Conférence « Nervosité dans la civilisation », Alain Ehrenberg (2000)

 

NERVOSITÉ DANS LA CIVILISATION. DU CULTE DE LA PERFORMANCE À L’EFFONDREMENT PSYCHIQUE

Le basculement d’une société organisée par la discipline à une société fonctionnant à l’autonomie est l’objet de cette conférence. Je suivrai ici le fil directeur des transformations de la drogue et des pathologies mentales, plus particulièrement celui de la dépression, dans nos sociétés en prenant comme angle d’attaque les changements ayant affecté l’individualité contemporaine au cours de la deuxième moitié du XXe siècle et les tensions qui le traversent.

Je montrerai d’abord comment la dynamique d’émancipation, qui émerge au cours des années 1960, a progressivement dessiné un type d’individu qui est le propriétaire de lui-même et a produit un pluralisme normatif extrême d’où ressortent de multiples revendications identitaires. Ce phénomène conduit à une situation de l’individualité qu’avait parfaitement pressentie Claude Levi-Strauss en 1960 :  » tout se passe comme si chaque individu avait sa propre personnalité pour totem « .

Je décrirai ensuite comment les exigences d’action, d’autonomie et d’initiative personnelles se sont ajoutées au pluralisme normatif, au cours des années 1980, induisant un mode de vie caractérisé par des normes de dépassement de soi, sur le modèle de la compétition sportive. Ce double processus a abouti à un phénomène tout à fait nouveau de par sa visibilité, à savoir une sensibilité très forte à la souffrance psychique dont les dépressions et les addictions sont à la fois les symboles et les prototypes. Du culte de la performance à l’effondrement psychique, nos sociétés ont fini par donner forme à une culture du malheur intime parfaitement inédite. La performance, l’épanouissement individuel et la vulnérabilité de masse forment un tout que j’appelle la nervosité dans la civilisation.

Alain Ehrenberg.

« Voyage en terres bipolaires » par Emily Martin

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Voyage en terres bipolaires
Manie et dépression dans la culture américaine

Résumé

Comment vivent les Américains décrits comme maniaco-dépressifs ? Ce livre explore leur expérience quotidienne à travers une enquête ethnographique auprès de groupes de soutien, de groupes de travail en psychiatrie et de salariés du marketing pharmaceutique. Il s’appuie sur la propre expérience de l’auteur avec les troubles bipolaires et ouvre une réflexion sur la place de la manie et de la dépression dans la culture américaine.
Cette recherche fascinante et parfois dérangeante permet au lecteur de découvrir l’univers des troubles bipolaires tout en posant des questions fondamentales sur la dimension culturelle de l’irrationalité. Que signifie perdre le statut de personne ? Peut-on être parfois rationnel et parfois irrationnel ? Pourquoi certaines personnalités maniaques réussissent-elles socialement tandis que d’autres, la majorité, perdent leur emploi, leur famille et leurs amis ? Quel est le statut des médicaments, pour ceux qui les produisent et pour ceux qui les utilisent ? Le rapport profondément ambivalent de la culture américaine avec la manie, valorisée notamment dans les entreprises, et la dépression, son double inversé, entraîne le lecteur dans une réflexion sur les transformations les plus récentes du capitalisme à partir d’un angle original : l’optimisation de nos états mentaux et de nos émotions.

Préface d’Anne M. LOVELL
Traduit de l’anglais par Camille SALGUES

A commander ici : éditions rue d’Ulm

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Bipolar Expeditions:
Mania and Depression in American Culture
Emily Martin, Princeton University Press

Manic behavior holds an undeniable fascination in American culture today. It fuels the plots of best-selling novels and the imagery of MTV videos, is acknowledged as the driving force for successful entrepreneurs like Ted Turner, and is celebrated as the source of the creativity of artists like Vincent Van Gogh and movie stars like Robin Williams. Bipolar Expeditions seeks to understand mania’s appeal and how it weighs on the lives of Americans diagnosed with manic depression.

Anthropologist Emily Martin guides us into the fascinating and sometimes disturbing worlds of mental-health support groups, mood charts, psychiatric rounds, the pharmaceutical industry, and psychotropic drugs. Charting how these worlds intersect with the wider popular culture, she reveals how people living under the description of bipolar disorder are often denied the status of being fully human, even while contemporary America exhibits a powerful affinity for manic behavior. Mania, Martin shows, has come to be regarded as a distant frontier that invites exploration because it seems to offer fame and profits to pioneers, while depression is imagined as something that should be eliminated altogether with the help of drugs.

Bipolar Expeditions argues that mania and depression have a cultural life outside the confines of diagnosis, that the experiences of people living with bipolar disorder belong fully to the human condition, and that even the most so-called rational everyday practices are intertwined with irrational ones. Martin’s own experience with bipolar disorder informs her analysis and lends a personal perspective to this complex story.

Winner of the 2009 Diana Forsythe Prize, Committee for the Anthropology of Science, Technology, and Computing of the General Anthropology Division, and the Society for the Anthropology of Work, American Anthropological Association

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