«Penser est une joie profonde», Michel Serres, 2015

Rencontre avec Michel Serres

Propos recueillis par Héloïse Lhérété

paru dans le magazine Sciences Humaines de Septembre-octobre 2015

 

images.jpegLe philosophe Michel Serres invite la pensée à vagabonder davantage hors des sentiers battus, quitte à s’affranchir de méthodes, quitte aussi à faire des erreurs.  Car l’humain ne crée qu’en errant.

 

Tout à la fois philosophe et conteur, Michel Serres est l’un des plus prolixes penseurs français. Auteur d’une soixantaine de livres, chroniqueur sur France Info, il s’intéresse à tout : le big-bang, les nouvelles technologies, les langues, le génome, le sens de l’histoire… Ne lui parlez pas de ses « terrains de recherche », l’expression lui donne de l’urticaire. La philosophie, chez lui, a des allures de 4X4 : elle ressemble à ces véhicules tout-terrain qui traversent les contrées sans se soucier des frontières artificielles dessinées de main d’homme. Quant aux concepts, ils ne s’analysent pas, ils s’incarnent, telle Petite poucette, Hermès, Le Tiers-Instruit et ce Gaucher boiteux qui donne son titre à son dernier livre.

Il nous reçoit chez lui, à deux pas de Paris, dans une maison qui lui ressemble. Il s’y lève tous les matins à l’aube pour écrire et lire. Les angles n’y sont pas droits, des pièces inattendues se devinent au bout des couloirs, une statuette évoquant Tintin voisine avec les œuvres d’Auguste Comte. Une jolie verrière ouvre l’horizon. M. Serres s’adresse à Bastien, jeune lycéen de 16 ans en stage à Sciences Humaines, avec la curiosité d’un grand-père. L’accent gascon semble encore charrier quelques rocailles de sa Garonne natale. À mes questions, il répond parfois avec la malice d’un Sherlock Holmes : « C’est très simple, ma chère amie… » Rencontre avec un philosophe heureux.

Vous vous définissez comme fils, frère, amant de la Garonne. Vous y revenez sans cesse, livre après livre. Pourquoi est-il si important pour vous d’être né quelque part ?

Je ne suis pas né quelque part ; je suis né dans le fluide. Mon père était marinier sur la Garonne. Il vivait sur une drague d’où il extrayait le sable et les cailloux. Par conséquent, j’ai passé mon enfance sur les bateaux. J’ai même navigué « prénatal », car un jour d’inondation dramatique de la Garonne, mon père a sauvé ma mère, qui était enceinte de moi, en la sortant de la maison avec son bateau. Je porte en moi ce lien fondamental à l’eau, qui est un élément très différent de la terre. Cela a-t-il eu une répercussion sur ma façon de penser le monde ? Je ne sais pas. Mais disons à tout le moins que c’est une façon de m’y inscrire poétiquement.

Vous avez commencé par des études scientifiques. Comment et pourquoi en êtes-vous venu à la philosophie ?

J’avais 14 ans en 1945, au moment où la guerre s’est terminée. Hiroshima et Nagasaki ont eu sur moi une influence énorme. Tout à coup, la science que l’on idolâtrait, celle-là même qui nous avait apporté le confort, le médicament, tout ce qui est censé définir la vie bonne, cette science-là a produit un abominable crime : la bombe atomique. Il y a d’abord eu un aveuglement général. Pour vous donner un exemple, j’ai été élève à la Sorbonne de Gaston Bachelard, qui a écrit vingt ans après Hiroshima un éloge de la physique contemporaine ! La génération d’après, la mienne, a vécu une crise de conscience : une grande partie des chercheurs s’est alors détournée de la physique pour aller vers la biochimie, qui a fait de grands progrès. En ce qui me concerne, j’ai quitté l’École navale pour partir faire de la philosophie des sciences à Normale sup.

Vous avez une façon de philosopher un peu atypique. Vous affichez un certain mépris pour la méthode, citez peu de références, maniez l’allégorie… Au fond, qu’est-ce qui vous distingue de l’écrivain ?

Je ne suis pas si original. Au contraire, je m’inscris très directement dans une tradition de philosophie en langue française qui existe depuis Montaigne. Prenez Diderot : quand il veut parler du hasard et de la nécessité, il n’analyse pas les concepts ; il met à cheval deux personnages, Jacques le fataliste et son maître, dont l’un défend la thèse de la fatalité, et l’autre celle de la liberté. Il écrit l’un des plus beaux romans jamais écrits, qui est même temps un livre parfaitement profond sur le hasard et la nécessité. La fable, contrairement à la science, évite de découper le réel en morceaux différents. J’appartiens à cette tradition, où par ailleurs on ne se vante pas de ses lectures. Le savoir est là, mais il est inutile de le crier sur les toits par des citations, des notes de bas de page et des index gigantesques. Aujourd’hui, il faudrait impérativement citer Spinoza quand on parle de la joie. Mais non ! Moi, quand je parle de la joie, je parle de la joie, point final ! Que Spinoza en ait parlé, c’est très bien ; je l’ai lu. Mais je n’ai pas besoin de m’en vanter. D’autant qu’aujourd’hui, nous avons Wikipédia pour tous les apparats critiques.

Quelle est alors la compétence spécifique du philosophe?

Il existe un roman de Jules Vernes dont un personnage, valet qui fait le tour du monde, se nomme Passe-Partout. La philosophie est ainsi : elle passe partout. C’est un véhicule tout-terrain. Elle fait le tour du monde, elle fait le tour des sciences, elle fait le tour des hommes. C’est sa singularité. C’est aussi sa force dans le monde d’aujourd’hui, où tous les problèmes sont transversaux. Prenez le climat : il sollicite en même temps la physique, la chimie, la biologie, la biochimie, la cosmologie, l’économie… Si vous essayez de résoudre une question environnementale par une méthode analytique, vous êtes sûr de rater. Par exemple, il est idiot de mettre en place un plan pour relancer les crapauds si le climat, lui-même dérangé, doit tuer tous les crapauds nés de votre plan !

L’un des grands problèmes, aujourd’hui, est que l’université a fabriqué deux populations d’imbéciles : les littéraires d’un côté, qui sont cultivés mais ignorants, les scientifiques de l’autre, savants mais incultes. C’est justement là que le philosophe a un rôle à jouer. Son rôle est de recoudre ce qui a été découpé artificiellement.

Votre dernier livre se présente comme une réflexion sur ce que penser veut dire. Votre définition pourrait se réduire à cette équation : « Penser, c’est inventer. » N’y a-t-il de pensée que créative ?

Oui, c’est tout à fait ça. Certes, il est important pour la formation d’apprendre et de mémoriser. Mais plus vous restez dans la formation, plus vous restez aussi dans le format. Penser exige au contraire de s’en affranchir. Vous me parliez, tout à l’heure, de méthode. Vous savez que le mot « méthode » vient du grec « methodos » qui signifie « le chemin ». Or, si vous suivez le chemin de Landernau, vous arriverez toujours à Landernau. De même que l’autoroute A6 mène toujours au périphérique de Paris. C’est la même chose qu’une recette de cuisine : si vous suivez scrupuleusement la recette de la tarte Tatin, vous ferez… une tarte Tatin. Mais on est en droit de s’arrêter une minute, et de se demander comment ont fait les sœurs Tatin pour inventer cette fameuse tarte. Et bien elles ont fait une gaucherie : elles ont renversé la tarte, qui est tombée à l’envers. Je crois que la pensée véritable procède ainsi : par bifurcation et par sérendipité. On trouve ce que l’on ne cherchait pas. C’est par l’erreur que s’accomplissent les progrès.

L’erreur serait-elle au cœur de la pensée ?

Elle est au cœur de l’homme. Quand le proverbe dit « errare humanum est » (ndlr, l’erreur est humaine), cela ne signifie pas que ce n’est pas grave, que c’est « humain » de se tromper. Cela veut dire plus fondamentalement que l’erreur est le propre de l’homme. Les vaches ne se trompent jamais. Les araignées tissent toujours leur toile à la perfection. L’homme, à l’inverse, se trompe, et c’est parce qu’il se trompe qu’il invente. Qu’est-ce que l’homme ? C’est celui qui fait des erreurs.

Vous cherchez finalement à répondre à une vieille question de la philosophie : qu’est-ce que l’homme ?

Oui, mais avant de faire une anthropologie, je cherche à écrire une cosmologie. Car qui invente ? C’est d’abord l’univers. Quand le big-bang a lieu, il répand dans l’univers une profusion d’inventions et de nouveautés. Des planètes, toutes différentes, se multiplient. L’une d’elles, la Terre, en refroidissant, est le siège d’une invention extraordinaire : la vie. Une première molécule se duplique et se met à produire des mondes pluricellulaires. Des espèces nouvelles apparaissent. Entre un coquillage, un poisson et un chimpanzé, il n’y a rien à voir. Comment l’expliquer ? C’est très simple : les ADN se transcrivent, et soudain, au moment de cette retranscription, il se produit une erreur de lecture. Une simple erreur de lecture produit ce que l’on appelle un monstre prometteur ! Si ce monstre prometteur est inadapté, il crève. Sinon il vit et crée un nouvel environnement autour de lui. Au fond, l’erreur est inscrite dans la nature, elle est inscrite au cœur même de la vie. C’est pourquoi je pense qu’il ne peut y avoir d’anthropologie sans cosmologie préalable et qui la fonde. L’anthropologie qui l’ignore ne vaut rien.

Les animaux sont issus de la même fabrique. Qu’est-ce qui nous en distingue ?

C’est l’histoire. L’humanité est plongée dans l’histoire, alors que les autres espèces animales sont exclusivement dans l’évolution. Et pourquoi l’homme a-t-il ce double ancrage ? Grâce à cette boiterie qui nous oblige à sortir du strict règne de l’évolution. Quand le petit animal sort du ventre maternel, il a déjà un environnement, un œuf ou une niche naturelle. L’humain, lui, n’a pas de niche. Il est obligé de s’en construire une. D’emblée, le petit d’homme bifurque de la nature à la culture. C’est là notre boiterie fondamentale, celle qui lance l’histoire. Quand vous avez un équilibre stable, vous n’avez nul besoin d’avancer. La marche, ou la course, n’existe que pour compenser la perte d’équilibre. On produit un déséquilibre, que l’on rattrape, mais en le rattrapant, on produit un nouveau déséquilibre, etc. C’est ainsi que l’on marche, que l’on avance. L’écart à l’équilibre est fondamental dans la constitution de l’espèce humaine.

Vous êtes vous-même un gaucher contrarié. Cette caractéristique influence-elle votre rapport au monde ?

Je n’aime pas cette expression de « gaucher contrarié » ; je préfère dire que je suis un gaucher complété. Contrairement au droitier, qui est hémiplégique, j’ai eu toute ma vie une main qui tenait le marteau, et l’autre qui tenait le stylo. D’une certaine manière, j’estime que j’ai un corps complet. Mais il est vrai que tout gaucher doit s’adapter en permanence. Dans le métro, par exemple, je suis obligé de croiser les bras pour poinçonner mon ticket. Le langage est une affaire de droitier : quand vous dites « je m’oriente », cela signifie littéralement « je vais vers l’est », c’est-à-dire vers la droite. Les conduites humaines sont codifiées par une discipline qui s’appelle… le droit. L’écriture elle-même court de gauche à droite, obligeant les gauchers à cacher de leur main – et souvent à salir – ce qu’ils viennent d’écrire. Tout ceci montre que nous avons affaire à une constitution culturelle profonde. Les choses et le langage entier sont faits pour les droitiers, ce qui oblige les gauchers à adopter une posture ironique face au monde.

Vous affirmez qu’une nouvelle humanité est en train d’advenir. En quoi se distinguerait-elle de la précédente ?

Nous vivons une bascule de culture qui passe par trois événements colossaux. Le premier est la disparition de la paysannerie. Au 19e siècle, dans des pays comparables au nôtre, la population était composée à 90 % de paysans, contre 0,8 % aujourd’hui. Ce monde des paysans s’est mis en place dès le Néolithique. Nous vivons donc la fin du Néolithique. Il n’y a rien de plus important dans l’histoire humaine, car le monde des paysans est complètement différent de celui des hommes des villes.

La deuxième bascule est démographique. Quand je suis né en 1930, la Terre comptait à peine deux milliards d’habitants. Nous atteindrons bientôt 8 milliards d’humains. Connaissez-vous une seule vie humaine, dans l’histoire, qui ait vu la population mondiale se multiplier deux fois par deux ? Le monde était vide ; il est aujourd’hui plein, grâce à l’augmentation de l’espérance de vie. Quand votre arrière-grand-mère, en Bigorre, a épousé votre arrière-grand-père, l’espérance de vie était de 32 ans. Elle a juré fidélité pour cinq ans ! Aujourd’hui, quand ma petite poucette se marie, elle jure fidélité pour soixante-cinq ans. Ce ne sont pas tout à fait les mêmes mariages, ni tout à fait les mêmes vies !

Enfin, une troisième bascule s’est produite à partir de 1995 avec l’arrivée des nouvelles technologies. La rupture est à la fois globale et individuelle, puisqu’elle fait basculer nos métiers, notre façon de nous informer, notre rapport aux autres. Le travail de l’enseignant, la relation au médecin, aux responsables politiques sont bouleversés.

Vous définissez notre époque comme un « âge doux ». D’où tirez-vous votre optimisme ?

Mon optimisme est un optimisme de combat. Évidemment tout n’est pas rose, évidemment nous ne vivons pas chez Dame Tartine, où tout est beurre frais et praline. Vous trouverez toujours des grands-papas ronchons pour vous dire que c’était mieux avant. Mais moi, avant, j’y étais. Nous étions gouvernés par Hitler, Staline, Franco, Mussolini, Mao Zedong, Ceausescu, qui ont fait quelque 80 millions de morts. Aujourd’hui, nous avons la chance extraordinaire de vivre dans un monde pacifié, jusqu’à… 85 ans ? J’y suis ! Ce qui m’importe, c’est d’accoucher du monde nouveau, de cette société nouvelle qui est devant nous et que nous avons tant de mal à enfanter. C’est ça, mon boulot : je suis la sage-femme. C’est ma définition de la philosophie. Le philosophe doit œuvrer non pas pour accoucher les esprits individuels, comme le pensait Socrate, mais pour accoucher la société à venir. Or, une sage-femme n’a pas le droit d’être pessimiste. Elle doit travailler pour que les naissances se passent bien.

Avez-vous de prochains projets de livres ? Philosopherez-vous jusqu’au bout ?

Bien sûr ! Un cordonnier fait des chaussures jusqu’au bout. Je travaille actuellement à une philosophie de l’histoire. Qu’est-ce que ça voudrait dire, pour un philosophe, de prendre sa retraite ? D’arrêter de penser ? S’il y a quelque chose d’extraordinaire dans mon métier, c’est cette joie continue et souveraine de réfléchir. C’est une des joies les plus extraordinaire de la vie, tout simplement.

 

Michel Serres

Né en 1930 à Agen (Lot-et-Garonne), Michel Serres a d’abord fait l’École navale avant d’entrer à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm. Agrégé de philosophie, professeur à l’université de Stanford, en Californie, et membre de l’Académie Française, il est l’auteur de soixante-trois livres, dont récemment Petite poucette (Le Pommier, 2012) et Le Gaucher boiteux (Le Pommier, 2015). Il est décédé 

Une réponse

  1. Il me semble avoir entendu cette interview à la radio.
    J’ai beaucoup aimé Michel Serres et son analyse claire, profonde et accessible de notre monde. Sa voix et le ton de ces interventions m’interpellaient souvent.
    Merci pour ce partage.
    Jean-Philippe

    J'aime

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