« Christophe André : quand la thérapie rend malade » par C.Bois

Caustique et abrasif, cet article mérite d’être lu pour élargir notre champ de réflexion.

5d0a710e2394bpar Christian Bois, paru le 25 août 2019 sur blog.mediapart

Christophe André : quand la thérapie rend malade

Se lancer dans la méditation de pleine conscience et aller plus mal, c’est possible ! Pourtant les propositions thérapeutiques d’un certain Gautama dit le Bouddha semblent intéressantes. Oui mais les bricoleurs de bouddhisme proposent des bouts éclatés de samma-sati sortis de leur contexte et mal rafistolés. Et des bouts éclatés mal rafistolés ça peut faire très mal !!!

C’était il y a trente ans environ.

Christophe André avait un peu plus de trente ans et n’avait pas encore écrit son premier bouquin.
Matthieu Ricard avait dépassé la quarantaine et pas encore écrit Le moine et le philosophe.
Alexandre Jollien avait vingt ans de moins et pas encore écrit Eloge de la faiblesse.

La méditation de pleine conscience n’était pas un produit de grande consommation comme aujourd’hui mais mais un truc qui était enseigné par les boudhistes de différentes écoles – écoles zen, écoles vipassana, écoles tibétaines, école vietnamienne de Thích Nhất Hạnh, etc.

On parlait de samma-sati en pali,  de samyak-smriti en sanskrit et les traductions proposées pour ces formules gênaient aux entournures.
Sati est un concept vaste qui comprend la mémoire, la reconnaissance, la conscience, l’intention de l’esprit, l’éveil de l’esprit, etc.
Samma exprime la justesse.
Comme quasiment tous les concepts venus d’extrême orient, ils souffrent grandement du voyage.
Ce qui manque principalement c’est le contexte dans lequel l’exercice est proposé par le maître.
Un exemple
Dans les sermons de Gautama dit Bouddha, il est précisé en entête si le sermon s’adresse à un renonçant – un qui n’a ni maison, ni famille ni revenu – ou à un laïc – un qui a maison, famille et revenu.
Il est très frappant de voir que les propositions faites par Gautama aux renonçants et celles qu’il fait aux laïcs sont extrêmement différentes.

On pourrait s’attendre à retrouver cela dans le discours néo-bouddhiste actuel.
Lorsque Christophe André parle dans le poste il devrait indiquer :
– soit  » je m’adresse à des renonçants, à des ascètes, à des anachorètes  »
– soit  » je m’adresse à des cénobites  »
– soit  » je m’adresse à des laïcs  »

Alors il y a deux cas.
Soit le discours de la méditation de pleine conscience est un discours minimal, aseptisé, vulgarisé et il n’aidera jamais personne.
Soit le discours du mindfulness reste puissant et alors :
– il sera bénéfique pour certains
– il sera nocif pour d’autres

On voit que la question est grave !

C’était il y a trente ans environ.

Quelques psychologues, psychiatres, etc. avaient décidé que je ferais un bon thérapeute pour certains de leurs clients ou des membres de leur entourage.
Je n’avais ni plaque professionnelle ni carte de visite.
Ma légitimité avait des sources multiples :
– avoir fait un travail de développement personnel intense pendant pas mal d’années
– avoir été en contact – comme interprète – avec des maîtres anglo-saxon de la psychothérapie
– avoir fait une sorte de travail d’anthropologie comparative à l’occasion de mes voyages professionnels sur les cinq continents
– avoir accompagné des « gens » dans leur exploration d’eux-même à l’aide de la musique
– être un dévoreur de livres en français ou en anglais
– être un auteur de « communs », documents distribués libres de droits – j’étais un précurseur de ce que l’on connaitra avec WikiPédia et le mouvement du savoir libre, des Creative commons

Ce n’est que dans les années suivantes que je suis devenu – pour les mêmes raisons et pendant 7 années – formateur dans les hôpitaux psychiatriques de France.

Donc – bien avant que le mindfulness ne sorte de derrière les fagots bouddhistes – j’ai déjà décrit ce que je nomme de manière simplifiée la « pathologie de l’apprenti bouddhiste ».
J’ai décrit cette pathologie parce que des patients sont venu me faire part de leur mal être, de leur souffrance et que ces patients étaient pris dans les filets du néo-bouddhisme.
Ce sont ces patients qui m’ont amené à acheter et à lire les sermons du Bouddha dans la belle traduction de Môhan Wijayaratna.
En effet ma culture du bouddhisme dans ses différentes versions était assez pointilliste :
– cours du lycée par l’excellent Jean Beaupère
– lectures
– participations très occasionnelles à des sessions en accompagnant des amis
– rencontres – en particulier en étant interprète d’intervenants venus d’Inde

C’est à ces patients que je repense quand j’entends – dans les salons où l’on cause – vanter la méditation de pleine conscience.
Dès l’énonciation de cette formule, j’ai ce que mon président de jury de thèse nomme  » une crispation académique « .
Méditation : Aie !
Conscience : Ouille !
Pleine :  Beurk !

Juste pour le mot conscience, j’invite mon lecteur à lire Julian Jaynes et puis on reparlera de conscience.

Il faut également lire René Girard pour comprendre ce que l’être humain doit canaliser, domestiquer, dresser : son désir mimétique, sa violence sacrificielle, etc.

Un auto-dressage accompagné

Oserais-je rappeler à Christophe André qu’il faut appeler un chas un chas – comme le demandait La Belle à Ronsard.
Le mindfulness est un dressage.
C’est un auto-dressage – aucune coercition n’est exercée sur l’apprenant.
Cet auto-dressage est accompagné par une voix – dans le poste – rarement par une présence.

Gautama – comme quasiment tous les maîtres – s’adresse au problème du « cheval fou » des désirs, des envies, des jalousies, des soifs insatiables.
Il s’agit de dresser le cheval fou.
Avant de devenir un maître, le Prince Gautama a testé pour nous différentes autres voies.
Il a testé la voie du chaman qui a laissé s’exprimer le cheval fou du Prince dans la transe.
Il a testé la voie du thérapeute primal – on doit bien trouver un équivalent de ça dans la biographie du Prince.
Il a testé la voie du psychanalyste qui laisse le cheval fou passer par le symbole, le discours, les mots, les silences.
En fonction de son profil psycho-social et des rencontres qu’il a faites, le Prince Gautama a choisi de devenir le Maître de l’auto-dressage.

L’auto-dressage est basé sur la pratique répétée nommée abhyāsa avec vairāgya – le renoncement. (1)

La pratique et le renoncement sont indissociable.

Alors il me faut recopier ce que j’ai dit plus haut.

Lorsque Christophe André parle dans le poste il devrait indiquer :
– soit  » je m’adresse à des renonçants, à des ascètes, à des anachorètes « 
– soit  » je m’adresse à des cénobites « 
– soit  » je m’adresse à des laïcs « 

Alors il y a deux cas.
Soit le discours de la méditation de pleine conscience est un discours minimal, aseptisé, vulgarisé et il n’aidera jamais personne.
Soit le discours du mindfulness reste puissant et alors :
– il sera bénéfique pour certains
– il sera nocif pour d’autres

La pathologie de l’apprenti bouddhiste

C’était il y a trente ans environ.

Me voilà donc avec ces patients qui font des soirées de samma-sati, des week-ends de samma-sati, des semaines de samma-sati.
Et ces patients ne vont pas bien du tout.
Soit ils ont l’impression de bien faire leur samma-sati et ne voient pas de résultat positif – leur mal être est toujours là, obsédant.
Soit ils ont l’impression de ne pas bien faire – alors non-seulement ils ont le mal initial mais en prime ils se dévalorisent à fond, se traitent de minables, etc.
Quand je leur lis les sermons du bouddha et le fait que le samma-sati est réservé aux renonçants alors leur visage s’illumine.
S’illumine parce qu’ils ont déjà eu l’intuition de la chose.
Ils voient bien que les renonçants, les ascètes, les anachorètes – moines qui mènent les sessions ou certains des participants ont quelque chose qu’ils n’ont pas et qu’ils n’auront jamais.
Théoriquement le travail avec le thérapeute Christian Bois pourrait amener certains à devenir renonçants, ascètes, anachorètes et ainsi a remplir la condition nécessaire au samma-sati.
Je n’ai pas connaissance que cela soit jamais arrivé.
Pour les autres, que se passe-t-il lorsqu’ils réalisent : je n’aurai jamais la condition nécessaire au samma-sati, la vairāgya ?
Eh bien c’est le choc et le patient raconte :
 » Moi, apprenti bouddhiste, j’ai investi – souvent beaucoup d’argent en session + voyage + hébergement + faire garder les enfants – et cet investissement n’a servi à rien qu’à détruire l’image déjà fragile que j’avais de moi.  »
Là, le thérapeute doit éviter de dire ou de sous-entendre :  » T’es complètement con de t’être fait piéger par ces néo-bouddhistes !  »
C’est le moment, pour le thérapeute, de laisser les néo-bouddhistes à leur business et de s’intéresser à Gautama et à ses sermons.

Et de lire avec ses patients les bons sermons du Bouddha, ceux destinés aux laïcs.
Et ceci dans la bonne traduction évoquée plus haut.
Et puis on peut ensuite glisser de Gautama à Schopenhauer et le vedanta, puis à Nietzsche pour finir avec Sloterdijk. (3)

La pathologie de la méditation de pleine conscience

Le principe du mindfulness est bien le samma-sati.
Et le samma-sati est une discipline extrêmement exigeante – comme nous venons de le voir.
Le samma-sati prêt à porter – genre fast food – est un oxymore.

Un oxymore qui peut faire très mal.

La thérapie que le patient ne fait pas

Le samma-sati-fast-food ça fait du mal mais il y a bien pire !

Le souffrant est devant son poste à écouter le truc de Christophe André.

Pendant ce temps il ne s’interroge pas sur la/les thérapies qui pourraient lui être plus utiles.

Le souffrant ne s’occupe pas de son « vrai mal ».

Il ne définit pas son vrai mal : trop plein, manque, sac de noeuds, etc. qui font une pensée souffrante dans un corps souffrant.

Il ne prend pas du temps avec un « orienteur » pour réfléchir à la thérapie adéquate qui devrait être mise en place.

Pour le trop plein, thérapie d’expression émotionnelle, par exemple.
Pour le manque, thérapie où l’on reçoit – piscine d’eau chaude, massage, par exemple.
Pour le sac de noeud, travail avec psychanalyste, par exemple.
Et les trois à la fois dans certains cas !!!

Tu dois protéger ta vie !

Dans les salons où l’on cause Unetelle me dit :  » Je vais me lancer dans la méditation de pleine conscience !  »

Il se trouve que je connais « un peu » la dynamique de la souffrance de Unetelle :
 » Je me dois de t’avertir que, si tu fais cela, tu te mets en danger !!!  »
 » Et je vais écrire un billet sur MédiaPart spécialement pour toi.  »

Notes
(1) Abhyāsa signifie « répétition », mais aussi « étude, exercice, habitude », ou encore « récitation », « pratique spirituelle régulière ».

On se rappelle que Gautama est à la fois :
– un grand novateur
– très inscrit dans les pratiques des maîtres de son époque

(2) Pour ce qui est de l’abhyāsa dans différentes cultures – araméenne, etc. – on lira avec profit l’immense oeuvre – en quantité et en qualité – de Marcel Jousse.

(3) L’incontournable «  Tu dois changer ta vie !  » de Peter Sloterdijk.

(4) Voir aussi l’excellent article de Quentin : Petit plaidoyer pour une psychologie négative en entreprise

 

Le Club est l’espace de libre expression des abonnés de Mediapart.

Ses contenus n’engagent pas la rédaction.

%d blogueurs aiment cette page :