Je publie ci-dessous un texte de Jonathan Boismard, non parce que j’en partagerais toutes les analyses ni toutes les conclusions, mais parce qu’il met en débat une question qui me paraît aujourd’hui fondamentale pour tout clinicien : dans quelle langue notre époque autorise-t-elle les sujets à parler de leur souffrance psychique ?
Publier un texte ne signifie pas y adhérer dans son intégralité. C’est parfois reconnaître qu’il ouvre un débat suffisamment important pour mériter d’être partagé. Celui-ci en fait partie.
Les récits contemporains de la santé mentale suivent souvent une trame désormais familière : souffrance, diagnostic, traitement, stabilisation, puis témoignage destiné à déstigmatiser. Ces récits ont leur utilité et leur légitimité. Ils permettent à de nombreuses personnes de se reconnaître, de demander de l’aide et de sortir de la honte ou de l’isolement. Je ne remets nullement cela en question.
Mais, dans ma pratique de psychologue psychothérapeute, je rencontre rarement des histoires aussi linéaires. Les existences sont faites de ruptures, d’ambivalences, de retours en arrière, de tâtonnements, de contradictions, de répétitions, parfois de longues périodes où rien ne semble bouger. Elles portent les marques d’une histoire singulière, irréductible à un diagnostic. Un sujet ne se résume jamais à la catégorie clinique qui le désigne, pas davantage qu’à un parcours de soins, aussi précieux soit-il.
Ce qui m’interroge aujourd’hui n’est donc pas le diagnostic en lui-même. Il est souvent nécessaire, parfois profondément soulageant, et constitue un repère important pour de nombreuses personnes. Ce qui m’interroge davantage est la place qu’il tend progressivement à occuper dans notre manière même de raconter les existences. À force de devenir la langue commune de la souffrance psychique, ne risque-t-il pas de recouvrir peu à peu la langue propre du sujet ? Celle qui cherche, hésite, invente, se contredit, se tait parfois, tente de donner sens à ce qui lui arrive plutôt que de seulement le nommer.
Car nommer n’est pas comprendre.
Notre époque entretient volontiers l’illusion qu’une souffrance devient intelligible dès lors qu’elle reçoit un nom. Pourtant, toute nomination éclaire autant qu’elle sélectionne. Toute catégorie permet de voir certains aspects d’une expérience, mais en laisse inévitablement d’autres dans l’ombre. La clinique nous rappelle chaque jour que le mystère d’un sujet excède toujours les mots qui cherchent à le décrire.
Je suis également sensible à une autre évolution de notre temps : la tendance à produire des récits cohérents, exemplaires, presque pédagogiques. Comme si toute expérience devait désormais pouvoir être racontée selon une chronologie lisible, orientée vers une résolution. Or la souffrance psychique résiste précisément à cette logique. Elle ne suit pas toujours une progression. Elle déborde les récits que nous construisons après coup pour lui donner une forme. Elle conserve des zones d’opacité, des paradoxes, des impasses, des événements qui demeurent énigmatiques.
J’aime parfois parler de « l’imparfait de la vie ». Ce temps qui n’est ni clos ni parfaitement maîtrisé. Celui des reprises, des hésitations, des retours, des transformations lentes, des questions qui restent ouvertes. Cet imparfait-là me paraît constitutif de l’expérience humaine. Je crains qu’à vouloir rendre les parcours toujours plus lisibles, nous finissions par perdre quelque chose de leur vérité.
Une autre question me semble tout aussi importante : qu’est devenue, dans l’espace public, la recherche de sens ? Au-delà du diagnostic, au-delà même de l’efficacité des traitements, qu’exprime cette souffrance dans l’histoire de cette personne ? Que dit-elle de ses liens, de son rapport au monde, de sa manière singulière d’exister ? Il ne s’agit évidemment ni de psychologiser à outrance, ni de prétendre expliquer toute maladie par une histoire de vie. Il s’agit simplement de ne pas abandonner cette interrogation fondamentale qui est au cœur de toute clinique : celle du sens vécu.
Cette interrogation me paraît d’autant plus essentielle que la santé mentale est devenue un objet majeur de communication publique. Nous avons incontestablement gagné en visibilité et en déstigmatisation. Mais ne risquons-nous pas, simultanément, de perdre quelque chose de la singularité des sujets ? À vouloir rendre les expériences plus accessibles, plus compréhensibles, plus partageables, ne finissons-nous pas parfois par les rendre aussi plus prévisibles, plus lisses, plus conformes aux récits que notre époque attend de nous ?
J’ajouterais enfin une distinction qui me paraît essentielle. Un témoignage n’est pas nécessairement une parole. Le témoignage transmet une expérience ; il est souvent déjà organisé, adressé, construit. La parole, elle, demeure parfois inachevée. Elle cherche encore sa forme. Elle découvre en parlant ce qu’elle ne savait pas encore d’elle-même. C’est cette parole-là que la clinique accueille : une parole qui n’est pas seulement informative, mais transformatrice, parce qu’elle permet peu à peu au sujet d’advenir dans sa singularité.
Au fond, ce texte de Jonathan Boismard m’intéresse moins pour la critique qu’il adresse que pour la question qu’il soulève, et qui me semble nous concerner tous, cliniciens comme citoyens.
À l’heure où la santé mentale occupe une place inédite dans le débat public, cherchons-nous seulement à rendre les souffrances psychiques plus visibles ? Ou leur laissons-nous encore la possibilité de demeurer singulières, irréductibles, parfois dérangeantes, parfois énigmatiques ?
Car ce qui fait la richesse d’une rencontre thérapeutique n’est pas seulement qu’une personne puisse dire : « je suis bipolaire », « je suis dépressif » ou « je souffre d’un trouble ». C’est qu’elle puisse progressivement trouver une parole qui ne soit pas entièrement empruntée aux catégories disponibles de son époque, mais qui devienne véritablement la sienne.
C’est précisément cette réflexion que le texte de Jonathan Boismard ouvre, à mes yeux, avec le plus de force. Au-delà de la controverse qu’il suscite, il nous rappelle une exigence qui me paraît constitutive de toute démarche clinique : préserver, envers et contre tout, la singularité irréductible du sujet. Non pour récuser les apports du diagnostic ou des traitements, mais pour ne jamais oublier qu’ils ne disent jamais tout d’une existence.
NICOLAS DEMORAND OU LA SAGESSE BIPOLAIRE
Faire de Si besoin vertu
par Jonathan Boismard, paru dans lundimatin#525, le 23 juin 2026, original : ici
Le podcast de Nicolas Demorand Si besoin marquant son retour, a été salué comme un geste « touchant » de « courage » et de « déstigmatisation », un geste de patient, d’aidant. Mais derrière le récit d’une trajectoire individuelle se dessine peut-être autre chose : une expérience singulière transformée en langage psychiatrique dominant, confirmé. Plus encore, la fabrique d’une figure familière : celle du patient modèle, du malade exemplaire, du porte-parole idéal de la souffrance psychique universalisée et des « malades mentaux » unifiés. Jonathan Boismard est l’auteur de Une vie de fêlé, heurs et malheurs d’un patient ordinaire (ed. lundimatin).
IL EST DES NÔTRES, IL A PRIS SON XANAX COMME LES AUTRES ?
Minuit environ, et comme tous les soirs à cette heure-là, je m’apprête à avaler ce petit comprimé qui me permet toutes les nuits de ne pas trop gueuler, de ne pas trop chialer et surtout de ne pas seulement somnoler. Le verre est le même, la cuisine est la même, la plaquette est la même mais cette soirée est différente, j’ai enfin écouté Si besoin et l’énième volonté de son auteur de faire des bipolaires une entité unique, unifiée et distincte. Ce Xanax que je vais m’enfiler est un Si besoin, parmi la panoplie d’antidépresseurs et somnifères existants. Quiconque est passé un tant soit peu, bon gré mal gré par la psychiatrie connaît la chanson, Xanax, Valium, Zopiclone et j’en passe. Ce titre du podcast sonne comme un signe de ralliement, de reconnaissance d’une communauté des malades mentaux unis, mains dans la main, coeur contre coeur. Et pourtant.
Ce qu’omet ce podcast, c’est la ligne de démarcation qu’il trace : entre ceux qui contrôlent leur consommation, s’évaluent, se gèrent, savent en prendre quand il le faut et ceux qui se laissent avaler par la pilule blanche, faisant d’un Si besoin, un Jamais sans. C’est mon cas. J’en suis dépendant. Fortement addictif, Si besoin sait se révéler nécessaire, non plus à la carte, mais vital. Toujours avec, dans mes poches, dans mes sacs, dans mes placards, Xanax à la mer, Xanax à la montagne, Xanax fait ses courses, Xanax prend le bus, je sais où ils sont, j’en ai besoin, partout, tout le temps et toujours plus. Essayer de se sevrer est l’une des expériences les plus difficiles, et je sais de quoi je parle, je suis un très gros fumeur. Tout cela est nié dans le podcast, seule est évoquée sa puissance positive, celle qui confère une certaine « marge de liberté » et le signe qu’à un moment on n’en a plus besoin. En plus de l’HP, mon Si besoin est un nouvel enfermement. Alors, face au verre que je m’apprête à prendre, je m’approche de mon Si besoin, qui m’éloigne progressivement, n’en déplaise aux médias, de Nicolas Demorand. Nous avons bel et bien eu le même Si besoin, mais nous ne serons pourtant jamais les mêmes patients.
SOCIÉTÉ VALIDE, PAROLE VALIDÉE
Les sociétés modernes ont leur sagesse automatique. Elles circulent sans auteur et n’ont pas besoin d’être vraies, juste du bon sens. Il suffit qu’elles soient répétées, pourvu que le canal soit important.
« Il faut libérer la parole. », « La santé mentale est l’affaire de tous. », « Faire confiance au soin est essentiel. ». Autant de phrases qui font écho au témoignage de ce journaliste quand elles ne sortent pas, tout simplement, presque littéralement de son micro qui l’attend depuis des mois. Ces formules ne décrivent pas seulement le monde. Elles l’organisent. Si besoins’inscrit dans cette organisation, non comme exception, mais comme modèle. Une crise, maniaque cette fois-ci, une hospitalisation, à Sainte Anne, quelques semaines, un diagnostic, bipolaire, toujours, puis un retour à l’antenne, France Inter toujours. Le schéma est immédiatement lisible, balisé, simplifié, unifié. Il devient exemplaire.
Le Nouvel Obs parle du « podcast courageux et nécessaire » de Nicolas Demorand, tandis que Télérama salue « un témoignage singulier » et Le Monde met en avant un retour qui vise à « aider, si besoin, ceux qui souffrent de maladie mentale ». On appelle cela témoignage. On appelle cela courage. On appelle cela déstigmatisation. Mais ce sont aussi des opérations de tri. Le récit est autorisé parce qu’il revient dans les cadres. La bipolarité est nommée, le traitement est évoqué, de longues minutes sur la kétamine et ses effets intrigants, risibles, presque glamours, l’hospitalisation est racontée sans véritable interrogation de l’institution qui l’a rendue possible. Le seul moment où Nicolas Demorand a pensé que son hospitalisation sous contrainte était de l’enfermement violent, fut lors de sa phase maniaque, il comprit après, une fois la raison retrouvée que c’était pour son bien. Sa folie est passagère, sa sagesse éternelle. Rien ne déborde durablement, tout est contenu, continue. Dire est encouragé quand il est un miroir dans lequel la psychiatrie peut se complaire admirablement, dedans.
Dans Si besoin, la parole passe par les catégories disponibles, prêtes à penser : trouble bipolaire, crise, soin, stabilisation. Même l’intime devient intelligible à travers le lexique du diagnostic. En ce sens, la parole ne guérit pas, ne se libère pas, elle ne s’arrache pas non plus, mais elle est filtrée, validée. C’est bon, rien à signaler, vous pouvez circuler.
NICOLAS REVIENT PARMI LES SIENS. L’ÉTERNEL RETOUR COMME PREUVE.
Sur France Inter, Nicolas Demorand déclare :« Si vous me posiez la question, je dirais que ça va plutôt pas mal. Les tourments sont derrière moi. » « Après six mois de silence, Nicolas Demorand revient apaisé », titrent plusieurs médias dont Télérama. « Nicolas Demorand de retour au micro de France Inter », annonce Gala. « Nicolas Demorand reprend le micro pour revenir sur sa bipolarité », écrit Le Monde. Un homme s’effondre, est pris en charge puis revient à l’antenne. Donc le système fonctionne. Le raisonnement paraît naturel. Il est pourtant circulaire.
Tout ce qui ne revient pas disparaît du champ de vision : les hospitalisations qui s’enchaînent, les patients durablement précarisés par leurs passages en psychiatrie, les trajectoires qui ne retrouvent ni emploi, ni reconnaissance, ni micro de radio. Ce qui ne revient pas ne compte pas. La figure du retour ou bien de la réhabilitation produit alors un effet particulier : elle transforme une expérience individuelle en preuve implicite de l’efficacité du dispositif qui l’a prise en charge. Le podcast de Nicolas Demorand est la preuve que la psychiatrie fonctionne.
La crise devient démonstration. Le retour devient argument. Et ce qui échoue à revenir cesse progressivement d’être racontable, le retour possible est louable, alors l’échec, coupable.
QUAND LA CONFIANCE DEVIENT UNE VERTU, LA DÉFIANCE UN SYMPTÔME
Nicolas Demorand affirme sur France Inter que « Le danger supérieur, c’est d’être malade et dans une relation de défiance avec le soin, les soignants, les médicaments. ». La formule est moralisatrice, révélatrice, c’est elle qui a été la plus retenue. La défiance y apparaît comme un risque supplémentaire, presque comme une erreur. Mais la défiance a une histoire, elle ne flotte pas dans les airs, elle s’enracine, pousse, mûrit.
Elle peut naître d’effets secondaires lourds. J’ai moi même l’impression qu’il s’agit de l’inverse, que certains psychotropes m’ont défié et continuent de me défier encore, moi, mes intestins, mon estomac et en définitive mes toilettes. Elle peut naître d’hospitalisations sous contrainte et ses multiples traumatismes. Et si depuis ma première hospitalisation, je ne peux quasiment plus rester les fenêtres fermées, je préfère malgré tout y être, même sous 2 degrés, qu’être dans une piaule d’HP surchauffée, quand elles le sont. Elle peut naître d’un sentiment de dépossession, de diagnostics vécus comme des identités imposées, de promesses thérapeutiques vaines et de situations sociales complexes. La confiance n’est pas une évidence. Elle est un résultat, située socialement, elle est surtout position.
Faire de la confiance une vertu universelle revient à rendre plus difficile la critique de l’institution qui la réclame. L’expérience de ceux qui se méfient du soin devient alors suspecte avant même d’être entendue. Allez dire à quelqu’un à qui on a sondé son pénis pour cause de rétention d’urine du à un antipsychotique qu’il n’a pas raison de défier les médicaments.
LE LANGAGE DU SOIN EST LE RÉEL
Revenons au podcast. Si besoinest une expression clinique. Une formule d’ordonnance. Une catégorie du soin. Une formule qui appartient déjà au monde psychiatrique avant même que le récit ne commence. Et pourtant c’est sous ce signe que l’expérience va être racontée. Ce podcast est un rendez-vous chez le psychiatre. C’est peut-être là la victoire la plus complète d’une institution : lorsqu’elle n’a plus besoin d’imposer ses catégories parce qu’elles sont devenues spontanées. La crise devient symptôme. La rupture, un trouble. L’effondrement, un épisode. La vie, un parcours de soin. Le sujet parle encore, mais dans une langue qui le précède. Il croit raconter son expérience. Il raconte déjà son dossier. Il est lui même un dossier sur pattes, qu’on ressort, si besoin.
La force du titre est là. Ce n’est pas seulement une référence aux médicaments pris en cas de crise. C’est une manière de dire que la crise elle-même est déjà comprise depuis le point de vue du traitement. L’événement est pensé depuis sa gestion. La rupture depuis sa correction. Le désordre depuis sa normalisation. Tout se passe comme si l’expérience n’avait plus à être interprétée, mais seulement régulée. Comme si la question n’était plus : « Que nous arrive-t-il ? » Mais : « Quel protocole appliquer ? », évidemment, au cas par cas car tout le monde est différent, ultime mantra que la psychiatrie aime répéter pour montrer sa grande humanité.
À partir de là, la psychiatrie cesse d’être simplement une institution parmi d’autres. Elle devient une manière d’organiser le réel. Une manière de décider à l’avance ce qu’est une crise, ce qu’est un sujet, ce qu’est une guérison. Une manière de rendre certaines expériences immédiatement intelligibles et d’autres pratiquement impensables. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai mis dix ans à pouvoir me raconter dans la psychiatrie, le podcast lui a été créé en quelques mois.
La véritable puissance du langage psychiatrique n’est pas de convaincre. C’est d’apparaître comme le simple langage des faits. Je suis malade mentale. Ha bon ? Oui. Ha d’accord. Fin de la discussion.
« LE BON PATIENT, IL SE SOIGNE, MAIS C’EST UN BON PATIENT QUOI »
Chaque époque fabrique ses figures exemplaires. La nôtre a produit le patient transparent. Celui qui reconnaît sa maladie. Celui qui accepte son diagnostic. Celui qui raconte sa crise dans les mots du soin. Celui qui remercie. Celui qui revient. On lui demande d’être sincère. Mais pas seulement. On lui demande aussi d’être rassurant et de prouver que les institutions fonctionnent encore, enfin qu’il est possible de tomber sans sortir du monde.
Nicolas Demorand occupe aujourd’hui cette place. Non pas parce qu’il l’aurait choisie. Mais parce que tout concourt à l’y installer. Le journaliste devient patient. Le patient devient témoin. Le témoin devient porte-parole. Et bientôt le porte-parole devient la maladie elle-même. À travers lui, ce n’est plus seulement un homme qui parle mais une certaine manière de raconter la folie qui obtient soudain le monopole de la respectabilité. La bonne folie. La folie diagnostiquée. La folie traitée. La folie réconciliée, adoucie. La folie devenue maladie mentale.
Pendant ce temps, d’autres paroles attendent à la porte. Celles qui parlent de violence psychiatrique. Celles qui refusent les catégories diagnostiques. Celles qui ne remercient personne. Celles qui ne reviennent pas et qui souffrent aussi.
La question n’est donc pas : pourquoi écoute-t-on Nicolas Demorand ? La question est : pourquoi est-ce toujours ce type de patients qui finit par représenter tous les autres ? Dans toute institution, le témoin idéal vient confirmer le fonctionnement de l’institution. La psychiatrie n’échappe pas à cette règle. Si la psychiatrie, symphonie impeccable a trouvé sa majeure, elle créera aussi sa mineure, son ou sa critique attitré(e) qui la renforcera, par ses mots, ses gestes. Ne nous y trompons pas, le patient défiant exemplaire existe aussi. Pour le dire symboliquement, c’est peut-être celui qui a flirté avec la limite du Si besoin, mais pas trop.
LES RÉCITS DE L’ÉTERNEL CONTOUR
Il existe d’autres histoires. Des hospitalisations vécues comme des violences, comme celles que racontent Treize, dans son livre Charge. Des traitements interrompus en raison de leurs effets, comme ces nombreuses histoires que l’on peut entendre dans des groupes de paroles. Des refus de diagnostic. Des expériences, des entendeurs de voix hors cadre médical, comme le Réseau REV. Des expériences de « délire » comme celle d’H.K dans son livre Barge. Des critiques de la psychiatrie biologique contemporaine, même si ce sont des spécialistes ou psychiatres, comme Joanna Moncrieff ou bien Peter C. Gotzsche. Des personnes qui ne se reconnaissent pas dans le récit du rétablissement et les parcours de soin, comme la Mad Pride. Des critiques plus théoriques mais toujours de l’intérieur comme celles de Léna Dormeau. Et tout ceux encore plus à la marge, qui se murmurent ou s’étouffent entre quatre murs dans un HP.
Mais ces récits demeurent périphériques, ne structurent ni ne forment consensus. Ils ne deviennent pas éditoriaux, documentaires, podcasts événementiels ou grandes séquences médiatiques sur la santé mentale. Ils restent confinés aux marges, là où les institutions aiment rarement regarder ou alors s’en servir comme caution, comme gage d’ouverture, une fois essorés mais c’est tout, il ne faut pas exagérer. La psychiatrie n’a pas besoin que tout le monde soit d’accord, seulement besoin de quelques figures exemplaires, quelques patients capables de transformer leur expérience en preuve, des souffrants capables de devenir ambassadeurs, de voix suffisamment audibles pour parler à la place des autres, des ventriloques de la souffrance généralisée. En définitive, Si besoinraconte une seule histoire, celle des psychiatres, celle de la psychiatrie.
Le succès de Si besoinrévèle peut-être quelque chose de plus important encore : le type de malade que notre époque choisit d’écouter. Et, plus discrètement, ceux qu’elle préfère ne pas entendre, dont la parole, la nuit est bien trop étouffée par les Si besoin. Alors face à ce dispositif de libération de la parole totalitaire, à nous de ne pas produire des récits saisissants mais des mots sous forme de gestes, insaisissables. Puisque leurs histoires sont autant de cordons sanitaires, contournons-les éternellement. Et si, Si besoin, entend unir les souffrants, continuons de nous éclater follement.
Jonathan Boismard

