Critique de l’éducation positive – bienveillante, par Caroline Goldman

Cet article de Caroline Goldman, psychologue clinicienne, pose avec clarté ce qui dans l’éducation positive est intéressant, et aussi ses écueils et égarements, sans toutefois jamais être polémique. Elle cite « Pour Daniel Coum, chef de service, « le fait de faire de l’enfant un « partenaire de sa propre éducation » est une violence invisible causée par l’éducation positive. Ne pas reconnaître l’immaturité et la dépendance de l’enfant, revient à lui faire violence (…). Ça n’est pas parce qu’il y a pouvoir de l’adulte sur l’enfant qu’il y a abus de pouvoir… » « . A lire.

Original sous forme de podcast, retranscrit par Le Carnet Psy, original ici.

Caroline Goldman est psychologue clinicienne, docteur en psychologie clinique et psychopathologie, auteure de plusieurs ouvrages de psychologie de l’enfant et réalisatrice de « Caroline Goldman, le podcast »

« Critique de l’éducation positive – bienveillante »

Parmi les courants de pensée voués à aiguiller les parents dans leurs questionnements éducatifs, est récemment apparue l’« éducation bienveillante ou positive ». Les messages délivrés par ce courant sont globalement très sains puisqu’ils encouragent, à raison, les démonstrations d’amour des parents envers leurs enfants ; ce que la psychanalyse depuis le début du XXème siècle, n’a cessé elle aussi d’encourager…

 Mais ce nouveau courant fait selon moi plusieurs erreurs, dont je vais ici vous parler.

1/ Mélanger le besoin d’amour et le besoin de limites éducatives(c’est-à-dire d’apprentissage de la frustration).

Ce courant considère que tout cri, toute tension, tout mouvement d’opposition ou de revendication d’un enfant sont les indicateurs d’un appel à réassurance quant à l’amour de ses parents.

Il est vrai qu’un enfant dépressif (dont les parents sont absents ou indisponibles, eux-mêmes en souffrance, par exemple) peut appeler, effectivement, l’attention et la tendresse des adultes, à travers ses cris et son agitation…

Mais l’enfant qui va bien, dont les parents sont présents et aimants, appelle toujours, à un moment donné de son développement, généralement à partir de l’âge d’un an, LES LIMITES ÉDUCATIVES. Autrement dit, il leur demande : « papa, maman, aidez-moi à me calmer, je ne sais pas comment faire, je suis trop petit, je n’arriverai jamais à m’arrêter tout seul »)!

Crier pour se faire aimer ou crier pour appeler les limites, ça n’est pas du tout la même chose. Un tout petit enfant qui pleure parce qu’il vient de tomber de son vélo a besoin d’être réconforté. Un enfant qui vient de perdre son papa à la guerre a besoin d’être réconforté. Un enfant qui vient d’être humilié par la remarque désobligeante d’un adulte a besoin d’être réconforté.

Mais un enfant verni par la vie (et hyper aimé par ses parents) qui lance des lasagnes sur la tête de sa sœur de 6 mois pour le plaisir de la faire pleurer… appelle les limites éducatives. Si ce même enfant fonce sur le four chaud ou sous les roues d’une voiture alors que ses parents lui ont répété 120 fois que c’était dangereux et interdit, il appelle également les limites éducatives.

Mais ce bon sens terrien a volé en éclat sous l’impulsion de l’éducation bienveillante / positive : tout à coup, la moindre insatisfaction infantile est devenue révélatrice d’un cruel manque d’amour…

Or, vous connaissez cette formule de Camus : « mal nommer les choses, c’est ajouter du malheur au monde »… quelle pression pour les parents qui, en toute logique, ne pouvaient plus qu’accueillir patiemment ces désobéissances et ces cris, les laisser enfler, et se sentir effroyablement coupables d’aspirer à les contenir !

Continuons à préciser cette affaire passionnante. Parlons d’amour, d’abord. Au départ de la vie d’un bébé, il n’y a que ça, de l’amour… cet amour parental s’exprime à travers des partages d’expériences sensorielles réussies (des bisous, des câlins, du bon lait nourrissant, des tétées, des bains tièdes, des petites chansons…), mais aussi à travers des expériences d’attachements, de rires, d’éveil de la pensée, d’explications, etc. Tout ça, le courant positif/bienveillant en parle très bien. Encore une fois, il dit exactement les mêmes choses que Françoise Dolto il y a 60 ans, mais on ne va pas se plaindre de la répétition de ces messages louant les vertus de la tendresse adressée aux jeunes enfants, parce que ça n’est pas rien dans la construction de leurs fondations.

Cet amour parental nourrit sur le plan affectif de façon merveilleuse et nécessaire, mais il « anime » aussi beaucoup l’enfant, il « l’excite ». Il sera la source de toutes ses ressources vitales… les parents aiment l’enfant, qui aimera à son tour la vie et le monde, avec cette même intensité pulsionnelle…

Puis la question des limites entre en piste peu à peu… à partir de l’âge d’un an, parce qu’avec sa nouvelle liberté motrice, qui lui donne plus de pouvoir d’action, les parents se rendent compte qu’il va falloir peu à peu donner un format « civilisé » à cette vitalité, pour ne pas qu’elle déborde et le mette en danger, lui ou les autres ! À partir de l’âge d’un an, l’éducation devra continuer à distiller beaucoup d’amour, mais aussi apprendre progressivement à l’enfant à se contenir et supporter les petites frustrations normales de la vie. Car tout ce qui concerne le monde intérieur (les pensées, les pulsions…) n’a pas à être diffusé à l’extérieur : savoir réprimer l’expression de son monde interne est tout aussi fondamental que ses caractéristiques propres. Des limites bien posées (c.-à-d. hermétiques, solides, immuables), sécuriseront l’enfant, constitueront sa vitrine sociale et une grande partie de son charme relationnel. Elles lui permettront aussi d’exploiter toutes les richesses de sa « personnalité », qui, elle, a été forgée par le chantier de l’amour ! Car on a beau avoir toutes les qualités, si l’on n’a pas accès aux codes de bienséance et de prise en compte des autres, ces qualités ne trouveront jamais aucun moyen d’exploiter leur potentiel… (je pense à ces gens qui expriment une bonne idée en hurlant et que, du coup, on n’a pas envie d’entendre… ou à ces élèves intelligents, mais insolents qui ne se font jamais aimer du prof, à ces amoureux potentiellement merveilleux, mais qui ne sauront jamais aller séduire, ou encore à ces artistes doués, mais qui ont la flemme de travailler et qui ne produiront jamais rien…) Les qualités des gens ne font pas tout, et en vieillissant, je trouve qu’on se rend encore plus compte de l’importance du sens de l’effort et des capacités diplomatiques pour arriver où on le souhaite.

Les enfants aspirent profondément aux limites. Ils nous le signifient en les appelant de façon répétitive, de plus en plus insistante, jusqu’à ce qu’ils les reçoivent. Cette quête peut parfois durer toute une vie. Les adultes qui ont une problématique de limites éducatives ont les mêmes désirs que tout le monde (ils rêvent d’amour, de valorisation, de possession de biens, de pouvoir, auxquels s’ajouteront plus tard la sexualité et l’argent)… seulement eux, ne se contentent pas d’en rêver… ils agissent ces désirs, sans filtres ni freins… ils ne restent pas à l’état de fantasme intérieur ou de projet à construire progressivement. Il n’y a pas de moyen ou de long terme : ces adultes veulent tout, tout de suite, ne peuvent pas « se retenir », « remettre à plus tard ». La poussée de désir, l’élan, la pulsion, semblent toujours « ouverts », prêts à faire jaillir leurs revendications, et appellent ainsi inlassablement une contrainte extérieure qui ne vient pas, car elle aurait dû être posée dans l’enfance, par l’éducation, et intégrée peu à peu le fonctionnement psychique. Ne pas recevoir de limites éducatives est une liberté qui se transforme en cauchemar !

Cette confusion entre quête d’amour et appel de limites éducatives, était donc la première confusion offerte selon moi par l’éducation bienveillante / positive. J’en viens maintenant à la seconde.

2/ Le déni de l’agressivité !

L’éducation positive considère que les limites s’intègreront toutes seules, à force d’amour. Par identification à la tendresse des parents.

Elle considère donc que la pulsionnalité des enfants resterait pour toujours celle d’un bébé entre 0 et 10 mois, n’aspirant qu’aux soins, aux câlins et aux vœux de partage.

… l’enfant est donc perçu comme un être dépulsionnalisé.

… Mais ses parents doivent également l’être !

Car ce courant refuse par ailleurs toute idée de « sanction » parentale, l’idée de punition étant systématiquement taxée de « violence éducative » ; sans aucune nuance entre des coups de bâton quotidiens qui seraient infligés de façon anarchique, cruelle, humiliante et injuste… et un simple regard parental désapprobateur après que l’enfant ait, par exemple, balancé son assiette par terre sans raison manifeste et en connaissant parfaitement les règles (… donc dans un contexte justifié, après une désobéissance sciemment commise, faisant sens pour l’enfant…) Même ici, la sanction est inenvisageable pour l’éducation positive.

Catherine Gueguen, figure de proue de ce courant en France, écrit ainsi en 2015 qu’« à (ses) yeux, la violence éducative ne consiste pas seulement dans l’usage de la punition (…), elle consiste à faire usage de la contrainte physique ou psychique pour obtenir (ou tenter d’obtenir) d’un enfant un résultat, soit quelque chose à faire (ou à ne pas faire), quelque chose à dire (ou à ne pas dire) ou une attitude à prendre (ou à ne pas prendre) ». Le parent-lecteur de cet extrait se voit par conséquent menotté face à la tentation pourtant difficilement contournable d’imposer à son enfant de dire bonjour à ses grands-parents, de crier moins fort à la piscine municipale, de faire ses devoirs ou de débarrasser la table : ces « contraintes » éducatives étant requalifiées par l’auteur comme des « violences » faites à l’enfant…

Isabelle Filliozat, autre figure de proue de ce courant, affirme dans une conférence de 2019, qu’« Il ne faut pas croire ceux qui disent qu’il faut mettre des limites aux enfants : ça éteint leur joie. Si l’on met une limite, notre propre système de stress est activé. En face, on enclenche le même système de stress. Immobilisme, fuite, figement. »

Pour l’éducation bienveillante / positive, donc, les instincts agressifs de l’enfant n’existent pas ET les parents ne doivent surtout pas y répondre de façon ne serait-ce qu’un peu agressive eux-mêmes. Et pour vendre cette conception aseptisée de la vie psychique au grand public, elle a créé un impressionnant tour de passe-passe qui consiste à nier purement et simplement l’existence de l’agressivité.

Ainsi, Isabelle Filliozat nous explique-t-elle que les crises de rage n’existent pas, non : il n’y a que des enfants nous faisant partager leurs « tempêtes émotionnelles » avec générosité ; preuve de vitalité qui devrait vraisemblablement nous réjouir ! Dans un programme télévisé, elle affirme que « la colère-décharge n’est pas de la colère, c’est juste de la décharge ».

Et confie qu’en giflant sa propre mère à l’âge de 13 ans, elle aurait agi par simple « réflexe » et aucunement par agressivité ; ou encore que si l’enfant hurle pour obtenir un paquet de bonbon dans un étal de supermarché, ça n’est pas parce qu’il le désire, mais parce qu’il s’accroche à un « repère » connu (apparemment, le parent qui l’accompagne ne constitue donc pas un repère suffisamment connu) …

Le Dr Patrick Ben Soussan, pédopsychiatre chevronné, écrira à propos de cet extrait : « je suis consterné. D’abord de ce salmigondis de bobards qui est proposé là. Mais comment peut-on énoncer autant de fausses informations ? Personne n’est tenté de vérifier ? ».

Ce qui me préoccupe, c’est que les représentants de ce courant ne sont jamais des psychologues ou des pédopsychiatres qui travaillent en pédopsychiatrie. Leurs formations peuvent se rapprocher du soin, mais ils ne savent pas de quoi ils parlent et manient les concepts de façon grossière. On sent bien qu’ils ne maîtrisent pas la psychopathologie et confondent tout. Isabelle Filliozat a un niveau Master 1 de psycho, elle n’a pas accédé au diplôme de psychologue sanctionné par l’obtention d’un M2 ; Catherine Gueguen est pédiatre, ce qui est très différent de la psychiatrie. Mr « papapositive » est juste… papa, et Isabelle Filiozat forme des « coachs en parentalité » depuis des années. Elle promet des compétences pour démarrer une activité professionnelle de coaching auprès des familles, dans la foulée d’une formation de 32 jours… avec les résultats qu’on imagine.

Toutes ces personnes sans qualification académique prônent des conseils auprès des médias et des foyers, ce qui a d’importantes conséquences en termes de santé publique…

Les troubles du comportement explosent en pédopsychiatrie depuis 6-7 ans, de nombreux chefs de service tentent de dénoncer ce phénomène exponentiel : les Prs Marcelli, Duverger et Rufo, Golse et Coum ont tous publié sur ce sujet depuis 2018.

Catherine Gueguen expose ainsi sa définition toute personnelle de l’enfance épanouie : « l’enfant exprime bruyamment ses émotions, il rit très fort, pleure dès qu’il est contrarié. Il n’est pas « raisonnable » (…).Toutes ces particularités inhérentes à l’enfant petit, perturbent de nombreux adultes. Il faut qu’il soit sage, qu’il ne bouge pas dans tous les sens, qu’il reste assis tranquillement, qu’il obéisse aux ordres, qu’il soit propre, ordonné, qu’il mange ce qu’on lui donne, aille se coucher à l’heure dite, sans broncher. Bref, ajoute-t-elle, qu’il ne soit plus un enfant » (!) ; « l’image de l’enfant tyran, ce danger brandi d’un enfant dominateur est un non-sens, car c’est bien l’adulte qui a tous les instruments du pouvoir et qui trop souvent en use facilement ou abusivement pour soumettre l’enfant, le rendre obéissant, l’obliger à faire comme l’adulte veut et quand il le veut ».

Tous les parents-lecteurs de ces invraisemblables passages devront par conséquent en déduire qu’un enfant sage est un enfant brisé, et que la tyrannie infantile n’existe pas… balayant ainsi d’un revers de manche à la fois leur potentielle réalité quotidienne (je reçois quotidiennement de tels enfants dans mon cabinet, je sais donc qu’ils existent), et toute une réalité décrite par la psychologie de l’enfant dans de nombreux ouvrages !

Vous voyez se dessiner de façon assez nette deux mondes parallèles : celui des véritables psys de terrain qui reconnaissent l’agressivité inhérente au fonctionnement psychique humain… à laquelle ils sont confrontés chaque jour de façon sérieuse dans leurs consultations… et de l’autre, le monde merveilleux présenté par des spécialistes autoproclamés, en réalité grands As du marketing, qui transforment des phénomènes psychiques en beaux tableaux, mais dont les nombreux dénis de réalité ne sont, encore une fois, pas anodins en termes de retombée sur les familles qui les écoutent !

Je vous conseille à ce sujet – plus que vivement – d’aller jeter un coup d’œil au témoignage bouleversant et très représentatif de la blogueuse « MADAMECAPTAIN », qui décrit très bien dans un billet intitulé « aliénation des mères 2.0 » sa descente aux enfers avec son fils aîné, à cause des principes écrasants de l’éducation bienveillante pratiquée de façon orthodoxe. Elle avait le sentiment que tout lui était reproché et que rien n’était assez bon pour son enfant… elle a glissé dans la honte, au point d’envisager le suicide.

« La parentalité positive fait semblant de croire que la haine et l’ambivalence n’existent pas », écrit le Pr Golse, chef du service de pédopsychiatre à Necker. Claude Halmos, psychologue extraordinaire que vous connaissez sans doute, rappelle que les émotions négatives, comme la colère, la frustration ou la peur ont leur rôle à jouer. « Il n’y a rien de malveillant dans le conflit (…) les parents doivent reprendre confiance en eux en ayant à l’esprit qu’un enfant qui est aimé le sait profondément. Il ne confond jamais un parent maltraitant avec un parent de mauvaise humeur ».

Et oui, je suis bien d’accord avec elle. Je l’ai évoqué plus tôt, l’amour et les limites sont deux chantiers structurels tout à fait différents, exactement comme « manger » et « dormir ». Personne ne songerait à mélanger les deux… pourtant, c’est bien par des « câlins » que ce « courant » encourage de répondre aux quêtes de limites éducatives des enfants. L’éducation bienveillante / positive considère que c’est au moment des crises d’opposition que les parents doivent apporter des preuves d’affection à leur enfant. Cette idée est vraiment farfelue. Encore une fois, c’est comme si on vous demandait si vous mangez assez de fruits pendant votre nuit de sommeil… Pourquoi à ce moment précis ? Pourquoi ne pourrait-on pas offrir des preuves d’amour à notre enfant tout le reste du temps, soit 23.30h/24, c.-à-d. quand il n’est pas en train de tirer les cheveux de son frère ; de jeter son assiette par terre ou de crier parce que sa sœur a un jus d’orange qui arrive 1 millimètre plus haut que le sien dans son verre ?

Je présente toujours la vie de famille aux parents de cette façon : la vie quotidienne avec des enfants, consiste à se promener au paradis avec eux…. Mais avec un extincteur sur l’épaule ! prêt à dégainer ! promenez-vous au paradis avec eux… Profitez de chaque moment pour être heureux ensemble, mangez du chocolat, faites-vous des guilis, moquez-vous du monde, dansez comme des zinzins, chantez comme des pioches, mangez des fondues au mois d’août, baignez-vous dans la mer au mois de décembre, câlinez-vous infiniment, bref, amusez-vous et profitez de la vie, autant que possible. Mais quand votre enfant déborde et nuit au confort des autres, sortez l’extincteur en toute décomplexion, et posez-lui les limites qu’il appelle. Comment, me direz-vous ? eh bien ça, vous le saurez en détail dans le prochain podcast, le numéro 3, qui s’appellera « établir les limites éducatives ».

La véritable psychologie de l’enfant n’a donc aucun mal à admettre cette réalité pulsionnelle moins reluisante de la vie psychique des enfants. Elle n’a pas pour projet de la nier. Elle souhaite amener l’enfant à se servir de cette énergie en la réorientant vers d’autres directions, pour enrichir sa personnalité. (… je parlerai de tout ça dans un autre podcast consacré aux vertus de l’humour et du « rire » dans l’éducation)

3/ La négation de la différence des générations

Il y a quelques années, une dessinatrice (Fanny Vella) a mis en scène des adultes en situation de vie d’enfants (des adultes se faisant gronder, se voyant imposés de sortir du bain, de prêter un jouet ou d’embrasser un visiteur pour lui dire au revoir). Ces dessins avaient pour objectif de mettre en perspective les exigences imposées aux enfants, qu’aucun adulte ne tolèrerait à leur place. Alors certains délivraient des messages justes (par exemple qu’il ne faut jamais laisser pleurer un nourrisson dans son lit sans venir le réconforter ; ou taper un enfant tout en exigeant de lui qu’il ne tape pas ; le forcer à finir son assiette ou le punir pour une mauvaise note…). Mais d’autres, absolument fantaisistes, donnaient à penser qu’enfant et adulte en seraient au même stade de maturité et qu’à ce titre, toute autorité parentale équivaudrait à un « abus d’autorité » :  

Par exemple un homme puni dans sa chambre par son épouse, car elle aurait reçu un appel de l’employeur de monsieur, insatisfait de ses résultats professionnels ; ou alors un autre forcé par son épouse de prêter sa voiture à un inconnu sous prétexte qu’il faut être gentil ; un autre sommé de sortir de son bain, contraint de se laisser embrasser et caresser la joue par deux femmes dans un magasin, etc.

Or, signifier cela, c’est dénier la réalité d’un enfant, qui par définition n’est pas encore construit : c’est d’ailleurs pour cela qu’on doit l’éduquer ! Pour Daniel Coum, chef de service, « le fait de faire de l’enfant un « partenaire de sa propre éducation » est une violence invisible causée par l’éducation positive. Ne pas reconnaître l’immaturité et la dépendance de l’enfant, revient à lui faire violence (…). Ça n’est pas parce qu’il y a pouvoir de l’adulte sur l’enfant qu’il y a abus de pouvoir… »

Le Dr Duc Marwood, médecin spécialiste de la maltraitance familiale, écrit qu’« il y a ici confusion entre reconnaître des droits et dire qu’un enfant a le savoir et les facultés de réflexion d’un adulte. L’enfant doit pouvoir se reposer sur l’adulte protecteur. La violence s’applique aussi quand on pense que l’enfant est un adulte comme les autres (…). Il faut parfois recourir à l’autorité, car l’enfant manque de certaines capacités de discernement ».

Tous les professionnels de terrain parlent du risque de violence associé à l’application idéologique de ce courant, censé la faire disparaître des liens parents/enfants ! Coum écrit que « la « libération des enfants » n’est rien d’autre qu’un fantasme d’adulte dont la réalisation conduit l’enfant au pire. Il ne s’agit pas de soumettre l’enfant à l’adulte, mais de l’initier à la loi, c’est une nécessité ». Et bien qu’elles s’en défendent, « ces thèses font le lit de l’enfant roi, rendu fou par le pouvoir qui lui est donné, et dont il ne sait que faire puisqu’il n’a pas, structurellement, l’aptitude pour en faire usage ».

Vous voyez l’ironie de faire revenir par la fenêtre une violence qu’on ne voulait surtout pas laisser entrer par la porte…

4/ Les limites de des applications concrètes de l’éducation bienveillante/positive

Car elle est avant tout une idéologie, une façon d’envisager la parentalité, pour combattre les violences éducatives du passé et celles du monde en général. Elle condamne par conséquent toute forme de répression parentale en énonçant tout ce qu’il ne faut pas faire (Par exemple Isabelle Filliozat explique que lorsqu’un enfant tape, il ne faut surtout pas lui dire de ne pas taper, car il entend alors une invitation à le faire. Idem face à l’encouragement de cesser de pleurer… On ne sait pas trop d’où viennent ces idées…)

Mais l’éducation bienveillante n’est pas très bavarde lorsqu’il s’agit de conseiller les parents sur les moyens de remplacer ces « mauvais réflexes ».

Face à une crise d’opposition, Filiozat conseille néanmoins aux parents de « prendre l’enfant dans les bras, de lui donner un verre d’eau, de courir ou de sauter avec lui ». Ce qui fonctionnera certainement pour calmer un enfant dépressif et polytraumatisé, mais certainement pas un enfant normal, en bonne santé psychique, sollicitant une occasion quotidienne d’apprendre les limites.

Ou alors il s’agira d’une accalmie ponctuelle absolument superficielle. Je rencontre parfois des enfants dont les parents ont suivi au mot la solution de « recherche d’apaisement par un câlin ». Ces enfants ont ensuite beaucoup de difficulté à se contenir face à la frustration, sans câlin ni tétine, même à un âge très avancé, ce qui pose bien évidemment des problèmes en collectivité. Je me souviens d’un enfant qui venait ainsi systématiquement réclamer un câlin, juste après avoir poussé un autre enfant dans les escaliers… vous imaginez la tête de la maîtresse. J’ai dû orchestrer, chez ces petits patients, un véritable sevrage de cette association tout à fait incongrue entre poussée de désobéissance et câlin régressif, pour les reconnecter aux « codes sociaux » du monde réel.

Plus lourd encore, l’éducation bienveillante invite fréquemment les parents à faire peser à l’enfant les conséquences émotionnelles de ses actes sur leur propre bien-être (par exemple : « tu rends maman très triste » ou « papa ne peut plus te supporter, il a envie de te taper »). Je trouve cette idée très préoccupante : car non seulement elle ne rendra pas l’enfant sage, mais elle risque en plus de le plonger dans une « tyrannie des sentiments » qui sera source de grande inquiétude pour lui (par exemple : « maman me rend triste parce qu’elle m’a interdit de tirer les cheveux de ma sœur, je rends maman triste par ma réaction violente à son interdit, etc. »). Elle risque aussi de le plonger dans une immense culpabilité, car un enfant n’a aucun moyen psychologique de se sortir de la honte d’avoir intenté au bien-être de ceux qu’il aime. C’est pour lui une véritable torture d’avoir eu le loisir de rendre ses parents tristes et de les avoir déçus. Car il les aime ! Le mieux est vraiment qu’il ne puisse pas accéder à un tel pouvoir de nuisance.

5/ L’éducation bienveillante, un marché, basé sur l’instrumentalisation culpabilisante et grossière de données neuroscientifiques

La culpabilisation est le moteur de ce business. Claude Halmos dit que l’éducation positive présente une version édulcorée de la vie à des fins marketing. Que « la culpabilité des parents est un marché. Qu’on joue sur un sentiment qui ne demande qu’à être réveillé pour vendre des livres et des stages de parentalité ».

Ce mouvement s’inscrit dans le marché plus large du développement personnel. La sociologue Eva Illouz, dans son livre Happycratie, avait très bien dénoncé ces « apôtres du bonheur » qui selon elle touchent de leurs activités des revenus absolument considérables. Je parlais tout à l’heure des formations de « coach en parentalité » d’Isabelle Filiozat : j’en ai vu passer une qui coûtait 13 475 euros (payables en 31 mensualités).

À propos des « preuves » par les neurosciences si souvent brandies comme crédit scientifique par ce courant, Léonard Vannetzel, neuropsychologue, explique que « L’idée que les neurosciences « valident » ou « invalident » une méthode ou une technique éducative est généralement une illusion, parfois un effet de mode, souvent un argument marketing. Elles doivent toujours être croisées avec d’autres disciplines. » (2019)

Le Dr Ben Soussan dénonce « l’attraction du public profane pour les éléments neuroscientifiques ». Il explique que « des personnes non expertes acceptent ainsi plus facilement les théories qui reposent parfois sur de mauvaises interprétations de résultats de recherche et contribuent à la propagation de fausses théories, appelées « neuro mythes » (…) ». Selon lui, « la communauté des parents positifs en est particulièrement adepte, notamment grâce aux réseaux sociaux qui en ont constitué un propagateur extraordinaire de données indifférenciées « entre mensonge et vérité ». On retrouve ainsi, dit-il, « tressées ensemble, des informations vérifiées, d’autres, totalement fabriquées, d’autres encore, farfelues ; certaines sont partagées sans être évaluées et favorisent la diffusion large d’erreurs ou de mensonges ».

Je ne peux que vous recommander à ce propos, le formidable livre de Marie Chetrit qui s’appelle « Éducation positive : une question d’équilibre ? ». Elle est universitaire, scientifique, et a décidé de plonger son nez dans les arguments « neuroscientifiques » de l’éducation bienveillante. Elle n’a pas été déçue et a découvert des couacs à tous les étages.

1/ Dans la définition absolument pas claire de ce que sont ou ne sont pas des violences éducatives (imposer à son enfant d’aller chez le dentiste n’étant pas équivalent à le jeter au fond d’un placard pendant des heures) 

2/ dans la confusion entre stress chronique, stress aigu, amygdales et Cortisol (tout ça est bien mélangé)

3/ autour des résultats de recherche sur des bébés souris généralisés un peu vite aux bébés humains…

4/ et au sujet de l’imprécision des âges des enfants plongés en situation de stress (avoir 2 jours et 10 ans, ça n’est pas exactement pareil).

Elle déconstruit point par point ces abus d’interprétations et l’on réalise vraiment à quel point tout cet édifice est idéologique et certainement pas scientifique.

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J’ai donné la parole à de nombreux auteurs sérieux pour étayer ma propre analyse de ce paysage médiatique. Si ce podcast vous a intéressé, je vous renvoie à celui, un peu moins académique, auquel j’ai participé lors de mon passage à la Maison des maternelles le 15 septembre 2021 avec Benjamin Muller sur le thème « mon enfant est insupportable ! ».

Dans mon prochain et troisième podcast, je vous donnerai ma « recette magique » pour mettre en place les limites éducatives aux enfants (de plus d’un an) de façon respectueuse, non violente, mais néanmoins efficace. Parce que nos enfants attendent de nous qu’on le soit !

Voici les livres auxquels j’ai fait allusion dans ce podcast :

Le Pr Marcelli dans ses 3 derniers livres dont le dernier : « Moi, je. De l’éducation à l’individualisme » ; les Prs Duverger et Rufo dans « Qui commande ici ? » ou encore les Prs Golse et Coum dans le dernier numéro de la revue Spirale (2019) intitulé « La parentalité positive ?! ».

Le livre du Dr Patrick Ben Soussan intitulé : « Comment survivre à ses enfants ? Ce que la parentalité positive ne vous a pas dit ». (pour les psy et les non psy)

On trouve aussi des livres de psychologues (celui de Joly & Sécheret intitulé « Non coupables : sortir des injonctions de la parentalité positive » ou le mien « File dans ta chambre, offrez des limites éducatives à vos enfants ») ; ou encore des enquêtes journalistiques scientifiques (comme celle de Béatrice Kammerer « L’éducation vraiment positive »).

De nombreux livres-témoignages de mamans ont également émergé ces dernières années, comme celui d’Agnès Labbé, sympa et drôle, qui s’appelle : « L’éducation approximative ».

Des livres sur la tyrannie infantile : Jean-Pierre Chartier, 2002 sur « les parents martyrs » (pour les psy) ; ou Nathalie Franck et Haïm Omer, 2017 « accompagner les parents d’enfants tyranniques » (pour les psy et les non-psy).

2 responses

  1. Ces éclairages sont précieux, merci infiniment. On imagine aisément par exemple, comment un certain dictateur russe contemporain, a dû cruellement manquer de limites éducatives dans son enfance, sans aucune sanction et probablement élevé en enfant roi, dans une famille vraisemblablement précurseur de ces préceptes sur l’éducation positive. On en voit les dégâts majeurs aujourd’hui, au plan international, avec ce sentiment de toute puissance et d’impunité.

  2. Merci pour tous ces explications!! Enfin quelqu’un de sensé ! Beaucoup de dégâts ont été commis et maintenant, des enfants et des parents sont en souffrance.

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