« De la mindfulness à la McMindfulness… »

 » (…) Pourtant la poursuite de la sagesse n’est-elle pas parfois en contradiction avec la quête du pouvoir et de la richesse ? (…) Les programmes de pleine conscience se sont multipliés et ont perdu de leur substance spirituelle héritée des traditions bouddhistes. Sa pratique (…) a été corrompue par un mouvement contemporain de la pleine conscience qui célèbre la liberté individuelle et met l’emphase sur la primauté accordée à l’individualité. Chacun d’entre nous, souverainement et en toute autonomie, est donc en charge de reprendre le contrôle sur soi-même, d’être en charge de son propre bien-être et de sa sécurité. Dans cette vision spirituelle capitaliste, les maux créés par la société doivent être pris en charge par les individus, sur qui se trouve reportée la responsabilité de réguler des états internes et des émotions devenues difficiles à gérer, en devenant « conscients » (mindful). »

par , 28 février 2019 – article orignal ici.

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L’essor du mindfulness peut être analysé comme un transfert sur les individus de la responsabilité de traiter les maux créés par la société. Fizkes / Shutterstock

Notre société a été transformée par plusieurs vagues de compression de l’espace-temps. Nous courons tous après le temps, nous avons toujours plus de choses à faire, et toujours moins de temps pour le faire. Nos modes de consommation modernes font de nous des consommateurs exigeants, et impatients. L’intensité du travail s’en trouve renforcée, les processus de production et de logistique sont mis sous pression. Mais cette accélération du temps n’est pas seule, elle s’accompagne d’une accélération de l’espace, rendue possible par la digitalisation de nos économies devenues globales, qui transforment nos voisins « physiques » en inconnus, et des inconnus disséminés sur le globe, en partenaires « virtuels ».

Il nous faut aussi faire face à l’accélération des cycles de consommation, puisque la durée de vie des produits est intentionnellement raccourcie, à l’accélération de nos actions, sollicitées par un environnement qui nous bombarde d’informations – fake ou non – de distractions et d’interruptions… Face à tous ces types d’accélération, il faut plus de nous, et dans l’impossibilité de nous démultiplier, nos engagements s’érodent, nos vies se fragmentent, et le sens de nos vies se perd.

Cette perte de sens, associée à notre aliénation au temps, à l’espace, aux biens et aux actions, génère les phénomènes de stress et de burn-out. Pour faire face aux exigences de nos sociétés modernes caractérisées par l’urgence, la technologie, les frontières de plus en plus floues entre vie personnelle et vie privée, le physique et le virtuel, de nombreux auteurs proclament, dans la lignée d’une citation présumée de Malraux, que le XXIe siècle sera spirituel… ou ne sera pas. Et l’une des voies vers cette spiritualité se trouve être la pleine conscience ou mindfulness. Ces deux dernières décennies ont vu exploser le nombres d’études scientifiques démontrant les bienfaits de la pleine conscience – tant sur le plan individuel que collectif – et la pleine conscience est parfois présentée comme un remède à de nombreux maux, la méditation de pleine conscience constituant un « bouton pause » nécessaire pour de plus en plus de pratiquants.

Toujours plus de programmes

De nombreuses entreprises et organisations publiques mettent en place des programmes de formation à la pleine conscience. Pour ne prendre que quelques exemples marquants, une étude de 2014 a estimé à 100 millions de dollars les sommes investies dans la recherche sur la pleine conscience par l’Institut national pour la santé américain (Harrington 2014). Les hommes politiques tels que le membre du congrès américain Tim Ryan, promeuvent la pleine conscience comme un paramètre clé dans la santé préventive.

Sur le plan des institutions privées, de nombreuses organisations se sont lancées dans la mise en place de formation à la pleine conscience. C’est le cas de Google, Goldman Sacks, Ford Motor, Aetna pour n’en citer que quelques-unes, qui ont formé des milliers de managers et de salariés à des programmes de réduction de stress, dont le plus connu est le célèbre programme MBSR (mindfulness-based stress reduction) développé par Jon Kabat-Zinn, professeur émérite de médecine, fondateur et directeur de la Clinique de réduction du stress et du centre pour la pleine conscience en médecine de l’Université médicale du Massachusetts.

Le non moins célèbre programme Search Inside Yourself, né au sein de Google (Chade-Meng, 2012), s’est essaimé dans les programmes de développement du leadership de Ford, American Express ou encore LinkedIn. L’Institut du Mindful Leadership développé par Janice Marturano au sein de General Mills est désormais déployé chez Procter & Gamble mais aussi dans l’US Air Force. Les programmes de pleine conscience ont également gagné les milieux sportifs (par exemple l’équipe de basket-ball des Los Angeles Lakers), et éducatif, à l’image de la prestigieuse Harvard Business School, ou encore du récent programme expérimental Mindfulness in schools lancé par le gouvernement britannique début 2019 qui prévoit l’intégration de cours de méditation dans 370 écoles anglaises. Les programmes de pleine conscience se sont même propagés jusque dans les formations des traders de Wall Street !

De la mindfulness à la McMindfulness

La définition la plus fréquemment citée dans les articles de recherche sur la pleine conscience est certainement celle de Brown & Ryan (2003) : le fait d’avoir conscience d’être conscient (conscious awareness), et de porter son attention sur ses pensées, ses émotions et ses actions dans l’instant présent. Il s’agit bien d’être présent, ici et maintenant, par opposition à rester plongé dans le passé (et souvent à « ruminer » des pensées ou des émotions négatives) ou à se projeter dans des avenirs possibles… mais très incertains.

La pleine conscience nous vient principalement de la philosophie bouddhiste, bien qu’on puisse aussi en trouver des manifestations dans d’autres religions. La pleine conscience y est appréhendée comme une capacité devant être développée pour parvenir à discipliner l’esprit. Les pratiques méditatives permettent de développer cette capacité ; c’est un apprentissage de l’autorégulation intentionnelle, à vivre dans le moment présent. Dans la tradition bouddhiste, la pleine conscience est l’un des chemins qui mènent à la sagesse. C’est Jon Kabbat-Zinn qui en fait une pratique méditative laïque dans nos sociétés occidentales, notamment en développant un programme de méditation en pleine conscience (MBSR) très efficace pour soigner les maladies physiques ou mentales. Ellen Langer, professeure à Harvard, amène la pleine conscience dans le champ de la psychologie sociale, puis Karl Weick dans celui du management.

À la suite des travaux pionniers de Langer et de Weick, la pleine conscience a bénéficié de nombreuses recherches très concluantes sur ses bienfaits, qu’il s’agisse de bien-être physique et mental, ou de performance. La pleine conscience est désormais présentée comme une panacée, un « quick fix » à tous les troubles de nos sociétés post-modernes ; elle diminue le stress et améliore l’engagement professionnel, deux des grands fléaux de notre temps. Ainsi une étude Gallup de 2013 estime à 550 millions de dollars de pertes le manque d’engagement des salariés dans leurs entreprises. Les tenants de la pleine conscience cherchent même à réconcilier capitalisme et spiritualité : pourquoi choisir quand on peut tout avoir : l’argent, le pouvoir et le bonheur ! (voir par exemple l’ouvrage d’Arianna Huffington, 2015).

Pourtant la poursuite de la sagesse n’est-elle pas parfois en contradiction avec la quête du pouvoir et de la richesse ? C’est cet amalgame que dénoncent Ron Purser et David Loy dans un article du Huffington Post, intitulé « Beyond McMindfulness » en 2013. Les programmes de pleine conscience se sont multipliés et ont perdu de leur substance spirituelle héritée des traditions bouddhistes. Sa pratique – dont le but ultime est de libérer les humains de l’illusion d’être des êtres séparés – a été corrompue par un mouvement contemporain de la pleine conscience qui célèbre la liberté individuelle et met l’emphase sur la primauté accordée à l’individualité.

Chacun d’entre nous, souverainement et en toute autonomie, est donc en charge de reprendre le contrôle sur soi-même, d’être en charge de son propre bien-être et de sa sécurité. Dans cette vision spirituelle capitaliste, les maux créés par la société doivent être pris en charge par les individus, sur qui se trouve reportée la responsabilité de réguler des états internes et des émotions devenues difficiles à gérer, en devenant « conscients » (mindful).

Le mouvement pour la pleine conscience, né de la volonté de soigner et de développer le bien-être dans le monde occidental, est ainsi victime de son succès. De plus en plus d’auteurs, à la suite de Ronald Purser, suggèrent une utilisation alternative de la pleine conscience, moins « instrumentalisée » par une logique économique à la recherche perpétuelle d’amélioration de la performance individuelle et collective, mais bien spirituelle dans le sens oriental, dans une logique plus humaniste, sociale et éthique.

« Mindfulness : des recherches dans le flou… »

Ci-dessous un article paru dans « Le Cercle Psy » reproduit dans son intégralité :

Mindfulness : des recherches dans le flou… par Audrey Minart – Article modifié le

Améliorer la recherche sur la méditation de pleine conscience : c’est ce que recommandent plusieurs chercheurs américains face à l’engouement médiatique pour la méditation de pleine conscience, de plus en plus conseillée comme complément thérapeutique, voire comme alternative. Ils soulignent ainsi plusieurs des faiblesses des études réalisées jusqu’ici, d’abord en mettant en avant la multiplicité des définitions de la pleine conscience et l’importante variété des pratiques de méditation (durée, intensité…). Ils remarquent également que les méthodologies choisies sont souvent les mêmes pour l’étude de la pratique de la méditation cinq minutes par jour via une application de smartphone, comme pour celle effectuée dans le cadre d’une retraite de trois mois. Des pratiques à ne peut-être pas mettre sur le même plan…

Les chercheurs invitent ainsi leurs pairs à préciser, dans chaque recherche, de quel type de pratique il s’agit exactement, et quelles instructions spécifiques ont été données aux participants. Informations généralement manquantes. Ils soulignent en outre le manque régulier de prise en compte des différences individuelles, alors même que de nombreuses données reposent pour beaucoup, du moins en partie, sur l’auto-évaluation. Outre que les définitions d’un « novice » et d’un « expert » varient considérablement d’une étude à une autre, ce qui complexifie les comparaisons, certains participants risquent de ne pas répondre aux questionnaires de la même manière. Ils recommandent également que les futures recherches décrivent et expliquent ce que la méditation de pleine conscience est susceptible de modifier, biologiquement, émotionnellement, cognitivement, socialement et en matière de comportement, afin que les participants comme les observateurs sachent exactement quoi évaluer, ce qui n’est pas toujours clairement établi selon eux. Ils regrettent aussi que la plupart des études soient menées en contexte de recherche, ce qui ne permet pas d’évaluer, par exemple, l’application régulière dans un cadre clinique. Enfin, ils alertent sur les potentiels effets indésirables pour certains participants, qui seraient à préciser davantage.

Mind the hype : a critical evaluation and prescriptive agenda gor research on mindfulness and meditation, Nicholas T. Van Dam, Marieke K. van Vugt, David R. Vago, Laura Schmalzl, Clifford D. Saron, Andrew Olendzki, Ted Meissner, Sara W. Lazar, Catherine E. Kerr, Jolie Gorchov, Kieran C. R. Fox, Brent A. Field, Willoughby B. Britton, Julie Brefczynski-Lewis, and David E. Meyer, Perspectives on Psychological Sciences 1-26, 2017.

et qui fait référence à la publication suivante : « Mind the Hype: A Critical Evaluation and Prescriptive Agenda for Research on Mindfulness and Meditation. » dont voici le résumé :

Abstract

During the past two decades, mindfulness meditation has gone from being a fringe topic of scientific investigation to being an occasional replacement for psychotherapy, tool of corporate well-being, widely implemented educational practice, and « key to building more resilient soldiers. » Yet the mindfulness movement and empirical evidence supporting it have not gone without criticism. Misinformation and poor methodology associated with past studies of mindfulness may lead public consumers to be harmed, misled, and disappointed. Addressing such concerns, the present article discusses the difficulties of defining mindfulness, delineates the proper scope of research into mindfulness practices, and explicates crucial methodological issues for interpreting results from investigations of mindfulness. For doing so, the authors draw on their diverse areas of expertise to review the present state of mindfulness research, comprehensively summarizing what we do and do not know, while providing a prescriptive agenda for contemplative science, with a particular focus on assessment, mindfulness training, possible adverse effects, and intersection with brain imaging. Our goals are to inform interested scientists, the news media, and the public, to minimize harm, curb poor research practices, and staunch the flow of misinformation about the benefits, costs, and future prospects of mindfulness meditation.

KEYWORDS:

adverse effects; contemplative science; media hype; meditation; mindfulness; misinformation; neuroimaging; psychotherapy

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