» La terreur, et comment s’en prémunir…  » par Tobie Nathan

En janvier 2018, j’avais fait part ici de mon commentaire de lecture de ce livre de Tobie Nathan. Hier sur son site l’auteur a publié un extrait de son livre où il aborde la question et la définition de la terreur ; publication que je partage bien volontiers dans sa totalité. A lire et/ou relire…

Tiré de Tobie Nathan, Les âmes errantes, Paris, L’Iconoclaste, 2017

Notre langue distingue avec bonheur : la terreur, la frayeur et la peur.

Terreur… Le mot est puissant et agirait presque sans la chose. Il suffit de clamer sa terreur pour déclencher la terreur alentour. Qu’est-ce que la terreur ?

La terreur n’est pas un sentiment. On ne l’éprouve pas. On est envahi par elle, jeté au sol, atterré. Il ne s’agit pas davantage d’une émotion, mais d’un phénomène plus archaïque, une paralysie déferlante, qui fige l’âme et le corps. Son équivalent pourrait être, dans le règne animal, le mimétisme de la mort — celui d’une araignée, l’épeire diadème de nos jardins, par exemple, qui, acculée par un prédateur, se recroqueville en position de morte, déjà morte en attendant la mort… déjà morte, pour éviter la mort, sans doute. Telle pourrait être définie la terreur : un anéantissement du soi dans l’espoir d’éviter la mort[1].

Ceux qui terrorisent — appelons-les par leur nom : les « terroristes » — ne craignent pas la mort, qui est leur alliée, alors que les terrorisés vivent sous son empire, tentant de l’éviter en la mimant.

La terreur, ce n’est pas la frayeur, qui s’abat comme la foudre, qui « glace les sangs »[2], éjectant l’âme, laissant un corps sans désir, quasi-mécanique.

La terreur, ce n’est pas la peur, non plus, une émotion véritable cette fois, consciente ou sur le point de le devenir. Si elle est accompagnée de sensations, le pouls qui s’accélère, la chaleur qui se déplace dans le haut du corps laissant le bas glacé, les tremblements parfois, il n’en reste pas moins que la peur est une sorte de raisonnement compacté qui contient, condensées, les traces d’expériences antérieures. L’enfant qui s’est brûlé sur la plaque chauffante a peur d’en approcher la main. La peur est une « raison pratique », au sens propre.

Alors, si elle n’est ni peur ni frayeur, comment définir la terreur et sa phénoménologie ? J’userai d’une parabole : en forêt, au détour d’un chemin, un homme se trouve soudain face à un tigre. Il regarde l’animal… qui le regarde. Cet échange de regards est l’instant précis de la terreur. En cette fraction de seconde, l’homme voit ce que le tigre voit en lui : un morceau de viande. Au moment où il est devenu substance aux yeux de l’animal, il est pris de terreur. Car le tigre ne sait pas qui il mange ; il sait ce qu’il mange. Je veux dire : il vient de définir l’homme comme une nourriture. Il l’a défini ainsi dans ses muscles bandés, dans la puissance de ses crocs, dans le tranchant de ses griffes. Et l’homme n’a aucun moyen de s’y soustraire. Il est devenu, pour lui-même, ce morceau de viande que convoite le tigre. La terreur se caractérise par une dépossession radicale de son être.

Devant un tigre, je suis frappé de terreur, car il a ramené la totalité de mon être aux quelques kilos de chair dont il fera son repas ; devant un Nazi, je le suis tout autant, lui qui ne voit en moi que la judéité qu’il entend éradiquer de la surface du monde…

Ramené avec violence à une seule de ses caractéristiques pour laquelle il sera dévoré, la volonté anéantie, dépossédé de son être, un humain terrorisé est déjà un captif. Le puissant, celui qui tient une arme, qui détient la force de le terroriser, pourra s’emparer de sa personne, en user comme d’une machine ou d’une matière. Il niera sa singularité, gommera son nom, effacera sa filiation, jusqu’à le transformer en zombie. Et il finira par l’asservir. La terreur est toujours le premier temps de la capture ; on la retrouve à la source de tout esclavage.

Dans un tel contexte où chacun est une cible potentielle, les plus fragiles tentent d’échapper à la terreur en s’affiliant  paradoxalement aux terroristes… C’est ainsi que la terreur engendre souvent des terroristes, qui sèmeront la terreur — terreur qui engendrera des terroristes… et cela en un mouvement infernal.

Quelques conseils de prise en charge

Ne jamais porter publiquement l’accent sur la terreur. La terreur, il faut le savoir, est communicative. Devant une personne terrorisée, on est terrorisé à son tour, et sans même savoir pourquoi. « Soigner » la terreur ne peut jamais consister en un partage de l’émotion. Les comptes rendus de journalistes, les prises de position de politiques, qui paraphrasent indéfiniment l’émotion, se révèlent auxiliaires de l’action terroriste, contribuant à répandre la terreur.

On ne saurait répondre à une stratégie de la terreur par une description de la souffrance des victimes. La seule réponse acceptable, correspondant à la fois à nos exigences morales et à nos soucis d’efficacité, est l’intelligence des stratégies de la terreur. À la puissance du tigre, on ne saurait opposer que les ruses du chasseur qui, ayant tout appris de la rationalité du tigre, ne craint pas de l’affronter.

Sans oublier une vertu peu évoquée dans les prises en charge psycho-sociales : le courage ! Il est impossible de répondre à des stratégies d’asservissement sans mobilisation de sa propre vaillance.

[1] Georges Devereux avait développé la même idée dans un article célèbre, souvent commenté : « La renonciation à l’identité, défense contre l’anéantissement », Revue française de psychanalyse, XXXI, 1967, 1, 101-142.

[2] En suivant l’étymologie la plus probable, « frayeur » dériverait du latin frigidus, « glacé ». Voir les développements du vocabulaire de la frayeur dans plusieurs langues dans Tobie Nathan, Nathalie Zajde, Psychothérapie démocratique. Paris, Odile Jacob, 2012.

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