« Les âmes errantes », Tobie Nathan

Ma lecture de…

« Les âmes errantes », Tobie Nathan (éd. L’Iconoclaste, 2017)

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Emigrer, cest toujours perdre la certitude du monde,

sa fiabilité, l’adéquation du mot et de la chose.

Tobie Nathan, « Les âmes errantes ».

 

Je me suis saisie de ce livre avec appétit, l’ai goûté attentivement et lentement, page après page, en le savourant pleinement sans en perdre une miette. Si je n’avais droit qu’à un seul mot, un seul, pour le qualifier, ce serait plénitude. Comme je suis gourmande, j’y adjoins intensité, densité, abondance, mise à nu et partage.

Maillage subtil et en même temps puissant entre éléments personnels, sujet traité enrichi de nombreuses vignettes cliniques et théorisation qui sous-tend l’ensemble de l’œuvre de Tobie Nathan – et dont ce texte est, à mon sens, le plus abouti.

Ce texte a pour fil rouge une majeure, la proposition de « penser avec ».

Penser avec les jeunes rencontrés et la thématique du livre : « L’effet bénéfique de leur parole est de nous contraindre à penser » (p.243). Or, nous dit l’auteur, « j’observe les postures des responsables, des politiques, des experts, des journalistes et je m’étonne. Ils oscillent entre deux attitudes » (p.40). La compassion, vécue comme une insulte ; ou le recours à la Loi dont le déni par ces jeunes est tout simplement déclaration de fidélité à une autre loi. « Dans le cas des jeunes gens radicalisés, il nous faudra (…) surtout : produire de la pensée. » (p.42).

Penser les jeunes en voie de radicalisation (durant trois années l’auteur a rencontré des jeunes « en voie de », et non des jeunes partis et revenus de pays de combats), c’est aussi laisser de côté un regard de victimisation à leur encontre. L’auteur nous in-forme que pour la plupart, ces jeunes sont avant tout des êtres politiques « fabriqués par des événements politiques » (p.192) et qui « savent » « l’objectif politique de (leur) recrutement » (p.145). Les considérer pour ce qu’ils sont, et non pas pour ce que « l’on » tente de nous faire croire, est indispensable : « Cette vision me déplaît, qui se contente de décrire les personnes à partir de leur handicap en ignorant leurs capacités et leurs dons (…) » (p.144).

 

Mais aussi…

… penser avec le professeur de psychologie la proposition théorique qu’il travaille depuis plus de 40 ans : « Je sais que l’appartenance culturelle, ce que () Georges Devereux appelait l’« identité ethnique », n’est pas une nature, mais une volonté. (…) Les pays modernes se doivent de fournir des réponses aux questions qu’une laïcité déclarative suppose résolues – des questions lancinantes (…) » (p.94-95). « (…) les questions que les conversions (…) recouvrent (…) sont de véritables questions métaphysiques (…) des curieux, avides de sens, en quête de réponses à des questions de philosophie fondamentale. » (p.95).

Je salue la consistance de la proposition – théorique, méthodologique et clinique – qu’il a développée et dont il n’a pas lâché un millimètre de terrain malgré les critiques non constructives. (Très) Rares sont celles et ceux qui ont une capacité théorico-clinique  – élaborer une pensée singulière, la « tenir » ainsi que l’explorer et prendre le risque de la mettre à l’épreuve sur le terrain. « Radical, je le suis resté, réservant cette radicalité à ma discipline. J’ai voulu bâtir une psychothérapie fondée sur le caractère paradigmatique de la migration, précisément ; une psychothérapie qui ne pactise avec aucune des puissances en place, ni avec la pseudo-biologie des distributeurs de comprimés, ni avec la psychanalyse des donneurs de leçons. » (p.223).

 

Tout autant que…

… penser avec l’homme privé et son chemin de vie singulier, que l’auteur nous révèle au fil des pages, par-ci par-là, « mine de rien »… et qui ne nous fait pas faire l’économie d’interroger en quoi le chemin des jeunes qu’il a rencontrés aujourd’hui a pris une forme différente du sien.

L’auteur n’en dit rien, en effet, et c’est peut-être un des endroits du texte où je reste curieuse – n’a-t-il pas pu, n’a-t-il pas voulu ouvrir cette question… Son analyse que « la seule différence, à mes yeux, entre leurs vingt ans et les miens est que les forces que nous avions décidé de rejoindre ne s’intéressaient pas à nous. » (p.93) me laisse sur ma faim, tout autant que l’idée que l’auteur puisse s’en satisfaire. Cher Tobie, comment avez-vous fait, vous, pour « vous en sortir », sur quoi vous-êtes vous appuyé, sur quelles théories et visions du monde – avant de mettre au monde la vôtre et ainsi, peut-être, (vous) assurer de ne plus avoir à émigrer

Penser, c’est aussi ce qui caractérise la vie de l’auteur qu’il nous livre en filigrane tout du long de son texte. Emouvant par endroits, taquin à d’autres, à d’autres encore sur le fil du rasoir de l’impudique quand on connaît l’homme, l’éclairage par des éléments de sa vie insuffle une densité et une épaisseur à cet écrit qui, je le redis, est à mon sens ce qu’il a partagé de plus abouti. Abouti par la clarté de l’exposition de sa pensée théorique qu’il travaille depuis plus de 40 ans maillé à l’apparition dans l’engagement de l’auteur.

 

Et…

… penser avec un être humain à esprit et intelligence vifs, culture générale étendue et riche, curiosité pénétrante du vivant et des mystères de l’absent, navigant sur plusieurs langues et différentes cultures (comme on dit de ‘naviguer sur mer’). Si ça ne fait pas tout, ça y contribue – soutenant l’ouverture, la curiosité, le questionnement et les doutes dont une quasi-impossibilité de « faire avec » les évidences.

La singularité de ce livre est sa proposition de ralentir, de mettre de côté tentations rapides et enflammées à chausser évidences et prêts-à-penser, pour se poser avec ce qui « est ». L’auteur clarifie cependant rapidement : penser avec ne signifie pas excuser. « L’intelligence que l’on met au service de la compréhension des faits est partie prenante de la réparation. La justice plus encore. » (p.27).

Cela permet ainsi de saisir une des intentions de cet ouvrage lorsque l’auteur évoque la terreur : « On ne saurait répondre à une stratégie de la terreur par une description de la souffrance des victimes. La seule réponse acceptable (…) est l’intelligence des stratégies de la terreur. A la puissance du tigre on ne saurait opposer que les ruses du chasseur, qui, ayant tout appris de la rationalité du tigre, ne craint pas de l’affronter. » (p.152).

 

Reste la question de la rage. L’auteur, le thème, les illustrations, tout ouvre à différents endroits cette question – et me laisse en suspens. Est-ce voulu par l’auteur, est-ce parce que cette question le mobilise moins voire peu, est-ce au contraire car elle touche de près, est-ce car ce n’est pas le lieu…

Et celle de 68. Cette époque (?), ce temps (?), cet événement (?) parsème et ponctue différents endroits de l’écrit, sous ce qui me semble une forme quelque peu fixée voire figée avec une fine saveur d’édulcoré. « Je ne peux m’empêcher de me remémorer mes vingt ans : 1968, c’était bien plus qu’une conviction, une foi, avec un mot magique, un mantra : la « Révolution » … Je n’ai pas oublié. » (p.212) et « Cette génération fait irrésistiblement penser à celle qui prit part aux événements de mai 1968 – la mienne ! Comme elle, (…) ; comme elle, (…) ; Comme elle, enfin, (…) » (p.206).

Je poursuis mon chemin en m’appuyant sur ce qu’il m’enseigne : modestie et humilité. Ainsi qu’exigence et discipline incessantes : « Alors, (…) chaque mot doit être pensé, pesé, chaque idée parcourue, explorée, pressée jusqu’à la moelle. » (p.241).

 

Ce livre est une invitation à garder notre pensée vivante.

Lapalissade s’il en est – parfois expliciter ce qui serait évident relève de l’utile -, l’auteur le fait à partir de l’endroit où il s’enracine et pense, lui.

 

N’en déplaise à certain animateur d’émission lettrée qui s’est cru fin d’esprit à achever son intervention sur cet ouvrage en apostrophant les téléspectateurs dont je fus, par un « penser, c’est penser contre », il me pardonnera (ou pas), « mais » (ou, paraît-il plus en vogue de nos jours, « en même temps ») : erreur !

Je salue ici un de mes professeurs à Paris VIII St Denis ; celui qui a bouleversé mon regard sur mes études en psychologie et a nourri d’eau mes fondamentaux là où la sécheresse les étouffait. Noli oblivisci.

Astrid Dusendschön, janvier 2018.