Article paru dans Cercle Psy de 2017, remis en ligne compte tenu de l’actualité.
Par Audrey Minart,
Difficile de freiner dans une société toujours plus obsédée par la vitesse… Mais ne risquons-nous pas de passer à côté de l’essentiel en remplissant nos agendas à outrance ?
« C’est comme si nous étions arrivés à la fin d’un cycle hyper-productiviste », observe Catherine Aimelet-Perissol (2), médecin et psychothérapeute. « Nous avons atteint, semblerait-il, la limite que peut supporter notre cerveau en termes de stress, de pression et d’exigence d’efficacité, dans cette course en avant désespérée, comme si nous avions à chaque fois à échapper à quelque chose… Cette surexigence et ce désir de surpuissance peuvent aboutir à des drames. Et ce phénomène est en lien immédiat avec la pression du temps, et notre façon de le vivre. »
Retour au corps et aux émotions
Et si l’extrême vitesse dans laquelle nous vivons, jamais suffisante, visait à nous faire oublier nos limites corporelles, notre vulnérabilité, pour mieux viser un idéal illusoire ? « En effet. Il est pourtant nécessaire de prendre le temps de rentrer en rapport avec la réalité corporelle et structurelle qui est la nôtre. » Quelle réalité ? Le corps et ses limites donc, et aussi l’autre, ses singularités et son émotivité, mais encore ce qui nous environne… « Il s’agit de pouvoir, non pas simplement apprécier, mais rentrer directement en rapport, en contact, ce qui nécessite un espace… et un temps. » Difficile de le prendre cependant, car la course commence dès l’école… « Et tout le monde subit le rythme des exigences des autres. Ce souci d’efficacité et de résultat prive chacun d’un rapport sain à sa propre existence, à son propre corps qui, par définition, a un rythme : respiratoire, cardiaque, digestif… Il y a en outre, depuis des années, une sorte de surévaluation des phénomènes psychiques : l’esprit est censé diriger le corps, comme par magie, mais nous en voyons la limite… Les pathologies sont en nombre croissant. »
Pour lutter contre cette course infernale, la psychothérapeute invite donc, en premier lieu, à rentrer de nouveau en rapport avec son corps. « Se recentrer, reporter son attention au corps… Et au corps, tel qu’il est. Et ce n’est pas toujours évident… L’objectif est de sentir que son corps est vivant. » La méditation, notamment, peut y aider.
Mais ce que vise avant tout la psychothérapeute c’est, grâce à ce retour au corps, le retour aux émotions. « Dans la vie de tous les jours, se sentir touché, que ce soit par la peur, la colère, la tristesse, c’est aussi une façon de se reconnecter à son propre corps. Pouvoir reconnaître que nous sommes déstabilisés, agités, etc., et que c’est ça que le corps vit au moment où il le vit, sans chercher à le rejeter, c’est déjà une façon de ralentir dans sa vie, de se rendre compte que son corps est vivant, et qu’il est en rapport avec ce qui se joue autour. » Et qu’il faut lui laisser le temps « d’éponger ces chocs ».
« Rien faire »
« Ce que je conseille souvent à mes patients, c’est : faire rien, dans une situation qu’ils ont l’habitude de vouloir gérer. » Certains ne manqueront pas de sauter au plafond. « Et pourtant, c’est une façon de s’accorder une expérience tout à fait nouvelle, et qui peut aider à se réconcilier avec le fait d’être juste là, un être vivant, posé sur son canapé. Ne rien faire nous met plus facilement en relation avec le chant des oiseaux, le bruit de la ville ou de la campagne. En somme, cela permet le ralentissement, et de découvrir la richesse de ce qui nous entoure. » Parfois aussi de notre propre corps : crispation au niveau des trapèzes ? Mal de dos ? Ventre noué ? Allez, une pause.
Et pour ceux qui se sentiraient pris d’une angoisse terrible à l’idée de ne rien faire (parfois) du jour au lendemain, Catherine Aimelet-Perissol conseille des activités comme, sans surprise, le Tai Chi ou le Chi Qong, des pratiques qui se réalisent sur un rythme très lent.
« Un autre exercice qui peut paraître simple c’est d’écouter. L’autre, ses enfants, son conjoint… Parce qu’arrêter de parler, c’est être dans un état d’ouverture. Ce n’est pas forcément chercher quelque chose à répondre, ce qui peut soulager d’ailleurs, tout en nous mettant en interaction avec autrui. » Autre « activité », en solitaire cette fois-ci : prendre le temps d’observer les idées qui passent… « Il ne s’agit pas de ne rien faire, mais d’observer simplement la nature des pensées qui sont les siennes. » Dernier exercice : prendre un objet, un stylo par exemple, le regarder, s’exercer à penser sans parole, ni mots, ni langage… Et dès que celui-ci revient, poser l’objet, attendre, le reprendre, recommencer. « Il faut s’exercer à l’observer tel qu’il est, avec nos yeux qui voient la réalité de l’objet, pas les yeux de l’esprit.N’être en rapport qu’avec l’objet permet d’entraîner son attention, et même d’augmenter sa durée. » Ce qui favorise, aussi, le ralentissement. « On entre alors dans la réalité telle qu’elle est, sans avoir à en faire quelque chose. Sans être dans l’anticipation constante. »
On recommandera peut-être, notamment aux plus hyperactifs, une autre activité : la marche. À lire l’anthropologue et sociologue David le Breton (3), l’un de ses plus grands promoteurs, c’est tout aussi efficace. « La marche ne se joue pas seulement dans l’espace, le temps également est mobilisé. Ce n’est plus la durée du quotidien scandée par les tâches du jour et les habitudes, mais en temps qui s’étire, flâne, se détache de l’horloge. Cheminement dans un temps intérieur, retour à l’enfance ou à des moments de l’existence propices à un retour sur soi, remémoration qui égrène au fil de la route des images d’une vie, la marche sollicite une suspension heureuse du temps, une disponibilité à se livrer à des improvisations selon les événements du parcours. Le marcheur est le seul maître de son temps. » À défaut d’être maître du temps. •
NOTES
