. C’est ce qui apparaît, considéré de l’extérieur, comme une tentative de séduction, de manipulation ou de corruption du partenaire. Par exemple, le sadique exigera de sa victime qu’elle demande elle-même, en s’accusant de telle ou telle faute, la punition qu’il va lui infliger – punition qui se présentera dès lors comme « méritée ».

Pourquoi cette nécessité de la complicité forcée de l’autre ? Parce que, dans la perversion, le fantasme a une fonction démonstrative. Le pervers ne peut, en effet, s’assurer de sa subjectivité qu’à la condition de se faire apparaître comme sujet positivé en l’autre (manoeuvre dans laquelle lui n’est que l’agent). Mais de quel « sujet » s’agit-il en l’occurrence ? D’un sujet pour qui il est essentiel, vital, d’affirmer qu’il y a continuité entre le désir et la jouissance. Car, pour le pervers, un désir qui ne s’achève pas en jouissance n’est qu’un mensonge, une escroquerie ou une lâcheté. C’est ce mensonge et cette lâcheté qu’il dénonce inlassablement comme constitutifs de la réalité du névrosé et de l’ordre social : si celui-ci interdit la jouissance (en tout cas, au-delà d’un certain point), c’est parce que le névrosé n’ose pas jouir vraiment. Car c’est la jouissance qui constitue la valeur suprême de l’univers pervers, alors que, dans la névrose, c’est le désir. C’est pourquoi le névrosé, lui, se soutient parfaitement d’un désir insatisfait (dans l’hystérie), d’un désir impossible (dans la névrose obsessionnelle), ou d’un désir prévenu (dans la phobie). Le névrosé trouve son appui dans un désir dont l’objet est toujours en défaut – chaque fois qu’il croit l’avoir atteint, il déchante rapidement : non, ce n’était pas « ça ». C’est la raison pour laquelle, dans la névrose, la jouissance va toujours de pair avec la culpabilité.

Ce que veut démontrer le pervers, ce à quoi il s’efforce de convertir l’autre (de force s’il le faut), ce n’est pas seulement l’existence de la jouissance, mais sa prédominance sur le désir. Pour lui, le désir ne peut être que désir de jouir, et non pas désir de désir ou désir de désirer, comme chez le névrosé.

9. LE RAPPORT À LA LOI ET À LA JOUISSANCE

La nécessité de cette démonstration est si pressante que l’on peut se demander si la perversion connaît la dialectique du désir ou si elle ne l’escamote pas purement et simplement. En tout cas, sa compréhension réclame une autre théorie du désir et de la jouissance que celle à laquelle nous nous référons dans le cadre de la clinique des névroses.

Pour entrer dans cette théorie, il faut cerner le rapport subjectif que le pervers entretient avec la Loi. L’opinion commune tend à confondre perversion et transgression. Pourtant il serait tout à fait simpliste et erroné d’assimiler le pervers à un hors-la-loi, même si l’interrogation cynique, le défi et la provocation des instances représentant la loi constituent des données constantes dans la vie des pervers.

Si le pervers met la loi, et plus souvent encore le juge, au défi, ce n’est pas qu’il se réclame d’une position anarchiste. Tout au contraire. Lorsqu’il critique ou lorsqu’il enfreint la loi positive et les bonnes moeurs, c’est au nom d’une autre loi, loi suprême et bien plus tyrannique que celle de la société. Car cette autre loi n’admet, elle, aucune faculté de transgression, aucun compromis, aucune défaillance, aucune faiblesse humaine, aucun pardon. Cette loi supérieure qui s’inscrit au coeur de la structure perverse n’est pas, par essence, une loi humaine. C’est une loi naturelle dont le pervers est parfois capable de soutenir et d’argumenter l’existence avec une force de persuasion et une virtuosité dialectique remarquables. Son texte non-écrit n’édicte qu’un seul précepte : l’obligation de jouir.

En somme, lorsqu’il « transgresse », comme dit le langage commun, le pervers ne fait en réalité qu’obéir. Ce n’est pas un révolutionnaire, c’est un serviteur modèle, un fonctionnaire zélé. Dans sa logique, ce n’est pas lui qui désire, ce n’est même pas l’autre : c’est la Loi (de la jouissance). Pire : cette loi ne désire pas, elle exige. Poussez le sujet pervers dans ses derniers retranchements et, s’il est sincère et accepte de se livrer, vous entendrez son discours se transformer en une véritable leçon de morale. Rien de plus sensible pour le pervers que le concept de « vertu ». Sade, Genet, Jouhandeau, Montherlant, Mishima – et j’en passe\u… – nous le prouvent chacun à leur manière : la perversion aboutit à une apologie paradoxale de la vertu. Etrange vertu, sans doute. Ici encore, l’opposition entre le monde du névrosé et celui du pervers est diamétrale. Alors que, pour le premier, la loi est, par définition, un interdit qui porte sur la jouissance, et la vertu le respect des tabous qui en découlent, pour le pervers, la loi commande la jouissance et ce, de façon absolue (il est, en quelque sorte, interdit de ne pas jouir). Si bien que la vertu, dans ce cas, consiste à se montrer à la hauteur de ce que peut exiger cet impératif absolu – jusqu’au mal suprême. La rédemption par le mal ou la sainteté dans l’abjection constituent des thèmes récurrents des discours pervers.

10. LA PERVERSION PEDOPHILE

Le psychanalyste que je suis ne considère pas comme injustes les lois qui sanctionnent la pédophilie. Je ne les prends pas non plus comme l’expression d’une justice absolue et universelle. Ces lois ne sont que l’une des constructions grâce auxquelles notre société tente de se maintenir en tant que symptôme parmi d’autres. Dans d’autres sociétés, tout aussi civilisées que la nôtre, par exemple dans les sociétés helléniques préclassiques, on sait que la pédophilie était organisée au niveau social en tant que rituel de passage pour les jeunes garçons. Dans la société athénienne de l’âge classique, la pédophilie était non seulement tolérée, mais considérée comme le modèle idéal de la relation amoureuse et pédagogique (cfr. le « Premier Alcibiade » et le « Banquet » de Platon). Dans la société romaine, il était de règle que le maître ait pour amants quelques jeunes garçons non pubères pourvu qu’ils ne fussent pas citoyens romains. Au Moyen-Age, les monastères étaient des lieux privilégiés de relations pédophiles entre les abbés et les jeunes novices. Dans bien des cultures qui nous entourent aujourd’hui, l’usage sexuel des enfants, voire leur prostitution organisée, est considéré comme une chose normale dont personne ne se préoccupe. La sorte de chasse au pédophile qui devient, depuis peu, le mot d’ordre dans nos pays doit donc être considérée comme un phénomène bizarre plutôt que comme un progrès de la civilisation. En tant que psychanalyste, je pense qu’avant d’engager la lutte contre la pédophilie, il conviendrait d’abord d’éclaircir pour quoi et contre quoi le pédophile lutte lui-même. Cela nécessite de l’entendre avant de le condamner.

La pédophilie se définit comme l’amour des enfants – précisons : une certaine forme d’amour visant un certain genre d’enfants. Il ne faut donc pas confondre, je le répète, le pervers pédophile et le pervers sadique. Ce n’est pas parce que la loi positive en vigueur commande, pour des raisons de technique de procédure et de linguistique pénale, de qualifier automatiquement de « viol » les relations sexuelles d’un adulte avec un enfant en dessous d’un certain âge, que les pédophiles doivent être réellement pris pour des violeurs systématiques. En principe (bien sûr, il y a des exceptions), le viol n’intéresse pas le pédophile. Au contraire, le discours du pédophile se fonde sur la thèse que l’enfant consent aux relations qu’il a avec lui, et davantage encore, qu’il les demande lui-même. Ce que dit le pédophile – je caricature à peine, je l’ai entendu régulièrement dans ma pratique – c’est quasiment que l’enfant l’a violé lui. C’est un point très important, il faut prendre ces paroles très au sérieux (ce qui ne veut pas dire qu’il faut les croire).

Il est, en effet, capital pour le pervers pédophile de faire la démonstration que l’enfant baigne dans une sorte de sexualité naturelle bienheureuse qui s’oppose à la sexualité restreinte, réprimée et déformée des adultes, et que l’expression spontanée de cette sexualité naturelle est le désir de jouir. Cette idée d’un érotisme spontané de l’enfant s’oppose à toute envie de viol. Pour le violeur, par contre, et c’est pourquoi sa conduite relève du sadisme, le non-consentement de l’autre est une condition nécessaire. Le violeur cherche en effet à prouver que l’on peut faire jouir l’autre par la force, que la jouissance se passe du désir ou du consentement subjectif parce qu’elle est une Loi qui s’impose absolument. Par ailleurs, un autre point capital dans l’argumentation dont le pédophile tente de nous convaincre, c’est que la violence à l’égard de l’enfant se situe, par essence, dans la structure familiale puisque celle-ci est foncièrement répressive à l’égard de la sexualité. Le pervers pédophile soutient que les parents – et, en tout premier lieu, le père – abusent de leurs enfants, lui font violence, en lui « volant » sa sexualité, en l’empêchant de faire l’amour et en l’obligeant à n’être que le voyeur de l’érotisme parental (cfr. Le bon sexe illustré de Tony Duvert).

Une autre idée communément répandue doit également être dénoncée : la pédophilie, contrairement à ce que l’on dit, n’est pas du tout la même chose que l’inceste. Il existe, bien sûr, des cas de pervers pédophiles qui séduisent aussi leur propre enfant, mais ces cas forment plutôt exceptions. Le père incestueux, celui qui a des relations sexuelles avec sa fille ou avec son fils, n’est pas, en règle générale, quelqu’un qui est excité par l’enfant comme tel. Ce qui l’intéresse, ce qui le trouble, ce qui le met hors de lui, c’est son propre enfant, sa descendance. En fait, le père incestueux est un sujet qui ne supporte pas la paternité (cette aversion, je le montrerai plus loin, s’oppose radicalement à la position que défend le pédophile). Non seulement il ne la supporte pas, mais il éprouve l’irrésistible besoin de la bafouer, de l’annuler en quelque sorte en en révélant l’indignité. Je le répète, il est rare qu’un pédophile abuse de ses propres enfants. Au contraire, les pédophiles qui ont des enfants sont généralement des pères modèles ou qui s’efforcent de l’être.

En effet, à l’opposé des pères incestueux – qui sont des destructeurs de la paternité -, les pédophiles développent une idée très élevée de la paternité. Il n’est pas exagéré de dire que la perversion pédophile contient une théorie complexe et subtile de la paternité, plus précisément de la restauration de la fonction paternelle. Cette thèse peut paraître choquante et paradoxale mais pourtant c’est bien la conviction d’être le héraut d’une véritable réforme morale (cfr. « Les garçons » de Montherlant) qui pousse le pédophile à entrer en conflit avec la famille, avec la société et avec les institutions. Pour lui, les parents légaux, coincés dans leur rôle de censeurs, sont par essence incapables d’aimer. Il faut donc que le « véritable » amour paternel provienne d’ailleurs que de ceux qui sont liés à l’enfant par le sang. Comme le déclare l’Abbé, héros de la pièce de Montherlant « La ville dont le prince est un enfant », « Dieu a créé des hommes plus sensibles que les pères, en vue d’enfants qui ne sont pas les leurs, et qui sont mal aimés ».

Mais qu’est-ce que le véritable amour paternel, tel que le pédophile le conçoit ? C’est un amour passionnel et sensuel qui est en rivalité profonde avec l’amour maternel – comme si la mère volait au père la part érotique de l’amour qu’il éprouve pour l’enfant. Restaurer la passion d’être père et faire de celle-ci le modèle de la passion amoureuse, tel est l’enjeu le plus radical de la pédophilie. C’est la raison pour laquelle le pédophile est intimement persuadé de faire du bien aux enfants avec qui il entretient des relations amoureuses ou sexuelles. C’est pourquoi aussi il est convaincu de se montrer meilleur éducateur – meilleur parce que plus vrai – que le père légal. Il réplique aux lois et aux moeurs familiales qui châtrent les pères avant de châtrer les fils, que seul peut être à la hauteur de sa fonction le père dont l’amour ne recule pas devant la passion. Une passion qui ne rejette ni ne refoule ce qu’elle comporte de sensualité et d’érotisme. Une passion qui exige la réciprocité parce qu’elle croit savoir que l’enfant lui-même réclame cette sensualité paternelle. En somme, le pervers pédophile nous met au défi de concevoir la fonction paternelle comme fondée sur l’idéalisation de la pulsion plutôt que sur l’idéalisation du désir. Dans cette passion, l’initiation à la jouissance a la plus grande importance. En effet, comme dans toute perversion, la jouissance est ici identifiée à la Loi. Il s’agit donc d’introduire l’enfant à la vérité de la Loi et de lui faire découvrir le mensonge fondateur de la famille et de la normalité sociale. Ce mensonge, Tony Duvert, que j’ai déjà cité, le dénonce comme l’alliance d’une maternité incestueuse et d’une paternité pédérastique dont le sexe se prétend absent (cfr. Tony Duvert, Le bon sexe illustré, pp. 66-67).

Quelques mots enfin sur l’enfant qui est l’objet élu de la perversion pédophile. On a parfois évoqué l’idée que l’enfant jouerait, pour le pédophile, le rôle d’un fétiche. C’est une idée que je trouve intéressante même si elle ne me semble pas exacte. Il faut remarquer – c’est un critère décisif pour distinguer le pédophile de l’homosexuel pédéraste – que le pédophile se tourne vers l’enfant pré-pubère. Voilà une notion bien difficile à manier, surtout pour le législateur ou pour le juge qui sont obligés de se reposer sur des critères « objectifs », par exemple l’absurde idée d’un âge auquel on fixerait ce qu’on appelle la « majorité sexuelle ». La pré-puberté ne se réfère ni à un âge, ni à une définition biologique ou médicale de la puberté. C’est une notion floue, d’autant plus floue que son objet est justement le flou. En effet, celui que vise la perversion pédophile est l’enfant dont le corps ou l’esprit n’a pas encore vraiment choisi son sexe. C’est l’ange, ou l’angelot, comme on préférera. C’est l’enfant apparemment asexué ou sexué de façon indécise, c’est l’être qui incarne, en quelque sorte, le démenti opposé à la reconnaissance de la différence des sexes, mais en qui le pédophile discerne, pour cette raison même, le bonheur d’une sexualité complète, plus large que celle des adultes. Cette imprécision de la sexuation de l’enfant n’a pas seulement pour fonction de soutenir la défense contre l’homosexualité qui est inhérente à la pédophilie comme à bien d’autres formes de perversion. Pédophiles et homosexuels ont horreur les uns des autres, c’est une donnée bien connue de la clinique. Mais, au-delà de cette fonction de défense, l’exigence que l’enfant soit choisi avant toute manifestation de la puberté signifie que le pédophile recherche chez l’enfant qui l’attire l’incarnation du démenti de la castration et de la différence des sexes. L’enfant élu par le pédophile, c’est le troisième sexe. Ou, plus exactement, c’est le sexe qui unit, en les confondant, les pôles opposés de la différence sexuelle. C’est pourquoi l’attirance du pédophile se cristallise tantôt sur un trait d’exquise féminité qui se révèle chez un jeune garçon, tantôt sur un trait de gaminerie que manifeste une fillette.

Mais, dans tous les cas, ce que la psychanalyse du pédophile permet de mettre au jour, c’est que, dans la figure infantile élue par sa passion, c’est lui-même que le pédophile cherche à rencontrer et à faire apparaître. Il ne s’agit pas seulement d’une quête narcissique, ni d’un processus d’identification imaginaire. Cette recherche frénétique ne se situe pas simplement au niveau du moi et de ses images spéculaires. C’est le sujet en tant que tel qui est appelé à se révéler. Le sujet, c’est-à-dire ce qui n’est jamais qu’un vide dans la chaîne signifiante du discours. Ce vide, le pédophile le comble en provoquant l’apparition d’un enfant qui représente l’incarnation d’un sujet naturel plutôt que fils du langage, d’un sujet qui serait vierge de la marque du signifiant, d’un sujet qui serait d’avant la castration symbolique. C’est là son égarement fondamental. C’est là qu’il manifeste à quel point il reste lui-même un éternel enfant imaginaire, tout attaché à être ce qui pourrait combler le manque du désir de sa mère afin que jamais la béance de celui-ci ne puisse apparaître.

Pour conclure ces réflexions, je reprendrai à Philippe Forest deux phrases d’un article publié dans le numéro 59 de la revue L’Infini consacré à « La question pédophile ». Ph. Forest y écrivait : « \u…l’enfance n’existe pas, elle est le rêve du pédophile. Le pédophile – je l’imagine ainsi – est précisément celui qui croit à l’enfance (\u…). Il la voit comme le paradis dont il a été injustement chassé, le lieu vers lequel il lui faut revenir, qu’il lui faut à tout prix pénétrer. » Effectivement, ma pratique de la psychanalyse avec des sujets pédophiles me permet de confirmer que, pour eux, l’enfance n’est pas un moment, une étape transitoire de la vie, un temps destiné, par essence, à prendre fin, mais bien une sorte d’état de l’être qu’il s’agit de restituer dans sa temporalité indéfinie. Dans la logique pédophile, l’enfant constitue le démenti opposé à la division du sujet : le « sujet-enfant » incarne le mythe d’une complétude naturelle dans laquelle désir et jouissance ne sont pas séparés. C’est pourquoi chaque pédophile est constamment confronté au drame de voir l’enfant qu’il aime se transformer et quitter cet état dont il se fait, lui, le dépositaire. C’est pourquoi aussi, malgré leur attrait et souvent leur talent exceptionnel pour la pédagogie, je crois, avec François Regnault que l’on peut définir le pédophile comme « l’envers du pédagogue » (cfr. L’Infini n° 59, p. 125). Car le véritable pédagogue – en existe-t-il encore ? – est celui qui fonde sa pratique sur la supposition que le désir le plus fondamental de l’enfant, est le désir de devenir grand. Comme l’écrit Hegel dans ses Principes de la philosophie du droit (§ 175), « la nécessité d’être élevé existe chez les enfants comme le sentiment qui leur est propre de ne pas être satisfaits de ce qu’ils sont. C’est la tendance à appartenir au monde des grandes personnes qu’ils devinent supérieur, le désir de devenir grands. La pédagogie du jeu traite l’élément puéril comme quelque chose qui vaudrait pour lui-même, le présente aux enfants comme tel, et rabaisse pour eux ce qui est sérieux, et se rabaisse elle-même à une forme puérile peu prisée par les enfants. En les représentant comme achevés dans l’état d’inachèvement où ils se sentent, en s’efforçant ainsi de les rendre contents, elle trouble et altère leur vrai besoin spontané qui est bien meilleur » (cité par F. Regnault in op.cit.).

Eclairés par ces dernières phrases, à nous à présent de nous interroger sur le sens de l’évolution contemporaine de notre société, que j’évoquais plus haut. Ce mouvement, que j’ai désigné comme « l’infantolâtrie » de l’époque, ne risque-t-il pas de nous mener vers une forme de pédophilie généralisée et triomphante ? Cette hypothèse pourrait bien, en tout cas, expliquer les manifestations d’effroi et de panique que le pédophile soulève aujourd’hui dans notre société. Cet effroi ne serait-il pas finalement l’effroi devant la révélation de la signification de notre propre idéalisation de l’enfance?

Serge André, 1999.

Lou Andreas-Salomé : profession psychanalyste

FRANCE CULTURE : émission « SAVOIRS »

AVOIR RAISON AVEC LOU ANDREAS-SALOMÉ par Géraldine Mosna-Savoye, diffusé en août 2018.

Profession psychanalyste

La psychanalyse n’est rien d’autre qu’une mise à nu, opération que l’homme encore malade évite parce qu’elle lui arrache son masque, mais que l’homme guéri accueille comme une libération.    
Lettre ouverte à Freud (1931)

 » Lou Andreas-Salomé (1861-1937) était romancière, essayiste et psychanalyste. De sa pratique de la psychanalyse et de sa connaissance de Freud, que reste-t-il aujourd’hui ? De leur rencontre en 1912 à ses écrits sur le narcissisme en passant par ses réflexions sur la névrose, sait-on qu’en elle, l’inventeur de l’inconscient a vu une disciple, une amie, et

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Lou Andrea-Salomé au congrès de Weimar en 1911, avec Sigmund Freud, Sandor Ferenczi (entre autres)• Crédits : ullstein bild / Contributeur – Getty

même une alliée ?

C’était pourtant une alliée paradoxale, une disciple hérétique, qui avait perçu dans la psychanalyse la révolution de son époque, l’a pratiqué jusqu’à sa mort, mais y avait apporté une contradiction majeure et d’actualité : et si on avait accordé trop d’importance à la pulsion de mort, et pas assez à la pulsion de vie ? « (France Culture).

 

 

 

 

La pratique analytique

« (..) La pratique analytique (..) n’est pas de tout repos. Elle est singulièrement éprouvante. D’être des heures, des années durant, le dépositaire de la souffrance, de l’angoisse de ses patients, se sentir parfois réduit à n’être que le témoin impuissant d’une autodestruction ravageante, être pris pour cible d’attaques haineuses, ou pour objet d’un amour passionnel, tout cela ne Unknownlaisse pas intact. A la fin de la journée (..) il est rare que l’humeur soit paisible, la pensée limpide, les frontières de son propre » moi » solidement établies. Bref, avoir été pris pour un autre que celui qu’on croit être, et d’avoir été soumis à l’épreuve de l’altérité de l’inconscient, on ne sait pas trop qui on est. Et cette intranquillité (..), cet ébranlement de son identité, on ne peut les partager avec personne, pas seulement au motif du secret professionnel. Je crois que c’est précisément cette solitude foncière de l’analyste qui le pousse à maintenir un lien avec ceux qui connaissent une expérience sinon similaire, du moins du même type ». J.-B. Pontalis, Le Laboratoire central.

 

Jean-Bertrand Lefèvre-Pontalis, né en à Paris où il meurt en , est philosophe, psychanalyste, éditeur et écrivain. Après avoir suivi des études de philosophie, Jean-Bertrand Lefèvre-Pontalis s’engage dans des mouvements politiques de gauche, auprès de Maurice Merleau-Ponty puis de Jean-Paul Sartre, qu’il a eu pour professeur. Il publie dans Les Temps modernes et accède à son comité de rédaction. Un temps proche de Jacques Lacan, il devient psychanalyste avant d’être également reconnu comme écrivain et éditeur.

 

EAGT’s Winter NEWSLETTER just arrived

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and happy to be able to contribute modestly once again

 

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Congrès Parentel 2020

Le 13e congrès national sur la parentalité et les liens familiaux se déroulera les 4 et 5 juin 2020 à Brest autour du thème et des questions de

Pertes, ruptures et séparations.
Quelles épreuves, quels changements, quelles inventions… dans les liens familiaux ?

Avec Philippe CHAVAROCHE, docteur en sciences de l’éducation / Joël CLERGET, psychologue et
psychanalyste / Michèle CRÉOFF, juriste / Sylviane GIAMPINO, psychologue et psychanalyste /
Claire MESTRE, psychiatre et docteur en anthropologie / Pr Jean-Claude QUENTEL, psychologue / Camilo RAMIREZ, psychanalyste / Dominique RÂTEAU, présidente de l’agence “Quand les livres relient” / Christine ULIVUCCI, psychanalyste / Pr Loïck VILLERBU, psychologue et criminologue…

Possibilité de s’inscrire dès à présent ici.

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« Réussite scolaire sur ordonnance – La pilule de l’obéissance »

Par Julien Brygo,  paru dans Le Monde Diplomatique de décembre 2019, original ici.

Réussite scolaire sur ordonnance

La pilule de l’obéissance

À l’origine, le remède ne devait concerner que les enfants « hyperactifs », une pathologie relativement rare. Mais depuis quelques années, aux États-Unis, tout Ecole: enfants font des jeux acrobatiques, foot, balle dans la cour de rÈcrÈation CM2 ‡ 6e. Children make acrobatic games, football, ball in the playground.bambin quelque peu turbulent peut se voir prescrire de la Ritaline, un médicament voisin des amphétamines qui fait également fureur sur les campus. Après avoir inondé le marché américain, la pilule miracle se répand en France.

En ce samedi 13 avril 2019, à Paris, Mme Claire Leblon, cheffe d’équipe dans un grand hôtel en région parisienne, s’installe dans la salle d’attente d’un cabinet de pédopsychiatrie avec Niels, son fils de 11 ans. Dans quelques minutes, le garçon fera face au médecin, qui le questionnera encore sur ses résultats scolaires et son comportement. Après quelques minutes en position assise, le garçonnet commence à gigoter, se lève, se rassoit, puis prend le smartphone de sa mère pour y faire défiler des photographies de villes, sa passion du moment — après les lampadaires, les poubelles et les camions.

Patatras : le portable tombe par terre. Mme Leblon est ulcérée ; sa voix monte d’une octave. Cette scène est pour elle une preuve supplémentaire du fait que son fils est différent, intenable, incorrigible elle a trouvé le bon mot il y a quelques années : « hyperactif ». Ses bêtises l’exaspèrent, tant à la maison qu’à l’école.

Elle a frappé à la bonne porte. Le médecin, dont on entend la voix de l’autre côté du mur, a la réputation d’être un « grand ponte dans son domaine », souffle-t-elle. Invité récurrent des radios nationales, M. Gabriel Wahl publie régulièrement des tribunes dans la presse médicale et généraliste. Il a signé quantité d’ouvrages sur ses thèmes de prédilection, au premier rang desquels l’échec scolaire, la précocité et le fameux trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH).

Son remède miracle : la Ritaline, un comprimé issu d’une molécule synthétisée en 1944 par un chimiste italien, Leandro Panizzon. L’histoire retient que Panizzon conçut ce produit pour sa femme, Marguerite (surnommée « Rita »), qui cherchait à améliorer sa concentration — et son revers au tennis. Ce jour-là, tous les patients du docteur Wahl repartiront avec leur ordonnance de psychotropes.

La Ritaline se compose de chlorhydrate de méthylphénidate, un dérivé d’amphétamines qui accroît la production de dopamine dans le cerveau.

Cette molécule délivrerait les adultes comme les enfants d’une liste impressionnante d’imperfections, de la fâcheuse tendance à se cabrer devant une tâche fastidieuse au rejet pur et simple de l’autorité, en passant par l’inattention ou la déconcentration. C’est l’un des produits-phares du laboratoire Novartis (52 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2018). Tantôt appelé smart drug («drogue de l’intelligence»), «pilule de l’obéissance» ou kiddy coke («cocaïne pour enfants»), ce psychostimulant est censé améliorer les performances intellectuelles du patient et fournir aux parents ainsi qu’aux enseignants des enfants malléables. «La Ritaline ne soigne rien. C’est un suspensif, pas un curatif : elle suspend les symptômes de l’inattention, admet le docteur Wahl. On ne guérit pas du TDAH, qui est un trouble biologique transmis par les gènes (1). » La Ritaline et ses concurrents, en premier lieu l’Adderall (laboratoire Shire), sont classés parmi les stupéfiants.

Niels fait partie des quelque 62 000 enfants de moins de 20 ans en France — principalement des garçons de 6 à 17 ans — qui ont consommé du méthylphénidate en 2016 (2). Comme la plupart de ses camarades «hyperactifs», il prend ses cachets uniquement les jours d’école. Le mode de diffusion, «à libération prolongée», a été pensé de manière à le faire tenir en place de 8 heures à 16 heures exactement. «Quand vous avez un enfant perturbateur, la classe est fichue», insiste le docteur Wahl. Grâce à sa potion magique, plus besoin de punitions ou de ruses pédagogiques pour mater les têtes brûlées. Les filles, moins prédisposées par leur éducation à avoir un comportement dérangeant, sont plus souvent diagnostiquées d’un simple TDA, le trouble du déficit de l’attention sans hyperactivité.

En France, la prescription de méthylphénidate a explosé : on en consomme trente fois plus aujourd’hui qu’en 1996, année de sa mise sur le marché. En 2017, il s’en est vendu 810 000 boîtes, quatre fois plus qu’en 2005. Et, pour certains, le marché n’est pas encore assez inondé : «Quarante mille enfants traités [en 2014], c’est insuffisant», estime par exemple Le Figaro, qui déplore que «plusieurs centaines de milliers d’enfants ne bénéficient pas du traitement qu’ils devraient avoir» (3). Tandis que le site Allodocteurs.fr tire la sonnette d’alarme : «La Ritaline ne serait pas assez prescrite» (5 septembre 2017). Mme Leblon, elle, n’y va pas par quatre chemins : «On lui donne ça pour avoir la paix, pour qu’il obéisse, pour qu’il se tienne bien en classe et qu’il ait des bonnes notes. On n’arrêtait pas de se faire convoquer! Mais ça ne fait plus effet, et il ressent des angoisses, alors on va arrêter.»

«C’est dur de donner des amphétamines à son enfant»
Aucune étude n’a été consacrée aux effets à long terme du méthylphénidate sur les enfants (4). Ce qui inquiète Mme Leblon, et que confirme M. Wahl, avec le flegme habituel des grands médecins : «Oui, il peut y avoir des troubles du sommeil ou de l’appétit, des maux de ventre… Mais ce médicament est prescrit dans soixante-quinze pays, il a été découvert il y a plus de soixante-dix ans. Il n’y a pas une seule aventure humaine qui soit sans risques. C’est un médicament qui ne fait aucun mal et ne crée aucune dépendance. Le méthylphénidate permet de sauver des vies, essentiellement celles de gens qui n’arrivent pas à se concentrer et qui sont de fait en échec scolaire.» Comme cette écolière «au quotient intellectuel très élevé» qui n’arrivait pas à se focaliser correctement sur ses révisions et qui a vu la moyenne de ses notes passer «du jour au lendemain» de 9 à 16. Ou encore ce «grand médecin» lyonnais qui «a déclaré explicitement que, si son fils n’avait pas pris de Ritaline, il n’aurait pas pu faire des études de médecine et, plus tard, de chirurgie». Des anecdotes, M. Wahl en a plein sa besace. «Mes patients prennent ce traitement comme on allume un radiateur quand on a froid, comme on ouvre un parapluie quand il pleut ou comme on met des lunettes quand on est myope. Allez leur expliquer que le Kentucky, le social, le truc et le machin… Ils s’en foutent.»

Pourquoi le Kentucky? Parce que c’est l’État américain qui compte le plus haut taux d’enfants diagnostiqués hyperactifs : 14,8%, selon les Centers for Disease Control and Prevention (CDC), qui se fondent sur les déclarations des parents. Un sur dix est sous médicaments (5). Dans certains comtés, comme celui de Henderson, dans l’ouest, un quart des enfants scolarisés ont déclaré à leur école un diagnostic de TDAH. Ce qui place cet État et ses quatre millions et demi d’habitants au premier rang mondial de la médicalisation des enfants inattentifs. En 2017, plus de vingt millions d’Américains prenaient des psychostimulants, parmi lesquels seize millions d’adultes — dont cinq illégalement — et quatre millions d’enfants (6). Les États de l’Ouest et du Sud, ruraux et industriels, sont davantage touchés que le reste du pays.

Dimanche 29 septembre 2019, Lexington, Kentucky. Des échangeurs autoroutiers, une succession de commerces et, au fond d’un quartier pavillonnaire, la bibliothèque Beaumont. Mme Jesse Dune et ses deux bambins sont venus emprunter des livres pour la semaine. «Ce record mondial ne m’étonne pas du tout, dit cette pharmacologue de 39 ans, qui travaille à l’hôpital universitaire. Le Kentucky est un État très conservateur; on ne parle jamais des émotions, des sentiments des enfants. On préfère leur donner un comprimé, c’est plus facile. En Californie, c’est l’inverse : être créatif et hyperactif ne vous vaut pas d’être suspect. Ici, c’est un trouble largement surdiagnostiqué, surtout chez les garçons.»

Avec elle, ce matin, Elizabeth, 11 ans, sage comme une image. «Ma fille a toujours été en avance; elle a lu avant les autres. Elle passe d’ailleurs sa vie à lire. Mais le soir, elle n’était pas gérable. Elle ne voulait jamais manger calmement avec son père et moi. Je travaille cinquante heures par semaine, j’ai un boulot très prenant et, le soir, je suis crevée. De plus, elle avait des idées morbides, elle me disait des choses du genre : “Je voudrais ne jamais être née, maman.” Ça m’a brisé le cœur. On a donc consulté plusieurs médecins et, quand elle avait 7 ans, on l’a mise sous Concerta [un concurrent de la Ritaline]. Depuis, elle le prend sans interruption, même pendant les vacances et les week-ends. Quand on a essayé d’arrêter, ses notes ont chuté. C’est très dur, en tant que parent, de devoir donner des amphétamines à son enfant, mais on a l’impression de ne pas avoir le choix.»Seuls et uniques coupables à ses yeux : les écrans.

Chaque mois, Mme Dune doit prendre rendez-vous avec le médecin pour renouveler son stock. «On n’a le droit de posséder des réserves que pour trente jours, alors, tous les mois, je dois aller rechercher une prescription chez le pédopsychiatre. Puis je dois appeler la pharmacie quatre jours avant, montrer ma carte d’identité… C’est très encadré, à cause de ceux qui le vendent au marché noir pour les étudiants.»

Un ticket d’entrée dans la catégorie des surdoués
Selon une étude menée en 2008 dans une grande université du sud-est des États-Unis, 34% des étudiants américains ont déjà eu recours au méthylphénidate pour leurs révisions (7). Shannon, qui suit des études commerciales, s’étonne : «C’est tout? Je dirais plus, largement plus. Ici, c’est au moins 70%, si vous voulez mon avis. Tout le monde autour de moi en prend.» Sur le campus de l’université du Kentucky, à Lexington, rien de plus simple que de trouver du méthylphénidate. «Quand je prends du Concerta, je me sens super concentrée. Hier, je l’ai avalé à 14 heures et je suis restée collée à mes révisions jusqu’à 1 heure du matin, sans manger. J’ai payé 8 dollars pour 27 milligrammes, via un groupe de discussion sur Internet. C’est très simple»,assure Maya (8), 19 ans, qui, le regard vitreux et le teint blafard, sort tout juste de son examen de psychologie. «Je suis la première de ma famille à entrer à l’université. Je n’ai pas le choix : je dois réussir à 100%. Là d’où je viens, dans le nord du Kentucky, personne ne va à la fac, même les bons basketteurs.» À 13 000 dollars (11 800 euros) le semestre à l’université, la jeune femme n’hésite pas à «mettre toutes les chances de [son] côté».

Une situation «dangereuse», selon M. Matthew Neltner, médecin universitaire qui officie au sein de l’unité de traitement des maladies mentales des étudiants de l’université. «L’argument selon lequel les psychostimulants ne seraient pas addictifs me rappelle le discours sur les opioïdes : c’est exactement comme ça que la crise a démarré! Quand on est en manque de Ritaline, on est déprimé, fatigué, on dort toute la journée et on n’a aucune motivation pour rien.» Il raconte que beaucoup de patients viennent le voir et déclarent d’emblée qu’ils souffrent du TDAH : «Personne ne vient me voir en disant “Je suis bipolaire” ou “Je suis en dépression”. Ce n’est pas sexy. Les étudiants ne veulent pas entendre parler de thérapies comportementales, pourtant efficaces, ou de solutions plus simples, comme faire de l’exercice. Alors que courir, sortir, faire du sport soigne l’hyperactivité.»Au sein de son unité, M. Neltner dit «essayer de ne pas surprescrire : on se base sur le DSM-5, qui établit que 5% des enfants et 2,5% des adultes ont le TDAH» (9).

Aux États-Unis, être affligé d’un TDAH est parfois considéré comme désirable, car synonyme d’un ticket d’entrée dans la catégorie des surdoués. De nombreuses célébrités, du chanteur Justin Timberlake à l’actrice Emma Watson, en passant par le chef d’entreprise Richard Branson, le nageur Michael Phelps, feu le musicien Kurt Cobain ou encore… Leonard de Vinci, ont été diagnostiquées comme en étant atteintes. On ne compte plus les chansons à la gloire du méthylphénidate, tant celui-ci s’est immiscé dans le quotidien des Américains de divers milieux : la finance, les jeux vidéo, le base-ball, le show-business, mais aussi l’armée ou encore les courses de chevaux (10).

«Mon fils est un génie, affirme Mme Mary Fuller Proffit, une serveuse de 63 ans qui élève seule Isiac, adopté il y a onze ans. Il est capable de vous dessiner les yeux fermés les cartes exactes de l’Europe avant et après la première guerre mondiale, puis après la seconde guerre mondiale.» Ancienne assistante sociale pour personnes atteintes de maladies mentales («Je devais m’occuper de trente-huit patients, avec un total de dix mille médicaments à gérer chaque mois»), elle s’est longtemps opposée aux psychostimulants. Les médecins ont très vite conclu qu’Isiac était atteint du TDAH, mais Mme Proffit, méfiante, estime que le surdiagnostic est très important dans le Kentucky. «Isiac est né dépendant au crack et à l’alcool, car sa mère biologique en consommait. J’ai dû quitter mon emploi pour m’occuper de lui. Depuis qu’il est petit, je n’entends parler que de son comportement à l’école. Il parle tout le temps, refuse de s’asseoir, fait un peu ce qu’il veut. Ses professeurs ont fait pression sur moi pour qu’on lui prescrive quelque chose. Leur intérêt, c’est qu’il s’assoie et qu’il se taise.» Mme Proffit a finalement cédé : «Je lui donne du Concerta uniquement pour l’école, et ses professeurs sont satisfaits. Moi, un peu moins, car je suis pauvre, je n’ai pas une bonne assurance et cela me coûte 130 dollars par mois [118 euros]. »

Dans l’est du Kentucky, au pied des Appalaches, la ville de Hazard, cinq mille habitants, n’est que pharmacies en drive-in, supermarchés dispersés et montagnes en escalier, trouées par les pelleteuses pour extraire le charbon ou réparer les routes. Sur la route du rectorat, qui a accepté de nous recevoir, nous nous arrêtons dans une clinique qui fait scintiller le sigle «ADHD» — pour «attention-deficit hyperactivity disorder», la version anglophone du TDAH — sur un écran à destination des conducteurs. À l’intérieur, on tombe sur une publicité pour le Crossroads Health Center : «Votre enfant n’arrive pas à respecter les consignes et à finir ses devoirs? Vous connaissez un écolier ou un étudiant qui a des difficultés à rester assis ou à faire la queue? Vous côtoyez un enfant qui gigote, s’agite, court, saute ou est toujours en mouvement? Vous connaissez quelqu’un qui semble avoir le TDAH et qui voudrait de l’aide pour établir le diagnostic? Appelez ce numéro.» À l’accueil, nous nous renseignons sur l’âge à partir duquel on peut diagnostiquer un enfant hyperactif dans la région. «À partir de 18 mois», nous répond la médecin de service.

Dans la salle de réunion de la Kentucky Valley Educational Cooperative (50 000 écoliers, 2 900 professeurs), la directrice adjointe, Mme Dessie Bowling, a convoqué pas moins de huit personnes pour répondre à nos questions sur l’épidémie locale de TDAH. «Parmi les vingt élèves de ma classe, raconte Mme Emily K., professeure dans un grand lycée de la région, j’en ai probablement 30% qui ont soit un TDA, soit un TDAH. Ça fait cinq ans que je suis prof et ça a toujours été comme ça. Je crois que c’est normal pour tout le monde ici. La moitié au moins de mes élèves ne sont plus avec leurs parents à cause des opioïdes ou d’autres drogues, et vivent avec leurs grands-parents ou dans des familles d’adoption. C’est ça, le vrai sujet, dans ma classe.»

Des prescriptions «dès 4 ans s’il le faut»
Dans cette région minée par le déclin de l’industrie du charbon et par les ravages de la drogue (essentiellement les opioïdes, la méthamphétamine et la cocaïne), les enseignants font ce qu’ils peuvent. «Nous essayons d’inciter les enfants qui sont facilement distraits à aller au laboratoire de réalité virtuelle ou à l’atelier de menuiserie, explique Mme Bowling. Quand ils construisent des drones ou impriment leurs objets en 3D, ils n’ont aucun problème à se concentrer. Ce sont peut-être tout simplement des enfants qui sont davantage à l’aise avec un moteur ou un plan de construction qu’avec du papier et un stylo. On pousse beaucoup de professeurs à équiper leur classe avec de gros ballons, des chaises hautes pour ceux qui veulent se tenir debout, des sièges à bascule. Tout ça peut constituer des solutions pour empêcher la mise sous médicaments directe.»

Ces vingt dernières années, l’école américaine a subi deux réformes successives qui ont accru la compétition entre établissements, entre élèves et entre professeurs. No Child Left Behind («Aucun enfant laissé sur le bord du chemin»), une loi votée sous M. George W. Bush, et Race to the Top («Course vers le sommet»), un programme instauré sous M. Barack Obama, ont aggravé les inégalités scolaires. L’école est-elle devenue si dure qu’il faille droguer les enfants pour leur permettre de suivre le rythme? «On doit les préparer à être des adultes, à être des membres productifs de la société, répond Mme K. Une bonne partie du problème, c’est que, le lundi matin, certains gamins n’ont pas pris leurs médicaments de tout le week-end. Ils démarrent donc la semaine dans tous leurs états, et il faut attendre le mardi pour qu’ils soient de nouveau opérationnels.»

Tout en haut d’une montagne de charbon, au sein du Primary Care Center de Hazard, le plus grand du comté, Mme Molly O’Rourke, pédiatre, nous ouvre la porte de son bureau. «Regardez mon planning : le jeudi, c’est une grosse journée. Sur vingt-six patients, douze viennent me voir pour de l’hyperactivité ou des troubles de l’attention. Ils veulent renouveler leur ordonnance mensuelle. Parfois, cela représente plus de la moitié de mes consultations.» Pour établir un diagnostic de TDAH, Mme O’Rourke soumet à ses patients un questionnaire, le Vanderbilt ADHD Diagnostic Rating Scale (VADRS). «C’est subjectif, explique-t-elle. Les parents le remplissent en fonction du comportement de leur enfant. S’il a les mêmes symptômes à l’école et à la maison, alors on envisage la médication.» Le formulaire comprend quarante-sept questions. Les réponses possibles vont de 0 («jamais») à 3 («très souvent»).

Comme pour le DSM, on coche des cases et, à partir d’un certain nombre de points, on est considéré comme «hyperactif» ou comme simplement «inattentif». Exemples : «Parle trop.» «Oublie souvent ses affaires.» «A du mal à organiser ses tâches.» «Interrompt souvent les autres.» «A tendance à s’énerver.» «S’est déjà enfui la nuit.» «A déjà agressé quelqu’un sexuellement.» «Se dispute avec les adultes.» Les questions sont variées, mais ont toutes pour thème la capacité de nuisance des enfants. Mme O’Rourke prescrit de la Ritaline, du Concerta, du Focalin, de l’Adderall ou du Vyvanse, «dès 4 ans s’il le faut. Il y a un nouveau médicament chaque mois», s’exclame-t-elle.

Le petit dernier, l’Adhansia, sort des usines de Purdue Pharma, le laboratoire de l’OxyContin, considéré comme le principal responsable de la crise des opioïdes (400 000 morts en vingt ans) (11). «Je viens d’un programme où on essaie de baisser les doses, de favoriser les thérapies comportementales, d’arrêter les médicaments, poursuit Mme O’Rourke. Mon but, c’est qu’ils soient capables d’être des enfants, de jouer et d’apprendre. Je n’ai jamais vu d’effets négatifs à long terme, excepté une croissance perturbée. Le plus grand problème, ce serait l’addiction, surtout pour les adolescents, ainsi que la revente.» Pour elle, ça ne fait pas de doute, «la télévision est responsable en grande partie du TDAH. C’est la première baby-sitter du pays». Dans sa salle d’attente, encore un garçon. Jayden, 12 ans, «ne tient pas en place». Diagnostiqué hyperactif, il est sous psychotropes depuis quatre ans. Sa mère, Tasha, commente : «Quand il ne les prend pas, il est insupportable.» L’école? «Je pense que c’est ennuyeux, répond Jayden. Lire est ennuyeux. Rester assis toute la journée est ennuyeux. Je préfère jouer au base-ball avec mon père, ou à Fortnite, World of Warcraft ou NBA 2K [des jeux vidéo] avec mes copains.»

Retour en France. Dans le bureau du docteur Wahl, Mme Leblon s’adresse franchement au médecin. «En fin de compte, on ne va pas se mentir : la Ritaline, c’est pour la tranquillité de l’école. Puisqu’on ne lui en donne pas le week-end ou pendant les vacances scolaires…» M. Wahl paraît agacé. Il se redresse sur son siège : «Là, franchement, je ne suis pas d’accord avec vous. L’objectif premier, c’est quand même de permettre à des enfants en souffrance d’aller mieux, car un enfant TDAH est en conflictualité permanente. Il se fait engueuler la journée par les profs et le soir par les parents!» Mme Leblon rebondit : «C’est vrai, docteur. Nous, on en a marre de tout le temps le disputer comme ça!» Le pédopsychiatre répète sa doctrine : «C’est un trouble biologique. Dans cette affaire, vous n’êtes ni bons ni mauvais. Vous n’êtes pas plus responsables de son TDAH que mes parents ne sont responsables de ma myopie.» Éclat de rire de Niels. Le docteur se reprend : «Niels n’a pas un TDAH pur.»N’empêche : il a avalé des psychotropes pendant quatre ans et ressent aujourd’hui ce qu’on pourrait appeler de grosses angoisses.

Angoisses et tentatives de suicide
Les longues heures passées à regarder «Enquête exclusive», «Enquête d’action», «Enquête sous haute tension» et autres émissions de «reportage» sur les forces de l’ordre expliqueraient-elles sa hantise d’un improbable kidnapping? «Malheureusement, la Ritaline ne soigne que le TDAH, pas l’anxiété», précise M. Wahl. Niels n’est pas le premier cas d’enfant sous stimulants pris d’angoisses inquiétantes. On pense à Gab T., cet adolescent de 14 ans qui a tenté de se suicider après avoir démarré l’Adderall à 7 ans; à M. Trey McCormick, 23 ans, travailleur dans l’hôtellerie et la restauration dans le Kentucky, qui, plus jeune, faisait croire à sa mère qu’il prenait ses cachets mais les jetait dans les toilettes tellement ils lui donnaient «des idées noires, oppressantes, des visions d’horreur»; ou encore à cet ouvrier du bâtiment, M. Joe Dazier, qui n’a pas de mots assez forts contre ce «poison» que ses parents l’ont «forcé» à prendre.

Selon une étude publiée en 2019, les enfants sous psychostimulants ont deux fois plus de risques de développer des psychoses (12). Mais le docteur Wahl n’est guère convaincu : «La Ritaline réduit le risque d’addictions et, en principe, limite le risque de psychose, puisque les résultats scolaires sont meilleurs.» Tant que les notes sont bonnes, la mission est accomplie et le docteur satisfait.

Mme Leblon nous reçoit dans son pavillon de Saint-Prix, au nord de Paris. «Lorsqu’il m’a prescrit de la Ritaline, le docteur Wahl m’a dit : “Ne lisez pas la notice, car la liste des effets secondaires va vous refroidir!” Comme c’est un grand ponte, j’ai suivi son conseil. Mais ce que j’ai lu par ailleurs, notamment sur la proximité avec les amphétamines, m’a inquiétée. C’est à la suite de ces découvertes, et en constatant que la Ritaline ne faisait plus aucun effet, que nous avons décidé d’arrêter. Il l’aura prise pendant quatre ans; c’est beaucoup. L’an prochain, c’est le collège. On appréhende.»

Dans la salle à manger, Mme Leblon fait résonner le tube de Ritaline, puis nous tend la notice parfaitement pliée de ce qu’elle nomme avec ironie la «petite pilule magique». Au chapitre 4, on dénombre pas moins de soixante-dix «effets indésirables éventuels», des «plus fréquents» (palpitations, battements de cœur irréguliers, maux de tête, nervosité, insomnies, etc.) aux «fréquents» (diminution de l’appétit, fièvre, perte des cheveux, etc.) et aux «très rares» (crise cardiaque, tentative de suicide, pensées anormales, absence de sentiment ou d’émotion…). À la rubrique «Autres effets indésirables», on lit, entre autres mentions : «Dépendance au médicament.»

Rigolard et joueur, Niels raconte qu’il est bien content d’avoir arrêté ce comprimé qui l’«empêchait de dormir» et lui faisait «battre le cœur trop vite». «J’étais sûre qu’il était hyperactif», confie sa mère, qui se demande : «Est-ce qu’on ne se voile pas la face, à donner de la drogue à nos enfants?»

Julien Brygo

(1Lire Gérard Pommier, « La médicalisation de l’expérience humaine », Le Monde diplomatique, mars 2018.

(2Cf. « Méthylphénidate (Ritaline) : dernier choix dans l’hyperactivité », Prescrire, 1er août 2017.

(3Damien Mascret, « La Ritaline, entre sous-prescription et abus », Le Figaro, Paris, 16 mai 2017.

(4La revue Prescrire, qui dénonce l’« absence d’études à moyen et à long terme sur l’effet du méthylphénidate », a publié de nombreux articles pour alerter sur les effets indésirables de ce psychotrope, « banalisé malgré les dangers » et dont la prescription s’apparente selon elle à un « dopage des enfants » (Prescrire, no 406, Paris, août 2017).

(5Chiffres de 2011. « State profiles — Diagnosis and medication treatment among children ages 4-17 years (survey data) », Centers for Disease Control and Prevention.

(6Amelia M. Arria et Robert L. DuPont, « Prescription stimulant use and misuse : Implications for responsible prescribing practices », The American Journal of Psychiatry, vol. 175, no 8, Washington, DC, août 2018.

(7Alan DeSantis et Audrey Curtis Hane, « “Adderall is definitely not a drug” : Justifications for the illegal use of ADHD stimulants » (PDF), Informa Healthcare, 2010.

(8Les prénoms ont été changés.

(9Le Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders (DSM), édité par l’Association américaine de psychiatrie, édicte les critères de diagnostic des troubles mentaux, dont le TDAH.

(10En 2015, durant un audit du laboratoire Trusdail, les enquêteurs ont découvert que sept cas de chevaux contrôlés positifs au méthylphénidate (dopant de catégorie 1 dans le championnat équestre) avaient été dissimulés.

(11Le Monde, 16 octobre 2019, L’Adhansia est un psychostimulant dont les effets durent seize heures, soit deux fois plus que la Ritaline. Lire Maxime Robin, « Overdoses sur ordonnance », Le Monde diplomatique, février 2018.

(12Edith Bracho-Sanchez, « Young people on amphetamines for ADHD have twice the psychosis risk compared to other stimulants, study says », Cable News Network (CNN), 20 mars 2019.

en perspective

  • La médicalisation de l’expérience humaine

    Gérard Pommier, mars 2018
    Une perturbation de l’humeur, des moments de chagrin ou de tension sont-ils toujours signes de maladie ? La psychiatrie européenne a longtemps su en évaluer la gravité et trouver les prescriptions appropriées, du médicament à la cure psychanalytique. L’industrie pharmaceutique incite en revanche, sous couvert de science, à transformer des difficultés normales en pathologies pour lesquelles elle offre une solution. 
  • Pour vendre des médicaments, inventons des maladies

    Alan Cassels & Ray Moynihan, mai 2006
    Ayant atteint les limites du marché des malades, certaines firmes pharmaceutiques se tournent désormais vers les bien-portants pour continuer à croître. Et emploient pour cela les techniques de publicité les plus avancées. 
  • L’obsession de la santé parfaite

    Ivan Illich, mars 1999
    Dans les pays développés, l’obsession de la santé parfaite est devenue un facteur pathogène prédominant. Le système médical, dans un monde imprégné de l’idéal instrumental de la science, crée sans cesse de nouveaux besoins de soins. Mais plus grande est l’offre de santé, plus les gens répondent qu’ils ont des problèmes, des besoins, des maladies. Chacun exige que le progrès mette fin aux souffrances du corps, maintienne le plus longtemps possible la fraîcheur de la jeunesse, et prolonge la vie à l’infini. Ni vieillesse, ni douleur, ni mort. Oubliant ainsi qu’un tel dégoût de l’art de souffrir est la négation même de la condition humaine.