Je vous partage ci-dessous un commentaire de lecture par Patrick Ben Soussan, pédopsychiatre, de cet ouvrage de Gérard Neyrand récemment paru. Rien à ajouter. A lire.
Commentaire de lecture paru le 24 janvier 2025, original ici.
« L’Happycratie – Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies – de la sociologue Eva Illouz et du psychologue Edgar Cabanas avait déjà donné le ton en 2018. Cet essai, décapant, dénonçait avec brio l’injonction qui nous est faite d’être heureux et rappelait que cette idéologie, dont la psychologie positive est le bras armé, n’avait qu’un objectif : culpabiliser les individus et conforter le néolibéralisme.

Gérard Neyrand, dans sa Critique de la pensée positive. Heureux à tout prix ?, paru aux éditions érès à la rentrée 2024, s’attelle à une analyse de même nature en nous appelant à nous méfier de ces nouveaux ordres moraux qui imposent l’obsession égocentrique de l’amélioration de soi et la tyrannie de l’optimisme.
L’auteur, sociologue, professeur émérite à l’Université Paul Sabatier Toulouse 3, reconnu pour ses travaux riches et fouillés sur la famille, la parentalité, le couple et plus globalement sur l’impact des mutations sociales sur les sphères intimes, nous propose une élucidation salutaire et passionnante de cette alliance baroque entre commerce, para-scientificité et idéologie. Il y a quelque chose de jubilatoire à lire Neyrand, démontant avec détail et minutie, avec l’esprit d’analyse qui le caractérise, les pierres de touche de la pensée puis de la psychologie positive. Son approche, centrée sur la famille, développe plus précisément les incohérences de l’éducation et de la parentalité dite positives, en exhibant à la fois l’indigence théorique de ces propositions et les effets qu’elles induisent, à savoir contestation scolaire, délégitimation de l’école, crise de l’autorité mais aussi sur-responsabilisation des parents, déni du social et soutien de la division sexuée très traditionnelle entre père et mère.
Sa voie d’entrée est singulière, puisque la généalogie de la pensée positive qu’il propose, trouve son origine dans un discours marchand : la publicité. Ainsi, de ses balbutiements dans « la réclame » au XIXe à sa propagation permanente par les médias sociaux et autres influenceurs au XXIe siècle, le discours positiviste va sans trêve proposer à l’individu de développer une quête éperdue du bonheur.
Neyrand va ensuite déconstruire avec application la façon dont cette pensée positive s’est progressivement imposée tout au long du XXe siècle jusqu’à aujourd’hui, à travers tout un discours social et médiatique. Ce courant américain initié par des pasteurs chrétiens dont Norman Vincent Peale, qui, avec son ouvrage paru en 1952, La puissance de la pensée positive en fût l’un des plus notoires exégètes, s’est initialement proposé comme une approche bienveillante de l’existence, même s’il s’est développé sur une base ambiguë, mélange de références religieuses et scientifiques un brin avariées. Mais très rapidement, cet appel à une quête, individualiste, du bonheur, s’est progressivement métamorphosée en une forme d’injonction tyrannique. C’est ce que validera, non sans contradictions, la psychologie positive à la fin du XXe siècle, promouvant la reconnaissance d’un individu supposé libre, c’est-à-dire dégagé de toute détermination aussi bien sociale que psychique. Depuis lors, cet élan positiviste a colonisé nos écrans, nos esprits, et même nos relations et il agit comme un rouleau compresseur émotionnel, effaçant toute complexité, toute contradiction, toute nuance.
Mais que cache donc cette quête effrénée du bonheur ? Neyrand le martèle consciencieusement : un marché fort lucratif ! Car la pensée positive n’est pas qu’une philosophie, elle est une industrie : du développement personnel aux stages de mindfulness, en passant par les coachs de vie et les influenceurs bien-être, l’auteur montre comment le bonheur est devenu un véritable produit de consommation. Cette nouvelle logique mercantile qui nous incite à acheter notre félicité comme on achèterait une nouvelle paire de baskets, nous offre un bonheur prêt-à-porter, taillé pour Instagram, qui s’insinue dans toutes les sphères de nos vies, publiques et privées. C’est Ruwen Ogien, ce grand philosophe libertaire, qui, dans un essai très personnel, Mes mille et une nuits – La maladie comme drame et comme comédie, paru quelques mois avant son décès, avait fait un sort tapageur à ce mantra contemporain : « Au fond, la psychologie « positive », dont la résilience est un des piliers, a, comme les idées de Leibniz dont Voltaire se moquait, un côté bêtement optimiste, répugnant aux yeux de tous ceux dont la vie est précaire, marquée par des échecs et des peines profondes. Elle tend à culpabiliser tous les défaitistes en pensée, tous ceux qui n’ont pas la force ou l’envie de surmonter leur désespoir. » Car cette course à la positivé, cette injonction au bonheur constituent bien une forme de violence – douce ? -, culpabilisant ceux qui peinent à être « heureux ». Tout malheur devient une faute personnelle, tout échec une preuve de paresse ou de mauvaise volonté. Neyrand dénonce ici une responsabilisation à outrance qui dédouane les structures sociales et économiques.
Il insiste alors notoirement sur le virage qu’a pris le soutien à la parentalité ces dernières années, en devenant une véritable industrie, détrempée de tant de maux : marchandisation de la petite enfance, quantification des sciences de l’éducation, prolifération d’un discours neuroscientifique et économiste, en lien avec l’individualisation et la privatisation de la responsabilité parentale et le retrait de la responsabilité publique. On se référera judicieusement alors à l’ouvrage de Michel Vandenbroeck, Être parent dans notre monde néolibéral, paru l’an dernier chez érès. Comme Gérard Neyrand, ce professeur de pédagogie de la famille à l’Université de Gand (Belgique), attirait l’attention sur l’effort public, de plus en plus en retrait, en témoigne la crise actuelle des milieux d’accueil de la petite enfance.
C’est Marcel Gauchet, dans un lumineux article sous le titre de L’enfant imaginaire(Le débat, 2015, 183-1, 158-166), qui rappelait la prophétie d’Ellen Key, grande philosophe et pédagogue suédoise qui a marqué l’histoire de l’éducation : le XXe siècle serait « le siècle de l’enfant » prédisait-elle… en 1900 ! Gauchet, aux aubes du XXIe siècle, insistait : notre vision contemporaine de l’enfant à qui nous vouons un véritable culte, enfant du désir, enfant mythologique, « constitue un obstacle épistémologique et pratique à l’entreprise éducative ». Il concluait en nous implorant de libérer l’enfant « de l’imaginaire que les adultes ont développé à son propos ». Entre psychanalyse, sociologie, études des mœurs, pédagogie, Laurence Gavarini nous rappelait, dans son remarquable ouvrage de 2001, La passion de l’enfant que la famille contemporaine était désormais littéralement « pédocentrée » et que statut et place de l’enfant dans notre modernité avaient été totalement renouvelés.
Gérard Neyrand poursuit la même œuvre de salubrité sociétale et parentale en plaidant pour une réhabilitation de la complexité humaine, dès le plus jeune âge, et en osant que le bonheur standardisé que certains croient pouvoir nous vendre n’est que « marchandise ». Il nous exhorte à reconquérir une conception plus réaliste, plus humaine du bonheur, un bonheur qui accepterait la douleur, l’échec, le doute, et qui cesserait de les voir comme des anomalies à corriger. En somme, un bonheur qui ne serait plus une obligation morale, un diktat, mais qui saurait faire place à l’incomplétude de l’expérience humaine, dans toute sa richesse et sa fragilité. Une lueur d’espoir dans ce monde du malaise. C’est qu’ils sont nombreux ceux qui évoquent la mutation anthropologique que nous vivons, inédite, postmoderne affirment-ils, qui ne fait plus place au sujet critique kantien comme au sujet névrotique freudien, installant ce nouveau sujet ultralibéral gouverné par la seule satisfaction par l’objet marchand (c’est ce que pressentait déjà Dany-Robert Dufour, dans son L’art de réduire les têtes. Sur la nouvelle servitude de l’homme libéré à l’ère du capitalisme total, paru en 2003).
Il y a bien longtemps que Gérard Neyrand, en sociologue et penseur affuté, a renoncé à ce que Nabokov nommait le « démon des généralités » et qu’il s’emploie, avec rigueur et méthode – la bibliographie de son essai est proprement titanesque -, à analyser ce que notre modernité transforme, au quotidien, du plus public au plus privé. Critique de la pensée positive en fait plus encore : cet essai, très documenté et néanmoins très accessible, est une alerte, un appel à résister à cette allégresse obligatoire qui étouffe notre humanité. Dans un monde où l’on nous demande sans cesse d’être à 100 %, Neyrand nous rappelle que le droit de ralentir, de douter, de souffrir, est précieux.
Une lecture indispensable ! » (Patrick Ben Soussan)
Sur l’ouvrage et son auteur :
Gérard Neyrand est sociologue, professeur émérite de l’université de Toulouse, spécialisé dans l’analyse des relations privées et de la famille (couple, parentalité, petite enfance, adolescence, interculturel, action sociale et politiques familiales…).
Éditions érès, parution : 19 septembre 2024
EAN : 9782749281124
14×20.5, 240 pages
Questions de société
Thème : Société
