LES VIEUX DANS LES YEUX #2

«Vieillir est un travail, il faut s’améliorer soi-même jusqu’au dernier moment»

Par Charlotte Belaich, photos Collectif Faux Amis
(original paru dans Libération : ici )
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Extrait de la série «Le cœur c’est pour l’amour». Madame Le Nir : «Une fois que j’ai fait ma toilette le matin, je m’installe dans mon fauteuil. Je lis de tout. J’ai eu une jeunesse mouvementée vous savez, je lis beaucoup.» Collectif Faux Amis. Hans Lucas

Comment vieillit-on en France ? Comment se sent-on, vieux mais pas forcément parmi les plus à plaindre ? Pour répondre à ces questions, Libération a rencontré des dizaines de personnes âgées de 76 à 97 ans. Le corps et ses facultés, l’identité et l’état d’esprit, la vie sociale et la solitude, le temps et la mort… Nous publions une série d’articles sur la grande vieillesse, pan de la vie largement ignoré bien que majeur. Les photos accompagnant cet article proviennent de la série «Le cœur c’est pour l’amour» réalisée par le collectif Faux Amis (1).

Laure Brandt le sait grâce à ces mêmes rêves qui reviennent depuis longtemps maintenant : «Il y a une identité qui reste.» A 84 ans, elle est encore ce qu’elle a été, ce qu’elle a vécu.Car comme tout le monde, les vieux ont été des jeunes. Ils ont ri et crié, probablement aussi ont-ils dansé et aimé. L’ancien soi a beau parfois échapper, trop lointain donc impossible à se remémorer, il en reste toujours quelque chose. «Plus on vieillit, plus on a dans son esprit l’âge qu’on a mais aussi l’âge qu’on a eu», résume Jérôme Pellissier, docteur en psychogérontologie.

A en croire toutes les personnes interrogées, les souvenirs ne disparaissent pas. Ainsi, Robert Desplan, 94 ans, cite aisément le nom de l’un de ses maîtres d’école. «Je suis persuadé qu’on n’oublie rien, il y a des absences mais tout ce qu’on a vécu est en nous, à l’intérieur. D’ailleurs, on dit qu’au moment de mourir beaucoup de personnes voient la totalité de leur vie en un temps très bref.»

Souvent, les souvenirs les plus vivaces sont paradoxalement les plus lointains, ceux de l’enfance. «C’est presque des perceptions sensorielles, j’ai les odeurs, le toucher, les sentiments qui vont avec,raconte Nancy de La Perrière, 89 ans, pensionnaire d’un Ehpad (une maison de retraite médicalisée). Je peux me rappeler un moment d’été chez mes grands-parents, ce que je pensais à table au milieu des grandes personnes. J’y suis.» 

On est donc toujours un enfant, et a fortiori celui de quelqu’un. Ainsi, l’image des parents, elle aussi, reste très prégnante. «Je les sens très présents, dit Nancy De La Perrière. On ne fait jamais le deuil de ses parents, c’est enfoui en vous mais ça ne disparaît jamais», ajoute-t-elle, quand une autre pensionnaire explique «parler à maman», lui demander ce qu’elle ferait à sa place. «Quand des personnes perdent la capacité de s’exprimer, souvent, le dernier mot qui reste, c’est “maman”», clôt une animatrice de l’établissement.

Si certains souvenirs ne s’étaient jamais évaporés, d’autres refont surface en vieillissant. Il y aurait plus de «place» pour le permettre. «Quand on est jeune, quand on se lève pour aller aux toilettes, on y va à moitié endormi, on a vite fait de replonger alors que là, je fais tellement attention que lorsque je reviens, je suis bien réveillée. Alors, je rêve. Je me revois dans mon commerce, je revois mes parents, mon mari. Parfois on a l’impression qu’on a rajeuni», confesse ainsi Andrée Maroni, 81 ans. C’est probablement pour cette raison que les vieux aiment disserter sur leur passé. En parlant, on se replonge. Chaque question, chaque mot, renvoie ailleurs. Ainsi, certains se perdent parfois dans les anecdotes, les souvenirs, comme s’ils essayaient de restituer leur mémoire.

«Bien dans ma peau»

Tous ne sont pas nostalgiques pour autant. «Maintenant, c’est moins plaisant, mais il y a encore du bon», dit Nancy de La Perrière. Quand ça la «démange», Paule Giron, 89 ans, écrit dans un cahier ses souvenirs d’enfance, et c’est réglé. «Le passé n’est plus une interrogation, je n’ai pas besoin de le ressasser. C’est maintenant que j’ai l’impression d’être bien dans ma peau, dans ma vie. J’ai passé mon temps à me chercher, j’ai fini par un peu me trouver, confie-t-elle. Sur ce plan-là, je trouve la vieillesse un temps extraordinaire. On est moins impliqué, on a plus de recul, de temps. Ça me paraît bête à dire mais c’est vrai, il y a plus de sagesse. C’est une forme d’accomplissement, la vieillesse. Ça clôt une vie qui a du sens.»

On peut donc être heureux à 90 ans. «L’idée selon laquelle il y aurait plus de dépressions chez les plus vieux est un cliché. Il y a autant de gens heureux de vivre ou déprimés à toutes les classes d’âge. Ça dépend des caractères des personnes», estime Jérôme Pellissier.

La plupart des personnes interrogées qui se jugent heureuses ont en commun une volonté de continuer à se façonner, d’être toujours en devenir. «Ma génération est la première à prendre conscience de la nécessité de vieillir en existant car nous avons trente-cinq ans ou quarante ans à vivre après la retraite, dit Paule Giron, 89 ans. Du coup, ça ne peut plus être vécu en sursis, c’est un vrai cycle de vie.»

Certains osent même se projeter, imaginer des vacances, réfléchir à se remettre à la peinture, «pour s’exprimer, c’est une manière de rester vivante, juge Nancy de La Perrière. «Ça peut être un âge d’or, souligne Paule Giron. Mais la vieillesse ne se vit pas tout court, ça se réfléchit.»Beaucoup de personnes âgées en effet s’improvisent philosophes. Et c’est comme ça, à en croire les témoignages recueillis, que l’on vieillit mieux. «Vieillir est un travail, il faut s’améliorer soi-même jusqu’au dernier moment. Je m’interroge, je me délivre de mon égoïsme, ça donne un sens à la vie», développe Laure Brandt. Si on doute encore du mythe du vieux sage, il faut écouter Nancy de La Perrière : «Je suis beaucoup plus intéressée par le monde et son devenir aujourd’hui. Je pense qu’il y a une ouverture qui s’est faite. Il y a moins de peur aussi. Plus jeune, j’étais en position défensive en permanence, j’avais peur de perdre, je ne sais pas quoi hein, mais j’avais peur, donc j’étais plus contractée. Maintenant, je n’ai plus à me défendre, je suis comme je suis.»

«Déchéance»

S’il est possible de s’élever, encore faut-il le vouloir. «A un moment, on se dit : est-ce que je continue ou est-ce que j’arrête ?», résume Pierre Caro, «retraité professionnel» de 79 ans, comme l’indique sa signature de mail. C’est ce choix qui définit souvent la façon de vieillir. Dans un camp, ceux qui veulent «s’adapter», qui ont «envie de progresser»,comme on a pu l’entendre dans un groupe de parole organisé dans un Ehpad. Dans l’autre, ceux qui n’ont «plus envie de vivre», qui ont «perdu le goût des choses», car «la vieillesse est une déchéance, qu’on le veuille ou non», comme on nous l’a dit au même endroit. Pour ceux-là, le temps devient long et quand ils donnent leur âge précisément, ponctué de «et demi» ou «et trois mois», comme on parle d’un exploit, on a l’impression d’entendre «réalisez ce que j’endure». «Qu’est-ce que vous voulez que j’attende ?», demandent-ils souvent, ou sa variante : «Qu’est-ce que je fais encore là ?»

Hors de chez soi, l’attente est plus dure encore. «Vous savez, quand vous fermez la porte à clef de votre appartement et que vous vous dites “plus jamais”, vous avez le choc de votre vie», raconte Geneviève Peltier, 97 ans. C’est probablement la raison pour laquelle on parle souvent mobilier dans les Ehpad. Il y a ce buffet qu’on regrette, ce fauteuil qui était si confortable… Il faut tout abandonner, comme un apprentissage du dépouillement inéluctable. «On s’habitue jamais à cette vie… c’est comme si on était des petits pensionnaires…Le temps est long, très très long. J’attends que ça se passe. Parfois je m’invente un travail, je range le placard», rapporte-t-elle en riant, rappelant que oui, elle était «de nature joyeuse» mais que désormais, elle «n’y arrive plus». Ne reste-t-il pas un plaisir de vivre ? «Ça fait juste, répond-elle. J’ai une très bonne mémoire, peut-être trop parce que je suis malheureuse de penser à tout ce qui a été et n’est plus. On ne se voit pas vieillir, c’est ça qui est extraordinaire. Puis, tout doucement vous avez moins de force, moins d’envie. Quand on est jeunes, faut jamais penser qu’un jour on sera vieux. Parce que c’est trop dur.»

Chez Charlotte, 95 ans, l’attente prend la forme de l’angoisse. «J’aime pas être seule, je ne me supporte pas, quand je suis seule il me manque l’air, dit-elle en pleurant. J’ai beaucoup de souvenirs, ils me reviennent. C’était une autre vie. Ça me manque.»

«Petite pilule miracle»

En écoutant parler ainsi, on en vient à se dire que certains vivent encore pour la simple et bonne raison qu’on ne leur laisse pas le choix. «C’est affreux de vieillir, de voir les jambes qui ne répondent plus, qui ne marchent plus, et les douleurs, le physique… détaille Annie Mallet, 87 ans, résidente d’un Ehpad où elle était traitée pour une dépression. Le matin au réveil, de penser que la journée va commencer et que ça va être pareil… Je subis au fur et à mesure. Quand je vous dis que je n’ai plus envie de vivre, si on me donnait le choix… Si on me donnait la petite pilule miracle, je la prendrais, mais on ne me la donnera pas. Ils nous font vieillir trop tard, ça dure trop longtemps et ça ne peut devenir qu’encore plus dur.» Comme elle, d’autres voudraient partir mais expliquent rester pour leur famille, peut-être aussi par peur. «Voir mon fils et mes petites filles, c’est ça qui me rend heureuse, autrement, ça fait longtemps que je ne serais plus là. C’était agréable, ce n’est plus agréable…», nous explique ainsi Maryane Aillaud, 76 ans, immobilisée depuis un AVC.

Parfois, leurs enfants en ont conscience. Madame C. avait prévenu : sa mère n’attend rien d’autre que la mort. Odette, 90 ans, est si frêle qu’elle semble minuscule dans le fauteuil de sa chambre. On a l’impression qu’elle peut se mettre à pleurer à tout moment. Ses sourcils se froncent, tremblent, ses yeux s’embuent, puis ça passe, et elle continue. Qu’attend-elle de la vie ? «La mort.» N’a-t-elle plus aucun projet ? «Rien.» «Il n’y a plus d’avenir», concède sa fille, qui pense «qu’il faudrait faire comme en Suisse ou en Belgique, vous avez 90 ans, vous ne voulez plus vivre, hop deux cachets on n’en parle plus.» Odette aussi voudrait cela. «Et pourtant, elle est croyante»,souligne sa fille. «Ça soulagerait la famille, et puis soi-même, parce que, qu’est-ce qu’on attend maintenant ?» Pour le moment, elle vit, puisqu’il en est ainsi.

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