« Cultiver le monde intérieur ? » Colloque de la SPP

Le thème et l’argument de ce colloque m’ont réjouie. Oui, je le constate aussi dans ma clinique avec mes patients au quotidien. Si nos oreilles sont rabattues par « il faut que ça aille vite », « on n’a pas le temps », « je veux un solution rapide et efficace », si notre environnement nous assaille d’informations pour la plupart inquiétantes – et que tout cela pourrait désespérer la clinicienne que je suis, … en fait… en fait j’expérimente chaque jour aux côtés de mes patients d’abord leur besoin puis, petit à petit grâce à notre espace-temps qu’ils s’offrent, leur désir de s’asseoir, simplement, de ralentir, de respirer, de partager leur intime, leur vulnérabilités, leurs joies et leurs angoisses, leurs doutes et leurs « envolées lyriques » – et toujours AVEC quelqu’un, qui est là, incarné, présent, qui est posé, a le temps et peut entendre. Pour cultiver leur monde intérieur. Et aller à la rencontre de l’autre, de l’extérieur. En écho à mon expérience clinique, j’ai plaisir à partager l’argument de ce colloque ci-dessous.

ARGUMENT. Curieusement, dans un monde épris d’efficacité immédiate, la demande de travail analytique ne décline pas. Face à la douleur psychique ce lent détour par la parole résiste aux désaffections : il ne permet pas d’éviter cette douleur, mais de l’intégrer au déploiement de la vie psychique.

Travail risqué, qui convoque les démons oubliés ou rejetés : il lui faut un espace protégé, sensible aux mouvements de la réalité ambiante mais en décalage avec les attractions du monde extérieur. Jardinier de cet espace, gardien de sa stabilité, de ses ouvertures, de son mouvement, réceptif, résistant, interprétant et agissant parfois, l’analyste tente de favoriser la dynamique des transformations.

C’est pourquoi nous avons invité Gilles Clément, jardinier inspiré et passionné du vivant, à partager les réflexions de cette journée.

Parfois c’est déjà par la rencontre insolite avec l’analyste que l’espace intérieur du patient se découvre : des propos inattendus décalent sur une autre scène la répétition des expériences traumatiques. Le travail qui s’engage passe par des métamorphoses, des révélations, mais aussi des régressions, des disparitions, une négativité incontournable. Comment cultiver la psyché dans le désert de la répétition, des croyances fixées, des passions mortifères ? Lorsque règne l’accrochage à la réalité, comment restaurer la régression vers le rêve, le recours à la sublimation ?

Mais la psyché s’organise de résurgences et d’après-coup, du moins quand le passé parvient à faire retour en séance. C’est aussi en parlant du monde extérieur, de ce qui semble n’être que la « réalité », qu’émerge la confrontation au traumatique interne, à ses variétés, à ses impasses et à son tragique : c’est par l’après-coup que se recrée la capacité d’investir et de désirer.

Psychopathologie du travail : rencontre avec un auteur

cairn.info organise depuis 2021 des rencontres diffusées en streaming, afin de faciliter l’accès aux travaux d’auteur(e)s francophones particulièrement suivi(e)s sur le portail. Elles sont l’occasion d’un dialogue érudit entre auteur(e)s et journalistes spécialisé(e)s. D’une durée moyenne de 90 minutes, elles sont généralement suivies d’une séance de questions/réponses avec les participant(e)s. Ces rencontres sont ainsi sources d’échanges à distance avec les internautes du monde entier. La prochaine session, le vendredi 13 décembre 2024, recevra Christophe Dejours autour de la question « Psychopathologie du travail ». En partenariat avec le Carnet Psy.

Argument : Quels liens unissent plaisir et souffrance dans l’expérience du travail ? Comment l’activité professionnelle façonne notre subjectivité et surtout, comment expliquer qu’elle occupe une place si centrale dans nos vies ? À travers les apports fondamentaux de la psychodynamique du travail, cette rencontre propose d’examiner avec le psychiatre Christophe Dejours les transformations de la parole sur le travail dans la pratique clinique.

Christophe Dejours est psychiatre, psychanalyste et professeur de psychologie, spécialiste en psychodynamique du travail et en psychosomatique. Il a été professeur titulaire de la chaire de « Psychanalyse-Santé-Travail » au CNAM avant de devenir professeur émérite à l’Université de Paris Nanterre. Il est notamment l’auteur du « Que sais-je ? » Le Facteur humain (PUF, 2022) et a récemment publié Écouter le travail vivant. Nouveaux chemins cliniques (Éditions de l’Atelier, 2024).
Une rencontre en partenariat avec Le Carnet Psy.

Inscriptions : ici.

« Vivre sans, une philosophie du manque » par Mazarine Pingeot

Période de vacances. L’étymologie du mot vacances nous renseigne sur ce dont il tente de rendre compte. Du latin «vacare», il parle d’être vide, avoir du temps, être disponible, et de son participe présent «vacans». Durant mes vacances l’été passé je croise le chemin de l’émission « Sous le soleil de Platon » animé par Charles Pépin, philosophe et romancier, qui ce jour-là reçoit Mazarine Pingeot, philosophe et romancière, à l’occasion de la parution de l’essai « Vivre sans, une philosophie du manque ». Belle synchronicité. Je me souviens de mon enfance, où « vacances » a été plus d’une fois plutôt expériences du rien, du vide, du sans. De l’ennui. Et de l’espace disponible pour les émergences. J’ai écouté l’émission avec intérêt et tendresse. Mazarine Pingeot propose un regard décalé sur ce « sans » qui nous envahit : sans sel, sans gluten, sans huile de palme, … et qui est paradoxalement devenu tout autant objet de consommation que le « avec ». Elle prend le soin de retracer de manière accessible comment cette question du « vacare » a été pensée au fil des époques. Cela le rend également riche car il situe les filiations dans lesquelles nous sommes pris. Une belle découverte.

Fiche de lecture ci-dessous par Philippe Rivet De Sabatier publiée dans « Etudes » numéro 4316 de juin 2024

 » Cet essai dense, brillant (et accessible), utilise le « sans » (le manque) comme un instrument de dissection, appliqué aux origines et aux contours de notre monde du plein, en traçant, à travers une succession de figures de la pensée occidentale, un itinéraire qui nous conduit du Calliclès de Platon à Emmanuel Levinas et à la transcendance selon Sophie Nordmann (Études, n° 4303, avril 2023). L’autrice y fait apparaître la convergence paradoxale de l’immanentisme d’un Baruch Spinoza, d’un Friedrich Nietzsche et de leurs successeurs d’aujourd’hui, avec le jeu de la « main invisible » chère aux tenants de l’économie libérale depuis Adam Smith.

Dans ces deux univers, il n’est d’autre valeur que celle déterminée subjectivement par le désir de puissance des agents humains, une valeur commensurable, échangeable, achetable. En regard, l’autrice met en évidence, chez René Descartes et Emmanuel Kant, l’irréductible transcendance d’un monde hors du sujet – d’un sujet dont (citant Jean-Paul Sartre) « la liberté ne vient pas de l’homme en tant qu’il est, […] mais en tant qu’il n’est pas, […] en tant qu’il est fini, limité ». Face au discours omniprésent d’un marketing qui fait de tout une valeur d’échange (« sans huile de palme » : on vend de la bonne conscience, etc.) dans une quête à jamais insatisfaite de la jouissance et du « plein », elle rétablit l’indisponibilité du monde, l’incommensurabilité de la dignité, la valeur qui échappe à l’évaluation, le « désir lévinassien », l’inachèvement. »

« Comment avez-vous rencontré votre partenaire ? »

Le schéma ci-dessous propose, sous une forme dynamique, l’évolution, depuis les années 1930 à 2024, des formes de rencontre. La part des rencontres « en ligne » (@online) va – sans surprise – croissant au fur et à mesure des années qui passent et de l’évolution de nos modes de vie. Ce qui en tant que « psy » m’intéresse sont les conséquences de l’évolution et de ces formes de rencontre, qu’il s’agisse de rencontres dans une visée « amoureuse », amicale, de partage d’activités, etc. Dans les consultations à mon cabinet la question de la rencontre incarnée, en chair et en os, est convoquée, elle est le point central du travail en gestalt-thérapie : le contact. Le schéma ci-dessous est une représentation ludique et un des points de départ possibles pour déplier plus intimement « et moi là-dedans ? Je vis quoi, comment et avec qui le contact avec de l’autre ? »

Musique : Sunflower Dance par Helmut Schenker, Epidemic Sounds

Source des données de ce schéma : http://r/dataisbeautiful / James Eagle.

« Ce que disent nos rêves » avec Clotilde Leguil sur France Inter

Nos rêves nocturnes, ces espaces et productions qui peuvent nous laisser curieux, inquiets, légers, indifférents… La philosophe et psychanalyste Clotilde Leguil nous introduit avec pédagogie, simplicité, pertinence et un souci de justesse et de profondeur, à ce domaine qui depuis toujours fascine et questionne l’être humain.

A écouter sans modération si le sujet vous intéresse.

Par France Inter.

« Les rêves sont mystérieux mais rêver semble être la chose du monde la mieux partagée. Grâce à cette série de 7 épisodes, apprenez à les comprendre et à les interpréter. Clotilde Leguil, philosophe et psychanalyste, nous dit tout sur nos nuits, faites de terreurs, de rêves ou de cauchemars.

Le rêve est une expérience hors du commun, une aventure subjective qui nous propulse en un lieu où nous ne pensions pas être. Certains vont être indifférents aux rêves, ne pas se laisser déranger par ce qu’ils ne comprennent pas. D’autres vont même ne jamais s’en souvenir. C’est aussi le sort du rêve de se perdre, de s’effacer, de disparaître. Mais d’autres vont se sentir concernés par un rêve. Comme si le rêve avait quelque chose à leur apprendre sur eux-mêmes, peut-être une vérité cachée ou un désir méconnu. C’est alors que rêver peut devenir une expérience trouble et troublante qui nous ouvre la porte d’un autre monde.

Dans cette série, Clotilde Leguil revient aux origines de l’interprétation des rêves, notamment avec Freud, qui avait saisi que les rêves étaient, non pas des messages prophétiques ni des messages des dieux, mais des messages de l’inconscient. Encore aujourd’hui, au XXIᵉ siècle, le rêve resterait la voie royale d’accès à l’inconscient. La psychanalyste veut nous offrir la chance d’accéder au grand secret que nous sommes pour nous-mêmes. Elle tire des exemples pour nous éclairer dans des œuvres de fiction, de la série En Thérapie, aux films d’Hitchcock ou à ceux de David Lynch. Le cinéma apparu en même temps que la psychanalyse au tout début du XXᵉ siècle ne nous parle-t-il pas aussi de cette expérience d’avoir sous les yeux ce que l’on ne veut pas voir ? De plus, un rêve ne nous montre-t-il pas une scène qui s’apparente à un tableau que l’on regarderait de près sans savoir exactement ce qu’on y voit ?

Le rêve serait la manifestation déguisée d’un désir inconscient. Mais cela ne fonctionne pas à chaque fois, car il y a certains rêves qui tournent au cauchemar et produisent même en nous un effroi. Qu’est-ce à dire ? Freud se serait-il trompé ? Est-ce là une conception réductrice du rêve ? Ou encore, les cauchemars sont-ils des répétitions sans fin des traumatismes ?

Du rêve au cauchemar, en passant par le sentiment d’étrangeté

Le rêve est le lieu d’apparitions. Clotilde Leguil nous emmène dans ce monde qui est aussi celui des fantômes, des apparitions et des disparitions. Le rêve peut nous faire revoir des êtres disparus. Nous avons le sentiment de les retrouver comme s’ils étaient vraiment là, vivants comme avant. Pourtant, nous les perdons à nouveau au réveil. Double perte. Est-ce rassurant ou effrayant ? Que cela signifie-t-il et permet-il ?

Certains rêves, aussi, reviennent nous hanter quelquefois à des dates symboliques, celles qui commémorent un événement qui a fait une cassure dans notre existence, quand nous essayons de l’oublier. Freud disait de l’inconscient qu’il ne connaît pas le temps. Le cauchemar serait-il alors l’épreuve terrible de la répétition du traumatisme ? En prenant au sérieux un cauchemar, nous pouvons apprendre quelque chose sur notre angoisse. L’angoisse qu’une expérience traumatique vienne à se répéter, l’angoisse de retrouver ce devant quoi nous avons été une fois sans défense.

Ce voyage à travers l’inconscient nous emmène dans les rêves et les cauchemars, mais aussi à travers le sentiment d’étrangeté. Freud emploie le mot d’unheimlich pour décrire cette expérience d’une inquiétante étrangeté, cette expérience d’un phénomène bizarre qui se produit dans notre existence et qui peut nous confronter au sentiment d’être comme dans un rêve. Il a hissé cette expérience au rang de manifestation de l’inconscient. Comme si, au cœur du plus familier, il y avait aussi quelque chose d’étranger, qui vient à surgir alors que nous ne faisons pas attention. Dans ces moments-là, on se sent ridiculement perdu, comme si on redevenait un enfant qui ne trouve plus son chemin.

Les rêves et l’enfance

Freud avait découvert à quel point les rêves les plus simples, les rêves d’enfant, se présentent comme de véritables hallucinations, c’est-à-dire des expériences auxquelles le sujet croit vraiment dans le rêve. Tout se passe comme si l’enfant croyait si bien à son rêve qu’il vivait réellement ce qui lui arrive. Pour Freud, les rêves d’enfants permettent de voir à ciel ouvert les désirs inconscients.

Clotilde Leguil parle aussi de ces enfants que nous avons tous été avant que d’être adultes, et aussi de cet enfant en nous que nous avons souvent oublié et qui revient à travers l’angoisse, devant un regard énigmatique, devant une voix un peu trop forte, devant un cri, devant une situation nouvelle. Cette angoisse n’est jamais rationnelle, elle ne donne pas sa cause. Elle nous fait sujet angoissé, mais aussi sujet perdu, et l’on retrouve quelque chose d’une angoisse infantile. La psychanalyste explore donc l’expérience de l’angoisse, de son rapport à l’enfant en nous, en suivant les indices laissés ici et là par Freud, par Lacan, mais aussi par Hayao Miyazaki dans ses créations. » (France Inter)

Et si vous êtes intéressés à aller plus loin, je vous recommande la série de 7 épisodes par Clotilde Leguil : « Ce que disent nos rêves » dans l’émission « L’Inconscient » sur France Inter.

Accès à cette série : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/serie-ce-que-disent-nos-reves

« L’inceste n’est pas qu’un crime sexuel » par JL Viaux

Jean-Luc Viaux, professeur de psychologie et expert auprès des tribunaux depuis 1977, a mis à disposition de manière gracieuse avec l’aide de et sur le site de yakapa, programme de coordination de la prévention de la maltraitance à l’initiative du Ministère de la Fédération Wallonie-Bruxelles de Belgique et ressource documentaire inestimable pour les professionnels comme pour les parents, un livret sur la question de l’inceste. Ce livret commence comme suit :

Si les sociétés occidentales semblent avoir pris désormais la mesure de ce que sont les violences sexuelles de toutes sortes, il est encore difficile de faire entendre la nature radicalement différente entre ce qui se produit au sein des familles et les entreprises pédophiles ou perverses par des prédateurs extérieurs au cercle familial. Ce petit livre essaye d’éclairer cette question : en quoi l’inceste, qui peut se produire entre adultes et enfants qui ne peuvent y consentir comme entre adultes qui peuvent y consentir, n’est pas un « crime sexuel » comme un autre et pas seulement un crime sexuel.

Trois éléments essentiels dans cette citation : la question de la « nature radicalement différente » entre inceste et pédophilie ; le fait que l’inceste « n’est pas un crime sexuel ‘comme un autre’  » ; le fait qu’il n’est « pas seulement un crime sexuel« . Ces trois éléments sont indispensables pour qui souhaite mettre du sens sur l’inceste – le propre de l’inceste étant de déshumaniser (JL Viaux parle de l’inceste comme d’un crime contre l’humanisation), seule la mise en sens peut aider à ne pas sombrer dans le chaos que l’inceste ouvre – ; et pour qui souhaite accompagner de manière ajustée les situations d’inceste. Dans son livret, JL Viaux développe ces éléments.

Pour rappel, l’accès à ce livret est gracieux. Il est téléchargeable en bas de cette page de yakapa.be, sous format pdf : https://www.yapaka.be/livre/livre-linceste-nest-pas-quun-crime-sexuel .

Argument

L’inceste n’est pas qu’un abus d’ordre sexuel. Il va bien au-delà.  Le passage à l’acte sexuel est le symptôme d’un désordre plus profond, une trahison du lien familial. En effet, l’inceste impacte les liens d’attachement, détruit la construction identitaire, désorganise la psyché familiale

Jean Luc Viaux ouvre une lecture des systèmes familiaux où existe un pacte incestueux silencieux : en attaquant sexuellement un enfant, l’abuseur révèle ce pacte et désorganise à son tour la filiation. En ce sens, l’abuseur détruit la victime et la famille dans son ensemble. Les dommages qu’il cause vont bien au-delà du traumatisme sexuel, car pour en arriver là il lui faut brouiller les repères familiaux, manipuler les liens, désorganiser le langage, déshumaniser les victimes.

Au-delà de la sanction, du traitement de l’abuseur, cette compréhension de l’inceste ouvre sur de nouvelles perspectives de prise en charge de l’ensemble de la famille pour soigner la victime  et parler les liens familiaux.   

Soutien à la parentalité

Difficile d’être parent, encore plus dans notre environnement sociétal où les repères se diluent et se multiplient. J’ai été touchée par l’appel d’un parent qui cherchait un espace pour son (très) jeune enfant de 18 mois. Motif : l’enfant a du mal à se séparer, or la reprise de l’activité professionnelle et la mise en place d’une garde chez une assistante maternelle s’annonce sous peu et rend la situation plus urgente. Sur les conseils d’un professionnel, les parents se sont mis à la recherche d’un accompagnement psychologique pour leur enfant de 18 mois. Lorsque j’ai suggéré au parent que peut-être de leur côté la séparation à venir pouvait être douloureuse, le parent a été surpris n’ayant peut-être pas vu la question sous cet angle. Pour ma part j’ai à coeur de soutenir d’abord les parents dans leur fonctions de mère et de père. L’article ci-dessous parle peut-être à certains d’entre vous. Ne restez pas seuls, appelez pour que nous nous posions et en parlions dans un espace secure et calme, offrez-vous un temps d’écoute, de réflexion et de prise de recul pour vous.

Article paru le 10 février 2024 dans Huffington Post, original ici.

« J’ai élevé mon fils avec la parentalité positive et je culpabilise de ce qu’il impose aux autres »

Quand Joris* est devenu père, il s’est appuyé sur des méthodes de parentalité positive pour éduquer son fils. Aujourd’hui « un peu au bout du rouleau », voici ce qu’il aurait aimé qu’on lui dise avant de se lancer.

TÉMOIGNAGE – Avant que ma femme ne tombe enceinte de notre premier enfant, je ne m’étais jamais posé de questions sur les différentes méthodes d’éducation. Petit à petit, entre les recommandations de livres et les recherches sur internet, j’ai découvert le vaste monde des conseils en parentalité.

Dans l’ensemble, les enseignements soulignaient l’importance d’accompagner le développement de son enfant en fonction de ses besoins et de l’éduquer sans violence, ce à quoi nous avons évidemment adhéré. La plupart des contenus qui nous semblaient pertinents se réclamaient de l’éducation positive.

L’envers du décor de la parentalité positive

Certains conseils étaient très précis (le fameux « il ne faut pas dire non », l’utilisation d’un timer…), d’autres étaient un peu plus vagues. Ce qui ne correspondait pas à cette méthode éducative était presque toujours présenté comme violent, inefficace ou inadapté au regard des nouvelles connaissances scientifiques.

Au gré des « techniques » de parentalité piochées sur les réseaux sociaux, la parentalité positive est devenue notre mode d’éducation principal presque sans le vouloir. Avec ses qualités, mais aussi ses écueils, dont j’aurais aimé qu’on me parle plus tôt. Aujourd’hui, mon fils aîné a 4 ans et demi et je voudrais parler de l’envers du décor. De tout ce que l’éducation positive peut avoir de négatif et culpabilisant, et dresser un bilan de ma vie de parent un peu au bout du rouleau.

Car ce qu’on ne dit pas, c’est qu’en fonction de chaque enfant, les choses peuvent se passer très différemment. Pour ma compagne et moi, cela se traduit par une gymnastique incessante et des circonvolutions permanentes pour offrir à notre enfant aîné un cadre sécurisant, tout en cherchant constamment à obtenir son accord. Et la culpabilité terrible de se dire que, si nous ne sommes pas assez patients, notre enfant subira les effets de notre incompétence maltraitante pour le reste de sa vie.

Que fait-on quand ça ne marche pas ?

Si l’idée d’éduquer nos enfants sans violence nous a semblé évidente, nous avons découvert que la définition de la violence n’est pas la même pour tout le monde. Isoler son enfant dans sa chambre ou le manipuler physiquement sans faire de mal (lui mettre ses chaussures ou lui brosser les dents même s’il n’est pas d’accord, par exemple) sont des choses qu’on nous a présentées comme dangereuses, auxquelles il faudrait privilégier le fait de « demander et expliquer ». Mais les livres, podcasts et autres posts Instagram n’envisagent jamais l’option dans laquelle « demander et expliquer » ne fonctionne pas – au point que j’ai longtemps cru que j’étais le seul à galérer avec des activités aussi triviales.

D’un côté, on occulte les fois où ces méthodes ne marchent pas en donnant l’impression que si elles ratent, c’est nous qui ratons, de l’autre, on met l’emphase sur la « violence » des autres manières de faire. Le résultat, c’est une vraie détresse et l’impression qu’il n’y a aucune solution qui fonctionne.

Et en ça, l’éducation positive ne m’a vraiment pas aidé. « Ton enfant ne veut pas rentrer de l’école à vélo ? Mais c’est facile voyons, fais des bruits de chevaux et prétend que vous chevauchez une licorne. Tous les enfants aiment les licornes !  » Et toi, après avoir écouté ton podcast, tu te retrouves sous la pluie, tu tentes la licorne et ton gamin s’en cogne, il ne veut pas monter sur le vélo, il ne mettra pas son casque, il est déjà en train d’enlever ses chaussures, t’as un deuxième enfant à aller chercher et tu ne peux pas être encore en retard chez la nounou cette semaine. La « technique infaillible » ne marche pas. Je ne peux pas saucissonner mon gosse au vélo, c’est maltraitant. Je peux pas lui crier dessus, c’est violent aussi. Il ne reste que des mauvaises solutions (abandonner le vélo, le prendre sur l’épaule et courir jusque chez la nounou).

Un enfant aux besoins spécifiques

Avec toutes ces méthodes, nous avons sans nous rendre compte mis en place des « suradaptations » autour de notre enfant, qui font qu’il nécessite aujourd’hui un mode d’emploi de quatre pages en diplomatie et négociations. Avant l’école et les premières activités extrascolaires, je croyais que tous les enfants étaient comme mon fils, un peu dans leur bulle et difficiles à canaliser.

La première fois que je l’ai emmené à l’escalade et que j’ai vu le prof demander à tous les gosses de s’asseoir pour l’écouter, je me suis dit « il est marrant, il croit qu’ils vont tous arrêter de bouger et se concentrer ». Surprise : ils l’ont tous fait, sauf le mien, qui était concentré sur son petit monde. À la maison, quand ça arrive, on a une méthode. On se rapproche, on se met à son niveau, on demande son attention avec des termes clairs. Mais le prof d’escalade ne peut pas faire ça avec chaque enfant. D’ailleurs, est-ce qu’il devrait avoir à le faire ?

Même chose à l’école, face à une maîtresse qui m’explique, dépitée, que mon fils n’en fait qu’à sa tête et n’écoute rien. Je ne suis pas fier de lui déposer un fardeau tous les matins, et je sens bien qu’elle aimerait que je « resserre la vis » à la maison, que je fasse un truc. Je n’ai pas une éducation permissive, on discute, on explique. Lui crier dessus ? Parfois, ça arrive quand je ne réussis pas à faire mieux. Ça marche, il est puni, il pleure, tout le monde est contrarié. Et d’après Instagram, j’en fais un anxieux qui finira sa vie sous anxiolytiques, incapable de trouver le bonheur.

Aucun autre adulte n’a autant de patience que nous

Aucun des adultes autour de mon enfant n’apprécie vraiment de s’occuper de lui.Ma mère tient le coup, mais je crois que c’est la seule personne qui choisit de passer du temps avec lui. Et me voilà comme un con, avec un constat : mon fils aîné, que j’aime énormément, est un boulet pour les gens qui s’occupent de lui. Si je m’étais permis d’être un peu plus strict parfois, peut-être que je lui aurais évité de subir bien pire de la part des adultes qui perdent patience aujourd’hui.

Je culpabilise tout le temps. Pour les autres adultes, qui perdent de l’énergie à gérer mon enfant qui en demande plus que les autres. Pour les autres enfants, dont les encadrants sont en partie accaparés par mon fils. Pour mon fils lui-même, parce que les adultes ne répondent pas à ses attentes – qui sont difficiles à tenir – et parce que celles et ceux qui s’occupent de lui deviennent désagréables quand ils perdent patience.

Je culpabilise en me disant que s’il est comme ça, c’est parce que j’ai mal compris des choses de cette fameuse parentalité positive et que je n’arrive toujours pas à rectifier le tir. Et enfin, il y a la culpabilité quand je craque et que je n’arrive plus à appliquer ces principes de bienveillance, et que je pense à toutes les conséquences terribles qui attendent mon fils à cause de moi.

Il n’y a pas de solution magique pour tous

Avec le recul, je me rends bien compte que ça ne pouvait pas fonctionner comme ça. On m’a dit « pour que toi et ton enfant soyez parfaitement heureux, tu as juste à acheter ce livre ». Et quand ça n’a pas marché, je me suis dit « il faut un autre livre », ou bien « j’ai dû mal comprendre ». Aujourd’hui, ça me fait l’effet d’une arnaque grossière.

Quand j’ai vu mon deuxième fils grandir avec bien plus de facilité,j’ai découvert qu’il y avait une part du caractère de nos enfants sur laquelle nous n’avions aucune emprise. En fait, il n’y a pas de solution magique pour tous et quand on sort un peu la tête de l’eau, ça paraît évident. En échangeant avec d’autres parents, j’ai appris que je n’étais pas le seul à en baver, à me poser des questions, à m’inquiéter…

Mais pour éviter bien du stress et de la culpabilité, j’aurais bien aimé lire des avertissements à ce sujet. D’abord, il y a des enfants plus difficiles que d’autres, c’est comme ça. Et ensuite, se lancer dans une démarche d’éducation positive, c’est super. Mais il ne faut pas croire que tous les adultes et tous les enfants pourront tout le temps tout gérer de cette manière. Parfois, ça ne marchera pas et ce n’est pas si grave.

« Faire société malgré les attentats » de Vincent De Gaulejac et Isabelle Seret


Les éditions érès proposent dans leur prochain « Lundi d’érès », le rendez-vous d’échanges et de débats avec nos auteurs.trices et l’actualité en visio sur Zoom, GRATUIT et accessible à tou·te·s, une rencontre avec

  • Vincent de Gaulejac, professeur émérite à l’université de Paris, président du RISC (réseau international de sociologie clinique), docteur Honoris causa des universités de Mons (Belgique) et Rosario (Argentine)
  • et Isabelle Seret, intervenante, sociologue clinicienne, formée en victimologie appliquée. Elle accompagne des jeunes et des familles confrontées à la violence et est l’autrice de plusieurs ouvrages,

autour de leur ouvrage commun « Faire société malgré les attentats », lundi 15 janvier 2024 de 18h30 à 19h30 par visio. Inscription obligatoire et gratuite ici .

Argument :

Les attentats visent à fracasser la société. Les traumatismes touchent les victimes directes et leurs proches, mais aussi les familles des auteurs, les institutions chargées d’en traiter les conséquences et la société dans son ensemble. Comment restaurer toutes ces fractures ?

Ce livre propose une méthode d’intervention restaurative qui rassemble tous les acteurs concernés et décrit les effets d’un travail en commun sur plusieurs années débouchant sur des actions politiques.

Les attentats ont semé la mort, le chaos, l’horreur. Ils ont suscité la sidération et l’indignation.  Dans un premier temps il fallait enterrer les morts, soigner les blessures, rechercher les coupables, apaiser la colère, prendre soin des victimes. Ensuite, il nous faut comprendre ce qui nous est arrivé. Qu’est-ce que nous avons fait, ou pas fait, pour en arriver là ? Que pouvons-nous faire pour que cela ne recommence pas ?

À partir d’une expérience inédite, partagée avec des personnes victimes des attentats, des familles concernées par l’engagement d’un des leurs dans l’idéologie djihadiste et pour certains dans des actions terroristes, des intervenants confrontés à ces violences extrêmes, nous explorons différents chemins pour se reconstruire et refaire société après des attentats.

Le partage de ces récits individuels a produit un récit collectif, une mine d’expériences nouvelles, d’émotions partagées, d’initiatives citoyennes. Une alchimie clinique s’est développée pour affronter les épreuves vécues par chacun, donnant confiance au groupe afin de cultiver la force d’être ensemble et de développer des actions citoyennes auprès des écoles, du système carcéral, de la justice, de la police, des médias, du monde artistique, de la recherche et enfin du monde politique.

C’est également une aventure scientifique qui illustre l’intérêt d’une sociologie clinique. Le terrorisme est le symptôme d’une société qui va mal. C’est ce mal qu’il nous faut explorer : comprendre et traiter plutôt que d’entretenir un imaginaire leurrant faussement moralisateur opposant la civilisation à la barbarie, un axe du bien à un axe du mal.  Il nous faut inventer une autre façon de penser et d’agir, porter témoignage qu’un autre monde est possible. Ce livre invite à développer l’art de recoudre ce qui est déchiré. Là où est la haine de mettre de la compréhension, là où est la peur de susciter l’apaisement, là où est la solitude de construire des collectifs qui redonnent le goût de l’altérité, là où est le désespoir de retrouver confiance dans l’humanité.

Dans la collection Sociologie clinique

Vœux 2024

Vœux de douceur pour 2024.


« On ne se remet pas de son enfance sans choisir une seconde fois, consciemment, la vie. Naître ne suffit pas. Les joies, les attentes, les ennuis de l’enfance sont des événements qui nous rassemblent dans une intensité qui va donner le « la » à toute une existence. (…)
La douceur est d’abord une intelligence, de celle qui porte la vie, et la sauve et l’accroît. Parce qu’elle fait preuve d’un rapport au monde qui sublime l’étonnement, la violence possible, la captation, la peur en pur acquiescement, elle peut modifier toute chose et tout être. (…)
Sans douceur, pas d’être au monde dans la parole. »


Puissance de la douceur, Anne Dufourmantelle, éd.Payot, 2013.

« Que savent les psychothérapeutes ? Apprendre et grandir aux côtés de nos patients » par Jeffrey A. Kottler

Jeffrey A.Kottler est docteur en psychologie. Il enseigne également depuis 40 ans, et par ailleurs il écrit. Avec sagesse et une bonne dose d’humour, de curiosité et d’honnêteté sans faille, il rend compte dans ses livres de l’expérience du psychothérapeute dans les quatre murs de son cabinet, avec ses patients. J’ai découvert Kottler à la lecture de son livre « On being a therapist » (6ème édition publiée en 2022), qui est, je l’avoue, un joli et bon moment de plongée dans le monde intérieur des espoirs et peurs d’un psychothérapeute, en tous cas celui qu’il est, lui, et un aperçu des différents aspects de ce métier dans la société d’aujourd’hui. En 2024 il publiera « Lessons for Counselors and Therapists: How Personal Experiences Shape Professional Growth » (Leçons pour counselors et thérapeutes : comment nos expériences personnelles donnent forme à notre maturation professionnelle). L’introduction de ce livre a paru dans un magazine, et j’ai un réel plaisir à vous partager ces quelques lignes d’immersion dans l’univers du psychothérapeute, avec la permission de son auteur. J’avoue là aussi que ses mots et descriptions résonnent fort en moi. Pour le moment ses livres ne sont pas disponibles en langue française. Bonne lecture.

Original paru dans PsychotherapyNewtwork de novembre/décembre 2023, consultable ici

La réalité n’est qu’une illusion, même si elle est très persistante.

-Albert Einstein

Pour quelqu’un comme moi, qui se sentait plutôt inutile et incompétent dans sa jeunesse, il n’est pas si surprenant que j’aie choisi une carrière qui m’a donné l’impression de savoir et de comprendre des choses qui auraient pu échapper à d’autres. Enfant, je n’avais pas grand-chose pour moi. J’étais nul en sport, relégué au champ droit pendant les matchs de base-ball – et pour cause, puisque j’attrapais rarement les balles qui m’étaient adressées. Je ne courais pas très vite non plus.

Mais ce qui est bien pire, c’est que mes résultats scolaires étaient médiocres et que je parvenais à peine à conserver des notes moyennes. Si cela n’a pas entamé mon estime de soi, cela a certainement nui à ma volonté de relever de nouveaux défis. J’étais un vrai gâchis.

Ce n’est que bien plus tard, à l’époque où j’entrais au lycée, que j’ai découvert l’origine de mes limites : je ne voyais pas très bien. Toute ma vie, le monde m’était apparu flou. Je supposais qu’il en était ainsi pour tout le monde, que la vie était généralement un endroit très obscur et indistinct. Cela explique pourquoi je ne pouvais pas bien frapper ou attraper une balle, pourquoi je m’asseyais si près de la télévision, et surtout pourquoi j’avais si mal réussi à l’école. En fait, je n’avais jamais appris grand-chose en classe sur ce qui était écrit au tableau, parce que je ne pouvais pas voir les gribouillis flous.

On peut se demander pourquoi ma vue n’a pas été corrigée, ou pourquoi mes parents ou les autorités scolaires n’ont pas fait contrôler ma vue régulièrement. En réalité, j’étais gêné de ne pas pouvoir voir des choses que d’autres voyaient apparemment très bien. J’ai donc appris par cœur le tableau des yeux lors des examens obligatoires à l’école, fier en quelque sorte d’être l’un des rares tests que je pouvais réussir, même si je ne voyais pas vraiment les lettres que j’étais censé voir. Ce n’est que lorsque j’ai assisté à un match de football des Detroit Lions avec mon père que mon handicap a été révélé. Il y avait eu un jeu passionnant sur le terrain, qui s’était soldé par un « touchdown », mais j’étais resté les yeux dans le vide.

« Tu as vu ça ? Tu as vu ce jeu ? », s’est écrié mon père. Se retournant pour voir mon expression perplexe, il m’a montré du doigt le brouillard qui enveloppait mon monde. « Regarde le numéro 89 », a-t-il dit avant de pointer à nouveau le terrain. J’ai haussé les épaules. C’est à ce moment-là que nous avons tous les deux réalisé que quelque chose n’allait pas du tout.

J’ai fini par porter des lunettes. Et cela a fait une énorme différence dans ma vie. Le monde entier s’est révélé sous des formes, des couleurs et surtout une clarté que je n’aurais jamais imaginée. J’ai pris conscience pour la première fois de tout ce que j’avais manqué dans ma petite enfance, de la raison pour laquelle je ne voyais pas la balle au baseball et de tout ce que j’avais manqué à l’école. Il était bien trop tard pour rattraper toutes les notions de grammaire et de mathématiques qui m’avaient échappé, mais au moins, j’avais une explication sur la raison pour laquelle je me sentais toujours si en retard.

Peut-être pouvez-vous aussi comprendre que cela a pu être un tournant dans mon désir passionné de rattraper le temps perdu, voire de devenir intelligent, sage et cultivé. Ce n’est certainement pas un hasard si j’ai choisi un métier qui consiste à apprendre et à enseigner des choses aux autres, en particulier des choses très précieuses comme la manière de donner un sens à ce que nous vivons dans la vie.

Si vous décriviez à un enfant (ou à un extraterrestre) ce que nous, thérapeutes, faisons pour vivre, l’une des descriptions mentionnerait que nous savons et comprenons un tas de choses qui semblent impénétrables ou déroutantes pour d’autres. Les exemples pourraient inclure des sujets tels que ce qui compte le plus dans la vie, comment créer plus de sens et de satisfaction, comment obtenir plus efficacement ce que vous voulez et atteindre les objectifs souhaités, et pourquoi les gens font les choses qu’ils font même si elles ne semblent pas avoir de sens. Nous connaissons toutes sortes de choses intéressantes – les différents types de personnalités, les innombrables façons dont l’esprit se dérègle, les étapes prévisibles du développement, la façon dont les gens ont tendance à mieux apprendre, les erreurs qui leur causent le plus souvent des problèmes, les variations culturelles, les erreurs cognitives. La liste de nos connaissances spécialisées et de notre compréhension accrue n’en finit pas de s’allonger.

Quelles que soient les raisons et les motivations personnelles qui vous ont amené à changer la vie des autres, vous devez admettre que c’est un voyage extraordinaire que d’apprendre toutes les idées, les compétences et les connaissances précieuses qui aident à élucider les plus grands mystères de la vie quotidienne. Nous comprenons (en grande partie) pourquoi les gens adoptent un comportement qui n’est pas dans leur intérêt. Plus important encore, nous connaissons un grand nombre de choses que tout le monde (y compris nous-mêmes) peut faire pour changer ces schémas. Si l’occasion nous en est donnée, nous avons les meilleurs conseils à offrir, des conseils qui reflètent notre extraordinaire sagesse.

Lorsque l’on passe en revue le programme d’études requis pour exercer cette profession, certaines exigences peuvent certainement sembler ennuyeuses, fastidieuses et même n’avoir qu’un rapport indirect avec ce que vous avez l’intention de faire. Pourtant, chaque cours offre, à des degrés divers, de nouvelles perspectives, des compétences pratiques et des informations utiles qui aident à expliquer la nature de la condition humaine et les raisons pour lesquelles les choses s’effondrent parfois. En tant que stagiaires, nous sommes initiés à une encyclopédie de connaissances qui nous fournit un bagage en matière d’évaluation, de diagnostic, de développement humain, de conduite éthique, de psychopathologie, de comportement social, de dynamique de groupe, de configurations familiales, de variations culturelles, d’addictions, de trajectoires professionnelles, ainsi qu’un éventail de compétences interpersonnelles, de leadership et de plaidoyer qui font de nous des interlocuteurs, des influenceurs, des leaders, des décideurs et des guérisseurs extraordinaires. Nous sommes utiles précisément parce que nous savons et comprenons beaucoup de choses sur les problèmes de la vie quotidienne, ainsi que sur les dysfonctionnements comportementaux les plus inquiétants.

Nous sommes les gourous, les magiciens, les sages et les experts de la culture contemporaine qui s’occupent des luttes personnelles qui perturbent la vie des gens. Nous comprenons bien les choix qui s’avèrent futiles et frustrants, ainsi que ceux qui sont les plus susceptibles de faire une réelle différence dans le fonctionnement comportemental. Au fil du temps, nous devenons encore plus expérimentés et experts dans la sélection des plans d’action les plus efficaces pour une personne donnée à un moment donné.

Ce qui est encore plus utile pour notre propre fonctionnement émotionnel, comportemental et interpersonnel, c’est que notre travail offre une fenêtre sur les difficultés les plus courantes et les plus saillantes qui empoisonnent la vie des gens. Nous nous familiarisons avec toutes les choses dont se plaignent les conjoints et les partenaires l’un de l’autre. Nous entendons des histoires sans fin sur l’agacement des parents face au comportement incorrigible de leurs enfants ; puis nous entendons des récits alternatifs de la part des enfants qui discutent de leurs propres frustrations. Chaque jour, nous sommes exposés à toutes sortes de choses qui rendent les gens un peu (ou beaucoup) fous. Nous les écoutons parler sans cesse de leurs attentes irréalistes à l’égard d’eux-mêmes et des autres, de leur incapacité apparente à se défaire de ce qu’ils ne peuvent pas contrôler et de leurs obsessions persistantes pour des choses insignifiantes qui n’ont guère d’importance. Les gens nous racontent toutes sortes de choses qui les ont déstabilisés sur le plan émotionnel.

Pendant que ces conversations ont lieu, nous passons en revue les options qui s’offrent à nous pour répondre au mieux à la situation. Est-il temps de confronter la personne ou simplement de l’écouter attentivement ? Le moment est-il opportun pour établir des liens avec le passé ? Un jeu de rôle serait-il utile pour résoudre ce problème ? Ou peut-être est-il préférable de s’attaquer à certains des problèmes sous-jacents qui semblent constamment entraver les progrès. Pendant que nous prenons ce genre de décisions cliniques, une autre voix dans notre tête pose d’autres questions qu’il vaut mieux remettre à plus tard : qu’est-ce que cette personne raconte qui se rapporte directement à nos propres expériences ? De quelle manière avons-nous évité ces mêmes problèmes dans notre propre vie ? Comment allons-nous vraiment aider cette personne alors que nous n’avons pas encore trouvé comment y faire face nous-même ?

Tous les praticiens n’insistent pas sur la personnalisation excessive des conversations thérapeutiques, mais il existe toujours une tentation, voire une opportunité, d’améliorer continuellement notre propre développement personnel, ainsi que notre expertise professionnelle, en nous engageant dans une auto-réflexion permanente. Chaque fois qu’un client soulève un problème, une difficulté ou une question que nous n’avons pas encore totalement résolu, il est temps de nous remettre au travail sur notre propre fonctionnement personnel. Pour être clair, il ne s’agit pas tant d’un choix que d’une obligation, si l’on veut vraiment tirer le meilleur parti de son mode de vie de counselor ou de thérapeute.

Chaque jour, nous sommes confrontés non seulement à la nature déroutante des difficultés spécifiques de nos clients, mais aussi à de nombreux aspects déroutants du comportement humain en général. Avez-vous réfléchi sérieusement à la manière de rendre compte de phénomènes étranges tels que l’évolution du rire, des pleurs, du rougissement, des bâillements ou des baisers ? Pourquoi les gens risquent-ils sciemment leur vie pour de parfaits inconnus ? Quel est l’attrait des médias de divertissement violents ? Quelles sont les causes des maladies mentales ? À quoi servent les sentiments ? À quoi servent vraiment les rêves ?

Bienvenue dans la vie d’un professionnel de la santé mentale, qui gagne sa vie en explorant des mystères, sans jamais perdre la passion d’apprendre et d’accumuler une plus grande sagesse. Chaque séance que nous menons offre un nouvel enseignement sur la vie, à condition que nous soyons vraiment attentifs et que nous choisissions d’appliquer ce que nous entendons à notre propre vie. Il suffit de penser à tous les faits et à toutes les connaissances qui sont enregistrés dans notre cerveau et qui nous valent d’être considérés comme des encyclopédies ambulantes du comportement humain. Quelles que soient les approches ou les orientations thérapeutiques que nous étudions, nous disposons d’un grand nombre d’idées intéressantes sur la nature de l’existence et de l’expérience humaines.

Il est certainement vrai que tous les professionnels de la santé mentale ne se sentent pas passionnément engagés et dévoués à l’amélioration de leur propre développement personnel et de leur fonctionnement comportemental parallèlement aux progrès de leurs clients. Si nous sommes honnêtes sur la situation, de nombreux praticiens se considèrent comme trop occupés, trop « occupés par ailleurs », pour réfléchir à l’orientation de leur propre vie. Mais ceux qui apprennent tout au long de leur vie et qui essaient, encore et encore, d’appliquer à leur propre vie la richesse de leurs connaissances sur l’expérience humaine comprendront mieux non seulement ce qui fait la plus grande différence dans la vie de chacun (y compris la leur), mais aussi ce qui compte souvent le plus dans des circonstances différentes. Cela nous amène à une question primordiale qui régira probablement nos vies et nos carrières à l’avenir : quel type de personne et de professionnel souhaitons-nous être ?

Adapté de Jeffrey A. Kottler, « Knowing What Makes a Difference », 38 Lessons for Counselors and Therapists : How Personal Experiences Shape Professional Growth, p. 7-11. Copyright © 2024 par Cognella, Inc. Reproduit avec l’autorisation de l’auteur.